Le Capital/Livre I/Section 5

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Traduction par Joseph Roy.
Maurice Lachâtre (p. 219-230).
CINQUIÈME SECTION
RECHERCHES ULTÉRIEURES
sur la production de la plus-value




CHAPITRE XVI
PLUS-VALUE ABSOLUE ET PLUS-VALUE RELATIVE


En étudiant le procès de travail sous son aspect le plus simple, commun à toutes ses formes historiques, comme acte qui se passe entre l’homme et la nature, nous avons vu, que « si l’on considère l’ensemble de ce mouvement au point de vue de son résultat, du produit, moyen et objet de travail se présentent tous les deux, comme moyens de production, et le travail lui-même comme travail productif[1]. » L’homme crée un produit en appro­priant un objet externe à ses besoins, et dans cette opération le travail manuel et le travail intellectuel sont unis par des liens indissolubles, de même que dans le système de la nature le bras et la tête ne vont pas l’un sans l’autre.

À partir du moment, cependant, où le produit individuel est transformé en produit social, en produit d’un travailleur collectif dont les différents membres participent au maniement de la matière à des degrés très-divers, de près ou de loin, ou même pas du tout, les déterminations de travail productif, de travailleur productif, s’élargissent nécessairement. Pour être productif, il n’est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l’œuvre ; il suffit d’être un organe du travailleur collectif ou d’en remplir une fonction quelconque. La détermination primitive du travail productif, née de la nature même de la production matérielle, reste toujours vraie par rapport au travailleur collectif, considéré comme une seule personne, mais elle ne s’applique plus à cha­cun de ses membres pris à part.

Mais ce n’est pas cela qui caractérise d’une manière spéciale le travail productif dans le système capitaliste. Là le but déter­minant de la production, c’est la plus-value. Donc, n’est censé productif que le travailleur qui rend une plus-value au capitaliste ou dont le travail féconde le capital. Un maître d’école, par exemple, est un travailleur productif, non parce qu’il forme l’es­prit de ses élèves, mais parce qu’il rapporte des pièces de cent sous à son patron. Que celui-ci ait placé son capital dans une fabrique de leçons au lieu de placer dans une fabrique de saucissons, c’est son affaire. Désormais la notion de travail productif ne renferme plus simplement un rapport entre activité et effet utile, entre producteur et produit, mais encore, et surtout un rapport social qui fait du travail l’instrument immédiat de la mise en valeur du capital.

Aussi l’économie politique classique a-t-elle toujours, tantôt instinctivement, tantôt consciemment, soutenu que ce qui caractérisait le travail productif, c’était de rendre une plus-value. Ses définitions du travail productif changent à mesure qu’elle pousse plus avant son analyse de la plus-value. Les physiocrates, par exemple, déclarent que le travail agricole seul est productif. Et pourquoi ? Parce que seul il donne une plus-value qui, pour eux, n’existe que sous la forme de la rente foncière.

Prolonger la journée de travail au-delà du temps nécessaire à l’ouvrier pour fournir un équivalent de son entretien, et allouer ce surtravail au capital : voilà la production de la plus-value absolue. Elle forme la base générale du système capitaliste et le point de départ de la production de la plus-value relative. Là, la journée est déjà divisée en deux parties, travail nécessaire et surtravail. Afin de prolonger le surtravail, le travail nécessaire est raccourci par des méthodes qui font produire l’équivalent du salaire en moins de temps. La production de la plus-value absolue n’affecte que la durée du travail, la production de la plus-value relative en transforme entièrement les procédés techniques et les combinaisons sociales. Elle se développe donc avec le mode de production capitaliste proprement dit.

Une fois celui-ci établi et généralisé, la différence entre plus-value relative et plus-value absolue se fait sentir dès qu’il s’agit d’élever le taux de la plus-value. Supposé que la force de travail se paye à sa juste valeur, nous arrivons évidemment à cette alternative : les limites de la journée étant données, le taux de la plus-value ne peut être élevé que par l’accroissement, soit de l’intensité, soit de la productivité du travail. Par contre, si l’intensité et la productivité du travail restent les mêmes, le taux de la plus-value ne peut être élevé que par une prolongation ultérieure de la journée.

Néanmoins, quelle que soit la durée du travail, il ne rendra pas de plus-value sans posséder ce minimum de productivité qui met l’ouvrier à même de ne consommer qu’une partie de sa journée pour son propre entretien. Nous sommes donc amenés à nous demander s’il n’y a pas, comme on l’a prétendu, une base naturelle de la plus-value ?

Supposé que le travail nécessaire à l’entretien du producteur et de sa famille absorbât tout son temps disponible, où trouverait‑il le moyen de travailler gratuitement pour autrui ? Sans un certain degré de productivité du travail, point de temps disponible ; sans ce surplus de temps, point de surtravail, et, par conséquent, point de plus-value, point de produit net, point de capitalistes, mais aussi point d’esclavagistes, point de seigneurs féodaux, en un mot, point de classe propriétaire[2] !

La nature n’empêche pas que la chair des uns serve d’aliment aux autres[3] ; de même elle n’a pas mis d’obstacle insurmontable à ce qu’un homme puisse arriver à travailler pour plus d’un homme, ni à ce qu’un autre réussisse à se décharger sur lui du fardeau du travail. Mais à ce fait naturel on a donné quelque chose de mystérieux en essayant de l’expliquer à la manière scolastique, par une qualité « occulte » du travail, sa productivité innée, productivité toute prête dont la nature aurait doué l’homme en le mettant au monde.

Les facultés de l’homme primitif, encore en germe, et comme ensevelies sous sa croûte animale, ne se forment au contraire que lentement sous la pression de ses besoins physiques. Quand, grâce à de rudes labeurs, les hommes sont parvenus à s’élever au‑dessus de leur premier état animal, que par conséquent leur travail est déjà dans une certaine mesure socialisé, alors, et seulement alors, se produisent des conditions où le surtravail de l’un peut devenir une source de vie pour l’autre, et cela n’a jamais lieu sans l’aide de la force qui soumet l’un à l’autre.

À l’origine de la vie sociale les forces de travail acquises sont assurément minimes, mais les besoins le sont aussi, qui ne se développent qu’avec les moyens de les satisfaire. En même temps, la partie de la société qui subsiste du travail d’autrui ne compte presque pas encore, comparativement à la masse des producteurs immédiats. Elle grandit absolument et relativement à mesure que le travail social devient plus productif[4].

Du reste, la production capitaliste prend racine sur un terrain préparé par une longue série d’évolutions et de révolutions économiques. La productivité du travail, qui lui sert de point de départ, est l’œuvre d’un développement historique dont les périodes se comptent non par siècles, mais par milliers de siècles.

