Le Collage/Journal de Monsieur Mure/VIII

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Édouard Dentu (p. 167-175).


VIII


Au bout de trois années.

Je sors de l’audience à quatre heures. Mon médecin m’a recommandé l’exercice : je me promène.

Avant-hier j’ai fait trois fois le tour de la ville, — trois fois de suite, — comme les ours enfermés qui font le tour de leur cage.

Hier, marché quelque temps sur la grande route départementale de Paris. Mais il s’est mis à pleuvoir, et j’ai dû revenir sur mes pas. Le parapluie ouvert, j’ai stationné un moment derrière le chalet, contre la haute grille du jardin, juste à l’endroit où le comte de Vandeuilles à cheval, un certain soir de mai, roulait une cigarette. Le chalet appartient aujourd’hui au petit Jauffret, de plus en plus heureux au jeu. Les gouttes de pluie faisaient un grand bruit monotone en hachant les feuillages du jardin. Quelques feuilles jaunes se laissaient choir doucement, comme des papillons d’or, puis rouillaient ça et la le gravier des allées.

Aujourd’hui, temps superbe. Soleil un peu chaud. Relu certains passages de Madame Bovary sous les ombrages séculaires du boulevard Saint-Louis. Puis, j’ai tourné à gauche, en suivant l’ombre d’un mur. Puis, je me suis trouvé tout à coup devant la ruelle encaissée qui monte au cimetière.

Alors, j’ai rebroussé chemin.


Le lendemain.

Il a fallu que j’y retourne, à la ruelle. Que de fois, déjà, je l’ai gravie derrière des cercueils ! Et un jour, moi aussi, on m’y portera, les pieds en avant. Peut-être demain, peut-être dans… Voyons ! un petit calcul ! j’ai quarante-cinq ans : il est certain que j’ai vécu beaucoup plus que la moitié de ma vie… Et bien ! ce jour-là, les mêmes vieux cyprès hausseront par-dessus ce mur leurs têtes d’un vert noir. La crête du mur sera hérissée des mêmes tessons de bouteilles, défense mesquine de la majesté de l’enclos des morts.

Aujourd’hui, seul, n’escortant pas d’autre bière que celle que chacun porte en soi, et où nous sentons chaque jour se dissoudre un peu de nous-mêmes, j’ai marché là. D’ailleurs, à vrai dire, j’étais moins navré qu’à la minute ou j’écris cette phrase. La moiteur qui me mouillait le front et me descendait le long de l’échine, n’était pas sans volupté. Mes pieds enfonçaient dans un épais tapis de poussière. Mes yeux clignotaient au grand soleil, se fermaient. En les rouvrant, contre le haut mur, je voyais bien, çà et là, une lèpre de mousse calcinée et noire, sorte de suintement de la mort. Mais, dans le champ opposé, un paysan labourait en gourmandant son mulet : — « Hue ! fainéant ! tire fort ! » — Et le babil d’un petit oiseau, que je ne voyais pas, frétillait dans une haie.

Puis, tout à coup, il travers la grille de la porte, les pierres blanches des tombes. Après le machinal coup de chapeau de l’entrée, presque tout de suite, à droite, je suis arrivé devant le tombeau de ma famille. Le nom que je porte ; « Mure », gravé plusieurs fois dans la pierre froide, précédé de prénoms et suivi de deux dates… Oui ! mon père ! ma mère ! De la place pour moi !… Paf ! tout à coup, au lieu de m’apitoyer sur moi et sur les miens, une distraction : le sol, détrempé par la pluie s’était affaissé, et la pierre tombale penchait à droite ! En m’éloignant, je pensais encore à la réparation qu’il faudrait faire : « Je reviendrai avec mon maçon… Pourvu encore que les murs du caveau ne se soient pas affaissés comme la pierre ! » Puis je me suis trouvé devant le tombeau des Derval. Et j’ai relu l’inscription que j’ai fait mettre moi-même : THÉODORE DERVAL. — Commandant de l’armée d’Afrique, aide de camp de Changarnier, officier de la Légion d’honneur.

