Le Clocher de Saint-Marc

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AnonymeJules Lefèvre-Deumier

Le Clocher de Saint-Marc






I.


Gondolier ! à Venise. — Ô ville enchanteresse,
Enfin je t’aperçois : Venise, une déesse
A d’un coup de baguette élevé sur les mers
Tes châteaux élégants, ton magique univers !
Au détroit de Sicile, on prétend que Morgane,
Déroulant tout-à-coup sa cité diaphane,

Y sème de ses dons le vaporeux trésor,
Sur un sol transparent jète des temples d’or,
Puis, de leurs toits vermeils dissipe le prodige :
Mais toi, réalisant ce merveilleux prestige,
Tu montres, tous les, jours, comme dans leurs berceaux,
Tes palais endormis sur l’abîme des eaux.
Quel amant de tes nuits n’a béni le silence,
De tes chemins flottants la discrète indolence !
Qu’on me verra de fois errant sur tes canaux,
Au doux bruit de la rame, au chant des boleros,
Dans la barque rêveuse où joûra ma paresse,
Bercer sous mes baisers l’amour d’une maîtresse.
Oui, quand l’astre du soir viendra du haut des cieux,
Sur le miroir bruni des flots capricieux
De vingt îles d’argent semer l’éclat mobile,
Navigateur sans crainte, et pourtant inhabile,
J’irai, le luth en main, sur un canot furtif
Tenter cet archipel brillant et fugitif,
Et de mes longs plaisirs savourant l’ambroisie,
M’enivrer de bonheur, d’amour, de poésie.....



II.


Hélas ! en approchant, ces rêves gracieux,
Comme un char qui s’éloigne, abandonnent nos yeux.
Le génie engourdi sent expirer sa flamme,
Je ne sais quel fardeau tombe et pèse sur l’âme ;
Le soleil monotone est déjà moins riant.
Cette ville qui semble un vaisseau d’Orient
Arrivé par hasard dans un port d’Italie,
Qui,’ d’un éclat si riche autrefois embellie,
Étalait sur les flots qu’elle avait maîtrisés,
Sa pourpre conquérante, et ses mâts pavoisés,
Cette ville aujourd’hui semble, en butte à l’orage,
Sur son ancre appuyée, attendre le naufrage.
La laine asiatique et le luxe des arts
N’ornent plus ses cafés, ses kiosques, ses bazars ;

Sous le voile qui cache, ou qui feint la jeunesse,
Les femmes ne vont plus, brillantes d’allégresse,
Du ridotto muet éveiller les concerts,
Ou promettre à l’amour les faveurs de leurs fers.
On dirait qu’un fléau, venu d’un autre empire,
La peste, a poursuivi cet immense navire ;
Au rivage du Maure un moment arrêté,
Ce n’est pas ce fléau, qu’il en a rapporté,
Qui gangrène aujourd’hui l’impure multitude ;
C’en est un plus affreux.... car c’est la servitude.


III.


Qu’avec douleur alors, ô Cybèle des mers,
Nous contemplons tes murs, tes monuments déserts !
Les voilà dépouillés de leur antique gloire.
Tes vaisseaux ne vont plus, frétés par la victoire,

Vers les sources du jour, qui l’attendent en deuil,
Du lion de Saint-Marc désaltérer l’orgueil ;
Ses ailes vers le ciel ont beau s’étendre encore,
Elles ont oublié les chemins du Bosphore ;
Leur essor immobile atteste leur sommeil.
Comme une aigle captive à l’aspect du soleil,
Il regarde les mers autrefois son domaine,
Et tend de tout son poids la longueur de sa chaîne ;
Mais rien ne lui rendra son vol large et hautain,
L’esclavage est plus lourd que ses ailes d’airain.


IV.


Qui ne t’admirait pas, quand l’encens de la terre,
Rome de l’océan, était ton tributaire ;
Quand les flots, de Lépante accourus triomphants,
Battaient ces ponts guerriers que souillent tes enfants,

Ou quand le Bucentaure, autel patriotique,
Formait l’hymen du Doge et de l’Adriatique !
Veuve aujourd’hui la mer ne voit plus sur ses eaux
S’étendre, et se baigner l’ombre de tes drapeaux ;
Et Saint-Marc ne voit plus sur sa tour solennelle,
La Liberté, debout comme une sentinelle,
Signaler les dangers qui menacent ton sein,
Et gouverner ton peuple, un phare dans la main.


V.


De ta bassesse en vain fuyant les saturnales,
La mémoire recule au fond de tes annales ;
L’esprit que tes hauts faits soulèvent un moment
Retombe consterné sur ton délabrement.
Tes hauts faits ! l’étranger est le seul qui les sache ;
A travers le présent, dont l’opprobre les cache,

Ton génie abruti ne les distingue pas.
Connais-tu seulement le nom de tes combats ?
Sais-tu que Dandolo secouant sa vieillesse,
Imposa ta grandeur aux rives de la Grèce :
Que le fier Barberousse, incliné devant toi,
Rendit à ta vertu l’hommage de l’effroi :
Que de Faliero, ta hache populaire
Dut frapper, et frappa la pourpre octogénaire ?
Poursuivant jusqu’au bout sa honte en cheveux blancs,
Tu vis la Liberté pâle et les pieds sanglants,
Entrer dans le sénat, marcher droit à la place
Où l’image du Doge attendait sa disgrâce,
La voiler, et le mur redire épouvanté :
MORT A QUATRE-VINGTS ANS TRAÎTRE A LA LIBERTÉ.
Occupée aujourd’hui de ramper sous un maître,
Tu ne t’expliques point ce supplice d’un traître,
Et tu ne comprends pas ces illustres tableaux
Qui peuplent ton sénat des traits de tes héros !
Ainsi ce ne sont pas les trônes seuls qui tombent :
Comme de simples rois les empires succombent.

Au sommet du pouvoir parvenus lentement,
La gloire de ses feux les couronne un moment ;
Mais comme le soleil, qui mûrit l’avalanche,
Elle assiège d’éclat l’édifice qui penche ;
Et bientôt sur leur base on les voit vacillants,
Du haut de leur grandeur crouler étincelants.


VI.


Voilà donc, ô destin, le fruit de tant d’années,
Par tant de souvenirs l’une à l’autre enchaînées !
De la cendre et des pleurs dans leurs sources flétris,
Qui semblent en tombant avilir les débris.
Tout est changé ! l’air même, autrefois si limpide,
Qu’enflammaient les accents et les baisers d’Armide,
Cet air n’a plus d’écho que pour des bruits de mort ;
Et le son du tambour sorti des bois du Nord

Y laisse tous les cœurs fatigués d’infortunes,
Croupir dans leur sommeil, comme l’eau des lagunes.
Où respirent les fils, ont vécu les ayeux :
Mais héritiers stagnants de leurs noms glorieux,
Ils en sont aussi loin, que l’écume grossière
Qui vient de leur rivage humecter la poussière,
Est loin du flot superbe, allant contre un écueil
Du joug de nos vaisseaux délivrer son orgueil.
Chargés, rompus, meurtris des plus viles entraves,
Ils ont déshonoré jusqu’au titre d’esclaves.


VII.


Oh ! de la Liberté si le bras aguerri
Ressaisissait enfin ton gouvernail flétri,
Que l’on verrait bientôt, Sydon régénérée,
Ton pavillon sauveur flotter vers la Morée,

Et ton glaive, des Grecs soutenant les efforts,
Du camp des Musulmans purger ces nobles bords !
Mais si cette immortelle, autrefois si connue,
Daignait encore un jour dans ton sein revenue.....
"Qui la reconnaîtrait ? personne : un lourd repos
Y répand la torpeur et le froid des tombeaux.
Venise, elle est venue... et moins morts que toi-même,
Tes morts seuls ont frémi sous sa marche suprême ;
De tes langes de plomb qui pourrait t’arracher !
Mais va ce n’est pas toi qu’elle venait chercher ;
Elle connaît le monde et sa morne indolence.
De l’antique Pallas ressaisissant la lance,
Quand la Grèce encor faible eut besoin de secours,
Des princes de l’Europe elle implora les Cours :
Mais d’états en états la Liberté déçue,
A moins qu’on la trahît, errait inaperçue ;
Les peuples, accablés sous le fardeau des lois,
En invoquant son nom, la dénonçaient aux rois ;
Aux bords Napolitains par la France exilée,
Et de Naple à Madrid aussitôt refoulée,

Elle cherche à Venise un bras pour la venger.
La Gloire la conduit au seuil d’un étranger :
Elle frappe, il répond.... il ouvre..... elle se nomme…
Il était grand poète : il devint un grand homme.


VIII.


Las de subir son âme, et ses cuisants revers,
Cet homme impérieux, Michel-Ange des vers,
Qui traça de Conrad les crimes qu’on envie,
Lara par sa mémoire assiégé dans la vie,
Le cadavre d’Hassan sous les pieds du vainqueur,
Et Manfred effrayé devant son propre cœur,
Cet homme ravalait à des jeux satiriques,
Un luth déjà couvert de palmés héroïques.....
Mais ce puissant génie expiant sa gaîté,
S’embarque pour la Grèce avec la Liberté.

