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Le Coiffeur et le Perruquier

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Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, libraire-éditeurVolume 4 (p. np-44).

LE COIFFEUR


ET


LE PERRUQUIER,

VAUDEVILLE EN UN ACTE

Représenté, pour la première fois,
sur le théâtre du Gymnase dramatique,
le 15 janvier 1824.

EN SOCIÉTÉ AVEC MM. MAZÈRES ET SAINT-LAURENT.

PERSONNAGES


M. DESROCHES, propriétaire.

MADEMOISELLE DESROCHES, sa sœur.

ALCIBIADE, coiffeur

POUDRET, perruquier.

JUSTINE, nièce de POUDRET, et filleule de MADEMOISELLE DESROCHES.

PETIT-JEAN, domestique de M. DESROCHES.


La scène se passe à Paris, à la place Royale.


Le théâtre représente un salon. Porte au fond. Deux portes latérales. À droite, un guéridon recouvert d’un tapis de serge verte. À gauche, une table et tout ce qu’il faut pour la toilette.


Scène PREMIÈRE.

M. DESROCHES, MADEMOISELLE DESROCHES.


DESROCHES.

Ah çà ! tâchons de nous entendre, si nous pouvons. Vous voici arrivée à un âge décisif : à celui où il faut rester fille, ou prendre un mari.


MADEMOISELLE DESROCHES.


AIR : Connaissez mieux le grand Eugène.

Mais mon âge est encor, mon frère,

Fort raisonnable, Dieu merci.


DESROCHES.

Hélas, que n’êtes-vous, ma chère,

Aussi raisonnable que lui !


MADEMOISELLE DESROCHES.

Je n’ai compté, jusqu’ici, je m’en vante,

Que des printemps.


DESROCHES.

Le fait est clair ;

Mais au total, quand on en a cinquante,

Ça peut déjà compter pour un hiver.


Mais les romans que vous lisez tous les jours, sans compter ceux que vous composez…

MADEMOISELLE DESROCHES.

C’est-à-dire, monsieur Desroches, que parce que je suis votre pupille, vous vous croyez le droit…


DESROCHES.

Du tout ; je ne suis plus votre tuteur : depuis longtemps vous êtes majeure, et maîtresse de vous même. Mais j’ai du moins conservé le droit de remontrance ! et je puis vous demander pourquoi, chaque jour, vous vous plaignez de rester fille, et pourquoi vous n’acceptez pas le parti que je vous propose, M. Durand, un avoué de province, et pourtant un garçon d’esprit, un parfait honnête homme, à qui j’ai donné parole, et qui doit arriver cette semaine ; pourquoi n’en voulez vous pas ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Pourquoi ? Parce que j’espère trouver mieux !


DESROCHES.

Mais voilà trente ans que vous espérez ainsi ; et si je ne craignais de vous fâcher, je vous dirais :

« Belle Philis, on désespère, alors… »


MADEMOISELLE DESROCHES.

Aussi, c’est votre faute : pourquoi vous obstiner à rester au Marais ? Croyez-vous que les jeunes gens à la mode viendront nous y chercher ? et le moyen de trouver un mari quand on demeure à la place Royale ?


DESROCHES.

D’abord, ma sœur, Ninon y demeurait.


MADEMOISELLE DESROCHES.
Aussi, est-elle restée fille.

DESROCHES.

Ah ! vous appelez cela rester fille ! vous êtes bien honnête ! Mais je ne vois pas, moi, pourquoi vous en voulez tant à notre Marais. Ce n’est pas parce que j’ai l’honneur d’y être propriétaire, mais trouvez-moi donc un plus beau quartier ! Un air pur, des rues superbes ! une population paisible ; tous parapluies à canne !


MADEMOISELLE DESROCHES.

À la bonne heure ; mais c’est province : le Marais n’est pas dans Paris.


DESROCHES.

D’accord ; mais vous conviendrez qu’il en est bien près.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Eh bien ! prouvez-le-moi en me menant ce soir au spectacle.


DESROCHES.

Je ne vous empêche pas d’y aller avec Justine, votre filleule ; mais moi je vais passer la soirée chez mon ami Dumont. (Il appelle.) Justine, as-tu averti ton oncle, M. Poudret, mon perruquier ?


JUSTINE, en entrant.

Oui, monsieur ; mais il était en bas, dans sa boutique, à parler politique avec le marchand de vins ; ça fait qu’il ne m’aura peut-être pas entendue.


DESROCHES.

Retournes-y, et qu’il vienne me raser. Tous ces perruquiers sont si bavards, et celui-là, surtout ! même quand il est seul, il ne peut pas se faire la barbe sans se couper : et pourquoi ? Parce qu’il faut qu’il se parle à lui-même… Adieu, ma sœur ; sans rancune : bien du plaisir ce soir.


Scène II.

MADEMOISELLE DESROCHES, JUSTINE.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Oui, bien du plaisir ; tu l’entends : voilà comme sont les frères.


JUSTINE.

Ah bien ! mon oncle Poudret est encore pire : car enfin M. Desroches, votre frère, veut bien entendre parler de mariage, et tout ce qu’il dit là-dessus me semble assez raisonnable. Pourquoi ne voulez-vous pas de M. Durand, qui me paraît un mari comme un autre, et c’est déjà beaucoup.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Ah ! Justine, tu ne peux pas me comprendre ! S’il était le premier en date, je ne dis pas : mais quand le cœur est déjà prévenu par une inclination antérieure !


JUSTINE.

Quoi ! mademoiselle, vous avez une inclination ?


MADEMOISELLE DESROCHES.
D’autant plus violente qu’elle a été spontanée dans le principe, et qu’elle est sans espoir dans ses conséquences ; car qui sait si jamais nous pourrons nous rencontrer !

JUSTINE.

Est-ce qu’il n’est pas de ce quartier ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

C’est ce que je ne puis dire.


JUSTINE.

Est-ce qu’il n’est pas de Paris ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Je n’en sais rien.


JUSTINE.

Mais, au moins, vous le connaissez ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Oui, certes ; je connais son cœur ; mais pour son nom et son adresse, je les ignore totalement. Un bel inconnu, un jeune homme que j’ai vu la semaine dernière à Meudon, dans une partie de campagne : la mise la plus élégante, la coiffure la plus soignée ; et une voiture, un jockey, tout ce qu’il y a de mieux ! Juge, après cela, si je peux penser à M. Durand ! Si tu savais, Justine, ce que c’est qu’un amour contrarié, ou une inclination sans résultat !


JUSTINE.

Allez, allez, je le sais aussi bien que vous, et depuis longtemps. Est-ce qu’autrefois mon oncle Poudret n’avait pas dans sa boutique un jeune apprenti qui était de mon âge ; est-ce que nous n’avions pas juré de nous aimer toujours ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Eh bien ! pourquoi n’êtes-vous pas mariés ?


