Le Château aventureux/46

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XLVI


La première nuit, il coucha dans les bois. Mais le lendemain, éveillé au chant des oisillons, il reprit sa route et ne tarda point à parvenir dans une clairière où s’élevait une très belle tente, mi-partie de vert et de rouge, et rayée de bandes d’orfroi sur lesquelles des aigles d’or brodées luisaient de manière à égayer toute la prairie.

— Dieu éternel, s’écria le damoisel émerveillé, m’est avis que voici l’une de vos maisons ! Ma mère m’a dit de ne jamais passer devant une église sans y adorer Notre Seigneur. Je le prierai de me donner à manger, car j’ai grand’faim.

Ce disant, il attache son cheval à un poteau et entre dans le pavillon qui était ouvert. Il ne s’y trouvait qu’une pucelle endormie sur un lit, toute seule, car ses demoiselles, la voyant sommeiller, étaient allées cueillir des fleurettes nouvelles pour la jonchée. Et au bruit que fit le valet elle s’éveilla en sursaut.

— Pucelle, lui dit Perceval, je vous salue comme ma mère me l’a enseigné, car elle m’a dit de ne jamais manquer de saluer les pucelles.

— Valet, fit-elle en riant de sa naïveté, sauve-toi, que mon ami ne te voie !

— Par ma foi, je ne partirai point sans avoir eu un baiser de vous, comme ma mère me l’a appris !

Ici la demoiselle cessa de rire ; mais, quoiqu’elle se défendît du mieux qu’elle pût, il la serra dans ses bras qui étaient très forts, et l’embrassa plus de vingt fois, dit le conte, malgré qu’elle en eût. Puis, avisant l’anneau qu’elle avait au doigt, orné d’une claire émeraude :

— Pucelle, dit-il encore, ma mère m’a enseigné que je devais recevoir l’anneau, mais que je ne devais rien faire de plus. Or çà, donnez-le-moi !

Et, comme elle résistait, il lui étendit la main de force et lui ôta l’annelet qu’il passa à son doigt.

— Pucelle, grand merci ! Je m’en irai bien payé, car votre baiser est beaucoup meilleur que celui des chambrières de ma mère. Vous n’avez pas la bouche amère !

Cependant la demoiselle s’était mise à pleurer.

— Ha ! valet, disait-elle, n’emporte pas mon anneau ! J’en serai trop blâmée !

Mais Perceval ne mettait rien en son cœur de tout cela. Il mourait de faim et venait d’aviser un bocal plein d’un vin, qui n’était pas laid, puis, sous une serviette blanche, trois pâtés froids de chevreuil frais. Il en prit un en main, dont il mangea de bon appétit, non sans se verser de bonnes rasades dans une coupe d’argent.

— Pucelle, disait-il la bouche pleine, ces pâtés, je ne les userai pas tous trois aujourd’hui. Venez donc y goûter : ils sont très bons ; il y en aura un pour chacun de nous, et il en demeurera un tout entier pour ceux qui surviendront.

Enfin, quand il eut assez mangé et bu, il recouvrit soigneusement de la serviette ce qui restait, et s’en fut après avoir recommandé la demoiselle à Dieu.