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Le Choléra, fragment philosophique

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LE CHOLÉRA.

FRAGMENT PHILOSOPHIQUE.


Nous étions au mois d’août de l’année dernière ; je devais passer le reste de la saison en Basse-Bretagne. Le hasard de la promenade m’ayant éloigné de la maison que j’habitais, je m’en allais cheminant le long d’une rivière dont les alentours étaient variés et pittoresques ; c’était ce qui m’avait donné la fantaisie de la suivre quelques instans. Je me proposais de plus de visiter, avant la nuit, les ruines d’un vieux château que j’apercevais dans le lointain.

Le lieu où je me trouvais, éloigné de toute ville, de tout hameau un peu considérable, ne montrait que bien peu de traces de la présence de l’homme ; à cela près de deux ou trois colonnes de fumée, qui, tremblotant derrière les arbres, révélaient la présence d’autant de chétives habitations, on aurait pu se croire au désert.

La rivière, s’échappant du fond d’une vallée où l’œil ne pouvait la suivre, arrivait avec de nombreux détours jusqu’à l’endroit où je m’étais résolu à la côtoyer ; de ce point elle s’élargissait de plus en plus, puis allait se perdre enfin, après grand nombre de sinuosités nouvelles, au sein d’une vaste rade, au-delà de laquelle apparaissait la pleine mer, qu’on voyait se confondre avec le ciel aux dernières limites de l’horizon.

Derrière moi, c’est-à-dire du côté de la mer, car j’allais en sens inverse du cours de l’eau, plusieurs vaisseaux manœuvraient aux derniers rayons du soleil qui se jouaient dans leurs cordages et sur leurs voiles ; les uns voulaient entrer en rade, les autres au contraire gagner le large. Devant moi, les ruines qui étaient le but de ma promenade, s’élevaient sombres, tristes, solitaires, au sommet d’une assez haute colline, et se projetaient en découpures étranges, en contours fantastiques, sur un ciel terne et grisâtre.

À mes côtés se succédaient des chênes séculaires, des pins au sombre feuillage, des saules à la chevelure pendante. De grands quartiers de rochers, long-temps cachés par les sinuosités de la rivière, se montraient tout à coup comme s’ils fussent surgis de terre à l’instant même. Sur le penchant des coteaux apparaissaient çà et là de ces champs de blé noir, dont la couleur rouge foncée qui se détache vivement de la verdure, et les met, pour ainsi dire, en saillie, au milieu de ce qui les entoure, donne une physionomie toute particulière aux paysages de la Bretagne.

De temps à autre quelque goéland, fatigué de se balancer à la surface de l’eau, ou bien effrayé de mon approche, s’élevait lourdement dans les airs, et déployant ses larges ailes, traversait l’atmosphère d’un vol pesant et silencieux.

Sans avoir beaucoup perdu de sa transparence, la lumière du jour commençait à perdre de son éclat. Le tronc et le feuillage des arbres devenaient d’un ton de plus en plus foncé. De légères vapeurs enveloppant les objets éloignés, adoucissaient déjà leurs formes et leurs couleurs, sans en rien dérober encore. De nombreux nuages, après avoir flotté dans les airs toute la journée, étaient enfin devenus immobiles, et, se fondant les uns dans les autres, formaient un immense voile grisâtre, qui couvrait, dans toute son étendue, la voûte du ciel ; une main invisible semblait seulement se plaire à en soulever quelques plis à la dernière limite de l’occident, car de ce côté sa bordure inférieure, légèrement relevée, laissait à l’œil charmé la vue du soleil qui descendait en ce moment dans l’océan tout enveloppé d’une pourpre étincelante : spectacle d’une splendeur toujours variée dans sa journalière magnificence !

Du sifflement des feuilles mortes que je traînais sous mes pas, du bruissement de la marée montante se déroulant lentement sur les plages unies, ou bien écumant avec fracas au pied des rochers ; des gémissemens confus d’un vent faible qui d’instant en instant venait se briser à travers les branchages des arbres, imitant assez bien les dernières plaintes d’un agonisant ; de tout cela, dis-je, résultait je ne sais quel concert d’une mélancolique harmonie.

L’impression que j’en recevais m’entraîna peu à peu dans une indéfinissable et vague rêverie. Les affaires, les plaisirs, les soucis du moment, les projets de l’avenir, tout cela n’exista bientôt plus pour moi. Les préoccupations politiques s’enfuirent elles-mêmes de mon esprit… Tous ces mille et mille craquemens d’une machine sociale qui s’en va se détraquant sous nos yeux, avec une si effroyable vitesse, pendant quelques instans je n’en entendis plus rien.

Un sentiment de vague tristesse, qui ne manquait ni de charme, ni d’une sorte de solennité, s’emparait peu à peu de moi. Un attendrissement sans motifs mouillait mes yeux. Au-dedans de moi s’opérait comme un retour vers les jours de mon enfance. Je me retrouvais au milieu de mes premières émotions, de mes premiers sentimens, comme si tant d’autres émotions, tant d’autres sentimens, surtout tant de mécomptes, tant de désenchantemens, dès le milieu de la vie, ne nous en séparaient pas par d’infranchissables abîmes. Des affections depuis long-temps méconnues, froissées, trahies peut-être, et en tout cas, au moins bien usées au frottement du monde, se réveillaient en moi. Je m’étonnais presque de les retrouver encore saintes, encore dévouées, encore prêtes au sacrifice. Des amis depuis long-temps dans la tombe, oubliés peut-être d’ordinaire, recevaient tout à coup comme une nouvelle existence du souvenir plein de vivacité qui me les rappelait en ce moment ; il me semblait voir leurs traits, entendre le son de leurs voix. Ils glissaient à mes côtés, m’arrivaient par les airs, se multipliaient autour de moi de mille façons, parés en même temps de je ne sais quelle auréole brillante dont les ornait la consécration de la mort. Je me laissais aller à leur adresser longuement la parole ; puis j’entendais leurs paroles à eux résonner aussitôt dans ces mêmes mystérieux échos où nous nous disons à nous-mêmes notre propre pensée.

Le sentiment de la réalité allait ainsi s’effaçant de plus en plus de mon esprit. La réalité elle-même semblait se retirer de toutes parts d’autour de moi pour faire place à ces douces et fantastiques réminiscences du cœur et de la mémoire, lorsqu’un spectacle inattendu se présenta, qui captiva bientôt toute mon attention.

La rive opposée, bouleversée d’accidens de terrein assez considérables, présentait grand nombre de collines de hauteur, de dimension, de forme et de culture différentes, laissant voir çà et là quelques groupes de gigantesques rochers. Au bas de l’une d’elles couverte d’un grand bois de haute futaie, s’élevait, du milieu d’une sorte d’îlot de terre rougeâtre, une petite église entourée d’un cimetière aux murailles blanches, dont l’une avait le pied baigné par la marée montante. La couleur noirâtre de cette église contrastait assez bien avec le fond de verdure, sur laquelle on la voyait se dessiner ; les élégantes dentelures de son clocher gothique se mariaient admirablement avec le feuillage festonné des grands arbres, et en général le pinceau le plus exercé n’aurait pu mieux disposer tous les objets que je voyais là, les mieux entourer et les mieux éclairer, pour en créer un paysage plus habilement composé.

