Le Christianisme dévoilé/Chapitre XII

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CHAPITRE XII.

Des Vertus Chrétiennes.

Ce qui vient d’être dit, nous montre déjà ce que nous devons penser de la morale chrétienne. Si nous examinons les vertus que le christianisme recommande, nous y trouverons l’empreinte de l’enthousiasme, nous verrons qu’elles sont peu faites pour l’homme, qu’elles l’enlevent au-dessus de sa sphere, qu’elles sont inutiles à la société, que souvent elles sont pour elle de la plus dangereuse conséquence : enfin, dans les préceptes, ou conseils si vantés que J C est venu nous donner, nous ne trouverons que des maximes outrées, dont la pratique est impossible ; que des régles, qui, suivies à la lettre, nuiroient à la société : dans ceux de ces préceptes, qui peuvent se pratiquer, nous ne trouverons rien qui ne fut mieux connu des sages de l’antiquité, sans le secours de la révélation.

Suivant le messie, toute sa loi consiste, à aimer Dieu par-dessus toutes choses, et le prochain comme soi-même . Ce précepte est-il possible ? Aimer un dieu colère, capricieux, injuste, aimer le dieu des juifs ! Aimer un dieu injuste, implacable, qui est assez cruel, pour damner éternellement ses créatures ! Aimer l’objet le plus redoutable que l’esprit humain ait pu jamais enfanter ! Un pareil objet, est-il donc fait pour exciter, dans le cœur de l’homme, un sentiment d’amour ? Comment aimer ce que l’on craint ? Comment chérir un dieu, sous la verge duquel on est forcé de trembler ? N’est-ce pas se mentir à soi-même, que de se persuader que l’on aime un être si terrible, et si propre à révolter[1] ?

Aimer son prochain comme soi-même, est-il bien plus possible ? Tout homme, par sa nature, s’aime par préférence à tous les autres ; il n’aime ceux-ci, qu’en raison de ce qu’ils contribuent à son propre bonheur ; il a de la vertu, dès qu’il fait du bien à son prochain ; il a de la générosité, lorsqu’il lui sacrifie l’amour qu’il a pour lui-même ; mais jamais il ne l’aime, que pour les qualités utiles qu’il trouve en lui ; il ne peut l’aimer, que lorsqu’il le connoit, et son amour pour lui est forcé de se régler sur les avantages qu’il en reçoit.

Aimer ses ennemis, est donc un précepte impossible. On peut s’abstenir de faire du mal à celui qui nous nuit ; mais l’amour est un mouvement du cœur, qui ne s’excite en nous qu’à la vue d’un objet que nous jugeons favorable pour nous. Les loix justes, chez les peuples policés, ont toujours défendu de se venger, ou de se faire justice à soi-même ; un sentiment de générosité, de grandeur d’ame, de courage, peut nous porter à faire du bien à qui nous offense ; nous devenons pour lors plus grands que lui, et même nous pouvons changer la disposition de son cœur. Ainsi, sans recourir à une morale surnaturelle, nous sentons que notre intérêt exige que nous étouffions dans nos cœurs la vengeance. Que les chrétiens cessent donc de nous vanter le pardon des injures, comme un précepte qu’un dieu seul pouvoit donner, et qui prouve la divinité de sa morale ; Pythagore, longtems avant le messie, avoit dit : qu’on ne se vengeât de ses ennemis, qu’en travaillant à en faire des amis ; & Socrate dit dans Criton : Qu’il n’est pas permis à un homme, qui a reçu une injure, de se venger par une autre injure.

Jésus oublioit, sans doute, qu’il parloit à des hommes, lorsque, pour les conduire à la perfection, il leur dit d’abandonner leurs possessions à l’avidité du premier ravisseur ; de tendre l’autre joue, pour recevoir un nouvel outrage ; de ne point résister à la violence la plus injuste ; de renoncer aux richesses périssables de ce monde ; de quitter maison, biens, parens, amis, pour le suivre ; de se refuser aux plaisirs, même les plus innocens. Qui ne voit, dans ces conseils sublimes, le langage de l’enthousiasme, de l’hyperbole ? Ces conseils merveilleux ne sont-ils pas faits pour décourager l’homme, et le jetter dans le désespoir ? La pratique littéral de ces choses ne seroit-elle pas destructive pour la société ?

Que dirons-nous de cette morale, qui ordonne que le cœur se détache des objets que la raison lui ordonne d’aimer ? Refuser le bien-être que la nature nous présente, n’est-ce pas dédaigner les bienfaits de la divinité ? Quel bien réel peut-il résulter, pour la société, de ces vertus farouches et mélancoliques, que les chrétiens regardent comme des perfections ? Un homme devient-il bien utile à la société, quand son esprit est perpétuellement troublé par des terreurs imaginaires, par des idées lugubres, par de noires inquiétudes, qui l’empêchent de vaquer à ce qu’il doit à sa famille, à son propre pays, à ceux qui l’entourent ? S’il est conséquent à ces tristes principes, ne doit-il pas se rendre aussi insupportable à lui-même, qu’aux autres ?