Déjà un an !… Il ne se mettra plus en colère, Il ne dira plus : « Quand j’étais au camp de Médéah ! » Pendant une demi-heure, après chaque repas, son teint, de rouge qu’il était à l’ordinaire, devenait écarlate. Un soir, après son dîner, au lieu d’aller au cercle, il dut prendre le lit. Je ne fus appelé que le lendemain. La crise était passée. — « Quelle nuit ! » disait la bonne, en hochant la tête. On ne l’eût pas cru malade. Je passai l’après-midi entière à son chevet : il ne souffrait pas, ne se plaignait de rien ; seulement, son agitation était extrême. Il se retournait à chaque instant dans son lit, se versait lui-même de la tisane froide, puis parlait, parlait. Il fuma même une pipe. Je lui demandai s’il fallait prévenir Hélène. — « Gardez-vous-en bien ! Voyons ! pour une simple indisposition !… » Elle lui avait encore écrit l’autre semaine, et il me lut cette lettre. La petite fille qu’elle avait eue du comte de Vandeuilles était maintenant dans son treizième mois, oh ! une enfant magnifique !… Hélène se trouvait encore enceinte. Ma foi, tant pis ! si c’était un garçon, lui, Derval, irait à Paris servir de parrain à son petit-fils, et, au besoin, il l’adopterait un jour. D’ailleurs, ce Vandeuilles était « un excellent jeune homme » qui rendait sa fille heureuse. Le gendre qu’il lui aurait fallu ! Et Moreau, « mon sacré Moreau », un jour ou l’autre n’avait qu’à mourir, dame !… D’ailleurs, lui, Derval, ne se « foutait-il pas carrément » de l’opinion publique ! Un de ces matins, il allait « bazarder » sa petite maison, quelques lopins de terre qui lui restaient à Miramont ; et, ses quatre sous réalisés, il ferait un pied de nez à X… ce trou, cette ville assommante, cette boîte à cancans. Ou dirait ce qu’on voudrait, il irait vivre à Paris, à côté de sa fille, de sa fille qu’il avait hâte d’embrasser… Sa fille ! il lui avait pardonné depuis longtemps. Elle avait eu joliment raison, après tout, de ne pas se laisser embêter longtemps par un tas de saintes nitouche, qui, si Hélène avait un amant, en avaient, elles, trente-six… Et puis, rien que pour sa santé même, Paris, la vie active de Paris, lui était indispensable. À X…, il étouffait ! Il n’était pas si vieux, que diable ! il se sentait encore solide. Ces soudards du camp de Médéah passaient pour des durs-à-cuire ! Et après avoir secoué les cendres de sa pipe, il sortit du lit, passa ses pantoufles et alla sur le palier crier à la bonne de lui faire cuire une côtelette. Je le quittai vers le soir, très rassuré. Au milieu de la nuit, on vint sonner violemment à ma porte : il était mort !

Le surlendemain, l’heure de l’enterrement arrivée, Hélène, malgré trois dépêches de moi, n’avait pas donné signe de vie. J’avais, en son nom, lancé des lettres de faire part. Je dus conduire le deuil avec un arrière-petit-cousin du commandant, propriétaire à Miramont, venu pour la circonstance. Une compagnie de la garnison rendait les honneurs militaires. Il y avait beaucoup de monde : les membres du cercle où allait Derval, des magistrats, des officiers en retraite, l’indispensable M. de Lancy et son fils ; — tous indifférents et curieux. J’avais fait la leçon à l’arrière-petit-cousin ; et, en distribuant des poignées de main, nous répondions aux interrogations muettes, que « madame Moreau », très gravement malade, n’avait pu venir. Leur curiosité satisfaite, la plupart n’allèrent même pas jusqu’à l’église. À la porte du cimetière, le petit-cousin, très pale, prit brusquement congé de moi, en me remerciant de ce que j’avais fait pour « son parent », moi, un simple ami : mais lui, depuis dix-sept ans déjà, n’avait plus mis les pieds dans un cimetière ! il fallait l’excuser s’il partait ! la vue des tombes lui faisait mal, c’était vraiment plus fort que lui ! Quand les soldats et le prêtre des morts se furent également retirés, je restai seul. Et, à chaque pelletée de terre des fossoyeurs tombant sourdement sur la caisse, je me disais : « Où est sa fille !… Pourquoi n’est-elle pas venue ?… Que fait-elle à cette heure !… »