Or, au moment même où j’arrivai en face de l’église, son grand portail, vis-à-vis lequel je me trouvais, s’ouvrit tout à coup ; il brilla comme une étoile au sein de l’obscurité de son intérieur, puis une grande croix d’argent sortit suivie d’un vieux prêtre précédant de peu de pas un cercueil entouré de jeunes filles dont chacune portait un cierge allumé. Leurs vêtemens blancs m’annonçaient que c’était une de leurs compagnes qu’elles conduisaient à sa dernière demeure. Derrière venait un assez grand nombre de parens, d’amis, de voisins, en habits de deuil. Une fosse attendait tout ouverte l’hôte qu’on y descendit, en même temps que le prêtre se mit à psalmodier les prières d’usage, auxquelles les assistans agenouillés répondirent en chœur. Leurs voix, mêlées au tintement des cloches, au bruissement des flots, m’arrivaient adoucies, harmoniées par la distance, toutes chargées d’une sombre et puissante mélodie. Je leur prêtai l’oreille avec un recueillement profond, tout en regardant, avec une sorte d’angoisse et d’anxiété, la terre s’amonceler rapidement, grâce à l’activité des fossoyeurs, sur la créature qui lui était confiée pour l’éternité. Tant que dura ce spectacle, je le considérai avec une avide et douloureuse curiosité ; mais à peine fut-il achevé, que mes yeux se reportèrent sur l’Océan, qui se déroulait à mes pieds dans toute sa sombre majesté. Je laissai quelques instans mes regards errer à sa surface, sur d’innombrables vagues qui se gonflant peu à peu, se couvraient d’une légère écume, puis se brisaient bientôt pour rentrer à jamais au sein de l’immensité, ainsi que cette jeune fille, subitement arrêtée à ses premier pas dans le monde. C’étaient comme des milliers de voix symboliques, s’élevant tout à coup pour me raconter tout ce qu’il y a de fragile et de fugitif dans la destinée de l’homme.

L’apparition subite de cet appareil de funérailles, le retentissement inattendu de ce chant de deuil, au milieu du silence et de la solitude où je me trouvais, étaient sans doute de nature à me faire une assez vive impression, malgré la fréquence de cérémonies pareilles dans les tristes jours que nous traversions alors, car le choléra, qui avait ravagé une partie de la France, venait d’apparaître tout récemment en Bretagne ; mais je dois ajouter qu’il arriva de plus qu’un souvenir récent et douloureux fut éveillé en moi par ce spectacle dont le hasard m’avait rendu témoin.

Mademoiselle de la D…, à peine âgée de quinze ans, réunissait à toutes les sortes de distinctions, le don merveilleux, j’allais dire divin, d’une admirable beauté. Sa mère avait éprouvé des revers de fortune, qui l’avaient reléguée dans une sorte de solitude, au fond d’un des quartiers écartés de Paris ; elle en était la seule consolation, la seule joie dans le présent, la seule espérance dans l’avenir. De cet isolement où toutes deux vivaient, de ces malheurs supportés en commun, de bien d’autres circonstances encore, il était résulté que le sentiment qui existait entre ces deux personnes, était, vraiment d’un ordre à part ; les mots d’amour de mère et d’amour de fille n’en sauraient donner qu’une imparfaite idée, malgré tout ce qu’ils remuent dans nos cœurs de saint et de doux, de tendre et de sacré. En chacune se trouvait une telle naïveté de dévoûment, une telle abnégation de toute personnalité, qu’il eût été vrai, à la lettre, de dire que la mère vivait dans la fille, la fille dans la mère. Une circonstance singulière ajoutait de plus, au tableau de cette douce communauté de nobles sentimens, je ne sais quoi d’infiniment gracieux, d’infiniment touchant ; c’était une telle ressemblance dans les traits, la démarche, les manières, la physionomie, avec cela, un tel accord de caractère et d’intelligence, en un mot de telles sympathies morales, qu’on aurait cru parfois ne voir en toutes deux qu’une seule et même personne, à deux époques diverses de la vie. C’est ainsi que, dans ses gracieux caprices, la nature nous montre quelquefois sur un seul arbuste, ici la fleur richement épanouie, et là la fleur qui vient d’éclore, mais dont le sein enferme encore des trésors de couleurs et de parfums. Quoiqu’il en soit, bien qu’à l’époque désolante du choléra, j’eusse occasion, par suite d’anciennes relations, de voir souvent madame et mademoiselle de la D…, il ne m’était jamais arrivé, peut-être par une bizarre disposition d’esprit, de concevoir quelque crainte au sujet de la jeune personne. Je la voyais naître si doucement à la vie sous l’aile maternelle, s’avancer vers la destinée avec tant de calme et de pureté ; elle exhalait tout autour d’elle un tel parfum d’innocence, de candeur et de chasteté, qu’elle me semblait devoir être bien certainement défendue par quelque invisible barrière, placée sous quelque angélique sauve-garde. Craindre pour elle m’eût paru je ne sais quel odieux blasphème dont la seule idée ne me serait même jamais venue. — Et pourtant un jour où je l’avais vue la veille où je ne sais quelle circonstance imprévue me ramenait si promptement chez sa mère ; au moment où franchissant le seuil de leur appartement, je m’attendais à la revoir, je la revoyais déjà avec sa blanche robe de la veille, je la trouvai habillée dans son linceul. En une nuit, le choléra l’avait faite cadavre. Dussé-je vivre de longues années, je ne pense pas avoir à me rencontrer de nouveau, avec un plus impitoyable mécompte, une plus terrible ironie du sort. La douleur de madame de la D…, les premiers momens de stupeur passés, fut empreinte d’un calme, d’une résignation qui déchirèrent le cœur de ceux qui en furent témoins, plus que n’auraient pu le faire des larmes, des cris, de gémissemens, toutes les convulsions du désespoir. Elle se soumit avec une douceur, une patience infinie, à tous les soins que ses amis s’empressèrent de lui prodiguer. Pour leur en témoigner sa reconnaissance, elle semblait consentir à s’entourer d’eux, à s’appuyer sur leur bras, afin d’essayer de marcher encore dans le monde, de se mêler encore à la foule indifférente. Mais au bout de toutes les perspectives désolées de la vie, ce n’était plus qu’un seul objet qui lui apparaissait sans cesse : le tombeau de sa fille tant aimée. Ce tombeau l’attirait par une sorte de mystérieuse, d’horrible fascination dont elle seule pouvait apprécier l’irrésistible puissance ; et c’est ce qui lui donnait la force d’être calme, la force de marcher, la force même de sourire parfois. Aussi, tandis qu’à ces indices, beaucoup commençaient à la croire résignée (ils sont en petit nombre, ceux dont l’œil sait voir la douleur qui s’enferme muette et silencieuse au sein du cœur qu’elle consume), il arriva que s’étant couchée un jour, ne paraissant souffrir que d’une indisposition légère, elle ne se releva pourtant plus. La maladie avait eu peu de chose à faire pour devenir mortelle.

À ce souvenir, en raison de leur analogie avec lui, se joignirent bientôt d’autres souvenirs également douloureux. Autour de ces deux victimes se groupèrent bientôt dans ma mémoire d’autres victimes du même fléau, dont j’avais vu de même la triste fin, ou dont la triste fin m’avait été racontée.

