Le Chat du Brésil

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Traduction par Louis Labat .
La Main bruneÉdition Pierre Lafitte (pp. 89-92).

Dehors, la tempête sévissait de plus belle, la pluie cinglait les petites fenêtres ; dedans, il régnait une atmosphère accablante, toute viciée de miasmes. Je n’entendais pas plus le chat que je ne le voyais. J’essayai de penser à diverses choses. Une seule parvint un peu à me distraire du sentiment de ma situation : ce fut l’idée de la scélératesse de mon cousin, de son hypocrisie sans égale, de sa haine féroce pour moi. Sous ce masque réjoui se dissimulait un bandit d’une autre époque. Plus j’y songeais, mieux je pénétrais la minutieuse perfidie avec laquelle il avait pris ses mesures. Il avait feint d’aller se coucher comme tout le monde : des témoins affirmeraient sans doute l’avoir vu. Puis, à l’insu de tout le monde il était descendu, m’avait attiré dans cet antre, m’y avait abandonné. Sa justification serait des plus simples : il dirait qu’il m’avait laissé au billard, en train d’achever mon cigare, j’avais eu l’idée spontanée de sortir, pour aller donner un dernier coup d’œil au chat ; je n’avais pas remarqué, en pénétrant dans la salle, que la cage fût ouverte ; et j’avais été pris… Comment faire contre lui la preuve du crime? On l’en soupçonnerait peut-être : on ne l’en convaincrait jamais !

Avec quelle lenteur s’écoulèrent ces deux terribles heures ! Une fois, j’entendis un bruit sourd, comme râpeux, et je supposai que le chat lissait sa robe. Puis, à diverses reprises, les feux verdâtres de ses yeux m’arrivèrent dans l’obscurité, mais sans se fixer sur moi ; et j’espérai de plus en plus qu’il oubliait ou ignorait ma présence. Les fenêtres filtrèrent un pâle rayon de lumière ; je les entrevis d’abord à peine, comme deux carrés gris sur le mur noir ; puis, de grises, elles devinrent blanches ; et je pus voir derechef mon terrible compagnon. Lui aussi, hélas ! il pouvait me voir !

Tout de suite, je compris qu’il était à mon égard dans des dispositions beaucoup plus dangereuses et agressives. La fraîcheur du petit jour l’irritait ; puis, il commençait à souffrir de la faim. Avec un grognement continuel, il arpentait à grands pas le côté de la salle opposé à celui où je m’étais, réfugié ; ses moustaches se hérissaient de colère ; il se fouettait de la queue ; et toutes les fois qu’il se retournait en arrivant aux angles, ses yeux sauvages se levaient vers moi, chargés de menace. Il voulait me dévorer. Et néanmoins, à ce moment même, je me surprenais à admirer, en cet être diabolique, sa grâce sinueuse, sa flexibilité, le merveilleux chatoiement de son pelage, l’écarlate vif et palpitant de sa langue sur le noir lustré de son museau. Et tout le temps montait en un crescendo ininterrompu, son grognement redoutable. La crise approchait.

Vraiment, c’était une fin misérable que de périr dans cet abandon, dans ce froid, ainsi grelottant sous la minceur d’un habit, et couché sur ce gril de torture ! J’essayai bravement d’accepter mon sort, d’égaler mon âme aux circonstances ; mais, dans le même temps, avec la lucidité du désespoir, je cherchais un moyen de fuite. Une chose était claire : le devant de la cage, si je le remettais en place, m’offrait une protection assurée. Pourrais-je l’y remettre ? Je risquais, en bougeant, d’attirer l’animal. Lentement, très lentement, j’avançai la main et saisis l’extrémité de la grille, dont le premier barreau sortait du mur. à ma grande surprise, elle suivit sans peine. Bien entendu, la difficulté de tirer la grille s’accroissait du fait que je m’y cramponnais. Je tirai de nouveau, et elle avança de trois pouces. Elle courait évidemment sur des roulettes. Je tirai encore… Et le chat bondit !

Ce fut si prompt, si brusque, que je ne m’en doutai pour ainsi dire pas. Juste le temps d’un grognement féroce, et je vis à portée de ma main les étincecelants yeux jaunes, la tête noire et plate, la langue rouge, les dents éblouissantes. Le choc de l’animal imprima aux barreaux qui me portaient une si violente secousse que je pensai, dans la mesure où je pouvais penser à pareille minute, qu’ils allaient s’abattre. Le chat se balança un instant, sa tête et ses pattes de devant toutes proches de moi, tandis que ses pattes de derrière battaient l’air, cherchant où s’accrocher à l’extrémité du grillage. J’entendis crier ses ongles sur le fil de fer. à sentir sur moi son haleine, je faillis m’évanouir. Son souffle me rendait malade. Mais il avait mal calculé son élan ; il ne put se maintenir. Grinçant de rage, égratignant follement les barreaux, il pivota lentement sur lui-même et retomba de tout son poids sur le sol. D’ailleurs, il se retourna tout de suite ; et, grondant, me faisant face, il se ramassa pour un autre bond.

