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Le Capitan/XLVI

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XLVI. Le fils du Balafré
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Guise, suivi de son compagnon, se dirigea vers la porte : les deux chevaux étaient attachés par la bride au tourniquet d’un contrevent, sur la route. Au moment où le duc allait atteindre cette porte, il vit se dresser devant lui le chevalier de Capestang, tout hérissé, le feutre en bataille, le poing sur la hanche, dans une attitude de vrai diable à quatre, morbleu ! Cela prêtait à rire, et ce pouvait être terrible. Capestang vociférait :

"Alors, monsieur le monseigneur, vous croyez qu’on peut dire aux gens qu’on leur enseignera la politesse, et puis bonsoir ! en selle, et au galop ! Allons donc ; dégainez, s’il vous plaît !"

Guise contempla un instant le chevalier d’un air d’inexprimable dédain.

"Ah ! ah ! dit-il froidement. Je vous reconnais à présent, mon brave. Viens, Montmorin, ce n’est que le Capitan !

— Corbacque ! grinça le chevalier. Si vous reconnaissez le Capitan, c’est que vous l’avez vu à l’œuvre !

— Oui, dit Guise glacial, je l’ai vu espionnant au fond des caves de l’hôtel d’Angoulême, où il ne dut son salut qu’aux prières d’une femme."

Capestang devint pâle comme la mort et chancela sous cette affreuse insulte.

"Le Capitan ! continua le duc. Une bravache. Cela rime avec cravache. Vous en tâterez, mon brave, si vous vous jetez encore dans mes jambes. Viens, Montmorin !

— Par le tonnerre du ciel ! hurla l’aventurier. Satan lui-même, s’il m’insultait ainsi, je lui arracherais les cornes !"

En même temps, d’un geste foudroyant, il tira sa rapière et tomba en garde. Mais, dans cet instant même, Montmorin, se ruant sur la porte, l’ouvrit toute grande, et cria :

"Partez, monseigneur, tandis que je donne à ce drôle une leçon de respect !"

Le duc de Guise se jeta au-dehors, sauta sur son cheval et s’éloigna bon train. Capestang avait voulu s’élancer à sa poursuite, mais il trouva devant sa poitrine la pointe de Montmorin, et n’eut que le temps d’arriver tout juste à la parade d’un coup droit qui l’eût tout net expédié ad patres, s’il avait porté. L’aventurier écumait ; il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir courir après Guise, mais presque aussitôt, devant le fer, il se calma. Montmorin ne connaissait pas Capestang et se disait qu’il aurait tôt fait de l’expédier ; c’était un de ces raffinés qui faisaient rage à la place Royale, un redoutable escrimeur. Il était l’inventeur d’une botte secrète qui jusqu’ici lui avait donné la victoire dans ses nombreux duels. On appelait cette passe : le coup du nombril, parce que c’est à cet endroit que Montmorin touchait toujours ses adversaires. Tout en essayant la force de Capestang par différentes passes, il ricanait :

"Vous ne me connaissez pas, jeune homme ?

— Non, monsieur, répondait l’aventurier qui, reconnaissant la supériorité de son adversaire, jouait un jeu merveilleux de finesse et s’ingéniait à commettre des fautes qui eussent paru des chefs-d’œuvre à qui connaissait sa science approfondie. Non, monsieur, je ne vous connais pas, mais je connais votre compagnon et je vous jure qu’il se repentira de cette rencontre.

— Bah ! Et que lui ferez-vous, mon digne Capitan ? fit Montmorin en essayant une feinte. Vous le tuerez ?

— Oui. Mais avant de le tuer, je l’humilierai ! riposta Capestang en parant.

— Oh ! ricana Montmorin, l’humilier ! Pourquoi pas l’embastiller, pendant que vous y êtes ?

— Au fait, pourquoi pas ? dit Capestang. C’est une idée : je veux fourrer le Guise à la Bastille !

— Ces bravaches ! Les paroles ne leur coûtent rien !"

Et Montmorin se fendit à fond.

"Pas plus que les coups d’épée !"

Et Capestang para.

