Le Carillonneur/I/XII

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Charpentier (p. 101-111).
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Première partie — XII.

XII


Les réunions du lundi soir chez l’antiquaire continuaient, mais comme une vieille habitude, déjà machinale. Les années avaient refroidi l’enthousiasme premier. Où est le temps des paroles enflammées, des projets séditieux ? Ils rêvaient une Flandre quasi autonome, avec un comte local, avec des chartes et des privilèges comme autrefois. Au besoin, ils se seraient affirmés séparatistes. C’est pourquoi ils avaient l’air de conspirateurs, se réunissaient comme s’ils étaient chaque fois à la veille d’une prise d’armes, brandissant les mots comme des épées. Le premier effort avait été d’imposer la langue flamande en Flandre, partout, dans les assemblées, en justice, dans les écoles, et pour tous les papiers, actes notariés, documents publics, état civil, c’est-à-dire d’en faire la langue officielle, au lieu et place du français, enfin proscrit, chassé de la ville, comme déjà au temps de ces fameuses Matines de Bruges où furent égorgés aux portes tous ceux qui prononcèrent avec un accent étranger le difficile mot d’ordre : « Schild en vriend. »

C’est Van Hulle qui avait été l’initiateur de cette remise en honneur de la langue ancestrale, comme moyen de nationalisation. Il avait provoqué des congrès et un vaste pétitionnement. Il fut vraiment le premier apôtre de la Cause, à laquelle s’étaient ralliés dans la suite les Borluut, les Farazyn, les Bartholomeus. Aujourd’hui, l’entrain faiblissait. Aucun des espoirs n’avait abouti, sauf en ce qui concerne l’emploi de la langue. Et maintenant qu’ils avaient obtenu gain de cause sur ce point, ils constataient que rien d’important n’en avait résulté pour Bruges, et que c’était tout au plus comme si on avait changé de cercueil une morte.

Tous jugeaient déjà qu’ils avaient été dupes d’un beau rêve illusoire. On voit souvent, dans les villes grises du Nord, derrière l’écran des vitres, quelques personnes groupées autour de la maigre flamme d’un réchaud où bout la théière. Ainsi ils se réunissaient, le lundi soir, autour de leur projet, devenu aussi une flamme qui vivote avec peine.

Chacun avait arrangé sa propre vie. L’antiquaire, vieilli, désabusé, ne songeait plus à la patrie, tout recroquevillé sur lui-même, accaparé par son Musée d’horloges qui lui suffisait. Bartholomeus se confinait dans son culte mystique de l’art, un peu pareil aux Béguines parmi lesquelles il travaillait, surtout qu’à présent il était pris tout entier par la vaste œuvre de la décoration commandée, cette fresque qui couvrirait tout une salle de l’Hôtel de Ville et qui pouvait lui valoir la gloire.

Seuls Borluut et Farazyn s’obstinaient encore dans l’ancien idéal. Mais Borluut concevait surtout cet idéal dans le sens de la Beauté. Il avait continué à parer la ville, à sauver les vieilles pierres, les façades rares, les riches vestiges. La restauration de la Gruuthuus, qu’il espérait devoir être son chef-d’œuvre, avançait. Ce serait un trésor de pierre, un écrin unique.

Quant à Farazyn, il poursuivait ce rêve d’une renaissance de Bruges, mais dans le sens de la Vie et par l’action. Un lundi soir, il apporta une nouvelle idée.