On peut dire, en général, que le fanatisme et l’enthousiasme font la base de la morale du Christ ; les vertus, qu’il recommande, tendent à isoler les hommes, à les plonger dans l’humeur sombre, et souvent à les rendre nuisibles à leurs semblables. Il faut ici bas des vertus humaines, le chrétien ne voit jamais les siennes qu’au-delà du vrai ; il faut à la société des vertus réelles, qui la maintiennent, qui lui donnent de l’énergie, de l’activité ; il faut aux familles, de la vigilance, de l’affection, du travail ; il faut à tous les êtres de l’espéce humaine, le desir de se procurer des plaisirs légitimes, et d’augmenter la somme de leur bonheur. Le christianisme est perpétuellement occupé, soit à dégrader les hommes, par des terreurs accablantes, soit à les enivrer par des espérances frivoles, sentimens également propres à les détourner de leurs vrais devoirs. Si le chrétien suit à la lettre les principes de son législateur, il sera toujours un membre inutile, ou nuisible à la société[2].

Quels avantages, en effet, le genre humain peut-il tirer de ces vertus idéales, que les chrétiens nomment évangéliques, divines, théologales , qu’ils préférent aux vertus sociales, humaines et réelles, et sans lesquelles ils prétendent qu’on ne peut plaire à Dieu, ni entrer dans sa gloire ? Examinons en détail ces vertus si vantées ; voyons de quelle utilité elles sont pour la société, et si elles méritent vraiment la préférence qu’on leur donne sur celles que la raison nous inspire, comme nécessaires au bien être du genre humain.

La premiere des vertus chrétiennes, celle qui sert de base à toutes les autres, est la Foi ; elle consiste dans une conviction impossible des dogmes révélés, des fables absurdes, que le christianisme ordonne à ses disciples de croire. D’où l’on voit que cette vertu exige un renoncement total au bon sens, un assentiment impossible à des faits improbables, une soumission aveugle à l’autorité des prêtres, seuls garans de la vérité des dogmes et des merveilles que tout chrétien doit croire, sous peine d’être damné.

Cette vertu, quoique nécessaire à tous les hommes, est pourtant un don du ciel, et l’effet d’une grace spéciale ; elle interdit le doute et l’examen ; elle prive l’homme de la faculté d’exercer sa raison, de la liberté de penser ; elle le réduit à l’abrutissement des bêtes, sur des matieres qu’on lui persuade néanmoins être les plus importantes à son bonheur éternel. D’où l’on voit, que la foi est une vertu inventée par des hommes, qui craignirent les lumieres de la raison, qui voulurent tromper leurs semblables, pour les soumettre à leur propre autorité, qui chercherent à les dégrader, afin d’exercer sur eux leur empire[3]. Si la foi est une vertu, elle n’est, assurément, utile qu’aux guides spirituels des chrétiens, qui seuls en recueillent les fruits. Cette vertu ne peut qu’être funeste au reste des hommes, à qui elle apprend à mépriser la raison, qui les distingue des bêtes, et qui seule peut les guider sûrement en ce monde. En effet, le christianisme nous représente cette raison comme pervertie, comme un guide infidele, en quoi il semble avouer n’être point fait pour des êtres raisonnables.

Cependant, ne pourroit-on pas demander aux docteurs chrétiens jusqu’où doit aller ce renoncement à la raison ? Eux-mêmes, dans certains cas, n’ont-ils pas recours à elle ? N’est-ce pas à la raison qu’ils en appellent, quand il s’agit de prouver l’existence de Dieu ? Si la raison est pervertie, comment s’en rapporter à elle dans une matiere aussi importante que l’existence de ce Dieu ?

Quoi qu’il en soit, dire que l’on croit ce qu’on ne conçoit pas, c’est mentir évidemment ; croire sans se rendre compte de ce que l’on croit, c’est une absurdité. Il faut donc peser les motifs de sa croyance. Mais quels sont les motifs du chrétien ? C’est la confiance qu’il a dans les guides qui l’instruisent. Mais sur quoi cette confiance est-elle fondée ? Sur la révélation. Mais sur quoi la révélation est-elle fondée elle-même ? Sur l’autorité des guides spirituels. Telle est la maniere dont les chrétiens raisonnent. Leurs argumens, en faveur de la foi, se réduisent à dire : pour croire à la religion, il faut avoir de la foi, et pour avoir de la foi, il faut croire à la religion ; ou bien, il faut avoir déja de la foi, pour croire à la nécessité de la foi[4].

La foi disparoît dès qu’on raisonne ; cette vertu ne soutient jamais un examen tranquille ; voilà ce qui rend les prêtres du christianisme si ennemis de la science. Le fondateur de la religion a déclaré lui-même, que sa loi n’étoit faite que pour les simples et pour les enfans. La foi est l’effet d’une grace que Dieu n’accorde guères aux personnes éclairées et accoutumées à consulter le bon sens, elle n’est faite que pour les hommes qui sont incapables de réflexion, ou pour des ames enivrées d’enthousiasme, ou pour des êtres invinciblement attachés aux préjugés de l’enfance. La science fut, et sera toujours l’objet de la haine des docteurs chrétiens ; ils seroient les ennemis d’eux-mêmes, s’ils aimoient les savans.