C’étaient d’autres jeunes filles, qui de même étaient tombées sur le seuil de leur destinée d’amour et de dévoûment. C’étaient de belles fiancées arrachées tout à coup au long avenir d’espérance et de bonheur qu’elles rêvaient déjà dans les bras d’un époux de leur choix. C’étaient de tendres mères enlevées à l’amour de leurs enfans. C’étaient des hommes dans toute la force, toute la vigueur de l’âge, à qui de longues années paraissaient assurées, ou bien d’autres hommes aux cheveux blanchissans, à qui le sort semblait devoir quelques jours de repos, après les fatigues d’une carrière agitée. C’étaient des guerriers épargnés dans vingt batailles par le fer et le plomb, et s’étonnant de succomber sous des coups invisibles plus rapides et plus meurtriers ; c’étaient des hommes d’art et d’étude qui, le pied dans la tombe, se sentaient mourir plus cruellement encore au dernier regard qu’ils jetaient sur l’œuvre chérie, dans laquelle ils avaient espéré se survivre longuement dans la mémoire des hommes, mais qui périssait aussi en demeurant inachevée. C’étaient enfin ou de petits enfans, qui avaient traversé ce monde, sans s’en être doutés, sans y laisser de trace, semblables au caillou qui s’enfonce dans une onde profonde, ou bien des vieillards, qui, frappés dans leurs descendans, par lesquels seulement ils tenaient à ce monde, restaient debout encore quelques instans, mais déracinés de la vie, mais menaçant de tomber au premier souffle ennemi. Le sombre aspect qu’offrit un moment Paris, avec sa population consternée, avec ses rues désertes dès la fin du jour, avec ses portails décorés en grand nombre de signes de deuil, avec les chars funèbres qui le sillonnaient en tous sens, s’emplissant de morts de porte en porte : ce sombre aspect me fut de nouveau présent. Je me rappelai la sinistre préoccupation des esprits, les terreurs de l’âme éclatant subitement sur tous les visages, au milieu des conversations les plus indifférentes, des plus insignifiante circonstances. Et comment le moindre mot n’aurait-il pas suffi à rappeler l’idée qui, en dépit des efforts de chacun, ne manquait guère d’être présente à tous les esprits ? Comment le geste le plus indifférent n’eût-il pas été assez significatif pour désigner l’objet, qui ne cessait guère d’être visible à tous les yeux ? Je me rappelai l’effet produit par le retentissement subit de ce mot de choléra, étrange, inusité pour nous : il me sembla le revoir encore, s’écrivant tout à coup au-dessus de nos foyers et de nos tables, de nos banquets, aussi terrible, aussi redoutable que les mots mystérieux du festin de Balthasar. Je me rappelai mille autres scènes d’effroi, de consternation et de douleur ; elles se mêlèrent, s’enlacèrent les unes aux autres, en se revêtant de je ne sais quelle fantastique réalité ; au milieu d’elles, et malgré tous mes efforts pour les repousser de mes yeux, ne cessaient de m’apparaître, hideux, horribles, sanglans, les odieux massacres des prétendus empoisonneurs ; et de la sorte, se dressa devant moi comme un tableau fidèle de ce que j’avais vu du choléra de Paris.

Au fond de ce tableau, dans ses perspectives les plus éloignées, les mêmes calamités se montraient de nouveau. Mon œil les retrouvait à Moscou, à Varsovie, à Londres, en Amérique. Elles éclataient au milieu d’une population religieuse, tombant à genoux à la voix de son empereur ; elles décimaient une armée victorieuse ; elles planaient sur les plus nobles martyrs qu’ait jamais comptés la liberté ; on les voyait surgir subitement, tantôt au sein de quelque peuple, ignorant des agitations politiques et vivant aussi paisiblement qu’avaient vécu ses aïeux, ou bien encore au sein de quelque autre peuple, tout bouillonnant de l’ardeur fiévreuse des révolutions. Mais partout c’étaient les mêmes misères, partout c’étaient les mêmes désolations. Le personnage invisible et terrible autour duquel se déroulait ce drame sanglant, foulait toutes ces nations de langues, de caractères, de mœurs, de croyances si diverses, d’un pied également dédaigneux, également meurtrier.

Ma pensée s’assombrissait de plus en plus. De lugubres spectacles, évoqués par elle, surgissaient çà et là de l’abîme du passé. La solitude où je me trouvais s’en était comme peuplée tout à coup. Au bruit confus d’un gémissement prolongé, à une longue traînée de morts et de mourans, il me semblait suivre la fameuse peste noire qui, partie des environs de la grande muraille, traversa l’Asie Mineure, la Grèce, la Syrie, l’Égypte, l’Italie, s’abattit longuement sur la France d’où elle se releva pour aller visiter l’Angleterre, désolant, dépeuplant par conséquent une immense partie du globe. Je vis l’Allemagne encore humide du sang versé pendant la guerre de trente ans, dévastée par une autre peste aussi terrible. Au dire des chroniqueurs, celle-ci, à l’instar de la foudre, mais plus redoutable, marchait enveloppée dans un sombre nuage. La nuée meurtrière s’abattant sur une ville, en dévorait en trois jours le tiers des habitans ; puis elle se dissipait aussi rapidement qu’elle était apparue. Sous le beau ciel de la Provence, le même fléau se montrait sous des apparences différentes. Là l’air ne cessa pas d’être doux et chaud, le ciel d’être pur, la mer d’être bleuâtre, et le soleil d’étinceler ; les brises du soir n’en arrivèrent pas moins à Marseille, toutes chargées de fraîcheur et de parfums ; et cependant une grande solitude se fit peu à peu dans les rues de cette ville, naguère si riante, si animée. La mortalité s’y accrut si rapidement, qu’en peu de jours les cimetières devinrent trop étroits pour le nombre des cadavres. En peu de semaines, la terre en fut comme rassasiée ; et comme dès-lors les forces commencèrent aussi à manquer aux vivans pour lui enfouir assez profondément les morts au sein, et qu’entassés les uns sur les autres, ils étaient en proie à un mouvement de fermentation putride, on les vit entr’ouvrir leurs tombes mal creusées ; de sorte qu’elle semblait les rejeter, les vomir elle-même de ses propres entrailles. Des gouffres pestilentiels s’ouvrirent çà et là, espèces de volcans aux éruptions plus meurtrières que ceux dont s’échappent des torrens de lave enflammée. Ces sépultures, tout incomplètes qu’elles étaient, ne tardèrent pourtant pas à manquer bientôt elles-mêmes. On se contenta de rouler les cadavres dans les fossés de la ville où la putréfaction en fit une sorte de masse fluide, sans forme ni consistance, qui entoura, qui enlaça Marseille, comme une ceinture, l’étreignant de jour en jour plus étroitement, menaçant de lui faire exhaler incessamment son dernier souffle de vie[1]. À ce spectacle la jolie ville de Toulon ne tardait pas à se troubler. Elle alluma de grands feux, comme si les feux de son beau soleil n’étaient plus suffisans pour purifier l’air, ou bien comme si le manteau d’épaisse fumée dont elle s’enveloppa pendant plusieurs jours, devait la soustraire aux coups du fléau. Elle abandonna à une solitude et à un silence prématuré ses rues, ses promenades, ses beaux ombrages : les habitans se confinèrent dans leurs maisons, la ville toute entière sembla retenir son haleine et faire la morte ; mais elle n’en saurait être quitte pour ces vains semblans. L’épidémie se montre dans ses murs aussi terrible, aussi meurtrière qu’à Marseille. Les rayons du soleil vivifiant, sous lesquels elle s’est développée, semblent même lui avoir communiqué une force, une intensité qu’elle n’avait pas manifestée tout d’abord. Les scènes de désolation de Marseille se reproduisent de nouveau. Les cadavres entassés par milliers sont bientôt à l’étroit. Bien plus, sous les coups répétés du fléau, c’est la société elle-même, la société toute entière qui semble s’être brisée, s’être écroulée. On voit poindre, apparaître, se pavaner sur ses ruines, ceux qu’elle retint d’ordinaire dans ses cachots, dans ses prisons les plus obscures, dans ses geôles les plus rigoureuses, les forçats, les galériens. Un moment ils sont seuls à se montrer dans les rues. On les croirait les uniques habitans de la ville ; ils en sont les rois, les souverains, et bien plus les libérateurs. Le dégoût de la vie, l’énergie du crime où s’étaient trempées leurs âmes, en avaient fait (on n’ose le dire) comme des héros. C’est par eux seuls que la ville fut délivrée de la multitude de cadavres en pourriture, sous lesquels elle menaçait de demeurer pour toujours ensevelie. La cité fut sauvée par le bagne. Écoutez-la le confesser elle-même par la bouche d’un de ses magistrats, qui fut l’historien fidèle, aussi bien que l’intrépide témoin de ces temps désastreux. « Heureuses, s’écrie M. d’Antrechaux, trop heureuses les villes qui, au milieu de semblables circonstances, possèdent dans leur sein des forçats des galères du roi[2]. » À la parole de Manzoni, au son de cette parole poétique, qui a fait revivre pour nous la réalité, que l’histoire se bornait à nous raconter, je revis aussi Milan avec ses rues désertes et silencieuses. J’entendis les chansons bruyantes de ses effrayans Monati. J’errai quelques instans avec Renzo au milieu des spectres vivans du lazaret. J’interrogeai avec lui, plein de doute et d’effroi, leurs visages amaigris. Qui n’a tremblé, comme Renzo, pour quelque Lucie ? Puis enfin, comme, au milieu de ce champ désolé de l’histoire dont je venais de parcourir les plus funèbres sentiers, je cherchais quelque objet moins lugubre pour reposer mes yeux attristés, la ville d’Alcibiade, de Périclès et d’Aspasie me revint à la pensée. Mais la tribune aux harangues était silencieuse ; le théâtre ne redisait plus les vers d’Eschyle ou de Sophocle ; les vagues se brisant le long des galères oisives, étaient le seul bruit qui se fît entendre au Pyrée ; les rues, les places publiques étaient désertes, et à peine se montrait-il çà et là un petit nombre de pâles et maladives figures, semblables à des ombres qu’on verrait errer au bord de leurs tombes. Athènes m’apparaissait livrée à toutes les désolations de la peste du Péloponèse. C’était à ce moment terrible que mon imagination assombrie s’était prise à en évoquer le fantôme. Naguère encore si riante et si belle, mais alors flétrie, décolorée sous les rudes atteintes du fléau, Athènes, l’élégante, la brillante Athènes, semblait une jeune fille se débattant douloureusement aux embrassemens funestes de quelque odieux vampire.

