Le Capitan/XLVIII

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XLVIII. Le cabaret du "Borgne-qui-prend"[1]
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Le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, Laffemas, après une longue conversation avec son maître, sortit de cet hôtel du quai des Augustins où étaient enfermés Marion Delorme et Cinq-Mars. Un pâle sourire crispait ses lèvres ; il y avait un peu de rouge à ses joues ordinairement couleur de cendre ; son œil terne s’éclairait vaguement ; tous ces signes révélaient chez lui une intense jubilation.

"Me voici monté en grade. Je crois que je tiens monseigneur. L’algarade de cette nuit où j’ai fait coup double m’a mis hors de pair. Un trait de génie ! Le mot est de monseigneur... Maintenant, mon petit Laffemas, il s’agit d’espionner un peu ce soudard, ce bretteur, ce mangeur de royaume, ce pourfendeur de couronne qu’on appelle Guise. Peste ! la chose est délicate. Bah ! que je trouve seulement deux lignes de la main du noble duc, et je le fais pendre ! Et une fois Guise pendu, ou tout au moins embastillé, j’attaque le gros morceau. Concini ? Hum ! Le taureau d’airain ! L’hydre aux cent têtes ! Bah ! je verrai, je trouverai. Ce Concini, au fond, est un imbécile, et moi, je..."

À ce moment, il se sentit touché à l’épaule par-derrière ; il se retourna et se vit en présence de Rinaldo, dont le regard pétillait de malice. Rinaldo était accompagné de trois ou quatre sbires.

"Hé ! bonjour, mon cher monsieur de Laffemas ! Per bacco, c’est un vrai plaisir pour moi de vous rencontrer.

— Monsieur le comte de Lérouillac, fit Laffemas, non sans ironie, je suis bien votre serviteur.

— Pas du tout ! C’est moi qui suis le vôtre ! dit Rinaldo. À telles enseignes que je vous ai attendu trois heures durant sur le quai des Augustins. Même s’il se fût agi de mon illustre maître, Mgr le maréchal d’Ancre, je vous prie de croire que je n’aurais pas eu trois heures de patience.

— Vous m’avez attendu, monsieur le comte ? balbutia Laffemas en louchant vers les sbires qui caressaient doucement leurs moustaches d’un air indifférent. C’est trop d’honneur que vous me faisiez.

— Bah ! bah ! Une fois n’est pas coutume, dit Rinaldo.

— Et sans doute, vous aviez quelque bonne nouvelle à m’annoncer ? fit Laffemas avec sang-froid.

— Une excellente. Je voulais vous dire que mon illustre maître et seigneur le maréchal d’Ancre a remarqué le zèle avec lequel vous servez M. le duc de Richelieu. Il vous a vu rôder autour du Louvre, dans le Louvre, autour de l’hôtel Concini, enfin, partout, on ne voit que vous, et M. le maréchal a pensé que vous feriez un espion di primo cartello ; il veut donc vous avoir à son service."

Rinaldo parlait très gravement. À cette ouverture imprévue, Laffemas se rassura. Un moment, il avait redouté que ces gens n’eussent quelque mauvaise intention. Il salua donc d’un air de profonde humilité.

"Monsieur le comte, dit-il, c’est un bien grand honneur que me fait l’illustre maréchal.

— D’accord ! Et une situation magnifique : logé, nourri, plus de soucis, à l’abri du froid et du chaud. Corpo di Cristo ! Il y a longtemps que je cherche tout cela, moi ! Mais voilà, c’est sur vous que monseigneur a jeté les yeux. Les grands sont capricieux, vous savez.

— Malheureusement, et à mon grand désespoir, je me vois contraint de refuser l’honorable poste de confiance que l’illustre homme d’État qui dirige le royaume veut me confier.

— Ah ! monsieur de Laffemas, fit Rinaldo d’un ton de reproche, ici nous ne sommes plus d’accord.

— Que voulez-vous dire ? murmura Laffemas, qui sentit un rapide frisson lui courir sur l’échine.

— Je veux dire que je suis chargé de vous conduire en un hôtel magnifique, où vous serez logé comme un prince, nourri comme un évêque. Monsieur de Laffemas, connaissez-vous le sceau royal ?"

Et tout à coup Rinaldo mit sous les yeux de Laffemas livide un parchemin orné en effet du sceau et de la signature du roi. C’était un ordre d’arrestation !

"Vous m’arrêtez ! bégaya Laffemas.

— Vous avez la tête dure, monsieur de Laffemas. Il y a une heure que je vous le dis. Allons, suivez-moi sans esclandre, ni scandale.

