Le Chapelet rouge/Partie 1/Chapitre II

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Le Grand Écho du Nord (p. 13-17).


II

Cette question, dès qu’ils furent tous deux revenus dans la bibliothèque, ce fut Boisgenêt qui la posa, et qui ajouta d’une voix de plaisanterie : « Voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, je me demande si nous n’avons pas été le jouet d’une illusion. Nous nous trouvions dans un état d’agacement et d’énervement provoqué par les prédictions funambulesques de Mme Bresson, et il se peut fort bien que nous ayons ressenti certaines impressions qui n’ont aucun rapport avec la réalité. Ce qui ne fut qu’un cri d’oiseau ou de bête effrayée, nous lui avons donné la signification d’un cri de détresse humaine. Erreur collective, fort explicable. »

Chose curieuse, l’hypothèse de Boisgenêt fut admise sans résistance et avec une telle conviction individuelle que, par la suite, on ne pensa plus du tout à l’incident et qu’il n’en fut plus question jusqu’à la minute où il reprit sa place dans la suite des événements qui constituèrent le drame du château d’Orsacq. Seule, Léonie resta un instant soucieuse. Son mari lui souffla à l’oreille :

« Imbécile ! c’est de ta faute. Quand on n’a que des prophéties de ce genre à faire, on se coud le bec ! »

Et, comme il la voyait encore tout absorbée, il lui pinça le bras avec une telle âpreté qu’elle gémit de douleur. Réveillée sur le champ, elle eut la présence d’esprit de pouffer de rire et d’esquisser un pas de danse.

« Eh bien, vrai ! je crois que je vous ai eus ! Vous êtes tous verts, tous. Vanol, vous allez piquer une crise. Un peu de ressort, voyons sans quoi notre fête vénitienne est à l’eau. »

Elle reprenait ses castagnettes et se remettait à pousser des ollé et des caramba, lorsque la porte s’ouvrit et Lucienne d’Orsacq apostropha la danseuse.

« Ayez pitié de moi, ma petite Léonie, je suis sûre que vous avez dans votre collection des jeux plus paisibles. Vous ne m’en voulez pas ?

— Tu as raison, Lucienne, répondit d’Orsacq. Mais pourquoi dors-tu à cette heure ? Accompagne-nous dehors… »

Il fit quelques pas dans l’escalier, mais Lucienne avait déjà refermé la porte de son boudoir.

« Crac ! dit-il, le véronal est le grand maître…

— C’est pourtant Lucienne, dit Léonie Bresson, qui nous a priés d’arranger quelque chose au bord de l’eau. Elle avait donc bien l’intention d’être des nôtres.

— Ne nous creusons pas la tête, fit son mari, en l’entraînant. D’Orsacq, j’allume les ampoules de la berge et j’illumine le vieux radeau, hein ? »

Bresson et sa femme sortirent. Vanol objecta :

« Et s’il pleut ? Il y a de gros nuages.

— Et après ? dit le comte, ne faut-il pas laisser le champ libre à l’assassin ? »

Vanol et Boisgenêt se tenaient sur le seuil du salon. Jean d’Orsacq s’approcha de Christiane Debrioux et lui dit à voix basse :

« Il faut que je vous parle.

— Qui vous empêche ?… répondit Christiane.

— Mais vous, en évitant tout entretien intime. Pourquoi me fuir ?

— Je ne vous fuis pas.

— Je vous répète que j’ai à vous parler.

— Tout ce que vous avez à me dire, vous pouvez me le dire tout haut. »

Il eut un geste d’impatience.

« Mais non… mais non… J’exige cet entretien… Je saisirai la première occasion. »

Elle le regarda, le buste droit, dans une attitude de fierté, où il n’y avait cependant ni antipathie ni colère, mais avec un souci visible de ne pas obéir. Puis, elle se détacha en disant :

« Attendez-moi. Mon mari ne semble pas décidé à venir.

— Nous n’avons pas besoin de lui.

— Vous, peut-être. Moi, oui.

— Christiane ! »

Elle riposta vivement :

« De quel droit m’appelez-vous par mon nom ? »

Bernard Debrioux ne s’était guère mêlé à la conversation. Assis à l’écart, les yeux fixés sur une revue qu’il lisait d’un œil distrait, il écoutait vaguement, comme quelqu’un qui pense à autre chose.

Sa femme vint s’asseoir à ses côtés et lui demanda :

« Tu nous accompagnes, j’espère ?

— Est-ce bien la peine ?

— Il n’y a aucune raison pour que tu restes là.

— Tu sais que le bruit, la gaîté, ce n’est pas mon genre.

