Contes en vers (Voltaire)/Le Cocuage

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 571-572).


LE COCUAGE[1]


1716


Jadis Jupin, de sa femme jaloux,
Par cas plaisant fait père de famille,
De son cerveau fit sortir une fille,
Et dit : « Du moins celle-ci vient de nous. »
Le bon Vulcain, que la cour éthérée
Fit pour ses maux époux de Cythérée,
Voulait avoir aussi quelque poupon
Dont il fût sûr, et dont seul il fût père :
Car de penser que le beau Cupidon,
Que les Amours, ornements de Cythère,
Qui, quoique enfants, enseignent l’art de plaire,
Fussent les fils d’un simple forgeron,
Pas ne croyait avoir fait telle affaire.
De son vacarme il remplit la maison ;
Soins et soucis son esprit tenaillèrent ;
Soupçons jaloux son cerveau martelèrent.
À sa moitié vingt fois il reprocha
Son trop d’appas, dangereux avantage.
Le pauvre dieu fit tant qu’il accoucha
Par le cerveau : de quoi ? de Cocuage.
C’est là ce dieux révéré dans Paris,
Dieu malfaisant, le fléau des maris.
Dès qu’il fut né, sur le chef de son père
Il essaya sa naissante colère :
Sa main novice imprima sur son front
Les premiers traits d’un éternel affront.
À peine encore eut-il plume nouvelle
Qu’au bon Hymen il fit guerre immortelle :
Vous l’eussiez vu, l’obsédant en tous lieux,

Et de son bien s’emparant à ses yeux,
Se promener de ménage en ménage,
Tantôt porter la flamme et le ravage,
Et des brandons allumés dans ses mains
Aux yeux de tous éclairer ses larcins ;
Tantôt, rampant dans l’ombre et le silence,
Le front couvert d’un voile d’innocence,
Chez un époux le matois introduit
Faisait son coup sans scandale et sans bruit.
La Jalousie, au teint pâle et livide,
Et la Malice, à l’œil faux et perfide,
Guident ses pas où l’Amour le conduit ;
Nonchalamment la Volupté le suit.
Pour mettre à bout les maris et les belles,
De traits divers ses carquois sont remplis :
Flèches y sont pour le cœur des cruelles ;
Cornes y sont pour le front des maris.
Or, ce dieu-là, malfaisant ou propice,
Mérite bien qu’on chante son office ;
Et, par besoin ou par précaution,
On doit avoir à lui dévotion,
Et lui donner encens et luminaire.
Soit qu’on épouse ou qu’on n’épouse pas,
Soit que l’on fasse ou qu’on craigne le cas,
De sa faveur on a toujours à faire.
Ô vous, Iris, que j’aimerai toujours,
Quand de vos vœux vous étiez la maîtresse,
Et qu’un contrat, trafiquant la tendresse,
N’avait encore asservi vos beaux jours,
Je n’invoquais que le dieu des amours :
Mais à présent, père de la tristesse,
L’Hymen, hélas ! vous a mis sous sa loi ;
À Cocuage il faut que je m’adresse :
C’est le seul dieu dans qui j’ai de la foi.



  1. Les éditeurs de Kehl ont donné à cette pièce la date de 1716 ; je n’ai rien trouvé qui la contredise.