JUSTINE.

C’est l’ambition qui en est cause : mon oncle consentait à nous unir, à condition que son élève lui succéderait et prendrait son fonds de boutique ; mais lui qui était jeune, qui avait de l’ardeur, qui ne demandait qu’à parvenir, n’a pas voulu être perruquier : il aspirait à être coiffeur ; et mon oncle, qui tenait à la poudre et aux anciennes idées, s’est brouillé avec lui, et ils ne se voient plus.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Et qu’est devenu ton amant ?


JUSTINE.

Il est devenu un monsieur comme il faut, un artiste à la mode ; il demeure rue Vivienne ; il a un salon pour la coupe des cheveux, et une école de perfectionnement ; il s’appelle M. Alcibiade.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Alcibiade ! c’est un beau nom.


JUSTINE.

Et puis il est si joli garçon, si aimable, et il a tant de talent ! Aussi je trouve tout naturel qu’il ait de l’ambition, et qu’il cherche à faire fortune. Vous sentez bien qu’il serait plus agréable pour moi d’être dans un beau salon, avec des miroirs et des meubles en acajou. Mais j’ai peur que toutes ces splendeurs ne l’éblouissent, que l’huile de Macassar ne lui porte à la tête, et qu’il ne finisse par m’oublier.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Allons, ne vas-tu pas être jalouse ?


JUSTINE.

Écoutez donc ; il coiffe le faubourg Saint-Germain, la Chaussée-d’Antin, et même la nouvelle Athènes !

AIR : Du partage de la richesse.

Plus d’une dame, et jolie et coquette,

Dont le peignoir embellit les attraits,

En négligé, l’admet à sa toilette ;

Je sais qu’il m’est fidèle… mais

Les occasions rend’t tout facile ;

On dit qu’aux ch’veux il faut les prend’soudain…

Jugez alors si j’dois être tranquille,

Lui qui les a tous les jours sous la main !


Aussi je prévois qu’un jour j’aurai bien des chagrins ! Mais enfin, ça m’est égal, je me risque ; et pourvu que je devienne un jour madame Alcibiade… Ah ! mon dieu ! c’est mon oncle !


Scène III.

LES PRÉCÉDENS ; POUDRET,
avec une cafetière, une serviette et un plat à barbe.


POUDRET, parlant en dehors.

Eh bien ! eh bien ! c’est bon ; si M. Desroches m’attend, il fallait donc le dire, je ne pouvais pas le deviner ; pour être perruquier, on n’est pas sorcier. (À MADEMOISELLE DESROCHES.) Mademoiselle, j’ai bien l’honneur d’être votre très humble serviteur, si j’en suis capable.


MADEMOISELLE DESROCHES, d’un air protecteur.

Bonjour, bonjour, Poudret ; comment va la santé ?


POUDRET.

Ah ! mademoiselle, ça va bien, quant au physique (Montrant la mâchoire et l’estomac.) ; tout ceci fait très bien ses fonctions (Faisant le geste de la houpe.) : mais ceci, ah ! mademoiselle, décadence totale !


MADEMOISELLE DESROCHES.

Vous vous plaignez toujours.


POUDRET.

Voilà un mois que j’ai changé de local, et que j’ai loué une boutique dans la maison de M. Desroches, et ça ne va pas mieux. Ah ! mademoiselle, les perruquiers sont bien bas ! ils sont bien bas les pauvres perruquiers !


MADEMOISELLE DESROCHES, souriant.

Ce pauvre Poudret !


POUDRET.

Plaignez-moi, mademoiselle, vous avez bien raison. Le monde est infesté de charlatans qui démoralisent la coiffure publique. Les barbares ! tout est tombé sous leurs ciseaux : les queues, les bourses, les crapauds, les boudins, les catacouas, les chignons, les crêpés, les toupets et les poufs ! voilà l’effet des nouvelles inventions !


JUSTINE.

Mais enfin, mon oncle, si toutes ces belles choses-là ne sont plus à la mode ?


POUDRET.

Je vous vois venir : vous allez me faire l’éloge des coiffures modernes ; je sais dans quelles intentions.


JUSTINE.

Moi ! du tout ; mais enfin…


POUDRET.

Taisez-vous, ma nièce, taisez-vous ; vous êtes jeune, très jeune, mais cela vous passera ; cela vous passera avec l’âge. (Montrant MADEMOISELLE DESROCHES.) Demandez à mademoiselle ; votre inexpérience se laisse séduire par de nouvelles inventions : l’huile de Macassar, l’eau de Vénus, le baume de la Mecque, et cent autres balivernes qu’ils appellent, je crois, des cosmétiques, et qui ne font pas plus pousser de cheveux que dans le creux de la main. Ah ! si vous aviez usé de la moelle de bœuf, de la graisse d’ours et de la peau d’anguille ! Voilà les vrais conservateurs du cheveu ! Alors c’était le bon temps, c’était le bon temps pour les perruquiers !


AIR de la valse des Comédiens.

Jours fortunés, jours d’honneur et de gloire,

Vous n’êtes plus !… mais à mon triste cœur,

Tant qu’il battra, votre douce mémoire

Viendra toujours rappeler le bonheur.

Au temps jadis, la poudre qui m’est chère

Dans tous les rangs brillait avec éclat,

Elle parait l’élégant militaire,

Le jeune abbé, le grave magistrat.

Il m’en souvient ! dans ma simple boutique,

Soir et matin se pressaient les chalands ;

Et sur leur chef, arrosé d’huile antique,

Je bâtissais d’énormes catogans.

Dans tout Paris, dans toute la banlieue,

Mon coup de peigne alors était cité ;

Quand je faisais une barbe, une queue,

J’ai vu souvent le passant en été.

Adieu la gloire, adieu les honoraires !

Tout est détruit ! nos indignes enfants

Ont méconnu les leçons de leurs pères,

Et de notre art sapé les fondements.

La catacoua s’est, hélas ! écroulée.

Ils ont coupé les ailes de pigeons ;

Et du boudoir la pommade exilée

Se réfugie au dos des postillons.

Ma vieille enseigne est un vain simulacre !

J’ai vu s’enfuir tous les gens du bon ton ;

Heureux encor, lorsqu’un cocher de fiacre

À mon rasoir vient livrer son menton !

Jours fortunés, jours d’honneur et de gloire,

Vous n’êtes plus ! mais à mon triste cœur,

Tant qu’il battra, votre douce mémoire

Viendra toujours rappeler le bonheur.

(On entend sonner.)

JUSTINE.

Tenez, tenez, pendant que vous êtes à causer, voilà M. Desroches qui vous attend, et qui s’impatiente.


POUDRET.