Abstraction faite du mode social de la production, la productivité du travail dépend des conditions naturelles au milieu desquelles il s’accomplit. Ces conditions peuvent toutes se ramener soit à la nature de l’homme lui-même, à sa race, etc., soit à la nature qui l’entoure. Les conditions naturelles externes se décomposent au point de vue économique en deux grandes classes : richesse naturelle en moyens de subsistance, c’est‑à‑dire fertilité du soi, eaux poissonneuses, etc., et richesse naturelle en moyens de travail, tels que chutes d’eau vive, rivières navigables, bois, métaux, charbon, et ainsi de suite. Aux origines de la civilisation c’est la première classe de richesses naturelles qui l’emporte ; plus tard, dans une société plus avancée, c’est la seconde. Qu’on compare, par exemple, l’Angleterre avec l’Inde, ou, dans le monde antique, Athènes et Corinthe avec les contrées situées sur la mer Noire.

Moindre est le nombre des besoins naturels qu’il est indispensable de satisfaire, plus le sol est naturellement fertile et le climat favorable, moindre est par cela même le temps de travail nécessaire à l’entretien et à la reproduction du producteur, et plus son travail pour autrui peut dépasser son travail pour lui-même. Diodore de Sicile faisait déjà cette remarque à propos des anciens Égyptiens. « On ne saurait croire, dit-il, combien peu de peine et de frais il leur en coûte pour élever leurs enfants. Ils font cuire pour eux les aliments les plus simples et les premiers venus ; ils leur donnent aussi à manger cette partie de la racine du papyrus, qu’on peut rôtir au feu, ainsi que les racines et les tiges des plantes marécageuses soit crues, soit bouillies ou rôties. L’air est si doux que la plupart des enfants vont sans chaussures et sans vêtements. Aussi un enfant, jusqu’à sa complète croissance, ne coûte pas en gros à ses parents plus de vingt drachmes. C’est là principalement ce qui explique qu’en Égypte la population soit si nombreuse et que tant de grands ouvrages aient pu être entrepris[5]. » C’est bien moins cependant à l’étendue de sa population qu’à la faculté d’en employer à des travaux improductifs une partie relativement considérable que l’ancienne Égypte doit ses grandes œuvres d’architecture. De même que le travailleur individuel peut fournir d’autant plus de surtravail que son temps de travail nécessaire est moins considérable, de même moins est nombreuse la partie de la population ouvrière que réclame la production des subsistances nécessaires, plus est grande la partie disponible pour d’autres travaux.

La production capitaliste une fois établie, la grandeur du surtravail variera, toutes autres circonstances restant les mêmes, selon les conditions naturelles du travail et surtout selon la fertilité du sol. Mais il ne s’ensuit pas le moins du monde que le sol le plus fertile soit aussi le plus propre et le plus favorable au développement de la production capitaliste, qui suppose la domination de l’homme sur la nature. Une nature trop prodigue « retient l’homme par la main comme un enfant en lisière » ; elle l’empêche de se développer en ne faisant pas de son développement une nécessité de nature[6]. La patrie du capital ne se trouve pas sous le climat des tropiques, au milieu d’une végétation luxuriante, mais dans la zone tempérée. Ce n’est pas la fertilité absolue du sol, mais plutôt la diversité de ses qualités chimiques, de sa composition géologique, de sa configuration physique, et la variété de ses produits naturels, qui forment la base naturelle de la division sociale du travail et qui excitent l’homme, en raison des conditions multiformes au milieu desquelles il se trouve placé, à multiplier ses besoins, ses facultés, ses moyens et modes de travail.

C’est la nécessité de diriger socialement une force naturelle, de s’en servir, de l’économiser, de se l’approprier en grand par des œuvres d’art, en un mot de la dompter, qui joue le rôle décisif dans l’histoire de l’industrie. Telle a été la nécessité de régler et de distribuer le cours des eaux, en Égypte[7], en Lombardie, en Hollande, etc. Ainsi en est‑il dans l’Inde, dans la Perse, etc., où l’irrigation au moyen de canaux artificiels fournit au sol non seulement l’eau qui lui est indispensable, mais encore les engrais minéraux qu’elle détache des montagnes et dépose dans son limon. La canalisation, tel a été le secret de l’épanouissement de l’industrie en Espagne et en Sicile sous la domination arabe[8].

La faveur des circonstances naturelles fournit, si l’on veut, la possibilité, mais jamais la réalité du surtravail, ni conséquemment du produit net ou de la plus-value. Avec le climat plus ou moins propice, la fertilité de la terre plus ou moins spontanée, etc., le nombre des premiers besoins et les efforts que leur satisfaction impose, seront plus ou moins grands, de sorte que, dans des circonstances d’ailleurs analogues, le temps de travail nécessaire variera d’un pays à l’autre[9] ; mais le surtravail ne peut commencer qu’au point où le travail nécessaire finit. Les influences physiques, qui déterminent la grandeur relative de celui-ci, tracent donc une limite naturelle à celui-là. À mesure que l’industrie avance, cette limite naturelle recule. Au milieu de notre société européenne, où le travailleur n’achète la permission de travailler pour sa propre existence que moyennant surtravail, on se figure facilement que c’est une qualité innée du travail humain de fournir un produit net[10]. Mais qu’on prenne par exemple l’habitant des îles orientales de l’archipel asiatique, où le palmier sagou pousse en plante sauvage dans les forêts. « Quand les habitants, en perçant un trou dans l’arbre, se sont assurés que la moelle est mûre, aussitôt le tronc est abattu et divisé en plusieurs morceaux et la moelle détachée. Mêlée avec de l’eau et filtrée, elle donne une farine parfaitement propre à être utilisée. Un arbre en fournit communément trois cents livres et peut en fournir de cinq à six cents. On va donc là dans la forêt et on y coupe son pain comme chez nous on abat son bois à brûler[11]. » Supposons qu’il faille à un de ces insulaires douze heures de travail par semaine pour satisfaire tous ses besoins ; on voit que la première faveur que lui accorde la nature, c’est beaucoup de loisir. Pour qu’il l’emploie productivement pour lui-même, il faut tout un enchaînement d’incidents historiques ; pour qu’il le dépense en surtravail pour autrui, il doit être contraint par la force. Si la production capitaliste était introduite dans son île, ce brave insulaire devrait peut-être travailler six jours par semaine pour obtenir la permission de s’approprier le produit d’une seule journée de son travail hebdomadaire. La faveur de la nature n’expliquerait point pourquoi il travaille maintenant six jours par semaine, ou pourquoi il fournit cinq jours de surtravail. Elle expliquerait simplement pourquoi son temps de travail nécessaire peut être réduit à une seule journée par semaine.

Le travail doit donc posséder un certain degré de productivité avant qu’il puisse être prolongé au-delà du temps nécessaire au producteur pour se procurer son entretien ; mais ce n’est jamais cette productivité, quel qu’en soit le degré, qui est la cause de la plus-value. Cette cause, c’est toujours le surtravail, quel que soit le mode de l’arracher.