Le lendemain soir, au cabinet de lecture, l’Officiel à la main, au lieu de lire la séance orageuse de l’Assemblée nationale, je me livrais à des suppositions baroques. « M. de Vandeuilles est-il homme à avoir supprimé mes dépêches ? » Tout à coup, ce fut un trait de lumière ! « L’an dernier, à pareille époque, le commandant ne m’a-t-il pas parlé du Tréport, où Hélène faisait prendre des bains de mer à sa « fille » ! Oui, elle devait être bien tranquillement à l’Hôtel de la plage, avec M. de Vandeuilles, croyant son père plein de vie et de santé ! Je savais qu’elle était femme à ne pas verser une larme, à ne pas prononcer un mot, à sauter dans le premier train venu, et, après un mortel voyage de dix-neuf heures, à arriver l’œil sec, mais entouré d’un effrayant cercle bleu, et à dire : « Me voilà ! — Mais maintenant, c’est inutile. — Je le sais, je voulais tout de même venir ! » — Aussi, devinant tout et voulant tout conjurer, j’avais télégraphié à M. de Vandeuilles, — que je ne connais nullement, — de supprimer mes premières dépêches à Hélène, de ne lui annoncer qu’avec précaution la fatale nouvelle, enfin, de ne lui remettre qu’après l’y avoir suffisamment préparée, une interminable lettre de moi, où je racontais tout à Hélène avec beaucoup de détails ; où je la faisais assister longuement aux derniers mois de l’existence de son père, à la maladie, à l’enterrement ; où je la suppliais, enfin, de ne pas arriver, maintenant que tout était consommé, que chacun la croyait dangereusement malade, et que j’étais là, moi, pour la remplacer, pour exécuter ses intentions, pour régler ses affaires et surveiller ses intérêts de tout genre. Deux jours après, M. de Vandeuilles m’ôtait un grand poids, en m’accusant réception de ma dépêche, et de ma lettre parvenues à temps.

Enfin, d’elle, au bout d’une semaine, ce billet :

« Merci de tout ce que vous avez fait… Vous êtes un véritable ami. Si vous faisiez un voyage à Paris, venez me voir.

» Hélène. »


Même année, aux vacances.

L’an dernier, à pareille époque, j’ai visité la Suisse. Cette année, je ne vais nulle part : je fais partie de la chambre des vacations. D’ailleurs si je me décidais à aller quelque part, ce ne serait pas à Paris.

« Venez me voir. » À quoi bon ? je n’ai rien à lui dire. Je n’ai plus aucun service à lui rendre, Avec la procuration qu’elle m’avait envoyée, j’ai réalisé la fortune de son père. Selon ses intentions, tout a été vendu, les fermes de Miramont, la maison, le mobilier aussi, — sauf quelques souvenirs que je lui ai expédiés par la petite vitesse. La voilà devenue tout à fait une étrangère pour cette ville où elle ne remettra jamais les pieds. « Vous êtes un véritable ami. » On sait ce que cela veut dire. Un véritable ami, à deux cents lieues de distance ; mais ne franchissez pas les deux cents lieues ! Allons, c’est l’indifférence absolue. Moi aussi, je dois me mettre à l’unisson, chercher un autre intérêt dans la vie. Demain j’irai prendre un permis de chasse.


1er septembre 1873.

J’ai fait l’ouverture.

Chien mal dressé. Tous les perdreaux que j’ai vus, partis de trop loin. Manqué un lapin. En rentrant, décharge mes deux coups sur des hirondelles au vol. J’en ai tué une. Mon grain de plomb lui a touché le cœur. Elle a le ventre et la gorge couverts de jolies plumes blanches. Je viens de la prendre dans ma main. Son petit corps est encore chaud.


10 septembre.

Je ferme mes malles. Dans trois quarts d’heure, l’omnibus du chemin de fer vient les chercher, et je pars. Je me sens tout dispos et léger.

L’express pour Paris ! Celui qu’Hélène prit un soir, il y a cinq ans.