J’y vais, j’y vais, M. Desroches. (Il reprend sur la table sa cafetière et sa serviette, qu’il y a déposées.) C’est là une ancienne et bonne pratique ! il n’a pas donné dans le charlatanisme de la Titus, celui-là : il a été fidèle à la poudre, et a conservé l’aile de pigeon dans son intégrité. (On sonne encore.) J’y vais. (À JUSTINE.) Et vous, mademoiselle, qu’est-ce que vous faites là ? descendez à la boutique, et restez-y en mon absence.


MADEMOISELLE DESROCHES, à JUSTINE.

Oui, petite, descends t’apprêter, et fais-toi bien belle ; tu n’as pas oublié que ce soir nous allons ensemble au spectacle.


POUDRET.

Quoi ! mademoiselle, vous lui faites cet honneur ? (À JUSTINE.) Sois tranquille, je vais en descendant t’arranger un chignon et un petit crêpé.


JUSTINE, murmurant entre ses dents.

Je serai belle ! une coiffure gothique !


POUDRET.

Qu’est-ce que c’est ?


JUSTINE.

Je dis que ça vous fera négliger une pratique.


Scène IV.

MADEMOISELLE DESROCHES, seule,
s’asseyant près de la table.

Voilà pourtant comme les parents contrecarrent toujours les inclinations des enfants ! et après cela, on s’étonne des évènements ! Me voilà seule et mélancolique. Si je profitais de ce moment d’inspiration pour composer quelques pages de mon roman. Qu’il est doux d’écrire ainsi des lettres d’amour ! on fait soi-même la demande et la réponse.

Lettre seconde ; Clarisse à M.***.

(Écrivant.) « Je crains pour mon cœur l’explosion d’un sentiment qui, longtemps concentré… »

Scène V.

MADEMOISELLE DESROCHES, écrivant ;
ALCIBIADE, entrant par la porte du fond.


ALCIBIADE, à part.

Personne pour m’annoncer ! (Regardant sur une carte.) Madame Murval, place Royale, n° 28 ; ce doit être ici. (Apercevant MADEMOISELLE DESROCHES.) Ah ! voilà sans doute la dame qui m’a fait demander, et que je dois coiffer. (S’avançant et saluant.) Madame, pourriez-vous me faire l’honneur de me dire…


MADEMOISELLE DESROCHES.

Hein ! qui vient là ! (Le regardant.) Ah ! mon dieu ! en croirai-je mes yeux ? mon jeune inconnu !


ALCIBIADE, à part.

Ô ciel ! ma passion de l’autre jour ! cette dame que j’ai rencontrée à Meudon ! (Haut.) Combien je dois me féliciter, mademoiselle ! que je suis heureux de vous retrouver enfin !


MADEMOISELLE DESROCHES.

Arrêtez ! monsieur ; je vous l’ai déjà dit : je dépends de M. Desroches, mon frère ; je suis maîtresse, il est vrai, de mon cœur, de ma main, et d’une soixantaine de mille francs.


ALCIBIADE.

Soixante mille francs !


MADEMOISELLE DESROCHES.
Mais je ne puis en disposer sans son aveu.

ALCIBIADE.

C’est le vôtre surtout qui me serait précieux ! On me nomme Saint-Amand, (À part.) c’est mon nom de société. (Haut.) Je vais dans les meilleures maisons ; et j’ai reçu souvent dans mon salon les personnages les plus distingués. Ah ! si j’étais sûr d’être aimé pour moi-même !


MADEMOISELLE DESROCHES.

Pouvez-vous en douter encore ? Tenez, lisez, plutôt. (Lui donnant le papier qui était sur la table.) Vous voyez qu’en votre absence je m’occupais de vous.


ALCIBIADE, baisant la feuille de papier.

Grands dieux ! il se pourrait ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Eh bien ! que faites-vous ?


ALCIBIADE.

Je presse contre mes lèvres ces caractères chéris, qui ne me quitteront jamais ! (Il met la lettre dans sa poche.) Ah ! pour mettre le comble à vos bontés, qu’il me soit permis de me présenter chez vous ; d’aspirer à l’honneur d’être votre chevalier ! J’ai souvent des billets pour les Musées, les Expositions, le Diorama, Panorama, Cosmorama. Quand on est lancé dans le monde…


AIR : Le fleuve de la vie.

J’en ai pour l’Opéra-Comique,

Pour les Bouffons, pour l’Opéra,

La Gaîté, le Cirque-Olympique,

Le Vaudeville, et caetera !

De tous je ne peux prendre notes !

Billets de spectacle ou d’amour,

J’en reçois tant, que chaque jour

J’en fais des papillotes.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Nous allons peu au spectacle ; ce soir, cependant, moi et ma filleule, nous avons le projet…


ALCIBIADE.

Vous n’irez pas seule : je vous accompagnerai ; je vous donnerai mon bras.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Mais, monsieur…


ALCIBIADE.

Vous acceptez, c’est convenu ; ce soir ; avant sept heures, je serai à votre porte avec mon tilbury.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Vous le voulez ; je vais, dès ce moment, m’occuper de ma toilette, acheter des fleurs, des rubans.


ALCIBIADE.

Daignez accepter ma main.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Non pas ; il y a des voisins et des médisants, même à la place Royale. (Faisant la révérence.) C’est moi qui vous laisse ; je descends par mon autre escalier. À ce soir.


ALCIBIADE.

À ce soir.

(MADEMOISELLE DESROCHES rentre dans la chambre.)

Scène VI.

ALCIBIADE, seul.

Elle s’éloigne, respirons un peu. Quand il faut faire du sentiment obligé, et avoir deux ou trois accès de tendresse improvisée… Allons, Alcibiade, mon ami, l’entreprise est hardie, mais le hasard l’a commencée, et ton audace peut l’achever ; tu sais mieux que personne comment il faut saisir l’occasion. Certainement je suis content de mes affaires : la coupe des cheveux donne assez ; la coiffure se soutient ; les faux toupets se consolident ; et dans mes mains actives, le fer à papillotes n’a pas le temps de se refroidir. Mais enfin, je ne suis qu’un coiffeur du second ordre, et dans mes rêves ambitieux, je voudrais déjà m’élancer au premier rang ! Les perruques de Letellier me tourmentent ; les cache-folies de Plaisir me bouleversent ; et les trophées de Michalon m’empêchent de dormir. Ah ! si je pouvais faire un bon mariage ! si je touchais les soixante mille francs qu’on me propose ici ! quelle extension je donnerais à mon commerce ! dans mon atelier, resplendissant de glaces et de cristaux, j’appellerais à mon aide la sculpture et l’histoire : on y verrait couronnés de lauriers les bustes des empereurs romains qui se sont distingués dans notre art : Titus, Caracalla et les autres. Et qui m’empêcherait de réaliser ces projets ? Tout me sourit, tout me seconde : je plais, je suis aimé ; avec une tête aussi romanesque que celle de mademoiselle Desroches…

Air : Traitant l’amour sans pitié.

