Le Chevalier Des Touches/IV

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Alphonse Lemerre (p. 62-102).



IV


Histoire des Douze.



Pendant que vous pêchiez des truites en Écosse, monsieur de Fierdrap, et que mon frère, ici présent, faisait voir, dans sa personne, la grave Sorbonne, en habit écarlate, chassant le renard, à franc étrier, sur les domaines de notre gracieux cousin le duc de Northumberland, ces demoiselles de Touffedelys qui, en leur qualité de châtelaines, très-aimées des gens de leurs terres, avaient cru pouvoir se dispenser d’émigrer, ainsi que moi, la dernière d’une famille nombreuse et depuis longtemps déjà dispersée, nous nous occupions, de ce côté-ci de la Manche, à bien autre chose, je vous assure, qu’à filer nos quenouilles de lin, comme dit la vieille chanson bretonne. Les temps paisibles, où l’on ourlait des serviettes ouvrées, dans la salle à manger du château, n’étaient plus… Quand la France se mourait dans les guerres civiles, les rouets, l’honneur de la maison, devant lesquels nous avions vu, pendant notre enfance, nos mères et nos aïeules, assises comme des princesses des contes de Fées, les rouets dormaient, débandés et couverts de poussière, dans quelque coin du grenier silencieux. Pour parler à la manière des fileuses cotentinaises : nous avions un lanfois, plus dur à peigner. Il n’y avait plus de maison, plus de famille, plus de pauvres à vêtir, plus de paysannes à doter ; et la chemise rouge de mademoiselle de Corday était tout le trousseau en espérance qu’à des filles comme nous avait laissé la République !

« Or, à l’époque dont je vais vous parler, monsieur de Fierdrap, la grande guerre, ainsi que nous appelions la guerre de la Vendée, était malheureusement finie. Henri de la Rochejacquelein, qui avait compté sur l’appui des populations normandes et bretonnes, avait, un beau matin, paru sous les murs de Granville ; mais, défendu par la mer et ses rochers encore mieux que par les réquisitionnaires républicains, cet inaccessible perchoir aux mouettes avait tenu ferme, et de rage de ne pouvoir s’en rendre maître, la Rochejacquelein, à ce moment-là, dit-on, dégoûté de la vie, était allé briser son épée sur la porte de la ville, malgré le canon et la fusillade ; puis, il avait remmené ses Vendéens. Du reste, si, comme on l’avait cru d’abord, Granville n’avait pas fait de résistance, le sort de la guerre royaliste aurait-il été plus heureux ?… Nul des chefs normands (et je les ai tous très-bien connus), qui avaient dans notre Cotentin essayé d’organiser une chouannerie, à l’instar de celle de l’Anjou et du Maine, ne le pensait, même dans ce temps où l’inflammation des esprits rendait toute illusion facile. Pour le croire, ils jugeaient trop bien le paysan normand, qui se battrait comme un coq d’Irlande pour son fumier et dans sa basse-cour, mais à qui la Révolution, en vendant à vil prix les biens d’émigrés et les biens d’Église, avait précisément offert le morceau de terre pour lequel cette race, pillarde et conservatrice à la fois, a toujours combattu, depuis sa première apparition dans l’histoire. Vous n’êtes pas Normand pour des prunes, baron de Fierdrap, et vous savez, comme moi, par expérience, que le vieux sang des pirates du Nord se retrouve encore dans les veines des plus chétifs de nos paysans en sabots. Le général Télémaque, comme nous disions alors, c’est-à-dire, sous son vrai nom, le chevalier de Montressel, qui avait été chargé par M. de Frotté d’organiser la guerre dans cette partie du Cotentin, m’a souvent répété combien il avait été difficile de faire décrocher du manteau de la cheminée le fusil de ces paysans, chez qui l’amour du roi, la religion, le respect des nobles ne venaient que bien après l’amour de leur fait et le besoin d’avoir de quay sur la planque[1]. « Tous les sentiments de ces gens-là sont des intérêts », me disait, dans son dépit, le chevalier, qui n’était pas de Normandie. Et il ajoutait, M. de Montressel : « Si la chair de Bleu s’était vendue au prix du gibier, sur les marchés de Carentan ou de Valognes, pas de doute que mes lambins dégourdis n’en eussent bourré leurs carnassières, et ne nous eussent abattu, à tout coin de haie, des républicains, comme ils abattaient, dans les marais de Néhou, des canards sauvages et des sarcelles ! »

« Et si je reviens sur tout cela, monsieur de Fierdrap, quoique vous le sachiez aussi bien que moi, c’est que vous n’étiez plus là, vous, quand nous y étions, et que je me sens obligée, avant d’entrer dans mon histoire, de vous rappeler ce qui se passait en cette partie du Cotentin, vers la fin de 1799. Jamais, depuis la mort du roi et de la reine, et depuis que la guerre civile avait fait deux camps de la France, nous n’avions eu, nous autres royalistes, le courage sinon plus abattu, au moins plus navré… Le désastre de la Vendée, le massacre de Quiberon, la triste fin de la chouannerie du Maine, avaient été la mort de nos plus chères espérances, et si nous tenions encore, c’était pour l’honneur ; c’était comme pour justifier la vieille parole : « On va bien loin quand on est lassé ! » M. de Frotté, qui avait refusé de reconnaître le traité de la Mabilais, continuait de correspondre avec les princes. Des hommes dévoués passaient nuitamment la mer et allaient chercher en Angleterre, pour les rapporter à la côte de France, des dépêches et des instructions. Parmi eux, il en était un qui s’était distingué entre les plus intrépides par une audace, un sang-froid et une adresse incomparables : c’était le chevalier Des Touches.

