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Le Cheval sauvage/13

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H. Lecène et H. Oudin (p. 87-92).
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XIII

Les Comanches


Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent qu’au bout d’un quart d’heure. Alors, à mon grand étonnement, je vis un grand nombre de chevaux sans cavaliers dans la prairie. C’était apparemment un troupeau de mustangs, arrivés là pendant l’obscurité. Quant aux Indiens, ils n’étaient plus là. Je voulus chercher mon compagnon pour lui faire part de ce qui se passait, lorsqu’en me levant je constatai qu’il était à côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, et n’ayant rien découvert, il était revenu se convaincre si les Mexicains n’avaient pas bougé.

— Ohé ! s’écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur les chevaux. En voici bien d’une autre : un troupeau de mustangs ! Les Mexicains ne les ont donc pas vus ? Très drôle, très drôle, par Belzé…

Son exclamation fut interrompue par un vacarme qui partit tout à coup de l’endroit où étaient postés les Mexicains. Nous les vîmes, un instant après, sauter tous en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes d’abord qu’ils avaient aperçu les chevaux sauvages et que cette découverte avait provoqué leur brusque départ. Mais nous reconnûmes bientôt que c’étaient nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car ils accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant des cris sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs mousquets. Nous eûmes un moment quelque peine à comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un regard d’inspection nous fournit aussitôt la solution de l’énigme. La lune était montée dans le ciel vers son point culminant, et les ombres projetées par la colline s’étaient graduellement raccourcies. Tandis que nous considérions les mustangs, nous avions commis l’imprudence de nous lever, et nos propres ombres s’étaient profilées sur la prairie sous les yeux de nos ennemis. Ceux-ci n’avaient eu qu’à lever la tête pour voir où nous étions.

Nous nous agenouillâmes à l’instant sur les broussailles et nous saisîmes nos fusils. En ce moment un nuage passa sur la lune et déroba la plaine à nos regards. Mais nous n’eûmes pas longtemps à attendre pour être tirés d’incertitude. Des hurlements épouvantables ébranlèrent tous les échos. On eût dit des vociférations démoniaques jaillissant du fond des enfers. Il n’y avait pas à s’y méprendre : ceux qui poussaient ces affreux rugissements étaient des Indiens.

— C’est le cri de guerre des Comanches ! dit Garey. Hourra ! Les Indiens sont tombés sur les Mexicains !

Au milieu des clameurs, nous entendions les pas rapides des chevaux faisant trembler sous eux la plaine. Tout à coup la lune se dégagea des nuages. Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun d’eux se dressait le buste nu d’un Indien dont les tatouages offraient un aspect d’horreur. Les Mexicains ne pouvaient soutenir l’attaque ; à peine eurent-ils le temps de décharger leurs mousquets. Aucun d’eux ne s’occupa de recharger son arme. La plupart la jetaient aussitôt après avoir tiré et fuyaient alors en désordre. Toute la troupe tourna le dos aux Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du rocher. Les Indiens poursuivaient les fuyards sans perdre de vitesse et en les accablant de sinistres imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes vers l’autre bord du plateau. Les deux partis couraient par petits groupes. Il n’y avait pas deux cents pas de distance entre le premier rang des Peaux-Rouges et le dernier des Mexicains. Les sauvages ne cessaient de pousser leur cri de guerre, tandis que les autres galopaient dans le plus profond silence. Tout à coup un cri d’effroi partit de la troupe des Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. En même temps nous les vîmes faire halte.

Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous demeura pas longtemps inconnu. À trois cents pas environ des Mexicains, s’avançait vers eux au galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de leurs chevaux nous apprirent bientôt quels étaient les nouveaux arrivants. D’ailleurs, leurs cris, qui ne ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à cet égard.

Ahead ! ahead ! [1] répétaient-ils en éperonnant leurs montures.

— Hourra ! hourra ! s’écria Garey de toutes ses forces. Ce sont vos hommes, capitaine.

