Le Carnaval du mystère/12

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 85-90).

LA VISION


Lulu, Mady, Bobette — et Christiane, sœur de Bobette. Trois belles filles rieuses — et une petite bossue.

C’étaient les ouvrières des demoiselles Badin, modistes. Et nous, joyeux clercs de notaire, nous les apercevions par la fenêtre de l’étude, assises autour d’une table encombrée de rubans et de plumes.

Or, Fournial (François) et Fournial (Michel) étaient les frères de Lulu, — circonstance qui, au regard de nos familles, légitimait bien des parties de plaisir.

Fournial (François) préférait Mady, Fournial (Michel) rimait des vers à Bobette, Pagirel se consumait pour Lulu ; et moi, qui n’aimais personne à cette époque, et qui ai toujours été une bonne pâte, je me laissais colloquer Christiane. Car Bobette ne serait pas sortie sans sa sœur ; elle n’aurait jamais souffert que la pauvre enfant restât seule auprès de leurs parents, ni qu’elle fût sans cavalier quand Bobette avait le sien.

Touchante petite Christiane ! Elle cousait comme une fée, disait-on. Carabosse de vingt ans, à la voix de Polichinelle. Douce créature résignée, dont tout le haut du corps se tassait comme par suite d’un affreux écrasement. « Christiane » ; elle avait reçu, en compensation, ce noble nom marqué au chiffre divin et que l’on peut porter comme un scapulaire. « Christiane » ; nous ne l’appelions jamais d’un diminutif quelconque. Elle était de celles qu’on s’attache à ne pas diminuer ; même d’un mot, tant elles sont déjà peu de chose.

Lulu, Bobette, Mady — et Christiane aussi — que vous étiez gaies, ce soir-là ! Et quelle bande de fous nous faisions, tous les huit, avec les deux Fournial et le tendre Pagirel ! C’était un beau samedi de fête. La foire battait son plein, dans les éblouissements, les musiques énormes, les girations et les bascules, les cris, les rires, les rugissements des fauves et le tocsin subit de cloches inquiétantes. Nous allions sous la nuit poudrée d’embrasements, fendant la foule lente, nous tenant par la main, grisés de jeunesse et d’insouciance ! Nous avions chevauché la ronde étincelante de plusieurs « manèges », fait claquer les carabines du Tir International, glissé dans la gouttière du toboggan. Les gens nous regardaient avec complaisance. Lulu s’exaltait ; Mady, moins exubérante, contenait la joie qui brillait dans ses yeux ; Bobette, ayant de l’esprit, parlait très haut. On était un brin échevelés… Nous goûtions la vie à pleins bords. Christiane elle-même semblait tout heureuse. Il y a de ces jours dans l’existence, comme il y a des fleurs dans la forêt.

— Entrons ! Entrons là !

Nous montâmes un perron de bois. L’établissement s’intitulait Palais des Miroirs. À droite et à gauche, deux inscriptions disaient : Allons rire et s’amuser ! — Spectacle parisien et de satisfaction.

Une portière soulevée, nous pénétrâmes. Il fallut aussitôt redescendre quelques marches, et nous retrouvâmes sous nos pieds la terre fruste.

Peu de curieux. Quelques soldats. L’endroit, au premier abord, n’avait rien d’agréable. Une sorte de silence y régnait, après le tumulte assourdissant du dehors. Cependant une femme, prise d’un fou rire, gloussait à perdre haleine, et, brusquement, Bobette se mit à s’esclaffer.

Il n’y avait là que des miroirs. De hauts miroirs rangés l’un à côté de l’autre, le long des murs de toile. Des miroirs ondulés, déformants. On s’y voyait, de cadre en cadre, diversement monstrueux. Chaque glace vous estropiait à sa façon, vous repétrissait dans l’horreur et le grotesque, faisait de vous un nabot, un cyclope, une boule, une planche. Cette succession de charges abolissait en vous le sens du naturel ; si bien que des miroirs plans, placés parmi les autres, semblaient, comme eux, fausser la vérité ; philosophiques, ils vous faisaient prendre pour une caricature la reproduction fidèle de votre aspect.

Bobette continuait à pouffer. Mais Lulu, tout en riant, mettait la main devant ses yeux. Et Mady avait si peur des reflets injurieux, qu’il fallut la forcer à les considérer, — ce qui ne se fit pas sans que les assistants ne prissent plaisir à sa vigoureuse résistance.

J’observais Christiane, non sans pitié.

Elle aussi passait devant les miroirs. Mais muette et grave. Ils lui montraient une humanité. difforme où elle cessait d’être anormale. Par la vertu de leurs courbures, ils levaient sinistrement le charme qui la frappait. En créant un monde burlesque et hideux, ils recréaient le monde à son image. Lulu, Bobette et Mady, si droites et si radieuses, devenaient comme elle : des bossues, des infirmes, des monstres !…

Je la suivais. Elle ouvrait de grands yeux tout flambants de pensée. Elle était un peu pâle. On la sentait sourdement émue.

Les trois autres, par leurs manifestations, persistaient à réjouir le public.

Tout à coup, Christiane s’immobilisa. Je la vis, cette fois, pâlir outre mesure et demeurer pétrifiée devant l’un des miroirs. Je regardai moi-même…

Ah ! Jamais fantasmagorie plus effrayante avait-elle habité la contrée des mirages ? Quelle vision plus désespérante pouvait apparaître au fond de ce trompe-l’œil détestable ?

Devant Christiane, devant moi qui sondais le miroir avec effroi, — moi qui, dans ce miroir, étais doué d’un buste trop long et d’une tête amincie, — une jeune fille charmante se tenait, svelte, gracieuse, à peine altérée par l’effet de l’optique. La déformation redressait la nature. Une Christiane illusoire venait de surgir en face de l’autre, telle que cette autre eût été, si le destin l’avait voulu !

Un appel, presque un cri :

— Bobette !… Bobette ! Viens voir !

Bobette accourut, pleurant des larmes d’hilarité. Lulu, Mady et les trois jeunes gens s’approchèrent aussi…

Une stupeur chassa leur allégresse. Christiane ne bougeait pas. Je lui pris la main. Bobette l’embrassa, voulut l’entraîner…

— Viens Christiane ! Viens, je t’en prie !

Christiane la repoussa doucement. L’œil fixe, elle emplissait sa vue et son souvenir de l’apparition mensongère, délicieuse et cruelle.

— Viens donc ! Ma chérie… Viens !

Enfin nous l’entourâmes, et les trois belles la couvrirent de tant de baisers qu’elle consentit à partir.

Elle fut très aimée ce soir-là. Son sourire finit par reparaître, Mais souvent, bien souvent, nous devions la revoir plongée dans la contemplation intérieure de cette jolie fille qu’elle aurait pu être, et qui ne fut jamais qu’une ombre dans un miroir.