Une seconde vertu chrétienne, qui découle de la premiere, est l’Espérance ; fondée sur les promesses flatteuses que le christianisme fait à ceux qui se rendent malheureux dans cette vie, elle nourrit leur enthousiasme ; elle leur fait perdre de vue le bonheur présent ; elle les rend inutiles à la société ; elle leur fait croire fermement que Dieu récompensera dans le ciel leur inutilité, leur humeur noire, leur haine des plaisirs, leurs mortifications insensées, leurs prieres, leur oisiveté. Comment un homme, enivré de ces pompeuses espérances, s’occuperoit-il du bonheur actuel de ceux qui l’environnent, tandis qu’il est indifférent sur le sien même ? Ne sait-il pas que c’est en se rendant misérable en ce monde, qu’il peut espérer de plaire à son Dieu ? En effet, quelques flatteuses que soient les idées, que le chrétien se fait de l’avenir, sa religion les empoisonne, par les terreurs d’un dieu jaloux, qui veut que l’on opére son salut avec crainte & tremblement ; qui puniroit sa présomption, et qui le damneroit impitoyablement, s’il avoit eu la foiblesse d’être homme un instant de sa vie.

La troisiéme des vertus chrétiennes est la Charité ; elle consiste à aimer Dieu et le prochain. Nous avons déja vu combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, d’éprouver des sentimens de tendresse pour tout être que l’on craint. On dira, sans doute, que la crainte des chrétiens est une crainte filiale ; mais les mots ne changent rien à l’essence des choses ; la crainte est une passion totalement opposée à l’amour. Un fils, qui craint son pere, qui a lieu de se défier de sa colere, qui redoute ses caprices, ne l’aimera jamais sincérement. L’amour d’un chrétien, pour son dieu, ne pourra donc jamais être véritable ; c’est en vain qu’il voudra s’exciter à la tendresse pour un maître rigoureux, qui doit effrayer son cœur, il ne l’aimera jamais que comme un tyran, à qui la bouche rend des hommages que le cœur lui refuse. Le dévot n’est pas de bonne foi avec lui-même, quand il prétend chérir son dieu ; sa tendresse est un hommage simulé, semblable à celui que l’on se croit obligé de rendre à ces despotes inhumains, qui, même en faisant le malheur de leurs sujets, exigent des marques extérieures de leur attachement. Si quelques ames tendres, à force d’illusions, parviennent à s’exciter à l’amour divin, c’est alors une passion mystique et romanesque, produite par un tempérament échauffé, par une imagination ardente, qui fait qu’elles n’envisagent leur dieu que du côté le plus riant, et qu’elles ferment les yeux sur ses véritables défauts[5]. L’amour de Dieu n’est pas le mystère le moins inconcevable de notre religion.

La Charité , considérée comme l’amour de nos semblables, est une disposition vertueuse & nécessaire. Elle n’est plus alors que cette humanité tendre, qui nous intéresse aux êtres de notre espéce, qui nous dispose à leur prêter des secours, qui nous attache à eux. Mais comment concilier cet attachement pour les créatures, avec les ordres d’un dieu jaloux, qui veut qu’on n’aime que lui, qui est venu séparer le fils d’avec son pere, l’ami d’avec son ami ? Suivant les maximes de l’évangile, ce seroit un crime d’offrir à son dieu un cœur partagé par quelqu’autre objet terrestre ; ce seroit une idolâtrie, de faire entrer la créature en concurrence avec le créateur. D’ailleurs, comment aimer des êtres qui offensent continuellement la divinité, ou qui sont pour nous une occasion continuelle de l’offenser ? Comment aimer des pécheurs ? Aussi, l’expérience nous montre-t-elle, que les dévots, obligés par principes de se haïr eux-mêmes, ne sont que très-peu disposés à mieux traiter les autres, à leur rendre la vie douce, à leur montrer de l’indulgence. Ceux qui en usent de la sorte, ne sont point parvenus à la perfection de l’amour divin. En un mot, nous voyons que ceux qui passent pour aimer le créateur le plus ardemment, ne sont pas ceux qui montrent le plus d’affection à ses chétives créatures ; nous les voyons, au contraire, répandre communément l’amertume sur tout ce qui les environne, relever avec aigreur les défauts de leurs semblables, et se faire un crime de montrer de l’indulgence à la fragilité humaine[6]

En effet, un amour sincére, pour la divinité, doit être accompagné de zèle ; un vrai chrétien doit s’irriter, quand il voit offenser son dieu ; il doit s’armer d’une juste et sainte cruauté, pour réprimer les coupables ; il doit avoir un desir ardent de faire régner la religion. C’est ce zèle, dérivé de l’amour divin, qui est la source des persécutions et des fureurs, dont le christianisme s’est tant de fois rendu coupable ; c’est ce zèle, qui fait des bourreaux, ainsi que des martyrs ; c’est ce zèle, qui fait que l’intolérant arrache la foudre des mains du très-haut, sous prétexte de venger ses injures ; c’est ce zèle, qui fait que les membres d’une même famille, les citoyens d’un même état se détestent, se tourmentent pour des opinions, et souvent pour des cérémonies puériles, que le zèle fait regarder comme des choses de la derniere importance ; c’est ce zèle, qui mille fois alluma, dans notre Europe, ces guerres de religion, si remarquables par leur atrocité ; enfin, c’est ce zèle pour la religion, qui justifia la calomnie, la trahison, le carnage, en un mot, les désordres les plus funestes aux sociétés. Il fut toujours permis d’employer la ruse, la fourberie, le mensonge, dès qu’il fut question de soutenir la cause de Dieu[7]. Les hommes les plus bilieux, les plus coléres, les plus corrompus, sont communément les plus zélés ; ils espérent, qu’en faveur de leur zèle, le ciel leur pardonnera la dépravation de leurs mœurs, et tous leurs autres déréglemens.

