Le Chat et le Rat

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 193-197).

XXII.

Le Chat & le Rat.



QUatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,
Triſte-oiſeau le Hibou, Rongemaille le Rat,
Dame Belette au long corſage,

Toutes gens d’eſprit ſcelerat,
Hantoient le tronc pourry d’un pin vieux & ſauvage.
Tant y furent qu’un ſoir à l’entour de ce pin
L’homme tendit ſes rets. Le Chat de grand matin
Sort pour aller chercher ſa proye.
Les derniers traits de l’ombre empeſchent qu’il ne voye
Le filet ; il y tombe, en danger de mourir :
Et mon Chat de crier, & le Rat d’accourir,
L’un plein de deſeſpoir, & l’autre plein de joye.
Il voyoit dans les las ſon mortel ennemy.
Le pauvre Chat dit : Cher amy,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit :
Vien m’aider à ſortir du piege ou l’ignorance

M’a fait tomber : C’eſt à bon droit
Que ſeul entre les tiens par amour ſinguliere
Je t’ay toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
Je n’en ay point regret, & j’en rends grace aux Dieux.
J’allois leur faire ma priere ;
Comme tout devot Chat en uſe les matins.
Ce rezeau me retient ; ma vie eſt en tes mains :
Viens diſſoudre ces nœuds. Et quelle recompenſe
En auray-je ? reprit le Rat.
Je jure eternelle alliance
Avec toy, repartit le Chat.
Diſpoſe de ma griffe, & ſois en aſſurance :
Envers & contre tous je te protegeray,
Et la Belette mangeray
Avec l’époux de la Choüette.

Ils t’en veulent tous deux. Le Rat dit : Idiot !
Moy ton liberateur ? je ne ſuis pas ſi ſot.
Puis il s’en va vers ſa retraite.
La Belette eſtoit prés du trou.
Le Rat grimpe plus haut ; il y void le Hibou :
Dangers de toutes parts ; le plus preſſant l’emporte.
Ronge-maille retourne au Chat, & fait en ſorte
Qu’il détache un chaiſnon, puis un autre, & puis tant
Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
L’homme paroiſt en cet inſtant.
Les nouveaux alliez prennent tous deux la fuite.
À quelque-temps delà, noſtre Chat vid de loin

Son Rat qui ſe tenoit à l’erte & ſur ſes gardes.
Ah ! mon frere, dit-il, vien m’embraſſer ; ton ſoin
Me fait injure ; Tu regardes
Comme ennemy ton allié.
Penſes-tu que j’aye oublié
Qu’apres Dieu je te dois la vie ?
Et moy, reprit le Rat, penſes-tu que j’oublie
Ton naturel ? aucun traité
Peut-il forcer un Chat à la reconnoiſſance ?
S’aſſure-t-on ſur l’alliance
Qu’a faite la neceſſité ?