Va mêler un grand nom à cette noble lutte,
Et nous, froids baladins, et vils joueurs de flûte,
Tandis que nous loûrons ceux qui brisent leurs fers,
Homère en action, exécute tes vers,
Sois l’auteur des exploits qu’aurait chantés ta lyre,
Ou chante en combattant la cause qui l’inspire ;
Va comme un autre Eschyle aux champs de Marathon,
Rafraîchir dans le sang les lauriers d’Apollon.
Livre, tout palpitant de tes hymnes de gloire,
Ton aigle poétique au vol de la victoire,
Et que son bec, rougi du meurtre des vaincus,
Te rapporte, brûlante, une palme de plus.


IX.


Il est parti. La barque a touché Salamine.
Il avait vu jadis Veuve et Reine orpheline,

Dormant, comme un cadavre, au fond de ses tombeaux,
La Grèce, de ses fils presser les vieux lambeaux,
Et s’agitant parfois sur ce vaste ossuaire,
User les plis sanglants de son drap mortuaire ;
Les douleurs de la vie ébranlaient son trépas.
Elle aura par hasard heurté Léonidas :
Elle est ressuscitée ! Un souffle de l’histoire,
Comme un flambeau qui meurt rallume sa mémoire.
Pâle, mais menaçant, son front cicatrisé
Domine du cercueil le couvercle brisé.
Telle qu’un fier géant qu’a terrassé l’Ivresse,
Elle sort du repos, se soulève, se dresse,
Elle est debout, debout sur son sépulcre ouvert.
Semblable au voyageur fatigué du désert,
Qui s’endort sous un chêne à moitié du voyage,
Et qui de son sommeil retiré par l’orage,
Prêt à partir, secoue, avec son front poudreux,
La mousse des rameaux mêlée à ses cheveux,
Ou la feuille d’hiver qu’y jeta la tempête,
La Grèce vigoureuse a secoué la tête,

Et près de se remettre à ses anciens exploits,
De ses linceuls de marbre a dispersé le poids :
Elle marche ! à ce bruit un frisson d’épouvante,
Fait trembler du sultan la couronne mouvante.
Elle marche ! l’Olympe a relevé son front,
Chaque pas qu’elle fait, elle efface un affront.
Il lui manque un Tyrtée, il arrive : la Grèce
Renvoie aux Musulmans trois siècles de détresse ;
Son génie et son or, Byron lui donne tout :
On meurt de tous côtés, on triomphe partout.


X.


Oh ! combien j’implorais du fond de ma faiblesse,
L’honneur d’utiliser mon oisive jeunesse !
J’avais vu tout Venise, exploré ses remparts,
Interrogé sa cendre, et ses lambeaux épars :

Des mines de l’histoire exhumant la richesse,
J’avais de son passé décoré sa vieillesse ;
Il fallait à mes yeux des spectacles nouveaux,
Des pays généreux, de généreux travaux ;
J’aurais voulu des mers traverser la distance,
Au secours des mourants porter mon existence,
Rencontrer des périls, qui fuyaient sous mes pas.
Aux échos du Lido je ne demandais pas
Ces refrains caressants des octaves du Tasse,
Que ne promène plus la gondole qui passe :
Je demandais le bruit du bronze et des clairons,
Et le cri du poète au sein des escadrons,
De la lyre et du fer frappant la tyrannie.
Eh ! que ne peut-il pas armé de son génie !
Des guerriers qu’il soutient consacrant la valeur,
Il peut, s’ils sont vaincus, racheter leur malheur,
Comme l’on vit jadis défaits à Syracuse,
Les Athéniens captifs sauvés par une muse ;
La lyre d’Euripide acquitta leur rançon.
Sur son char de triomphe elle arrêta Gélon :

Sa main laissa tomber l’épée avec les rênes,
Et ses mille affranchis, retournait vers Athènes,
Mêlaient un nom tragique au cri de liberté.
On entend cependant le vulgaire hébété,
Au milieu des concerts que l’avenir répète,
Demander, en riant, ce que c’est qu’un poète ?
Que je voudrais répondre en l’étant à mon tour !
C’est un dieu renfermé dans cet étroit séjour,
Qui s’élève vivant au-dessus de l’histoire,
Et vers le ciel natal remonte par la gloire.


XI.


Tout plein de ces hauts faits que je ne puis tenter,
Sur un luth inconnu réduit à les chanter,
Que de fois dans mes vers, l’échangeant contre un glaive,
Je sortis de ma vie, et fus grand dans un rêve !

J’étais né pour agir, et non pour bégayer
Des mots, dont le vain bruit ne va rien réveiller.
Que ne puis-je, à mon tour, sous les vents de l’Attique
Gonflant pour les combats ma voile pacifique,
Par des bienfaits guerriers consacrer mon cercueil !...
Que la Grèce est superbe au sortir de son deuil !
Du Parnasse assoupi dernières étincelles,
Byron en fit jadis jaillir des fleurs nouvelles ;
Quelle moisson plus mâle elle offre à nos accords !
A cette Grèce éteinte il ne restait alors
Que quelques-uns des noms de son premier langage,
Dont l’éclat généreux perçait dans l’esclavage,
Comme un reste de pourpre à travers les haillons
D’un roi tombé, qui pleure en ouvrant ses sillons.
Elle était belle encor, mais sa grâce muette
Faisait plutôt gémir, que chanter le poète.
Sur un sol attiédi des baisers du zéphyr,
Sous un ciel enflammé d’azur et de saphyr,
Elle était à ses yeux comme un marbre sublime,
Aux pieds de l’ignorance abattu par le crime ;

Il pleurait son malheur : mais le marbre insulté
Se relève vivant, pour venger sa beauté ;
Le poète se tait devant ce grand spectacle,
Et court porter un glaive au secours du miracle.
Heureux s’il peut mourir, avant que le destin
Jète sur ce réveil le faux-jour du dédain,
Avant que l’égoïsme et sa froide sagesse
De ses illusions ait engourdi l’ivresse,
Si, forçant l’avenir d’admirer son trépas,
Il a trop peu de temps, pour compter les ingrats !


XII.


Envieux de ton sort, ma généreuse envie,
Plus qu’à mes jours, Byron, m’attachait à ta vie.
De mes nobles desseins repoussé malgré moi,
De tes succès futurs je jouissais en toi,

Et mon rapide espoir, me portant sur ta trace,
Faisait battre mon cœur du feu de ton audace.
La main sur tes écrits, et du haut de Saint-Marc,
A l’horizon lointain étendant mon regard,
De la Grèce, avec toi, je cherchais les rivages.
A travers l’océan des flots, et des nuages,
Je voyais, j’entendais, j’excitais les combats,
Je tombais triomphant, pleuré par tes soldats :
Et je te souhaitais ma mort.... imaginaire.
Hélas ! du ciel jaloux, la rigueur ordinaire,
De ta palme prochaine a voulu se venger,
Et te ravir l’honneur d’assister au danger.
Ton âme à son aspect se sentait plus légère :
Mais comme un fils qui meurt, en embrassant sa mère,
Que, malade et souffrant, redemandaient ses yeux,
Tu meurs en revoyant ta patrie et tes dieux :
Car enfin la patrie est le pays qu’on aime.
Te plaindre, cependant, serait presqu’un blasphème :
Qu’importe les lauriers que tu devais cueillir !
Les mériter, c’est plus que de les conquérir.

Lorsque tu la cherchais, j’aspirais à ta gloire :
Ta mort qui nous sépare agrandit ta mémoire ;
Qui te plaindrait, grand Dieu ! Tu meurs, et je vivrai... !
Ah, c’est toi qui va vivre, et c’est moi qui mourrai !


XIII.


Pourquoi donc tant gémir ! quel essaim monotone,
Prosterné devant lui, se lamente et bourdonne !
Ailleurs que chez les Grecs n’entends-je pas pleurer ?
Pleurera-t-on toujours ceux qu’on doit admirer !
La mort a relevé son brillant caractère :
Et quand on la connaît, on peut quitter la terre.
Aux pays où ses pas n’avaient pu s’adresser,
Il avait envoyé son nom pour l’annoncer :
Qu’eût-il fait désormais ! quel homme dans Je monde
S’il ne s’est point sali de quelqu’honneur immonde,

S’il ne s’est point paré de la fange des cours,
Contre un si beau trépas ne changerait ses jours ?
Mourir si noblement c’est survivre à sa cendre,
Et monter à la tombe, où l’on paraît descendre.
Fils de la vieille Écosse, il n’a pas mérité
Ce deuil, injurieux pour l’immortalité.
Endormi sur son luth, et couché dans ses armes,
Le barde ne veut pas qu’un cortège de larmes,
Lui frayant vers le ciel de douloureux chemins,
Accompagne son ombre au-delà des humains ;
Ce n’est qu’au bruit flatteur de nos joyeux hommages,
Qu’il peut de ses ayeux aborder les nuages.
Essuyez-moi ces pleurs, jetez-moi ces cyprès :
Des chants, des chants de joie, et non pas des regrets !



