Le Combat naval de Lissa et la Marine cuirassée

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LISSA


— 20 juillet


Dès que le nouveau royaume d’Italie, constitué par le traité de Villafranca, eut commencé à s’asseoir, à se rendre compte de ses aspirations, il sentit le besoin de s’appuyer sur une force navale capable de protéger ses côtes de la Méditerranée et de menacer l’Autriche. Être reine de l’Adriatique fut le premier rêve de l’Italie. Que lui fallait-il pour cela ? Une escadre. Les matelots ne lui manquaient pas ; sur son vaste littoral, elle en peut lever par milliers ; les marins de la rivière de Gênes ont même une certaine réputation d’habileté et de valeur parmi les populations maritimes du midi. Ses arsenaux, il est vrai, ne lui offraient pas des instrumens d’action dès longtemps accumulés ; mais cela même était une chance favorable, car, dans la transformation que subit en ce moment la puissance navale, l’ancien matériel de guerre est plutôt une entrave qu’une ressource ; on pourrait presque dire ici : heureuses les nations qui ne sont pas enchaînées aux vieux engins des batailles ! Navires, machines, canons, projectiles, tactique navale, tout aujourd’hui est nouveau. Il lui suffisait d’avoir de l’argent. La naïve confiance des petits capitalistes français qui, dans leur ignorance profonde des affaires publiques, s’imaginent qu’il est au pouvoir de leur gouvernement de garantir la solvabilité de l’Italie, lui en fournit. On évalue à 300 millions de francs les sommes d’emprunt que le jeune royaume a consacrées en cinq ans à se constituer une marine de guerre. Les ateliers de construction et les fonderies de l’Angleterre, des États-Unis, de la France, furent mis à contribution, et quand la Prusse partit pour cette marche foudroyante qui a jeté l’Autriche et l’Allemagne sanglantes et désarmées à ses pieds, l’Italie put réunir à Tarente, à Brindisi, à Ancône, en un mot dans l’Adriatique, une flotte telle que les grandes puissances maritimes seules sont en état d’en présenter à cette heure. En voici la composition :

FLOTTE ITALIENNE


Noms des Bâtimens Rang Force de la machine Canons Equipage Tonnage
1° Bâtimens entièrement cuirassés (en bois) [1]
Re-d’Italia Frégate de 1er rang. 800 36 600 5.700
Re-di-Portogallo « 800 36 550 5.700
1° Bâtimens entièrement cuirassés (en fer) [2]
Formidabile Corvette de 1er rang. 480 20 356 2.700
Terribile « 480 20 356 2.700
Bâtimens en partie cuirassés (en bois).
Principe-di-Carignano. Frégate de 2e rang. 600 22 440 4.086
Bâtimens en partie cuirassés (en fer).
Ancona « 700 26 484 4.250
Castelfidardo « 700 26 484 4.250
Maria-Pia. « 700 26 484 4.250
San-Martino « 700 26 484 4.250
Palestro. Canonnière de 1er rang 300 4 250 2.000
Varese « 300 4 250 2.000
Bâtimens à tourelle (monitors).
Affondatore Bélier 700 2 290 4.070
Bâtimens non cuirassés
Carlo-Alberto Frégate de 1er rang. 400 50 580 3.200
Duque-di-Genova « 600 50 580 3.515
Gaëta « 450 54 580 3.980
Garibaldi « 450 54 580 3.680
Maria-Adelaïda « 600 32 550 3.450
Principe-Umberto « 600 50 580 3.500
Vittorio-Emmanuele « 500 50 580 3.400
San-Giovani Corvette de 1er rang. 220 20 345 1.780
Guiscurdo Corvette à roues. « « « «
Piemonte « « « « «
Cristoforo-Colombo Aviso. « « « «
Ettore-Fieramosca « « « « «
Exploratore « 350 2 108 1.000
Flavio-Gioza « « « « «
Gottemolo « « « « «
Governolo « 350 2 108 1.000
Stella-d’Italia « 350 2 108 1.000
Independenza Transport-vivres. « « « «
Washington Hôpital. « « « «
4 canonnières 2e rang. « « « «
Une seule chose faisait défaut, mais bien importante, qui ne s’achète pas, qui ne s’improvise pas, nous ne l’avons que trop bien appris pendant les guerres de la révolution et du premier empire, que les nations n’acquièrent qu’au prix de grands sacrifices et de soins : un corps suffisamment nombreux d’officiers, trempés à la vie de mer, exercés et pénétrés de ce sentiment intime de la discipline, de la solidarité et de l’honneur, qui fait l’âme des armées navales. Le gouvernement italien, s’il prévoyait une guerre prochaine, ne devait rien épargner pour hâter la préparation de cet élément indispensable de la puissance maritime, élément sans lequel les autres perdent presque toute leur valeur. A cette force en apparence formidable, que pouvait opposer la pauvre Autriche, sans argent, sans crédit, n’ayant pour matelots que des Vénitiens et des Dalmates qu’on disait désaffectionnés et prêts à trahir ? Cependant l’archiduc Maximilien, qui était à la tête des affaires de la marine, ne désespéra pas. Il se dit que, puisque le directoire de la république française, à la fin du siècle, dernier, avait su « avec ses guenilles faire trembler l’Europe, » l’Autriche pouvait bien, en tirant parti de toutes ses ressources, vendre chèrement la victoire à ces Italiens si fiers de leur puissance improvisée avec l’argent et l’industrie de l’étranger. L’arsenal maritime de Pola est sa création. L’élan qu’il donna au département pendant les années qu’il en fut chargé permit au gouvernement autrichien, avec ses seules ressources (car les Autrichiens se vantent que leur matériel entier, navires, machines, cuirasses, canons, tout est de fabrique autrichienne), avec ses ouvriers, ses matelots de Dalmatie, avec ses fers de Styrie et les bois tirés de son sol, avec sa vieille artillerie, ses vieux navires qu’il coupa, répara et barda de fer sur le modèle d’une cuirasse française de 0m12 appliqué à la Salamander, et quelques bâtimens qu’il construisit dans ses ports, lui permit, disons-nous, de hérisser ses côtes de canons aux formes anciennes sans doute, mais desservis par des artilleurs bien exercés, enfin de réunir dans la rade de Pola, au moment où la guerre éclata, une escadre dont nous donnons ici la composition en parallèle avec celle de l’Italie :
FLOTTE AUTRICHIENNE