"Mais vous ne m’avez pas encore dit qui vous êtes ?"

À ce moment, les deux adversaires, d’un mouvement spontané, baissèrent leurs pointes pour respirer. Chacun d’eux reconnaissait dans l’autre un rude jouteur et ils s’adressèrent un regard plus courtois. L’ami de Guise reprit :

"Monsieur, je m’appelle le baron de Montmorin.

— Et moi le chevalier de Capestang. Montmorin ? Au fait, j’ai entendu ce nom-là. Et, corbacque, je vous remets à cette heure ! Je vous ai vu vous battre un jour près de la place Royale. Vous tuâtes votre homme. C’est vous qui avez trouvé le coup du nombril ?

— Oui, dit Montmorin avec orgueil.

— Joli coup. Mes compliments. Je vous ai vu l’exécuter. C’est très joli.

— N’est-ce pas ?" fit Montmorin, tout disposé dès lors à une réconciliation.

À ce moment, Capestang éclata de rire et s'écria :

"Dites donc, ce serait drôle si j’allais vous tuer avec votre propre coup du nombril.

— Vous ne le connaissez pas. Personne ne le connaît, maître Capitan !

— C’est cependant d’une simplicité à faire rougir un élève prévôt, maître vantard !

— Parfendieu ! Par la sambleu ! Par la corbleu ! Tenez-vous bien, jeune homme, car vous ne vous en irez d’ici que les pieds devant !"

Tous deux retombèrent en garde, et ce fut alors Capestang qui attaqua par une série étourdissante de rapidité et une grêle de paroles non moins affolante de volubilité. À ce moment, un gentilhomme, arrivant par la route d’Étampes, s’arrêta et regarda.

"Monsieur le baron de Montmorin, débitait le chevalier, je vous dis que j’ai vu votre coup du nombril, et je vais vous le démontrer. J’attaque en deux coups droits. J’engage tierce. Je lie et double deux fois. Je viens en quarte, et me voici de nouveau en tierce. Je feins le coup droit. Je reviens en quarte, par un coupé fouetté, je passe dessous et me fends à fond sur le nombril de monsieur le baron qui tombe à la renverse de saisissement."

Capestang se redressa. Bien avant qu’il eût achevé sa démonstration en paroles, elle était achevée en fait. Montmorin s’était lourdement abattu sur le dos, touché au nombril.

"Bravo ! fit le gentilhomme inconnu qui venait d’arriver.

— Je suis déshonoré ! murmura Montmorin.

— Là ! Que vous avais-je dit ? Quant à être déshonoré, n’en croyez pas un mot. Vous êtes un brave.

— Je vais mourir, balbutia Montmorin dont les yeux se révulsaient déjà. Ce coup-là ne pardonne pas."

L’aventurier s’était mis à genoux et examinait attentivement la blessure, tandis que l’hôte de la misérable auberge et sa femme, accourus, levaient les bras au ciel.

"Eh bien, s’écria-t-il triomphant, voici qui est bien, mordieu ! Vous, monsieur, vous m’auriez tué avec ce coup-là, même si vous n’aviez pas voulu ma mort. Mais, moi, j’ai pu faire assez vite la retraite du bras. Vous ne mourrez pas. Vous en avez, par exemple, pour un bon mois d’immobilité. Allons, vous autres, au lieu de bayer aux corneilles, portez ce gentilhomme dans votre meilleur lit. Adieu, monsieur de Montmorin. Je vais tâcher de rejoindre M. de Guise.

— Ah ! balbutia Montmorin avec désespoir, vous allez le tuer avec le coup que j’ai inventé !

— Eh, non ! Je vais simplement l’embastiller, puisque vous m’en avez défié !"

Montmorin s’évanouit, et, cette fois, de saisissement peut-être plus que de souffrance. Capestang se dirigea vers l’écurie, sella Fend-l’Air et le sortit dans la cour. Au moment où il allait se mettre en selle, le gentilhomme qui venait d’assister au duel et avait mis pied à terre l’aborda, le chapeau à la main, le salua galamment, et lui dit :

"Monsieur, je suis le comte de Montmorency-Bouteville. Tel que vous me voyez, j’ai une passion pour le noble jeu des épées. Je suis friand de la lame en diable. J’ai souvent entendu parler du fameux coup du nombril, et, pour le savoir, je donnerais bien deux cents pistoles."

