Le Chevalier Ténèbre/10

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Albin Michel (p. 92-97).

X

le missel


Ce soir-là Mme la princesse de Montfort n’eut point, pour descendre de voiture, la main de son cavalier habituel. Pour la première fois, M. le marquis faisait faux bond à sa mère. La princesse était un esprit fort, comme nous l’avons dit, et l’avis de tous les esprits forts, est d’ouvrir les portes à deux battants, afin que jeunesse passe. Mais qu’il y a loin chez les femmes qui ont l’esprit fort, de la théorie à la pratique ! Une pauvre histoire de revenants avait mis la chair de poule sur tout le corps de Mme la princesse, qui ne croyait absolument pas aux revenants. Il faut que jeunesse se passe, mais Mme la princesse avait maintenant le cœur bien gros en prenant la main du docteur pour remonter le perron de son hôtel.

— Vous avez un peu de fièvre, belle dame, lui dit ce dernier, et je conçois cela, après ce qui vient d’avoir lieu. Si vous m’en croyez, vous prendrez demain matin un bon bain chaud avec une simple affusion d’eau froide.

— Quand je pense, docteur, soupira la princesse, que j’ai pris cette demoiselle d’Arnheim pour… Ah ! les audacieux coquins ! Léonie a senti une main velue… Elle est folle un peu, vous savez… Mais voilà mon Gaston qui prend le mors aux dents ! Ah ! qu’il a bien fait de quitter le séminaire ! Elle est très bien, au moins ! Il n’y a pas à dire ! Et la pauvre Émerance à un tour d’œil… mais pas désagréable, hein ? Et puis quel parti ! Tenez, docteur, tout cela est terrible !

Le docteur prit congé en disant :

— Dans un bain chaud, belle dame, une simple affusion d’eau froide.

Avec ces mots qui n’ont l’air de rien, l’excellent homme (et si spirituel !) avait fait la plus belle fortune médicale de ce siècle.

Si quelqu’un eût demandé à Mme la princesse où était son fils Gaston en ce moment, elle eût répondu sans hésiter et avec la certitude de ne point se tromper : mon fils Gaston soupire.

Malgré son expérience et son exquise pénétration, la princesse eût fait erreur en ceci : Gaston n’avait pas le temps de soupirer ; Gaston était tout uniquement en train de faire à pied et au pas de course les trois vertes lieues qui séparent le château de Conflans de la rue de l’Université.

Gaston avait en effet reconduit M. d’Arnheim et sa fille jusqu’à l’humble fiacre qui les attendait à la grille du château ; mais là, il les avait quitté en disant au vieillard : « À quelque heure que je me présente chez vous, cette nuit, il faut que vous me receviez ; vous saurez alors les motifs de ma conduite. »

Il était revenu vers le château ; mais, au lieu de rentrer pour retrouver sa mère qui le demandait à tous les échos, il avait fait le tour des bâtiments, pour s’introduire dans le parc. La lune était couchée ; il y avait toujours au ciel ces gros nuages immobiles et lourds que l’éclair déchirait par intervalles. Gaston prit la route que nous l’avons vu suivre déjà dans la soirée à travers le parc ; il semblait très agité ; quand il atteignit les fourrés, la nuit était si noire qu’il hésita ne trouvant plus son chemin.

Ces bruits mystérieux qu’il entendait naguère dans le parc et dans la campagne avaient cessé maintenant. Tout se taisait, jusqu’au murmure lointain de la grande ville, dont on devinait la présence pourtant aux rouges réverbérations qui teintaient vers le sud ouest la coupole abaissée des nuages.

— C’était une crainte d’enfant ! pensa M. le marquis de Lorgères ; et cependant, j’ai ouï dire que, dans des cas semblables, il peut arriver qu’on fouille tout le monde, même chez le roi ! je me doutais bien qu’il y aurait un vol… Si l’on avait trouvé cela sur moi !…

Il avait dépassé la lisière d’une grande futaie d’ormes, dont le sous-bois était formé de buissons d’épines et de troënes, où serpentaient les pousses tressées de chèvrefeuille.

C’était là qu’il était venu dans la soirée ; il s’en souvenait bien, mais le bosquet d’ormes avait plus d’un arpent d’étendue, et comment retrouver un point précis au milieu de cette obscurité profonde ?

Il profita du premier éclair pour poursuivre la lisière de la futaie, cherchant le petit sentier qu’il avait manqué une fois déjà.

Le second éclair lui montra une douzaine de petits sentiers qui tous se ressemblaient et pénétraient tortueusement dans le sous-bois. En même temps, il commença d’entendre sur le pavé de la grande route le roulement des voitures ; c’étaient les hôtes du château qui se retiraient ; on allait bientôt fermer les portes : il fallait se hâter.

Gaston prit au hasard un des sentiers et le suivit pendant une centaine de pas ; le sentier le conduisit tout droit à une énorme souche autour de laquelle il y avait des tas de bois mort. Gaston revint sur ses pas en courant et prit un autre, puis un autre encore : tous allaient au plus épais du fourré.