Je puis, grâce au sentiment,
Brusquer tellement l’affaire,
Qu’il faudra bien que le frère
Donne son consentement :
Cédant à ma loi suprême,
Je veux qu’ici chacun m’aime,

Et que l’envie elle-même
Dont mon art a triomphé,
Dise, en voyant mes conquêtes :
« Il fit tourner plus de têtes
« Que sa main n’en a coiffé. »


Eh bien ! je ne sais pas pourquoi, je sens là une espèce de remords. Cette pauvre Justine, qui m’aime tant, et que j’aime malgré moi ! elle que j’avais promis d’épouser ! Après cela, si on était toujours honnête homme, on ne ferait jamais fortune… Que diable ! elle se consolera ; elle en épousera un autre… D’ailleurs son oncle a des économies ; mais il fait le fier, et ne veut pas de moi ; ce n’est pas ma faute. Oui, c’est décidé, poursuivons ici mon rôle de séducteur ; personne ici ne me connaît, personne ne peut me découvrir. Ah, mon dieu ! qu’est-ce que je vois là ? Justine !


Scène VII.

ALCIBIADE, JUSTINE.


JUSTINE.

Est-ce possible ? c’est lui ! c’est Alcibiade ! Ah ! que je suis contente de vous voir !


ALCIBIADE.

Et moi aussi, chère Justine ! (À part.) Dieu ! la fâcheuse rencontre !


JUSTINE.
Comment vous trouvez-vous ici, vous qui ne venez jamais dans le quartier ?

ALCIBIADE, troublé.

Mais… je ne sais pas trop…je venais… j’arrivais… c’est une dame que j’avais à coiffer dans cette maison : madame de Murval.


JUSTINE.

C’est ici dessus, au second : une jeune élégante de la rue du Helder, qui a épousé un riche rentier de la place Royale. C’est le jour et la nuit ; elle met tout sens dessus dessous dans la maison… Mais qu’avez-vous donc, monsieur ? vous n’avez pas l’air d’avoir du plaisir à me voir.


ALCIBIADE.

Si, vraiment… mais c’est que je crains que votre oncle… Dites-moi, Justine, comment vous trouvez-vous ici ?


JUSTINE.

Je venais le chercher, parce qu’il y a du monde dans la boutique, qui le demande. Il est vrai que vous ne savez pas… Mon oncle a loué une boutique qui dépend de cette maison.


ALCIBIADE, à part.

Ah, mon Dieu ! il faut que je tienne le plus strict incognito : dorénavant je m’envelopperai dans mon Quiroga.


JUSTINE.

Mais, que je vous regarde, monsieur Alcibiade ; que vous voilà donc beau et bien mis ! quelle différence quand vous étiez apprenti chez mon oncle, et que vous n’aviez qu’un habit gris, qui était toujours blanc !


ALCIBIADE, lui faisant signe de se taire.
Justine, de grâce…

JUSTINE.

Et cette chaîne en or, et ce beau lorgnon… Est-ce que maintenant vous avez la vue basse, vous qui autrefois m’aperceviez toujours du bout de la rue ? vous aviez pourtant de bons yeux dans ce temps-là.


ALCIBIADE.

Oui, c’était bon quand j’habitais le Marais, mais maintenant…


JUSTINE.

Et qu’est-ce que je viens donc de voir par la fenêtre ?


AIR de la Robe et les Bottes.

Cette voiture élégante et légère,

Ce beau carrick, ce joli cheval bai.


ALCIBIADE.

Dans notre état, c’est de rigueur, ma chère ;

Tout est à moi, jusqu’au petit jockey.

Fut-il jamais condition plus douce ?

Sur le pavé, que l’on me voit raser,

Mon char s’élance, et gaîment j’éclabousse

Le plébéien que je viens de friser.


JUSTINE.

Vous êtes donc riche et heureux ? Ah ! que je suis contente !… Mais vous m’aimez toujours, n’est-il pas vrai, monsieur Alcibiade ? vous ne m’avez pas oubliée ?


ALCIBIADE, à part.
Cette pauvre fille ! elle m’attendrit malgré moi !… (Haut.) Oui, Justine, j’ignore ce qui m’arrivera ; (À part.) j’en épouserai peut-être une autre ; (Haut.) mais tu peux être sûre que je n’en aimerai jamais d’autre que toi.

JUSTINE.

À la bonne heure : au moins voilà qui est parler ! (Voyant qu’il fait un geste pour partir,) Eh bien ! est-ce que vous me quittez déjà ?


ALCIBIADE.

Mais sans doute, il le faut : je t’ai dit qu’on m’attendait.


JUSTINE.

Dieu ! que ces grandes dames-là sont heureuses d’être coiffées par vous ! Eh bien ! à moi que vous aimez, ce bonheur n’arrivera pas.


ALCIBIADE.

Justine, y penses-tu ?


JUSTINE.

J’en ai pourtant bien envie ! car je dois aller tantôt dans une belle assemblée, où il y aura bien du monde. Mon oncle a promis de me crêper à l’ancienne manière ; mais de votre main, ça serait bien mieux, et je suis sûre que je serais bien plus jolie.


ALCIBIADE.

Un autre jour, je ne demande pas mieux ; mais dans ce moment, je suis trop pressé.


JUSTINE.

Eh bien ! monsieur, rien qu’un petit crochet ; j’espère que vous ne pouvez pas me refuser cela.


ALCIBIADE, à part.

Au fait, puisque mademoiselle Desroches est sortie… (Haut.) Allons, dépêchons-nous ; je vais vous faire une petite coiffure à la neige, dans le genre de Nardin.


JUSTINE, allant prendre un fauteuil.

Ah ! quel bonheur !


Scène VIII.

LES PRÉCÉDENS ; POUDRET,
sortant de la chambre de M. DESROCHES.


POUDRET, les apercevant.

Où suis-je ? et qu’est-ce que je vois ?


JUSTINE.

Dieu ! c’est mon oncle !


POUDRET.

Alcibiade en ces lieux ! Alcibiade qui, pour me narguer, vient coiffer ma propre nièce !


JUSTINE.

Je vous jure, mon oncle, qu’il ne me parlait pas d’amour.


POUDRET.

Taisez-vous, mademoiselle. Je lui aurais peut-être permis de vous en conter ; mais oser vous friser ! oser porter une main sacrilège sur une tête qui m’appartient par les liens du sang !


ALCIBIADE.

Allons, monsieur Poudret, calmez-vous.


POUDRET.