Capestang ébahi considéra un instant le gentilhomme. Sa figure lui plut.

— Monsieur, dit-il, votre air de politesse me touche, et je vais vous enseigner le coup.

— Et quand cela ? s’écria Montmorency tout radieux.

— À l’instant même, corbacque ! Mais promettez-moi de n’en pas faire un mauvais usage."

Tout aussitôt, chacun d’eux emboîta à la pointe de son épée un de ces boutons d’acier que tout ferrailleur p ortait toujours sur lui pour pouvoir transformer sa rapière en fleuret de salle. Au bout de cinq minutes, le comte connaissait parfaitement le coup : connaissance et rencontre peut-être fatales pour lui ! Car qui sait si ce ne fut pas cette science qui le poussa aux duels fameux à la suite desquels dix ans plus tard, il devait monter à l’échafaud[1] ! Quoi qu’il en soit, Montmorency-Bouteville remercia chaleureusement l’aventurier et se mit à compter sur un coin de table les deux cents pistoles promises. Mais alors Capestang le toucha au bras :

"Monsieur le comte, dit-il d’un air étrange, je ne suis pas maître en fait d’armes.

— Eh bien ? fit Bouteville interloqué.

— Eh bien, je suis Trémazenc et chevalier de Capestang, monsieur, c’est-à-dire qu’il faut ou rengainer votre argent ou dégainer votre épée, cette fois sans bouton.

— Diable d’homme ! murmura le comte. Si je ne l’avais pas vu à l’œuvre, je le prendrais pour un matamore, pour quelque capitan. Chevalier, ajouta-t-il, je rengaine mes pistoles, mais je suis si heureux de la rencontre que je voudrais au moins en garder le souvenir. Voici mon épée. C’est une vraie lame de Milan, comme vous pouvez vous en convaincre par le nom qui y est gravé. Voulez-vous me faire l’honneur de me donner la vôtre afin que je me souvienne toujours du brave et brillant gentilhomme qui l’a portée ?

— Comte, vous dites ces choses-là d’un air de galanterie qui me plaît infiniment. Je serai honoré de porter votre épée. Voici ma rapière. Je ne sais pas ce qu’elle vaut ni où elle fut forgée, mais je vous assure que jusqu’ici elle n’est sortie de mon fourreau que pour l’honneur."

L’échange fut fait. Alors les deux jeunes gens s’embrassèrent selon la mode. Puis Capestang sauta sur Fend-l’Air et se lança à la poursuite du duc de Guise. Mais si vite que fût Fend-l’Air, la poursuite fut inutile. Notre héros rentra dans Paris vers la tombée de la nuit, une vingtaine de jours après l’avoir quitté. Comme il franchissait la porte Saint-Honoré, une chaise de poste vigoureusement attelée entra aussi dans Paris, au galop de ses quatre chevaux. Un valet était assis à l’arrière de la voiture. Un instant, dans ce valet, Capestang crut reconnaître Lanterne, le majestueux laquais de Cinq-Mars ; mais déjà l’attelage disparaissait au coin du couvent des Filles de la Conception.

L’aventurier continua donc à s’avancer cherchant des yeux une auberge, la plus modeste qu’il lui fût possible de trouver. À ce moment, il passait près du Louvre.

"Au fait, songea-t-il, ai-je de quoi payer mon écot de ce soir, voyons ?"

Il chercha sa bourse, compta son trésor, et trouva qu’il était possesseur d’une livre, de trois sols et de huit deniers.