À ces grandes calamités qui s’entr’ouvrent de temps à autre, ainsi que des gouffres de désolation au milieu de nous, combien ne s’en joint-il pas d’autres, dont l’action plus lente, mais continue, ne laisse pas que d’être aussi meurtrière ? Ce n’est qu’à force de sueur et de sang, que l’homme, jeté nu sur la terre, y trace un pénible sillon, tandis que s’ouvrent à ses côtés mille fossés prématurés. La beauté, la force, l’intelligence ne lui sont que de fugitives apparitions. Il vit au milieu de fantômes doués d’aussi peu de réalité que ceux qu’il crée parfois dans le délire de la fièvre. Aucune expression, aucune image, aucun symbole, ne sauraient exprimer tout ce qu’il y a de fragile et de misérable dans sa condition. À ce triste banquet de la vie, où, sans l’avoir sollicité, il se trouve convié, combien d’épées se balancent au-dessus de sa tête, plus menaçantes que celle dont s’effraya Damoclès ! Cependant, comme si ce n’était pas assez de tant de misères et de tant de maux qui l’assaillent, parce qu’il est homme, seulement parce qu’il est homme, ne s’en fait-il pas bien d’autres encore de sa propre main ! Sur la surface de la terre l’homme a-t-il un ennemi plus redoutable que lui-même ? et, pour ne parler toutefois que des plus éclatans de ces désastres dont lui-même est l’auteur, a-t-il jamais cessé de répandre son sang sur d’innombrables champs de batailles ?

Après les guerres primitives, dont la tradition va se perdre dans la sainte obscurité des récits cosmogoniques, l’Orient nous offre aussitôt d’autres guerres immenses, gigantesques, colossales, à l’égal de ses poèmes, de ses monumens, de ses religions. L’histoire de la Perse se déroule à travers les phases diverses d’un combat perpétuel. La Grèce est le théâtre d’un long duel entre Athènes et Sparte. Toutes les nations de la terre viennent tomber sous l’épée de Rome, comme les épis sous la faucille du moissonneur ; cela fait, Rome se déchire les entrailles par les mains de Marius et de Sylla, de César et de Pompée ; puis à peine est-elle tombée sous les coups des barbares, qu’eux-mêmes ne tardent pas à s’entr’égorger sur les ruines du grand empire. Pendant des siècles, le nord de l’Afrique ne cesse de verser sur l’Europe le torrent des Sarrasins, qui viennent répandre leur sang dans les plaines de l’Espagne, de la France et de l’Italie. À son tour, l’Europe se précipite sur l’Asie. Vingt peuples se rencontrent l’épée à la main autour du tombeau du Christ ; sang noblement versé cette fois ! guerre trois fois sainte ! Le génie d’un grand homme arrache à l’océan un monde qu’il cachait depuis des siècles aux yeux de l’Européen ; mais ce monde semble disparaître presqu’au même instant, avec ses antiques civilisations à jamais détruites, dans le sang dont l’inondent ses conquérans. Mille autres guerres plus obscures n’en naissent pas moins contemporaines de ces guerres sanglantes, ou bien leur succèdent. Le plus mince intérêt les excite, les multiplie, les éternise ; il suffit des plus médiocres génies et des plus vulgaires ambitions pour y précipiter d’innombrables populations, et c’est ainsi avec grande raison qu’après avoir tracé lui-même un tableau semblable, M. de Maistre finit par s’écrier qu’on ne saurait fixer, depuis l’origine des âges, un instant, un seul instant où le sang humain n’ait pas coulé sous la main de l’homme.

À ce point de vue, n’est-on pas tenté de se demander si l’homme n’est pas placé sur la terre uniquement pour donner et recevoir une mort inévitable, ainsi que ces esclaves que la superbe et dédaigneuse férocité de Rome se plaisait à jeter dans le cirque ? Mais que dis-je ? Descendant dans ce cirque funeste, ceux-ci savaient du moins à qui adresser les funèbres paroles qui, après deux mille ans, portent encore l’effroi dans nos âmes : « César, ceux qui vont mourir te saluent. » Renversés sur la poussière, implorant vainement la pitié, ils voyaient le geste homicide par lequel leurs prières étaient repoussées ; ils entendaient les bruyantes acclamations du peuple, dont leur sang qui coulait faisait les délices. L’homme, au contraire, dans l’arène immense où il a été jeté, chercherait vainement à qui adresser son lugubre salut. Il ne voit pas les yeux qui se repaissent de son supplice ; il n’entend pas les cris de ceux qui s’en réjouissent ; il subit une sentence qui ne lui a pas été signifiée ; on le voit puni d’un crime qu’il ignore, par une main qui demeure cachée, dans un but qui lui est inconnu. La seule chose qu’il sache, c’est qu’il vient arroser de son sang, inonder de ses sueurs la terre couverte de la cendre et des ossemens de ceux qui l’ont précédé. Quant à la moisson qui a besoin de cette sanglante rosée pour sortir de terre, nul ne saurait l’apercevoir. Le mystère de la destinée humaine repose au fond d’une impénétrable obscurité. À l’aide d’ingénieux instrumens, l’homme va chercher des mondes comme perdus pour lui au sein de l’immensité sans limites. Il voit l’insecte que l’exiguïté de ses proportions semblait devoir lui cacher à jamais dans une sorte de néant. Mais ces ténèbres, qui s’étendent au-delà de notre berceau, au-delà de notre tombe, au milieu desquelles brille le rapide éclair de notre vie terrestre, aucun œil d’homme ne les a pénétrées jusqu’à présent, aucun œil d’homme ne les pénétrera dans l’avenir. À toutes les misères, à toutes les douleurs qui nous ont fait comparer à la condition du gladiateur, notre condition dans l’humanité, viennent donc s’ajouter tous les tourmens et toutes les terreurs que notre inquiète imagination sait tirer du doute, de l’incertitude et de l’ignorance, tous les spectres menaçans dont elle sait peupler les ténèbres.

Où l’homme irait-il donc chercher la lumière pour la porter dans cette obscurité profonde de sa destinée ? Sa propre nature, son essence intime, sont-elles moins obscures, moins mystérieuses pour lui que cette destinée ? Peut-il s’interroger sans que mille voix confuses ne s’élèvent aussitôt de son sein pour se contredire mutuellement ? Ne se montre-t-il pas à ses propres yeux sous les apparences les plus contradictoires, tantôt dans la sublimité de l’ange du ciel, tantôt dans l’abjection du ver de terre ? Ne sent-il pas se toucher et se combattre au-dedans de lui les instincts le plus exquis et les appétits les plus grossiers ? Deux natures antipathiques l’une à l’autre, se repoussant par tous les points, par toutes leurs forces, ne sont-elles pas tenues en contact, dans la nature humaine, par une main de fer, au prix de mille douleurs ? N’est-ce pas seulement ainsi que de ces deux natures peut se former un seul et même être ? Mais aussi n’est-il pas naturel qu’à ce point de vue d’une réflexion élevée, cet être s’apparaisse, dans sa propre conscience, je ne sais quel sphynx bizarre, quel monstrueux centaure, qu’il se fasse comme horreur à lui-même ?

