Le Centurion/20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L'Action sociale (p. 89-97).

III

SUR LES CÔTES DE LA SICILE


En quittant Néapolis notre navire a d’abord longé l’île de Capri où réside notre César. C’est un séjour enchanteur, dit-on, et toutes les jouissances de ce monde y sont mises à sa disposition. Mais on assure qu’il n’en est pas plus heureux ; qu’il est taciturne, sombre, et que pour n’être pas seul à souffrir, il invente des supplices pour les autres.

Tout le monde tremble et s’agenouille devant lui, comme devant un dieu.

Des jours sombres sont venus pour notre belle patrie. Qui la sauvera de la tyrannie, de la corruption, et de la décadence qui la menace ? Qui nous rendra la liberté, et la foi religieuse, et les mœurs des anciens jours ?

Voilà ce que je me demandais ce matin en regardant s’éloigner les rivages de Capri, et le splendide amphithéâtre de montagnes qui couronne Baïa, Pouzzoli, Néapolis et Pompéi. Et j’ai relu la quatrième églogue de mon divin Virgile, qui semble nous annoncer comme prochain un renouvellement de l’humanité.

Est-ce une révélation des Dieux ?

Est-ce une vision réelle de l’avenir comme en ont les sibylles ?

Je le crois et je l’espère. Mais qui donc viendra déchirer ce voile qui enveloppe toute vérité de mystères insondables ?

Je méditais là-dessus lorsqu’un jeune homme est venu s’asseoir près de moi sur la poupe de notre galère, et s’est mis à lire un rouleau de papyrus écrit en hébreu.

Il a pris passage à Pompéi. C’est un jeune Juif de Jérusalem, qui vient de passer un an à Rome, et qui s’en retourne dans son pays. J’ai fait sa connaissance, et causé assez longuement avec lui. Il se nomme Gamaliel. Son père est un scribe, docteur d’Israël qui s’est voué à l’enseignement de la littérature et de la religion hébraïque, et dont l’école est célèbre. De nombreux élèves venus de toutes les parties de la Syrie, de la Perse, de l’Égypte et même de la Grèce, entourent sa chaire. Le fils est lui-même très instruit, et fort intéressant à entendre, quoiqu’il ait contre Rome une haine implacable, et qu’il rêve de délivrer son pays du joug des Romains.

Nous avons parlé religion ; et il m’a raconté quelques traits de l’histoire de sa nation, qui est merveilleuse. Ce qui m’a le plus intéressée, c’est sa foi en un Dieu unique, et sa croyance ferme en la venue très prochaine d’un envoyé du ciel, qu’il appelle le Messie, et sur lequel il compte pour délivrer son peuple, et le rendre puissant dans le monde.

Je lui exprimai mon étonnement, et je lui lus la quatrième églogue de notre poète qu’il ne connaissait pas.

Ce fut à son tour d’être étonné quand il entendit ces paroles de notre poète :

« Ils sont enfin arrivés ces derniers temps prédits par la Sibylle de Cumes…

« Une race nouvelle descend du haut des cieux. Cet enfant dont la naissance doit clore le siècle de fer et rouvrir l’âge d’or au monde entier, chaste Lucine, daigne le protéger…

« Fils des Dieux, cet enfant gouvernera le monde… Les temps approchent. Monte aux honneurs suprêmes, enfant chéri des Dieux, noble rejeton de Jupiter… La nature entière tressaille dans l’attente de cet heureux siècle » …

— C’est bien étrange, m’a dit Gamaliel, car votre Virgile ne peut pas être un prophète. Il n’y en a jamais eu dans votre nation.

Cette espérance de régénération, qui a pénétré chez vous, comme chez les Grecs, doit avoir son origine dans nos Saints Livres que plusieurs de vos poètes ont dû connaître.

— Mais croyez-vous vraiment, lui dis-je, à la venue prochaine de votre Messie ?

— Non seulement je crois qu’il viendra : mais je suis bien près de croire qu’il est venu, qu’il est vivant, et qu’il opère en ce moment des merveilles en Galilée et en Judée.

— Est-il possible ? Et quelle espèce d’homme est-ce ?

— Je ne le connais pas encore. Mais quand j’ai quitté Jérusalem, il y a plus d’un an, il parcourait la Galilée. Les foules le suivaient. Il leur annonçait l’établissement prochain du royaume de Dieu, et il guérissait tous les malades et les infirmes qu’on lui amenait.

Depuis lors, toutes les lettres que j’ai reçues de mon pays ne parlent que de lui, et des choses prodigieuses qu’il accomplit. Son nom, Jésus de Nazareth, est dans toutes les bouches, et le peuple espère qu’il va rétablir bientôt le royaume de Juda.

— En l’affranchissant de la domination romaine ?

— Évidemment. Vous comprenez combien j’ai hâte maintenant de revoir mon pays, et surtout ma ville bien-aimée…

Notre conversation s’est prolongée assez tard dans la nuit.

Il faisait un temps délicieux. Le ciel était calme ; et de temps en temps, les rameurs chantaient avec l’accompagnement cadencé de leurs rames. J’espérais que dans les longs plis ondoyants de la mer d’azur j’allais apercevoir quelques Néréïdes, et entendre les voix des Syrènes. Mais je n’ai rien vu ni entendu.

Quand je me suis éveillée ce matin nous passions entre Charyble et Scylla. J’ai couru sur le pont pour voir ces gouffres effrayants dont Homère et notre Virgile ont fait une description si terrible. Mais Éole retenait son souffle, et les deux monstres étaient endormis, je présume : car je n’ai pas vu leur écume, ni entendu leurs aboiements sinistres. C’est donc encore une fable de nos poètes. Je commence à croire que tout est fable chez nous, à commencer par la religion.