— Soit ! fit Laffemas en jetant autour de lui un sombre regard. Où me conduisez-vous ?

— À la Bastille, mon cher. Ni plus ni moins qu’un prince de Condé. Plaignez-vous ! Vous serez... Holà ! Ah ! briccone ! Ah ! per Dio santo ! Arrête ! arrête !"

Laffemas venait de s’élancer droit devant lui, tête baissée, bondissant, se faufilant parmi les passants avec la dextérité rapide d’une anguille. Rinaldo, de loin, le vit tout à coup s’engouffrer à gauche, dans une maison devant laquelle stationnait une petite foule de badauds.


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Laffemas avait couru à perte d’haleine ; il détalait à bonds frénétiques, guidé par cette messagère habile qui s’appelle la peur. Un regard derrière lui, et il vit que Rinaldo et ses sbires accouraient, au loin. Un regard sur sa gauche, et il vit des gens rassemblés en grand nombre dans une sorte de hangar. Il eut ce raisonnement rapide qu’il pouvait faire un plongeon dans cette foule et s’y perdre. Sans hésiter, il entra. Fébrilement, il tira ses tablettes et écrivit :

"Concino me fait mettre à la Bastille. - Laffemas."

Il tendit le papier et un écu d’or à un gamin, et lui dit :

"Porte cela quai des Augustins, chez l’évêque de Luçon, et tu auras dix fois ce que je te donne."

Le gamin, ébloui, partit comme une flèche. Laffemas se glissa dans la foule. À ce moment, à la porte du hangar, il vit la tête de Méduse, la tête de Rinaldo ! Les yeux flamboyants de Rinaldo le cherchaient !


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Ce hangar se trouvait à l’encoignure de la rue des Lombards et faisait partie des dépendances du Borgne-qui-prend. Ce hangar, c’était la salle de spectacle où la société Turlupin, Gros-Guillaume et Gautier-Garguille, augmentée de Cogolin, dont le rôle était de recevoir des coups de trique, donnait ses représentations. Cette foule, c’étaient les spectateurs qui, à grands éclats de rire, assistaient à une farce intitulée : Le Cocu battu et content.

Laffemas aperçut, disons-nous, à l’entrée du hangar, la tête de Rinaldo, et, derrière, les têtes de ses sbires. Un moment, il demeura pétrifié, avec cette angoisse spéciale que l’on éprouve dans ces cauchemars où l’on fait de vains efforts pour fuir. Puis l’épouvante brisa ces liens mêmes, et, parmi les spectateurs tous debout, de rang en rang, il se glissa, se faufila vers les tréteaux. Fuir ! Où fuir ? Comment fuir ?

Voici Rinaldo qui entre ! Voici Rinaldo qui vient à lui ! La misérable créature essuie son front où s’égoutte la suée gluante et glacée que distille l’horreur. La Bastille ! Oh ! il la voit ! Il voit l’oubliette où il sera précipité ! Il se voit agonisant au fond de quelque trou immonde. Où fuir ? Oh ! là ! dans ce recoin ! Cette échelle !... Où conduit-elle ? Il ne sait pas. Peu importe, Laffemas monte ! Et c’était le moment où les spectateurs trépignaient de joie enfantine en attendant la scène prévue, toujours accueillie par les mêmes rires. Turlupin agitait sa latte et tonitruait :

"Où est-il, ce monsir Géronte ! Où est-il que je le gourme ? que je lui caresse les côtes à coups de trique ! Parfendieu ! Mordieu ! Ventre du pape ! Amenez-moi ce pendard !"

Le pendard, c’était Cogolin. Il se fourrait dans le sac. Le sac était traîné devant le public, et Cogolin se mettait à pousser des clameurs lamentables qui faisaient mourir de rire les spectateurs.

"Amenez-moi ce monsir Géronte ! hurla Turlupin.

— Tout de suite ! Le voici ! Ah ! pendard ! Ah ! maroufle !" ripostaient Gros-Guillaume et Gautier-Garguille.

Cogolin se hâtait de se mettre dans le sac. À ce moment, une figure livide lui apparut, et une voix chevrotante supplia :

"Pour Dieu, cachez-moi, sauvez-moi ! On veut me jeter à la Bastille !

— Laffemas ! rugit Cogolin, les yeux écarquillés par la surprise et la joie.

— Mille pistoles si vous me cachez ! Vite ! oh ! vite !"

Cogolin sortit du sac où il était déjà à demi entré. Sa bouche se fendit dans un sourire immense, il ouvrit tout larges les bords du sac et dit :

"Entrez là ! Ils ne vous verront pas !

