Le Château aventureux/6

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Plon (3p. 91-95).


VI


Lorsque tout le monde fut couché, elle appela sa nourrice qui était vieille dame et savait mille charmes et enchantements. Et, dès qu’elle la vit, elle se mit à pleurer et à crier qu’il ne lui restait qu’à mourir.

— Mourir ! fit la vieille. À Dieu ne plaise que vous mouriez tant que je serai en vie ! Dites-moi ce qui vous tourmente et j’y aviserai selon mon pouvoir.

— Las ! de tous les maux le mien diffère. J’en souffre et pourtant il me plaît : c’est qu’il me vient de ma seule volonté, mais j’ai tant d’aise en mon vouloir que ma douleur m’est douce. Et je n’ose le nommer.

— Belle fille, vous m’avez toujours trouvée dévouée à vos désirs. Parlez sûrement : si c’est peine d’amour, je vous puis aider plus que toutes les femmes.

— Oui, j’aime d’amour, et jamais pucelle n’aima si fort ! Il y paraîtra assez, car, si celui que j’aime me repousse, je me tuerai de ces deux mains. C’est le plus beau chevalier du monde, celui qui remporta le prix du tournoi : il est mon corps et mon cœur, ma joie et ma douleur, toute ma richesse et toute ma pauvreté, ma mort et ma vie. Fussé-je sur une tour haute de cent toises, je sauterais vers lui, s’il était au pied, car je sais bien qu’amour, qui est seigneur de tous les seigneurs, me protégerait et que je n’aurais aucun mal. Prenez pitié de moi, ou il ne me reste qu’à périr.

— Allez vous mettre au lit, dit la vieille ; je vous l’amènerai. Et je n’en sonnerai mot : croyez que le vent parlerait plutôt que moi.

Elle prit un manteau et s’en fut dans la chambre de Bohor. Quatre cierges y brûlaient, si bien qu’on y voyait très clair, et il ne dormait pas encore, tant il était las de sa journée.

— Beau sire, lui dit la nourrice après l’avoir salué, ma demoiselle m’envoie pour se plaindre de vous à vous-même : vous lui avez méfait de deux façons. Tout d’abord parce qu’il avait été convenu que le vainqueur du tournoi la prendrait pour femme : en ne le faisant pas, vous lui avez causé honte et tort. Puis, parce qu’elle est bien bonne à marier : si vous étiez courtois, vous ne l’eussiez pas oubliée quand vous avez désigné des époux aux autres. Aussi vous envoie-t-elle cet anneau, qu’elle vous requiert de porter en souvenir de votre méfait.

Bohor passa l’anneau à son doigt. Aussitôt son cœur changea : jusque-là il avait été chaste et de froide nature ; sur-le-champ il sentit ce qu’il n’avait jamais éprouvé : tel était le sortilège de cet anneau.

— Pour Dieu, dame, qu’elle prenne de moi une aussi haute vengeance qu’elle voudra ! Il n’est rien que je ne fasse pour être pardonné.

— Par ma foi, le mieux est que vous alliez lui crier merci !

Bohor passa un manteau sur sa chemise et ses braies, et la vieille le conduisit près du lit de la fille du roi, qui en le voyant se mit sur son séant.

— Sire chevalier, dit la nourrice, pour amende vous demeurerez en ce lit toute la nuit. Et vous, demoiselle, ne le refusez point comme vôtre.

Là-dessus, la vieille s’en alla et ferma la porte. Et ainsi furent unis un fils et une fille de roi, car Nature leur apprit ce dont ils n’avaient jamais rien vu ; et les fleurs de virginité furent cueillies. Mais Dieu ne voulut pas que leur pureté fût corrompue sans résultat ; et comme le tâcheron ne peut donner à sa vigne que la façon, eux, de même, ils ne purent fournir que cela : c’est Notre Sire qui mit le fruit, et rarement on en vit un plus haut sortir de deux si jeunes gens, car, par la grâce et la volonté divines, la fille du roi conçut cette nuit-là Hélain le Blanc, qui fut plus tard empereur de Constantinople et passa les bornes d’Alexandre, comme en témoigne l’histoire de sa vie. Mais le diable mena grande joie, qui pensait bien les avoir désormais en son pouvoir ; en quoi il fut déçu. Quant à la Dame du Lac, elle fut très dolente lorsqu’elle apprit la chose, car elle avait cru que Bohor demeurerait vierge durant tout son âge, comme il le lui avait promis, et qu’ainsi pourrait-il achever la haute quête et savoir la vérité du Saint Graal.

Lorsqu’au matin il fut revenu dans son lit, il commença de se frotter les mains par joie, tant que l’anneau, qui était trop grand, lui tomba du doigt. Et, son illusion l’ayant quitté avec la bague, il eut horreur de ce qu’il avait fait. Il se leva sur-le-champ et fut entendre la messe. Comme il sortait de l’église, sa mie, la fille du roi, l’appela.

— Sire, dit-elle, vous savez ce qu’il en a été de nous deux : en mémoire de notre nuit, je veux que vous preniez ce fermail, que je vous donne, et le portiez pour l’amour de moi. Et je vous prie de retourner dans une demi-année, car, s’il advenait par la volonté de Dieu que je fusse grosse, je voudrais que mon père apprît de vous ce qui est arrivé et que vous témoignassiez que cet enfant est vôtre.

Bohor mit le fermail à son col et promit de revenir au terme fixé, s’il pouvait. Puis, laissant la demoiselle très chagrine, il alla prendre congé du roi et s’en alla. Mais le conte, pour l’instant, ne parle plus de lui et devise du roi Artus.