Les Mexicains effrayés, à l’aspect de ces nouveaux ennemis sur lesquels ils ne comptaient pas, restaient indécis. Ils crurent d’abord qu’ils avaient affaire à une seconde bande de Peaux-Rouges ; mais une volée de balles leur prouva que leurs adversaires étaient des soldats disciplinés ; et, tournant bride à gauche, ils s’enfuirent dans la prairie.

Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent une direction de biais. Nos hommes, qui pendant ce temps s’étaient rapprochés, imitèrent de leur côté cette manœuvre. Un instant après, ils étaient aux prises avec les sauvages.

La lune, qui ne projetait plus qu’une clarté mourante, s’ensevelit tout à coup dans les nuages. Garey et moi nous ne vîmes donc rien du combat ; mais nous entendions le choc des combattants, le cri de guerre des Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, la fusillade, les décharges successives des révolvers, le cliquetis des sabres et des lances, les hennissements des chevaux, les lamentations des blessés. Nos angoisses ne durèrent pas plus d’un quart d’heure. Au bout de ce temps, le combat cessa. Quand la lune reparut, tout était retombé dans le silence. Sur la prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des chevaux. Au loin, vers le sud, fuyaient les Mexicains. Un hourra triomphal nous annonça que la victoire était restée aux nôtres.

— Bill, es-tu là ? cria tout à coup une voix que nous reconnûmes.

— Me voici ! répondit Garey.

— Eh bien, que t’en semble ? Les Indiens ont reçu leur tripotée, quant aux Mexicains, ils ont mieux aimé ne pas l’attendre et ils ont détalé, les lâches.

C’était Ruben qui parlait.

L’engagement avait été même moins long que nous ne l’avions supposé. Des deux côtés l’impétuosité de l’attaque avait été telle que personne n’avait rechargé son arme après le premier coup de feu. Le cri de guerre des Indiens devait avoir semé l’épouvante parmi les Mexicains, car le sol était jonché de leurs mousquets et de leurs lances.

Mais, quoique de courte durée, le combat avait causé des pertes sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. Huit des premiers, seize des derniers avaient succombé ; malheureusement mes hommes ne s’en étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d’entre eux, atteints par les lances des Comanches, étaient tombés morts. Une douzaine environ avaient été plus ou moins grièvement blessés par les fusils des sauvages.

Les Indiens, comme l’avait fort bien reconnu Garey à leur cri de guerre, étaient en effet des Comanches, qui avaient dessein de piller une ville mexicaine de l’autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles de ma garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les cavaliers mexicains, dont les chevaux harnachés d’argent, les uniformes et les couvertures de drap fin, les guêtres garnies de boutons d’argent et les mousquets avaient excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui s’étaient décidés à les surprendre. Nous apprîmes tous ces détails d’un de leurs guerriers qui était tombé blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le fit reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu indienne, à laquelle il s’était associé pour échapper au supplice que ces sauvages infligent à leurs prisonniers.

Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il avait rapporté sommairement à mon lieutenant ce qui était arrivé et le danger que je courais. Dix minutes après, une cinquantaine de mes hommes étaient partis, sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction de la colline. S’ils n’étaient pas arrivés à temps, les Indiens nous auraient probablement débarrassés des Mexicains ; mais, dans ce cas, nous aurions perdu nos chevaux.

Nous opérâmes notre descente à l’aide du lasso, et quand nous eûmes rejoint Ruben et que nous nous fûmes embrassés d’une étreinte vraiment fraternelle, nous remontâmes en selle. Moins d’une heure après, je prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse avec mes deux compagnons d’aventures, et nos émotions n’étaient plus que des souvenirs.

C’est ainsi que j’entrai en possession du Cheval blanc, le plus beau mustang qui, de mémoire d’homme, ait foulé la pampa mexicaine.



  1. En avant ! En avant ! — Interjection qui n’est employée que par les Américains des États-Unis.