— Oui ! oui !" bégaya Laffemas en claquant des dents.

Il se mit dans le sac. Cogolin, radieux comme la vengeance en fleur, troussa le sac. Au moment où il allait fermer et lier, Laffemas leva les yeux sur son sauveur ; alors, seulement, il le reconnut et poussa un affreux gémissement :

"Cogolin ! Je suis perdu !

— Lachance ! hurla Cogolin en bouclant le sac et en le liant solidement, Lachance, aujourd’hui !"

Laffemas s’évanouit à moitié ; pris entre Cogolin et Rinaldo, il ne lui resta plus de courage que pour songer au genre de mort qui l’attendait.

"Ah çà ! vociféra Turlupin. Faut-il que je vous bâtonne tous ? Où est ce monsir Géronte, têtebleu !

— Le voici ! Le voici ! hurlèrent Gros-Guillaume et Gautier-Garguille qui, ahuris, avaient assisté sans y rien comprendre à cette substitution de personnage.

— Ah ! ah ! ah ! Enfin ! rugirent les spectateurs avec des applaudissements frénétiques.

— Frotte-lui les côtes ! - Hardi, Turlupin ! - Caresse-lui les reins : Hourrah ! Gautier-Garguille ! - Mets-lui le dos en capilotade ! - À la rescousse, Gros-Guillaume !"

Mais les cris, les rires, les exhortations du public s’éteignirent et le mécontentement commença de se manifester. En effet, le plus beau de la scène, c’était d’entendre se lamenter et gémir celui qu’on rossait. Or, Turlupin, Gautier-Garguille et Gros-Guillaume avaient beau manœuvrer une triple trique à tour de bras, ils avaient beau hurler et jurer, on n’entendait aucune plainte sortir du sac ! Et cela se comprend, puisque les trois acteurs frappaient toujours à côté et que, par conséquent, Laffemas ne recevait rien.

"Ah çà ! Cogolin ! grondait tout bas Turlupin, veux-tu crier où je tape pour de bon !

— Il n’y a personne dans le sac ! criait le public.

— Nous sommes volés ! Rendez-nous nos sols et deniers !

— Vous n’y entendez rien ! vociféra tout à coup Cogolin en bondissant sur la scène, armé d’une vraie matraque. Laissez-moi faire ! Ah ! misérable Géronte ! Ah ! cocu du diable ! Tiens, pendard ! Tiens, maraud !"

La matraque se levait et s’abaissait en cadence sur le sac. Et, cette fois, ce furent de véritables hurlements de douleur qui en sortirent. Les spectateurs croyant à un épisode inédit, battirent des mains, trépignèrent des pieds ; pour un peu, ils eussent escaladé les tréteaux pour aider Cogolin.

"Grâce ! Pardon ! À moi ! Au meurtre ! rugissait Laffemas qui jouait son rôle en toute conscience, comme on peut le croire, et si bien que jamais on n’avait entendu geindre avec tant de naturel.

— Ah ! coquin ! Ah ! bélître ! glapissait Cogolin en continuant de frapper à tour de bras. Ah ! À mon tour ! Ah ! souviens-toi de la rossée que tu m’infligeas chez Lureau ! Ah ! miséricorde ! Ah ! pendard ! Tireur de laine ! Ah ! c’est toi qui as voulu faire griller mon maître ! Ah ! misérable !"

Les cris perçants de Laffemas, bientôt, ne furent plus qu’une suite de grognements indistincts ; puis on n’entendit plus rien. Et le public, la farce étant terminée, commença à s’écouler, tout secoué de rires épileptiques. Cependant, les trois acteurs avaient traîné le sac hors des tréteaux ; ils ouvrirent alors et délivrèrent l’infortuné Laffemas, tout contus, les reins moulus, le visage couvert d’ecchymoses, livide, à demi mort. Cogolin se planta fièrement sur ses longues jambes, comme il avait vu faire au chevalier son maître. La première pensée de Laffemas fut de tirer son poignard et de se ruer sur lui ; mais une main s’abattit rudement sur son épaule.

"Doucement, que diable !" ricana la voix goguenarde de Rinaldo.


En un clin d’œil, l’espion de Richelieu, ahuri, hébété de désespoir et de terreur, fou de rage, fut entraîné par les sbires de Rinaldo qui durent le soutenir, le porter presque, car il était moulu et se tenait à peine sur ses jambes.

Une heure plus tard, Laffemas était à la Bastille.


Notes :

  1. Ce chapitre a été supprimé dans l'édition du Livre de Poche.