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Le Chevalier Des Touches/II

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Alphonse Lemerre (p. 31-44).



II


Hélène et Pâris.



Le chevalier Des Touches ! s’écrièrent les deux demoiselles de Touffedelys avec un accord si parfait d’intonation qu’on aurait dit qu’elles n’avaient qu’une voix à elles deux.

Le chevalier Des Touches ! fit M. de Fierdrap à son tour, en décroisant ses jambes, comme un homme surpris. Ma foi ! si tu l’as vu, l’abbé, c’est un revenant vrai, celui-là ! et qui n’a rien de commun avec nous, qui ne sommes que des émigrés revenus…

— Sans revenus ! interrompit gaiement l’abbé, jouant sur le mot.

— Seulement, tu vas me forcer, continua le baron, à partager les idées de mademoiselle Sainte sur les fantômes, car ce Des Touches, le chevalier Des Touches de Langotière, qu’à Londres, après son enlèvement par les Douze, nous appelions en plaisantant la Belle Hélène, est mort parfaitement, quelques années plus tard, des suites d’un coup d’épée dans le foie, à Édimbourg.

— Je le croyais comme toi, Fierdrap ! mais il faut décompter ! répondit l’abbé de Percy, qui regardait circulairement ces trois dames, figées par ce nom de Des Touches, l’un des héros de leur jeunesse ; oui, je croyais qu’il était mort… Eh ! qui ne l’aurait cru depuis tant d’années que le silence avait succédé au bruit de son enlèvement et de son duel ? Mais, que veux-tu ? je n’ai pas la berlue, et je viens de le voir sur la place des Capucins, et même de l’entendre, car il m’a parlé !

— Pourquoi donc, en ce cas, ne l’as-tu pas amené avec toi, l’abbé ? dit en riant l’incorrigible baron de Fierdrap, qui s’obstinait à penser que son ami Percy jouait la comédie pour épouvanter mademoiselle Sainte. Nous lui aurions offert une tasse de thé, comme à un ancien compagnon d’infortune, et nous nous serions régalés de son histoire, qui doit être curieuse, si c’est l’histoire d’un ressuscité ?

— Curieuse et triste, à en juger par ce que j’ai vu, dit l’abbé, qui ne se laissait pas entamer par le ton narquois de son ami, le baron, mais en attendant qu’il te la raconte lui-même, fais-moi donc, mon cher, le plaisir d’écouter la mienne !

Mesdemoiselles de Touffedelys étaient plus que jamais suspendues aux lèvres de l’abbé, et mademoiselle de Percy avait laissé tomber sa tapisserie sur ses genoux et continuait de fixer son frère avec une attention concentrée.

— J’ai dîné aujourd’hui, dit l’abbé toujours debout, chez notre vieil ami de Vaucelles avec Sortôville et le chevalier du Rifus, lesquels, après le dîner, se sont campés, selon leur usage des vendredis, à leur whist de fondation, et même ont voulu me garder, moitié pour épargner à du Rifus l’ennui de faire le mort, qu’il fait très-mal avec ses distractions perpétuelles, et moitié pour moi, à cause de la pluie. Mais comme mon bougran ne craint pas plus l’eau que les plumes d’une sarcelle, ils ont chanté tout ce qu’ils ont voulu et je m’en suis allé malgré le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit. Or, de la rue de Poterie à la rue Siquet, je n’ai rencontré âme qui vive, si ce n’est pourtant le perruquier Chélus, ce maître ivrogne qui marchait en dessinant des tire-bouchons sous la pluie et qui m’a grasseyé, en passant, le bonsoir d’une voix barbouillée ; mais, au sortir de la rue Siquet et quand j’ai tourné le coin de la place, ramassé sous mon parapluie pour éviter le vent qui me fouettait l’averse au nez, j’ai tout à coup senti une main qui m’a saisi le bras avec violence, et je t’assure, Fierdrap, que cette main-là avait quelque chose de très-corporel, et j’ai vu à deux pouces de ma figure et dans le rayon de ma lanterne, car presque tous les réverbères de la place étaient éteints, un visage…, est-ce croyable ? sur mon âme, plus laid que le mien ! un visage dévasté, barbu, blanchi, aux yeux étincelants et hagards, lequel m’a crié d’une voix rauque et amère : « Je suis le chevalier Des Touches ; n’est-ce pas que ce sont des ingrats ? »

— Mère de douleur ! s’écria mademoiselle Sainte, devenue blême. Êtes-vous bien sûr qu’il était vivant ?…

— Sûr, répondit l’abbé, comme je suis sûr que vous vivez, mademoiselle ! Voyez plutôt ! ajouta-t-il en relevant la manche de son habit, j’ai encore au poignet la marque de cette main frénétique et brûlante, qui m’a lâché après m’avoir étreint ! Oui, c’était notre belle Hélène, Fierdrap ! mais dans quel état de changement, de vieillesse, de démence ! C’était le chevalier Des Touches, comme il le disait. Je l’ai bien reconnu à travers les haillons du temps et de la misère ! J’allais lui parler, l’interroger… quand, d’un souffle, il a éteint la lanterne à la lueur de laquelle je le regardais, saisi d’un étonnement douloureux, et il a comme fondu dans la pluie, la rafale et l’obscurité !

