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Le Chat du Neptune/6

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VI

ENCORE DES IMPRUDENCES

Le pauvre Tom passa le lendemain de longues heures à lécher sa patte meurtrie et douloureuse.

Le bon lieutenant Coquillard, fort affligé de la destruction de sa collection d’oiseaux, mais trouvant avec raison qu’il y avait beaucoup de sa faute dans cet irréparable dégât, ne tint pas longtemps rancune à son cher petit chat.

Et même, au contraire, la vue de la plaie sanglante de l’animal fit jaillir de nouvelles sources d’indulgence dans le cœur du vieux marin.

Il se fit médecin de son favori, et il obtint du chirurgien du Neptune des bandes de toile et des baumes précieux qui amenèrent promptement la convalescence du blessé et sa guérison complète.

Le soin qu’il prit de la petite bête lui fit même un peu oublier que le commandant lui devait une revanche, et que ce même commandant brûlait du désir de payer sa dette.

Enfin, par une radieuse matinée, le jeune Tom, évitant soigneusement de passer devant la porte du conseil, où le perroquet vainqueur ne cessait de célébrer son triomphe à tue-tête, monta lentement, très lentement, avec des allures d’invalide, l’escalier de l’arrière.

Il reparut sur le pont aux acclamations de la foule, au fait de ses aventures guerrières, et charmée de le revoir sain et sauf après un terrible combat.

Puis chacun retourna à ses affaires, à son cigare ou à son travail, et monsieur Tom reprit tranquillement le cours de ses promenades périlleuses, dans les embarcations suspendues aux flancs du navire, ou à travers les enflêchures. Les enflêchures sont les échelons de corde des haubans, ces gros câbles qui relient les bas mâts aux bordages.

Personne ne songeait plus à Tom, lorsqu’un mousse, levant par hasard les yeux en l’air, aperçut l’animal rampant avec des précautions infinies sur le bout extrême d’une vergue, laquelle était armée d’une flèche, je ne sais pas pourquoi.

Sur le fer de la flèche, et tournant le dos au chat, qui s’avançait sans faire plus de bruit qu’une mouche, une petite mouette ou plutôt un guillemot se reposait innocemment.

Sur le fer de la flèche et tournant le dos au chat…

Couvant le léger oiseau de mer de son œil dilaté par des impatiences et des angoisses de chasseur, le chat tendait insensiblement son échine comme un arc, et s’apprêtait à bondir sur sa facile proie.

— Il est bien plus petit qu’un perroquet, pensait le traître ; il ne m’échappera pas !

Il est évident que, pour faire plaisir à monsieur Minet, et pour l’aider à prendre sa revanche, le charmant guillemot aurait dû certainement patienter un peu sur la flèche.

Il l’aurait peut-être fait avec plaisir en toute autre occasion, mais seulement, ce jour-là, le voyageur ailé avait, je ne sais pas où, un rendez-vous pris depuis longtemps, et auquel il ne pouvait arriver en retard sous peine d’impolitesse.

Et l’heure de partir sonna pour lui précisément à l’instant même où maître Tom prenait son élan pour s’assurer si les petits oiseaux sont plus dociles que les grands.