XIV.


Te voilà donc, Byron, dégagé de la lesse
Qui tient au même joug la force et la faiblesse !
Sur ce globe sans air forcé de demeurer,
Que tu dois être enfin heureux de respirer !
Méprisant d’ici-bas les routes trop connues,
Ton génie inquiet s’élançait dans les nues,
Car il faut, si l’on veut dominer le chagrin,
Savoir placer ses jours par-delà le destin,
Et pour s’apprécier sur la terre où nous sommes,
De la hauteur du ciel se voir parmi les hommes.
Mais tout s’use, et souvent le génie irrité
Dans son vol orgueilleux s’affaisse dégoûté :
De son essor alors pour épuiser le reste,

Tu vouais au plaisir cette vigueur céleste,
Et renouant des fers rompus à chaque instant,
Ceux qui t’ont vu changer te crurent inconstant.
Non, tu ne l’étais pas ! ton cœur eut un modèle,
Qui savait te contraindre à lui rester fidèle :
Tu le cherchais partout ; si tu l’avais trouvé !
Mais qui peut rencontrer ce modèle achevé,
Ce type précieux d’une beauté sublime,
Qui vit dans la pensée, et l’exalte, et l’anime !
Le grand homme est celui, dont l’esprit vigoureux
Des vertus de plusieurs est un tout généreux ;
Le ciel a dans son cœur multiplié notre âme :
S’il en cherche une égale, où reposer sa flamme,
Les traits en sont épars, il faut les réunir.
Vers le ciel qui l’attend avant de parvenir,
L’aigle royal qui plane au-dessus des campagnes,
S’arrête lentement de montagne en montagnes,
Du soleil paternel montant toujours plus près,
Et c’est lorsque son œil, essayant leurs sommets,
A sous son aile en feu vu ramper le tonnerre,

Qu’il daigne asseoir son vol, et suspendre son aire.
Regardons, le grand homme, et ne l’accusons pas :
Pour mesurer sa taille, il faudrait son compas.
Sa puissance d’aimer est un feu qui ravage ;
Pour affaiblir sa force, il faut qu’il la partage ;
Mais sur le même autel sacrifiant toujours,
Il n’aime qu’une fois à travers mille amours.
Aimer c’est être jeune, et qui de la jeunesse,
Connut, mieux que Byron, la fièvre enchanteresse !
L’amour eut-il pour lui quelque don réservé ?
Excepté l’espérance il a tout éprouvé ;
Un seul de ses regards déclarait sa tendresse,
Et chacun de ses vers gagnait une maîtresse.
Son âme palpitante en descendant des cieux,
En retrouvait l’azur et l’éclat dans leurs yeux,
Et leurs bras, l’enlevant aux misères humaines,
Assoupissaient l’ardeur errante dans ses veines.
Quels biens lui restaient-ils encore à soupçonner ?
Le sort, après ceux-là, n’a plus rien à donner.



XV.


N’a-t-il pas épuisé les faveurs du génie,
Et goûté des succès jusqu’à la calomnie ?
Comme s’il était roi, le bronze des combats
Attendait sa présence, et saluait ses pas ;
Rassasié d’orgueil, de plaisirs, de tendresse,
Autour de ses destins, bonheur, éclat, richesse,
Malheur, tout enfin, tout s’empressa d’accourir :
Que lui manquait-il donc ? il n’avait qu’à mourir.
N’a-t-on pas de son ombre insulté la noblesse,
N’a-t-on pas vu Zoïle exhaussant sa bassesse,
Essayer jusqu’à lui d’élever son venin :
Que lui manque-t-il donc ? peut-être un assassin,
De périr en tumulte au milieu de la guerre,
Atteint d’un fer obscur, frappé d’un plomb vulgaire !

Je sais que dans l’arène il tombe à peine entré,
Mais s’il n’a fait qu’un pas, il est démesuré.
Sans doute que les dieux lui devaient des blessures :
Mais puisqu’il les cherchait, les dieux seuls sont parjures.


XVI.


La Grèce l’honorant comme un de ses héros,
D’une douleur guerrière entoure son repos.
Les sons entrecoupés de l’airain des batailles,
Dans un deuil belliqueux pleurent ses funérailles,
Et d’un crêpe couverts, les lugubres tambours,
Exhalant leur tristesse en longs roulements sourds,
Le suivent lentement jusqu’au bord du rivage,
Où l’attend le vaisseau de son dernier voyage....
La Grèce croit le perdre une seconde fois.
Le voilà de nouveau sur les mers de son choix,

Sur ces mers, où jadis défiant les naufrages,
Comme un soulagement il cherchait les orages,
Où quelquefois aussi la pureté des flots
De sa lyre de bronze apaisa les sanglots,
Où quelquefois aussi par la brise bercée,
L’amour d’un feu plus doux colora sa pensée.
Le voilà sur les mers, qu’il chanta si souvent !
La voile peut frémir sous la fureur du vent,
La tempête siffler en rasant les cordages,
Le serpent de l’éclair tourmenter les nuages,
Le soleil déchirant la nuit de leur manteau,
Rouler comme les plis d’un lumineux drapeau,
Et la vague gonflée, en grondant, se soumettre
Comme un coursier fougueux, qui reconnaît son maître ;
La main fière et sans frein, qui peignait ces tableaux,
La main de Childe-Harold ne tient plus les pinceaux.



XVII.


Athlète couronné des rameaux olympiques,
C’est ainsi qu’il reprend ses courses poétiques.
Mais elles vont finir, finir.... et nuls récits
Ne viendront sur sa trace appeler nos esprits.
Pareille au souvenir, que nous laissons au monde,
Qui flotte à sa surface un jour, une seconde,
Puis tombe dans l’oubli, pour ne plus en sortir,
Sa cendre, avant de s’engloutir,
Erre parmi les eaux, dont l’abyme sonore
De ses récents concerts, doit retentir encore.
« — O mer, avait-il dit, emportez mes destins,
« Où vous voudrez, partout, aux bords les plus lointains ;
« Quand vous feriez trembler les mâts de mon navire,
« Comme un faible roseau qu’agite le zéphyre,

« O mer, me voilà prêt, entraînez-moi toujours :
« Du monde ou de vos flots que m’importe le cours !
« Ne suis-je pas semblable à cette herbe sauvage,
« Qu’à son rocher natal vient d’arracher l’orage,
« Et comme un malheureux que ballotte le sort,
« Insouciante, hélas, du rivage et du port ! — »
Hélas ! c’est maintenant que cette destinée
Ressemble à l’herbe errante aux vents abandonnée,
A ce flocon d’écume, un moment découvert,
Et qu’emporte, en roulant, la vague qui se perd.
Que te font ces rochers, ces retraites humides,
Ces théâtres vivants du jeu des Néréides ?
En vain Cephalénie et son climat d’azur,
Et les îles ses sœurs, dont le ciel est si pur,
Voudraient te retenir : tu ne veux qu’un asyle,
Le sol de la patrie, où l’on dort si tranquille.
Le navire de deuil près de Malte a glissé :
Le fier Etna brûlant sous un bandeau glacé,
Les gracieux contours des rives de Messine,
Le Vésuve aux flancs noirs, qui de loin se dessine,

Ces corbeilles de fleurs, ces îles, que nos yeux
Prennent pour des pays, qui sont tombés des cieux,
Sont les muets témoins de ton muet passage ;
Compagne de ta vie, et brisée avant l’âge,
Ta lyre, suspendue au mât de ton vaisseau,
De tes chants expirés ranimant un écho,
Frissonne au moindre souffle, et ses cordes plaintives
De tes derniers adieux ont salué ces rives.


XVIII.


« — Je ne vis plus en moi, mais j’existe partout,
« Répétait Childe-Harold, hors du monde, surtout.
« Combien des vils mortels repoussant l’apathie,
« Avec ces monts ailiers je sens de sympathie !
« Ne pourrai-je jamais délivré de mon corps,
« M’y mêler autrement que par de froids transports,

« Ou perdu, confondu dans leur néant sublime,
« Mêler aux éléments une poussière intime !
« Ne suis-je donc qu’un homme, et tout ce que je voi,
« Les cieux n’auraient-ils rien de commun avec moi ?
« Quand pourrai-je en mourant pénétrer ce mystère... ! — »
Maintenant tu le sais : ton âme solitaire
Est déjà remontée à ce foyer divin,
Qui verse l’existence au sein du genre humain.
Loin de ce cercle étroit qui nous tient à la gêne,
La vie illimitée est déjà ton domaine :
Invisible et partout, tu vis comme ton nom.
Qu’est-ce donc que ta cendre, et comment nomme-t-on
Ce témoin de ta mort, au milieu de ta vie ?
Mais la pensée humaine, à la poudre asservie,
Saura-t-elle jamais si l’immortalité
Rejaillit sur le corps que nous avons quitté ;
Et Childe-Harold lui-même eût-il pu me répondre ?
Sous le poids des secrets qui viennent me confondre,
Pourquoi donc si long-temps me débattre écrasé !
Le tombeau de Byron ne s’est pas reposé,

Il vogue, et son génie, escortant sa poussière,
Prête à ce qui l’entoure un reste de lumière ;
Ainsi quand le soleil dont les brûlants rayons
Semblent donner une âme aux coteaux, aux vallons,
Le soir, en expirant, la remporte dans l’onde,
L’astre glacé des nuits, qui passe sur le monde,
Semble, en l’interrompant, partager son sommeil,
Et de ses feux muets, cette ombre du soleil,
Sans lui donner la vie, éclaire la nature.
Tant qu’il n’a pas atteint sa sombre sépulture,
On croirait Childe-Harold naviguant endormi,
Ou qu’aux soins d’Amphitrite et de Neptune ami,
Un marbre d’Apollon, confiant son voyage,
S’achemine à l’autel, qui l’attend au rivage.
Comme ce beau vaisseau, berce par les amours,
Qui des flots du Cydnus remontait les détours,
Son cercueil triomphant vogue vers la Tamise.
L’ouragan le respecte et la mer est soumise ;
Et comme dans Athène on avait signalé
Le vaisseau protecteur de ce noble exilé,

On signale de loin, aux bords de l’Angleterre,
La voile du tombeau, qui vient chercher sa terre.


