Le Château aventureux/35

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Plon (3p. 194-198).


XXXV


Un jour, un chevalier étranger mit pied à terre dans la cour du palais, et, après avoir donné son cheval à tenir à un garçon, il se rendit dans la salle. Le roi y était, causant avec ses barons, et auprès de lui la reine assise, si noblement vêtue que nulle n’aurait su l’être mieux. Le chevalier s’agenouilla devant eux et les salua de par Lancelot du Lac. Aussitôt le roi courut l’accoler, plein de joie ; quant à la reine, si grand fut son bonheur que pour un peu le cœur lui eût tourné. Mais le chevalier vint se mettre à genoux devant elle et lui présenta l’échiquier magique dans un fourreau de soie.

— Dame, dit-il, messire Lancelot vous mande qu’il reviendra bientôt et vous envoie ces échecs. Peut-être en avez-vous déjà vu d’aussi riches, mais jamais d’aussi merveilleux.

Et après avoir rangé les pions ainsi qu’ils doivent l’être, il pria le roi de désigner le plus habile de ses barons pour faire la partie.

— Je jouerai moi-même, dit Artus.

Toutefois, ses prud’hommes lui conseillèrent de laisser ce soin à la reine, qui était plus experte que lui. Et certes elle s’appliqua autant qu’elle put, car maint haut homme regardait le jeu ; pourtant elle fut bientôt matée en l’angle, et chacun de rire. Mais, lorsqu’on sut que Lancelot avait gagné la partie, tout le monde pensa que nul ne l’égalait en chevalerie ; quant à la reine, elle sentit qu’elle ne pourrait plus longtemps encore se passer de lui. Désormais, chaque jour, elle monta sur sa tour, d’où l’on découvrait à la ronde plus de dix lieues de pays, pour guetter sa venue.

Un matin, elle vit un chevalier sortir de la forêt, tout seul, sans écuyers ni sergents ; il avançait au petit pas sur un cheval recru de fatigue et qui ne semblait plus bon qu’à livrer aux mâtins, mais si fièrement qu’on sentait bien qu’il était homme de grande défense, et elle crut reconnaître Lancelot ; mais c’était messire Gauvain. Bientôt, Agravain, Guerrehès, Gaheriet et Mordret arrivèrent à leur tour. Et le lendemain revint messire Yvain le grand ; puis ce fut Sagremor, puis Keu le sénéchal, Lucan le bouteiller, Giflet fils de Do. Leurs chevaux étaient étiques et las, leurs heaumes décerclés, bossués, leurs écus dépecés et décolorés, leurs cottes d’armes en loques, leurs hauberts tout rouillés et recoquillés, parce qu’ils n’avaient pas été fourbis et roulés depuis longtemps ; plusieurs avaient des lances faites d’une grosse branche non écorcée et des étrivières de corde, tant ils avaient erré en quête de Lancelot. Et leur première question à tous, dès qu’ils mettaient pied à terre dans la cour, était pour s’informer de lui ; mais le roi leur répondait tristement qu’il ne l’avait pas encore vu.

Il fit apporter de riches robes qu’il voulait leur donner, et, parce qu’il y en avait de plus belles les unes que les autres, il les pria de désigner les meilleurs d’entre eux. Tous s’accordèrent à reconnaître qu’après Lancelot le plus vaillant était Bohor, et après lui Hector, puis Lionel, puis monseigneur Gauvain, puis Gaheriet, puis Sagremor. Le roi mit à part les robes de Lancelot et de ceux de son lignage, qui étaient absents ; après quoi les autres en reçurent d’assez magnifiques pour honorer des empereurs, car nul n’égala jamais le roi Àrtus en largesse.

Cependant, il s’inquiétait hautement, craignant que, le jour du tournoi, ses chevaliers ne fussent déconfits, faute du secours de Lancelot.

— Que dites-vous, sire ! s’écria Agravain. Par Dieu ! il y a céans assez de bons jouteurs pour que la Table ronde ne soit pas vaincue, dût Lancelot lui-même se ranger contre elle.

— Agravain, Agravain, dit la reine, ne comparez pas Lancelot aux autres chevaliers : s’il était du parti contraire au vôtre, vous seriez tous défaits.

— Dame, je sais bien qu’il est le meilleur du monde. Mais nous sommes ici cent trente au moins, et contre trois ou quatre seulement d’entre nous, que pourrait-il faire, lui tout seul ?

Or, en écoutant les propos de la reine, les compagnons de la Table ronde, hormis messire Gauvain, avaient tous pensé avec amertume : « Si même nous vainquions tout sans que Lancelot eût frappé un seul coup, on dirait encore que c’est lui qui a le mieux fait et on lui donnerait le prix, comme toujours ! » C’est pourquoi plus de cent d’entre eux convinrent que, si Lancelot arrivait à temps pour le tournoi, ils prendraient des armes déguisées et passeraient dans l’autre camp. Mais la reine, qui connut leur cabale le soir même, résolut d’en avertir son ami. Elle lui écrivit de sa main un bref qu’elle confia à son écuyer Tarquin, dont elle était sûre ; et le messager battit les routes à franc étrier devers la forêt Périlleuse, tant qu’enfin il joignit Lancelot près du château de Montiguet, sur le chemin de la Croix au Géant.

— Allez, répondit celui-ci après avoir baisé secrètement la lettre, et dites à madame que je ferai ce qu’elle m’a mandé.

Puis il fut trouver le roi Baudemagu de Gorre qui était venu pour le tournoi, et il lui demanda de combattre dans les rangs de ses chevaliers les gens du roi Artus. Ce que le roi Baudemagu lui octroya très volontiers.