— Et alors ?… dit M. de Fierdrap, devenu pensif.

— Mais cela a été tout ! fit l’abbé ; — et il s’assit dans le fauteuil qui lui tendait les bras. — Je n’ai plus rien vu, rien entendu, et je m’en suis venu jusqu’ici dans une espèce d’horreur de cette apparition étrange. Je ne me rappelle pas avoir éprouvé rien de pareil depuis le jour où, en Sorbonne, je fis gageure d’aller tranquillement planter un clou, à minuit, sur la tombe d’un de nos confrères, enterré de la veille, et qu’en me relevant de cette tombe, où je m’étais agenouillé pour mieux enfoncer mon clou, je me sentis pris par ma soutane…

— Jésus ! firent les deux Touffedelys par le même procédé de voix et d’émotion jumelles.

— C’était toi qui l’avais clouée ! dit le baron de Fierdrap. Je connais l’histoire ! Si ton revenant de ce soir ressemble à l’autre…

— Fierdrap, tu plaisantes trop maintenant ! dit le majestueux chanoine, avec un ton qui rendit toute autre plaisanterie impossible.

— Ah ! si tu le prends ainsi, l’abbé, je redeviens sérieux comme un chat qui boit du vinaigre… et du vinaigre versé par toi ! Mais, voyons, raisonnons, tâchons de voir clair, malgré ta lanterne soufflée… Pourquoi Des Touches serait-il à Valognes, par cette nuit, sous cette apparence misérable ?…

— Il doit être fou, dit froidement M. de Percy, parlant sa pensée comme s’il avait été seul… Il est certain qu’il m’a produit l’effet d’un insensé, échappé de quelque hôpital… Il était affreux !

Ils ont une manière, dit profondément M. de Fierdrap, de récompenser les services, qui pourrait bien faire devenir fous leurs serviteurs.

— Oui, dit l’abbé, suivant la pensée de son ami ; nous sommes entre nous, et nous les aimons assez pour pouvoir nous en plaindre. Ils ressemblent aux Stuarts, et ils finiront comme eux ! Ils en ont la légèreté de cœur et l’ingratitude. Quand le malheureux que je viens de voir m’a parlé d’ingrats, il n’avait pas besoin de les nommer. Je l’avais reconnu et je le comprenais !

Ici, il y eut un moment de silence. Ces demoiselles de Touffedelys ne soufflaient mot d’émotion et de stupéfaction, ou peut-être d’absence de pensée. Mais le royalisme de mademoiselle de Percy, qui avait (disait-elle) la religion de la royauté, jeta un cri, qui fut comme une protestation contre les dures paroles de l’abbé.

— Ah ! mon frère ! dit-elle avec un accent de reproche.

— Royaliste quand même ! héroïne quand même ! C’est bien vous, ma sœur ! dit l’abbé en tournant sa tête blanche vers elle. Vous portez donc toujours vos caleçons de velours rayé et vos grosses bottes de gendarme, et vous montez toujours à califourchon votre pouliche pour le compte de la maison de Bourbon ?…

Mademoiselle de Percy avait été une des amazones de la Chouannerie. Elle avait plus d’une fois, sous des vêtements d’homme, servi d’officier d’ordonnance ou de courrier aux différents chefs qui avaient insurgé le Maine et voulu armer le Cotentin. Espèce de chevalier d’Éon, mais qui n’avait rien d’apocryphe, elle avait, disait-on, fait le coup de feu du buisson avec une intrépidité qui eût été l’honneur d’un homme. Bien loin que sa beauté ou la délicatesse de ses formes pût jamais révéler son sexe, sa laideur avait pu même quelquefois effrayer l’ennemi.

— Je ne suis plus qu’une vieille fille, inutile maintenant, dit-elle en répondant avec une mélancolie qui n’était pas sans grâce à la plaisanterie de son frère, et je n’ai pas même un pauvre petit bout de neveu dans les Pages à qui je puisse léguer la carabine de sa tante ; mais je mourrai comme j’ai vécu, fidèle à nos maîtres et ne pouvant rien entendre contre eux.