XIX.


Albion s’est r’ouverte à ses mânes errants :
Déjà dans Westminster on élargit les rangs.
Au fond de leur sépulcre avertis par la Gloire,
Les demi-dieux épars du temple de mémoire,
Soulevant le fardeau de leurs marbres surpris,
De leurs lauriers émus rassemblent les débris,
Pour former à son front une digne couronne ;
Ainsi lorsque ce roi dont s’honore le trône,
Et dont les saints revers sont presque des exploits,
Vaincu par le ciel même à l’ombre de sa croix,
Des lieux, qu’avait cherchés sa pieuse folie,
Revint aborder mort aux champs de Massilie,

Tous ses pâles aïeux, qu’il avait surpassés,
Sortant de leurs cercueils par le sien éclipsés,
Préparaient leurs respects à sa tombe future :
Il méritait sans doute une autre sépulture.
Toi donc, qui comptes bien quelques noms différents,
Mais qui sers de refuge aux restes des tyrans,
Panthéon plus confus que l’Olympe de Rome,
Temple, qui n’obtins pas ces cendres d’un grand homme,
Ces cendres, qu’autrefois on appelait Milton,
Ferme-toi, Westminster, tu n’auras pas Byron.


XX.


Je n’aime point ces murs, et ces palais funèbres,
Où l’on place à grands frais les dépouilles célèbres,
Et dont les habitants sont rangés dans la mort,
Au gré capricieux des vivants et du sort ;

Le grand homme dont l’âme est toujours isolée,
Devrait encore à part avoir son mausolée.
De vingt siècles divers pourquoi mêler les os ?
Quelque chose de nous revit sur nos tombeaux,
Un souvenir, un nom, qui demande en silence
L’éloge d’un soupir, un mot d’intelligence :
Et comment voulez-vous, que mes yeux soient émus
Dans ce sénat de morts, l’un à l’autre inconnus,
Que d’une larme enfin le douloureux suffrage
Aille de tombe en tombe égarer mon hommage !
Je ne puis regretter tant d’êtres à la fois :
Il ne faut qu’un écho, qui réponde à ma voix.
Si nous avons besoin d’un asile où l’on pleure,
Préparez à Byron cette antique demeure,
Dont son génie enfant chantait la vétusté.
Il y naquit : c’est là que la postérité
Lui doit aller porter son encens tributaire.
Il sera doux pour lui, l’hôte errant de la terre,
De venir abriter ses mânes orageux
Sous l’arbre paternel, qui vit ses premiers jeux.

Ceux que charment ses vers tous empreints de sa vie,
Voudront d’une existence, hélas ! trop tôt ravie,
Rapprocher le premier et le dernier anneau :
La tombe est plus touchante à côté du berceau.
Rendez-lui de Newstead la pensive retraite :
Et vous, que l’ascendant d’une muse inquiète
Sépara de son cœur peu fait pour les humains,
De son dernier séjour retenez les chemins ;
Pardonnez lui vos maux, qu’il ne sut pas éteindre ;
Hélas ! il était grand : c’est assez pour le plaindre.


XXI.


Puisse-t-il reposer ! Si vous pouviez savoir
A quel titre on obtient l’affreux don d’émouvoir,
Le pardon, de vos cœurs, serait prompt à descendre.
Ah ! d’un reproche amer n’agitez point sa cendre :

C’est la première fois peut-être qu’il s’endort :
Ne le réveillez pas, et laissez lui sa mort.
On dirait que le ciel avare, du génie,
En fait encor pour nous un foyer d’insomnie.
Victime dévouée à toutes les douleurs,
Le cœur toujours gonflé de remords et de pleurs,
Le malheureux, qu’écrase un fardeau trop sublime.
Subit dans sa vertu les tortures du crime.
Ne faut-il pas qu’il cherche à se fuir un moment,
Puisque lui-même enfin est son propre tourment !
Qui pourrait exprimer ce supplice indicible
D’avoir une pensée, à sonder impossible,
Qui bouillonne et frémit dans ses étroits canaux,
Comme un serpent de feu s’y croise en longs anneaux,
Semble, pour remonter à sa source première,
Du crâne soulevé repousser la barrière,
Mais qui tremblante alors, incapable des cieux,
Replie en s’affaissant ses nœuds capricieux,
Et, lasse d’un effort, revient en souveraine,
Ronger tranquillement le cerveau qui l’enchaîne.

Il n’est point de remède ; il faut briser son corps,
Choisir dans les hasards un but à ses transports,
D’un étalon fougueux presser le flanc rebelle,
Lancer sur les écueils sa fragile nacelle,
S’asseoir dans les périls, voyager dans les camps,
Aller planter sa tente aux crêtes des volcans
On ne se guérit pas, mais du moins la fatigue
Oppose à la pensée une sorte de digue.
Eh bien, celui qui cherche à soumettre ses flots,
Qui d’un cœur déchiré veut engourdir les maux,
On l’accuse ! il s’épanche, et l’impudent sarcasme
D’un vol trop haut pour lui raillant l’enthousiasme,
Du surnom de bizarre aspire à le flétrir :
Est-il donc en effet bizarre de souffrir !
O vous, qui de Byron composiez la famille,
Vous, qu’en vers si divins il appelait sa fille,
Vous, qui l’aimiez encore en lisant ses adieux,
Pleurez et pardonnez, sa cendre est sous vos yeux ;
Pardonnez, oubliez ce que le monde oublie ;
Car quels que soient les torts, la mort réconcilie.



XXII.


Ouvre toi donc, Newstead, au poète soldat,
Et que sa double armure y dorme avec éclat.
Qui cherchera d’ailleurs où son ombre repose ?
Tombés, tout immortels, pour la plus sainte cause,
Quels marbres ont couvert et Pompée et Caton ?
Leurs restes sont partout où l’on connaît leur nom.
De l’immense avenir te voilà le domaine,
Byron, adieu. Peut-être en notre vie humaine,
On pourra de tes vers trouver un héritier :
On n’y trouvera pas ton cœur mâle et guerrier
On pourra comme toi haïr la tyrannie,
Et même la livrer aux arrêts du génie ;
Mais qu’importe les vers, quand il coule du sang !
Toi seul, pour châtier les forfaits du Croissant,

Sus préférer le fer aux larmes d’une lyre ;
Quiconque est libre, est fier de ta mort qu’il admire,
Et t’offre au lieu de pleurs, que l’on peut acheter,
Un encens que les rois auraient dû mériter.


XXIII.


Je n’en ai connu qu’un.... Sa pourpre aventurière,
Des plaines de Memphis rapportant la poussière,
Aux champs de Marathon eût été rajeunir
Les taches du désert, et le sang d’Aboukir.
Il n’aurait jamais vu s’élever tant de gloires,
Sans courir y mêler une de ses victoires.
Aux balances du sort, où les dieux endurcis
Laissent flotter des Grecs les destins indécis,
Ce Brennus colossal eût jeté son épée,
Et l’Asie à son tour d’esclavage frappée,

A genoux devant elle eût payé sa rançon.
Le rôle conquérant qu’aurait joué son nom,
Tu voulais l’obtenir pour désoler l’envie :
Et tous deux en exil, vous y laissez la vie,
Chacun sur votre écueil, en spectacle aux humains.
Vos pas se sont de près suivis sur deux chemins ;
De tes chants indomptés l’invincible harmonie
Était comme l’écho de son fougueux génie,
Et son cri de bataille, un écho de tes vers :
Tous deux différemment gouverniez l’Univers.
Il s’était fatigué de la guerre et du trône,
Toi, du stérile éclat que la lyre nous donne :
Il vécut en tumulte et mourut en repos,
Tu péris au moment d’aller vivre en héros ;
Et vu de deux côtés, votre rêve est le même.
Tu voulus ramasser son vaste diadème,
Mais le front des humains n’en peut porter qu’un seul,
Et tu n’as ramassé que les plis d’un linceul.
La guerre eût, je le crois, obscurci ta mémoire,
Mais on en peut douter..... C’est encor de la gloire.