"Même pas de quoi dîner tous deux, Fend-l’Air et moi. Voilà la fortune ! murmura-t-il avec un sourire mélancolique. Et dire que je devrais déjà dix fois avoir fait fortune ! Et dire qu’il y a derrière le mur de ce vaste palais un roi qui me doit trois ou quatre fois la vie et deux ou trois fois son trône ! Si j’allais demander à dîner à Sa Majesté Louis XIII ? Mais non ! Sa Majesté m’appellerait Capitan ! Au fait, je me suis promis de me venger du roitelet, et de tirer de la Bastille ce pauvre prince de Condé, qui ne m’a rien fait, à moi ! Corbacque ! je démolirai la Bastille, je la prendrai d’assaut !"

Déjà, son imagination battait la campagne ; déjà, il se redressait ; déjà, il se voyait délivrant le prince de Condé, lorsqu’un violent tiraillement intérieur l’informa des rêves de son estomac : rêves qui n’admettaient aucun atermoiement. Il glissa mélancoliquement sa maigre bourse, c’est-à-dire sa livre, ses trois sols et ses huit deniers dans sa poche, et, pour ce faire, se pencha un peu sur sa gauche, en murmurant :

"Que n’ai-je quelqu’un de ces diamants de madame ma mère que je vendis à Trémazenc, car alors je..."

Il tressaillit. Il demeura bouche bée. Le rêve touchait la réalité ! Le rêve luisait, resplendissait, là, à sa gauche, à la garde de sa rapière ! La rapière que lui avait donnée le comte de Montmorency-Bouteville ! Cette garde était ornée, selon la mode des riches seigneurs, de beaux diamants ! Capestang demeura dix minutes immobile de stupeur. Mais il eut une courte hésitation. Puis, tirant son épée (c’était bien son épée, corbacque !) avec la pointe de son poignard il déchaussa les pierres précieuses. Puis, d’un bon trot, il se rendit tout droit dans la Cité, pénétra dans l’échoppe d’un juif et montra ses diamants. Le juif pesa les pierres, les examina, les étudia à la loupe, et finalement compta trois cents pistoles sur le coin de son établi. Capestang engouffra tout cet or dans ses poches et, ébloui, se crut riche pour une année au moins. Mais, à peine eut-il empoché les trois mille livres que la figure un peu hautaine de Bouteville se dressa dans son imagination. Et il entendit le comte lui dire d’un ton pas très agréable :

"Ce n’était pas la peine de prendre vos grands airs et de refuser les deux cents pistoles que je vous offrais !"

Cette pensée rendit notre aventurier maussade jusqu’au moment où il se vit attablé devant une nappe éblouissante, couverte de choses dont l’aspect seul réjouissait la vue. Il n’y a que le parfum d’une bonne cuisine pour mettre en fuite la tristesse. Le fumet d’un flacon vénérable chasse les fumées de l’amertume vaine. Capestang avait le bonheur de vivre à une époque où l’on dînait – quand on dînait, toutefois ! Il en résulta que ses pensées d’amertume s’enfuirent et qu’à la deuxième bouteille il eut cette inspiration géniale :

"Parbleu ! M. de Montmorency-Bouteville porte une rapière que j’ai illustrée ; cela valait au moins trois mille pistoles, et c’est donc lui qui est encore mon débiteur."

Tranquille désormais, la conscience en repos, le cœur extasié, puisque Giselle ne s’appelait pas marquise de Cinq-Mars, rassuré sur l’avenir, grâce aux trois cents pistoles qu’il venait d’écorner dans un cabaret, enfin ayant tout à fait oublié qu’il y avait de par le monde une bonne demi-douzaine de tigres prêts à lui fracasser le crâne d’un coup de patte, notre brave aventurier se dirigea à pied vers la rue des Lombards dans l’intention de retrouver son digne écuyer Cogolin.

"Car, songeait-il, pour prendre la Bastille, il faut au moins être deux !"


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Ceci se passait vers six heures du soir et, comme on était en décembre, il faisait nuit. D’habitude, à cette heure-là, les rues de Paris commençaient à se faire désertes. Capestang fut donc étonné de voir des groupes nombreux qui, comme autant de ruisseaux, semblaient couler vers le même océan. L’aventurier suivit le cours d’un de ces fleuves humains et se trouva porté à l’océan en question qui était la place de Grève.