— Tu en prends très bien ta part à l’occasion.

— À l’occasion, oui.

— Écoute, Bernard, si nous sommes ici, c’est que tu as accepté l’invitation des d’Orsacq, la semaine dernière. Moi, j’avais refusé… et tu n’y tenais pas non plus. Et puis, tout à coup, tu as changé d’avis.

— Je regrettais un refus qui t’empêcherait de prendre une distraction aussi naturelle.

— Tu dis cela tristement.

— Mais non, je t’assure…

— Comme tu es bizarre, parfois, et si peu expansif ! Depuis quelques mois, tu as beaucoup changé, et, nous qui étions si unis, je m’aperçois peu à peu que nous nous éloignons l’un de l’autre, sans nous quitter jamais cependant.

Il sourit.

— Crois-tu que ce soit le moment ?…

— Tu as raison, dit-elle, mais je n’aime pas te voir soucieux. As-tu des ennuis ? Est-ce tes affaires qui marchent mal ? S’il en est ainsi, sois plus aimable avec le comte d’Orsacq. Il peut t’être utile, et j’avais même pensé qu’en acceptant son invitation, tu désirais lui parler.

Il ne répondit pas. Il avait un visage maigre, des pommettes saillantes, un front bombé, de beaux yeux noirs, et une expression douloureuse et toujours préoccupée. Elle le vit obstiné dans son silence, et n’insista pas. Elle fit simplement :

— Viens, Bernard.

— Ça te fait plaisir ?

— Très.

— En ce cas…

Il se leva et la suivit jusqu’au groupe des trois hommes. Vanol et Debrioux marchaient en avant. Christiane, d’Orsacq et Boisgenêt suivirent. Dans le vestibule, Christiane prit une mante de laine. Il ne faisait pas froid. Mais un ciel noir pesait sur le parc. Ils longèrent la pelouse centrale, entre deux haies de plantes vivaces où flottait le parfum délicat des phlox. La rivière, à cent cinquante pas du château, coulait toute droite, parallèle à la façade postérieure.

De ce côté, une pergola, faite de branches ployées, la bordait et offrait encore quelques roses du début d’août. De l’autre côté se dressaient les colonnes lisses des grands hêtres.

Les illuminations de Bresson étaient assez sommaires. Quelques ampoules, suspendues à un fil qui courait d’un arbre à l’autre, luttaient contre les lourdes ténèbres. Mais le radeau s’avançait avec des guirlandes de lanternes vénitiennes. Bresson le dirigeait à l’aide d’une gaule. Léonie jouait discrètement de la guitare et chantonnait des romances d’une voix qui ne manquait pas d’agrément.

Le couple dut se mettre à plat ventre pour passer sous un pont en bois qui enjambait la rivière. À ce moment, Boisgenêt, qui se plaignait de la fraîcheur, rentra au château pour aller chercher un pardessus et rapporter une pèlerine à Jean d’Orsacq. Quelques gouttes tombèrent, mais il n’y avait pas encore d’averse.

Christiane tâchait de déjouer les efforts du comte pour rester seul avec elle. Un instant, elle prit le bras de son mari, mais Vanol ayant demandé du feu à Bernard, tandis que celui-ci tirait son briquet de sa poche, Jean d’Orsacq réussit à entraîner la jeune femme sur le pont.

— Je vous en supplie, ne soyez pas si indifférente ! Suivez-moi sur l’autre rive.

— Non, dit-elle fermement.

— Christiane…

— Je vous défends de m’appeler ainsi.

Elle s’effara tout à coup en voyant que son mari et Vanol, tout en causant, s’éloignaient vers la droite et suivaient le cours de la rivière. Jean d’Orsacq lui barrait le passage au milieu du pont, pour l’empêcher de retourner sur ses pas, et, par une pression continue, sans se soucier de ceux qui pouvaient les apercevoir, il tâchait de la mener de l’autre côté qui était plus obscur.

« C’est mal… c’est mal… » balbutiait-elle, indignée.

Il ricana.

« Quoi ? Que craignez-vous ? Vous n’êtes pas en sûreté ici ? »

Elle fut sur le point d’appeler. Mais qui ? Crier au secours ? Quel scandale ! Et puis, en vérité, c’était enfantin de sa part, et, comme le disait Jean d’Orsacq, elle n’avait rien à craindre à cette heure et en ce lieu. Justement, le radeau revenait. Courant sur la berge, elle dit à Léonie : « Je monte avec vous… ce doit être amusant là-dedans. »

Dès que ce fut possible, elle monta. Mais Jean d’Orsacq monta également, et aussitôt le radeau s’enfonça de manière assez sensible. On allait passer sous le pont. Ils durent tous se coucher. Léonie poussait des cris d’effroi.