Le siècle avait en vous ses deux représentants,
Vous avez disparu de l’empire du temps,
Et la terre aujourd’hui me semble moins peuplée.
Telle serait d’un lac l’ondoyante vallée,
Si sur son double bord deux chênes sans rivaux,
Qui croiseraient au loin leurs ombres sur les eaux,
Cédaient presque à la fois aux fureurs d’un orage.
D’un millier de buissons en vain le faible ombrage
Couronnera des flots qui deviendront plus clairs,
Et la plage et les flots nous paraîtront déserts ;
On sent que chaque rive a perdu son monarque :
Absents, leur place vide est tout ce qu’on remarque.


XXIV.


Je vous ai tous les deux regardés et chantés,
Et jaloux de tous deux, je vous ai regrettés ;

Je regrette surtout quand mon âme flétrie
S’égare avec orgueil dans quelque rêverie,
Et va dans des trésors inconnus à mes pas,
Cueillir de vains lauriers, que je ne porte pas,.
Que votre mort précoce ait voulu m’interdire
D’être un jour admiré des êtres que j’admire.
A quoi bon maintenant m’épuiser de travaux,
Et chercher à lutter contre vos deux tombeaux ?
Il est doux de sentir qu’une grande pensée,
Qui du foyer des sens s’échappe cadencée,
Va faire loin de nous palpiter un grand cœur ;
Mais pour qui maintenant employer sa vigueur ?
Quand on voit, tous les jours, tant d’ignobles tempêtes,
Même sans les toucher, courber toutes les têtes,
Le talent, qu’on marchande, aussitôt acheté,
S’enivrer d’esclavage, en chantant liberté ;
Quelle saveur pour nous peut avoir la louange ?
Dans ces marais du monde, où roule tant de fange,
Pourquoi monter, un char dont l’éclat passager,
Sous leur noirceur humide irait se submerger ?

Peut-être je l’ai cru, quand j’aimais à le croire,
Qu’il fallait dans l’amour placer toute la gloire,
Et qu’un mot généreux n’était jamais perdu,
Si du cœur d’une femme il était entendu ;
Mais mon cœur, encor plein des plus riants mensonges,
Comme un vase fêlé, laisse fuir tous ses songes.
Qu’ai-je à trouver de mieux aujourd’hui que la mort ?
Mais la tienne, Byron.... pour qu’on sache mon sort.


XXV.


Debout sur une tour, l’œil sur l’Adriatique,
Dominant les débris de cette république,
Qui rampe, et veut ramper sous les pieds du Germain,
Comme rampaient les Grecs sous un sceptre assassin,
Tels étaient les accents dont ma jalouse lyre,
Du poète vengeur honorait le martyre.

Debout sur l’esclavage à mes pieds prosterné,
C’était un beau spectacle à mes regards donné,
Que celui d’un grand peuple, oublié de la gloire,
Au cri de liberté rentrant dans son histoire,
Et dans leurs grands cercueils ramenant consolés
Cinq siècles de héros par la honte exilés.
N’était-ce pas pourtant un odieux, supplice,
De ne pouvoir soi-même, introduit dans la lice,
A ce généreux drame applaudir tout armé,
Et parmi ceux qu’on nomme être une fois nommé ?
D’un cachot sur son front sentir peser la voûte,
Exister immobile, est un tourment sans doute :
Mais quel surcroît d’ennuis et de captivité,
Si de l’air qu’il respire épurant l’âcreté,
A. travers l’embrasure, où passe un jour avare,
Le prisonnier, cloué sur sa couche barbare,
Sent venir jusqu’à lui l’encens religieux
Qu’un souffle de la terre emporte vers les cieux !
Il voudrait s’élancer vers ces vapeurs lointaines,
Et ne connaît qu’alors tout le poids de ses chaînes.



XXVI.


L’aspect de cet empire endormi sur les eaux,
Qu’il animait jadis du vol de ses vaisseaux,
Cette ville où naguère a chanté le poète,
Et qui depuis sa mort semble encor plus muette,
Comme le feu divin jetait dans mon cerveau,
Ces vers, où, Childe-Harold, pleurant sur un tombeau,
Et cherchant à son tour quelque sphère nouvelle,
Se créait pour y fuir une barque immortelle.
Reine antique d’un trône, aujourd’hui déserté,
Liberté, m’écriai-je, ô dis-moi, Liberté,
Ne puis-je des débris, qui dorment sur ces plages,
Me faire une nacelle au-dessus des naufrages,
Dont la voile, gonflée au souffle de l’espoir,
Me conduise où l’on meurt pour ton sacré pouvoir ?

J’arriverai trop tard où la Gloire m’appelle,
Liberté, Liberté, construis-moi ma nacelle.


XXVII.


De quel côté voguer ? quel démon envieux
A jeté son manteau sur les astres des cieux ?
Comme un souffle du nord, le froid de l’esclavage
Des flots qu’il engourdit me ferme le passage,
Et l’aviron tourmente en vain ces lourds déserts.
Mais qu’entends-je, quel bruit a frémi dans les airs,
Et quel nuage, armé des cris de la tempête,
Entraîne mon esquif, en passant sur ma tête ?
Vautours, d’où venez-vous ? vers quels lieux, sur quels bords
Vous attire l’odeur du massacre et des morts ?
Moi, je vais dans la Grèce, au pays du courage...
Ma barque, sous le vol des oiseaux du carnage,

Sur l’abîme orageux roule comme l’éclair.
Que d’impures vapeurs couvrent au loin la mer,
Et d’un voile rougeâtre environnent cette île,
Dont le port se dérobe à ma rame inutile !
Je ne vois point, ô Grecs, briller vos saints drapeaux.
Sont-ce les Musulmans dont je vois les lambeaux
Sur les flots épaissis retarder mon voyage,
Et comme autant d’écueils me pousser au naufrage ?
Serait-ce votre sang qui roule dans ces eaux ?
Où sont vos bataillons ? Que d’horribles échos
Se rendent, l’un à l’autre, un long bruit d’épouvante !
A travers cette brume incertaine et mouvante,
Quels rochers désolés montent à l’horizon,
Et quel fantôme immense... ? est-ce l’affreux Néron
Qui du sac de Pergame essaie encor l’image,
Et d’une ville en feu savourant le ravage,
A son plus grand forfait revient battre des mains ?
Despote, s’il se peut, plus affamé, d’humains,
Le désespoir, debout sur ces sanglantes cimes,
Fait le dénombrement de toutes ses victimes.



XXVIII.


Chrétiens, c’est Ipsara. Le Turc, depuis trois jours,
S’y lasse d’égorger, en égorgeant toujours.
La cendre des autels qu’invoquait la patrie,
Noircit du Labarum la croix morne et flétrie :
Les femmes, en pleurant sur le saint étendard,
Attendent, à genoux, l’outrage ou le poignard ;
Leurs pères, qu’engourdit la stérile vieillesse,
Donnent trop peu de sang aux bourreaux de la Grèce,
L’enfance y supplêra, loin de les attendrir,
Et rien n’est innocent, dé ce qui peut mourir.
Pour cacher les vivants la tombe se soulève,
Et ses flancs repeuplés sont fouillés par le glaive ;
La victoire en fureur tient la faux de la mort.
Le barbare, écumant d’un ignoble transport,

Dispute au chien sauvage une moitié de proie ;
Des cadavres épars qu’il foule dans sa joie,
Qu’un autre cimeterre a peut-être abattus,
Il emporte, en courant, les membres inconnus,
De crainte qu’avant lui quelqu’un ne les arrache,
Et ne montre au visir sa main vide et sans tache.


XXIX.


Tous les vaincus sont morts. Voyez-vous sur les mers,
Ces vaisseaux, en fuyant, souiller au loin les airs,
Et leurs mâts se courber, dégouttants de victoire,
Sous les pâles témoins d’une effroyable gloire ?
La voile humide et lourde agite, en se gonflant,
Et ranimé ce peuple incomplet et sanglant,
Dont les regards éteints, la livide éloquence,
Semblent, plus près du ciel, invoquer sa vengeance.

Où vont-ils ? — Au sérail. Il faut que ce butin
Aille aussi ruisseler aux murs de Constantin,
Et du tigre royal, qui commande sa proie,
Distraire les langueurs, ou varier la joie.


XXX.


Vous allez au sérail, vaisseaux de Mahomet ?
Allez, allez partout, l’Europe le permet ;
Allez aux souverains étaler vos conquêtes ;
Des chrétiens, à leurs pieds, allez jeter les têtes ;
Allez, comme le Scythe au tombeau de ses rois,
Tout autour de leur trône arranger vos exploits :
On vous paîra, peut-être, aussi cher qu’à Byzance.
Puisse plutôt les Grecs, guidés par la vengeance,
Reconquérir leurs morts, et pour ambassadeur,
Choisir de ces débris la muette grandeur ;

On s’armerait alors, comme l’on vit naguère
Tous les chefs d’Israël se lever pour la guerre,
Quand chacun d’eux reçut du lévite outragé
Sa portion du sang, qui n’était pas vengé.