Ingrat ! c’est moi qui t’ai mis le démêloir à la main ! quand je t’ai accueilli dans ma boutique, tu ne savais pas seulement faire une barbe !


ALCIBIADE.

Je suis votre élève, il est vrai ; depuis longtemps j’ai surpassé mon maître : mais vous, votre génie stationnaire n’a pas avancé d’un pas, et vous ne sortirez jamais de vos perruques.


POUDRET.

Oui, certes, j’y resterai, et je m’en fais gloire. La perruque est la base fondamentale de tout le système capillaire : la perruque exerce sur les arts une influence qu’on ne peut nier ; c’est sous la perruque qu’ont brillé les plus beaux génies dont s’honore la France ! Racine, le tendre Racine, que portait-il ? perruque ! Molière, l’immortel Molière, perruque ! Boileau, Buffon ? perruque ! perruque ! Voltaire, M. de Voltaire lui-même, perruque ! Il me semble encore le voir, cet excellent M. Arouet de Voltaire, le jour fameux où, tout jeune encore, je fus admis à l’honneur de l’accommoder : il tenait en main la Henriade, et moi, je tenais mon fer à papillotes ! Nous nous regardions ; il souriait : il aimait tant à encourager les arts ! C’est lui qui disait à un de nos confrères : « Faites des perruques ! faites des perruques ! »


ALCIBIADE.

Et vous croyez, monsieur, que de nos jours…


POUDRET.
Je vous devine : vous me direz peut-être qu’aujourd’hui il y a encore des têtes à perruque à l’Académie, c’est possible ; mais elles ne sont pas de cette force-là.

ALCIBIADE.

C’est-à-dire que, selon vous, le nouveau système de coiffure nuit au développement du talent.


POUDRET.

Oui, monsieur.


ALCIBIADE.

Eh bien ! c’est ce qui vous trompe ; moi qui vous parle, j’ai fait plus d’un succès. Voyez les héroïnes de mélodrame, c’est moi qui leur fournis des cheveux épars ; hier encore, Oreste a passé par mes mains ! c’est moi qui lui ai fait dresser les cheveux sur la tête ! c’est moi qui ai coiffé Andromaque !


POUDRET.

Et moi aussi, il y a quarante ans que je l’ai coiffée en poudre. M. Le Kain a passé sous ma houppe, et il n’en était pas plus mauvais.


ALCIBIADE.

Laissez donc, il faisait comme vous : il jetait de la poudre aux yeux.


POUDRET.

De la poudre aux yeux !


JUSTINE.

Mon oncle, je vous en prie, apaisez-vous.


POUDRET.

Non ; nous ne serons jamais d’accord : jamais tu ne l’épouseras. J’ai vingt mille francs de côté pour ta dot ; mais jamais je ne les donnerai à un coiffeur de boudoir.


ALCIBIADE.
Et moi, je ne serai jamais le neveu d’un barbier de faubourg.

POUDRET.

Un ignorant ! qui n’a jamais touché la moelle de bœuf.


ALCIBIADE.

Un routinier ! qui n’est jamais sorti de la poudre.


POUDRET.

Allez donc, monsieur le muscadin ; je vois d’ici vos créanciers qui vont enlever votre comptoir d’acajou !


ALCIBIADE.

Allez donc, monsieur Poudret, j’entends le vent qui agite vos palettes, et qui va renverser votre enseigne.


POUDRET.

Renverser mon enseigne !… je ne sais qui me retient !


ALCIBIADE.

Et moi, croyez-vous que je vous craigne ?


JUSTINE.

Ah, mon Dieu ! ils vont se prendre aux cheveux !


ALCIBIADE.

Non, non ; c’est moi qui vous cède la place : je sais trop la distance qu’il y a entre nous, pour aller me commettre avec un perruquier !


POUDRET, indigné.

Un perruquier !


AIR de Rossini.

Ah ! quel outrage

Fait à mon âge !

Oui, vraiment, j’en pleure de rage !

Ah ! quel outrage

Fait à mon âge !

Ah ! Poudret !

Pour toi quel soufflet !

Quoi ce blanc-bec, cet indigne confrère,

Jusqu’à ma barbe ose m’injurier !


ALCIBIADE.

Jusqu’à ta barbe ! ignorant, pour la faire,

Je t’enverrai mon barbier.


POUDRET.

Son barbier !

Ah ! quel outrage ! etc., etc.

(ALCIBIADE sort par le fond.)

Scène IX.

POUDRET, JUSTINE.


POUDRET.

Un perruquier ! Ô grand Ignace ! mon patron, vous l’entendez ! il blasphème ! Ma nièce, je vous défends de jamais lui parler ; et si vous transgressez mes ordres… il suffit… Taisez-vous, voici mademoiselle !


Scène X.

LES PRÉCÉDENS, MADEMOISELLE DESROCHES.


MADEMOISELLE DESROCHES, tenant à la main une guirlande de fleurs.

J’ai fini toutes mes emplettes, et j’espère que sur ma tête cette guirlande de roses mousseuses sera de fort bon goût.


JUSTINE.

Eh, mon Dieu ! mademoiselle, pourquoi donc tous ces apprêts ?


MADEMOISELLE DESROCHES, avec expansion.

Tu ne sais donc pas, ma chère Justine ? je l’ai revu, je l’ai rencontré.


JUSTINE.

Qui ? le jeune homme dont vous me parliez ce malin ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Tantôt à sept heures, sans que personne le sache, il viendra nous prendre toutes deux, pour nous conduire en voiture au spectacle.


JUSTINE.

Ah ! que vous êtes heureuse !


POUDRET, qui pendant ce temps a serré la serviette et les affaires à barbe dans une petite armoire.

C’est ça, pendant que M Desroches joue chez le voisin la partie de boston.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Va vite t’occuper de ma toilette ; mais le plus important, ce serait d’abord la coiffure : il faudrait avoir quelqu’un.


POUDRET, s’avançant.

Voici, mademoiselle.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Comment, mon cher Poudret…


POUDRET, retroussant ses manches.

Je dis que je suis à la disposition de mademoiselle ; et si elle veut bien se confier à moi, je vais lui faire un tapé et un pouf dont elle me dira des nouvelles. Vous verrez si tantôt, au spectacle, vous ne fixez pas tous les regards.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Je vous remercie, mon cher Poudret ; dans la semaine, dans les jours ordinaires, je ne dis pas : mais dans une occasion comme celle-ci…


POUDRET.

Comment, mademoiselle, moi qui vous coiffe depuis vingt-cinq ans ! moi qui vous ai crêpée dès l’âge le plus tendre !


AIR de Turenne.

Rappelez-vous combien, par ma science,

Vous étiez jolie autrefois.

(À JUSTINE,
montrant MADEMOISELLE DESROCHES.)

