Le Collage/Le Collage/XI

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Édouard Dentu (p. 38-41).
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XI


Une nuit.

J’ai voulu veiller, ici, dans mon cabinet. J’ai prétexté une besogne pressante. Après s’être fait énormément prier, elle a fini par se mettre au lit. J’espère qu’elle dort. Il faut pourtant que je me méfie. Elle serait capable d’arriver sur la pointe du pied. Pauvre Célina ! si tu savais ce qui se passe en moi, à quoi je rêve !

L’an dernier, à cette époque, encore mon maître, je me rendais, le soir, dans une brasserie, prés la gare de l’Est. Parfois, à travers la glace ternie de buée, je la trouvais attablée avec des messieurs, rieuse, faisant la folle. Alors, bête que j’étais et n’ayant sur elle aucune intention sérieuse, je n’entrais pas : ça me faisait quelque chose ! Puis, certains soirs, elle était seule à une table, devant un bock à moitié bu, l’air malheureux et délaissé. Ces soirs-là, au contraire, souffrant pour elle de son abandon, devinant des angoisses secrètes, je lui parlais presque contraint et forcé, par charité, et j’eusse préféré la trouver en joyeuse société. Eh bien, aujourd’hui, un an après, aussi peu fixé sur mes véritables sentiments, je me ronge dans l’incertitude.

Je rêve de lâcher Célina, de recouvrer ma liberté, de me morfondre à nouveau dans la mélancolie de la solitude. J’enrage de ne pouvoir me jeter tête baissée dans des sensations nouvelles. Mais je n’ai pas la force de trancher moi-même ce lien qui me fait saigner. Si je n’aime pas assez Célina pour me résigner à passer ma vie avec elle, je l’aime trop pour avoir le courage de la quitter ; je voudrais que l’idée d’une rupture lui vînt, à elle la première.

D’ailleurs, je ne m’illusionne point sur mon compte. Je sais ce qui se trouve au fond de mes tergiversations. Parbleu ! s’il n’y avait qu’à poser le doigt sur un bouton électrique, pour que tout fût consommé, je me déciderais immédiatement. Hélas ! la réalité se passe autrement. Il y aurait des secousses, des tiraillements, des cris, des attaques de nerfs. Enfin, un drame : un inconnu de scènes violentes, d’actes forcenés, d’explications douloureuses, toutes choses dont la menace me consterne et me rend faible. Voilà déjà longtemps, au milieu d’une de ses colères, je ne sais à propos de quoi, elle me disait : « … Je m’en irai ! Mais je veux qu’il te reste des souvenirs de mon passage. Je briserai, brûlerai, crèverai tout. Je laisserai chez toi un cimetière. »

Elle le ferait ! Ce n’est pas que je sois avare, que je tienne par trop à mes vieilleries. Je me sens prêt à un sacrifice. Je lui abandonnerais mon mobilier, le lit et sa literie, les fauteuils, la pendule et la glace, et la salle à manger, la batterie de cuisine, le linge de maison, tout enfin, à l’exception de mon cabinet. Ici seulement, où j’ai passé les meilleurs moments de ma vie, mes heures les plus dignes, les plus utiles, — les plus anxieuses parfois, mais de cette anxiété du travail, saine et parfois féconde, — ici, je suis tellement accoutumé aux moindres objets, qu’ils me semblent faire tous partie intégrante de moi-même. Je ne parle pas seulement de mes quelques toiles données par des amis, ni de mes livres. Ce serait une mort pour moi si une main osait s’abattre sur ce bureau, se vengeait sur mes travaux commencés, ou détruisait un seul de mes papiers, le plus insignifiant en apparence.

Mon Dieu ! que n’ai-je de l’argent ! L’argent simplifierait tout. Il me deviendrait facile de me garantir contre les éventualités rageuses d’une tempête. Il n’y aurait même pas de tempête. Je lui monterais quelque autre appartement dont je ferais une bonbonnière, ou je louerais à son intention quelque petite maison aux environs de Paris. Une fois installée là, ayant un chez soi, Célina s’accoutumerait à me voir de loin en loin seulement ; puis, nous nous séparerions un jour, sans secousse, à l’amiable. Peut-être resterais-je son ami ! Au lieu de cela, je redoute des abominations prochaines. Pauvre, j’en arrive à rêver des choses folles, oui ! des moyens de théâtre, des lâchetés et des traîtrises. Un ami, par exemple, qui la séduirait, par dévouement pour moi, afin qu’ensuite je les surprisse tous deux en flagrant délit.