» Je ne vous peindrai pas le chevalier… Vous le disiez, il n’y a qu’un instant, à mon frère, vous l’avez connu à Londres et vous l’y appeliez la belle Hélène, beaucoup pour son enlèvement, et un peu aussi pour sa beauté ; car il avait, si vous vous en souvenez, une beauté presque féminine, avec son teint blanc et ses beaux cheveux annelés, qui semblaient poudrés, tant ils étaient blonds ! Cette beauté, dont tout le monde parlait et dont j’ai vu des femmes jalouses, cette délicate figure d’ange de missel ne m’a jamais beaucoup charmée. J’ai souvent raillé sur leurs admirations enthousiastes mesdemoiselles de Touffedelys et bien d’autres jeunes filles de ce temps, qui regardaient le chevalier de Langotière comme un miracle, et l’auraient volontiers nommé la belle des belles, comme du temps de la Fronde on disait de la duchesse de Montbazon. Seulement, tout en raillant, je n’oubliais pas que cette mignonne beauté de fille à marier était doublée de l’âme d’un homme ; que sous cette peau fine, il y avait un cœur de chêne et des muscles comme des cordes à puits… Un jour, dans une foire, à Bricquebec, j’avais vu le chevalier traité de chouan avec insolence, sous une tente, faire tête à quatre vigoureux paysans, dont il tordit les pieds de frêne dans ses charmantes mains, comme si ç’avaient été des roseaux ! Je l’avais vu pris brutalement à la cravate par un brigadier de gendarmerie, taillé en Hercule, saisir le pouce de cet homme, entre ses petites dents, ces deux si jolis rangs de perles ! le couper net d’un seul coup et le souffler à la figure du brigadier, tout en s’échappant par un bond qui troua la foule ameutée autour d’eux ; et depuis ce jour-là, je l’avoue, la beauté de ce terrible coupeur de pouce m’avait paru moins efféminée ! Depuis ce jour-là aussi, j’avais appris à le connaître, au château de Touffedelys, où, comme je vous le disais, baron, nous avions notre quartier général le mieux caché et le plus sûr. Êtes-vous quelquefois allé à Touffedelys, monsieur de Fierdrap ?… Vos domaines, à vous, n’étaient pas de ce côté, et de ce pauvre château ruiné, il ne reste pas maintenant une seule pierre ! C’était un assez vaste manoir, autrefois crénelé, un débris de construction féodale, qui pouvait abriter une troupe nombreuse entre ses quatre tourelles, et dont les environs étaient couverts de ces grands bois, le vrai nid de toutes les chouanneries ! qui rappelaient par leur noirceur et les dédales de leurs clairières, ce fameux bois de Misdom où le premier des chouans, un Condé de broussailles, Jean Cottreau, avait toute sa vie combattu. Situé à peu de distance d’une côte solitaire, presque inabordable à cause des récifs, le château de Touffedelys semblait avoir été placé là, comme avec la main, en prévision de ces guerres de partisans à moitié éteintes et que nous essayions de rallumer ! Tout ce qui avait résolu de reprendre et de continuer cette malheureuse guerre interrompue, tout ce qui repoussait dans son âme d’oppressives pacifications, tout ce qui pensait que des combats de buisson et de haie pouvaient mieux réussir qu’une guerre de grande ligne, devenue d’ailleurs impossible, tous ceux enfin qui voulaient brûler une dernière cartouche contre la Fortune, l’ignoble et lâche Fortune ! et s’enterrer sous leur dernier coup de fusil, venaient, de toutes parts, se réunir et se concerter dans ce fidèle château de Touffedelys ! Les chefs de cette arrière-chouannerie, qui eut son dénoûment, hideusement tragique, à la mort de Frotté, massacré dans le fossé de Verneuil, y arrivaient sous toutes sortes de déguisements et, maintes fois, ils s’y abouchèrent avec les derniers survivants de la chouannerie du Maine écrasée. Afin de désorienter le soupçon, le château, qui n’avait plus que deux châtelaines, bien peu inquiétantes, à ce qu’il semblait, pour la République, était le refuge de quelques femmes de la contrée dont les pères, les maris et les frères avaient émigré, et qui n’ayant voulu ou pu les suivre, évitaient, en vivant à la campagne, au milieu des paysans chez lesquels un vieux respect pour leurs familles existait encore, ce qu’elles n’eussent pas évité dans les villes, le gouffre toujours béant des maisons d’arrêt.

Elles y vivaient le plus obscurément qu’elles pouvaient, cherchant à se faire oublier des représentants du peuple en mission, ces épouvantables inquisiteurs, mais cherchant à renouer les mailles du réseau, si souvent brisé, d’une insurrection à laquelle l’ensemble a trop manqué toujours. Ces femmes, dont voici quatre échantillons, monsieur de Fierdrap…

Et des ciseaux qu’elle tenait, mademoiselle de Percy indiqua les deux Touffedelys, mademoiselle Aimée, et enfin elle-même, en retournant la pointe de ses ciseaux vers les redoutables timbales de son corsage.

— Ces femmes étaient dans tout l’éclat de leur fraîcheur de Normandes et dans toute la romanesque ferveur des sentiments de leur jeunesse ; mais dressées au courage par les événements mortels de chaque jour, perpétuellement à quelques pieds de leurs têtes, et brûlant de ce royalisme qui n’existe plus, même dans vous autres hommes, qui avez pourtant si longtemps combattu et souffert pour la royauté, elles ne ressemblaient pas à ce qu’avaient été leurs mères au même âge et à ce que sont leurs filles ou leurs petites-filles aujourd’hui ! La vie du temps, les transes, le danger pour tout ce qu’elles aimaient avaient étendu une frémissante couche de bronze autour de leurs cœurs… Vous voyez bien Sainte de Touffedelys dans sa bergère, qui ne traverserait pas aujourd’hui la place des Capucins, à minuit, pour un empire, et sans se sentir de la mort dans les veines… eh bien, Sainte de Touffedelys (n’est-ce pas, Sainte ?) venait seule avec moi, la nuit, par les plus mauvais temps d’orage, porter sur cette côte isolée et dangereuse des dépêches au chevalier Des Touches, déguisé en pêcheur de congres et qui, dans un canot fait de trois planches, sans aucune voile et sans gouvernail, se risquait pour le service du roi, de la côte de France à la côte d’Angleterre, à travers cette Manche toujours grosse de quelque naufrage… aussi froidement que s’il se fût agi d’avaler un simple verre d’eau !

— Et cela pouvait être la mer à boire ! interrompit l’abbé, qui, comme le prince de Ligne, aimait jusqu’aux bêtises de la gaieté.

— Car telle était surtout, — continua mademoiselle de Percy, trop partie pour s’apercevoir de l’interruption de son frère, — la fonction parmi nous du chevalier Des Touches ! Entre les gentilshommes qui hantaient le château de Touffedelys et qui y concertaient la guerre, il n’y avait, malgré le courage qui les distinguait et qui les égalisait tous, que ce jeune damoisel de chevalier Des Touches pour se mettre ainsi à la mer, comme un poisson, car vous vous en souvenez, Sainte ? c’était réellement à peine un canot que cette pirogue de sauvage qu’il avait construite et dans laquelle il filait, en coupant le flot comme un brochet, caché dans l’entre-deux des vagues et défiant ainsi toutes les lunettes de capitaines qui surveillaient la Manche et l’espionnaient, de chaque pointe de vague ou de falaise, dans ce temps-là ! Vous rappelez-vous, Sainte, qu’un soir de brume qu’il allait partir, vous voulûtes, en riant, descendre dans cette frêle pirogue, et que vous si légère alors, poids de fleur ou d’oiseau, vous manquâtes de la faire chavirer, ma bergeronnette ! Et pourtant, c’était dans une pareille coquille de noix qu’il passait par les plus exécrables temps d’une côte à l’autre, toujours prêt à revenir ou à partir, quand il le fallait ; toujours à l’heure, exact comme un roi, le roi des mers ! Certes, parmi ses compagnons d’armes, il y avait des cœurs qui auraient aussi bien que lui tenté l’aventure, qui n’avaient pas plus peur que lui de laisser leurs cadavres aux crabes et pour qui la manière de mourir était indifférente, quand il s’agissait du roi et de la France ; mais tout en l’imitant, nul d’entre eux n’eût cru réussir et n’eût certainement réussi !… Pour cela, il fallait être un homme à part, plus qu’un marin ! plus qu’un pilote ! Il fallait enfin être ce qu’il était, cet étonnant jeune homme que la guerre civile avait pris, n’ayant vu la mer que de loin, et n’ayant jamais fait autre chose que de tirer des mouettes autour de la gentilhommière de son père ! Aussi les vieux matelots du port de Granville, amateurs du merveilleux, comme tous les marins, quand ils surent la périlleuse vie du chevalier, pendant dix-huit mois de courses à peu près continuelles, dirent-ils qu’il charmait les vagues, comme on a dit aussi de Bonaparte qu’il charmait les balles et les boulets. Ils se connaissaient en audace. L’audace du chevalier ne les troublait donc pas, mais ils avaient besoin de s’expliquer son bonheur par une de ces idées superstitieuses qui sont familières aux matelots.

