Le Capitan/I

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I. Giselle d'Angoulême
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(Précepte II des Chevaliers
de la Table-Ronde)






Une étrange terreur pèse sur Paris. Des bruits sinistres se répandent, pareils à ces grondements du ciel, précurseurs d’orage. Parfois, des bandes hurlantes passent, avec des physionomies d'émeute. Le bourgeois fourbit sa vieille pertuisane du temps de la Ligue. La noblesse est debout pour la reprise de ses privilèges féodaux. Guise conspire. Condé conspire. Angoulême conspire. Luynes veut gouverner. Richelieu veut gouverner. Le trône des Bourbons chancelle et va s’écrouler peut-être.

Et devant ces rafales d’ambitions déchaînées qui s’entrechoquent, il n’y a au fond du Louvre, désert et morne, qu’un pauvre petit roi de quinze ans, tout seul, abandonné, pâle et triste comme le peuple.

Et, comme le peuple, Louis XIII tremble et se demande :

"Qui va devenir le maître ?... Guise ? Condé ? Angoulême ? Qui de vous va poser son pied sur ma tête ? "

Or, peuple, roi, conspirateurs sont unis par une même et vaste haine éparse ; ils frémissent d’une commune épouvante, prêts à se déchirer, ils lèvent les yeux sur la flamboyante figure qui plane sur le Louvre, sur Paris, sur le royaume. Et alors la même imprécation gronde sur toutes les lèvres, depuis le roi jusqu’au manant – excepté sur celles de la reine mère Marie de Médicis. Cette figure, c’est celle d’un homme qui commande, décrète, ordonne, règne, écrase, terrorise. Il est le luxe infernal ; il est la puissance sans limites ; il est l’orgueil sans frein ; il est l’orgie… il est le crime. Il passe comme un de ces incompréhensibles météores qui traversent les espaces historiques en laissant derrière eux un sillage de sang et de feu, puis éclatent et s’éteignent dans quelque suprême catastrophe…

Et cet homme, c'est Concino Concini... L'amant de la reine !


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Le matin du 5 août de cette année 1616...

Rue de Tournon, un hôtel qui a des allures de forteresse royale, avec sa cour pleine de gardes, son monumental escalier sillonné de valets chamarrés, ses somptueuses antichambres encombrées de courtisans : c’est le logis de Concino Concini, gouverneur de Normandie, marquis d’Ancre, maréchal de France et Premier ministre de Louis XIII...

Le cabinet des audiences, vaste pièce où l’art de l’Italie et l’art de la France ont prodigué leurs chefs-d’œuvre – tableaux, meubles, marbres et bronzes. Voici Concini !

Il est de taille moyenne, vigoureux, nerveux, d’une rare, d’une exquise élégance. Son beau visage est éclairé par des yeux de félin, tantôt d’une étrange douceur, tantôt fulgurants. Il a le masque audacieux et trouble des grands aventuriers. C’est peut-être l’âme d’un Néron ou d’un César Borgia qui palpite dans ces gestes volontaires, dans ces attitudes d’orgueil.

Il se penche sur quelqu'un qui, à demi courbé, l'écoute avidement. Et tandis que dans la foule des solliciteurs on se demande ce qui se prépare derrière cette porte de cabinet, de quelle fête le maître va éblouir Paris ou de quel impôt il va l'écraser, voici ce que dit Concini d'une voix sourde :

"La haine, oui, Rinaldo, c’est quelque chose ! Je l’ai dans les moelles. Oui, je hais jusqu’à la damnation ce duc d’Angoulême. Les autres, les Guises, les Condés, ce n’est rien que truandaille affamée d’honneurs ou d’argent. Lui, c’est le redoutable adversaire. Je le tuerai, ou il me tuera. Rinaldo, je donnerais dix ans de ma vie pour tenir Angoulême et, de mes mains, lui arracher le cœur, mais...

– Allez donc, monseigneur ! ricana l’homme avec une familiarité insolente et obséquieuse.

– Mais la haine, reprend Concini d’une voix ardente, cette haine que j’ai pour le duc d’Angoulême, eh bien ! elle s’évanouit quand l’amour parle en moi. Cette fille, il me la faut, vois-tu ! Fortune, honneur, puissance, haine, il n’y a plus rien quand l’image de Giselle s’évoque en moi. Rinaldo, je meurs si Giselle n’est à moi. Rinaldo, la passion me brûle le sang, me déchire le cœur, et la passion envahit mon cerveau...

— Patience, monseigneur, on la retrouvera, cette Giselle !

— Oh ! si j’en étais sûr ! Si seulement je pouvais espérer ! De l’argent, Rinaldo, de l’or, des places, tout ce que tu voudras, si tu la retrouves !... Qui peut-elle être ? De grande famille, à coup sûr, mais laquelle ?...

— On le saura monseigneur. Patience, vous dis-je !