Nous rasons lentement à force de rames la côte de Sicile, et voici l’Etna qui lance vers le ciel une énorme colonne de fumée noire, sillonnée de flammes rouges. Ici, les poètes n’ont rien exagéré.

Je relis la pompeuse description que Virgile a faite du Volcan, et je la trouve au-dessous de la vérité. Les vers sont beaux et sonores, mais ils ne sont qu’une faible peinture de la terrible montagne. À ses pieds, sur un lit de lave rougeâtre une jolie petite ville blanche est assise, tout au bord de la mer bleue. Comment cette imprudente peut-elle vivre tranquille dans un pareil voisinage ?

Ce doit être l’Etna et non l’Averne qui est une des portes des enfers. C’est dans cette immense fournaise qu’ont dû être précipités et engloutis les géants, qui voulurent un jour escalader l'Olympe, et en chasser les Dieux.

Au temps d’Ulysse, les cyclopes fameux dont Homère a raconté les brigandages, vivaient sur ces bords. Énée dont les vaisseaux côtoyèrent les mêmes rivages fut comme Ulysse en butte à leurs attaques, et n’y échappa que par la protection de Vénus.

Tous ces souvenirs classiques me reviennent à la mémoire pendant que nous longeons la côte, et passons auprès des blocs de rochers que Polyphème jeta aux vaisseaux d’Ulysse, et dont les crêtes dominent les flots.

Un grand vent nous a favorisés, et vers le soir nous jetions l’ancre auprès de l’Île Ortygie, où s’élève Syracuse. Quel coup d’œil pittoresque et charmant offre de loin cette belle ville ! On y reconnaît bien la grande Grèce, moins artistique, moins idéale qu’Athènes et Delphes, mais plus étendue, s’élevant en amphithéâtre au milieu des collines de verdure et de fleurs, fièrement drapée dans une chlamyde de murailles énormes, et couronnée par les sommets des monts Hybla.

Sans doute, il n’y a pas là, comme à Athènes, toute une végétation de marbre ; mais c’est la même architecture, et je retrouve ici toutes les productions de l’art grec. Tous les palais et les temples ont leurs portiques à colonnes, imités du Parthénon, et du temple de Thésée.

La grande porte de la citadelle qui regarde la mer est formée par de hauts piliers, imités des Propylées.

Au théâtre, dont les gradins en marbre blanc gravissent une colline, nous avons vu jouer l’Œdipe de Sophocle. Quel drame ! Et que je me suis trouvée heureuse de savoir assez le grec pour goûter cette incomparable poésie déclamée par des acteurs d’élite. L’île est reliée à la terre-ferme par un môle, et partout nous retrouvons la Grèce, la mère de tous les arts et de la civilisation.

Je n’ai pas manqué d’aller voir la fontaine de la nymphe Aréthuse. Elle est jolie et surtout limpide. Des touffes de papyrus y flottent, et des poissons rouges s’y baignent. Mais la nymphe était bien plus belle, et j’en veux à Diane de l’avoir changée en fontaine, pour le seul crime d’avoir voulu plaire au fleuve Alphée.





Notre vaisseau a fait escale pendant quelques heures devant Acragas, que Virgile ne fait que saluer en passant. C’est qu’au temps d’Énée sans doute elle n’était pas comme aujourd’hui la ville des temples de la grande Grèce.

Ce n’est pas une riche et florissante ville, comme Syracuse, mais elle est admirablement située sur une colline qui regarde la mer. Elle est ceinte de puissants ramparts ; et au-dessus des murailles se dresse une vraie forêt de colonnes de marbre, qui supportent les frontons de ses nombreux temples, et qui présentent un coup d’œil d’une incomparable beauté.

En apercevant cet ensemble de merveilles architecturales, j’ai été aussi fortement impressionnée qu’à la vue de l’acropole d’Athènes, il y a deux ans. C’est vraiment splendide, et je ne connais rien de plus beau après le Parthénon.

Les temples de Junon, d’Hercule, d’Esculape, de Jupiter, de Léda, de Castor et Pollux, et de la Concorde sont tous groupés en dedans des ramparts, et en vue de la mer. En arrière des temples, s’élève la ville en amphithéâtre, jusqu’à la cime de la montagne qui forme l’Acropole, mais qui n’a rien de monumental. Sa seule beauté est son site merveilleux.

Nous y avons fait une course ; et nous en avons admiré les points de vue les plus pittoresques. C’est à nos pieds que nous contemplons alors la ville fortifiée, avec ses temples, son Forum, ses théâtres, ses palais et ses tombeaux, qui s’appuient à la façade intérieure des ramparts. Au loin, la mer bleue avec ses horizons infinis.

Puis, nous sommes redescendus vers les temples qui nous ont retenus quatre heures. Rien n’est plus beau.

Plus on s’arrête aux détails, et plus l’admiration grandit. Les cannelures corinthiennes, les frises sculptées, les métopes et les chapiteaux fouillés comme une dentelle ; les attitudes nobles des statues, les lignes pleines d’harmonie des reliefs, tout est ravissant.

Hélas ! tous ces beaux monuments de la foi antique sont déserts, et tombent en ruines.

C’en est fait de la brillante civilisation des Hellènes. Ils ont perdu la puissance. Leur foi s’est éteinte, et la décadence des lettres et des arts est venue. La grande Grèce se meurt.