« Il aurait dû, en effet, vingt fois être pris ou succomber dans ces terribles passages ! Ce bonheur insolent et constant, cette imprudence si souvent recommencée et d’un résultat toujours assuré, donnaient à Des Touches une importance considérable parmi les autres officiers de la chouannerie du Cotentin. On sentait que, s’il périssait, on ne le remplacerait pas ! D’ailleurs, il n’était pas qu’un courrier, infatigable et intrépide, qui savait son détroit de mer, comme certains guides pyrénéens savent leurs montagnes. Partout, dans le hallier, dans l’embuscade, au combat, lorsqu’il fallait jouer de la carabine ou s’estafiler corps à corps avec le couteau, c’était un des chouans les plus redoutables, l’effroi des Bleus, qu’il étonnait toujours, en les épouvantant, quand, dans une affaire, il déployait tout à coup, à travers ses formes sveltes et élégantes, la force terrassante du taureau ! C’est la guêpe ! disaient-ils, les Bleus, en reconnaissant dans la fumée des rencontres cette taille fine et cambrée, comme celle d’une femme en corset : Tirez à la guêpe ! Mais la guêpe s’envolait toujours ivre du sang qu’elle avait versé ; car elle avait une vaillance acharnée et féroce. En toute occasion, ce mignon de beauté était et restait l’homme du pouce si cruellement mordu et coupé à la foire de Bricquebec ; le visage blanc, à la lèvre large et rouge, signe de cruauté ! dit-on, et qu’il avait aussi rouge que le ruban de votre croix de Saint-Louis, monsieur de Fierdrap ! Ce n’était pas seulement le fanatisme de sa cause qui l’exaltait quand, avant ou après le combat, il se montrait implacable. Il était chouan, mais il ne semblait pas de la même nature que les autres chouans. Tout en se battant avec eux, tout en jouant sa vie à pile ou face pour eux, il ne semblait pas partager les sentiments qui les animaient. Peut-être chouannait-il pour chouanner, lui, et était-ce tout ?… Ces compagnons, ces guérillas, ces gentilshommes n’avaient pas uniquement Dieu et le roi dans leur cœur. À côté du royalisme qui y palpitait, il y avait d’autres sentiments, d’autres passions, d’autres enthousiasmes. La jeunesse ne sonnait pas vainement, en eux, son heure brûlante. Comme les chevaliers, leurs ancêtres, ils avaient tous ou presque tous une dame de leurs pensées dont l’image les accompagnait au combat, et c’est ainsi que le roman allait son train à travers l’histoire. Mais le chevalier Des Touches ! je n’ai jamais revu dans ma vie un tel caractère. À Touffedelys où nous avons tant brodé de mouchoirs avec nos cheveux pour ces messieurs qui nous faisaient la galanterie de nous les demander et qui les emportaient comme des talismans, dans leurs expéditions nocturnes, je ne crois pas qu’il y en ait eu un seul de brodé pour lui. Qu’en pensez-vous, Ursule ?… Toutes les recluses de cette espèce de couvent de guerre l’intéressaient fort peu, quoiqu’elles fussent la plupart fort dignes d’être aimées, même par des héros ! Nous pouvons bien le dire aujourd’hui que nous voilà vieilles. Et d’ailleurs, je ne parle pas de moi, Barbe-Pétronille de Percy, qui n’ai jamais été une femme que sur les fonts de mon baptême, et qui, hors de là, ne fus toute ma vie qu’un assez brave laideron, dont la laideur n’avait pas plus de sexe que la beauté du chevalier Des Touches n’en avait !

Mais je parle pour ces demoiselles de Touffedelys ici présentes, alors dans toute la splendeur de la vie, deux cygnes de blancheur et de grâce, auxquels il fallait mettre un collier différent autour du cou pour les reconnaître ! Je parle pour Hortense de Vély, pour Élisabeth de Maneville, pour Jeanne de Montevreux, pour Yseult d’Orglande, et surtout pour Aimée de Spens, devant qui toutes les autres, si radieuses fussent-elles, s’effaçaient comme un brouillard de rivière devant le soleil. Aimée de Spens était de beaucoup la plus jeune de nous toutes. Elle avait seize ans quand nous en avions trente. C’était une enfant, mais tellement belle, monsieur de Fierdrap, qu’excepté ce cœur de brochet, le chevalier Des Touches, il n’y eut peut-être pas un seul des hommes de cette époque qu’il la vît sans l’aimer, cette Aimée la bien-nommée, comme nous l’appelions ! Du moins les onze gentilshommes de l’expédition des Douze, puisque le douzième est une femme, votre servante, baron de Fierdrap ! avaient-ils tous pour elle une passion romanesque et déclarée, car tous, les uns après les autres, ils avaient demandé sa main !

— Quoi ! ils l’ont aimée tous les onze ! dit le baron, qui partit comme une bonde à ce trait, frappé de ce détail singulier dans une histoire où les événements étaient aussi étonnants que les personnages.

— Oui, tous, baron ! reprit mademoiselle de Percy, et les sentiments inspirés par elle ont plus ou moins duré en ces âmes fortes. Quelques-uns d’entre eux sont restés amoureux et fidèles. Vous vous en étonneriez peu, du reste, si vous aviez connu l’Aimée de cette époque, une femme qui n’a pas eu de peintre, et comme vous n’en avez peut-être jamais rencontré, vous qui avez tant couru le monde !

— Halte ! fit M. de Fierdrap, qui avait été hulan en Allemagne ; halte ! répéta-t-il, comme s’il avait eu toute sa compagnie de hulans sur les talons. J’ai connu en 180… lady Hamilton, et par les sept coquilles que je porte ! mademoiselle, je vous jure que c’était une commère à faire comprendre, même à un quaker, les satanées bêtises que l’amiral Nelson s’est permises pour elle !