Là, une foule immense : bourgeois, gentilshommes, commères dont les voix de crécelle menaient grand tapage, tout ce monde fraternisait – et les tire-laine, adroits, silencieux, couraient de poche en poche... Chacun portait sa petite lanterne de papier huilé : beaucoup agitaient des torches ; des ménestrels chantaient des pasquins contre Concini, contre M. de Luynes, et même contre le roi. Capestang avisa un bon gros bourgeois :

"Monsieur, de grâce, qu’est-ce que tout ce monde attend ?

— Ah çà, vous arrivez donc de province ?

— Tout juste.

— Eh bien, monsieur, nous attendons le Grand Henri, qui vient de rentrer à Paris et va passer en Grève pour se rendre à son hôtel.

— Le Grand Henri ? fit Capestang interloqué, songeant à l’auberge de maître Lureau.

— Eh oui ! par la messe ! Le Grand Henri de Guise. Mais d’où sortez-vous donc ?

— Henri de Guise ? Mais je croyais qu’il s’appelait Charles !

—Cela ne fait rien à la chose, monsieur, il s’appelle tout de même le Grand Henri, comme son illustre père, chef suprême de la Ligue, saint et martyr. Oui, monsieur, et la Ligue va renaître de ses cendres. Oui, monsieur, et les parpaillots seront une fois de plus exterminés. Oui, monsieur, et il faut sur le trône de France autre chose qu’un fils d’hérétique. Oui, monsieur, et nous allons... Guise ! Guise ! s’interrompit soudain le bourgeois. Vive Guise ! Vive Lorraine ! Mort aux parpaillots ! Mort aux Florentins ! Vive le Grand Henri !

— Guise ! Guise ! – Vive la messe ! – Mort à Concini ! – Mort aux affameurs du peuple ! – Vive le sauveur ! – Mort à l’hérétique ! – Guise ! Guise ! Guise !"

Des hurlements. des vociférations terribles, un tumulte soudain dans cette multitude, des visages convulsés, des yeux flamboyants, des bras tendus au ciel, des mains frénétiques agitant chapeaux, bonnets, ou écharpes, un reflux formidable de l’océan humain qui, de ses flots débordés, déchaînés, vient battre l’hôtel de ville... C’est le duc de Guise qui arrive ! C’est le duc de Guise qui passe, dans la lueur des torches rouges, au milieu d’une resplendissante cavalcade de seigneurs bardés d’acier, couverts de manteaux de fourrures, resplendissant lui-même, souriant, heureux, et songeant sans doute  : « Voici mon peuple qui m’acclame !... »

Dans la nuit de cette soirée d’hiver, sous le ciel sombre, chargé de menace et de tristesse, ce fut une flamboyante vision... Des bourgeois marchant en tête, bannières déployées, l’un d’eux portant un immense drapeau balafré d’une croix, le vieux drapeau de la Ligue ! quinze trompettes racolées au dernier moment sonnant une fanfare, cinquante gentilshommes caracolant en faisant des signes au bon peuple, des milliers de têtes aux fenêtres pavoisées, des milliers de torches et de lanternes formant un brouillard rouge dans le brouillard noir, et Guise, Charles de Guise, le fils d’Henri, le Saint, le fils du Balafré, l’héritier de la grande tradition de guerre politique et religieuse, Guise qui salue comme saluait son père, Guise dont un geste soulève des enthousiasmes furieux, Guise qui passe, agrandi par la nuit et par les lueurs, majestueux, aimable, terrible, et devant lui, derrière, autour, au-dessus, une énorme clameur qui condense tous les vivats et toutes les clameurs de mort :

"Au Louvre ! Au Louvre ! Au Louvre !"

Guise pâlit. Sa destinée, la destinée de la France se jouent dans cette seconde. Un instant, d’un geste nerveux, il a arrêté son cheval. Qu’il tourne bride ! Qu’il marche sur le Louvre ! Et c’en est fait ! La dynastie des Bourbons a vécu : c’est la dynastie des Guises qui commence ! À ce moment, à dix pas de lui, une voix éclatante domine le tumulte :

"Voici mille gardes françaises et suisses qui sortent du Louvre !"