À la suite de toutes ces réflexions, se pressant rapidement dans mon esprit, j’éprouvai un indicible malaise. Ces images, ces impressions confuses, se confondaient en une espèce de chaos de figures grimaçantes, semblables à celles qui, dans les Alpes, se montrent du fond de l’abîme aux yeux troublés du voyageur ; j’éprouvai comme un vertige à les contempler. Aussi, sous l’empire d’un vague sentiment, analogue à l’instinct qui nous porte à nous assurer, en cas semblable, d’un appui quelconque, je me hâtai de chercher autour de moi quelque objet dont la vue pût faire diversion à ce qui se passait dans mon esprit. Mais cette recherche demeurait inutile.

Le paysage s’était couvert d’épaisses ténèbres ; les arbres touffus, les vastes prairies, les taillis, les bruyères, les rochers, avaient cessé d’être visibles, les vaisseaux avaient de même disparu. La vue des nobles ruines vers lesquelles je marchais, m’aurait peut-être remis au cœur, n’eût-ce été que pour un instant, quelques-unes des fortes et naïves croyances dont elles avaient été contemporaines. Peut-être aussi m’auraient-elles rappelé à la mémoire quelque belle histoire d’amour ou de chevalerie, dont j’aurais aimé à les animer, à les supposer momentanément le théâtre ; mais je n’en pouvais plus discerner la moindre partie. Le ciel s’était enveloppé d’un vaste drap mortuaire. Les objets, dépourvus de formes et de couleurs, formaient autour de moi une sorte de chaos. La rivière seule était demeurée quelque peu visible ; mais en même temps ses contours bordés d’une écume blanchâtre, les écailles brillantes dont la couvraient les vagues phosphorescentes se brisant à sa surface, lui donnaient je ne sais quel aspect étrange, bizarre ; on aurait dit un serpent gigantesque mis en mouvement par un art magique. Toute cette confusion de choses et d’apparences était ainsi bien plutôt propre à appeler l’imagination dans les royaumes illimités du fantastique, qu’à la ramener au sentiment du positif et de la réalité.

Cependant, soit que mes yeux commençassent à se faire à la sombre horreur des scènes que j’avais évoquées, ou que le point de vue d’où je les considérais, eût changé à mon insu, il arriva qu’aux funèbres pensées, qu’aux lugubres images, dont je m’étais d’abord uniquement occupé, se mêlèrent ensuite peu à peu d’autres images moins lugubres, d’autres pensées moins funèbres.

Aux approches de l’épidémie dont nous subissions l’invasion, je me le rappelai alors, à travers beaucoup de craintes puériles, de terreurs exagérées, on avait pu remarquer aussi du calme, de la présence d’esprit, de la résignation. La charité, qui s’endort d’ordinaire sur une facile aumône, s’était réveillée ardente et prodigue ; les dons avaient été immenses. Chacun avait fait une large part de sa fortune ; des maisons entières avaient été transformées en hôpitaux. À mesure que le danger s’était montré plus redoutable, des dévoûmens plus méritoires avaient paru. Des jeunes femmes, des femmes du monde s’étaient vouées avec la plus admirable abnégation de soi-même au service des malades. L’aiguillon de craintes réciproques avait ranimé au fond des cœurs les affections de toutes sortes ; des amitiés attiédies et refroidies par le temps étaient redevenues vives et inquiètes ; on cessait d’être indifférent aux plus étrangers ; entre tous s’était établie cette sorte de sympathie qui ne manque jamais d’exister parmi ceux, qui, courant un même danger, deviennent comme les passagers d’un même vaisseau. L’envie, la haine, les passions basses et cupides, à l’aspect imprévu du vide et du néant de ce qui les avait le plus violemment excitées, ne sachant plus à quoi se prendre, avaient subitement déserté tous les cœurs, ou du moins semblaient l’avoir fait. La sourde inimitié, qui, au sein de nos sociétés modernes, qu’elle menace de détruire, fermente entre le pauvre et le riche, entre le riche et le pauvre, cette implacable inimitié paraissait elle-même un moment suspendue. Le pauvre s’étonnait d’avoir à plaindre le riche qu’il voyait surtout menacé dans ce péril commun ; car, outre la vie, le riche avait à perdre aussi l’or et les jouissances, que du sein de sa propre détresse lui-même n’avait jamais cessé d’envier, et de priser bien au-dessus de la vie elle-même. De son côté, le riche sortait de l’indifférence qui ne lui est que trop habituelle sur les maux qu’il ignore ; il se hâtait de couvrir de son manteau le malheureux exposé nu à l’orage qui menaçait. Toujours et partout présente, la pensée de la mort communiquait de sa grandeur et de sa solennité aux circonstances les plus vulgaires de l’existence sociale ; les rapports de famille ou de société en devenaient plus doux et plus touchans. Se donner un tort même léger, même futile à l’égard d’un indifférent, d’un inconnu, n’était-ce pas courir le risque d’avoir offensé dès le lendemain un homme qui n’était plus, et d’avoir ainsi mis dans sa propre vie quelque chose d’irréparable ? Nous jouissions donc tous, par anticipation, de la sauve-garde de la tombe.

Inébranlable dans sa foi naïve, le peuple de notre Bretagne s’était pressé de nouveau autour de ses pasteurs. Du sein des églises de nos villes, d’ardentes prières n’avaient pas cessé de monter au ciel. Reléguée depuis deux ans au fond du sanctuaire par l’outrage et la dérision, la croix avait pu se montrer de nouveau sur le seuil du temple, se hasarder même jusque sur la place publique. De rustiques processions s’étaient partout déroulées à travers les champs. Dans chaque paroisse, hommes, femmes, enfans se précipitaient, sur les pas du curé, chacun laissant voir sur son visage, avec des signes différens, la même naïveté dans sa foi, la même ardeur dans ses espérances. On priait pour sa vieille mère, pour sa sœur bien-aimée, pour l’enfant qui venait de naître, celui qui fit voir les aveugles et marcher les paralytiques ; si la prière n’était point exaucée, on se soumettait, sans murmure, à la sentence terrible. Alors le prêtre et le médecin pénétraient sous le chaume des cabanes ; mais que les rôles qu’ils y venaient remplir étaient différens de ceux que nous leur assignons d’ordinaire, en semblables circonstances, au milieu de nos grandes villes, au sein de notre civilisation matérialisée ! Là, le prêtre ne se hasarde guère auprès du lit que le médecin n’a pas encore déserté ; il faut que les dernières minutes du temps soient prêtes à sonner pour celui qu’il vient visiter, avant que liberté lui soit donnée de parler d’éternité. Les étranges délicatesses du siècle sauraient-elles permettre qu’on nous entretienne de notre immortalité, avant que nous ne soyons déjà cadavres ? Mais ici la parole était d’abord au prêtre. Il disait que la vie fugitive de la terre est un don de Dieu que nul n’était à même de dédaigner, ou bien une épreuve à laquelle nul n’était en droit de se dérober ; il parlait de la vie qui nous attend au-delà de notre passage à travers le temps ; puis, au nom de cette vie immortelle, il exhortait celui dont il était écouté, à supporter avec courage et résignation de fugitives misères envoyées par Dieu même. C’est alors seulement qu’au lit du moribond se produisait le médecin, couvert, pour ainsi dire, de la soutane du curé ; car ce n’était qu’à cause de l’âme éternelle, qu’il pouvait être question du corps périssable. Le moment arrivait-il enfin, où l’épidémie avait épuisé sa violence à force de ravages ? Une solennelle messe des morts assemblait aussitôt les survivans. Agenouillés sur les tombes récemment fermées, ils venaient s’affliger sur ceux que le fléau avait moissonnés avant de se réjouir de lui avoir échappé. Chacun priait d’abord séparément pour ses parens, pour ses amis, pour ses morts ; puis toutes les prières éparses, isolées, se confondaient enfin en une même prière, faite en commun, pour toutes les victimes de cette même calamité. Autour de ces simples églises de villages, sous ces misérables toits de chaume, on voyait ainsi de nobles croyances se montrer encore aussi fortes, aussi naïves, aussi primitives, que nous les admirons dans les premiers siècles de l’histoire. Cela formait de merveilleuses harmonies avec les ruines du moyen âge dont on était entouré, avec les restes des pierres druidiques qu’on apercevait parfois dans le lointain.