La minute était décisive. Instruit par l’expérience, l’animal, cette fois, calculerait mieux. Je devais agir sans retard et sans peur si je voulais jouer ma dernière chance. En un clin d’œil, j’arrêtai mon plan. J’ôtai mon habit et le lançai à la tête de mon adversaire ; en même temps, je me laissai tomber à terre, saisis par le premier barreau la grille de devant, et la tirai avec une énergie frénétique.

Elle vint plus facilement que je n’aurais cru. Je pris ma course, l’entraînant avec moi. Naturellement, je me trouvais encore en dehors de la cage, sans quoi je n’aurais eu qu’à m’éloigner sain et sauf ; tandis qu’il y eut une seconde où je dus m’arrêter et arrêter la grille pour tâcher de passer dans l’intervalle encore libre. Il n’en fallait pas davantage à la bête, qui, secouant son voile, s’élança. Je me précipitai à travers l’ouverture, poussai derrière moi les barreaux, et, avant que j’eusse entièrement retiré la jambe, un terrible coup de patte me rabota le mollet. L’instant d’après, ensanglanté, défaillant, je gisais sur la litière immonde; mais la grille opposait une barrière infranchissable aux bonds exaspérés du chat.

Trop blessé pour me remuer, trop faible pour sentir même l’aiguillon de la crainte, je ne pouvais que demeurer là, plus mort que vif, et observer l’animal. Son large poitrail noir se pressait contre les barreaux et, de ses pattes crochues, il me cherchait, comme fait un chat domestique devant une souricière. Il lacérait mes vêtements, mais, nonobstant ses efforts pour aller plus loin, il n’arrivait pas à m’atteindre. J’ai entendu parler du curieux effet d’engourdissement qui suit les blessures faites par les grands carnivores. Je l’expérimentai sur moi- même : tout sentiment de personnalité s’était aboli en moi, et je m’intéressais aux tentatives du chat comme à un jeu dont j’aurais eu le spectacle. Puis, graduellement, ma pensée s’en fut à la dérive dans de vagues, d’étranges rêves, où toujours revenaient ce museau noir et cette langue rouge ; et je m’abîmai dans le nirvana du délire, refuge béni après une trop cruelle épreuve.

Je fus rappelé à moi, au bout de deux heures, par un bruit sec, le même bruit de métal qui avait marqué le début de ma terrible aventure. Un pêne de serrure jouait. Sans frayeur, dans l’état de lucidité imparfaite où j’étais plongé, je devinai-que la grosse figure bénévole de mon cousin regardait par l’ouverture de la porte. Ce qu’il voyait était bien fait pour le frapper de stupeur : le chat s’allongeait au ras du sol ; quant à moi, étendu dans la cage, sur le dos, en manches de chemise, j’avais mon pantalon en pièces et je baignais dans mon sang. Le soleil du matin me montrait la consternation peinte sur son visage. Il me contempla longuement. Puis, fermant la porte après lui, il s’approcha de la cage pour s’assurer que j’avais cessé de vivre.

Ce qui arriva, je ne saurais entreprendre de le dire. Je n’étais guère dans les conditions requises pour assister aux événements en témoin et en chroniqueur. Je sais seulement que, tout d’un coup, cessant de me regarder, il fit face à l’animal.

« Mon bon vieux Tommy ! criait-il. Mon bon vieux Tommy ! »

Et il reculait vers la grille. Puis, rugissant :

« Couchez là, stupide bête ! Couchez là, monsieur ! Vous ne reconnaissez donc pas votre maître ? »

Un souvenir surgit dans le désordre de mon cerveau. Je me rappelai ce que King m’avait dit sur ce goût du sang qui prendrait l’animal à l’improviste, comme une rage. Mon sang avait déchaîné cette rage ; et celui de King allait payer le prix du mien.

« Au large ! hurla-t-il ; au large, démon que vous êtes ! Baldwin ! Baldwin ! Au secours ! »

Je l’entendis tomber, se relever, tomber encore. Peu à peu, ses cris s’étouffèrent ; sa voix faiblit jusqu’à se perdre dans les grondements furieux du chat. Et je le croyais mort, quand je vis, comme en un cauchemar, une forme aveugle, sanglante, mutilée, courir éperdue autour de la salle. Puis, tout s’effaça dans une syncope.