— Ah ! gronde Concini, avec un geste violent. N’avoir fait que l’entrevoir ! Ne savoir d’elle que ce nom de Giselle, ce nom adoré que je balbutie en pleurant dans mes longues nuits sans sommeil !... Je veux, entends-tu, je veux savoir qui elle est, je veux que tu la retrouves ! Va, cherche, dépense sans compter, jette mille espions dans Paris, va, mon Rinaldo, et ne reparais que pour me crier : « Vivez, espérez, aimez, Giselle est retrouvée ! »

— Très bien, monseigneur, je résume. Côté haine : m'assurer si le duc d'Angoulême a eu l'audace de rentrer dans Paris comme on le dit ; et alors, lui préparer un bon traquenard. Côté amour : me mettre en campagne pour retrouver notre inconnue, avec pour guide, ce nom de Giselle.

— Retrouve-la, Rinaldo, retrouve-la ! Et je te fais comte !

— Monseigneur votre Giselle sera retrouvée, je le jure sur le titre de la noblesse que vous venez de me conférer !"

Concini pâlit. Il porte la main à son cœur, et palpite, secoué par un long frisson. Rinaldo s'est éloigné. Dans la cour de l'hôtel, il monte à cheval et murmure en ricanant :

"Pardieu ! je parierais bien ma noblesse toute neuve que c'est elle que j'ai vue hier aux environs de Meudon! Mais il faut que je sois sûr ! Si je donnais une fausse piste à Concino, je le connais, mon illustre maître : il me ferait comte de la Bastille et me laisserait pourrir dans mon comté. Allons ! À Meudon !".

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À Meudon. Derrière la dernière maison du village, c'est un vieux parc abandonné, touffu, envahi par les végétations libres. Près de la grille, un alezan tout sellé, qu'un vieux serviteur tient en bride. Et, s’avançant vers le cheval, une jeune fille qui s’appuie au bras d’un gentilhomme de fière allure, les tempes grises, le visage pâle de cette pâleur spéciale des gens qui ont longtemps vécu dans un cachot, mais plein de vigueur concentrée, jeune encore, paraissant la quarantaine.

La jeune fille, avec une grâce hardie, porte un costume amazone en velours bleu ; sa beauté blonde et lumineuse est de celles qui étonnent, bouleversent, inspirent de foudroyantes passions. Mais ce qui frappe, charme, éblouit plus encore que la noblesse du front, la magnificence de la chevelure, l’azur profond des yeux, l’harmonie de la taille et du corps, ce qui imprime à cette beauté un caractère personnel, c’est cet air d’indicible dignité dans les attitudes, cette admirable franchise du regard, cette intrépidité d’âme qui paraît à son geste, à sa parole, à toute sa personne.

"Adieu, mon père, dit la jeune fille en s’arrêtant près de la grille.

— Adieu ! mon enfant chérie, répond le gentilhomme en la serrant dans ses bras. Que deviendrais-je si tu n’étais là, ma belle guerrière, mon vrai sang ! Si ma destinée me porte enfin sur ce trône que les Bourbons ont volé à ma race, c’est à toi que je devrai de régner. Tu es une vraie Valois, ma noble et hardie messagère, ma bien-aimée Giselle ! Toujours à cheval, à travers mille dangers ! Hier encore, tu revenais d’Orléans, d’où tu me rapportais ces précieux papiers. Et te voilà de nouveau en route !

— Bon ! s’écrie gaiement celle qu’on vient de nommer Giselle, dites que je suis un reître, et n’en parlons plus. D’ailleurs, aujourd’hui, le voyage n’est pas terrible, jusqu’au hameau de Versailles. Ce soir, je serai ici… Et puis, j’ai de qui tenir, mon père, puisque je suis petite-fille du roi Charles IX et fille de Charles, duc d’Angoulême !

- Ce soir ! reprend le duc d’Angoulême, dont le front se charge de nuages, dont l’œil étincelle. Ce soir ! C’est ce soir que dans ce pauvre village a lieu l’assemblée des chefs ! C’est ce soir que mon sort se décidera ! C’est ce soir que les envoyés de la noblesse française choisiront entre Guise, Condé et moi ! Que sortira-t-il de cette assemblée, Giselle !... Roi ! Être roi ! Quelle ivresse et quelle gloire !... Et s’ils allaient ne pas me choisir. S’ils allaient me préférer ce Guise intrigant et grossier ou ce Condé avare... Oh ! j’en mourrais de honte !"

Une mélancolie soudaine voile les yeux de Giselle. Elle murmure d’une voix angoissée :

"Hélas ! Qui sait jusqu'où vous conduira cette ambition ! Ah ! mon père, si vous pouviez renoncer.

— Jamais ! interrompt rudement le duc d'Angoulême.

— Pour Dieu ! soyez prudent, au moins ! Vous vous êtes montré dans Paris ! Je tremble, mon père ! Car s’il y a dans Paris un palais qui vous magnétise et s’appelle le Louvre, il y a aussi une forteresse qui a failli être votre tombe !...