Avant son arrivée, la conversation chez le vieil antiquaire languissait, se traînait de bouche en bouche, tombait en route dans de grands trous de silence, où on n’entendait que les fuseaux à dentelle de Godelieve, toujours présente pour remplir de bière blonde les pintes de grès. Farazyn arriva, exalté, loquace :

— Oui ! nous allons fonder une Ligue. Un projet superbe ! C’est la résurrection et la fortune de Bruges. Et nous avons trouvé un titre qui dit tout, sonne comme un clairon : « Bruges-Port-de-Mer ! »

Alors Farazyn développa son plan. Comment n’y avait-on pas songé plus tôt ? Bruges fut puissante quand elle était jointe à la mer. Le Zwyn s’ensabla : la mer se retira. Alors ce fut la ruine et la mort. Mais on ne s’est pas avisé que, maintenant encore, elle n’est distante que de quatre lieues. Les ingénieurs modernes font des miracles. C’est un jeu pour eux de renouveler la communication. On creusera un canal de navigation, des bassins vastes, d’autant plus que, même au XVe siècle, la mer n’arrivait pas jusqu’à Bruges, mais à Damme seulement, puis à l’Écluse. Il exista toujours un canal. Qu’on en rétablisse un, et c’est la ville redevenue un port, par conséquent vivante, fréquentée, riche.

Les autres écoutaient, l’air indifférent, un peu incrédules.

Le vieux Van Hulle, comme s’il sortait d’une rêverie, objecta :

— Port de mer ? Toutes les villes aujourd’hui ont cette manie.

— Soit, répondit Farazyn, mais Bruges, du moins, est encore voisine de la mer et fut déjà un port.

Borluut intervint et, dans sa voix, on sentit une petite impatience. Il interrogea :

— Croyez-vous qu’on recommence un port ou qu’on recommence n’importe quoi ? En histoire, comme en art, l’archaïsme est absurde.

Farazyn ne se laissa pas entamer :

— Les plans sont déjà déposés. Des combinaisons de financiers sont promises. Et l’État interviendra. Nous réussirons.

— J’en doute, fit Borluut. Mais, en attendant, vous aurez abîmé la ville, détruit, pour vos installations vaines, ce qui reste de vieux quartiers, de précieuses façades. Ah ! si Bruges comprenait sa vocation !

Borluut esquissa alors cette vocation, telle qu’il la concevait. Mais est-ce que la ville elle-même ne la comprend pas ? Les eaux mortes ont bien renoncé ; les tours allongent assez d’ombre ; les habitants sont suffisamment taciturnes et casaniers.

Il n’y avait qu’à continuer dans ce sens, restaurer les palais et les demeures, isoler les clochers, parer les églises, compliquer la mysticité, agrandir les musées.

— Voilà la vérité, intervint Bartholomeus, qui sortait toujours de sa froideur en brusques élans. On aurait dit, chaque fois, un jet d’eau d’hiver qui dégèle et soudain vibre, jaillit en long essor.

— Oui ! Borluut a raison, dit-il. L’art est dans l’air, ici. Il règne sur les vieilles maisons. Il faut le multiplier, recréer les Chambres de Rhétorique, accumuler les spectacles, les ommegancks, les tableaux. Ainsi nos Primitifs flamands, par exemple, c’est ici seulement qu’il faudrait les voir. On ne les comprend bien qu’à Bruges. Imaginez la ville rassemblant son or et son effort pour arriver à acquérir tous les Van Eycks et les Memlings qui sont dans le pays. Voilà un emploi de fonds, Farazyn, si vous en recueillez. Ce sera autrement beau que de creuser un canal et des bassins, remuer de la terre et des pierres. C’est-à-dire que nous posséderions cette divine Adoration de l’Agneau, où les anges sont vêtus de nuées, où il y a, dans l’herbe de l’avant-plan, des fleurettes qui sont un inouï jardin de pierreries ; que nous aurions aussi cet Adam, et surtout cette Ève, que le vieux maître, par un prodige de génie, peignit nue et enceinte, vraiment mère du genre humain. Quel trésor ce serait pour Bruges, unique au monde ! C’est cela qui la ferait belle et parée, et répandrait dans tout l’univers la curiosité d’elle. Voyez déjà ce que le petit musée de l’Hôpital et la châsse de Sainte Ursule attirent, à eux seuls, d’étrangers.