Ricardo ne s’occupe jamais de la raison d’être de la plus-value. Il la traite comme une chose inhérente à la production capitaliste, qui pour lui est la forme naturelle de la production sociale. Aussi, quand il parle de la productivité du travail, il ne prétend pas y trouver la cause de l’existence de la plus-value, mais seulement la cause qui en détermine la grandeur. Son école, au contraire, a hautement proclamé la force productive du travail comme la raison d’être du profit (lisez plus-value). C’était certainement un progrès vis-à-vis des mercantilistes, qui, eux, faisaient dériver l’excédent du prix des produits sur leurs frais, de l’échange, de la vente des marchandises au-dessus de leur valeur. Néanmoins c’était escamoter le problème et non le résoudre. En fait, ces économistes bourgeois sentaient instinctivement qu’il « y avait péril grave et grave péril », pour parler le langage emphatique de M. Guizot, à vouloir trop approfondir cette question brûlante de l’origine de la plus-value. Mais que dire quand, un demi-siècle après Ricardo, M. John Stuart Mill vient doctoralement constater sa supériorité sur les mercantilistes en répétant mal les faux-fuyants des premiers vulgarisateurs de Ricardo ?

M. Mill dit : « La cause du profit (the cause of profit), c’est que le travail produit plus qu’il ne faut pour son entretien. » Jusque-là, simple répétition de la vieille chanson ; mais, voulant y mettre du sien, il poursuit : « Pour varier la forme du théorème : la raison pour laquelle le capital rend un profit, c’est que nourriture, vêtements, matériaux et instruments durent plus de temps qu’il n’en faut pour les produire. » M. Mill confond ici la durée du travail avec la durée de ses produits. D’après cette doctrine, un boulanger, dont les produits ne durent qu’un jour, ne pourrait tirer de ses salariés le même profit qu’un constructeur de machines, dont les produits durent une vingtaine d’années et davantage. D’ailleurs, il est très vrai que si un nid ne durait pas plus de temps qu’il n’en faut à l’oiseau pour le faire, les oiseaux devraient se passer de nids.

Après avoir constaté cette vérité fondamentale, M. Mill constate sa supériorité sur les mercantilistes.

« Nous voyons ainsi, s’écrie-t-il, que le profit provient, non de l’incident des échanges, mais de la force productive du travail, et le profit général d’un pays est toujours ce que la force productive du travail le fait, qu’il y ait échange ou non. S’il n’y avait pas division des occupations, il n’y aurait ni achat ni vente, mais néanmoins il y aurait toujours du profit. » Pour lui, les échanges, l’achat et la vente, les conditions générales de la production capitaliste, n’en sont qu’un incident, et il y aurait toujours du profit sans l’achat et la vente de la force de travail !

« Si, poursuit-il, les travailleurs d’un pays produisent collectivement vingt pour cent au-dessus de leurs salaires, les profits seront de vingt pour cent quels que soient les prix des marchandises. »

C’est d’un côté une lapalissade des plus réussies ; en effet, si des ouvriers produisent une plus-value de vingt pour cent pour les capitalistes, les profits de ceux-ci seront certainement aux salaires de ceux-là comme 20 est à 100. De l’autre côté, il est absolument faux que les profits seront « de vingt pour cent ». Ils seront toujours plus petits, parce que les profits sont calculés sur la somme totale du capital avancé. Si, par exemple, l’entrepreneur avance cinq cents livres sterling, dont quatre cinquièmes sont dépensés en moyens de production, un cinquième en salaires, et que le taux de la plus-value soit de vingt pour cent, le taux de profit sera comme 20 est à 500, c’est-à-dire de quatre pour cent, et non de vingt pour cent.

M. Mill nous donne pour la bonne bouche un échantillon superbe de sa méthode de traiter les différentes formes historiques de la production sociale.

« Je présuppose toujours, dit-il, l’état actuel des choses qui prédomine universellement à peu d’exceptions près, c’est-à-dire que le capitaliste fait toutes les avances, y inclus la rémunération du travailleur. » Étrange illusion d’optique de voir universellement un état de choses qui n’existe encore que par exception sur notre globe ! Mais passons outre. M. Mill veut bien faire la concession « que ce n’est pas une nécessité absolue qu’il en soit ainsi. » Au contraire, « jusqu’à la parfaite et entière confection de l’ouvrage, le travailleur pourrait attendre… même le payement entier de son salaire, s’il avait les moyens nécessaires pour subsister dans l’intervalle. Mais dans ce dernier cas, le travailleur serait réellement dans une certaine mesure un capitaliste qui placerait du capital dans l’entreprise en fournissant une portion des fonds nécessaires pour la mener à bonne fin ». M. Mill aurait pu aller plus loin et affirmer que l’ouvrier, qui se fait l’avance non seulement des vivres, mais aussi des moyens de production, ne serait en réalité que son propre salarié. Il aurait pu dire de même que le paysan américain n’est qu’un serf qui fait la corvée pour lui-même, au lieu de la faire pour son propriétaire.

Après nous avoir prouvé si clairement que la production capitaliste, même si elle n’existait pas, existerait toujours, M. Mill est assez conséquent en prouvant, par contre, qu’elle n’existe pas même quand elle existe.

« Et même dans le cas antérieur (quand l’ouvrier est un salarié auquel le capitaliste avance toute sa subsistance), il (l’ouvrier) peut être considéré au même point de vue (c’est‑à‑dire comme capitaliste), car, en livrant son travail au‑dessous du prix de marché (!), il peut être considéré comme s’il prêtait la différence (?) à son entrepreneur, etc.[12] ». En réalité, l’ouvrier avance son travail gratuitement au capitaliste durant une semaine, etc., pour en recevoir le prix de marché à la fin de la semaine, etc., et c’est ce qui, toujours selon M. Mill, le transforme en capitaliste. Sur un terrain plat, de simples buttes font l’effet de collines ; aussi peut‑on mesurer l’aplatissement de la bourgeoisie contemporaine d’après le calibre de ses esprits forts.


CHAPITRE XVII
VARIATIONS DANS LE RAPPORT DE GRANDEUR ENTRE LA PLUS-VALUE ET LA VALEUR DE LA FORCE DE TRAVAIL


Nous avons vu que le rapport de grandeur entre la plus-value et le prix de la force de travail est déterminé par trois facteurs : 1o la durée du travail ou sa grandeur extensive ; 2o son degré d’intensité, suivant lequel différentes quantités de travail sont dépensées dans le même temps ; 3o son degré de productivité, suivant lequel la même quantité de travail rend dans le même temps différentes quantités de produits.

Des combinaisons très diverses auront évidemment lieu selon que l’un de ces trois facteurs est constant (ne change pas de grandeur) et les deux autres variables (changent de grandeur), ou que deux facteurs sont constants et un seul variable, ou enfin que tous les trois sont variables à la fois. Ces combinaisons seront encore multipliées, si le changement simultané dans la grandeur de différents facteurs ne se fait pas dans le même sens — l’un peut augmenter tandis que l’autre diminue — ou pas dans la même mesure l’un peut augmenter plus vite que l’autre, etc. Nous n’examinerons ici que les combinaisons principales.


I
Données : Durée et intensité de travail constantes. Productivité variable.


