75%.png

Le Chevalier de Maison-Rouge/3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  II.
IV.  ►

CHAPITRE III

La rue des Fossés-Saint-Victor


Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant embarrassé. La crainte d’être dupe, l’attrait de cette merveilleuse beauté, un vague remords qui égratignait sa conscience pure de républicain exalté, le retinrent au moment où il allait donner son bras à la jeune femme.

— Où allez-vous, citoyenne ? lui dit-il.

— Hélas ! monsieur, bien loin, lui répondit-elle.

— Mais enfin…

— Du côté du Jardin des Plantes.

— C’est bien ; allons.

— Ah ! mon Dieu ! monsieur, dit l’inconnue, je vois bien que je vous gêne ; mais sans le malheur qui m’est arrivé, et si je croyais ne courir qu’un danger ordinaire, croyez bien que je n’abuserais pas ainsi de votre générosité.

— Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tête-à-tête, oubliait le langage imposé par le vocabulaire de la République et en revenait à son langage d’homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez à cette heure dans les rues de Paris ? Voyez si, excepté nous, nous y voyons une seule personne.

— Monsieur, je vous l’ai dit ; j’avais été faire une visite au faubourg du Roule. Partie à midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais sans en rien savoir encore : tout mon temps s’est écoulé dans une maison un peu retirée.

— Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque repaire d’aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.

— Moi ! s’écria-t-elle, et comment cela ?

— Sans doute ; vous voyez un républicain vous servir de guide. Eh bien, ce républicain trahit sa cause, voilà tout.

— Mais, citoyen, dit vivement l’inconnue, vous êtes dans l’erreur, et j’aime autant que vous la République.

— Alors, citoyenne, si vous êtes bonne patriote, vous n’avez rien à cacher. D’où veniez-vous ?

— Oh ! monsieur, de grâce ! dit l’inconnue.

Il y avait dans ce monsieur une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut être fixé sur le sentiment qu’il renfermait.

— Certes, dit-il, cette femme revient d’un rendez-vous d’amour.

Et, sans qu’il comprît pourquoi, il sentit à cette pensée son cœur se serrer. De ce moment il garda le silence.

Cependant les deux promeneurs nocturnes étaient arrivés à la rue de la Verrerie, après avoir été rencontrés par trois ou quatre patrouilles, qui, au reste, grâce au mot de passe, les avaient laissés circuler librement, lorsqu’à une dernière, l’officier parut faire quelque difficulté.

Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.

— Bien, dit l’officier, voilà pour toi ; mais la citoyenne…

— Après, la citoyenne ?

— Qui est-elle ?

— C’est… la sœur de ma femme.

L’officier les laissa passer.

— Vous êtes donc marié, monsieur ? murmura l’inconnue.

— Non, madame ; pourquoi cela ?

— Parce qu’alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire que j’étais votre femme.

— Madame, dit à son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacré et qui ne doit pas se donner légèrement. Je n’ai point l’honneur de vous connaître.

Ce fut à son tour que l’inconnue sentit son cœur se serrer, et elle garda le silence.

En ce moment ils traversaient le pont Marie. La jeune femme marchait plus vite à mesure que l’on approchait du but de la course. On traversa le pont de la Tournelle.

— Nous voilà, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le pied sur le quai Saint-Bernard.

— Oui, citoyen, dit l’inconnue ; mais c’est justement ici que j’ai le plus besoin de votre secours.

— En vérité, madame, vous me défendez d’être indiscret, et en même temps vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosité. Ce n’est pas généreux. Voyons, un peu de confiance ; je l’ai bien méritée, je crois. Ne me ferez-vous point l’honneur de me dire à qui je parle ?

— Vous parlez, monsieur, reprit l’inconnue en souriant, à une femme que vous avez sauvée du plus grand danger qu’elle ait jamais couru, et qui vous sera reconnaissante toute sa vie.

— Je ne vous en demande pas tant, madame ; soyez moins reconnaissante, et pendant cette seconde, dites-moi votre nom.

— Impossible.

— Vous l’eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l’on vous eût conduite au poste.

— Non, jamais, s’écria l’inconnue.

— Mais alors, vous alliez en prison.

— J’étais décidée à tout.

— Mais la prison dans ce moment-ci…

— C’est l’échafaud, je le sais.

— Et vous eussiez préféré l’échafaud ?

— À la trahison…. Dire mon nom, c’était trahir !

— Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rôle pour un républicain !

— Vous jouez le rôle d’un homme généreux. Vous trouvez une pauvre femme qu’on insulte, vous ne la méprisez pas quoiqu’elle soit du peuple, et, comme elle peut être insultée de nouveau, pour la sauver du naufrage, vous la reconduisez jusqu’au misérable quartier qu’elle habite ; voilà tout.

— Oui, vous avez raison ; voilà pour les apparences ; voilà ce que j’aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m’aviez pas parlé ; mais votre beauté, mais votre langage sont d’une femme de distinction ; or, c’est justement cette distinction, en opposition avec votre costume et avec ce misérable quartier, qui me prouve que votre sortie à cette heure cache quelque mystère ; vous vous taisez… allons, n’en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame ?

En ce moment ils entraient dans la rue des Fossés-Saint-Victor.

— Vous voyez ce petit bâtiment noir, dit l’inconnue à Maurice en étendant la main vers une maison située au delà des murs du Jardin des Plantes. Quand nous serons là, vous me quitterez.

— Fort bien, madame. Ordonnez, je suis là pour vous obéir.

— Vous vous fâchez ?

— Moi ? Pas le moins du monde ; d’ailleurs, que vous importe ?

— Il m’importe beaucoup, car j’ai encore une grâce à vous demander.