Un remous effroyable dans la foule...

" Les gardes ! Voici les gardes !

— Sauve qui peut !"

Guise comprend que s’il reste là une minute, c’est la guerre civile qui commence ! Une guerre dont il ne sortira pas vainqueur, puisque dans Paris même le roi se révolte, le roi envoie ses gardes contre lui !

"En avant !" fait-il d’un geste.

Et toute la cavalcade s’engouffre dans la rue de la Tisseranderie, pour gagner l’hôtel de Guise ! Le Louvre est sauvé ! Louis XIII est sauvé ! Mais, avant de s’éloigner, le duc de Guise a pu jeter un coup d’œil sur l’homme qui vient de jeter cet avis, cette menace : « Voici les gardes du roi !» Et il a reconnu l’aventurier qu’il a rencontré le matin sur le grand chemin ! Il a reconnu le Capitan ! Capestang éclata de rire. Un rire fou qui le secoua pendant des minutes.

"Guise ! Guise ! Vivre le Grand Henri ! Vive Guise !

– Vive le fils du martyr !"

La cavalcade se hâta vers l’hôtel – vers la forteresse des Guises – car rien n’est prêt pour une bataille dans la rue, pour une collision avec les gardes sortis du Louvre. Dans la cour de sa forteresse, le duc a mis pied à terre au milieu de ses rudes partisans.

" Baissez le pont-levis ! Levez la herse !"

À ce moment, un seigneur tout effaré pénètre dans la cour, saute à terre et s’approche du duc :

"Monseigneur, il fallait marcher au Louvre : on n’a envoyé personne contre vous ! Pas un homme, pas un mousquet, pas un garde n’est sorti du Louvre !

— Nous avons eu peur d’une ombre ? grondent les partisans furieux. En avant ! En avant !

— Il est trop tard !" murmure le duc qui, songeant à cet éclat de rire du Capitan, gronde une imprécation furieuse.


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Le Louvre était sombre. Sa masse noire surgissait de l’ombre comme une silhouette de monstre. Quelques rares fenêtres éclairées çà et là piquaient la nuit de leurs lumières falotes et semblaient n’être là que pour mieux indiquer la ténèbre ambiante, comme les quelques rares gentilshommes fidèles au fils d’Henri IV semblaient ne venir au Louvre que pour en constater la solitude. Dans une de ces salles éclairées se tenaient immobiles, anxieux, des personnages pareils à des fantômes que rassemble quelque fatalité mystérieuse. À la fenêtre, debout, pâle, les lèvres serrées, le petit roi ! Sa tête nue reçoit les embruns de la brume qui le cingle. Louis treizième regarde passer celui qui demain sera roi s’il lui en prend la fantaisie. Louis treizième écoute les délirantes acclamations, dont chacune est un soufflet pour lui. Derrière lui, Albert de Luynes regarde aussi. Son profil de faucon s’accentue. Son nez se recourbe en bec d’oiseau de proie. Ses lèvres ricanent. La jalousie gronde dans cet esprit. Parfois, il se penche sur le jeune roi et, d’une voix ardente, où passe l’âpre souffle des ambitions et des batailles :

"Ah ! sire, si vous vouliez ! Quelle chasse ! Quelle belle chasse ! Prenons vos gardes françaises, sire ! Prenons les suisses. Prenons les Corses de M. d’Ornano et en chasse ! Je me charge de daguer la bête !

— Sire, gronde de son côté Ornano en tordant sa rude moustache, c’est l’esprit des batailles qui se déchaîne. Quand vous voudrez, nous tirerons l’épée !"

Le jeune roi se détourne à demi. Un éclair brille dans ses yeux. Peut-être va-t-il donner un ordre !

"Non, sire ! dit une voix près de lui. Arrêter ce soir M. de Guise, c’est recommencer la Ligue, c’est la guerre civile et, finalement, les barricades ! Du calme, sire, de la patience, de la modération ! De la politique ! Et un jour nous abattrons ces orgueilleux hobereaux. Attendons, sire ! Attendre, c’est la force des rois, et cette force-là ressemble à celle de Dieu qui a pour lui l’éternité !"