XXXI.


Dieu puissant, si ta croix, soulevant tant de princes,
Leur fit pour un sépulcre épuiser nos provinces,
Et vides des trésors, qui payaient leurs projets,
Comme un impôt de plus dépenser leurs sujets,
Ne la verra-t-on pas, une fois tutélaire,
Des princes d’aujourd’hui remuer la colère ?
Mais qui pourrait, ô Dieu, sur un trône arrêté,
S’élever de si bas jusqu’à la Liberté !
Il faut, pour s’élancer, le trépied d’un poëte.
De ce trépied brisé, n’est-il point de prophète,

Qui fasse enfin sortir cet accent de terreur,
D’un réveil belliqueux sublime avant-coureur ?
Quoi ! ces fleuves de sang, débordés sous les crimes,
N’iront pas, de la mer traversant les abîmes,
Refluer sur l’Europe, et jusqu’au sein des cours,
Solliciter, de force, assistance et secours !
Grecs, n’en attendez rien qu’une larme illusoire.
Armés contre les rois de votre antique histoire,
Votre avenir douteux est déjà menaçant,
Et vous les ébranlez, en vous affranchissant.
Comme le pâtre assis au sommet des montagnes,
Voit à ses pieds l’orage errer sur les campagnes,
Et le voit d’un regard triste, mais rassuré,
Descendre sur un champ qu’il n’a pas labouré :
Du fond de ses palais, l’Europe sur le trône
Regarde les périls de ceux qu’elle abandonne,
Plaint peut-être leur sort, et sans se déranger,
D’un repos égoïste insulte à leur danger.
Elle attend qu’affaiblis par des pertes sans nombres,
Elle puisse attaquer vos succès ou vos ombres :

Comme l’on voit des airs l’orgueilleux potentat
De deux vautours rivaux contempler le combat,
Et sûr que le vaincu meurt pour lui sur la terre,
Poursuivre te vainqueur épuisé par la guerre.


XXXII.


De ces hideux calculs ne vous occupez pas,
Qu’on vous secoure, ou non, marchez du même pas,
Et tandis que l’Europe, abjurant la justice,
Se livre aux jeux fiévreux qu’invente l’avarice,
Renouveliez partout le nom de vos héros.
Tombez, mais en tombant écrasez vos bourreaux :
La mort de Cynégire était une victoire.
Lorsque de vos ayeux abordant la mémoire,
Vous irez leur conter vos exploits et vos morts,
Qu’ils doutent un instant de vos nobles efforts,

Et qu’ils n’en doutent plus en voyant vos blessures ;
Le sang des Musulmans, voilà vos sépultures.
Au meurtre d’Ipsara deux chefs ont survécu ;
Suivez-les pour mourir, et vous aurez vaincu.
Suivez de Varvaki la fortune intrépide,
Soyez comme le Parthe, en fuyant homicide,
Dont la feinte déroute est un piège au vainqueur :
La fuite est un chemin qui vous mène à l’honneur.
Un des forts d’Ipsara survit à son ravage ;
Entrez-y pour mourir, la vie est l’esclavage.
Ils entrent..., et la mort, les fermant derrière eux,
Leur fait de ces remparts l’avant-poste des cieux.


XXXIII.


J’ai vu souvent, poussés d’une ardeur famélique,
Les bataillons tigrés des forêts de l’Afrique,

Courir, battant des flancs, vers l’asile ennemi
D’un peuple de chasseurs, qui paraît endormi :
Se gorgeant en espoir du sang qui les altère,
Sans crainte du péril, leurs pieds foulent la terre ;
Mais la terre, qu’au loin couvre un adroit gazon,
D’un abîme secret cache la trahison ;
Sous leur poids affamé le sol menteur s’écroule,
Et l’armée, en hurlant, au fond du gouffre roule.
C’est ainsi que les Turcs, aveuglés de fureur,
Du fort de Varvaki s’approchent sans terreur.
L’étendard de la paix, couvrant la citadelle,
Rassure à chaque pas le féroce infidèle :
Ivre, à jeun, des forfaits dont il va se soûler,
Il ne sent pas le sol tressaillir et trembler ;
Il marche cependant sur sa tombe prochaine,
Il avance : sa voix, victorieuse et vaine,
Offre et promet la paix, qu’il ne veut pas donner ;
Un mugissement sourd commence à résonner.
Il n’est déjà plus temps d’éviter la réponse :
La foudre souterraine, en éclatant, prononce.



XXXIV.


Arrachés de leur base, et poussés par l’éclair,
Les murs déracinés se dispersent dans l’air,
Et reviennent soudain, aussi prompts que la foudre,
Creuser profondément les tombeaux dans la poudre.
Dominant un instant ce tumulte enflammé,
Un lamentable cri, de mille cris formé,
Jusqu’aux échos du ciel, comme un boulet, s’élance,
Et comme un poids affreux, retombe : le silence
D’Ipsara tout-à-coup recouvre les débris.
Troublé, de temps en temps, par les membres meurtris,
Dont la grêle funèbre expire sur la terre,
Il enveloppe enfin la plage solitaire.
Rien d’humain ne vit plus sur ces bords renversés ;
Semblables à des champs qu’auraient bouleversés

Les frissons convulsifs qui tourmentent Messine,
C’est plus que le cahos, et moins qu’une ruine.
De ces charbons éteints, de ces corps calcinés,
Les oiseaux dévorants s’éloignent étonnés,
Et vont chercher ailleurs un repas plus facile ;
Soixante Grecs sont morts, les Turcs étaient trois mille.


XXXV.


Du pacha, qui s’enfuit, les fétides vaisseaux
Fendent, ensanglantés, le cours sanglant des eaux :
Ils ne reverront pas les rives du Bosphore ;
La vengeance des Grecs n’est pas complète encore,
Et l’œil de Canaris s’est attaché sur eux.
Comme le verre ardent, dont l’éclat désastreux,
Des tours de Syracuse aux ondes de Tyrrhène,
S’attachait sans relâche à la flotte romaine,

Le regard du héros, de leur fuite témoin,
Les poursuit, et déjà les consume de loin.


XXXVI.


Ses navires vengeurs, qui s’indignaient du cable,
Font plier l’océan sous leur vol implacable ;
Ses voiles sont en deuil et demandent du sang.
Elles ont signalé les voiles du Croissant,
Et suivant vers ce but leur route expiatoire,
Elles ont frissonné d’un souffle de victoire.
Oh ! qui me donnera de peindre les exploits
Qui viennent éblouir et mes yeux et ma voix,
Ces arsenaux flottants, ces cavernes ailées
Qui roulent sur les mers, par les vents attelées,
Y sèment des combats les terribles trésors,
Et vomissent la foudre à travers les sabords !

Sont-ce là ces palais qu’inventa l’industrie,
Ces remparts voyageurs, qui, changeant de patrie,
Et de tous les climats rapprochant les humains,
Par les nœuds du commerce ont enchaîné leurs mains ?
Je ne vois plus partout, sur la mer qui s’enflamme,
Que des volcans errants gouvernés par une âme,
Et de nos passions comme nous animés,
Sachant guider les feux dont leurs flancs sont armés.
L’homme aussi, s’élançant du fonds de leur cratère,
Vient s’ajouter lui-même aux éclats du tonnerre,
De l’orage qui fume ouvre les tourbillons,
Et des éclairs du glaive y jète les sillons.
La mort, sur tous les points, sautant à l’abordage,
Même comme un espoir interdit le naufrage ;
La fuite est inutile, et ne peut secourir ;
Il faut rester pour vaincre, et rester pour mourir.
L’homme, pâle et sanglant, lutte avec la tempête
Qui mugit sous ses pieds, ou bondit sur sa tête,
Et des quatre élémens repoussant le fléau,
Combat sur un cercueil flottant sur un tombeau.



XXXVII.


Du Prophète impuissant l’escadre mutilée,
A travers tous ses morts s’échappe dépeuplée.
Un seul vaisseau, qui reste arrêté par son poids,
Sur ses mâts écharpés, verra bientôt la croix
De son drapeau vengeur dérouler la colère ;
Il porte d’Ipsara le vainqueur sanguinaire.
Il fuit : mais Canaris, déjà contre ses flancs,
Fait crier d’un brûlot les agrès pétillants.
Il attache à sa proue Une proue enflammée,
S’éloigne, et va de loin, comme la Renommée,
Contempler du vaisseau, qu’il condamne à périr,
La brûlante agonie, et le dernier soupir.



XXXVIII.


Le lion torturé, dont la griffe inutile
Ne peut briser les nœuds dont l’enchaîne un reptile,
Emportant sur les rocs le monstre étincelant,
Dont le dard embrasé s’acharne sur son flanc,
Pour écraser ses plis, se roule sur la pierre ;
Mais dégageant alors sa tête meurtrière,
Le serpent le retient dans un de ses anneaux,
Et sur le vaste corps qu’il déchire en lambeaux,
De son triple aiguillon promène les morsures ;
Tel déjà consumé par de sourdes blessures,
Le vaisseau vigoureux s’agite et se débat.
La flamme tortueuse, errante autour du mât,
Monte jusqu’à la vergue, et court sur les antennes
Chercher le lin flottant de ses voiles hautaines.