— Laquelle ?

— C’est un adieu bien affectueux et bien franc… un adieu d’ami !

— Un adieu d’ami ! Oh ! vous me faites trop d’honneur, madame. Un singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et à qui cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d’avoir l’ennui de le revoir.

La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.

— Au reste, madame, continua Maurice, si j’ai surpris quelque secret, il ne faut pas m’en vouloir ; je n’y tâchais pas.

— Me voici arrivée, monsieur, dit l’inconnue.

On était en face de la vieille rue Saint-Jacques, bordée de hautes maisons noires, percée d’allées obscures, de ruelles occupées par des usines et des tanneries, car à deux pas coule la petite rivière de Bièvre.

— Ici ? dit Maurice. Comment ! c’est ici que vous demeurez ?

— Oui.

— Impossible !

— C’est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier ; adieu, mon généreux protecteur !

— Adieu, madame, répondit Maurice avec une légère ironie ; mais dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.

— Aucun.

— En ce cas, je me retire.

Et Maurice fit un froid salut en se reculant de deux pas en arrière.

L’inconnue demeura un instant immobile à la même place.

— Je ne voudrais cependant pas prendre congé de vous ainsi, dit-elle. Voyons, monsieur Maurice, votre main.

Maurice se rapprocha de l’inconnue et lui tendit la main.

Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.

— Oh ! oh ! citoyenne, que faites-vous donc là ? Vous ne vous apercevez pas que vous perdez une de vos bagues ?

— Oh ! monsieur, dit-elle, ce que vous faites là est bien mal.

— Il me manquait ce vice, n’est-ce pas, madame, d’être ingrat ?

— Voyons, je vous en supplie, monsieur… mon ami. Ne me quittez pas ainsi. Voyons, que demandez-vous ? Que vous faut-il ?

— Pour être payé, n’est-ce pas ? dit le jeune homme avec amertume.

— Non, dit l’inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me pardonner le secret que je suis forcée de garder envers vous.

Maurice, en voyant luire dans l’obscurité ces beaux yeux presque humides de larmes, en sentant frémir cette main tiède entre les siennes, en entendant cette voix qui était presque descendue à l’accent de la prière, passa tout à coup de la colère au sentiment exalté.

— Ce qu’il me faut ? s’écria-t-il. Il faut que je vous revoie.

— Impossible.

— Ne fût-ce qu’une seule fois, une heure, une minute, une seconde.

— Impossible, je vous dis.

— Comment ! demanda Maurice, c’est sérieusement que vous me dites que je ne vous reverrai jamais ?

— Jamais ! répondit l’inconnue comme un douloureux écho.

— Oh ! madame, dit Maurice, décidément vous vous jouez de moi.

Et il releva sa noble tête en secouant ses longs cheveux à la manière d’un homme qui veut échapper à un pouvoir qui l’étreint malgré lui.

L’inconnue le regardait avec une expression indéfinissable. On voyait qu’elle n’avait pas entièrement échappé au sentiment qu’elle inspirait.

— Écoutez, dit-elle après un moment de silence qui n’avait été interrompu que par un soupir qu’avait inutilement cherché à étouffer Maurice. Écoutez ! me jurez-vous sur l’honneur de tenir vos yeux fermés du moment où je vous le dirai jusqu’à celui où vous aurez compté soixante secondes ? Mais là… sur l’honneur.

— Et, si je le jure, que m’arrivera-t-il ?

— Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous promets de ne la prouver jamais à personne, fît-on pour moi plus que vous n’avez fait vous-même ; ce qui, au reste, serait difficile.

— Mais enfin puis-je savoir ?…

— Non, fiez-vous à moi, vous verrez…

— En vérité, madame, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon.

— Jurez-vous ?

— Eh bien, oui, je le jure !

— Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux ?… Quelque chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frappé d’un coup de poignard ?

— Vous m’étourdissez, ma parole d’honneur, avec cette exigence.

— Eh ! jurez donc, monsieur ; vous ne risquez pas grand-chose, ce me semble.

— Eh bien ! je jure, quelque chose qui m’arrive, dit Maurice en fermant les yeux.

Il s’arrêta.

— Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous en supplie.

La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n’était pas exempt de coquetterie ; et à la lueur de la lune, qui en ce moment même glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs cheveux pendants en boucles d’ébène, l’arc parfait d’un double sourcil qu’on eût cru dessiné à l’encre de Chine, deux yeux fendus en amande, veloutés et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lèvres fraîches et brillantes comme du corail.

— Oh ! vous êtes belle, bien belle, trop belle ! s’écria Maurice.

— Fermez les yeux, dit l’inconnue. Maurice obéit.

La jeune femme prit ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain une chaleur parfumée sembla s’approcher de son visage, et une bouche effleura sa bouche, laissant entre ses deux lèvres la bague qu’il avait refusée.

Ce fut une sensation rapide comme la pensée, brûlante comme une flamme. Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque à la douleur, tant elle était inattendue et profonde, tant elle avait pénétré au fond du cœur et en avait fait frémir les fibres secrètes.

Il fit un brusque mouvement en étendant les bras devant lui.

— Votre serment ! cria une voix déjà éloignée.

Maurice appuya ses mains crispées sur ses yeux pour résister à la tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus ; il resta muet, immobile, chancelant.

Au bout d’un instant il entendit comme le bruit d’une porte qui se refermait à cinquante ou soixante pas de lui ; puis tout bientôt rentra dans le silence.

Alors il écarta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui comme un homme qui s’éveille, et peut-être eût-il cru qu’il se réveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n’était qu’un songe, s’il n’eût tenu serrée entre ses lèvres la bague qui faisait de cette incroyable aventure une incontestable réalité.