— Je l’ai connue aussi, dit à son tour l’abbé ; mais mademoiselle Aimée de Spens, que tu vois là, était encore plus belle. C’était comme le jour et la nuit…

— Corne de cerf ! fit le baron de Fierdrap surexcité, je vis un jour cette lady Hamilton en bacchante…

— Par exemple ! interrompit railleusement l’abbé, voilà comme jamais tu n’aurais pu voir mademoiselle Aimée de Spens, Fierdrap !

— Et je te jure, dit le baron qui n’écoutait plus et qui voulait raisonner…

— Que cela n’allait pas mal à cette grande fille d’auberge, interrompit encore l’abbé, parbleu ! je le crois bien ! Elle avait versé de son robuste bras rose hâlé assez de cruches de bière aux palefreniers du Richemond pour jouer de l’amphore… et du reste avec grâce ! Mais mademoiselle Aimée de Spens n’était pas de cet acabit de beauté-là ! Ne t’avise jamais, Fierdrap, de lui comparer personne ! Ma sœur a raison. On ne vit pas assez longtemps pour rencontrer dans sa vie deux femmes comme celle-là a été… La beauté unique de son temps ! mon cher, et elle aura eu le sort de tout ce qui est absolument beau ici-bas ! Il n’y aura pas d’histoire pour elle… pas plus que pour les onze héros qui l’ont aimée. Elle n’en aura déshonoré aucun ; elle ne sera entrée dans la baignoire d’aucune reine ; elle ne comptera point parmi les intéressantes ravageuses de ce monde, qui le bouleversent du vent de leurs jupes ! Pauvre magnifique beauté perdue, qui n’entend même pas ce que je dis d’elle, ce soir, au coin de cette cheminée, et qui n’aura été dans toute sa vie que le solitaire plaisir de Dieu !

Pendant que l’abbé de Percy parlait, le baron de Fierdrap regardait celle qu’il avait appelée le solitaire plaisir de Dieu, travaillant alors à sa broderie avec ses deux mains de madone. Il clignait de l’œil, M. de Fierdrap. C’était son tic et il en faisait une finesse. De son autre œil qu’il ne fermait pas, de son œil gris émerillonné, l’ancien hulan allait du beau front d’Aimée, couronné de ses cheveux d’or bronze, de ce beau front à la Monna Lisa, au centre un peu renflé duquel le rayon de la lampe qui y luisait attachait comme une féronnière d’opale, jusqu’à ces opulentes épaules moulées dans la soie gris de fer, collant au corsage, et peut-être pensait-il en voyant tout cela que, malgré le temps, malgré la douleur, malgré tout, il restait du plaisir solitaire de Dieu d’assez riches miettes pour que les hommes, et les plus difficiles des hommes, pussent faire encore une ripaille de roi !

Mais il ne dit pas ce qu’il pensait… Si des incongruités zig-zaguèrent un instant dans son cerveau, il les contint sous sa perruque aventurine, et mademoiselle de Percy reprit son histoire, en haletant, comme une locomotive qui repart :

— Comme elle était une orpheline et, malheureusement, la dernière de sa race, Aimée de Spens passait une partie de ses jours avec nous, graves filles de trente ans, qui lui faisions comme une troupe de mères… Depuis quelque temps, elle habitait Touffedelys, quand elle y vit pour la première fois ce jeune homme inconnu qu’elle a aimé, et dont nous avons toujours ignoré le vrai nom, le pays et les aventures. A-t-elle su tout cela, elle ? Dans les longues heures passées front à front, sous les profondes embrasures de chêne de la grande salle de Touffedelys, où nous les avons tant laissé causer à voix basse, dès que nous eûmes appris qu’ils s’étaient promis l’un à l’autre, lui aura-t-il révélé le secret de sa vie ? Mais si cela fut, elle l’a bien gardé ! Tout est enterré dans ce cœur avec son amour ! Ah ! Aimée de Spens ! c’est une tombe, mais une tombe sous une plate-bande de muguets calmes ! Tenez, monsieur de Fierdrap, regardez l’air placide de cette fille finie, dont la vie, depuis vingt ans, est désespérée et si simple, de cette créature digne d’un trône, et qui mourra pauvre dame en chambre du couvent des Bernardines de Valognes. Elle n’entend plus ; elle écoute à peine ; elle n’a pour tout que ce sourire charmant qui vaut mieux que tout et qu’elle met par-dessus tout. Elle ne vit que dans sa pensée, que dans ses souvenirs, qu’elle n’a jamais profanés par une confidence ! oubliant le monde et résignée à l’oubli du monde, ne voyant que l’homme qu’elle a aimé…

— Non, Barbe, non, elle ne le voit pas ! fit ingénument mademoiselle Sainte, toujours au seuil du monde surnaturel, et qui prit au pied de la lettre la métaphore, assez modeste pourtant, de mademoiselle de Percy. Depuis qu’il est mort, elle ne l’a jamais vu, mais elle n’en est pas moins hantée… et c’est plus particulièrement au mois dans lequel il a été tué qu’il revient ! C’est pour cela qu’elle ne peut pas, pendant ce mois-là, rester seule dans sa chambre quand la nuit est tombée. Toute sourde et archisourde qu’elle est, elle y entend très-bien alors des bruits étranges et effrayants. On y soupire dans tous les coins et il n’y a personne ! Les anneaux de cuivre des rideaux grincent sur leurs tringles de fer, comme si on les tirait avec violence… Une fois, je les ai entendus avec elle, et je lui dis toute épeurée, car les cheveux m’en grigeaient sur le front : « C’est bien sûr son âme qui revient vous demander des prières, Aimée ! » Et elle me répondit gravement et moins troublée que je n’étais : « Je fais toujours dire une messe à l’autel des morts, le lendemain des soirs où j’entends cela, Sainte ! » Or, c’était bien vrai que c’était sa messe qu’il voulait, car une fois Aimée, ayant tardé d’un jour à la faire dire comme d’habitude le lendemain des bruits, ils devinrent affreux la nuit suivante ! Les rideaux semblèrent fous sur leurs tringles, et toute la nuit les meubles craquèrent comme des marrons qu’on n’a pas coupés et qui sautent hors du feu !

