Le Chancellor/Chapitre XLI

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Hetzel (p. 127-131).

XLI

— 8 janvier. — Pendant toute la nuit, je suis resté près du corps de l’infortuné, et, à plusieurs reprises, miss Herbey est venue prier pour le mort.

Quand le jour a paru, le cadavre était entièrement refroidi. J’avais hâte… oui ! hâte de le jeter à la mer. J’ai demandé à Robert Kurtis de m’aider dans cette triste opération. Lorsque le corps sera enveloppé de ses misérables vêtements, nous le précipiterons dans les flots, et, grâce à son extrême maigreur, j’espère qu’il ne surnagera pas.

Dès l’aube, Robert Kurtis et moi, tout en prenant certaines précautions pour
Je ne puis retenir un geste d’horreur. (Page 128.)

ne pas être vus, nous enlevons des poches du lieutenant quelques objets qui seront remis à sa mère, si l’un de nous survit.

Au moment de ramener sur le cadavre les vêtements qui vont lui servir de linceul, je ne puis retenir un geste d’horreur.

Le pied droit manque, la jambe n’est plus qu’un moignon sanglant !

Quel est l’auteur de cette profanation ? J’ai donc succombé à la fatigue pendant cette nuit, et on a profité de mon sommeil pour mutiler ce corps ! Mais qui a fait cela ?

Robert Kurtis regarde autour de lui, et ses regards sont terribles. Mais tout est comme d’ordinaire à bord, et le silence n’est interrompu que par quelques
Le corps d’Owen a dû être jeté à la mer. (Page 134.)

gémissements. Peut-être nous épie-t-on ! Hâtons-nous de jeter ces restes à la mer pour éviter de plus horribles scènes !

Donc, ayant prononcé quelques prières, nous lançons le cadavre dans les flots, et il s’enfonce immédiatement.

« Tonnerre du ciel ! On les nourrit bien, les requins ! »

Qui a parlé ainsi ? Je me retourne. C’est le nègre Jynxtrop.

Le bosseman est près de moi en ce moment.

« Ce pied, lui dis-je, croyez-vous que ces malheureux ?…

— Ce pied ?… Ah ! oui ! me répond le bosseman d’un ton singulier. D’ailleurs, c’était leur droit !

— Leur droit ! me suis-je écrié.

— Monsieur, me dit le bosseman, mieux vaut manger un mort qu’un vivant ! »

À cette réponse, froidement faite, je ne sais que répondre, et je vais m’étendre à l’arrière duc radeau.

Vers onze heures, un incident heureux s’est produit. Le bosseman, qui a mis, depuis le matin, ses lignes à la traîne, a réussi, cette fois. En effet, trois poissons viennent d’être pris. Ce sont trois gades de grande taille, longs de quatre-vingts centimètres, appartenant à cette espèce qui, séchée, est connue sous le nom de « stokfish ».

À peine le bosseman a-t-il halé à bord ces trois poissons, que les matelots se jettent dessus. Le capitaine Kurtis, Falsten, moi, nous nous élançons pour les retenir, et l’ordre est bientôt rétabli. C’est peu, trois gades, pour quatorze personnes, mais enfin chacun en a sa part. Les uns dévorent ces poissons crus, on peut même dire vivants, et ce sont les plus nombreux. Robert Kurtis, André Letourneur et miss Herbey ont la force d’attendre. Ils allument, sur un coin du radeau, quelques morceaux de bois et font griller leur portion. Pour mon compte, je n’ai pas eu ce courage, et j’ai mangé cette chair sanglante !

M. Letourneur n’a pas été plus patient que moi et que tant d’autres. Il s’est jeté comme un loup affamé sur sa part de poisson. Ce malheureux homme, qui n’a pas mangé depuis si longtemps, comment vit-il encore ? je ne puis le comprendre.

J’ai dit que la joie du bosseman a été grande, lorsqu’il a retiré ses lignes, et cette joie est même allée jusqu’au délire. Il est certain que si la pêche réussit encore, elle peut nous sauver d’une mort horrible.

Je viens donc causer avec le bosseman, et je l’encourage à renouveler sa tentative.

« Oui ! me dit-il, oui… sans doute…je recommencerai… je recommencerai !…

— Et pourquoi ne remettez-vous pas vos lignes à la traîne ? ai-je demandé.

— Pas maintenant ! me répond-il d’une façon évasive. La nuit est plus favorable que le jour pour la pêche du gros poisson, et il faut ménager nos amorces. Stupides que nous sommes, nous n’avons même pas conservé quelques bribes pour amorcer nos lignes ! »

C’est vrai, et la faute est peut-être irrémédiable.

« Cependant, lui dis-je, puisque vous avez réussi une première fois, sans amorce…

— J’en avais.

— Une bonne ?

— Excellente, monsieur, puisque les poissons ont mordu ! »

Je regarde le bosseman, qui me regarde à son tour.

« Vous reste-t-il encore de quoi amorcer vos lignes ? ai-je demandé.

— Oui, » répond le bosseman à voix basse, et il me quitte sans ajouter une parole.

Cependant, cette maigre nourriture nous a rendu quelques forces, et avec elles un peu d’espoir. Nous parlons de la pêche du bosseman, et il nous semble impossible qu’il ne réussisse pas une seconde fois. Le sort se lasserait-il enfin de nous éprouver ?

Preuve incontestable qu’une détente s’est produite dans nos esprits, c’est que nous revenons à parler du passé. Notre pensée n’est plus fixée uniquement sur ce présent douloureux et sur l’avenir épouvantable qui nous menace. MM. Letourneur, Falsten, le capitaine et moi, nous rappelons les faits qui se sont accomplis depuis le naufrage. Nous revoyons nos compagnons disparus, les détails de l’incendie, l’échouement du navire, le récif de Ham-Rock, la voie d’eau, cette effrayante navigation dans les hunes, le radeau, la tempête, tous ces incidents qui semblent maintenant si éloignés. Oui ! Tout cela s’est passé, et nous vivons encore !

Nous vivons ! Est-ce que cela peut s’appeler vivre ! De vingt-huit, nous ne sommes plus que quatorze, et bientôt nous ne serons que treize, peut-être !

« Un mauvais nombre ! dit le jeune Letourneur, mais nous aurons de la peine à trouver un quatorzième ! »

Pendant la nuit du 8 au 9, le bosseman a jeté de nouveau ses lignes, à l’arrière du radeau, et il est resté lui-même à les surveiller, sans vouloir confier ce soin à personne.

Le matin, je vais près de lui. Le jour se lève à peine, et de ses yeux ardents il cherche à percer l’obscurité des eaux. Il ne m’a pas vu, il ne m’a même pas entendu venir.

Je lui touche légèrement l’épaule. Il se retourne vers moi.

« Eh bien, bosseman ?

— Eh bien, ces maudits requins ont dévoré mes amorces ! répond-il d’une voix sourde.

— Il ne vous en reste plus ?

— Non ! Et savez-vous ce que cela prouve, monsieur ? ajoute-t-il en m’étreignant le bras. Cela prouve qu’il ne faut pas faire les choses à demi… »

Je lui mets la main sur la bouche ! J’ai compris !…

Pauvre Walter !