Le Cheval de guerre à travers les âges

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Revue des Études anciennes, tome 54, 1932
Paul Couissin

Le Cheval de guerre à travers les âges



La spécialisation en matière de science et d’érudition est assurément une pratique excellente et nécessaire et l’on ne connaît vraiment bien que son propre domaine. Mais il serait dangereux que chaque spécialiste se confinât étroitement dans le trou qu’il creuse sans jamais jeter les yeux sur le travail d’autrui. Au contraire, le chercheur qui va visiter le champ de fouilles du voisin y découvre parfois dés détails importants jusque-là inaperçus, et de telles démarches obtiennent souvent d’heureux et féconds résultats. De cette vérité il est sans doute peu d’exemples plus convaincants que celui que fournissent les découvertes du commandant Lefebvre des Noëttes.

Ces découvertes sont actuellement bien connues [1]. Chacun sait que le commandant Lefebvre des Noëttes, cavalier expérimenté, connaissant à fond tout ce qui concerne le cheval et son emploi, a consacré de longues années à étudier ce qu’on pourrait appeler l’histoire du cheval à travers les âges et, accessoirement, celle du bœuf, de l’âne et du mulet.

Une première série de recherches a abouti, il y a quelques années, à la publication d’un ouvrage sur les modes successifs d’attelage à travers les siècles [2]. L’auteur, comme on sait, y montrait que, depuis les origines jusqu’au Xe siècle de notre ère, les procédés d’attelage employés ne permettaient d’utiliser qu’une faible partie de la force des bêtes de trait. Cette insuffisance avait eu d’importantes conséquences sociales et principalement l’obligation ou l’on fut, pour les travaux importants. « de recourir à la force motrice humaine, d’où l’institution de l’esclavage».

Le commandant Lefebvre des Noëttes vient de publier un nouvel ouvrage [3], comprenant deux parties. La première reprend, augmentée et entièrement remaniée, la matière de l’ouvrage précédent. La thèse en demeure d’ailleurs la même. La seconde, complètement nouvelle, constitue une étude historique du cheval de selle. L’ouvrage est présenté par une pénétrante préface de M. Carcopino.

De la partie concernant l’attelage, je dirai peu de chose, ayant ici même parlé assez longuement du premier ouvrage du commandant Lefebvre des Noëttes [4]. Je me bornerai à constater que cette seconde édition est, non seulement plus riche, mats beaucoup plus claire que la première. Je. renouvelle aussi les réserves que j’ai faites, et que d’autres font comme moi, sur le caractère un peu trop absolu de la thèse. Assurément, 1’insuffisance du rendement animal a été l’une des causes de l’institution de l’esclavage ; peut-être est-il excessif de dire qu’elle en fut la cause unique. « Cette vérité veut quelque adoucissement », comme dit Molière, ou, comme dit M. Carcopino, cette théorie « appelle ici et là quelques atténuations ». Elle contient cependant une grande part de vérité, ce qui est assez rare pour une idée neuve.


La seconde partie montre comment a évolué le harnachement du cheval de selle et quelles ont été les conséquences de cette évolution pour l’emploi tactique de la cavalerie. L’insuffisance du harnachement n’a pas eu de conséquences aussi graves et d’une portée aussi générale que celle du harnachement de trait. L’étude en est cependant fort intéressante, apporte nombre d’idées neuves, souvent importantes, et éclaire plus d’un passage des historiens anciens.

Le cheval a été utilisé comme monture beaucoup plus tôt qu’on ne pourrait croire : il apparaît comme tel, en Mésopotamie, dès le IVe millénaire. Le harnachement, bien entendu, était fort élémentaire (mors de bridon et rênes). Mais il se passa bien des siècles avant que le cavalier se sentit assez ferme pour oser se servir de cheval à la guerre : ce n’est guère qu’à la fin du IIe millénaire qu’apparaissent tes premières figurations de cavaliers armés et au IXe siècle seulement que la cavalerie, en Assyrie, joue un rôle, encore bien effacé, dans la bataille. Peu à peu, elle se développe et en Assyrie et en Perse, puis en Grèce et en Italie, et, longtemps après, en Europe occidentale.

Mais tous ces cavaliers montaient sans selle proprement dite et sans étriers. Ils n’avaient donc pas l’assiette suffisante pour supporter un choc violent ; par conséquent, ils ne pouvaient pratiquer ta charge proprement dite et toute leur tactique consistait à s’escrimer de la lance ou à lancer le javelot ou les flèches, sons venir jamais au contact.

C’est en Chine qu’apparaissent pour la première fois la selle d’abord, au VIe siècle, de notre ère, puis, au VIIe, les étriers. Ces inventions passent dans le Turkestan, puis dans l’Inde, et, peut-être apportées par les Arabes, sont adoptées par l’Europe occidentale au IXe siècle, en même temps que le fer à clous. Au bout de trois siècles seulement, semble-t-il, on s’avise qu’elles permettent une nouvelle tactique : le cavalier, bien emboîté dans sa selle, solidement appuyé sur les étriers, peut désormais, la lance sous le bras, se précipiter sur l’ennemi et user du poids et de la vitesse de son cheval pour le choc : c’est la charge véritable.

Cette tactique nouvelle dure jusqu’au XVIe siècle, où le prestige des armes à feu, joint à quelques autres circonstances, la fait abandonner pour le « caracol », tactique dans laquelle la cavalerie n’use plus que du pistolet. Malgré les efforts de quelques grands capitaines, ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que l’on revient à la pratique de la charge. Mais au XIXe siècle les progrès constants des armes à feu réduisent de plus en plus le rôle de la cavalerie sur le champ de bataille, où l’auteur juge qu’elle pourra encore faire office d’infanterie montée. Le cheval de bataille a vécu.