Au milieu de ces scènes de désolation, certaines figures s’étaient montrées constamment pures, constamment admirables, constamment sublimes ! c’étaient les sœurs de la charité. Saint Vincent de Paule semblait revivre en chacune d’elles. Dans les lieux dévastés par le fléau, on les rencontrait long-temps avant le jour, s’acheminant déjà vers ceux qui, la veille, étaient menacés du danger le plus imminent ; chacune d’elles allait redevenir pour l’un d’eux une sœur, une amie, un guide spirituel, une garde-malade. À travers les longues salles des hôpitaux, vous n’eussiez pu trouver un seul lit où elles ne s’arrêtassent pour donner des soins ou des consolations ; les enseignemens les plus élevés se trouvaient naïvement dans leurs bouches, en même temps que leurs mains étaient infatigables aux soins les plus rebutans. Une ville entière n’avait pas de réduit assez obscur, d’asile assez ignoré pour échapper à leurs avides recherches. Où le danger était le plus terrible, où les morts s’amoncelaient en plus grand nombre, c’était là que, pendant la journée entière, on était certain de les rencontrer, le visage rayonnant d’une inaltérable, d’une angélique sérénité. On eût dit que nos angoisses de la terre ne pouvaient les atteindre sur le calvaire élevé où la foi les faisait vivre, tandis qu’il leur était donné d’en descendre elles-mêmes sur les ailes d’une infatigable charité, pour nous en venir soulager ; ou bien on eût dit encore qu’en-dehors pour quelques instans de ces lieux terribles où habitent le jeûne, la prière, la veille, les mortifications de tous genres ; qu’en-dehors de ces sortes de Lacédémones chrétiennes que l’esprit de pénitence leur bâtit au milieu de nos cités, elles aussi, de même que les guerriers de Lycurgue, se trouvaient plus à l’aise sur ces champs de bataille, où elles apparaissaient tout à coup, qu’au milieu de leurs redoutables austérités, qu’au sein de leur vie de tous les jours. La nuit les avait depuis long-temps surprises dans leurs périlleux travaux qu’elles n’avaient point encore songé à regagner les saintes retraites, où c’était enfin dans la prière et la pratique de pieuses dévotions, plus que dans le sommeil et dans le repos, quelles allaient chercher assez de forces nouvelles pour suffire au lendemain.

Dans les calamités de Milan, de Marseille, de Toulon, on vit éclater les mêmes dévoûmens, briller les mêmes vertus. Dans l’admirable roman déjà cité, la belle et noble figure de l’archevêque n’est-elle pas historique ? Le père Cristofore est-il autre chose, dans toute sa sublimité, que la personnification d’un clergé dont les sept huitièmes périrent au dire des historiens ? Quand à propos de la peste de Marseille, on a prononcé le nom de Belsunce, que pourrait-on ajouter, qui fît autre chose qu’affaiblir le sentiment d’admiration reconnaissante que ce nom a déjà éveillé dans tous les cœurs ? Moins célébré, l’évêque de Toulon n’en fut peut-être pas moins admirable, et ce qu’il faut dire aussi, c’est que le clergé tout entier de la Provence se montra digne de ces deux grands prélats. Dès le premier instant, on le vit se précipiter avec une ardeur sans égale dans tous les lieux envahis par la peste ; puis ensuite, lorsqu’elle fut parvenue au plus fort de ses ravages, elle ne put pourtant faire dans les rangs de ceux qui se trouvaient d’abord exposés à ses coups, de vides assez considérables, pour qu’ils ne fussent aussitôt comblés par l’ardeur de ceux accourus pour les remplir. Écoutons sur ce point l’historien de ces tristes événemens déjà cités. Après être entré dans les détails les plus multipliés, on peut dire les plus techniques, sur les soins que doivent prendre les magistrats d’une ville qui se trouve dans les tristes circonstances dont il nous a laissé l’histoire, après avoir consacré bien des pages à leur apprendre ce qu’ils auront à faire au sujet du pain, de la viande, des remèdes, des fossés à creuser, après leur avoir enseigné comment ils pourront se procurer à grand’peine des chirurgiens, des boulangers, des infirmiers ; M. d’Antrechaux ajoute, jette au bout de tout cela, lui, homme profondément religieux, comme tout son livre en fait foi : « Quant aux secours spirituels, quant aux confesseurs, il est inutile de s’en occuper, c’est ce qui manque le moins dans une ville affligée de la peste. » Quel panégyrique pourrait valoir cette naïveté sublime ? Ce n’est pas d’ailleurs, il s’en faut de beaucoup, des seuls rangs du clergé que sortirent tous les héros de ces temps funestes. La société put en montrer dans toutes ses classes, à tous les degrés sa hiérarchie, car partout, en tous lieux, couvent en silence de grandes et puissantes âmes, prêtes à prendre leur essor aussitôt que les circonstances extérieures se trouvent en harmonie avec elles. À Marseille, le chevalier Rose, militaire blanchi dans les fatigues des camps, ne recouvre-t-il pas en face du péril l’ardeur et la force d’un autre âge, pour s’illustrer par des prodiges de courage, de sang-froid, de dévoûment, d’abnégation de soi-même ? À Toulon, les magistrats du peuple, les consuls ne se montrèrent-ils pas de même au niveau de la grande mission à laquelle les appelait le péril commun ? Ne les vit-on pas, après s’être séparés de leurs familles, dès le commencement de l’épidémie, pour se livrer tout entiers aux soins de la cité, se constituer en permanence à l’hôtel-de-ville, se saisir d’une dictature dont la pensée seule effraie ; se faire à la fois législateurs, juges sans appel, généraux, pourvoyeurs ; demeurer aussi impassibles à l’approche de mille et mille dangers sans cesse renaissans, que purent l’être les sénateurs de Rome à l’approche des Gaulois, et ne pas cesser enfin de faire face, avec une énergie sans égale, à la peste, à l’émeute, à la famine, surgissant à la fois autour d’eux armées de toutes leurs impitoyables menaces ?