Le colosse éperdu veut en vain déchirer
Tous ces linceuls de feu, qui viennent l’entourer :
Le feu qui siffle, et fuit de cordage en cordage,
Resserre à chaque instant le cercle de sa rage ;
Les pâles matelots qui se sentent mourir,
Sur le pont embrasé ne savent que courir.
Assiégés par la mer d’un secours inutile,
Ils poussent, vers le ciel, un cri long et stérile ;
Étouffés ou perdus, leur prière, leur vœu,
Vont comme la fumée et ces flocons de feu
Que dispersent du vent les ailes vagabondes,
S’égarer dans les airs, ou mourir sur les ondes,
D’une horrible parure encor tout palpitants,
Les mâts demi-rompus se balancent long-temps,
Tombent sur des débris, et ces faisceaux de têtes,
Qu’attendait le sérail pour commencer ses fêtes,
Vont, en s’éparpillant sous le pied des vainqueurs,
D’un présage de plus épouvanter leurs cœurs.
Assise sur les flots, la carène fumante,
D’un cercle flamboyant rougit l’onde écumante,

Et ressemble de loin au roi brûlant des airs,
Qui descend tout ardent dans le gouffre des mers.
S’élançant vers les cieux comme une énorme bombe,
Le navire en éclats fuit et vole, et retombe :
La mer s’ouvre en sifflant, se referme, tout dort....
Le bruit, le feu, les flots, les hommes, tout est mort :
La scène du combat disparaît et s’efface,
Et le champ de bataille en dévore la trace.
Sous le soc empressé de son léger vaisseau,
Canaris, sillonnant ce mobile tombeau,
N’y voit déjà plus rien qui rappelle sa gloire :
Il passe à toute voile à travers sa victoire,
Et va du dieu qu’il sert, sollicitant l’appui,
Jurer de vaincre encor pour la Grèce et pour lui.



XXXIX.


Il tiendra son serment. Que l’Égypte vomisse
Des crimes du turban son escadre complice !
Un incendie est là, prêt à la recevoir :
C’est une certitude, et non plus un espoir.
Continuez, ô Grecs : l’Hydre du despotisme,
Expire, en reculant, devant votre héroïsme.
Ses têtes, qu’il abat, se lasseront bientôt
De renaître toujours, pour tomber aussitôt,
Et vos bras, tant de fois flétris de ses morsures,
Cacheront leurs sillons sous d’augustes blessures.
Vous n’avez plus besoin qu’on vous montre à mourir ;
Du barde chevalier, qui vint vous secourir,
Le trépas vous exhorte à retremper vos armes.
Mort, n’allez pas le croire absent de vos alarmes,

L’âme, qui l’animait, ne vous a point quittés.
Réservez-lui toujours sa place à vos côtes,
Et qu’il marche en vos rangs, comme l’on vit naguères
Commander au combat l’ombre d’un de vos pères !
Mais tandis que je parle il est déjà vengé :
Et du troupeau des Turcs, votre glaive insurgé
Chasse de toutes parts l’insolente démence ;
La Grèce interrompue à la fin recommence.
De leurs troncs assoupis vos antiques forêts
Font croître des lauriers plus grands que vos cyprès :
Partout où l’on vainquit, moissonnant la victoire,
Les noms de vos exploits se doublent dans l’histoire :
Tous les siècles, en un, se passent sous nos yeux ;
Et prêt à vous admettre au rang de vos ayeux,
L’airain de l’avenir, égarant ses hommages,
Souvent avec les leurs confondra vos images.
On confond jusqu’aux lieux témoins de vos succès ;
La mer dispute au sol la scène des hauts faits,
Et ses fils, en tombant au détroit de leurs îles,
Ont jusques sur les flots porté les Thermopyles.

Peuple, né de ta cendre au cri de Liberté,
Poursuis donc, vers ce but, ton vol ressuscité ;
Va, comme un monument de ton nouveau courage,
Suspendre à tes rochers tes débris d’esclavage :
La Liberté s’accroît des maux qu’elle a soufferts,
Et pour la conserver, on regarde ses fers.


XL.


Quand verra-t-on les tiens décorer tes murailles,
Venise, ou tes enfants, réclamant les batailles,
De leurs anneaux rompus se forger des poignards !
Faudra-t-il qu’un poète, éveillant tes remparts.....!
Hélas, qu’en ferais-tu ! ton ignoble prudence
Dénoncerait sa lyre et son indépendance,
Et comme Pellico, dont la voix a tenté
De rendre un peuple eunuque à la virilité,

Sous les fers du Germain, que rive ta bassesse,
Tu laisserais pourrir l’éclat de sa jeunesse.
Un jour de plus peut-être, et l’air de ces climats,
De Childe-Harold lui-même eût engourdi les pas.
La molle volupté, fille de l’esclavage,
Déjà, comme sa force, énervait son langage ;
Mais au seul bruit des Grecs qui secouaient leurs fers,
Il s’élance affranchi sur la route des mers,
Et d’un pied dédaigneux repousse le rivage.
Toi qui jetais en vers la fièvre du courage,
Ton ombre m’accompagne, et rapproche de moi
Ces pays enviés, où l’on périt sans toi ;
Tu me montres de loin cette belle couronne,
Que tu devais porter, que l’avenir te donne....
Va, ton doigt poétique a beau me la montrer,
Ce n’est pas moi, Byron, qui puis m’en emparer.
Je ne pourrai jamais franchir cet intervalle,
Que met entre-nous deux la fortune rivale :
Des fers multipliés embarrassent mes pas,
Et tous ces vains élans qui ne la brisent pas,

Ne tendent qu’à serrer la chaîne qui me presse.
Sur cette tour esclave, où je crois voir la Grèce,
Je suis comme l’airain, inutile et poudreux,
Qui pourrait, épuré par un feu généreux,
Vomir sur les tyrans les éclats du tonnerre,
Et qui, toujours bercé dans sa route ordinaire,
Par un bruit monotone ordonne à notre ennui,
Au lieu de le servir, de prier pour autrui.


XLI.


Hélas ! le voyageur errant dans l’Italie,
Où des siècles divers la splendeur abolie
Retrace, à chaque instant, les caprices du sort,
Devrait-il s’enflammer d’un si vague transport ?
Quand je pourrais moi seul délivrer cette Grèce,
Retarderais-je aussi sa seconde vieillesse,

Qui doit un peu plus tard augmenter les débris
Dont ses bras dégagés sont encore meurtris ?
L’homme, en effet, vaut-il la peine qu’on se donne,
Pour lui rendre ses droits que lui-même abandonne ?
Dans une sphère étroite et qu’il ne peut quitter,
Pour n’avancer jamais on le voit s’agiter,
Semblable dans sa marche, ou plus vive, ou plus lente,
A ce captif qu’enferme une cage roulante,
Et qui du même point partant, pour repartir,
Change de mouvements, sans pouvoir en sortir.
Un peuple est-il conquis, dégradé sous la chaîne !
Il souffre, et sur ses maux, eu silence se traîne.
Ces maux sont-ils poussés jusqu’à l’extrémité !
Il se retourne alors, crie à la Liberté,
Il combat, il triomphe, il cesse d’être esclave,
Il devient grand, illustre, aussi sage que brave ;
Qu’arrive-t-il ! bientôt il devient conquérant,
Et d’opprimé qu’il fut, oppresseur et tyran,
Jusqu’au jour, où du sort, la roue aventurière,
Le fera de nouveau rentrer dans la poussière,

Laissant pour héritage à la postérité
Des leçons dont jamais elle n’a profité.
Le philosophe seul y lit, s’il daigne lire,
Que l’homme, tel qu’il soit, ne vaut pas qu’on l’admire,
Qu’indigne également de haine ou d’amitié,
On lui doit tout au plus un regard de pitié.
Que m’est-il don besoin, moi qu’instruisit l’histoire,
D’inscrire un nom banal au livre de la gloire,
Et de sacrifier mon repos et mes jours
Pour une liberté que nous perdons toujours !


XLII.


Ah ! je sens dans mon cœur une voix qui me crie :
Malheur à ces cœurs froids, qui, morts pour la patrie,
Ne la voient nulle part, pas même dans ces lieux,
Où l’ardeur d’être libre intéresse les cieux,

Qui tueraient la vertu, pour prouver leur sagesse !
Oui, le même destin nous poursuit et nous presse,
Et nos fils, malgré nous, peut-être en dépit d’eux,
Retourneront au joug qu’auront brisé nos vœux ;
Qu’importe que nos fils méritent peu leurs pères !
Si, jetés ici-bas, les peuples éphémères
Vivent, comme un seul homme, aux yeux de l’Éternel,
Ils ont, sous ce regard sévère et paternel,
Leur moment de grandeur, leur moment de faiblesse :
Soyons fiers que du moins leur grandeur apparaisse,
Et pour un avenir interdit à nos pas,
D’admirer le présent ne nous dispensons pas.


XLIII.