— Tu vaux mieux qu’eux et que nous, Percy ! dit l’abbé qui admirait ce dévouement, mais qui ne le partageait plus. Il appelait toujours sa sœur par son nom de Percy, comme si elle avait été un homme, et il y avait dans cette habitude de langage un hommage de respect que méritait cette vieille lionne de sœur !

L’éloge de l’abbé fut comme un boute-selle pour l’amazone de la Chouannerie… L’agitation n’était jamais bien loin, d’ailleurs, de cette nature sanguine, perpétuellement ivre d’activité sans but, depuis que les guerres étaient finies. Elle repoussa impétueusement sur le guéridon, qui supportait la lampe, le canevas de cette tapisserie dans laquelle elle clouait les impatiences de son âme, depuis qu’elle ne clouait plus les hérons et les butors, tués par elle à la chasse, sur la grande porte des manoirs ; et se levant bruyamment de sa bergère, elle se mit à marcher dans le salon, malgré ses gouttes, l’œil enflammé et les mains derrière le dos, comme un homme :

— Le chevalier Des Touches à Valognes ! dit-elle comme se parlant à elle-même, bien plus qu’à ceux qui étaient là. Et, par la mort-Dieu ! pourquoi pas ? ajouta-t-elle, car elle avait rapporté des vieilles guerres, au clair de lune, des jurons et des mots énergiques qu’elle ne disait pas d’ordinaire, mais qui revenaient à ses lèvres quand quelque passion la reprenait, comme des oiseaux sauvages et effrontés reviennent à quelque ancien perchoir abandonné depuis longtemps. Après tout, ce n’est pas impossible ! Un homme qui a fait la guerre des Chouans et qui n’y est pas resté, a la vie dure. Au lieu de débarquer à Granville, il aura pris terre à Portbail ou au havre de Carteret, et il aura passé par Valognes pour retourner dans son pays ; car il est, je crois, du côté d’Avranches. Mais, mon frère, continua-t-elle, en s’arrêtant devant lui, comme si elle avait été encore dans ces grosses bottes dont il venait de lui parler et qu’elle eût eu sur la tête, au lieu de son baril de soie orange et violet, le tricorne qu’elle avait porté dans sa jeunesse sur ses cheveux en catogan ; mais, mon frère, si vous êtes sûr que ce fût lui, le chevalier Des Touches, pourquoi l’avoir laissé vous quitter si vite et ne l’avoir pas contraint, du moins, à vous parler ?

— Suivi ! parlé ! répondit gaiement l’abbé au ton sérieux et passionné de mademoiselle de Percy ; mais on ne suit pas un coup de vent quand il passe, et on ne parle pas à un homme qui, comme un farfadet, pst ! pst ! est déjà bien loin quand on commence à le reconnaître, et tout cela par le temps qu’il fait, mademoiselle ma sœur !

— Oh ! vous avez toujours été un peu damoiseau, l’abbé ! reprit ce singulier gendarme en cottes bouffantes, qui n’avait, lui, jamais été une demoiselle. Moi, j’aurais suivi le chevalier. Pauvre chevalier ! continua-t-elle en marchant toujours. Il ne se doute guère que vous autres, les Touffedelys, vous n’avez plus votre château de Touffedelys, notre ancien quartier général, et que vous êtes devenues des dames de Valognes, chez qui un de ses sauveurs est maintenant réduit à venir faire de la tapisserie tous les soirs !

— Que dites-vous donc là, mademoiselle de Percy ?… fit le baron de Fierdrap, retirant son nez littéralement enseveli au fond de la boîte de fer-blanc, dans laquelle il enfermait son Tea-Pocket, comme il l’appelait ; et il le tourna, ce nez frémissant et curieux, vers mademoiselle de Percy, qui marchait toujours d’une encoignure à l’autre du salon, avec le va-et-vient de quelque formidable pendule en vibration !

— Ah ! bien oui ! tu ne sais pas cela, toi, Fierdrap ! reprit l’abbé ; mais, ma sœur, que tu vois là, dans la splendeur de tous ses falbalas, est un des sauveurs de Des Touches, ni plus ni moins, mon cher ! Elle a fait partie, pendant que nous chassions le renard en Angleterre, de la fameuse expédition des Douze, qui nous parut si incroyablement héroïque, quand Sainte-Suzanne nous la raconta un soir chez mon cousin, le duc de Northumberland. Te le rappelles-tu ? Sainte-Suzanne ne nous dit pas que ma sœur fût un de ces braves. Il ne le savait pas, et je ne l’ai su, moi, que depuis mon retour de l’émigration. Elle avait si bien caché son sexe, ou ces messieurs furent si discrets, qu’elle fut prise pour un de ces gentilshommes qui ne se connaissaient pas tous les uns les autres, mais qui s’appelaient également tous, les uns pour les autres, « Cocarde blanche ! » Aurais-tu jamais cru que l’un des Pâris de notre belle Hélène fût… ma sœur ?…