C’est par un effet de ce même zèle, que nous voyons des chrétiens enthousiastes parcourir les terres et les mers, pour étendre l’empire de leur Dieu, pour lui faire des prosélytes, pour lui acquérir de nouveaux sujets. C’est ainsi que, par zèle, des missionnaires se croyent obligés d’aller troubler le repos des états qu’ils regardent comme infidéles, tandis qu’ils trouveroient fort étrange, s’il venoit dans leur propre pays des missionnaires pour que des leur annoncer une autre loi[8]. Lorsque ces propagateurs de la foi eurent la force en main, ils exciterent, dans leurs conquêtes, les révoltes les plus affreuses, ou bien ils exercerent, sur les peuples soumis, des violences bien propres à leur rendre leur divinité odieuse. Ils crurent, sans doute, que des hommes, à qui leur Dieu étoit si longtems demeuré inconnu, ne pouvoient être que des bêtes, sur lesquelles il étoit permis d’exercer les plus grandes cruautés. Pour un chrétien, un infidéle ne fut jamais qu’un chien.

C’est apparemment en conséquence des idées judaïques, que les nations chrétiennes ont été usurper les possessions des habitans du nouveau monde. Les Castillans & les Portugais avoient apparemment les mêmes droits pour s’emparer de l’Amérique et de l’Afrique, que les hébreux avoient eus pour se rendre maîtres des terres des chananéens, pour en exterminer les habitans, ou pour les réduire en esclavage. Un pontife du dieu de la justice et de la paix ne s’arrogea-t-il pas le droit de distribuer des empires lointains aux monarques européens qu’il voulut favoriser ? Ces violations manifestes du droit de la nature et des gens parurent légitimes à des princes chrétiens, en faveur desquels la religion sanctifioit l’avarice, la cruauté, l’usurpation[9].

Enfin, le christianisme regarde l’humilité comme une vertu sublime ; il lui attache le plus grand prix. Il ne falloit pas, sans doute, des lumieres divines et surnaturelles, pour sentir que l’orgueil blesse les hommes, et rend désagréables ceux qui le montrent aux autres. Pour peu que l’on réfléchisse, on sera convaincu, que l’arrogance, la présomption, la vanité, sont des qualités déplaisantes et méprisables ; mais l’humilité du chrétien doit aller plus loin encore, il faut qu’il renonce à sa raison, qu’il se défie de ses vertus, qu’il refuse de rendre justice à ses bonnes actions, qu’il perde l’estime estime la plus méritée de lui-même. D’où l’on voit que cette prétendue vertu n’est propre qu’à dégrader l’homme, à l’avilir à ses propres yeux, à étouffer en lui toute énergie, et tout desir de se rendre utile à la société. Défendre aux hommes de s’estimer eux-mêmes, et de mériter l’estime des autres, c’est briser le ressort le plus puissant qui les porte aux actions grandes, à l’étude, à l’industrie. Il semble que le christianisme ne se propose, que de faire des esclaves abjects, inutiles au monde, à qui la soumission aveugle à leurs prêtres tienne lieu de toute vertu.

N’en soyons point surpris, une religion, qui se pique d’être surnaturelle, doit chercher à dénaturer l’homme : en effet, dans le délire de son enthousiasme, elle lui défend de s’aimer lui-même ; elle lui ordonne de haïr les plaisirs, et de chérir la douleur ; elle lui fait un mérite des maux volontaires qu’il se fait. De-là ces austérités, ces pénitences destructives de la santé, ces mortifications extravagantes, ces privations cruelles, ces pratiques insensées, enfin ces suicides lents, par lesquels les plus fanatiques des chrétiens croyent mériter le ciel. Il est vrai que tous les chrétiens ne se sentent pas capables de ces perfections merveilleuses ; mais tous, pour se sauver, se croyent plus ou moins obligés de mortifier leurs sens, de renoncer aux bienfaits qu’un dieu bon leur présente, parce qu’ils supposent que ce dieu s’irriteroit, s’ils en faisoient usage, et ne fait offre de ces biens, que pour que l’on s’abstienne d’y toucher. Comment la raison pourroit-elle approuver des vertus destructives de nous-mêmes ? Comment le bon sens pourroit-il admettre un dieu, qui prétend que l’on se rende malheureux, et qui se plaît à contempler les tourmens que s’infligent ses créatures ? Quel fruit la société peut-elle recueillir de ces vertus, qui rendent l’homme sombre, misérable, et incapable d’être utile à la patrie ? La raison et l’expérience, sans le secours de la superstition, ne suffisent-elles donc pas, pour nous prouver que les passions et les plaisirs, poussés à l’excès, se tournent contre nous-mêmes, et que l’abus des meilleures choses devient un mal véritable ? Notre nature ne nous force-t-elle pas à la tempérance, à la privation des objets qui peuvent nous nuire ? En un mot, un être, qui veut se conserver, ne doit-il pas modérer ses penchans, et fuir ce qui tend à sa destruction[10] ? Il est évident que le christianisme autorise, au moins indirectement, le suicide.