Ces conditions admises, nous obtenons les trois lois suivantes :

1o La journée de travail d’une grandeur donnée produit toujours la même valeur, quelles que soient les variations dans la productivité du travail.

Si une heure de travail d’intensité normale produit une valeur d’un demi-franc, une journée de douze heures ne produira jamais qu’une valeur de six francs[13]. Si la productivité du travail augmente ou diminue, la même journée fournira plus ou moins de produits et la valeur de six francs se distribuera ainsi sur plus ou moins de marchandises.

2o La plus-value et la valeur de la force de travail varient en sens inverse l’une de l’autre. La plus-value varie dans le même sens que la productivité du travail, mais la valeur de la force de travail en sens opposé.

Il est évident que des deux parties d’une grandeur constante aucune ne peut augmenter sans que l’autre diminue, et aucune diminuer sans que l’autre augmente. Or, la journée de douze heures produit toujours la même valeur, six francs par exemple, dont la plus-value forme une partie, et l’équivalent de la force de travail l’autre, mettons trois francs pour la première et trois francs pour la seconde. Il est clair que la force de travail ne peut pas atteindre un prix de quatre francs sans que la plus-value soit réduite à deux francs, et que la plus-value ne peut monter à quatre francs, sans que la valeur de la force de travail tombe à deux. Dans ces circonstances chaque variation dans la grandeur absolue, soit de la plus-value, soit de l’équivalent de la force ouvrière, présuppose donc une variation de leurs grandeurs relatives ou proportionnelles. Il est impossible qu’elles augmentent ou diminuent toutes les deux simultanément.

Toute variation dans la productivité du travail amène une variation en sens inverse dans la valeur de la force de travail. Si le surcroît de productivité permet de fournir en quatre heures la même masse de subsistances qui coûtait auparavant six heures, alors la valeur de la force ouvrière va tomber de trois francs à deux ; mais elle va s’élever de trois francs à quatre, si une diminution de productivité exige huit heures de travail où il n’en fallait auparavant que six.

Enfin, comme valeur de la force de travail et plus-value changent de grandeur en sens inverse l’une de l’autre, il s’ensuit que l’augmentation de productivité, en diminuant la valeur de la force de travail, doit augmenter la plus-value, et que la diminution de productivité, en augmentant la valeur de la force de travail, doit diminuer la plus-value.

En formulant cette loi, Ricardo a négligé un point important. Quoique la plus-value — ou le surtravail — et la valeur de la force de travail — ou le travail nécessaire — ne puissent changer de grandeur qu’en sens inverse, il ne s’ensuit pas qu’ils changent dans la même proportion. Si la valeur de la force de travail était de quatre francs ou le temps de travail nécessaire de huit heures, la plus-value de deux francs ou le surtravail de quatre heures, et que, par suite d’une augmentation de productivité, la valeur de la force de travail tombe à trois francs ou le travail nécessaire à six heures, alors la plus-value montera à trois francs ou le surtravail à six heures. Cette même quantité de deux heures ou d’un franc, qui est ajoutée à une partie et retranchée de l’autre, n’affecte pas la grandeur de chacune dans la même proportion. En même temps que la valeur de la force de travail ne tombe que de quatre francs à trois, c’est‑à‑dire d’un quart ou de vingt-cinq pour cent, la plus-value s’élève de deux francs à trois, c’est‑à‑dire de moitié ou de cinquante pour cent.

En général : donné la longueur de la journée ainsi que sa division en deux parts, celle du travail nécessaire et celle du surtravail l’accroissement proportionnel de la plus-value, dû à une augmentation de productivité, sera d’autant plus grand, que la part du surtravail était primitivement plus petite, et le décroissement proportionnel de la plus-value, dû à une diminution de productivité, sera d’autant plus petit, que la part du surtravail était primitivement plus grande.

3o L’augmentation ou la diminution de la plus-value est toujours l’effet et jamais la cause de la diminution ou de l’augmentation parallèles de la valeur de la force de travail[14].

La journée de travail est de grandeur constante et rend constamment la même valeur, qui se divise en équivalent de la force de travail et en plus-value ; chaque changement dans la grandeur de la plus-value est accompagné d’un changement inverse dans la valeur de la force de travail, et cette valeur, enfin, ne peut changer de grandeur qu’en conséquence d’une variation survenue dans la productivité du travail. Dans ces données, il est clair que c’est la variation de la productivité du travail qui, en premier lieu, fait augmenter ou diminuer la valeur de la force de travail, tandis que le mouvement ascendant ou descendant de celle-ci entraîne de son côté le mouvement de la plus-value en sens inverse. Tout changement dans le rapport de grandeur entre la plus-value et la valeur de la force de travail, provient donc toujours d’un changement dans la grandeur absolue de celle-ci.

Nous avons supposé que la journée de douze heures produit une valeur totale de six francs, qui se divise en quatre francs, valeur de la force de travail, et en une plus-value de deux francs. En d’autres termes, il y a huit heures de travail nécessaire et quatre de surtravail. Que la productivité du travail vienne à doubler, alors l’ouvrier n’aura plus besoin que de la moitié du temps qu’il lui fallait jusque‑là pour produire l’équivalent de sa subsistance quotidienne. Son travail nécessaire tombera de huit heures à quatre, et par là son surtravail s’élèvera de quatre heures à huit ; de même la valeur de sa force tombera de quatre francs à deux, et cette baisse fera monter la plus-value de deux francs à quatre.

Néanmoins, cette loi, d’après laquelle le prix de la force de travail est toujours réduit à sa valeur, peut rencontrer des obstacles qui ne lui permettent de se réaliser que jusqu’à certaines limites. Le prix de la force de travail ne peut descendre qu’à 3 fr. 80 centimes, 3 fr. 40 c., 3 fr. 20 c., etc., de sorte que la plus-value ne monte qu’à 2 fr. 20 c., 2 fr. 60 c., 2 fr. 80 c., etc. Le degré de la baisse, dont la limite minima est deux francs, nouvelle valeur de la force de travail, dépend du poids relatif que la pression du capital d’une part, la résistance de l’ouvrier de l’autre, jettent dans la balance.

La valeur de la force de travail est déterminée par la valeur des subsistances nécessaires à l’entretien de l’ouvrier, lesquelles changent de valeur suivant le degré de productivité du travail. Dans notre exemple, si, malgré le doublement de la productivité du travail, la division de la journée en travail nécessaire et surtravail restait la même, l’ouvrier recevrait toujours quatre francs et le capitaliste deux ; mais chacune de ces sommes achèterait deux fois plus de subsistances qu’auparavant. Bien que le prix de la force de travail fût resté invariable, il se serait élevé au‑dessus de sa valeur. S’il tombait, non à la limite minima de sa nouvelle valeur de deux francs, mais à 3 fr. 80, 3 fr. 40, 3 fr. 20, etc., ce prix décroissant représenterait cependant une masse supérieure de subsistances. Avec un accroissement continuel dans la productivité du travail, le prix de la force de travail pourrait ainsi tomber de plus en plus, en même temps que les subsistances à la disposition de l’ouvrier continueraient à augmenter. Mais, même dans ce cas, la baisse continuelle dans le prix de la force de travail, en amenant une hausse continuelle de la plus-value, élargirait l’abîme entre les conditions de vie du travailleur et du capitaliste[15].