Farazyn, que l’accueil froid et la contradiction rencontrés par son projet avaient contrarié, ne répondit plus rien.

Les autres tombèrent à un silence d’intimité, où ils se sentaient d’accord, rêvant pour Bruges la même destinée : les âmes pieuses vont parfois faire une retraite dans les couvents ; ce serait ici, pour les âmes artistes de partout, une retraite laïque, avec la prédication des cloches et l’exposition des reliques d’un grand passé.

À la suite de cette soirée chez l’antiquaire et du projet : Bruges-Port-de-Mer, annoncé par Farazyn, Borluut eut le désir d’étudier, de savoir en détail comment Bruges fut abandonnée par la mer. Trahison brusque ! Ç’avait été comme un grand amour qui se retire. Et la ville en était restée triste à jamais, comme veuve.

Il compulsa les archives, de vieilles cartes, celle de Marc Gérard et d’autres qui indiquent l’ancien canal de communication ; mais les précédentes manquaient, celles où on aurait vu la mer du Nord proche de la ville, c’est-à-dire à Damme, que baignait la marée. Celle-ci, plus tard, n’arriva plus qu’à L’Écluse ; puis il y eut des ensablements successifs, un recul de la mer, si bien que L’Écluse à son tour resta assise au milieu des terres, répudiée. Très rapidement, en moins d’un siècle, ce déplacement de marée fut complet. Toute la partie appelée le Zwyn, et qui était naguère un bras de mer s’avançant en Flandre, se combla au fur et à mesure. On en pouvait voir le lit, un vaste corridor de sable, qui part de la côte où désormais la mer s’arrête.

Un jour, Borluut alla visiter cette embouchure morte.

Tout était intact, conservait la forme d’autrefois, comme les fosses fermées, dans les cimetières de campagne, gardent la forme du cadavre… Même les dunes s’évasent de chaque côté, cessent de faire face à la mer, se rangent en courbes parallèles comme les berges survivantes d’un cours d’eau aboli. La largeur est immense et certifie encore ce que fut ce bras de mer où les mille sept cents navires de la flotte de Philippe-Auguste évoluaient. Par là, les fins voiliers, les goélettes, les carènes aux poupes peintes, entraient avec la marée, portaient vers la ville les laines d’Angleterre, les pelleteries de Hongrie, les vins de France, les soies et les parfums d’Orient.

L’endroit naguère était prospère et fameux dans tout l’univers. Borluut se ressouvint que Dante lui-même le cita en son Enfer :

Quali i Fiamminghi tra Cazzante e Bruggia,
Temendo ’l flotto che inver lor s’avventa,
Fanno lo schermo, perche ’l mar si fuggia.

(Tels les Flamands entre Cadzand et Bruges, craignant le flot qui s’avance vers eux, élèvent une digue pour échapper aux assauts de la mer.)

C’est au chant XVe où il décrit les sables du septième cercle qu’environne le ruisseau des larmes.

Borluut songea que les canaux des villes d’ici, trahies par la mer, étaient aussi des ruisseaux de larmes, non seulement à Bruges, mais à Damme, mais à L’Écluse qu’il traversa le matin pour arriver, pauvre petite ville morte, où il avait vu un seul bateau dans le bassin, et qui s’illusionne ainsi par un simulacre de port. Quant aux sables du Dante, il les retrouvait également, dans les dunes accumulées. Paysage austère ! Borluut était seul, rien qu’avec du ciel et de l’eau. Nul pas, autre que le sien, n’avait marqué dans cette immense étendue, ce désert blanc qu’était aujourd’hui l’ancien avant-port de Bruges.