Ce fut en conséquence de ces idées fanatiques, que, sur-tout dans les premiers tems du christianisme, les déserts et les forêts se sont peuplés de Chrétiens parfaits, qui, en s’éloignant du monde, priverent leurs familles d’appuis, & leurs patries de citoyens, pour ſe livrer à une vie oiſeuſe & contemplative. De-là ces légions de moines & de cénobites, qui, ſous les étendarts de différens enthouſiaſtes, ſe ſont enrôlés dans une milice inutile, ou nuiſible à l’Etat. Ils crurent mériter le ciel, en enfouiſſant des talens néceſſaires à leurs concitoyens, en ſe vouant à l’inaction & au célibat. C’eſt ainſi, que dans les pays, où les Chrétiens sont le plus fidéles à leur religion, une foule d’hommes, par piété, s’obligent à demeurer toute leur vie inutiles & miſérables. Quel cœur aſſez barbare pour réfuſer des larmes au ſort de ces victimes, tirées d’un ſexe enchanteur, que la nature deſtinoit à faire le bonheur du nôtre ! Dupes infortunées de l’enthouſiaſme du jeune âge, ou forcées par les vues intéreſſées d’une famille impérieuſe, elles ſont pour toujours bannies du monde ; des sermens téméraires les lient pour jamais à l’ennui, à la solitude, à l’esclavage, à la misére ; des engagemens, contredits par la nature, les forcent à la virginité. C’est en vain qu’un tempérament plus mûr réclame tôt ou tard en elles, et les fait gémir sur des vœux imprudens, la société les punit par l’oubli de leur inutilité, de leur stérilité volontaire ; retranchées des familles, elles passent dans l’ennui, l’amertume, et les larmes, une vie perpétuellement gênée par des géolieres incommodes et despotiques : enfin, isolées, sans secours et sans liens, il ne leur reste que l’affreuse consolation de séduire d’autres victimes, qui partagent avec elles les ennuis de leur solitude, et leur supplice devenu sans reméde.

En un mot, le christianisme semble avoir pris à tâche de combattre en tout la nature et la raison : s’il admet quelques vertus, approuvées par le bon sens, il veut toujours les outrer ; il ne conserve jamais ce juste milieu, qui est le point de la perfection. La volupté, la dissolution, l’adultère, en un mot, les plaisirs illicites et honteux sont évidemment des choses auxquelles tout homme, jaloux de se conserver, et de mériter l’estime de ses concitoyens, doit résister. Les payens ont senti et enseigné cette vérité, malgré le débordement de mœurs que le christianisme leur reproche[11]. La religion Chretienne, peu contente de ces maximes raisonnables, recommande le célibat, comme un état de perfection ; le nœud si légitime du mariage est une imperfection à ses yeux. Le pere du dieu des Chrétiens, avoit dit, dans la Genèse : Il n’est pas bon que l’homme demeure sans compagne. Il avoit formellement ordonné à tous les êtres, de croître & de multiplier. Son fils, dans l’évangile, vient annuller ces loix ; il prétend que, pour être parfait, il faut se priver du mariage, résister à l’un des plus pressans besoins que la nature inspire à l’homme, mourir sans postérité, refuser des citoyens à l’état, et des supports à sa vieillesse.

Si nous consultons la raison, nous trouverons, que les plaisirs de l’amour nuisent à nous-mêmes, quand nous les prenons avec excès ; qu’ils sont des crimes, lorsqu’ils nuisent à d’autres ; nous sentirons, que corrompre une fille, c’est la condamner à la honte et à l’infamie, c’est anéantir pour elle les avantages de la société ; nous trouverons, que l’adultère est une invasion des droits d’un autre, qui détruit l’union des époux, qui sépare au moins des cœurs qui étoient faits pour s’aimer ; nous conclurons de ces choses, que le mariage étant le seul moyen de satisfaire honnêtement et légitimement le besoin de la nature, de peupler la société, de se procurer des appuis, est un état bien plus respectable et bien plus sacré que ce célibat destructeur, que cette castration volontaire, que le christianisme a le front de transformer en vertu. La nature, ou l’auteur de la nature, invite les hommes à se multiplier, par l’attrait du plaisir ; il a déclaré hautement, que la femme étoit nécessaire à l’homme ; l’expérience a fait connoître qu’ils devoient former une société, non seulement pour jouir de plaisirs passagers, mais encore pour s’aider à supporter les amertumes de la vie, pour élever des enfans, pour en faire des citoyens, pour trouver en eux des supports de leur vieillesse. En donnant à l’homme des forces supérieures à celles de sa compagne, la nature voulut qu’il travaillât à faire subsister sa famille ; en donnant à cette compagne des organes plus foibles, elle l’a destinée à des travaux moins pénibles, mais non moins nécessaires ; en lui donnant une ame plus sensible et plus douce, elle voulut qu’un sentiment tendre l’attachât plus particulierement à ses foibles enfans. Voilà les liens heureux que le christianisme voudroit empêcher de se former[12] ; voilà les vues qu’il s’efforce de traverser, en proposant, comme un état de perfection, un célibat qui dépeuple la société, qui contredit la nature, qui invite à la débauche, qui rend les hommes isolés, et qui ne peut être avantageux qu’à la politique odieuse des prêtres de quelques sectes chrétiennes, qui se font un devoir de se séparer de leurs concitoyens, pour former un corps fatal, qui s’éternise sans postérité. Gens æterna, in quâ nemo nascitur[13].