Le jeune roi courbe la tête, déjà dominé par cette voix qui le dominera toute sa vie. Cette voix, c’est celle de Richelieu ! Luynes se retire en sifflant entre les dents une fanfare de chasse. Ornano recule de quelques pas en grommelant un juron corse. Richelieu, sûr d’être écouté, s’éloigne d’un pas lent et majestueux, et souple, écoutant, regardant, échafaudant des pensées lointaines de suprême despotisme. Dans l’antichambre, il se heurte à un personnage tout de noir vêtu qui s’incline devant lui et murmure :

"Monseigneur, Marion Delorme et M. de Cinq-Mars viennent de rentrer dans Paris."

Richelieu tressaille. Richelieu pâlit. Adieu, pensées de politique et d’ambition dévorante.

"Viens ! dit-il. Viens !"

Et tous deux, l’évêque et l’homme noir, Richelieu et Laffemas, descendent l’escalier en toute hâte. Au bas de l’escalier, ils croisent un gentilhomme qui s’arrête, les salue, les regarde s’éloigner, puis se met à monter : c’est Rinaldo. Et Rinaldo a jeté sur Laffemas un étrange regard. Espion, la fortune rapide de cet autre espion lui porte peut-être ombrage !


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Dans la salle, outre le roi, Ornano et Luynes, qui se tenaient dans l’embrasure assistant au délire de Paris, il y avait quelques gentilshommes. Vitry, près de la porte, l’épée à la main, en tenue de service, immobile et raide. Dans un angle, la jeune reine Anne, rieuse, sans souci de l’avenir, sans souci des rumeurs sinistres qui sur le vieux palais des rois agitent leurs ailes. Assise à une table, la reine mère, froide et hautaine, prête l’oreille aux bruits du dehors.

Mais peut-être est-ce une autre voix que la grande voix de Paris qui résonne en elle, car, parfois, ce regard si froid qu’elle laisse tomber sur son fils, elle le ramène sur Concini qui, debout près d’elle, lui parle à voix basse – et alors ce regard devient brûlant. La reine a reconquis Concini ! Marie de Médicis s’attache désespérément à sa dernière passion !

Concini sourit. Concini représente la parfaite image de l’homme heureux. Mais sous le fard qui pare son visage et ses lèvres, il est livide. Quoi ? Est-ce que Concini a peur de ces cris de mort qui grondent sous les fenêtres du Louvre ? Non ! Concini n’a plus peur. Concini désire la mort ! Il joue encore son rôle. Marie de Médicis a saisi le moment où nul ne les écoute et, ardente, murmure :

"Répète, Concino, répète que tu m’aimes, moi, moi seule, pour toujours !"

Concini ferme les yeux et, d’une voix plus ardente, répond :

"Je vous aime, vous, vous seule !"

Et, devant ses yeux fermés, c’est l’image de Giselle d’Angoulême qui s’évoque ! C’est à Giselle que va cette parole d’amour ! Le sein de Marie de Médicis palpite. Pour cacher son trouble, elle se lève et donne le signal de la retraite pour se préparer au dîner. À ce moment Léonora Galigaï s’approche de son mari, demeuré seul, et le touche au bras :

"Tu souffres ?

— Comme un damné !

— Patience, mon Concino, patience ! Ce qui est juré est juré : tu la reverras !

— Léonora ! Léonora ! Mon cœur est à bout...

— Patience, mon bien-aimé. Encore quelques jours. Tu la reverras, te dis-je. Laisse-moi faire. Ne mets pas le ciel contre nous ; Lorenzo m’a encore prévenue que ce Capestang peut être cause de ta mort. Depuis la nuit horrible, je travaille pour toi, tu le sais ! Et tiens, en attendant, prends cet espoir ; aujourd’hui, j’ai retrouvé Belphégor... et, par lui, je te trouverai ta Giselle !"