Je restai plusieurs mois à me remettre, si tant est que je puisse me dire bien remis ; car jusqu’à la fin de mes jours, je devrai, pour marcher, m’aider d’une canne, en souvenir de cette horrible nuit avec le chat du Brésil. Baldwin, le groom, et les autres domestiques se rendirent vaguement compte de ce qui s’était passé, lorsque, attiré par les cris de leur maître, ils m’aperçurent derrière les barreaux, et virent les restes de King, ou ce qu’ils reconnurent ensuite pour ses restes, entre les griffes du monstre qu’il avait élevé. Ils durent, avant de pouvoir me secourir, repousser le chat avec des fers rouges, et le tuer à coups de fusil. On me transporta dans ma chambre ; et la, sous le toit de celui qui avait machiné ma perte, je restai plusieurs semaines entre la vie et la mort. On avait mandé un chirurgien de Clipton, une infirmière de Londres ; au bout d’un mois, je fus en état d’être conduit à la gare et, de là, à Grosvenor Mansions.

Je garde de cette période un souvenir que je rattacherais aux décevantes imaginations du délire s’il n’avait tant de fixité dans ma mémoire. Une nuit que ma garde était absente, la porte de ma chambre s’ouvrit ; une femme de haute taille, en grand deuil, se glissa dans la pièce. Elle s’approcha, pencha sur moi un pâle visage, et je reconnus dans le clair-obscur la femme de mon cousin, la Brésilienne. Elle me regardait avec une bonté que je ne lui soupçonnais pas. Elle demanda :

« M’entendez-vous ? »

J’inclinai légèrement la tête. J’étais encore si faible !

« Je vous plains de tout mon cœur, fit-elle. Mais il n’a pas tenu à moi que le malheur vous fût épargné. N’ai-je pas tenté pour vous le possible ? J’ai cherché dès le premier jour à vous faire quitter cette maison. J’ai tout essayé pour vous arracher à mon mari. À moins de le dénoncer, que pouvais-je davantage ? Je savais que, s’il vous attirait ici, ce n’était pas sans raison. J’avais la certitude qu’il ne vous en laisserait jamais repartir. «Personne ne le connaissait comme moi, qui ai tant souffert par lui. Je n’osais rien vous dire, il m’aurait tuée. Mais j’agissais de mon mieux. Par le simple jeu des circonstances, vous m’avez tenu lieu du meilleur de mes amis : vous m’avez rendue libre alors que je n’attendais ma délivrance que de la mort. Je regrette que vous ayez été si cruellement blessé, mais vous n’avez pas de reproche à me faire. Je vous ai crié que vous étiez fou, et vous vous êtes conduit comme un fou qui ne veut rien voir, rien comprendre… »

Elle sortit d’un pas furtif, comme elle était entrée, la mystérieuse, la douloureuse femme. Je ne devais plus la revoir. Avec ce que lui laissait son mari, elle retourna dans son pays. J’ai su qu’elle avait pris le voile à Pernambuco.

Quand je fus de retour à Londres, les docteurs mirent un certain temps avant de me laisser reprendre le cours de mon existence. Permission dont je me souciais fort peu, du reste, car je redoutais une invasion de créanciers. Au contraire, ce fut Summers, mon avoué, qui, le premier, me rendit visite.

« Enchanté, dit-il, que Votre Grâce aille mieux. J’ai longtemps attendu le plaisir de vous porter mes compliments.

— Que signifie ce langage, Summers ? Ce n’est pas le moment de plaisanter.

— Ce langage signifie que vous voilà devenu Lord Southerton depuis six semaines. Je craignais, si vous veniez à l’apprendre plus vite, que cela ne retardât votre guérison. »

Lord Southerton, l’un des plus riches pairs d’Angleterre ! Je n’en pouvais croire mes oreilles. Alors, par un brusque calcul du temps écoulé depuis mon aventure, il se fit dans ma pensée un rapprochement.

« Ainsi, lord Southerton mourut vers l’époque où je fus blessé ?

— Le jour même. »

Summers me regardait dans les yeux en prononçant cette phrase ; je suis convaincu qu’il soupçonnait le fond de l’histoire. Il s’arrêta un instant, comme s’il attendait de moi une confidence ; mais je ne vis pas ce que je gagnerais à mettre au jour un scandale de famille.

« Curieuse coïncidence ! continua-t-il, me dévisageant d’un regard averti. Vous n’ignorez pas qu’en droit naturel Everard King prenait rang après vous comme héritier de votre oncle. Que vous eussiez péri à sa place sous les dents du tigre, ou par autre malencontre, c’est lui qui, à cette heure, s’appellerait lord Southerton.

— Sans aucun doute.

— Et cette idée l’occupait fort. Je sais qu’il avait soudoyé le valet de chambre de lord Southerton et que, d’heure en heure, ou peu s’en faut, cet individu le tenait au courant, par télégrammes, de la santé de son maître. Cela, je crois, vers l’époque de votre séjour chez King. Ne trouvez-vous pas bizarre ce désir d’information alors qu’il n’était pas héritier en première ligne ?

— Très bizarre, dis-je. Et maintenant, Summers, apportez-moi mes factures et un nouveau livre de chèques ; nous allons commencer un peu à nous organiser. »