— Eh bien, reprit mademoiselle de Percy, mécontente d’avoir été pendant si longtemps interrompue, cette Aimée qui croit aux fantômes, mais pas comme vous, Sainte ! — elle lui payait par ce petit mot de mépris son interruption, à cette pauvre et benoîte brebis du bon Dieu, qui avait bêlé hors de propos, — cette Aimée, qui peut très-bien croire à ceux-là qu’elle voit dans son cœur, a toujours été et est encore pour nous, monsieur de Fierdrap, un mystère, plus profond et plus étonnant que le mystère de son fiancé. Lui, n’a fait que paraître et disparaître. Quoi donc d’étonnant à ce que nous n’en ayons jamais rien su ?… Mais nous avons vécu vingt-cinq ans avec elle, et nous n’en savons pas sur elle beaucoup davantage ! Quand cet inconnu, resté pour nous un inconnu, vint au château de Touffedelys, il fut précisément amené par notre chevalier Des Touches. Aimée connaissait le chevalier. Elle l’avait vu à plusieurs reprises dans l’Avranchin, chez une de ses tantes, madame de la Roque-Piquet, une vieille chouanne qui ne pouvait pas chouanner comme moi, car elle était cul-de-jatte, mais qui chouannait à sa manière, en cachant, le jour, des chouans dans ses celliers et dans ses granges, pour les expéditions de nuit. Aimée avait retrouvé le chevalier à Touffedelys, et moi qui, dès lors, avec ma laideur cramoisie, n’avais qu’à observer l’amour… dans les autres, j’avais craint parfois, mais sérieusement, qu’elle ne l’aimât… Du moins, toujours quand le chevalier était là… était-ce l’effet de la beauté éblouissante de cet homme, peut-être plus fémininement beau qu’elle ?… j’avais remarqué sur les paupières obstinément baissées de la belle et noble Aimée un frissonnement, et, sur son front rose, un ton de feu, qui m’avaient souvent inquiétée… Âme de ma vie ! ils auraient fait, cela n’est pas douteux, un superbe couple ! Mais outre que le petit chevalier de Langotière n’était pas de souche à épouser une de Spens, il semblait, à ma Minerve, à moi, qu’un homme comme Des Touches devait être terrible à aimer !

Dieu y para. Elle ne l’aima point. Celui qu’elle aima fut, au contraire, ce compagnon du chevalier, qui arriva avec lui une nuit à Touffedelys, par une de ces épouvantables tempêtes que Des Touches préférait au calme des nuits claires pour ses passages.

Vous souvient-il de cette nuit-là, Ursule ?… Nous ne dormions pas, nous étions dans le grand salon, occupées, vous et Aimée, à faire de la charpie et moi à fondre des balles, car je n’ai jamais aimé les chiffons ; veillant comme ce soir, mais moins tranquilles. Tout à coup le cri de la chouette s’entendit et tous deux entrèrent dans leurs peaux de bique ruisselantes, semblables à des loups tombés dans la mer. Le chevalier Des Touches nous présenta son compagnon comme un gentilhomme qui avait fait longtemps la guerre du Maine sous le nom de M. Jacques qu’on lui donnait encore…

— Par Dieu ! fit le baron de Fierdrap, qui tressaillit à ce nom comme à un coup de carabine, il est bien connu ce pseudonyme-là dans le Maine ! Il y a insurgé assez de paroisses. Il y a fait lever assez de fertes ! Il y est resté assez glorieux ! M. Jacques ! Mais Jambe-d’Argent lui-même se courbait devant l’intrépidité et le génie de général de M. Jacques ! Seulement, mademoiselle, il devait être mort vers cette époque, si c’était celui-là ?…

— Oui, on l’avait cru mort, reprit mademoiselle de Percy, mais, après avoir échappé aux Bleus, il s’était réfugié en Angleterre, où les Princes l’avaient chargé d’une mission personnelle auprès de M. de Frotté ; et c’est pour cela qu’il était venu de Guernesey à la côte de France dans ce canot de Des Touches, où il ne pouvait tenir qu’un seul homme, et qui faillit cent fois sombrer, sous le poids de deux ! Pour supprimer tout fardeau inutile, ils avaient ramé avec leurs fusils…

M. de Frotté était alors sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, cherchant à ranimer des insurrections expirantes… M. Jacques alla seul l’y joindre et revint quelque temps après à Touffedelys, grièvement blessé. En y revenant, il avait été obligé de se glisser entre les tronçons épars des Colonnes Infernales, qui pillaient et massacraient le pays, et il avait essuyé je ne sais combien de coups de feu, dont les derniers tirés l’atteignirent… Quand il rentra à Touffedelys sur un cheval blessé comme lui, le cheval et l’homme, rouges de sang, tombèrent, le cheval mort sous l’homme mourant et sans connaissance. Les balles dont il était criblé le clouèrent longtemps à Touffedelys. Ses blessures, qu’il fallut soigner, l’y retinrent. Elles étaient nombreuses et nous pûmes les compter, car nous les pansâmes toutes, ma foi, de nos mains de demoiselles ! On ne faisait pas de pruderie dans ce temps-là. La guerre, le danger avaient emporté toutes les affectations et les petites mines. Il n’y avait pas de chirurgiens au château de Touffedelys ; il n’y avait que des chirurgiennes. J’étais la chirurgienne en chef. On m’appelait « le Major » parce que je savais mieux débrider une blessure que toutes ces trembleuses.

— Tu la débridais comme tu l’aurais faite ! dit l’abbé.

Pour mademoiselle de Percy, cette vieille héroïne inconnue, l’opinion de l’abbé représentait la Gloire. Elle devint plus pivoine que jamais à l’observation de son frère.

— Oui, elles m’appelaient « le Major », continua-t-elle avec la gaieté de l’orgueil flatté, et comme c’était moi qui faisais d’ordinaire l’inventaire des blessures que nous avions à fermer, je me rappelle que, quand je vis l’épouvantable hachis du corps de M. Jacques, étendu devant nous, je regardai circulairement tout mon groupe d’aides, alors très-pâles, et comme j’ai toujours été un peu saint Jean bouche d’or…

— Et plus bouche d’or que sainte, glissa encore l’abbé.

— … Je leur dis, gaillardement, pour leur donner du courage, en leur désignant le blessé évanoui : « Mort de ma vie ! si nous le sauvons, quel beau bijou guilloché ce sera pour celle de vous qui voudra se le passer autour du cou, mesdemoiselles ! »

Elles se mirent à rire comme des folles, mais Aimée resta sérieuse et en silence. Elle avait rougi.

Elle rougit aussi pour Des Touches ! pensai-je. Laquelle donc de ces deux rougeurs est l’amour ?…

C’était, du reste, comme le chevalier Des Touches, un homme que je n’aurais jamais songé à aimer, ce M. Jacques ! si j’avais été bâtie pour les sentiments tendres. Il n’avait pas la beauté féminine et cruelle du chevalier, mais quoique la sienne fût plus virile, plus brune et plus ardente, elle avait aussi son côté femme : la mélancolie. Les hommes mélancoliques me sont insupportables. Je les trouve moins hommes que les autres hommes. M. Jacques était ce qu’on a appelé longtemps un beau ténébreux. Or, je suis de l’avis de cette coquine de Ninon qui disait : « La gaieté de l’esprit prouve sa force. » Je me moque de l’esprit… et je n’y tiens pas, mais cela est certain que la gaieté est un courage… un courage de plus ! M. Jacques, que ces dames, qui ne pensaient pas comme moi, appelaient, à Touffedelys, pour le poétiser, « le beau Tristan », m’aurait donné sur les nerfs, avec son impatientante mélancolie, — si une grosse fille de mon calibre pouvait avoir des nerfs ! Que voulez-vous ? il faut pour moi que les héros eux-mêmes soient de bonne humeur et rient à la figure de tous les dangers.