Les lumières s’éteignaient aux fenêtres du château. Il ne fallait déjà plus songer à sortir par la grille.

Une heure entière se passa ainsi en recherches vaines, et Gaston perdait courage, lorsqu’un éclair alluma une étincelle à ses pieds. Un plan métallique avait brillé sous les broussailles. Il se pencha, il saisit l’objet qui était bien le dépôt confié par lui à cette solitude et s’élança vers le mur de clôture du parc, après avoir boutonné son habit sur sa précieuse trouvaille.

Un mur de parc est peu de chose quand on a vingt ans et la bonne volonté ; Gaston grimpa et redescendit : il n’y eut de blessés que les genoux du pantalon et le poignet de l’habit noir.

Je crois que les chiens de garde de monseigneur hurlèrent un peu, mais Gaston allongeait déjà le pas sur le chemin de la barrière.

À la barrière, il y avait un préposé de l’octroi, dormant de ce sommeil extraordinaire qui n’empêche pas les préposés de voir confusément et de se mouvoir avec lenteur. Ce sont, de ce côté de Paris, des barrières importantes, à cause des vins et spiritueux. Le préposé somnambule, voyant un homme tête nue avec un pantalon déchiré aux genoux et un habit lacéré aux poignets, pensa bien qu’il s’agissait d’introduire en fraude une très grande quantité d’eau-de-vie. Il donna l’alarme au poste, habité par cinq autres préposés, dormant pareillement du sommeil magique. Ces six fonctionnaires, animés de droites intentions, sommèrent Gaston de payer les droits ou de fournir son acquit-à-caution. Gaston voulut passer outre ; il fut saisi et fouillé, — puis relâché parce que les préposés n’avaient trouvé sur lui qu’un petit missel ayant les plats en velours et la tranche en acier poli, auquel tenait un bout de chaînette, également en acier.

Gaston, quand il vit le missel entre les mains de ces bonnes gens, se laissa choir sur un siège et faillit perdre connaissance.

Mais l’avis unanime des préposés fut qu’à supposer même l’objet creux et plein d’esprit trois-six, la contenance était trop exiguë pour qu’il y eût lieu de payer le droit.

Gaston reprit son missel comme on s’empare d’un trésor et continua de galoper, sans dire adieu à tous ces hommes verts qui l’avaient persécuté en rêve.

Le missel était, comme nous venons de le constater, acier et velours, avec surtranches hermétiquement adaptées et fermoirs antiques, dont la solidité semblait à l’épreuve. Bien qu’un assez grand nombre d’ecclésiastiques possèdent des bréviaires de cette sorte, nous n’avons point l’intention de tendre un piège à la perspicacité du lecteur. Ce petit livre était très positivement celui qui pendait naguère, attaché par une chaînette d’acier, au cou de monsignor Bénédict. Gaston l’avait trouvé à terre et ramassé au moment où les hôtes de l’archevêque quittaient le salon de verdure, après les histoires racontées. Pourquoi ne l’avait-il point rendu à monsignor Bénédict ? pourquoi, au contraire, l’avait-il caché comme on dissimule un trésor ? Ce jeune et beau marquis de Lorgères n’avait pourtant pas l’air d’un voleur !

À vrai dire, ce ne pouvait être un objet de bien haute importance, puisque Mgr Bénédict, pendant plus de trois heures que le concert avait duré, ne s’était même pas aperçu de sa disparition.

Il était environ deux heures du matin quand M. le marquis arriva au bout de la rue de l’Université, en face de l’hôtel de la princesse, sa mère. L’hôtel de Montfort était situé non loin du palais Bourbon et presque à l’encoignure de la petite rue de Courty, Gaston passa sans s’arrêter devant la grande et belle porte cochère ; il tourna, toujours courant, l’angle de la rue de Courty et sonna à la porte bâtarde d’une maison de modeste apparence qui était adossée aux revers des jardins de l’hôtel.

Ce simple détail topographique expliquera peut-être au lecteur l’innocent et charitable mystère de la première rencontre de Gaston avec Lénor.

Le pauvre petit logis de M. d’Arnheim touchait au riche hôtel de Mme la princesse. La borne où Lénor s’était assise désespérée était là tout près.

Dès que Gaston eut frappé, on ouvrit. Gaston monta au troisième étage et fut introduit par M. d’Arnheim lui-même dans un appartement de pauvre apparence. La petite chienne épagneule, Mina, vint faire fête à son ami. M. d’Arnheim, silencieux et grave, ouvrit son cabinet, dont il referma ensuite la porte. Cinq heures du matin sonnaient à l’horloge du palais Bourbon quand la porte du cabinet de M. d’Arnheim fut ouverte de nouveau pour donner passage à Gaston qui se retirait, après cette longue entrevue.

Il y avait eu entre eux un pacte conclu, car ils se donnèrent la main avant de se séparer.