Le Clou d’or/Édition 1921/Préface

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Texte établi par Jules Troubat, Calmann-Lévy (p. i-x).

PRÉFACE


M. Saint-Marc Girardin se vantait une fois devant des dames de n’avoir jamais connu le supplice de Tantale.

— C’est que vous n’avez jamais eu soif, lui répondit la belle madame de X…

Le petit roman par lettres, que nous exhumons aujourd’hui de son tiroir, a pour but, au contraire, d’exprimer les souffrances d’un homme qui tire la langue, — esurientis et sitientis, comme dirait un pédant.

Sainte-Beuve, après avoir tracé le plan et le canevas de ce nouveau Portrait de Femme, l’avait abandonné comme tant d’autres projets du même temps, où le critique tuait de plus en plus en lui l’homme d’imagination et le poète.

Bien que les lettres seules soient la partie résistante et intacte de ce petit roman, on a cru devoir retenir et recueillir ici quelques-uns des brins d’or et de soie qui devaient en former la contexture.

Avant de développer, dans des lettres à une femme distinguée et qu’on a lieu de croire réelles, une idée qui certainement paraîtra un paradoxe à la plupart des gens vertueux, ce philosophe du xviiie siècle plus que du nôtre avait fait appel, en vrai critique, aux meilleurs maîtres, ses devanciers ; il s’était entouré des moralistes les plus recommandables et qui ont le mieux su parler de l’amour en parfaite connaissance de cause. Il avait fortifié sa propre expérience par des citations à l’appui. Il s’était entouré de toutes les précautions et de toutes les autorités possibles. Il citait tout d’abord un de ses auteurs de prédilection, Senac de Meilhan, dont le dernier sectateur connu de nos jours est Me Cheramy — l’excellent avoué. — Voici ce qu’en extrayait Sainte-Beuve, en tête de son projet du Clou d’or :


« Celui qui a été aimé d’une femme sensible, douce, spirituelle et douée de sens actifs, a goûté ce que la vie peut offrir de plus délicieux[1]. »

« Un quart d’heure d’un commerce intime entre deux personnes d’un sexe différent, et qui ont je ne dis pas de l’amour, mais du goût l’une pour l’autre, établit une confiance, un abandon, un tendre intérêt que la plus vive amitié ne fait pas éprouver après dix ans de durée[2]. »


Saint-Évremond, l’ami de Ninon, était trop expert en la matière pour ne pas être invoqué en témoignage :


« Je croirois qu’il n’est pas permis aux femmes de résister à un si légitime sentiment, quelque prétexte que leur donnent les égards de la vertu. En effet, elles pensent être vertueuses, et ne sont qu’ingrates, lorsqu’elles refusent leur affection à des gens passionnés qui leur sacrifient toutes choses. »


Le dépit aussi fait dire bien des choses. — Enfin, Sainte-Beuve s’emprunte à lui-même une de ses pensées de derrière la tête et de derrière les fagots :


« Posséder, vers l’âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu’une seule fois, une femme qu’on connaît depuis longtemps et qu’on a aimée, c’est ce que j’appelle planter ensemble le clou d’or de l’amitié. ».


Si, maintenant, on veut connaître le nom de la dame à qui étaient dédiées des pensées aussi hardies, on peut chercher dans le meilleur monde que la révolution de 1848 a partagé en deux hémisphères. Doudan, s'il vivait encore, la reconnaîtrait à ce signalement :


« … Jeune femme charmante, un peu Diane, sans enfants. Restée enfant et plus jeune que son âge…

» Pas jolie, mais mieux.

» J’ai toujours distingué (c’est Sainte-Beuve qui parle) les femmes belles en trois classes :

» 1° Celles qui le sont ;

» 2° Celles qui l’ont été et qui le sont toujours ;

» 3° Celles qui auraient dû l’être, et qu’un simple accident a voilées, mais en qui tout révèle la première intention naturelle. Combien elle était de celles-là ! »

D’où il faut conclure qu’elle n’était pas précisément belle ni jolie, au sens vulgaire du mot.

Si nous donnions ici un libre cours à nos souvenirs, nous raconterions une ou deux anecdotes que nous tenons de Sainte-Beuve.

C’était fête chaque soir, en ce temps-là, au château de ou du… n’importe ! Un célèbre surintendant de l’avenir n’y trouvait pas de cruelles, au contraire. C’était lui, plutôt, qui était quelquefois le cruel, le barbare. Dans ces châteaux qui sont comme des hôtels garnis, et où l’on peut entendre d’une chambre à l’autre ce qui se passe, comme à Compiègne, une pauvre femme reconnut un soir une voix qui répétait exactement ce qu’elle avait déjà écouté avec trop de charme. Elle en contracta sur-le-champ un tic nerveux qui ne la quitta plus et qui gâta sa beauté. Tout le monde, le lendemain, y compris le mari, avait des égards et des ménagements pour elle.

Qu’on dise encore que nous ne sommes plus au siècle de Diderot !

C’était un peu l’âge d’or, que ces veillées du château, ou plutôt on y vivait comme en pleine douceur et en plein épanouissement philosophique des premières années du règne de Louis XVI.

Mais l’anecdote ci-dessus n’a rien de commun avec l’aventure du Clou d’or. Un jour, on fut prévenu au château qu’un célèbre romancier chinois devait arriver le lendemain. Justement il venait de publier un livre qui faisait grand bruit dans sa langue, mais personne ne l’avait lu au château, et on ne pouvait recevoir un hôte aussi illustre et aussi imprévu sans lui parler de son œuvre. Une personne se dévoua, et c’était la plus distinguée de toutes, — la seule aussi qui connût bien le chinois. En une nuit, elle eut dévoré le livre ; le lendemain, elle le raconta à déjeuner, et, quand le célèbre écrivain d’outre-mer fit son apparition, il put croire, à la façon dont on lui en parla, qu’on ne lisait que cela depuis quinze jours au château.

C’est ainsi que Napoléon savait les noms de tous ses soldats, en se les faisant dire d’avance ; — mais il n’y avait qu’une femme pour avoir, en ce temps-là, de ces prodiges d’esprit.


Laissons maintenant la parole à Sainte-Beuve. Il va rouler son rocher de Sisyphe pendant quatorze lettres, car la dame, paraît lui avoir tenu la dragée haute. Nous ne savons pas, il est vrai, la fin de l’histoire. Nous n’en avons que le cadre à peine ébauché : nous le donnons tel quel, avant les lettres qui en sont le commentaire le plus naturel[3].

JULES TROUBAT.
  1. Considérations sur l’esprit et les mœurs, 1787, p. 219.
  2. Ibid., 1787, p. 225.
  3. Sainte-Beuve a donné dans son étude sur Gavarni (Nouveaux Lundis, t. VI) un petit roman par lettres du grand artiste, assez semblable à celui-ci. Le sien, inédit jusqu’à ce jour, avait la priorité. Il y a, au fond, de l’analogie entre les deux héroïnes : toutes deux éprises d’esprit, appartenant au monde aristocratique, se livrant à moitié seulement (un peu chipies l’une et l’autre), troublant et inquiétant beaucoup, par cela même, celui qui se sent encouragé par ce demi-abandon, et qui n’en veut pas démordre. — Pour Sainte-Beuve, l’homme des coteaux modérés, il dut souffrir, car l’escarpement avait été rude.