À voir la noble moisson de grands courages, de dévoûmens sublimes, de grandes facultés tout à coup développées, qui croît sur le champ de bataille, on ne saurait pleurer le sang qui les a inondés. Là les grands hommes se forment si rapidement, qu’on les croirait spontanément créés. De jeunes hommes, partis obscurs, inconnus, perdus dans la foule, grandissent aux yeux de leurs contemporains, avec une rapidité qui confond l’imagination, et ce n’est pourtant pas pour partager le sort de tout ce qui s’élève rapidement, car ils demeureront grands aux yeux de la postérité. On sait Condé, qui s’endort enfant pour s’éveiller un héros. On sait Hoche, Moreau, Marceau, si rapidement illustrés. Puis, chose bizarre, ce n’est pas seulement les parties fortes de l’homme, celles par lesquelles il agit puissamment sur les autres hommes, qui se développent au milieu de ces sanglantes luttes, avec lesquelles il semblerait qu’elles soient seules en harmonie ; ce sont aussi les parties les plus douces, les plus sympathiques, les plus dévouées de sa nature. Où trouver de plus nobles et de plus simples caractères, mais en même temps de plus complets, d’expressions plus entières d’une civilisation perfectionnée, que Catinat ou Vauban, ou bien encore que ce maréchal de Boufflers, l’héroïque défenseur de Lille, en qui se fondent si heureusement, sous le pinceau de Saint-Simon, l’austérité du patriotisme antique et les belles manières de la cour de Louis xiv. C’est dans le caractère du chevalier, c’est-à-dire dans le chrétien armé, dans le chrétien, au milieu des terribles scènes de la guerre, que le moyen âge s’est plu à réunir ce qu’il y a de plus noble dans l’amour, de plus naïf dans la croyance, de plus magnifique dans le sacrifice. Mais ce n’est pas seulement le moyen âge, c’est l’humanité tout entière qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, a porté le même témoignage. Depuis l’origine des temps, c’est aux grands capitaines, aux conquérans qu’elle a payé le plus ample tribut d’admiration. C’est aux pieds des hommes dont la grandeur s’est élevée sur des monceaux de cadavres, qu’elle s’est prosternée le plus volontiers ; ce sont ceux qui ont marché parmi les hommes, au milieu de la plus large voie de sang, qu’elle a suivis de préférence à tous les autres, pour les glorifier. Le grand langage de Bossuet se revêt d’une majesté nouvelle, laisse éclater une poésie plus puissante encore que de coutume, quand il nous parle de Condé à Rocroy, ou de Gustave en Pologne. La langue de feu semble avoir flamboyé plus ardente au front de Daniel, quand les voiles de l’avenir se sont écartés, pour laisser voir à son œil prophétique ces bonds prodigieux d’Alexandre, sous lesquels s’en allait en poussière le trône de Darius. Du milieu de nos temps sans croyance et sans amour, n’est-ce pas seulement pour balbutier le grand nom de Napoléon, que la poésie se hasarde encore à faire résonner parmi nous sa voix affaiblie, tout-à-l’heure éteinte ? S’il lui était donné de livrer encore une fois au vent de l’inspiration ses ailes divines, maintenant enchaînées, ne la verrions-nous pas s’élancer aussitôt sur les traces du conquérant, pour le chanter dans sa merveilleuse course des Pyramides à la Moscowa ?

C’est donc au milieu des misères et des désolations de l’humanité que se manifeste surtout la grandeur morale de l’homme ; je ne sais quelle loi bizarre le veut ainsi. De là vint sans doute qu’au milieu du sombre et lugubre tableau que j’envisageais d’abord, il se dégagea peu à peu un autre tableau, propre au contraire à charmer la pensée. Ces deux ordres de choses se mêlaient en ce moment, se confondaient dans mon esprit. Pendant long-temps, je ne pus toutefois saisir ni le lien caché qui les attachait de la sorte l’un à l’autre sur la surface de la terre, ni la cause merveilleuse qui engendrait l’une de l’autre des choses tellement contraires. Mais vint un moment où cessant, ainsi que je l’avais fait jusqu’alors, de considérer l’homme sur le théâtre du monde extérieur, je jetai un nouveau coup-d’œil sur les mystères de sa nature intime, et je me sentis dès-lors éclairé comme par une lumière jaillie subitement du fond de l’abîme. Le mot de l’obscure énigme de la destinée terrestre de l’homme me fut tout à coup donné. Je crus le lire dans cette même duplicité de son être, qui, de tous les mystères de sa nature, m’avait naguère paru le plus incompréhensible ; mais qui, loin de là, se montrait alors à moi comme l’harmonieuse et unique cause de l’étrange contraste qui me préoccupait : car, me disais-je, si l’homme se trouvait contenu tout entier dans sa nature matérielle et périssable, ne vivant que de sa vie organique, on le verrait, ainsi que l’animal, succomber tout entier sous le mal extérieur ; l’homme moral ne s’élèverait pas de plus en plus au milieu de nos misères et de nos calamités, et, pour ainsi dire, sur les ruines, les débris de l’homme matériel. Si, d’un autre côté, l’homme ne vivait, au contraire, que par les côtés nobles, élevés, en quelque sorte angéliques de sa nature, il ne donnerait aucune prise à la douleur et aux maux physiques. Il planerait au-dessus d’eux ; il serait ange en un mot, non homme. Au lieu de cela, étant bien vraiment ce qu’il est, c’est-à-dire un être double et compliqué, un être immortel, obligé de vivre de la vie du temps, emprisonné dans une fragile et terrestre enveloppe, la tradition, la philosophie ou la révélation se trouvent d’accord pour nous enseigner la nécessité des maux et de la douleur, pour le perfectionnement ou le développement de notre nature morale, de l’être impérissable que nous recelons.

Qu’est-ce, au fait, que notre apparition terrestre, notre manifestation dans le temps ? Est-ce la première scène, le premier acte du grand drame de notre existence ? N’est-ce au contraire que l’expiation d’une existence antérieure ? Ne serait-ce encore qu’une initiation à une autre vie, qu’auraient précédée et que devraient suivre grand nombre d’initiations analogues ? À ces points de vue divers, il est certain que notre vie terrestre n’aurait également de prix, de valeur, de signification que par rapport à cette autre vie d’au-delà de la tombe, qui doit lui succéder ; qu’elle n’est en quelque sorte qu’un milieu où doit commencer à poindre le germe précieux que nous portons en nous, pour aller croître et grandir ensuite sous de nouvelles conditions d’existence, sur quelque autre globe encore peut-être perdu pour nous dans les espaces sans limites de la création ; mais alors les circonstances extérieures, les événemens variés au sein desquels nous vivons, à l’occasion desquels sont mises en jeu nos facultés diverses, n’ont de mérite, de valeur, de prix, de signification, qu’autant qu’elles exercent de l’influence sur notre nature morale, c’est-à-dire, sur la partie de nous mêmes par laquelle nous devons nous survivre, qu’autant qu’elles aident dès à présent à la manifestation définitive de l’être impérissable qui habite en nous. C’est l’acier dont le choc sert au dégagement de l’étincelle contenue dans le caillou. C’est le souffle sous lequel la harpe éolienne laisse échapper les sons mélodieux qu’elle tenait emprisonnés. S’il est donc nécessaire que la destinée se heurte violemment à nous, afin que l’étincelle divine jaillisse de notre sein dans son plus ineffable éclat ; s’il est nécessaire que le vent de la douleur nous atteigne d’une mortelle haleine, afin que s’échappent des plus mystérieuses cordes de notre âme les sons merveilleux du sacrifice, du dévoûment, de l’abnégation de soi-même ; allons nous présenter nus, s’il le faut, au souffle le plus rigoureux de l’adversité ; allons offrir une poitrine intrépidement calme aux plus terribles coups de la destinée.

Cessons ainsi de redouter les désolations de toutes sortes dont une main cachée paraît se plaire à semer pour nous les sentiers de notre vie terrestre ? Bénissons, au contraire, les obstacles passagèrement douloureux, sous le froissement desquels peut se briser à chacun de nos pas notre enveloppe mortelle, car il nous sera donné de nous élever sur ses débris, pour prendre aussitôt possession des royaumes sans fin de l’éternité et de l’infini.

