Le Chevalier à la charrette/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

XIII


Quand Lancelot fut désarmé et qu’il eut lavé son visage et son cou, le roi Baudemagu le prit par le doigt et, suivi de tous les barons, il le mena dans les chambres de la reine. Et, du plus loin qu’il aperçut sa dame, Lancelot se mit à genoux.

— Dame, dit le roi, voici le chevalier qui vous a si chèrement achetée.

— Certes, sire, répondit-elle, s’il a fait quelque chose pour moi, il a perdu sa peine.

— Dame, murmura Lancelot, en quoi vous ai-je forfait ?

Mais, sans daigner répondre, elle se leva et passa dans une autre chambre, si bien que le roi Baudemagu ne put se tenir de lui dire :

— Dame, dame, le dernier service qu’il vous a rendu devrait vous faire oublier ses torts, s’il en a.

Lancelot accompagna sa dame de ses yeux et de son cœur, mais seul, hélas ! le cœur put franchir la porte. Pour le réconforter, le roi le mena dans la chambre où gisait Keu, toujours blessé ; puis il s’éloigna pour les laisser causer en liberté.

— Bienvenu soit le sire des chevaliers, s’écria le sénéchal, qui a achevé ce que j’avais follement entrepris !

Lancelot lui raconta comment la reine l’avait maltraité en présence du roi et de tous les barons.

— Tels sont guerredons de femme, dit Keu. Et pourtant quelles larmes elle a versées quand Méléagant l’a emmenée ! Dès la première nuit, il voulait coucher auprès d’elle, mais elle lui dit qu’elle n’y consentirait jamais tant qu’il ne l’aurait pas épousée. Et quand le roi vint à notre rencontre, elle se jeta aux pieds de son palefroi en pleurant et criant ; mais il la releva et lui promit bonne et douce prison, et jamais, depuis lors, il n’a permis que son fils eût madame sous sa garde. Méléagant la réclamait toutefois à cor et à cris, si bien que je n’ai pu m’empêcher de lui dire, un jour, que ce serait trop grand dommage, si elle passait du plus prud’homme du monde à un mauvais garçon. Pour se venger, il a fait mettre traîtreusement sur mes plaies, au lieu des emplâtres propres à les guérir, des onguents qui les ont envenimées.

Quand ils eurent assez causé, Lancelot déclara qu’il était résolu de partir le lendemain en quête de monseigneur Gauvain. Dès l’aube, il se mit en route ; mais, comme il approchait du pont Sous l’Eau, les gens du pays s’emparèrent de lui par surprise, croyant bien faire. Et tandis qu’ils le ramenaient à la cour, les pieds liés sous le ventre de son cheval, la nouvelle y arriva qu’il avait été tué. Lorsqu’elle apprit cela, la reine tomba pâmée : « C’est moi qui lui ai donné le coup mortel, pensait-elle : lorsque j’ai refusé de lui parler, ne lui ai-je pas ôté le cœur et la vie ensemble ? Ha ! que ne l’ai-je tenu dans mes bras encore une fois ! » Elle se mit au lit, et le conte dit qu’elle demeura trois jours et trois nuits sans boire ni manger : le bruit courut qu’elle était morte.

La nouvelle en vint à Lancelot, de sorte qu’il prit sa propre vie en dépit : peu s’en fallut qu’il ne s’occît. Heureusement le roi s’était hâté de chevaucher à sa rencontre pour le faire délivrer : il lui conta la grande douleur que la reine avait soufferte lorsqu’elle l’avait cru tué ; en apprenant cela Lancelot eût volé, tant le bonheur le faisait léger. Et, lorsqu’elle sut qu’il était sain et sauf, la reine à son tour fut heureuse au point qu’elle se trouva guérie sur-le-champ.

Dès qu’il fut arrivé au château, le roi Baudemagu conduisit Lancelot dans sa chambre et, cette fois, elle n’eut garde de lui refuser ses yeux ! Le roi s’assit avec eux un moment, puis, comme il était sage, il annonça bientôt qu’il allait voir comment se portait Keu le sénéchal.

Alors ils causèrent bien tendrement ; amour ne les laissa point manquer de sujets. Et quand Lancelot vit qu’il ne disait rien qui ne plût :

— Dame, murmura-t-il, pourquoi l’autre jour refusâtes-vous de me parler ?

— N’êtes-vous point parti de la grande cour de Logres sans mon congé quand vous vous mîtes en quête de mon neveu Gauvain enlevé par Karadoc de la Tour Douloureuse ? Mais il y a pis : montrez-moi votre anneau.

— Dame, dit-il, le voici.

— Vous en avez menti, ce n’est pas le mien !

Et elle lui fit voir celui qu’elle avait au doigt ; puis elle lui conta comment la laide demoiselle le lui avait rapporté, et il connut que Morgane la déloyale l’avait déçu. Aussitôt il jeta la bague par la fenêtre le plus loin qu’il put, et à son tour il narra l’aventure de son rêve et de sa rançon, de façon que la reine lui pardonna tout.

— Ah ! dame, dit-il, si c’était possible, ne voudriez-vous pas que je vinsse vous parler cette nuit ? Il y a si longtemps que cela ne m’est arrivé !

Elle lui montra la fenêtre, mais de l’œil, non pas du doigt.

— Beau doux ami, venez là quand tout sera endormi. Jusqu’à demain, si cela vous plaît, j’y serai pour l’amour de vous. Gardez que nul ne vous voie !