« On coule ! on coule… je le sens bien… tenez, voilà l’eau qui nous atteint. »

Son mari, d’un coup de perche, fit aborder sur la rive du château, à la minute même où Boisgenêt débouchait du massif de fleurs.

« Donnez-moi la main, Boisgenêt, demanda Christiane. Je ne tiens pas à me mouiller les pieds.

Mais Boisgenêt s’y prit d’une façon si maladroite que ce fut lui qui pataugea quelques secondes dans la vase.

Exaspéré, il jura : « Mais c’est fou ! Voyons ! Vous m’avez fait perdre l’équilibre. Eh bien ! me voilà dans un bel état. Crebleu de crebleu ! »

Il sautait d’un pied sur l’autre comme un pantin que l’on agite. Les nerfs tendus, Christiane fut prise d’un fou rire qui la courbait en deux, et Jean, qui était près d’elle, lui disait à voix basse : « Que vous êtes délicieuse ! C’est si bon de vous entendre rire. Vous ne riez pas assez dans la vie. Pourtant vous êtes gaie… »

Un nuage creva soudain. On vit s’enfuir vers le château un groupe de domestiques qui, pour assister au spectacle, s’étaient massés sur la gauche, à l’endroit où commençait la pergola.

« Rentrons, dit-elle.

— Nous allons nous faire tremper… Non, il est préférable de s’abriter dans ce pigeonnier. »

Il y avait bien eu là, jadis, un menu pigeonnier. Mais il n’en restait que les ruines, que l’on avait respectées et coiffées comme d’un chapeau de paille délabré.

« Moi, je rentre, grogna Boisgenêt, j’ai les pieds gelés. »

Elle le retint par le bras, d’une main rigide qui se cramponnait. Pour rien au monde elle n’eût voulu qu’il la laissât avec d’Orsacq dans ce refuge isolé. L’averse redoublait cependant, au point que le toit au-dessus d’eux ne les protégea plus et que la pluie les atteignit par petites rigoles.

Boisgenêt ne décolérait pas.

« C’est idiot de rester ici nous faire tremper.

— Et dehors ? objecta Christiane qui ne le lâchait pas.

— Oui, mais on change aussitôt de vêtements. Moi, je m’en vais.

— Tu as raison, Boisgenêt, approuva le comte. À ton âge, c’est dangereux de rester mouillé. Tiens, emporte donc ma pèlerine. »

Christiane s’interposa.

« Mais non, voyons… c’est absurde… ou alors partons aussi…

— Sous cette pluie battante ? » ricana d’Orsacq.

Ils se querellaient tous les trois : Boisgenêt résolu à se sauver, Christiane l’en empêchant, et le comte essayant de mettre sa pèlerine sur le dos de Boisgenêt et de le pousser hors du refuge.

L’incident prit fin par l’irruption du ménage Bresson. Léonie se lamentait et plaisantait.

« Je suis trempée ! ça me coule dans le dos. Au secours ! Dieu, que c’est froid !… Mais, dites donc, il tombe des seaux d’eau, ici. »

Bresson interpella le comte :

« Vous avez vu ?…

— Quoi ?

— Ah ! c’est vrai, d’ici, vous ne pouvez apercevoir la fenêtre.

— Quelle fenêtre ?

— Celle de la tour… vous savez, la grande fenêtre de la bibliothèque ?

— Eh bien ?

— Elle s’est ouverte brusquement.

— Et après ?

— Après ? Quelqu’un a enjambé le balcon et a sauté dans le vide.

— Ah ! non, s’écria le comte en riant. Vous ne m’aurez pas, cette fois-là, mon vieux. Votre femme a déjà voulu nous mystifier avec son marc de café. Ça ne prend plus.

— Je vous jure, d’Orsacq. Un rayon de lune passait, à cet instant, et j’ai vu distinctement. N’est-ce pas, Léonie ?

— Tu es fou. Je n’ai rien vu, moi.

— Je t’ai avertie trop tard. C’était fini.

— Une lubie que tu as eue… Une hallucination…

— C’est cela ! Une bonne petite hallucination, plaisanta d’Orsacq qui ne pensait qu’à retenir Christiane.

— Je vous jure… »

Mais Boisgenêt avait profité de l’inattention et s’était enfui. Le ménage Bresson s’en alla aussi. En toute hâte, Christiane prit sa course, suivie par le comte d’Orsacq.

L’horloge du château sonna le quart après dix heures.