— Oh ! vous avez toujours été, mademoiselle de Percy, — fit l’abbé, — un vrai Roger Bontemps, qui, dans une autre époque qu’une époque de révolution, aurait inquiété sa famille. Ce n’était pas seulement des héros qu’il vous fallait à vous, c’étaient des lurons d’héroïsme ! Dieu a bien fait de vous faire laide, et tous les matins, je l’en remercie à la messe ; car peut-être l’honneur des Percy eût-il couru grand risque, sans cette précaution.

— Riez toujours ! riez, allez, mon frère, répondit-elle, riant elle-même, montrant combien elle aimait la gaieté par la façon dont elle accueillait la plaisanterie. Tout vous est permis contre votre cadette. N’êtes-vous pas le chef de notre maison ?

— C’est vrai, glissa alors mademoiselle Ursule, qui n’avait rien dit jusque-là et qui intervint dans la causerie, pendule retardée qui sonnait ! c’est vrai qu’il n’était pas très-aimable, ce M. Jacques, il était triste comme un bonnet de nuit.

— Comme un bonnet rouge plutôt ! interrompit l’impétueuse mademoiselle de Percy. Les révolutionnaires de tous les pays se ressemblent. Les jacobins français étaient aussi rechignés, aussi solennels, aussi pédants que les puritains d’Angleterre. Je n’en ai pas connu un seul qui fût gai, tandis que tous l’étaient parmi les royalistes, qui avaient gardé l’esprit du pays qu’on nommait autrefois « la gaye France » parmi ces fiers gars qui avaient tout perdu et même l’espérance, mais qui se consolaient de tout, par la guerre, par le piquant inattendu de l’aventure et la risette des coups de fusil !

— Mais, s’il était triste, dit mademoiselle Ursule, qui reprit, comme la fourmi reprend son brin de paille, sa petite idée interrompue par cette fanfare d’enthousiasme militaire qui venait de passer sur son cerveau, comme une trombe sur une couche à cornichons, s’il était triste, vous savez bien, ma chère Percy, qu’on disait qu’il avait des raisons pour l’être. Vous savez bien qu’on se disait dans le tuyau de l’oreille qu’il était un commandeur de Malte, et qu’il avait prononcé ses vœux…

— Oui, répondit mademoiselle de Percy, admettant l’objection, cela se chuchotait, et si réellement il était commandeur de Malte, l’idée de ses vœux dut le faire cruellement souffrir quand il devint amoureux de cette Aimée qu’il ne pouvait pas épouser, car les chevaliers de Malte étaient tenus à célibat comme les prêtres… mais de cela quelle preuve avons-nous jamais eue !… si ce n’est cette affreuse pâleur de mort qui lui couvrit tout à coup le visage le jour où, à table, au dessert, Aimée nous apprit qu’elle s’était engagée, en vous disant, Ursule, devant nous toutes, rose de pudeur et de l’effort que lui coûtait cet aveu qui, pour nous, était une nouvelle :

— « Ma chère Ursule, je vous en prie, donnez des fraises à mon fiancé ! »

Il devait être heureux d’un tel mot, et il devint livide… Mais toutes les pâleurs ne se ressemblent-elles pas ? Qui peut reconnaître la pâleur d’un homme heureux de celle d’un traître ? S’il en était un, si vraiment il avait menti avec Aimée, le coup de feu qui l’abattit à mes pieds, la nuit de l’enlèvement, a fait à la pauvre fille moins de mal que ce qui l’attendait, s’il était revenu avec nous. Elle a gardé l’illusion qu’il pouvait être à elle, et lorsque je lui rapportai le bracelet qu’elle lui avait fait devant nous des plus belles tresses de sa chevelure, elle ne sut pas, et depuis elle n’a su jamais que le sang dont il était couvert pouvait être celui d’un homme qui l’avait trompée.

— Mais Des Touches ! mais Des Touches ! fit M. de Fierdrap, qui depuis sa remembrance sur lady Hamilton n’avait plus rien dit, et qui regardait mademoiselle de Percy comme il devait regarder le liége de sa ligne quand le poisson ne mordait pas. Il avait les deux plus belles patiences du monde : — celle du pêcheur à la ligne et celle du chasseur à l’affût, et il en avait aussi la double obstination.

— Fierdrap a raison, dit l’abbé, toujours taquin. Tu t’égailles trop, ma sœur. Vieille habitude de chouanne ! Tu chouannes… jusque dans ta manière de raconter.

— Ta, ta, ta ! fit mademoiselle de Percy, contenez vos jeunesses. Des Touches ! je vais y arriver ; mais, mort-Dieu ! je ne puis pas en venir à Des Touches et à son enlèvement sans vous parler d’un homme qui a joué le plus grand rôle dans cette crânerie, puisque c’est le seul qui y soit resté !

— Ce n’est pas une raison, cela, dit gravement l’abbé, dans une expédition pareille, il y a plus important que de bien mourir.

— Il y a réussir, repartit la vieille amazone qui avait gardé sous ses cottes grotesques le génie de l’action virile ; mais il a réussi, mon frère, puisque nous avons réussi et qu’il était avec nous ! D’ailleurs, quoique je ne me soucie guère de ce beau Tristan, comme on disait à Touffedelys, qui a laissé sa tristesse sur la vie d’Aimée, je n’en serai pas moins juste envers lui. Il n’y allait pas gaiement, mais il y allait ! C’est lui, c’est ce sentimental qui, lors du premier emprisonnement de Des Touches à Avranches, prit une torche dans sa languissante main, entra résolument dans la prison et n’en sortit que quand tout fut à feu !

— Comment, à Avranches ? objecta le baron de Fierdrap étonné, mais c’est à Coutances que vous avez délivré Des Touches, mademoiselle !

— Ah ! fit mademoiselle de Percy, heureuse d’une ignorance qui donnait de l’inattendu à son histoire. Vous étiez en Angleterre en ce temps-là, vous et mon frère, et vous n’avez su que l’enlèvement qui, de fait, eut lieu à Coutances ; mais avant d’être emprisonné dans cette ville, c’est à Avranches qu’il l’avait été, et il ne fut même transféré à Coutances que parce qu’à Avranches nous avions tenté de brûler la prison.