Cette analyse sommaire est, en outre, incomplète : j’ai omis tout ce qui concerne l’Inde, l’Extrême-Orient, l’Amérique, l’équitation féminine. J’ai omis, surtout, un certain nombre de détails spécialement intéressants et notamment les passages où l’auteur explique maint endroit des auteurs anciens, rectifiant au passage de vieilles et tenaces erreurs : sur les prétendues charges de la cavalerie d’Alexandre ou des cataphractaires sarmates, sassanides ou romains.

Il faut signaler aussi l’explication relative aux cavaliers numides, qui montaient « sans frein ». Or, en effet, ils n’avaient pas de mors, ni de frein ordinaire, mais ils entouraient l’encolure du cheval d’une courroie qui servait de frein. Et cette méthode, réinventée par hasard au camp de Vincennes en 1885, donna des résultats satisfaisants. Voilà un curieux mystère définitivement éclairci.

A noter encore la date attribuée à la tapisserie de Bayeux : d’après l’examen des armes et du harnachement, il faudrait en placer l’exécution non pas au XIe, mais au XIIe siècle.

Ces quelques exemples indiquent, dans une certaine mesure, l’intérêt de l’ouvrage ; ils montrent aussi l’excellence de la méthode suivie, méthode à la fois simple, et scientifique en ce qu’elle consiste dans la collation, l’examen, la confrontation d’un nombre considérable de monuments antiques et de ce qui reste des historiens grecs et romains.

A peine peut-on, semble-t-il, relever quelques rares omissions. J’aurais souhaité que l’auteur remarquât la selle des cavaliers figurés sur le mausolée de Saint-Rémy-de-Provence et aussi l’objet considéré comme selle sur l’un des trophées de l’arc d’Orange. Il eût été bon d’indiquer que la date du trophée d’Adam-Clissi (fig. 251) et son attribution à Trajan est contestée (avec raison). Je ne crois pas non plus qu’on puisse taxer d’inexactitude les figurations des monuments grecs (p. 203), dont certains détails, omis par le sculpteur, étaient vraisemblablement indiqués par la peinture.

Mais ce sont là de petites chicanes. Peut-être doit-on regretter davantage l’absence de bibliographie. Assurément, jamais le rôle du cheval dans l’Antiquité n’avait été l’objet d’une enquête aussi complète et aussi pénétrante. Cependant, il existait déjà des études intéressantes et dignes d’attention. Pour n’en citer qu’un exemple, il suffit de nommer Helbig pour se rappeler ses importants travaux sur les hippeis athéniens et sur les équités romains. M. Lefebvre des Noëttes y eût trouvé l’emploi d’une méthode analogue à la sienne et des résultats concordants, mais, sur certains points, plus complets ou du moins plus précis.

C’est, du reste, une remarque très digne d’intérêt que quand M. Lefebvre des Noëttes se rencontre involontairement avec ses devanciers, c’est dans les cas où ils avaient vu juste, tandis que, quand il tes contredit, c’est toujours lui qui a raison.

Il est aisé de s’en rendre compte grâce à la méthode d’exposition non seulement très claire, mais de la plus scrupuleuse honnêteté. Pas de texte allégué qui ne soit cité, pas de monument invoqué dont l’image photographique ne soit placée sous les yeux du lecteur. Ces figures sont au nombre de cinq cents, auquel il faut ajouter quarante-six figures au trait, parfaitement exécutées, réparties dans le texte. C’est là l’attestation visible de la valeur de l’ouvrage et l’un de ses titres à figurer dans la bibliothèque de l’archéologue, du philologue, de l’historien. Un excellent index alphabétique complète heureusement l’ouvrage.


J’ajoute, enfin — je l’avais déjà dit pour le précédent ouvrage — que ce livre fait penser. D’une part, volontaire ou non, c’est un argument de premier ordre en faveur du « matérialisme historique ». D’autre part, on est confondu de voir combien de siècles l’Antiquité, si souvent ingénieuse, a attelé le cheval sans inventer le cellier d’épaules et l’a monté sans inventer les étriers. Il faut avouer que notre admiration pour elle en sort quelque peu diminuée. Elle a heureusement d’autres titres à notre estime.

Le premier ouvrage du commandant Lefebvre des Noëttes est déjà classique. Le second ne tardera pas à l’être et nul historien, désormais. ne saurait être excusé d’en ignorer les conclusions.


PAUL COUISSIN.


Marseille, château Borély.



Notes[modifier]

  1. Elles ne le sont cependant pas partout. J’en ai vraiment cherché mention dans quelques ouvrages allemands, par exemple dans Kromayer et Veith, Heerwessen und Kriegsführung der Griecher und Romer, 1929.
  2. Lefebvre des Noëttes, La force motrice animale à travers les âges, Paris, Berger-Levrault», 1924, in-8°, 132 p., 127 fig.
  3. Id., L’attelage ; le cheval de selle à travers les âges. Contribution à l’histoire de l’esclavage. Préface de Jérôme Carcopino. Paris, A. Picard, 1931, 2 vol. in-8° écu, l’un de texte (VII-312 p.), l’autre de planches (500 fig.) ; prix : 60 fr.
  4. Revues des Études anciennes, t. XXX, 1928, p. 224-226.