Concini, chancelant sous cet espoir qu’on lui jette, palpite et frissonne jusqu’à l’âme... Léonora Galigaï a jeté sur Louis XIII un étrange regard... puis, lentement, elle s’est éloignée pour rejoindre la reine.

"Va, démon, rugit Concini en lui-même, va ! travaille, comme tu dis, à mon élévation ! travaille à me rendre les astres favorables ! Oh ! tout ce que je te demande, démon, c’est de me rendre celle que tu m’as volée, et alors, oh ! alors, malheur sur toi, Léonora !"

À son tour, après avoir salué le roi, qui lui répond à peine, et Ornano et Luynes, qui ne lui répondent pas du tout, Concino Concini s’éloigne, suivi un instant par les yeux de Vitry, flamboyants de haine. Dans l’antichambre, Concini a rejoint son fidèle Rinaldo, à qui il vient d’acheter le comté de Lérouillac.

"Eh bien, mon cher comte ?" demande Concini.

Rinaldo lui fait son rapport à voix basse. Puis il ajoute :

"Ce n’est pas tout, monseigneur. Je viens de voir passer M. de Richelieu avec son éternel Laffemas. Est-ce qu’il ne vous semble pas que cet évêque, depuis quelque temps, occupe un peu trop de place ? Si j’étais le maréchal d’Ancre, per la madonna, j’aurais tôt fait de m’en débarrasser.

— Cela viendra, comte, cela viendra. Patience, comme dit ma carissima Léonora.

— Bon ! Mais, en attendant, ne saurions-nous déjà nous débarrasser de ce Laffemas ? C’est son âme damnée. Un bon coup de stylet entre les deux épaules...

— Oh ! pour celui-là, c’est facile. Je te remettrai demain un ordre d’arrestation, et tu me conduiras ce Laffemas à la Bastille. Une fois qu’il y sera, je ferai parvenir au gouverneur de la forteresse une petite recommandation qui vaudra dix coups de poignard au cœur."

Rinaldo s’incline en homme qui reconnaît la supériorité du maître.


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Dans la salle, maintenant, Louis XIII est presque seul. En vain lui a-t-on fait respectueusement observer que les reines doivent dîner ce soir avec lui et que Leurs Majestés attendent. Le roi veut voir et entendre jusqu’au bout ; il veut boire jusqu’à la lie le calice d’amertume. La fenêtre donne sur la rue de Beauvais. Et la rue de Beauvais, toutes les rues qui y débouchent, la rue du Coq, la rue du Champ-Fleury, sont des fleuves d’hommes que la houle agite ; au loin, des cloches sonnent, on ne sait pourquoi ; des clameurs se répercutent, comme si les échos de la menace populaire voulaient forcer l’entrée du Louvre.

"Guise ! Guise ! – Vive Lorraine ! – Vive la messe ! – Vive le Grand Henri ! – Vive le sauveur du peuple !"

Devant cette ardente bouffée d’acclamations menaçantes qui monte jusqu’à lui, le jeune roi, tout pâle, les yeux éperdus, recule, la main à son front glacé, et un murmure pareil à un sanglot expire sur ses lèvres :

"Oh ! pas un cri de « Vive le roi ! » pas un ! pas un !"

À ce moment, sous sa fenêtre, une voix jeune, éclatante, lance comme un défi à Paris tout entier :

"Vive Louis ! Vive le roi !"

Une flamme de plaisir empourpre le front de l’adolescent. Ce cri venu à lui, pareil à une consolation, ce cri d’un seul homme le bouleverse de reconnaissance et d’émotion.

"Vive le roi ! répète insolemment la voix éclatante, dans une accalmie des rumeurs.

— Cette voix ! cette voix ! balbutie Louis. Je l’ai entendue ! Je la reconnais !

— Vive Louis ! Vive le roi !

— C’est lui ! Oh ! c’est lui ! Mon Capitan ! Mon Capestang ! Le chevalier du roi !"

Notes :

  1. François de Montmorency-Bouteville, né vers 1600, fut décapité sur la place publique à Paris le 22 juin 1627, pour avoir contrevenu à l'édit de Richelieu interdisant le duel sous peine de mort.