Je crois la voir au temps de son enfance,

Le premier jour où, soumis à mes lois,

Son jeune front se courba sous mes doigts :

Quelle coiffure à la Fontange !

Trente épingles dans le chignon !

Elle souffrait comme un démon ;

Elle était belle comme un ange.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Vous avez raison, Poudret ; c’était bon autrefois : mais je vous demande si une dame à la mode peut maintenant se faire coiffer par vous ? regardez seulement votre boutique et votre enseigne.


POUDRET.

Qu’est-ce qu’elle a donc, mon enseigne ? depuis trente ans elle est toujours la même : POUDRET, perruquier. Ici on fait la queue aux idées des personnes. Ce qui veut dire ad libitum, à volonté ! J’irais à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qu’on ne m’en ferait pas une plus claire, quand même elle serait en latin.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Il suffit, Poudret ; je refuse vos services : vous pouvez vous retirer.


POUDRET, tremblant de colère.

Me retirer ! (À part.) Elle saura de quoi est capable un perruquier irrité !


AIR de Nicaise.

Sortons,

Dissimulons,

Mais à son frère,

Avec mystère,

Courons dire à l’instant

Que madame attend

Un amant.

Vous le voulez, mademoiselle,

Je ne suis plus

Votre coiffeur ;

Mais, au respect toujours fidèle,

Je suis votre humble serviteur.

Sortons, etc., etc.

(Il entre dans l’appartement de M. DESROCHES.)

Scène XI.

MADEMOISELLE DESROCHES, JUSTINE.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Il faudrait cependant bien que j’eusse quelqu’un.


JUSTINE.
C’est justement pour cela. Il y a ici dans la maison un coiffeur excellent, un des meilleurs de Paris ; en un mot, mon ami Alcibiade.

MADEMOISELLE DESROCHES

Comment ! tu l’aurais vu !


JUSTINE.

Ah ! oui ; il est maintenant au second, chez madame de Murval, qui l’a fait venir.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Voyez-vous comme elle est coquette ! envoyer chercher des coiffeurs jusque dans la rue Vivienne ! Justine, il faut absolument que tu le fasses descendre, que tu me l’envoies. Je ne m’étonne plus maintenant si tout le monde la trouve jeune et jolie ! Eh bien ! ma chère enfant, va donc vite, il sera peut-être parti.


JUSTINE.

J’irais bien, mais c’est que mon oncle m’a défendu de lui parler ; mais on peut le lui faire dire.


MADEMOISELLE DESROCHES.

À la bonne heure. (Appelant.) Petit-Jean ! Petit-Jean !


Scène XII.

LES PRÉCÉDENS, PETIT-JEAN.


PETIT-JEAN.

Voilà, mademoiselle.


JUSTINE, à Petit-Jean.

Montez au second, chez madame de Murval, et dites à M. Alcibiade, un monsieur qui est chez elle, de passer ici en descendant.


MADEMOISELLE DESROCHES.

À merveille, et dès qu’il sera entré, (Montrant la porte du fond.) vous fermerez cette porte, et je n’y suis pour personne.


PETIT-JEAN, d’un air étonné.

Tiens !… eh bien ! par exemple…


MADEMOISELLE DESROCHES.

Ne m’as-tu pas entendue ?


PETIT-JEAN.

Si, mademoiselle, j’y vais ; et quand il sera arrivé, je fermerai la porte. (En s’en allant.) Eh bien ! en voilà une sévère !


Scène XIII.

MADEMOISELLE DESROCHES, JUSTINE.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Mais j’y pense maintenant, s’il allait prendre à mon frère la fantaisie de rentrer de meilleure heure, et qu’il me vît ainsi en grande toilette, cela lui donnerait des idées.


JUSTINE.

Bah ! il est chez M. Dupont, il n’en reviendra qu’à neuf heures, selon son habitude ; mais en tout cas, et pour plus de prudence, je vais mettre le verrou de son côté.

(Allant à la porte à droite, et mettant le verrou.)

MADEMOISELLE DESROCHES.

C’est bien ; et pour ne pas perdre de temps, va vite apprêter mes affaires.


JUSTINE.

Oui, mademoiselle : depuis le soulier de satin, jusqu’à la collerette.

(Elle entre par la porte à gauche.)

Scène XIV.

MADEMOISELLE DESROCHES, seule.

Oui, certes, il est très important que rien ne manque à ma parure : la toilette est une chose essentielle pour une demoiselle qui veut se marier.


Scène XV.

MADEMOISELLE DESROCHES, ALCIBIADE.


ALCIBIADE, dans le fond à part.

Qui diable me demande ? et pour quel motif si pressant m’a-t-on prié de descendre ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Hein ! qu’est-ce que c’est ? (Se retournant, et apercevant ALCIBIADE.) Quoi ! c’est vous ! quoi ! monsieur Saint-Amand, vous voilà déjà ! je ne suis pas encore prête : j’attendais mon coiffeur, que j’avais fait avertir, et qui devrait être ici : mais ces messieurs se font toujours attendre.

(On entend fermer le verrou à la porte du fond.)

ALCIBIADE.

À qui le dites-vous ?… Eh mais, qu’est-ce que cela signifie ? il me semble qu’on nous enferme.


MADEMOISELLE DESROCHES.

C’est une erreur de mes gens, et je vais le leur dire.


DESROCHES, en dehors, frappant à la porte à droite.
Ma sœur ! ma sœur ! ouvrez-moi.

MADEMOISELLE DESROCHES.

Ah, mon dieu ! c’est mon frère !


ALCIBIADE.

Le frère ! qu’est-ce que c’est que ça ?


DESROCHES, en dehors.

Ma sœur ! Mademoiselle Desroches ! pourquoi êtes-vous enfermée ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Moi ? du tout, mon frère : mais c’est que… (À part.) Dieu ! que va-t-il penser ! (Haut.) Partez, monsieur, partez vite.


ALCIBIADE.

Et par où ? cette porte est fermée, et vos gens sont dans l’antichambre.


MADEMOISELLE DESROCHES, montrant la porte à gauche.

Eh bien ! par là, ma chambre à coucher, un escalier dérobé ; Justine est là qui vous conduira.


ALCIBIADE, s’arrêtant.

(À part.) Justine, c’est encore pis !

MADEMOISELLE DESROCHES, allant tirer le verrou. Impossible de résister ! Qu’allons-nous devenir ?


Scène XVI.

LES PRÉCÉDENS,
DESROCHES, sortant de son appartement ;
JUSTINE, sortant de celui de MADEMOISELLE DESROCHES,
et tenant un peignoir.


DESROCHES.

Que vois-je ? me direz-vous, ma sœur, quel est monsieur ?


JUSTINE.

Eh, mon Dieu ! qu’avez-vous donc à vous fâcher ? c’est tout bonnement le coiffeur de madame.