Si le christianisme eut l’indulgence de permettre le mariage à ceux de ses sectateurs, qui n’oserent, ou ne purent tendre à la perfection, il semble qu’il les en a punis, par les entraves incommodes qu’il mit à ce nœud ; c’est ainsi que nous voyons le divorce défendu par la religion chrétienne ; les nœuds les plus mal assortis sont devenus indissolubles ; les personnes, mariées une fois, sont forcées de gémir pour toujours de leur imprudence, quand même le mariage, qui ne peut avoir que le bien-être, la tendresse, l’affection, pour objet et pour base, deviendroit pour elles une source de discordes, d’amertumes et de peines. C’est ainsi que la loi, d’accord avec la religion cruelle, consent à empêcher les malheureux de briser leurs chaînes. Il paroît que le christianisme a mis tout en œuvre pour détourner du mariage, et pour lui faire préférer un célibat qui conduit nécessairement à la débauche, à l’adultère, à la dissolution[14]. Cependant, le Dieu des Juifs avoit permis le divorce, et nous ne voyons point de quel droit son fils, qui venoit accomplir la loi de Moïse, a révoqué une permission si sensée.

Nous ne parlons point ici des autres entraves, que, depuis son fondateur, l’église a mises au mariage[15]. En proscrivant les mariages entre parens, ne semble-t-elle pas avoir défendu, que ceux qui vouloient s’unir, se connussent parfaitement, et s’aimassent trop tendrement ?

Telles sont les perfections que le christianisme propose à ses enfans, telles sont les vertus qu’il préfére à celles qu’il nomme, par mépris, vertus humaines. Bien plus, il rejette et désavoue ces dernieres, il les appelle fausses, illégitimes, parce que ceux qui les possédoient, n’avoient point la foi. Quoi ! Ces vertus si aimables, si héroïques, de la Gréce et de Rome, n’étoient point de vraies vertus ! Si l’équité, l’humanité, la générosité, la tempérance, la patience d’un payen, ne sont pas des vertus, à quoi peut-on donner ce nom ? N’est-ce pas confondre toutes les idées de la morale, que de prétendre que la justice d’un payen n’est pas justice, que sa bonté n’est pas bonté, que sa bienfaisance est un crime ? Les vertus réelles des Socrate, des Caton, des épictète, des Antonin, ne sont-elles donc pas préférables au zèle des Cyrilles, et à l’opiniâtreté des Athanase, à l’inutilité des Antoine, aux révoltes des Chrysostome, à la férocité des Dominique, à l’abjection d’ame des François[16] ?

Toutes les vertus, que le christianisme admire, ou sont outrées et fanatiques, ou elles ne tendent qu’à rendre l’homme timide, abject et malheureux : si elles lui donnent du courage, il devient bientôt opiniâtre, altier, cruel, et nuisible à la société. C’est ainsi qu’il faut qu’il soit, pour répondre aux vues d’une religion qui dédaigne la terre, et qui ne s’embarrasse pas d’y porter le trouble, pourvû que son dieu jaloux triomphe de ses ennemis. Nulle morale véritable ne peut être compatible avec une telle religion.