— Vraiment ! dit M. de Fierdrap, qui ne prit pas garde au geste comique et théâtral de l’abbé de Percy, en disant ces dernières paroles. Les yeux gris-fauve du baron se mirent à jeter des étincelles comme la pierre à fusil, dont ils avaient la nuance, quand elle tombe dans le bassinet. Vraiment ! répéta-t-il, mademoiselle ! vous faisiez partie de la fameuse expédition des Douze ? Alors permettez-moi de baiser votre vaillante main, car, sur ma parole de gentilhomme, voilà ce que je ne savais pas !

Et il se leva, alla rejoindre au beau milieu du salon mademoiselle de Percy, qu’il prit par la main, une main un peu forte et si virginale que la vieillesse ne l’avait pas blanchie, et il la lui baisa avec un sentiment si chevaleresque qu’il en aurait été tout idéalisé aux yeux d’un poète, cet antique pêcheur à la ligne, avec sa mise hétéroclite et son nez jaspé !

Elle la lui avait donnée comme une reine et quand il eut fait retentir son hommage, un hommage militaire, car le baiser du vieil enthousiaste fit presque le bruit d’un coup de pistolet, ils s’adressèrent mutuellement une de ces solennelles révérences comme la tradition nous rapporte qu’on en faisait une, avant de danser le menuet.

— Ma sœur de Percy, dit l’abbé, puisque l’apparition de Des Touches, dont nous aurons sans doute des nouvelles demain, nous fait tisonner dans son histoire, au coin du feu, ici, ce soir, pourquoi ne la raconteriez-vous pas à Fierdrap, qui ne l’a jamais sue que de bric et de broc, comme nous disons en Normandie, par la très-bonne raison qu’il ne l’a jamais entendue que dans les versions infidèles et changeantes de l’émigration ?

— Je le veux bien, mon frère, dit mademoiselle de Percy, qui rougit de plaisir à la demande de l’abbé, si cela pouvait s’appeler rougir que de passer de la nuance qu’elle avait à une nuance plus foncée ; mais il est neuf heures sonnées à la pendule et mademoiselle Aimée va bientôt venir : c’est son heure. Or, voilà l’embarras ; comment raconter devant elle l’enlèvement de Des Touches où périt son fiancé d’une manière si étrange et si fatale ? Elle a beau être sourde et préoccupée, la malheureuse fille ! il y a des jours où le rideau tendu par la douleur entre elle et le monde est moins épais et laisse passer les bruits et la parole, et c’est peut-être un de ces jours-là qu’aujourd’hui !

— Si l’air est très-fin, dit mademoiselle Ursule de Touffedelys, qui faisait la médecine des pauvres et qui avait des explications à elle pour expliquer une irrégularité organique à laquelle les médecins ne comprenaient rien, si l’air est très-fin, vous pouvez être bien tranquille, elle n’entendra pas une syllabe de tout ce que vous nous direz !

— Et il est très-fin, dit l’abbé, en passant ses mains le long de ses jambes, car je sens une vraie tempête de vents coulis sur mes bas de soie. Quand donc ferez-vous descendre votre paravent dans le salon, mesdemoiselles ?

— Eh bien, dit le baron de Fierdrap, suivant son idée, ne commençons que quand elle sera venue, afin de n’avoir pas à nous interrompre… Et, précisément, la pendule se mit à marquer le quart après neuf heures avec un bruit sec…

Cette pendule était un Bacchus d’or moulu, vêtu de sa peau de tigre, qui, debout, tenait sur son genou divin, ni plus ni moins qu’un simple tonnelier de la terre, un tonneau, dont le fond était le cadran où l’on voyait les heures, et dont le balancier figurait une grappe de raisin, picorée d’abeilles. Sur le soc enguirlandé de pampres et de lierres, à trois pas du dieu aux courts cheveux bouclés, il y avait un thyrse renversé, une amphore et une coupe… Drôle de pendule chez de vieilles filles, qui ne buvaient guère que du lait et de l’eau et qui se souciaient moins que l’abbé de mythologie !

Or, presque au même instant, la sonnette de la porte répondit au tac de la pendule, en tintant avec son bruit aigrelet au fond du corridor qui conduisait à la rue :

— La voici ! Nous n’avons pas eu longtemps à l’attendre, ajouta le baron.

Et celle qu’ils nommaient mademoiselle Aimée, et qui allait décider de leur soirée, ouvrit la porte sans qu’on l’annonçât, et entra.