— Très-bien, dit le baron de Fierdrap apaisé, je ne savais pas, mais j’en suis enchanté, que le chevalier Des Touches eût autant coûté à la République !

— Laisse-la donc conter, Fierdrap, fit l’abbé, qui, de tous, était celui-là qui avait le plus interrompu la conteuse et qui se montrait le plus animé contre ceux qui avaient son vice, selon la coutume de tous les vicieux et de tous les interrupteurs.

— C’était donc vers la fin de l’année 1799, reprit l’historienne du chevalier Des Touches. Il y avait plusieurs mois que M. Jacques était avec nous à peu près guéri, mais affaibli et souffrant encore de ses blessures. Pendant cette longue convalescence de M. Jacques à Touffedelys, où il vivait caché, comme on vivait dans ce temps-là, quand on ne se trouvait pas le fusil à la main, au grand air, sous le clair de lune, Des Touches, lui, le charmeur de vagues, était repassé peut-être vingt fois de Normandie en Angleterre et d’Angleterre en Normandie. Nous ne le voyions pas à chacun de ses passages. Souvent, il débarquait sur des points extrêmement distants les uns des autres, pour dépister les espions armés et acharnés, qui, tapis sous chaque dune, aplatis dans le creux des falaises, couchés à plat ventre au fond des anses, le long de ces côtes dentelées de criques, cernaient la mer de toutes parts et faisaient coucher à fleur de sol des baïonnettes et des canons de fusil qui ne demandaient qu’à se lever ! Plus il allait, ce chevalier Des Touches, traqué sur mer par des bricks, traqué sur terre par des soldats et des gendarmes, plus il allait, cet homme qui caressait le danger comme une femme caresse sa chimère, ce rude joueur qui jouait son va-tout à chaque partie, et qui gagnait, plus il était obligé cependant, malgré son impassible audace, d’user de précautions et d’adresse ; car le bonheur inouï de ses passages avait exaspéré l’observation de ses ennemis, pour lesquels il était devenu l’homme de son nom, la Guêpe ! la guêpe, insaisissable et affolante, l’ennemi invisible, le plus provoquant et le plus moqueur des ennemis ! Il ne faisait plus l’effet d’un homme en chair et en os, mais, comme je l’ai souvent ouï dire aux gens de mer de ces rivages, « d’une vapeur, d’un farfadet ! » Il y avait entre les Bleus et lui, et les Bleus, ne l’oubliez pas, c’était tout le pays organisé contre nous, groupes de partisans éparpillés à sa surface, qui ne nous rattachions les uns aux autres que par des fils faciles à couper ; il y avait entre les Bleus et lui un sentiment d’amour-propre excité et blessé, plus redoutable encore, à ce qu’il semblait, que l’implacable haine de Bleu à Chouan !… La guerre entre eux était plus que de la guerre, c’était de la chasse ! C’était le duel que vous connaissez, monsieur de Fierdrap, entre la bête et le chasseur ! Déjà plus d’une fois, racontait-on dans les cabarets et les fermes du pays, dont cet homme est peut-être encore la légende, il avait été sur le point d’être pris. On lui avait tenu, disaient les paysans narquois, la main diablement près des oreilles… On rapportait même un fait, mais celui-là était avéré (il avait eu la notoriété d’un combat en règle), c’est qu’une fois, au cabaret de la Faux, dans les terres entre Avranches et Granville, il s’était battu, seul, contre une troupe de républicains, enfermé et barricadé dans le grenier du cabaret, comme Charles XII à Bender, et qu’après avoir tiré toute la nuit par les lucarnes et mis par terre une soixantaine de Bleus, il avait disparu au jour, par le toit… On ne savait comment, disaient les femmes dont il frappait l’imagination superstitieuse, mais comme s’il eût eu des ailes au dos et sur la langue du trèfle à quatre feuilles !

Ainsi, il n’était pas un farfadet que sur la mer, il l’était aussi sur le plancher des vaches. Beaucoup d’expéditions de terre, dont il avait fait partie, l’avaient prouvé, du reste. Seulement, il ne pouvait pas l’être toujours ! La martingale qu’il jouait devait nécessairement avoir un terme, et le danger qu’il courait sous les deux espèces, il devait y succomber à la fin. Or, cet espoir de prendre Des Touches, de tenir la Guêpe, et de pouvoir bien l’écraser sous son pied, avivait et transportait jusqu’au délire ces âmes irritées et créait pour lui un péril si certain et tellement inévitable que, dans l’opinion des hommes de son parti, comme dans celle de ses ennemis, sa prise ou sa mort n’était plus qu’une question de temps, et que, quand, à Touffedelys, on vint nous dire cette terrible nouvelle : « Des Touches est pris ! » nous n’eûmes pas même un étonnement.

Celui qui vint nous la dire, à Touffedelys, cette terrible nouvelle, était un jeune homme de cette ville-ci, dont vous ne savez probablement pas le nom, quoique vous soyez du pays, monsieur de Fierdrap, car il n’était pas gentilhomme. Il s’appelait Juste Le Breton. L’un des préjugés que les Bleus ont le plus odieusement exploités contre nous, c’est que, dans la guerre des Chouans, nous n’étions que des gentilshommes qui remorquaient les paysans au combat, et rien n’est plus faux. Nous avions avec nous des jeunes gens des villes, dignes de porter l’épée qu’ils maniaient très-bien, et Juste Le Breton était de ceux-là… Il avait été anobli par l’épée des gentilshommes qui l’avaient traité en égal, en croisant le fer avec lui dans plusieurs de ces duels, comme on en avait alors à Valognes, où le duel a été longtemps une tradition… Aussi, quand la chouannerie éclata, il vint à nous, cet anobli par l’épée, et il nous apporta la sienne ! La sienne était au bout d’un bras d’hercule. Juste était fort comme le chevalier Des Touches, mais il ne cachait pas sa force sous les formes sveltes et élancées du chevalier, qui faisait toujours cette foudroyante surprise, quand tout à coup il la montrait ! Non, c’était un homme trapu et carré, blond comme un Celte qu’il était, car son nom de Le Breton disait son origine. C’était un Breton mêlé de Normand. Sa famille avait passé en Normandie, et elle y avait oublié ses rochers de Bretagne pour les pâturages de cette terre qui a des griffes pour retenir qui la touche, car qui la touche ne peut s’en détacher ! Il semblait qu’il aurait fallu, pour tuer ce Juste Le Breton, lui jeter une montagne sur la tête, et il est mort en duel, après la guerre, comme nous avions cru jusqu’à ce soir que Des Touches était mort lui-même, et il est mort d’un misérable coup d’épée dans l’aine, le croira-t-on ? sans profondeur. Je l’ai vu cracher le sang six mois et mourir épuisé comme une fille pulmonique, avec une poitrine qui ressemblait à un tambour ! Juste savait, à n’en pouvoir douter, que Des Touches était pris, mais il ignorait encore comment il avait été pris. Avec un pareil homme, nous dit-il, et nous pensions comme lui, il fallait qu’il y eût eu de la trahison !