TOUS.

Que dit-elle ?


JUSTINE.

Il venait la coiffer pour ce soir.


MADEMOISELLE DESROCHES.

À merveille, ma chère ! (À part.) Dieu ! quelle présence d’esprit ! (Haut.) Oui, mon frère, oui, monsieur est mon coiffeur ; vous voyez encore ma guirlande de fleurs que j’avais apprêtée.


JUSTINE, montrant ce qu’elle tient sur son bras.

Et moi, le peignoir que j’apportais.


ALCIBIADE.

Ces dames vous ont dit la vérité : je suis artiste en cheveux, architecte en coiffure, connu avantageusement pour la légèreté de la main, et la sûreté de la coupe.


MADEMOISELLE DESHOCHES, bas à ALCIBIADE d’un air d’approbation.

À merveille. (À part.) Qu’il a d’esprit !


DESROCHES.

Et l’on croit que je serai la dupe d’un pareil stratagème. (Haut à ALCIBIADE.) Eh bien ! monsieur, puisque vous êtes coiffeur, j’en suis charmé ; c’est moi qui accompagnerai ce soir ma sœur au spectacle : et comme je veux en lui donnant le bras passer aussi pour un homme à la mode, vous allez avoir la bonté de me coiffer ici, à l’instant même, et dans le dernier genre.


MADEMOISELLE DESROCHES, à part.

Grand Dieu ! que va-t-il faire ? Pauvre jeune homme !


ALCIBIADE.

Monsieur, si cela peut vous être agréable, vous n’avez qu’à parler.


DESROCHES, prenant une chaise.

Eh bien ! monsieur, commençons.


ALCIBIADE.

Malheureusement, je n’ai ni pommade ni fer à papillotes, et je ne pourrai pas…


DESROCHES.

N’est-ce que cela ? on va vous donner ce qu’il faut. Justement, voici Poudret.


Scène XVII.

LES PRÉCÉDENS, POUDRET.


POUDRET.

Eh bien ! monsieur… Dieu ! que vois-je ? encore une pratique qu’il m’enlève ! ma dernière, ma plus fidèle pratique ! Et vous aussi, tu quoque, monsieur Desroches, vous m’abandonnez !


DESROCHES.

Non, mon cher Poudret ; calmez-vous : c’est un essai que je veux faire. Allez vite chercher à monsieur un fer à papillotes et de la pommade.


POUDRET.

Ô comble d’outrage ! moi, lui servir de second ! moi, lui donner des armes pour me couper l’herbe sous le pied ! pour saper jusque dans ses fondements cette coiffure qui depuis trente ans… (Voyant ALCIBIADE qui touche la coiffure.) Dieu ! il ose attaquer l’aile gauche ! N’y touchez pas ! n’y touchez pas ! Les Vandales ! ils feraient tout tomber sous leurs ciseaux destructeurs ! c’est la bande noire de la coiffure !


DESROCHES.

Je vous dis, Poudret, de rester tranquille.


POUDRET.

Eh ! le puis-je ? quand je vois porter une main usurpatrice sur ma propriété ; car votre tête m’appartient, elle est à moi : il n’y a pas là un seul cheveu que, depuis trente ans, je n’aie frisé, pommadé et poudré, tant en général qu’en particulier ; et je les verrais passer en d’autres mains ! dans les mains d’un ignorant : car ce n’est pas là un perruquier.


DESROCHES, se levant.

Précisément, je m’en doutais ; et c’est pour cela que je vous prie de vous taire, et d’aller exécuter mes ordres. Vite, le fer à papillotes, et la pommade, ou je vous donne congé.

POUDRET. Ô dernier outrage réservé à ma vieillesse ! (À JUSTINE.) Et vous, mademoiselle, marchez devant moi ; je ne veux pas que vous restiez ici, pour raison à moi connue. (À DESROCHES.) Vous le voulez, monsieur, je reviens dans l’instant. Moi, le doyen de la houppe ! le vétéran de la savonnette !… Dieu ! quelle humiliation pour le corps des perruquiers ! Courbons la tête puisqu’il le faut. (À JUSTINE.) Et vous, mademoiselle, marchez devant moi.

(Il sort avec Justine.)

Scène XVIII.

MADEMOISELLE DESROCHES, ALCIBIADE,
MONSIEUR DESROCHES.


DESROCHES.

Eh bien ! monsieur, vous allez être satisfait ; on va vous apporter ce que vous demandez ; et il me semble qu’en attendant, vous pourriez toujours commencer par me mettre des papillotes.


ALCIBIADE.

Très volontiers ; si ce n’est que cela. (Il fouille dans sa poche, en tire une feuille de papier, qu’il coupe en plusieurs morceaux ; il les donne à tenir à M. Desroches, et commence à en mettre une.) Je vous demanderai de tenir la tête un peu plus droite.


DESROCHES, qui pendant ce temps a jeté les yeux sur le morceau de papier qu’il tient.

Que vois-je ? l’écriture de ma sœur !


MADEMOISELLE DESROCHES.

Ah, mon Dieu ! c’est ma lettre de ce matin !


DESROCHES, lisant.

« Je crains pour mon cœur l’explosion d’un sentiment qui, longtemps concentré… » Une pareille lettre entre vos mains ! Qu’est-ce que cela veut dire ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Qu’il n’y a plus moyen de feindre ; qu’il faut enfin vous avouer la vérité. Oui, mon frère, monsieur n’est pas ce que nous vous avons dit : c’est un amant déguisé.


DESROCHES, en riant.

La belle malice ! comme si je ne le savais pas.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Quoi ! mon frère, vous consentiriez ?


DESROCHES.

Eh, morbleu ! que ne le disiez-vous tout de suite ! Dès que monsieur vous aime, et que vous lui plaisez, vous êtes bien la maîtresse de l’épouser ; soyez unis, et n’en parlons plus.


Scène XIX.

LES PRÉCÉDENS, POUDRET, entrant
et laissant tomber son fer à papillotes.


POUDRET.

Vous les unissez ! l’ai-je bien entendu ?


MADEMOISELLE DESROCHES.

Eh ! oui, sans doute, monsieur m’épouse.


POUDRET.

Ô désolation de l’abomination ! tout est renversé, tout est confondu ! la rue Vivienne est au Marais ! et la boutique est dans le salon ! Lui, épouser la sœur de mon ancienne pratique ! lui, un indigne confrère !


DESROCHES.
Poudret, vous êtes dans l’erreur, monsieur n’est pas votre confrère.

POUDRET.

Il n’est point mon confrère ? c’est-à-dire que vous l’élevez au-dessus de moi ; que vous proclamez la supériorité de la Titus sur la perruque.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Ah çà, à qui en a-t-il donc ?