— La Bastille ! murmure en frissonnant le gentilhomme ; et un sourire d’affreuse amertume crispe ses lèvres. La Bastille ! Je n’y retournerai pas, sois tranquille. J’y ai trop souffert : si je suis pris, je me tue !... Mais rassure-toi, mon enfant. Toutes précautions sont prises. Je triompherai. Et mon premier acte de roi, ce sera un geste de justice implacable... tu sais contre qui, puisque toi-même tu le hais !"

Un tressaillement agite alors Giselle. Ses lèvres pâlissent. Une inexprimable énergie s'étend sur ses traits. Et elle est bien, alors, toute pareille à ces guerrières des temps lointains qui, de leurs mains frêles, maniaient la hache.

"Oui, dit-elle, je hais, je méprise de toutes les forces de mon être cet homme qui a fait le malheur de ma mère ! Oui, je veux que ma mère soit vengée ! Oui, c’est pour cela que je vous aide, mon père ! Car ce serait à nier toute justice au ciel et sur terre si Concini n’était puni de son infamie !...

— Sois tranquille !" répond le duc dans un grondement terrible.

À ce moment, hors la grille, dans le bois, de fourré en fourré, un homme se glisse, rampe, son regard avide se fixe sur Giselle... il tressaille d’une joie furieuse, il rugit en lui-même :

"C’est elle ! Plus de doute, cette fois ! C’est bien notre inconnue... Je la tiens !"

Et cet homme, c'est Rinaldo, l'âme damnée de Concini.

"Sois tranquille, continue le duc. L’heure de la vengeance approche. Et si tu m’y aides de toute ton âme vaillante, bientôt, demain, dès ce soir, je serai aidé aussi par quelqu’un que j’attends... un jeune homme, Giselle, beau comme Achille, intrépide comme Ajax, noble comme un Valois... Son père m'annonce son arrivée... Il a dû passer par Orléans, et, comme toi hier, par Etampes et Longjumeau.

— Longjumeau !" balbutie la jeune fille, tandis qu'une ardente rougeur empourpre son front.

Le père a vu cette rougeur, ce trouble soudain. Il a senti sa fille frissonner dans ses bras... Et son cœur se met à battre d’espoir.

"Oh ! dit-il en tremblant. L'aurais-tu rencontré ? Dieu me donnerait-il cette joie suprême que tu l’aies remarqué ! Parle-moi ma Giselle chérie ! Oh ! si tu savais...

— Eh bien ! oui, mon père, à Longjumeau, j’ai vu et remarqué un jeune homme.

— Vingt ans à peu près, n'est-ce pas ? Fier d’aspect, portant la bravoure sur son front, n’est-ce pas ?

— Oui... oui... bégaie Giselle.

— Un dernier mot, ma fille bien-aimée. Celui que j'attends porte un costume en velours gris perle..."

La jeune fille jette un léger cri, et, toute palpitante, répond encore :

"Oui, mon père !

— Dieu soit loué ! C'est le marquis de Cinq-Mars que tu as rencontré... et remarqué ! C’est celui que je te destinais ! Sauvé, maintenant ! Le dernier obstacle est levé ! Ne m'interroge pas ! Plus tard, tu sauras comment ton union avec le marquis de Cinq-Mars me sauve et assure mon triomphe... Car tu consens à cette union, n’est-ce pas ?... tu l’aimes !...

— Je n'ai vu ce jeune homme qu'un instant, murmure Giselle dont le sein se soulève. J'ignorais même qu'il s'appelât...

— Cinq-Mars ! Henri, marquis de Cinq-Mars !

— Henri ! balbutie la jeune fille au fond d'elle-même. Il s'appelle Henri !... Tout ce que je puis vous dire, mon père, c’est que je souhaite que l’homme dont je porterai le nom ressemble à celui que j’ai vu !"

Le duc d’Angoulême jette un cri de joie puissante. Giselle s’arrache de ses bras, saute légèrement sur son cheval, franchit la grille, et crie de loin :

"Dans une heure, je suis à Versailles. J'attends ceux que vous savez. Ce soir, je suis de retour. À ce soir, mon père !"

"Ce soir ! gronde ardemment le conspirateur. Si elle trouve Guise et Condé à Versailles et qu’elle les amène à l’assemblée, ce soir, je suis élu roi ! Car maintenant, toute l’influence du père de Cinq-Mars est à moi ! Ce soir !"

Et enivré, il regagna la maison, tandis que Giselle d’Angoulême galope à travers bois en murmurant :

"Le costume de velours gris perle... vingt ans… beau comme Achille, intrépide comme Ajax, noble comme un Valois... c’est lui ! C’est bien celui dont le regard, à l’auberge de Longjumeau, m’a bouleversée !... Il s’appelle Henri... marquis de Cinq-Mars !"