Le Comédien (Octave Mirbeau)

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                              Le Comédien

Le procès Mayer-Coquelin est revenu hier devant le tribunal de commerce. Il faut s’attendre à un débordement de comptes rendus, discussions, gloses et commentaires, comme s’il s’agissait d’un acte diplomatique d’où dépend le sort d’un peuple. Les journaux seront remplis d’anecdotes à ce sujet. Chacun prendra parti pour ou contre. Il y aura des gros mots, des disputes dans les cafés, des brouilles dans les familles, peut être des duels. Et le comédien, une fois de plus, aura bouleversé le monde.

Aujourd’hui où l’on ne s’intéresse plus à rien, on s’intéresse au comédien. Il a le don de passionner les curiosités en un temps où l’on ne se passionne plus pourtant ni pour un homme, ni pour une idée. Depuis le prince de maison royale qui le visite dans sa loge, jusqu’au voyou qui, les yeux béants, s’écrase le nez aux vitrines des marchands de photographies, tout le monde, en chœur, chante la gloire du comédien. Alors qu’un artiste ou qu’un écrivain met vingt ans de travail, de misère et de génie à sortir de la foule, lui, en un seul soir de grimaces, a conquis la terre. Il s’y promène, en roi absolu, au bruit des acclamations, sa face grimée et flétrie par le fard ; il y étale ses costumes de carnaval et ses impudentes fatuités. Et de fait il est roi, le comédien. Avec le bois pourri de ses tréteaux il s’est bâti un trône, ou plutôt le public - ce public de décadents que nous sommes - lui a bâti un trône. Et il s’y pavane, insolent ; il s’y vautre, stupide, se faisant un sceptre du bec usé de sa seringue, et couronnant sa figure d’eunuque vicieux d’une ridicule couronne de carton peint. Cet être, autrefois rejeté hors de la vie sociale, pourrissant, sordide et galeux, dans son ghetto, s’est emparé de toute la vie sociale. Ce n’est point assez de la popularité dont on l’honore, des richesses dont on le gorge. En échange des mépris anciens, on lui rend les honneurs nationaux, et nous en sommes venus à un tel point d’irrémédiable abaissement que, marchandant la récompense à de vrais courages et à de sublimes dévouements, nous attachons la croix sur la poitrine de ce pître dont le métier est de recevoir, tous les soirs, sur la scène, des coups de pied et des gifles.

On accuse les journaux de ce grandissement démesuré du comédien. « C’est vous qui les faites », nous dit-on. C’est une erreur. C’est le public qui les fait ; c’est le public qui veut être renseigné, non seulement sur la manière dont ils jouent leurs rôles, mais sur leurs intimités ; non seulement sur leurs souliers à bouffettes de satin, mais aussi sur leurs pantoufles. Il veut les voir sur la scène, et les voir aussi chez eux. Il est attiré vers le comédien comme vers une chose qui laisse du mystère après elle. Il flaire en lui un parfum de vice inconnu, à la fois délicieux et redoutable à humer. Les irrégularités, les camaraderies, les promiscuités de la vie de théâtre, tout cela le trouble étrangement. Et il demande qu’on lui soulève un coin du rideau qui lui cache les priapées qu’il a rêvées.

Est-ce la faute des journaux aussi si le public se rue, pendant trois cents représentations, dans une même salle de spectacle, pour y applaudir et y ensevelir sous les fleurs une chanteuse d’opérettes, dont la voix est laide, mais dont les mollets sont beaux, et qui sait, par un renversement de toute logique et de toute raison, tirer du mot le plus simple une obscénité qui fait se pâmer tous ces braves gens sur leurs fauteuils ou dans le fond de leurs loges ? Les journaux constatent, voilà tout. Ils ne peuvent pourtant pas écrire qu’on a sifflé M. Coquelin, quand on l’a applaudi, et qu’on a jeté des pommes cuites à Mlle Ugalde, quand ce sont des roses-thé et des violettes.