Les trois lois que nous venons de développer ont été rigoureusement formulées, pour la première fois, par Ricardo ; mais il commet l’erreur de faire des conditions particulières dans lesquelles elles sont vraies, les conditions générales et exclusives de la production capitaliste. Pour lui, la journée de travail ne change jamais de grandeur ni le travail d’intensité, de sorte que la productivité du travail reste le seul facteur variable.

Ce n’est pas tout. À l’instar de tous les autres économistes, il n’est jamais parvenu à analyser la plus-value en général, indépendamment de ses formes particulières, profit, rente foncière, etc. Il confond le taux de la plus-value avec le taux du profit, et traite, par conséquent, celui-ci comme s’il exprimait directement le degré d’exploitation du travail. Nous avons déjà indiqué que le taux du profit est la proportion de la plus-value avec le total du capital avancé, tandis que le taux de la plus-value est la proportion de la plus-value avec la partie variable du capital avancé. Supposez qu’un capital de 500 l. st. (C) se décompose en matières premières, instruments, etc., d’une valeur de 400 l. st. (c), et en 100 l. st. payés aux ouvriers (v), qu’en outre la plus-value (p) est de cent livres sterling ; alors le taux de la plus-value, cent pour cent ; mais le taux du profit vingt pour cent. À part cette différence de grandeur, il est évident que le taux du profit peut être affecté par des circonstances tout à fait étrangères au taux de la plus-value. Je démontrerai plus tard, dans le troisième livre, que donné le taux de la plus-value, le taux du profit peut varier indéfiniment, et que donné le taux du profit, il peut correspondre aux taux de plus-value les plus divers.


II
Données : Durée et productivité du travail constantes. Intensité variable.


Si sa productivité augmente, le travail rend dans le même temps plus de produits, mais non plus de valeur. Si son intensité croît, il rend dans le même temps non seulement plus de produits, mais aussi plus de valeur, parce que l’excédent de produits provient alors d’un excédent de travail.

Sa durée et sa productivité étant données, le travail se réalise donc en d’autant plus de valeur que son degré d’intensité dépasse celui de la moyenne sociale. Comme la valeur produite durant une journée de douze heures, par exemple, cesse ainsi d’être constante et devient variable, il s’ensuit que plus-value et valeur de la force de travail peuvent varier dans le même sens, l’une à côté de l’autre, en proportion égale ou inégale. La même journée produit‑elle huit francs au lieu de six, alors la part de l’ouvrier et celle du capitaliste peuvent évidemment s’élever à la fois de trois francs à quatre.

Une pareille hausse dans le prix de la force de travail n’implique pas qu’elle est payée au‑dessus de sa valeur. La hausse de prix peut au contraire être accompagnée d’une baisse de valeur. Cela arrive toujours quand l’élévation du prix ne suffit pas pour compenser le surcroît d’usure de la force de travail. On sait que les seuls changements de productivité qui influent sur la valeur de la force ouvrière sont ceux qui affectent des industries dont les produits entrent dans la consommation ordinaire de l’ouvrier. Toute variation dans la grandeur, extensive ou intensive, du travail affecte au contraire la valeur de la force ouvrière, dès qu’elle en accélère l’usure.

Si le travail atteignait simultanément dans toutes les industries d’un pays le même degré supérieur d’intensité, cela deviendrait désormais le degré d’intensité ordinaire du travail national et cesserait d’entrer en ligne de compte. Cependant, même dans ce cas, les degrés de l’intensité moyenne du travail resteraient différents chez diverses nations et modifieraient ainsi la loi de la valeur dans son application internationale, la journée de travail plus intense d’une nation créant plus de valeur et s’exprimant en plus d’argent que la journée moins intense d’une autre[16].


III
Données : Productivité et intensité du travail constantes. Durée du travail variable.


Sous le rapport de la durée, le travail peut varier en deux sens, être raccourci ou prolongé. Nous obtenons dans nos données nouvelles les lois que voici :

1o La journée de travail se réalise, en raison directe de sa durée, en une valeur plus ou moins grande — variable donc et non constante.

2o Toute variation dans le rapport de grandeur entre la plus-value et la valeur de la force de travail provient d’un changement dans la grandeur absolue du surtravail, et, par conséquent, de la plus-value.

3o La valeur absolue de la force de travail ne peut changer que par la réaction que le prolongement du surtravail exerce sur le degré d’usure de cette force. Tout mouvement dans sa valeur absolue est donc l’effet, et jamais la cause, d’un mouvement dans la grandeur de la plus-value.

Nous supposerons toujours dans ce chapitre, comme dans la suite, que la journée de travail comptant originairement douze heures, — six heures de travail nécessaire et six heures de surtravail — produit une valeur de six francs, dont une moitié échoit à l’ouvrier et l’autre au capitaliste.

Commençons par le raccourcissement de la journée, soit de douze heures à dix. Dès lors elle ne rend plus qu’une valeur de cinq francs. Le surtravail étant réduit de six heures à quatre, la plus-value tombe de trois francs à deux. Cette diminution dans sa grandeur absolue entraîne une diminution dans sa grandeur relative. Elle était à la valeur de la force de travail comme 3 est à 3, et elle n’est plus que comme 2 est à 3. Par contrecoup, la valeur de la force de travail, tout en restant la même, gagne en grandeur relative ; elle est maintenant à la plus-value comme 3 est à 2 au lieu d’être comme 3 est à 3.

Le capitaliste ne pourrait se rattraper qu’en payant la force de travail au‑dessous de sa valeur.

Au fond des harangues habituelles contre la réduction des heures de travail se trouve l’hypothèse que le phénomène se passe dans les conditions ici admises ; c’est-à-dire qu’on suppose stationnaires la productivité et l’intensité du travail, dont, en fait, l’augmentation suit toujours de près le raccourcissement de la journée, si elle ne l’a pas déjà précédé[17].

S’il y a prolongation de la journée, soit de douze heures à quatorze, et que les heures additionnelles soient annexées au surtravail, la plus-value s’élève de trois francs à quatre. Elle grandit absolument et relativement, tandis que la force de travail, bien que sa valeur nominale reste la même, perd en valeur relative. Elle n’est plus à la plus-value que dans la raison de 3 à 4.

Comme, dans nos données, la somme de valeur quotidiennement produite augmente avec la durée du travail quotidien, les deux parties de cette somme croissante — la plus-value et l’équivalent de la force de travail — peuvent croître simultanément d’une quantité égale ou inégale, de même que dans le cas où le travail devient plus intense.