POUDRET.

À qui j’en ai ? Croyez-vous que la poudre m’aveugle au point de n’y pas voir ? L’ingrat ! c’est au moment où, attendri par les larmes de ma nièce, j’allais consentir à leur union ! lorsque j’allais lui donner pour dot les vingt mille francs, fruit de mes économies, et que j’ai acquis à la sueur de tant de fronts !


DESROCHES.

Ah çà, Poudret, tâchons de nous entendre.


POUDRET.

Non, monsieur, c’est fini ; puisque vous me chassez, puisque vous m’exilez, puisque me voilà devenu le Paria de la coiffure, je quitte la maison ; je ne suis plus votre locataire : j’irai me réfugier dans quelque faubourg écarté, où je pourrai, loin des hommes, exercer mon état de perruquier misanthrope.


Scène XX.

LES PRÉCÉDENS, JUSTINE.


POUDRET, à JUSTINE qui entre, et la prenant par la main.

Viens, Justine, viens avec moi ; abandonnons un ingrat qui oublie à la fois son maître et sa maîtresse.


JUSTINE.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


POUDRET.

Que ton fidèle amant, que M. Alcibiade épouse mademoiselle Desroches.


JUSTINE, allant à mademoiselle Desroches.

Quoi ! mademoiselle, vous m’enlevez mon amoureux ? (À ALCIBIADE.) Quoi ! monsieur…


ALCIBIADE.

Justine, ne m’accablez pas !


MADEMOISELLE DESROCHES et DESROCHES.

Qu’est-ce que cela signifie ?


ALCIBIADE.

Qu’il faut enfin parler et se faire connaître ; aussi bien l’incognito commence à me peser ; et mon nom n’est pas de ceux dont ou doive rougir. Oui, mademoiselle, oui, monsieur, je suis ce brillant Alcibiade que trop d’ambition, que trop de succès ont égaré peut-être. Je suis coupable, il est vrai, non pas d’avoir voulu m’élever, c’est une audace qui sied au talent, et Poudret lui-même ne me désavouera pas ; mais ce que j’ai à me reprocher, c’est d’avoir pu oublier un instant celle dont j’étais aimé ! c’est d’avoir été fier et ingrat envers mon ancien et respectable professeur ! Oui, messieurs, pour réparer mes fautes, je proclame ici, et je le répéterai dans tous les salons de coiffure de la capitale, ce sont les premiers principes que j’ai reçus de M. Poudret, principes que j’ai perfectionnés peut-être, qui ont été la cause de ma fortune ; et si jamais le caprice ou la mode m’élève des statues, c’est lui qui en aura été le piédestal !


POUDRET.

Le jour de la justice arrive donc enfin !


ALCIBIADE.

Je n’ose espérer qu’un tel aveu suffise pour expier mes torts ; mais cependant, si Justine daignait me pardonner, si son oncle était touché du repentir de son élève, je lui dirais : Soyons amis, Poudret ! (Ici POUDRET commence à pleurer.) La gloire a blanchi tes cheveux, il est temps de songer au repos, abandonne la place Royale, transporte dans la rue Vivienne et ton plat à barbe et tes dieux domestiques ; viens, par ta vieille expérience, modérer ma jeune audace. Perruquier émérite, barbier honoraire, sois mon associé ; régnons ensemble : toi, par le conseil, moi, par l’exécution, consilio manuque ! et si je suis l’Achille, sois le Nestor de la coiffure.


JUSTINE.

Mon oncle, je le vois, vous êtes touché !


POUDRET, pleurant.

Son repentir me suffit ; il reconnaît son maître, il rend hommage à celui qui lui a mis les armes à la main : je pardonne.


MADEMOISELLE DESROCHES.

Ah, mon frère ! quel désappointement ! et quelle leçon !


DESROCHES.

Vous en profiterez, ma sœur, et vous épouserez M. Durand.


ALCIBIADE.

Et c’est moi qui le coifferai, ou plutôt nous le coifferons ; car vous venez rue Vivienne.


POUDRET.

Non, Alcibiade ; tu me connais bien peu ; je sais résister à tes offres séduisantes : fidèle à mes principes, je reste au Marais ; je veux mourir et coiffer aux lieux où je suis né.

« Et que l’on dise enfin, en me voyant paraître :

« Il a fait des coiffeurs, et n’a pas voulu l’être, »


VAUDEVILLE.

AIR nouveau de M. Heudier.


DESROCHES.

Les feux ardents de la jeunesse,

Par l’âge sont tous amortis,

On critique, dans la vieillesse,

Ce que l’on admirait jadis. (Bis.)

Ceux dont le temps blanchit la nuque,

Blâment les plaisirs qu’ils n’ont plus :

Ils crieraient bien moins aux abus,

Si tous ceux qui portent perruque,

Étaient encore à la Titus.


JUSTINE.

La vieillesse doit être sage,

Et pourtant je vois plus d’un vieux

Qui, sans parler de mariage,

Voudrait être mon amoureux ! (Bis.)

Au vieux galant qui me reluque,

J’dis : « Vous un amant ! quel abus

« Pour un mari… c’est tout au plus…

« L’hymen peut bien porter perruque,

« L’amour doit être à la Titus. »


ALCIBIADE.

Des Vieillards, moi, je vis l’École,

Car je coiffais monsieur Talma ;

Cette pièce, dont on raffole,

Par sa morale me frappa ;

Cette morale, la voilà :

Vieux, rajeunissez votre nuque,

Car l’auteur prouve aux plus têtus

Qu’un mari rempli de vertus

Porte une vilaine perruque,

Quand il n’est plus à la Titus.


POUDRET.

Jadis, dans Rome fortunée,

Un roi, du malheur le soutien,

Disait : « J’ai perdu ma journée »,

Quand il n’avait pas fait de bien ;

C’était Titus, je m’en souviens.

De nos jours, ma gloire caduque

Cherche à rappeler ses vertus,

Je dis, pleurant mes jours perdus :

« Quand je n’ai pas fait de perruque,

« Ma journée est à la Titus. »


ALCIBIADE.

Ne formons plus qu’une boutique ;

Oui, faisons marcher de niveau

Le classique et le romantique,

L’ancien système et le nouveau.


POUDRET.

L’ancien système et le nouveau.


ALCIBIADE.

Fronts élégants,


POUDRET.

Têtes caduques,

Chez nous, unis et confondus,

ALCIBIADE.

Venez, vous serez bien reçus.

(Prenant la main de POUDRET.)

Monsieur se charge des perruques.


POUDRET, prenant la main d’ALCIBIADE.

Monsieur se charge des Titus.


CHŒUR GÉNÉRAL.

Poudret se charge des perruques,

Alcibiade des Titus.


FIN DU COIFFEUR ET LE PERRUQUIER