En cet article rapide, je ne parle pas du cabot, du pauvre cabot, souffreteux, maigre et jaune, du cabot sans théâtre et sans rôle, qui traîne de cafés en brasseries ses bottes trouées, son linge crasseux, ses regrets d’hier et ses espérances de demain. Je parle seulement du comédien, du vrai, du grand, de celui dont on dit qu’il est un artiste, à qui les femmes écrivent des lettres d’amour, qui va dans le monde, non point comme un salarié de plaisir, mais comme un visiteur de luxe dont on s’enorgueillit ; du comédien qui gagne 100 000 francs par an, comme un président de la Chambre, et dont la critique, complaisamment et durant trois colonnes de feuilleton, vante chaque semaine les talents variés, la voix géniale, le geste sublime ; du comédien enfin qui prend, dans la vie, une place qui ne lui appartient pas et que tout le monde, par une aberration de la responsabilité sociale, s’efforce à faire encore plus belle et plus conquérante.

Qu’est-ce que le comédien ? Le comédien, par la nature même de son métier, est un être inférieur et un réprouvé. Du moment où il monte sur les planches, il a fait l’abdication de sa qualité d’homme. Il n’a plus ni sa personnalité, ce que le plus inintelligent possède toujours, ni sa forme physique. Il n’a même plus ce que les plus pauvres ont : la propriété de son visage. Tout cela n’est plus à lui, tout cela appartient aux personnages qu’il est chargé de représenter. Non seulement il pense comme eux, mais il doit marcher comme eux ; il doit non seulement se fourrer leurs idées, leurs émotions et leurs sensations dans sa cervelle de singe, mais il doit encore prendre leurs vêtements et leurs bottes, leur barbe s’il est rasé, leurs rides s’il est jeune, leur beauté s’il est laid, leur laideur s’il est beau, leur ventre énorme s’il est efflanqué, leur maigreur spectrale s’il est obèse. Il ne peut être ni jeune, ni vieux, ni malade, ni bien portant, ni gras, ni maigre, ni triste, ni gai, à sa fantaisie ou à la fantaisie de la nature. Il prend les formes successives que prend la terre glaise sous les doigts du modeleur. Il doit vibrer comme un violon sous cent coups d’archets différents. Un comédien, c’est comme un piston ou une flûte, il faut souffler dedans pour en tirer un son. Voilà à quoi se réduit exactement le rôle du comédien - ce comédien qu’on acclame, aux pieds duquel auteur, directeur et public se traînent agenouillés, comme devant une idole : au rôle inerte et passif d’un instrument. Si l’air est joli, s’il vous fait rire ou s’il vous fait pleurer, est-ce au violon que vous en êtes reconnaissant, est-ce le hautbois que vous applaudissez, est-ce au trombone à qui vous jeter des fleurs ? Le comédien est violon, hautbois, clarinette ou trombone, et il n’est que cela.

Il y a aussi le côté macabre et sinistre qui seul suffit à justifier et à faire regretter l’état de répugnante abjection, dans lequel l’ancienne société tenait le comédien. Dieu lui-même l’avait chassé de ses temples et ne permettait pas qu’il pût reposer son cadavre dans l’oubli tranquille et béni de ses cimetières. Errant de la vie, il voulait qu’il fût aussi un errant de la mort. Et c’était justice, car le comédien, ce prostitueur de la beauté, des douleurs et des respects de la vie, eût prostitué également la majesté, la sainteté et les consolations de la mort.

Avez-vous vu passer parfois un comédien malade ? Il est pâle avec des yeux cernés et creusés. Son dos est voûté, son allure chancelante. Il tousse, et sur ses lèvres blêmies mousse un peu de salive rougie de sang. C’est un phtisique. Le pauvre diable ! Il fait peine à voir et il vous émeut. On a pour lui la pitié et cette sorte de respect poignant que la vue de ceux qui s’en vont inspire même aux plus sceptiques et aux plus endurcis. Le pauvre diable !