C’est aussi là ce qu’ont enseigné les doctrines les plus augustes, c’est ce qu’ont proclamé les voix les plus saintes, qui aient retenti parmi les hommes. Écoutez Krischna raffermissant, au moment du combat, Arjoun qui faiblit, et dont le cœur défaille à la seule pensée du sang qui va couler, des cadavres qui vont s’amonceler, des cris des mourans qui, peu d’instans après, vont remplir les airs ; « Ô Arjoun ! les portes du ciel s’ouvrent devant toi. Ô Arjoun ! il n’est donné qu’à des favoris du ciel d’assister à un combat semblable à celui qui va se livrer. Ô Arjoun ! ajoute-t-il encore, développant de plus en plus sa pensée, prépare-toi à combattre, car ce n’est pas dans l’inaction que peut s’opérer le dépouillement de notre forme mortelle ! » Écoutez encore dans Homère comme un écho harmonieusement affaibli de cette grande voix de l’Orient. Se laissera-t-il aller à de tristes, à de longues lamentations sur les cendres d’Ilion ? non, car « si les dieux ont permis la ruine d’Ilion, nous dit-il, par la bouche d’Alcinoüs, c’est afin que la poésie pût en tirer d’utiles leçons pour les siècles à venir. » Quelles leçons, quels magnifiques enseignemens, nous font en effet, depuis trente siècles, Hector, Andromaque, ou bien Énée, nous racontant du milieu des ruines embrasées de Troie les devoirs sacrés du fils, du citoyen et de l’épouse ! Écoutez enfin Christ, Christ, dont la parole est pour le chrétien toute la vérité, pour le philosophe, une portion seulement de la vérité, toutefois la plus importante et la plus sublime. Que dit-il à ces Pharisiens qui l’interrogeaient sur le royaume de Dieu ? « Le royaume de Dieu ne sera point visible, car le royaume de Dieu ne sera pas hors de vous, mais bien en vous ; » c’est-à-dire, sans doute, que le royaume de Dieu ne peut être que la réintégration de l’âme dans sa dignité primitive, après que suffisamment purifiée au milieu des épreuves de la terre, il lui sera donné de se manifester dans une vie nouvelle. Que dit-il ailleurs ? qu’il fallait mourir au monde pour obtenir le sens de la vie éternelle, c’est-à-dire, pour participer à cette vie éternelle dès le cours de notre vie passagère. Et voyez ceux qui les premiers ont entendu cette puissante parole, ou ceux qui les premiers l’ont reçue encore toute vivante par la tradition. Ils désertent les villes, ils peuplent les déserts, ils se mettent en quête de douleurs, de misères, de jeûnes, de macérations, avec autant d’ardeur que d’autres d’aises et de voluptés ; pas une heure, pas une minute ne s’écoule, sans qu’ils ne meurent à quelque plaisir, à quelque joie, à tout ce qui est la vie ; exténués de souffrances et de mortifications, déjà presque cadavres, ils ne se traînent bientôt plus que d’un pied chancelant sur le bord de la tombe qu’ils ont creusée de leurs propres mains. Mais dans ces corps amaigris, consumés par la pénitence, et, si j’ose m’exprimer ainsi, à travers l’usure, à travers les mille fissures de cette enveloppe périssable, qui tout-à-l’heure va tomber, la créature immortelle ne se montre-t-elle pas à nous toute radieuse, toute brillante, toute rayonnante déjà de je ne sais quel céleste éclat ?

En ce moment, un rayon de la lune, perçant le sombre rideau dont le ciel était couvert, tomba d’aplomb sur la chapelle, qu’un des nombreux caprices du chemin que je suivais me mettait à même d’entrevoir de nouveau. La lumière l’enveloppa d’un voile brillant ; elle illumina une partie du cimetière, puis s’alla déployer sur les flots doucement agités, en une large nappe d’argent. Les pierres qui couvraient quelques tombes, les simples monticules de terre qui s’élevaient sur le plus grand nombre, les petites croix peintes en noir qui les ornaient toutes, me les rendaient parfaitement visibles, éclairées qu’elles étaient d’ailleurs par cette lueur subite. Les légères ondulations dont l’inégale élévation des tombeaux semait le terrein, lui donnaient quelque chose de l’apparence d’une mer saisie tout à coup par un vent du nord qui l’aurait subitement transformée en une glace immobile, au moment même où ses vagues se seraient le plus fortement soulevées. Peut-être était-ce aussi au milieu de tous les troubles du cœur, de toutes les agitations de la pensée, en un mot de tous les soulèvemens de la vie, que le vent de la mort avait soufflé sur ceux qui gisaient en ce lieu. Et maintenant ils habitaient une sphère où ne pouvaient sans doute se propager ni les bruits, ni les mouvemens, ni les agitations de la terre. C’est du moins ce que semblaient témoigner, par leur immobilité, les petites croix de bois s’élevant en tête de chaque tombe, comme les mâts d’autant de nacelles arrêtées dans leur rapide sillage, tandis que ceux qui les montaient, avaient été engloutis, submergés dans ces vagues gonflées par le souffle de la mort ; mer immobile au milieu de laquelle s’élevait l’église gothique avec une paisible majesté.

Aucun de ceux qui reposaient en ce lieu, n’avait été pendant sa vie un inconnu, un étranger, pour cette chapelle, autour de laquelle ils se trouvaient rangés. Elle s’était ouverte pour eux à toutes les grandes époques de leur vie : c’est là qu’ils avaient reçu la bénédiction nuptiale ; c’est là qu’ils avaient présenté leurs enfans à l’eau sainte qui les enfantait à la vie du Christ, là que leurs prières s’étaient mêlées pour monter en commun vers le ciel, et là encore que chacun d’eux, du sein du recueillement et de l’affliction, avaient parfois demandé au ciel le courage et la résignation. Cette chapelle avait gaîment salué leur arrivée dans ce monde, par le joyeux carillon de ses cloches ; puis elle avait gémi sur leurs trépas, dans le sombre glas des funérailles. Du haut de sa chaire était tombée la parole sainte, la manne évangélique dont ces chrétiens avaient été nourris pendant le temps qu’ils avaient erré, comme nous, au sein de ces désolantes solitudes que nous appelons le monde, la terre, la vie. Dans cette chaire avait sans cesse retenti cette bonne nouvelle, dont un Dieu fut le messager, cette bonne nouvelle, qui annonça au monde le royaume des cieux pour prix des souffrances et des misères de la terre. Ils lui avaient prêté une oreille crédule. Ils l’avaient acceptée avec toute l’ardeur d’une foi qui ne s’était jamais trouvée en contact avec les incrédulités du siècle ; et, l’heure solennelle sonnée pour eux, ils étaient venus, joyeux sans doute d’échapper enfin aux peines de l’épreuve, pour en recevoir le prix, ils étaient venus, disais-je, se coucher dans la tombe, au pied, autour de ce même sanctuaire, d’où leur avait été promis tant de fois un réveil éternel.

Aussi, comme la lumière, subitement apparue, se retirait peu à peu, éclairant à peine encore la sommité du clocher, terminée par une grande croix, pendant que l’église elle-même s’enfonçait de plus en plus dans l’obscurité, comme aussi en même temps qu’elle touchait par sa base à cet amas de poussière mortelle, jadis animée, baignant, pour ainsi dire, par le pied, dans notre néant terrestre, elle s’illuminait pourtant encore à sa partie la plus élevée, d’une lumière tombant d’en haut ; on eût dit je ne sais quelle arche mystérieuse qui voguait en silence sur cet océan de la mort, pour aller déposer au rivage de l’éternité, dont elle recevait déjà quelques rayons du soleil levant, tous ces naufragés du temps que le cours des siècles avait engloutis tout autour d’elle.

Et d’ailleurs la grande croix d’argent, qui continuait de briller au milieu des ténèbres, s’épaississant de nouveau, la croix, cet instrument de la mort de Jésus, ce symbole de la croyance chrétienne, la croix n’aurait-elle pas suffi à me raconter à elle seule et l’étrange mystère du supplice et de la rédemption, et la merveilleuse alliance du ciel et de la terre, au sein de nos passagères épreuves…

Outre la sorte de solennité qu’empruntait toute cette apparition de la manière inattendue dont elle s’était offerte, elle avait donc aussi un rapport singulier avec l’ordre d’idées que je venais de parcourir. Elle m’en offrait comme un résumé symbolique.

Et cette bizarre coïncidence me préoccupa quelques instans pendant que je continuais ma promenade.


Barchou de Penhoën.
  1. Histoire de la Régence, de Lemontey.
  2. Relation de la peste de Toulon, par M. d’Antrechaux, consul de ladite ville pendant la durée de l’épidémie.