Avec une journée prolongée, la force de travail peut tomber au‑dessous de sa valeur, bien que son prix reste invariable ou s’élève même. Dans une certaine mesure, une plus grande recette peut compenser la plus grande dépense en force vitale que le travail prolongé impose à l’ouvrier[18]. Mais il arrive toujours un point où toute prolongation ultérieure de sa journée raccourcit la période moyenne de sa vie, en bouleversant les conditions normales de sa reproduction et de son activité. Dès lors le prix de la force de travail et son degré d’exploitation cessent d’être des grandeurs commensurables entre elles.


IV
Données : Variations simultanées dans la durée, la productivité et l’intensité du travail.


La coïncidence de changements dans la durée, la productivité et l’intensité du travail donnent lieu à un grand nombre de combinaisons, et, par conséquent, de problèmes qu’on peut cependant toujours facilement résoudre en traitant tour à tour chacun des trois facteurs comme variable, et les deux autres comme constants, ou en calculant le produit des trois facteurs qui subissent des variations. Nous ne nous arrêterons ici qu’à deux cas d’un intérêt particulier. Diminution de la productivité du travail et prolongation simultanée de sa durée.

Mettons que par suite d’un décroissement dans la fertilité du sol, la même quantité de travail produit moins de denrées ordinaires, dont la valeur augmentée renchérit l’entretien journalier de l’ouvrier, de sorte qu’il coûte désormais quatre francs au lieu de trois. Le temps nécessaire pour reproduire la valeur quotidienne de la force de travail s’élèvera de six heures à huit, ou absorbera deux tiers de la journée au lieu de la moitié. Le surtravail tombera, par conséquent, de six heures à quatre et la plus-value de trois francs à deux.

Que, dans ces circonstances, la journée soit prolongée à quatorze heures et les deux heures additionnelles annexées au surtravail : comme celui-ci compte de nouveau six heures, la plus-value va remonter à sa grandeur originaire de trois francs, mais sa grandeur proportionnelle a néanmoins diminué, car ayant été à la valeur de la force de travail comme 3 est à 3, elle n’est plus que dans la raison de 3 à 4.

Si la journée est prolongée à seize heures ou le surtravail à huit, la plus-value s’élèvera à quatre francs et sera à la valeur de la force de travail comme quatre est à quatre, c’est-à-dire dans la même raison qu’avant le décroissement survenu dans la productivité du travail, car 4 à 4 = 3 à 3. Néanmoins, bien que sa grandeur proportionnelle soit ainsi simplement rétablie, sa grandeur absolue a augmenté d’un tiers, de trois francs à quatre.

Quand une diminution dans la productivité du travail est accompagnée d’une prolongation de sa durée, la grandeur absolue de la plus-value peut donc rester invariable, tandis que sa grandeur proportionnelle diminue ; sa grandeur proportionnelle peut rester invariable, tandis que sa grandeur absolue augmente, et, si l’on pousse la prolongation assez loin, toutes deux peuvent augmenter à la fois.

Les mêmes résultats s’obtiennent plus vite, si l’intensité du travail croît en même temps que sa durée.

En Angleterre, dans la période de 1799 à 1815, l’enchérissement progressif des vivres amena une hausse des salaires nominaux, bien que le salaire réel tombât. De ce phénomène West et Ricardo inféraient que la diminution de productivité du travail agricole avait causé une baisse dans le taux de la plus-value, et cette donnée tout imaginaire leur servait de point de départ pour des recherches importantes sur le rapport de grandeur entre le salaire, le profit et la rente foncière ; mais en réalité, la plus-value s’était élevée absolument et relativement, grâce à l’intensité accrue et à la prolongation forcée du travail[19]. Ce qui caractérise cette période, c’est précisément le progrès accéléré et du capital et du paupérisme[20].


Augmentation de l’intensité et de la productivité du travail avec raccourcissement simultané de sa durée.

L’augmentation de la productivité du travail et de son intensité multiplie la masse des marchandises obtenues dans un temps donné, et par là raccourcit la partie de la journée où l’ouvrier ne fait que produire un équivalent de ses subsistances. Cette partie nécessaire, mais contractile, de la journée de travail en forme la limite absolue, qu’il est impossible d’atteindre sous le régime capitaliste. Celui-ci supprimé, le travail disparaîtrait et la journée tout entière pourrait être réduite au travail nécessaire. Cependant, il ne faut pas oublier qu’une partie du surtravail actuel, celle qui est consacrée à la formation d’un fonds de réserve et d’accumulation, compterait alors comme travail nécessaire, et que la grandeur actuelle du travail nécessaire est limitée seulement par les frais d’entretien d’une classe de salariés, destinée à produire la richesse de ses maîtres.

Plus le travail gagne en force productive, plus sa durée peut diminuer, et plus sa durée est raccourcie, plus son intensité peut croître. Considéré au point de vue social, on augmente aussi la productivité du travail en l’économisant, c’est‑à‑dire en supprimant toute dépense inutile, soit en moyens de production, soit en force vitale. Le système capitaliste, il est vrai, impose l’économie des moyens de production à chaque établissement pris à part ; mais il ne fait pas seulement de la folle dépense de la force ouvrière un moyen d’économie pour l’exploiteur, il nécessite aussi, par son système de concurrence anarchique, la dilapidation la plus effrénée du travail productif et des moyens de production sociaux, sans parler de la multitude de fonctions parasites qu’il engendre et qu’il rend plus ou moins indispensables.

Étant donné l’intensité et la productivité du travail, le temps que la société doit consacrer à la production matérielle est d’autant plus court, et le temps disponible pour le libre développement des individus d’autant plus grand, que le travail est distribué plus également entre tous les membres de la société, et qu’une couche sociale a moins le pouvoir de se décharger sur une autre de cette nécessité imposée par la nature. Dans ce sens le raccourcissement de la journée trouve sa dernière limite dans la généralisation du travail manuel.

La société capitaliste achète le loisir d’une seule classe par la transformation de la vie entière des masses en temps de travail.


CHAPITRE XVIII
FORMULES DIVERSES POUR LE TAUX DE LA PLUS-VALUE


On a vu que le taux de la plus-value est représenté par les formules :

I.

Les deux premières raisons expriment comme rapports de valeur ce que la troisième exprime comme un rapport des espaces de temps dans lesquels ces valeurs sont produites.

Ces formules, complémentaires l’une de l’autre, ne se trouvent qu’implicitement et inconsciemment dans l’économie politique classique, où les formules suivantes jouent au contraire un grand rôle :

II. [21]

Une seule et même proportion est ici exprimée tour à tour sous la formule des quantités de travail, des valeurs dans lesquelles ces quantités se réalisent, et des produits dans lesquels ces valeurs existent. Il est sous‑entendu que par valeur du produit il faut comprendre le produit en valeur rendu par une journée de travail, et qu’il n’y est pas renfermé une parcelle de la valeur des moyens de production.