Le soir, il est dans sa loge ; il s’habille pour la représentation. Des pots de fard sont rangés devant lui ; à droite, à gauche se hérissent des perruques rousses, blanches ou noires ; des houppettes bouffent, enfarinées de poudre, sur des boîtes ébréchées ; des crayons errent çà et là, mêlés à des ustensiles bizarres, à des peignes et à des brosses.

Le voilà devant sa glace et ce phtisique, qui sera peut-être mort dans un mois, cynique, maquille ses traits malades. Au milieu des hoquets de la toux, des jurements et des calembours, il creuse dans sa figure déjà creusée par la souffrance des grimaces rouges, il plaque des rires stupides et enluminés au coin de ses lèvres livides ; il avive de vermillon ses pommettes qui pointent, comme des clous, sous la peau, puis la bouche grand-ouverte, l’œil arrondi, les jambes écartées et les poings sur la hanche, il se regarde, ravi, chantonne un air, se félicite de l’effet qu’il va produire, et conduit sa maladie au carnaval, comme une fille qu’on insulte. La pitié qui vous avait serré le cœur, en le voyant passer dans la rue, devient du mépris. Et cette pâle et douloureuse vision de maladie, qui s’en va lentement, se courbant vers la mort, prend un aspect hideux et repoussant de cauchemar.

Avez-vous vu passer parfois un comédien vieillard ?

Il vacille sur ses jambes et s’appuie lourdement sur sa canne. Il est propre et soigné. Ses cheveux sont tout blancs et dans ses yeux, dont les paupières tremblotent, il semble qu’on voie de la lumière, cette lumière des bons vieux dont parle Victor Hugo. On est prêt à se découvrir devant ce long cortège d’années qui défilent. Pauvre vieux !

Le soir il est sur la scène, grotesque, effrayant. Sa couronne de cheveux blanchis se hérisse en toupet. Dans ses yeux brille une lumière falote, grimace un clignement de débauché impuissant, et ses jambes qui peuvent à peine le porter se secouent et vaguement ébauchent un pas de cancan.

Le comédien a déshonoré ces deux choses respectables et saintes : la maladie et la vieillesse.

Il ne peut même pas souffrir, le comédien. Il est à la piste d’une douleur, pour la noter ou la reproduire sur scène. Ce sera son effet, au deux ou au trois !

Il a perdu sa femme ou son enfant. Le cadavre est là, dans la chambre, raide sur le lit paré funèbrement. Une grande douleur lui est venue, mais il a passé devant la glace. Il se regarde. Ah ! comme ses traits sont décomposés, comme ses larmes ont tracé là, sous les yeux, un sillon rouge ; comme la lèvre s’est plissée, curieusement ! Et il note tout ; et il recommence à plisser ses lèvres, à décomposer ses traits, à voiler ses yeux, à gonfler ses paupières. Oui, c’est bien cela ; l’effet est trouvé. Comme il sera applaudi demain !

Le comédien a déshonoré la souffrance.

Voilà ce qu’il appelle son art, ce métier horrible et honteux pour lequel nous n’avons pas, nous, public, assez de battements de mains, assez de fleurs, assez de couronnes ; ce métier pour lequel toute la vie d’une grande ville se met en branle, en l’honneur duquel il faut dresser des statues, des palais et des panthéons.

Et plus l’art s’abaisse et descend, plus le comédien monte. Quand, au grand soleil de la Grèce, à la pleine clarté du jour, le peuple applaudissait, emporté dans le génie de Sophocle, le comédien n’était rien, il disparaissait sous le souffle superbe de l’œuvre. Aujourd’hui, le comédien est tout. C’est lui qui porte l’œuvre chétive. Aux époques de décadence, il ne se contente pas d’être le roi sur la scène, il veut aussi être roi dans la vie. Et comme nous avons tout détruit, comme nous avons renversé toutes nos croyances et brisé tous nos drapeaux, nous le hissons, le comédien, au sommet de la hiérarchie, comme le drapeau de nos décompositions.

Octave Mirbeau, Le Figaro, 26 octobre 1882