Heureux, qui soutiendra celui qui se relève !
Malheureux, qui réduit à l’absence du glaive,

Et voyant de bien loin ce qu’il faut voir de près,
Ne se revèlera qu’à force de regrets !
Ah ! qu’on m’accorde aussi les dons de la richesse,
Et je voûrai mon or à secourir la Grèce,
J’armerai des soldats, j’armerai des vaisseaux :
Transfuge belliqueux de mes lâches travaux,
J’irai combattre aussi ces despotes esclaves,
Que le fouet de leur maître a forcés d’être braves :
J’irai.... ! que j’ai pitié de moi, de tous ces mots
Qui me sortent du cœur, comme autant de sanglots,
Pour expirer dans l’air, comme cette étincelle
Qui sort en pétillant du grés qui la recèle,
Et va, sans l’effleurer de la moindre douleur,
S’éteindre sur la peau sans force et sans chaleur !
On marche autour de moi, je demeure immobile :
On périt, et j’existe, et toujours inutile,
Il faudra me résoudre à mourir sourdement,
Avec un nom, peut-être, obtenu lentement,
Que je dédaigne, et cherche à défaut d’autre chose !
Sans protéger les Grecs, j’admirerai leur cause,

Et mes vers impuissants rediront leurs exploits :
Oh ! que je hais ma lyre et ma stérile voix !


XLIV.


Gondolier ! à la terre, et fais force de rame :
L’air lointain de la Grèce importune mon âme.
Conduis-moi loin des mers, sur ces flots paresseux,
Où le bruit des combats que demandent mes yeux,
Comme un écho mourant des foudres de l’orage,
Ne viendra plus frapper mon stérile courage.
A la terre ! à la terre ! Et toi que ^’implorais,
Adieu, Venise, adieu ! je te fuis sans regrets.
Sur tes bords détrônés, cité sans diadème,
Je suis las de chercher d’autres lieux que toi-même.
N’ai-je pas vu de loin avec leur blanc fanal
Ces monts que fit plier la course d’Annibal ?

Exhaussez sous mes pas la hauteur de vos cimes.
Peut-être qu’au sommet de vos vastes abîmes,
Mon esprit agrandi, plus pur, moins affaissé,
Jugera mieux du monde à ses pieds abaissé,
Et loin de ses écueils portant toutes ses voiles,
Les verra sous un souffle échappé des étoiles,
Vers quelqu’île du ciel emporter mon vaisseau !
La Grèce, qui combat sur son propre tombeau,
L’Italie imbécille, et traînant ses misères
Sur un sol insensible aux cendres de ses pères,
Le bruit sanglant des fers, qu’on attache ou qu’on rompt,
Ne me poursuivront plus d’une espèce d’affront.
Assez de monuments, bâtis par l’esclavage,
Ont passé sous mes yeux de voyage en voyage,
Il est temps d’aller voir de plus nobles tableaux,
Et d’aborder enfin ces immenses créneaux,
Qu’autour de l’Helvétie a semés la nature,
Ces remparts éternels, dont la haute ceinture
Gardait la Liberté qu’exilait l’univers.
Aura-t-elle abdiqué ce trône des hivers ?

C’était là sa patrie ; y trouverai-je encore
Son saint nom blasphémé par celui qui l’implore,
L’y verrai-je, imposante, et la rame à la main,
Conduire du pêcheur l’esquif républicain,
Ou venir fièrement du haut de ses montagnes,
Dans son sayon vainqueur féconder les campagnes ?


XLV.


La Suisse est morte aussi : cherchez-y des exploits !
Et ces grands laboureurs, qu’on voyait autrefois
Combattre, et déposant le glaive et la massue,
Suspendre leurs lauriers au bois de leur charrue !
Ils sont morts, en brisant leur soc triomphateur.
L’Esclavage, aujourd’hui, pâle Cultivateur,
Fait germer des affronts et des fers dans leurs plaines ;
Mais les rochers au moins ne portent pas ses chaînes,

Et leur front sourcilleux est encore aussi pur,
Que leur robe de neige, et leur bandeau d’azur.
Divine Liberté, ta bannière éclatante
Sur ces glaciers déserts est encore flottante,
Et ses plis déchirés les ombragent toujours.
Qu’importe que la voix, plus faible tous les jours,
Se perde dans les cris d’un orage rebelle !
Il passera : ta voix, resplendissante et belle,
D’un arc-en-ciel sonore éclairant l’univers,
Réveillera bientôt tous les échos des airs.
Du sang des tes martyrs l’héroïque semence
De notre terre avare échauffe l’inclémence.
Ton arbre révéré ne porte plus de fleurs :
La hache des excès, nos crimes, nos malheurs,
Ont brisé tes rameaux, dépouillé ton feuillage,
Mais ce tronc mutilé donne encor de l’ombrage,
Il lui reste sa sève, et jusques sous le nord,
On le verra poussant sa racine qui dort,
Puiser d’un nouveau suc la source intarissable,
Et couvrir les humains d’une ombre impérissable.

Si mon bras engourdi ne peut rien, Liberté,
Pour relever ton nom partout persécuté,
Je n’en pressens pas moins ta future victoire ;
Que mon dernier soupir soit un hymne à ta gloire,
Et grave sur la tombe, où j’entrerai sans toi :
Que Sparte eut plus d’un fils qui valait mieux que moi.




Dédicace.




Quels que soient de nos jours les travaux ou l’étude,
Lorsque d’un nom choisi l’âme a pris l’habitude,
Gomme un génie heureux il nous soutient toujours.
Sans s’y mêler lui-même errant dans nos discours,
Il y jette ce feu que rien ne peut éteindre ;
C’est en le répétant, que l’on parvient à peindre
Jusqu’aux secrets du cœur ; qu’il ne rappelle pas.
Pour moi s’il en est un, que j’adore tout bas,
Qu’il protège, en gardant l’ombre qui l’environne,
Ces vers, qu’il a fait naître, et qu’enfin j’abandonne.
Que ce nom soit celui d’un ami regretté,
Dont mon foyer désert aimait l’intimité :
Qu’il soit celui d’une ombre invisible et chérie
Que consulte souvent ma jeunesse flétrie :

Qu’il soit celui d’un frère, ou celui d’une sœur,
Qu’il soit si doux qu’un ange envîrait sa douceur,
Que je l’aie embelli de toute ma tendresse,
Et que je l’idolâtre, en l’accusant sans cesse :
Qu’il ne soit plus pour moi qu’un amer souvenir
Ou le gage enivrant d’un céleste avenir :
Ce nom ! ce n’est pas moi dont on pourra l’apprendre.
Si je le révelais, qui voudrait me comprendre ?
Quel qu’il soit c’est à lui que j’offrirai ces vers,
Ces vers, mes derniers chants, et mes derniers concerts.
L’être, qui le portait, n’existe plus peut-être :
Mais s’il existe encore, il doit se reconnaître.
Oui, s’il est dans le monde un être, dont les yeux
S’arrêtent, pour chercher ce nom mystérieux,
Un être, dont la voix s’élève pour lui dire,
Que ce nom, c’est le sien, que j’aurais peur d’écrire,
Et si son cœur alors, qui croira m’écouter,
A force d’être sûr finissait par douter :

C’est à lui que je parle, à lui que je m’adresse,
A lui que je rêvais quand j’ai chanté la Grèce ;
C’est lui que j’aime, à lui que j’ai donné mes jours,
Lui qui m’inspire encor, qui m’inspira toujours.
Être obscur et caché, qui vis dans ma mémoire,
Qui m’apparais souvent comme un songe de gloire,
Reçois donc ce tribut de regrets ou d’amour.
Jetés loin l’un de l’autre, hélas ! et sans retour,
Je ne saurai jamais si ton cœur me devine ;
Mais l’esprit croit souvent ce que l’âme imagine,
Il en doute du moins..., et c’est le croire encor.
Le tourment d’espérer est mon dernier trésor,
Je ne le perdrai pas : oui, je crois que j’espère,
Puis il me semble à moi, (douce et frêle chimère) !
Qu’il est des cœurs formés pour s’entendre de loin.
De leur pensée intime il existe un témoin,
Qui leur porte, en secret, le secret qu’ils attendent ;
Sans jamais se parler, ils savent qu’ils s’entendent.
Le vent, la mer, les fleurs, les livres qu’ils ont lus,
Les émeuvent encor, quand ils ne se voient plus,

Et dans le même instant vont, à travers l’absence,
D’un amour qui s’ignore éveiller la puissance.
Et ce que font les fleurs, ou les vents, ou les mers,
Pourquoi ne pourrions-nous l’espérer de nos vers ?
Ces vers tout imprégnés du nom qui les enflamme,
Avant de les écrire, ont passé par mon âme ;
Pourquoi n’iraient-ils pas, comme elle palpitans,
Retentir dans une autre, et retentir long-tems !
Oui, j’en crois ma pensée, et plus encor peut-être,
Je serai deviné, si je suis sûr de l’être :
Et son cœur, en lisant ces aveux imparfaits,
Battra, comme le mien, tandis que je les fais.

Venise, Juin 1824.