Le lieu était d’une désolation infinie, à cause surtout de ces dunes, chaîne de collines inanimées, d’un sable si fin, comme filtré dans le sablier des siècles. Quelques-unes étaient vêtues d’une maigre toison d’herbe, d’un pelage vert et débile qui sans cesse tremblote, comme dans la crainte de la tonte. Pourtant Borluut goûta leur mélancolie. Il avait ces yeux du Nord qui aiment à refléter des choses déjà immobiles. Et, surtout, il vit son image en elles : grand tourment apaisé, tumulte du cœur qui s’est résigné à de sévères lignes monotones.

Il prit conseil de ce grand calme, éprouva mieux la vanité de la vie et de lui-même et de ses peines, devant ces dunes bossuées s’alignant comme d’énormes tombeaux, les tombeaux des villes tuées par l’oubli de la mer. Celle-ci, tout à côté, s’illimitait, cette tragique mer, variable de couleurs comme d’humeurs.

Souvent Borluut l’avait présumée, entr’aperçue, du haut du beffroi de Bruges, quand il y rêvassait, après l’heure du carillon. On ne la distinguait pas précisément, à cause de la brume sans cesse tissée dans l’air, cette gaze grise qui flotte et dont les clochers seuls se dévêtent. Pourtant, au déclin du soleil, on la devinait, au loin, à cause de quelque chose qui se mettait à vibrer, à miroiter au bas du ciel…

Maintenant Borluut la voyait, de près. Et jusqu’au bout d’elle-même, eût-on dit, tant la ligne d’horizon allait à l’infini. Elle était nue. Pas un navire. Elle grondait en mélopée, d’un ton glauque, opaque, uniforme. On sentait que toutes les couleurs étaient en dessous — mais effacées. Au bord, les premières vagues faisaient un bruit de lavandières, battaient des linges clairs, tout un trousseau de suaires pour les prochaines tempêtes.

Borluut marcha longtemps dans cette solitude qui était comme la fin d’un continent. Plus de traces humaines. De temps en temps une mouette avait un grincement de poulie.

Il se sentait plus allègre, renouvelé par le voyage, libéré de lui-même et de sa médiocre vie, agrandi aux pensées de l’Infini. Or, tandis qu’il s’était longuement attardé, la marée monta, envahit la grève, l’amollissant, trempant d’un déferlement de larmes le cœur aride du sable. La houle arrivait du large, bavait une écume courte, semblait devoir charger plus loin, s’engendrant d’elle-même — mais elle s’était arrêtée soudain à une limite précise, jamais franchie, une bande de la plage, qu’un amas de coquillages ourlait, marquait d’une frontière de verroteries. Au delà, un sable dense et qu’on sentait vieux de siècles. Aucune marée ne l’avait plus atteint. Celle d’aujourd’hui s’arrêta aussi, juste à temps. Nul flot ne rafraîchit la sépulture de l’ancien bras de mer, tari et mort sans rémission. Le corridor de sable blanc demeura vide et nu.

Pourtant la ville de L’Écluse était là, très proche, en somme ; on en voyait le clocher, émergeant des arbres que le couchant faisait plus vastes.

N’importe ! la mer désormais s’arrêtait et n’irait pas plus loin. La mer est variable. Elle aime des villes, et puis les quitte, va en baiser d’autres, du côté opposé de l’horizon… Elle est ainsi. Il faut s’en arranger et se résigner. Va-t-on courir après la mer ? Croit-on l’apprivoiser, la ramener ou l’amender comme une amante trop fantasque ?

Borluut sentit mieux sur place l’obscur événement de la ruine de Bruges. Ah ! que ce projet de Bruges-Port-de-Mer lui apparaissait absurde, aujourd’hui, devant le Zwyn, à voir ce que le Passé fut ici, à reconstituer l’ancien drame de la mer. C’est Farazyn sans doute qui, par une voie d’eau artificielle, corrigerait les prodigieux caprices d’un élément, sa volonté sous-marine, sa passion échevelée ?

Quant à Borluut, sa conviction était faite : il avait, ce jour-là, compris l’Histoire, vécu l’Histoire.