  1. Sénèque dit, avec raison, qu’un homme sensé ne peut craindre les Dieux, vû que personne ne peut aimer ce qu’il craint. Deos nemo sanus timet, furor enim est metuere salutaria, nes quisquam amat quos timet. De benef. 4. La bible nous dit : Initium sapientia, timor Domini. Ne seroit-ce pas plutôt le commencement de la folie ?
  2. Malgré les éloges, que les Chrétiens donnent aux préceptes de leur divin maître, nous en trouvons qui sont totalement contraires à l’équité & à la droite raison. En effet, lorsque Jésus dit : Faites-vous des amis dans le ciel avec les richesses acquises injustement, n’insinue-t-il pas visiblement, qu’on fait bien de voler, pour faire l’aumône aux pauvres ? Les interprêtes nous diront, sans doute, qu’il parle en parabole ; mais il es aisé d’en pénétrer le sens. Au reste, les Chrétiens pratiquent très-souvent le conseil de leur Dieu ; beaucoup d’entr’eux volent pendant toute leur vie, pour avoir le plaisir de faire des donations, à la mort, à des monasteres, & à des hôpitaux. Le Messie, dans un autre endroit, traite fort mal sa mere, qui le cherchoit. Il ordonne à ses disciples de s’emparer d’un âne. Il noye un troupeau de cochons, &c. En vérité, ces choses ne s’accordent point avec une bonne morale.
  3. S. Paul dit : Fides ex anditu ; ce qui signifie que l’on ne croit qur sur des ouï-dire. La foi n’est jamais que l’adhésion aux opinions des prêtes : la foi vive est un pieux entêtement, qui fait que nous ne pouvons imaginer, que ces prêtres puissent se tromper eux-mêmes, ni vouloir tromper les autres. La foi ne peut être fondée que sur la bonne opinion que nous avons des lumieres des prêtres.
  4. Plusieurs théologiens ont soutenu que la foi, sans les œuvres, suffisoit pour sauver. En général, c’est la vertu dont les prêtres font le plus de cas. Elle est, sans doute, la plus nécessaire à leur existence : il n’est donc pas surprenant qu’ils aient cherché à l’établir par le fer & par le feu. C’est pour maintenir la foi, que l’inquisition brûle des hérétiques & des Juifs ; c’est pour ramener à la foi, que les Rois & les prêtres persécutent ; c’est pour convaincre sûrement ceux qui n’ont point de foi, que les Chrétiens les exterminent, O vertu merveilleuse, & digne du Dieu de la bonté ! lorsqu’il leur refuse les graces.
  5. C’est un tempérament ardent & tendre, qui produit la dévotion mystique. Les femmes hystériques sont communément celles qui aiment Dieu avec le plus de vivacité ; elles l'aiment avec emportement, comme elles aimeroieut un homme. Les Ste. Thérèse, les Madeleine de Pazzy, les Marie à-la-coque, & presque toutes les religieuses bien dévotes , sont dans ce cas. Leur imagination s’égare, et elles donnent à leur Dieu, qu’elles se peignent sous des traits charmans, la tendresse qu’il ne leur est pas permis de donner à des êtres de notre espèce. Il faut de l’imagination, pour s’éprendre d'un objet inconnu. Il en faut bien plus encore, pour aimer un objet qui n'a rien d’aimable ; il faut de la folie, pour aimer un objet haïssable.
  6. Dans les pays les plus chrétiens, les dévots sont ordinairement regardés comme les fléaux des sociétés ; la bonne compagnie les craint comme des ennemis de la joie, comme des ennuyeux. Une femme dévote a rarement le talent de se concilier l’amour de son mari, de ses enfans, de ses gens. Une religion lugubre & mélancolique, ne peut avoir des sectateurs bien aimables. Sous un Dieu triste, il faut être triste comme lui. Les Docteurs Chrétiens ont très-judicieusement observé, que J.C. a pleuré, mais n’a jamais ri.
  7. Le concile œucuménique de Constance fit brûler Jean Hus & Jérôme de Prague, malgré le sauf-conduit de l’Empereur. Plusieurs Chrétiens ont enseigné, qu’on ne devoit point garder la foi aux hérétiques. Les Papes ont dispensé cent fois des sermens & des promesses faits aux hétérodoxes. L’histoire des guerres de religion entre les Chrétiens, nous montre des trahisons, des cruautés, des perfidies, dont on n’a point d’exemples dans les autres guerres. Tout est justifié, quand c’est pour Dieu que l’on combat. Nous ne voyons, dans ces guerres, que des enfans écrasés contre des murailles, des femmes grosses éventrées, des filles violées et massacrées. Enfin, le zèle religieux rendit toujours les hommes ingénieux dans leur barbarie.
  8. Camhi, empereur de la Chine, demandoit aux Jésuites, missionaires à Pékin : Que diriez-vous, si j’envoyois des missionnaires chez vous ? On sait les révoltes que les Jésuites ont excitées au Japon & en Ehiopie, dont ils ont fait entierement bannir le christianisme. Un saint missionnaire disoit, que les missionnaires, sans mousquets, n’étoient pas propres à faire des prosélytes.
  9. S. Augustin nous apprend que de droit divin tout appartient aux justes : maxime qui est elle-même fondée sur un passage des psaumes, qui dit, que les justes mangeront le fruit du travail des impies. Voyez S. Aug. ép. 93. On sait que le Pape, par une bulle donnée en faveur des Rois de Castille, d’Arragon & de Portugal, fixe la ligne de démarcation qui régloit les conquêtes que chacun d’eux avoit faites sur les infidèles. D’aprés de tels principes, l’univers n’est-il pas la proie du brigandage des Chrétiens ?
  10. Les idées funestes, que les hommes ont eues de tout tems de la Divinité, jointes au desir de se distinguer des autres, par des actions extraordinaires, sont les vraies sources des pénitences qui nous voyons pratiquer dans toutes les parties du monde. Rien de plus étonnant que les pénitences des Joguis Indiens, auxquels les pénitens Chrétiens peuvent à peine se comparer. Les prêtres d’Astarté en Syrie, & de Cybèle en Phrygie, se faisoient eunuques ; les Pythagoriciens furent ennemis des plaisirs ; les Romains eurent des Vestales semblables à nos religieuses. Peut-être que les idées de la nécessité de faire pénitence, pour appaiser la Divinité, sont dérivées de celles qui persuadoient autrefois que Dieu vouloit le sang humain. C’est, sans doute, là-dessus que s’est fondé le sacrifice de Jésus-Christ, qui fut, à proprement parler, un suicide. La religion Chrétienne, en admettant un pareil Dieu pour modèle, annonce à ses sectateurs qu’ils doivent se détruire eux-mêmes, pour sortir promptement de ce monde pervers. Les martyrs, pour la plûpart, furent de vrais suicides. Les moines de la Trappe, ou de Sept-fonds, s’en rendent également coupables.