Il y en avait eu, en effet, je l’ai su plus tard, et ce fut même là, comme vous le verrez, une bonne occasion pour juger du granit coupant qu’avait dans le ventre ce beau et délicat Des Touches, qui m’avait fait un instant peur pour Aimée, quand, à ses rougeurs incompréhensibles, je m’étais imaginé qu’elle pouvait l’aimer !

— Un homme comme Des Touches, dit M. Jacques, ne peut jamais être pris, tant qu’il y a un chouan debout, avec un fusil et une poire à poudre.

« Il n’en faut pas même tant, fit tranquillement Juste. Avec nos seules mains vides, nous le reprendrions ! »

C’était dans les environs d’Avranches que Des Touches avait été enveloppé et saisi par une troupe tout entière, on disait tout un bataillon, et c’est dans la prison de cette ville qu’il avait été déposé, en attendant son exécution, qui serait certainement bientôt faite, car la République n’y allait jamais de main morte, et ici, il fallait quelle y allât de main très-vive, si elle ne voulait pas que cet homme, l’idole de son parti et doué du génie des ressources, échappât à ses bourreaux ! « La chouette a sifflé du côté de Touffedelys ! » ajouta Juste Le Breton, et le soir même, à la tombée, nous vîmes arriver au château, sous des déguisements divers de colporteurs, de mendiants, de rémouleurs et de marchands de parapluies, — car cette guerre de chouans était nocturne et masquée, — une grande quantité de nos gens, qui, au premier bruit de la prise de Des Touches, s’étaient juré de le délivrer ou d’y périr.

Il en vint même trop. Ce fut une folie que ce grand nombre, dirigé sur un point unique et venant aboutir à Touffedelys. Mais cela vous donnera une idée de l’importance du chevalier Des Touches, que les chouans, qui avaient la prudence au même degré que la bravoure, aient pu compromettre un instant, par un zèle trop vif, l’existence d’un quartier général, aussi commode, pour des guérillas comme eux, que le château de Touffedelys.

Vous ne vous doutez pas, monsieur de Fierdrap, ni vous non plus, mon frère, de ce que, dans l’intérêt de notre cause et de ses défenseurs, nous avions fait de Touffedelys ; et si je ne vous le disais pas, mon histoire serait incomplète. Nous avions transformé ce vieux château démantelé, sans pont-levis et sans herse, qui n’était plus depuis longtemps un château-fort, mais qui était encore une noble demeure, en un château humilié et paisible auquel la République pouvait pardonner. Nous en avions fait combler les fossés, baisser les murs, et si nous n’en avions pas abattu les tourelles, nous les avions du moins découronnées de leurs créneaux, et elles ne semblaient plus que les quatre spectres blancs des anciennes tourelles décapitées ! Partout où elles brillaient autrefois, sur la grande façade du château, dans les coins des plafonds, sur les hautes plaques des cheminées, et jusque sur les girouettes des toits, nous avions fait effacer ces armoiries charmantes et parlantes des Touffedelys, qui portent, comme vous le savez, de sinople à trois touffes de lys d’argent, avec la devise au jeu de mots héroïques : ils ne filent pas. Hélas ! les pauvres lys, ils avaient filé ! Ils s’en étaient allés jusque de ce jardin où, de génération en génération, on en cultivait d’immenses corbeilles qui faisaient de loin ressembler le vaste parterre à une mer couverte de l’albâtre de ses écumes ! Nous avions partout remplacé les lys par des lilas.

Des lilas, c’est peut-être des lis en deuil ? Oui, nous avions accompli tous ces sacriléges, nous avions consommé toutes les petites bassesses de la ruse qui joue la soumission résignée pour conserver à nos amis ce lieu de réunion et d’asile, doux et désarmé comme son nom, qui semblait la maison de l’Innocence, et dans laquelle on voyait moins les hommes et les armes derrière ces robes de femmes qui y flottaient toujours. Excepté les jardiniers, il n’y avait que des femmes à Touffedelys. Nous étions servis par des femmes.

C’est à l’aide de toutes ces précautions, de toutes ces coquetteries de douceur que nous avions pu faire de notre nid de palombes effrayées une aire momentanée pour ces aigles de nuit qui s’y abattaient comme Des Touches et comme M. Jacques. Seulement, vous le comprenez bien, la sécurité de tout cela n’existait qu’à la condition que les chouans qui s’abouchaient là pour comploter leur guerre d’embuscade n’y fussent jamais très-nombreux.

La prise de Des Touches fut l’unique dérogation qui ait été faite à cette règle. Mais les chefs comprirent l’imprudence d’une grande réunion, et ils égaillèrent leurs hommes. Quand un pays tout entier est hostile, les petites troupes valent mieux que les grandes. Elles sont plus résolues, leurs efforts plus ramassés et plus puissants, leur action plus rapide, leur marche plus cachée. Quelques hommes suffisaient pour enlever Des Touches, et ceux qu’on choisit à Touffedelys étaient hommes à aller le reprendre sous le tranchant de la guillotine ou à la gueule de l’enfer… Ce sont ceux-là que depuis on a appelés les Douze, et qui ont perdu dans ce nom collectif des Douze leur nom particulier, que personne ne sait à cette heure.

— Parfaitement vrai ! dit M. de Fierdrap intéressé, qui décroisa ses jambes de cerf, et refit, en sens inverse, l’X qu’elles formaient. Nous n’avons pas entendu dire un seul de leurs noms en Angleterre, n’est-ce pas, l’abbé ? et Sainte-Suzanne lui-même ne les savait pas.

— Et quand celle qui vous raconte cette histoire, au coin du feu, dans cette petite ville endormie, reprit mademoiselle de Percy, sera couchée dans sa bière, sous sa croix, dans le cimetière de Valognes, il n’y aura plus personne pour dire ces noms oubliés à personne… Ceux qui les ont portés étaient trop fiers pour se plaindre de l’injustice ou de la bêtise de la gloire.

Aimée, que vous voyez d’ici, abîmée en elle-même bien plus que dans sa broderie, s’est absorbée dans son M. Jacques, et Sainte et Ursule de Touffedelys ne vous diraient peut-être pas tous les douze noms des Douze, mais moi, je le puis, je les sais ! Et, après ma mort, — ajouta-t-elle, presque belle d’enthousiasme mélancolique, elle, qui n’était qu’un laideron joyeux, — tout le temps que je ne serai pas tout à fait dissoute en poussière, on n’aura qu’à ouvrir mon cercueil pour les savoir, ces noms qui méritaient la gloire et qui ne l’ont pas eue ! On les trouvera dans mon cœur.


  1. De quoi sur la planche.