Dans toutes ces formules le degré réel de l’exploitation du travail ou le taux de la plus-value est faussement exprimé. Dans l’exemple employé plus haut, le degré réel d’exploitation serait indiqué par les proportions :

D’après les formules II, nous obtenons au contraire :

Ces formules dérivées n’expriment en fait que la proportion suivant laquelle la journée de travail, ou son produit en valeur, se distribue entre l’ouvrier et le capitaliste. Si on les traite comme des expressions immédiates de la mise en valeur du capital, on arrive à cette loi erronée : Le surtravail ou la plus-value ne peuvent jamais atteindre cent pour cent[22]. Le surtravail n’étant qu’une partie aliquote de la journée, et la plus-value qu’une partie aliquote de la somme de valeur produite, le surtravail est nécessairement toujours plus petit que la journée de travail, ou la plus-value toujours moindre que la valeur produite. Si le surtravail était à la journée de travail comme 100 est à 100, il absorberait la journée entière (il s’agit ici de la journée moyenne de l’année), et le travail nécessaire s’évanouirait. Mais si le travail nécessaire disparaît, le surtravail disparaît également, puisque celui‑ci n’est qu’une fonction de celui-là. La raison ou ne peut donc jamais atteindre la limite et encore moins s’élever à .

Mais il en est autrement du taux de la plus-value ou du degré réel d’exploitation du travail. Qu’on prenne par exemple l’estimation de M. Léonce de Lavergne, d’après laquelle l’ouvrier agricole anglais n’obtient que 1/4, tandis que le capitaliste (fermier) au contraire obtient 3/4 du produit ou de sa valeur[23], de quelque manière que le butin se partage ensuite entre le capitaliste et le propriétaire foncier, etc. Le surtravail de l’ouvrier anglais est dans ce cas à son travail nécessaire comme 3 est à 1, c’est‑à‑dire que le degré d’exploitation est de 300%.

La méthode de l’école classique, qui est de traiter la journée de travail comme une grandeur constante, a trouvé un appui dans l’application des formules II, parce que là on compare toujours le surtravail avec une journée de travail donnée. Il en est de même quand on considère exclusivement la distribution de la valeur produite. Du moment que la journée de travail s’est déjà réalisée dans une valeur, ses limites ont nécessairement été données.

L’habitude d’exposer la plus-value et la valeur de la force de travail comme des fractions de la somme de valeur produite dissimule le fait principal, l’échange du capital variable contre la force de travail, fait qui implique que le produit échoit au non-producteur. Le rapport entre le capital et le travail revêt alors la fausse apparence d’un rapport d’association dans lequel l’ouvrier et l’entrepreneur se partagent le produit suivant la proportion des divers éléments qu’ils apportent[24].

Les formules II peuvent d’ailleurs être toujours ramenées aux formules I. Si nous avons par exemple la proportion , alors le temps de travail nécessaire est égal à la journée de douze heures moins six heures de surtravail, et l’on obtient :

Voici une troisième formule que nous avons déjà quelquefois anticipée :

III.

La formule n’est qu’une expression populaire de celle-ci : .

Après nos développements antérieurs, elle ne peut plus donner lieu à cette erreur populaire que ce que le capitaliste paye est le travail et non la force de travail. Ayant acheté cette force pour un jour, une semaine, etc., le capitaliste obtient en échange le droit de l’exploiter pendant un jour, une semaine, etc. Le temps d’exploitation se divise en deux périodes. Pendant l’une, le fonctionnement de la force ne produit qu’un équivalent de son prix ; pendant l’autre, il est gratuit et rapporte, par conséquent, au capitaliste une valeur pour laquelle il n’a donné aucun équivalent, qui ne lui coûte rien[25]. En ce sens, le surtravail, dont il tire la plus-value, peut être nommé du travail non payé.

Le capital n’est donc pas seulement, comme dit Adam Smith, le pouvoir de disposer du travail d’autrui ; mais il est essentiellement le pouvoir de disposer d’un travail non payé. Toute plus-value, qu’elle qu’en soit la forme particulière, — profit, intérêt, rente, etc., — est en substance la matérialisation d’un travail non payé. Tout le secret de la faculté prolifique du capital, est dans ce simple fait qu’il dispose d’une certaine somme de travail d’autrui qu’il ne paye pas.