  11. Aristote & Epictète ont recommandé la pureté dans les discours. Ménandre dit, que l’homme de bien ne peut consentir à corrompre des vierges, ni à commettre l’adultère. Tibule dit, casta placent superis. Marc Antonin rend graces aux Dieux d’avoir conservé sa chasteté dans sa jeunesse. Les Romains avoient des loix contre l’adultère. Le Pere Tachard dit, que les Siamois ont une morale, qui leur défend non seulement les actions deshonnêtes, mais encore les pensées & les defirs impurs ; d’où l’on voit que la chasteté & la pureté des mœurs furent estimées, même avant le christianisme, par des nations qui n’en avoient jamais ouï parler.
  12. Il est évident, que, dans la religion chrétienne, le mariage est regardé comme un état d’imperfection. Cela vient peut-être de ce que Jésus-Christ étoit de la secte des Esséniens, qui, ſemblables aux moines modernes, renonçoient aumariage, & ſe vouoient au célibat. Ces idées ont vraiſemblablement été adoptées par les premiers Chrétiens, qui attendant , d’après les prophéties du Chriſt, la fin du monde à chaque inſtant, regardoient comme inutile d’avoir des enfans & de multiplier les liens qui les attachoient à un monde prêt à périr. Quoi qu’il en ſoit, S. Paul dit qu'il vaut mieux ſe marier que de brûler. Jéſus avoir parlé lui-même avec éloge de ceux qui ſe ſont faits ennuques pour le royaume des Cieux . Origéne prit à la lettre ce conseil ou ce précepte. S . Juſtin martyr dit, que Dieu voulut naître d’une vierge, afin d’abolir la génération ordinaire, qui eſt le fruit d’un deſir illégitime. La perfection , que le Chriſtianiſme attache au célibat, fut une des principales cauſes qui le fić bannir de la Chine. Ş. Edouard le confeſleur s’abſtint de la femme toute ſa vie. L’idée de la perfection , attachée à la chaſteté, fur cauſe de l’extinction ſucceſſive de toutes les fansilles royales des Saxons en Angleterre. Lemoine S. Auguſtin , l’apôtre des Anglois, conſulta S . Grégoire Pape, pour ſavoir combien il fant de tems pour qu’un homme , qui a eu com merce avec ſa femme, puiſſe entrer à l’Egliſe, & être admis à la communion des fidèles.
  13. Le célibrat, prescrit aux prêtres de l’Eglise Romaine, paroît être l’effet de la politique la plus raffinée, dans les pontifes qui les foumirent à cette loi. D’abord il dut augmenter la vénération des peuples, qui crurent que leurs prêtres n’étoient pas des hommes, composés de chair & d’os, comme les autres. En second lieu, en interdisant le mariage aux prêtres, on rompit les liens qui les attachoient à des familles & à l’état, pour les attacher uniquement à l’Eglise, dont les biens, par ce moyen, ne furent point partagés, & demeurerent en entier. C’est par le célibat, que les prêtres de l’Eglise Romaine sont devenus si puissans & si mauvais citoyens. Le célibat les rend, en quelque sorte, indépendans ; ils ne sont point obligés de songer à leur postérité. Un homme, qui a famille, a des besoins inconnus au célibataire, qui voit tout finir avec lui. Les Papes les plus ambitieux ont été les plus grands promoteurs du célibat des prêtres. Ce fut Grégoire VII qui travailla à l’établir avec le plus de chaleur. Si les prêtres pouvoient se marie, les Rois & les Princes se seroient bientôt prêtres, & le Souverain Pontife ne trouveroit point en eux des sujets assez dociles. C’est au célibat que paroissent dûs la dureté, l’inhumanité, l’obstination, & l’esprit remuant, que l’on a toujours reprochés au Clergé catholique.
  14. La nature ne perd jamais ses droits ; les célibataires sentent des besoins comme les autres hommes ; ils ne trouvent de ressource que dans la prostitution & dans l’adultère, ou dans des moyens que la décence ne permet pas de nommer. En Espagne, en Portugal, en Italie, les moines & les prêtres sont des monstres de luxure ; la débauche, la pédérastie, les adultères, sont si communs dans ces pays, à cause des célibataires. Les vices des laïcs deviendroient plus rares, si le mariage n’étoit pas indissoluble.
  15. Les Souverains Pontifes de Rome doivent bien rire, quand ils voyent des Rois les supplier de leur accorder des dispenses de mariage. Il est évident, que dans l’origine, les mariages entre parens furent défendus par la loi civile ; des Princes & des Empereurs, même Chrétiens, ont seuls, au commencement, défendu & permis ces sottes de mariages. Voyez le code de Théod.tit. 12.loi 3. & dans le code, loi 5.tit.8.§.10. & ibid. tit.8,9,37. Les Rois de France ont exercé le même droit. M. de Marca dit formellement Pars illa juris tunc erat pnè Principes, sine ulli controversiâ. Voyez son livre de concordia sacerdocii & imperii. Peu- à-peu l’Eglise a pourtant usurpé ce droit sur les Princes, & les Papes se sont tellement rendus les maîtres du lien conjugal, qu’il fut un tems qu’il étoit presque impossible de savoir si l’on étoit bien ou mal marié ; l’Eglise défendoit les mariages jusqu’où la parenté ne pouvoit plus se connoître. L’affinité devint un empêchement ; les affinités spirituelles furent inventées ; les parrains & les marraines ne purent plus s’épouser, & le Pape devint ainsi l’arbitre du fort des Rois & des sujets ; & sous prétexte de mariages incestueux, il troubla cent fois l’ordre des Etats ; il excommunia les Souverains ; il déclara leurs enfans illégitimes ; il décida de l’ordre de la succession aux couronnes. Cependant, suivant la bible, il est indubitable que les enfans d’Adam dûrent épouser leurs soeurs. Les théologiens ont proscrit les mariages entre parens, pour une raison bien digne d’eux. Ces mariages, disent-ils, sont criminels, parce que, si à l’union, qui subsiste déjà entre parens, se joignoit encore la tendresse conjugale, il seroit à craindre que l’amour des époux ne fût trop grand.
  16. On sait que S. Cyrille, à l’aide d’une troupe de moins, tenta de faire assassiner Oreste, Gouverneur d’Aléxandrie, & réussit à faire assassiner, de la façon la plus barbare, la belle, la savante, la vertueuse Hypatie. Tous les saints, que l’Eglise Romaine révère, ont été ou des rebelles, qui ont accru son autorité, ou des fanatiques, qui ont combattu pour la cause de son ambition, ou des imbéciles, qui l’ont richement dotée, ou des fous, ou des visionnaires, qui se sont détruits eux-mêmes.