  1. Voy. ch. vii, p. 76-79.
  2. « L’existence d’une classe distincte de maîtres capitalistes dépend de la productivité de l’industrie. » (Ramsay, l. c., p. 206.) « Si le travail de chaque homme ne suffisait qu’à lui procurer ses propres vivres, il ne pourrait y avoir de propriété. » (Ravenstone, l. c., p. 14, 15.)
  3. D’après un calcul tout récent, il existe encore au moins quatre millions de cannibales dans les parties du globe qu’on a déjà explorées.
  4. « Chez les Indiens sauvages de l’Amérique, il n’est presque pas de chose qui n’appartienne en propre au travailleur ; les quatre-vingt-dix-neuf centièmes du produit y échoient au travail. En Angleterre, l’ouvrier ne reçoit pas les deux tiers. » (The advantages of the East lndia Trade, etc., p. 73.)
  5. Diod., l. c., 1. I, ch. 80.
  6. « La première (richesse naturelle), étant de beaucoup la plus libérale et la plus avantageuse, rend la population sans souci, orgueilleuse et adonnée à tous les excès ; tandis que la seconde développe et affermit l’activité, la vigilance, les arts, la littérature et la civilisation. » (England’s Treasure by Foreign Trade, or the Balance of our Foreign Trade is the Rule of our Treasure. Written by Thomas Mun, of London, Merchant, and now published for the common good by his son John Mun. Lond., 1669, p. 181, 182.) « Je ne conçois pas de plus grand malheur pour un peuple, que d’être jeté sur un morceau d terre où les productions qui concernent la subsistance et la nourriture sont en grande proportion spontanées, et où le climat n’exige ou ne réclame que peu de soins pour le vêtement… Il peut y avoir un extrême dans un sens opposé. Un soi incapable de produire, même s’il est travaillé, est tout aussi mauvais qu’un soi qui produit tout en abondance sans le moindre travail. » (An Inquiry into the present high price of provisions. Lond., 1767, p. 10.)
  7. C’est la nécessité de calculer les périodes des débordements du Nil qui a créé l’astronomie égyptienne et en même temps la domination de la caste sacerdotale à titre de directrice de l’agriculture. « Le solstice est le moment de l’année où commence la crue du Nil, et celui que les Égyptiens ont dû observer avec le plus d’attention… C’était cette année tropique qu’il leur importait de marquer pour se diriger dans leurs opérations agricoles. Ils durent donc chercher dans le ciel un signe apparent de son retour. » (Cuvier : Discours sur les révolutions du globe, édit. Hœfer. Paris, 1863, p. 141.)
  8. La distribution des eaux était aux Indes une des bases matérielles du pouvoir central sur les petits organismes de production communale, sans connexion entre eux. Les conquérants mahométans de l’Inde ont mieux compris cela que les Anglais leurs successeurs. Il suffit de rappeler la famine de 1866, qui a coûté la vie à plus d’un million d’Indiens dans le district d’Orissa, au Bengale.
  9. « Il n’y a pas deux contrées qui fournissent un nombre égal de choses nécessaires à la vie, en égale abondance et avec la même quantité de travail. Les besoins de l’homme augmentent ou diminuent en raison de la sévérité ou de la douceur du climat sous lequel il vit. La proportion des travaux de tout genre auxquels les habitants de divers pays sont forcés de se livrer ne peut donc être la même. Et il n’est guère possible de déterminer le degré de cette différence autrement que par les degrés de température. On peut donc en conclure généralement que la quantité de travail requise pour une population donnée atteint son maximum dans les climats froids et son minimum dans les climats chauds. Dans les premiers en effet l’homme n’a pas seulement besoin de plus de vêtements mais la terre elle-même a besoin d’y être plus cultivée que dans les derniers. » (An Essay on the Governing Causes of the Natural Rate of Interest. Lond., 1750, p. 60.) L’auteur de cet écrit qui a fait époque est J. Massey. Hume lui a emprunté sa théorie de l’intérêt.
  10. « Tout travail doit laisser un excédent. » Proudhon (on dirait que cela fait partie des droits et devoirs du citoyen).
  11. F. Shouw : « Die Erde, die Pflanze und der Mensch », 2e édit. Leipzig, 1854, p. 148.
  12. J. M. Mill : Principles of Pol. Econ. Lond., 1868, p. 252-53, passim.
  13. Nous supposons toujours que la valeur de l’argent reste invariable.
  14. Mac Culloch a commis l’absurdité de compléter cette loi à sa façon, en ajoutant que la plus-value peut s’élever sans que la force de travail baisse, si on supprime les impôts que le capitaliste avait à payer auparavant. La suppression de semblables impôts ne change absolument rien à la quantité de surtravail que le capitaliste industriel extorque en première main à l’ouvrier. Elle ne change que la proportion suivant laquelle il empoche la plus-value ou la partage avec des tiers. Elle ne change par conséquent rien au rapport qui existe entre la plus-value et la valeur de la force de travail. L’« exception » de Mac Culloch prouve tout simplement qu’il n’a pas compris la règle, malheur qui lui arrive assez souvent lorsqu’il s’avise de vulgariser Ricardo, ainsi qu’à J. B. Say, quand ce dernier vulgarise Adam Smith.
  15. « Quand une altération a lieu dans la productivité de l’industrie, et qu’une quantité donnée de travail et de capital fournit soit plus, soit moins de produits, la proportion des salaires peut sensiblement varier, tandis que la quantité que cette proportion représente reste la même, ou la quantité peut varier tandis que la proportion ne change pas. »(Outlines of Political Economy, etc., p. 67.)
  16. « À conditions égales, le manufacturier anglais peut dans un temps donné exécuter une bien relus grande somme de travail que le manufacturier étranger, au point de contrebalancer la différence des journées de travail, la semaine comptant ici soixante heures, mais ailleurs soixante-douze ou quatre-vingt. » (Reports of lnsp. of Fact. for 31 st. oct. 1855, p. 65.)
  17. « Il y a des circonstances compensatrices… que l’opération de la loi des dix heures a mises au jour. » (Reports of Insp. of Fact for 1er déc. 1848, p. 7.)
  18. « On peut estimer approximativement la somme de travail qu’un homme a subie dans le cours de vingt-quatre heures, en examinant les modifications chimiques qui ont eu lieu dans son corps ; le changement de forme dans la matière indique l’exercice antérieur de la force dynamique. » (Grove : On the correlation of physical forces.)
  19. « Pain et travail marchent rarement tout à fait de front ; mais il est évidemment une limite au delà de laquelle ils ne peuvent être séparés. Quant aux efforts extraordinaires faits par les classes ouvrières dans les époques de cherté qui entraînent la baisse des salaires dont il a été question (notamment devant le Comité parlementaire d’enquête de 1814-1815), ils sont assurément très méritoires de la part des individus et favorisent l’accroissement du capital. Mais quel est l’homme ayant quelque humanité qui voudrait les voir se prolonger indéfiniment ? Ils sont un admirable secours pour un temps donné ; mais s’ils étaient constamment en action, il en résulterait les mêmes effets que si la population d’un pays était réduite aux limites extrêmes de son alimentation. » (Malthus : Inquiry into the Nature and Progress of Rent. Lond., 1815, p. 48, note.) C’est l’honneur de Malthus d’avoir constaté la prolongation de la journée de travail, sur laquelle il attire directement l’attention dans d’autres passages de son pamphlet, tandis que Ricardo et d’autres, en face des faits les plus criants, basaient toutes leurs recherches sur cette donnée que la journée de travail est une grandeur constante. Mais les intérêts conservateurs dont Malthus était l’humble valet, l’empêchèrent de voir que la prolongation démesurée de la journée de travail, jointe au développement extraordinaire du machinisme et à l’exploitation croissante du travail des femmes et des enfants, devait rendre « surnuméraire » une grande partie de la classe ouvrière, une fois la guerre terminée et le monopole du marché universel enlevé à l’Angleterre. Il était naturellement bien plus commode et bien plus conforme aux intérêts des classes régnantes, que Malthus encense en vrai prêtre qu’il est, d’expliquer cette « surpopulation » par les lois éternelles de la nature que par les lois historiques de la production capitaliste.
  20. « Une des causes principales de l’accroissement du capital pendant la guerre provenait des efforts plus grands, et peut être des plus grandes privations de la classe ouvrière, la plus nombreuse dans toute société. Un plus grand nombre de femmes et d’enfants étaient contraints par la nécessité des circonstances de se livrer à des travaux pénibles, et pour la même cause, les ouvriers mâles étaient obligés de consacrer une plus grande portion de leur temps à l’accroissement de la production. » (Essays on Political Econ. in which are illustrated the Principal Causes of the present National Distress. London, 1830, p. 248.)
  21. Nous mettons la première formule entre parenthèses parce que la notion du surtravail ne se trouve pas explicitement dans l’économie politique bourgeoise.
  22. V. par exemple : Dritter Brief an v. Kirchmann von Rodbertus. Widerlegung der Ricardo’schen Theorie von der Grundrente und Begründung einer neuen Rententheorie. Berlin, 1851.
  23. La partie du produit qui compense simplement le capital constant avancé est mise de côté dans ce calcul. M. Léonce de Lavergne, admirateur aveugle de l’Angleterre, donne ici un rapport plutôt trop bas que trop élevé.
  24. Toutes les formes développées du procès de production capitaliste étant des formes de la coopération, rien n’est naturellement plus facile que de faire abstraction de leur caractère antagoniste et de les transformer ainsi d’un coup de baguette en formes d’association libre, comme le fait le comte A. de Laborde dans son ouvrage intitulé : De l’esprit d’association dans tous les intérêts de la communauté. Paris, 1818. Le Yankee H. Carey exécute ce tour de force avec le même succès à propos même du système esclavagiste.
  25. Quoique les physiocrates n’aient pas pénétré le secret de la plus-value, ils ont au moins reconnu qu’elle est « une richesse indépendante et disponible qu’il (son possesseur) n’a point achetée et qu’il vend. » (Turgot, l. c., p. 11.)