Noms des Bâtimens Rang Force de la machine Canons Equipage Tonnage
1° Bâtimens cuirassés [3]
Archiduc-Ferdinand-Max Frégate de 1er rang. 800 16 512 4.500
Hapsburg « 800 16 492 4.500
Don-Juan-d’Autriche Frégate de 2e rang 650 32 400 3.800
Dragon « 600 26 350 3.400
Empereur-Max « 650 28 380 3.800
Prince-Eugène « 650 32 400 3.800
Salamander « 600 26 350 3.400
Bâtimens non cuirassés (à hélice)
Kaiser (Empereur) Vaisseau de ligne 2e r. 800 92 980 3.700
Adria Frégate 350 31 390 2.000
Danube « 350 31 390 2.000
Novara « 450 54 560 2.800
Radetzky. « 350 31 390 2.000
Schwarzenberg « 450 48 520 2.700
Archiduc-Frédéric Corvette 230 22 250 1.500
Dalmat Canonnière 250 4 132 850
Ham « 250 4 132 850
Reka « 250 4 132 850
Dechund « 250 4 132 850
Streitter « 250 4 132 850
Vetebich « 250 4 132 850
Wall « 250 4 132 850
Bateaux à vapeur auxiliaires
Korka « 90 4 120 700
Narenta « 90 4 120 700
Bateaux à roues
Andreas-Hofer « 250 4 120 600
Elizabeth « 350 6 200 1.400
Grief (yacht impérial) « 350 « 158 1.000
Stadum (bateau du Lloyd) « 350 sans canon « «

On voit tout d’abord combien la flotte italienne était supérieure à celle de l’Autriche en nombre et en grandeur de bâtimens ; mais si l’on pénètre dans les détails, la différence est bien plus frappante encore. Tandis que les Autrichiens, même abstraction faite de l’infériorité du nombre de leurs bouches à feu, n’avaient que des canons d’ancien modèle, dont le plus gros, du calibre de 48 à âme lisse, projette seulement des boulets pleins du poids de 30 kilogrammes, qu’un petit nombre d’obusiers de 60 et quelques canons rayés de 24 lançant des projectiles allongés du poids de 27 kilogrammes, tandis que les Autrichiens étaient absolument impuissans contre les cuirasses des bâtimens italiens, ceux-ci comptaient dans leur armement tout ce que l’art moderne avait inventé jusqu’alors de plus destructeur. Le Re-d’Italia et le Re-di-Portogallo portaient chacun deux canons Armstrong de 300,10 obusiers de 80 et 24 canons de 30 frettés [4] et rayés, avec des projectiles d’acier de 45 kilogrammes. La Formidabile et la Terribile, outre leurs canons de 30 frettés et rayés, étaient armées de 4 obusiers de 80 frettés, lançant des cylindres de 60 kilogrammes, et ainsi des autres bâtimens. Quant au monitor à éperon l’Affondatore, l’armement de sa tourelle consistait en deux canons Armstrong de 300 livres, et telles étaient les préventions en faveur de ce bâtiment, qu’au moment où il quitta les côtes de la Manche on le croyait à lui seul capable de couler bas toute l’escadre autrichienne. La même inégalité se montre encore dans la construction. Les navires autrichiens grossièrement bâtis, grossièrement cuirassés, n’avaient que des plaques dont les plus fortes ne dépassaient pas douze centimètres d’épaisseur ; pas d’éperon, car on ne s’avisera pas de donner ce nom à leur taille-mer, formé par la réunion des plaques de côté qui se rejoignaient en biseau à l’avant. L’Affondatore, de construction anglaise, avait un éperon de 9 mètres de saillie. Le Re-d’Italia et le Re-di-Portogallo, bâtimens jumeaux construits en Amérique, portaient des cuirasses de 14 centimètres sur matelas en bois de 0m 60, dont l’avant, quoiqu’il ne fût pas taillé en éperon, était d’une seule pièce, et leur batterie s’élevait à 2m 50 au-dessus de la flottaison. La Formidabile et la Terribile, corvettes sœurs, sorties des ateliers de France, avaient des plaques de 12 centimètres du meilleur métal, sur matelas en bois de 0m36, avec enveloppe intérieure de 0m03, et projetaient à l’avant un éperon de près de 2 mètres de saillie. Douées d’ailleurs d’une grande vitesse (12 nœuds à l’heure), larges, courtes et évoluant rapidement, elles étaient réellement de formidables instrumens de combat. Tout ce qu’on eût pu leur reprocher, c’était de n’avoir pas assez de hauteur de batterie. Hâtons-nous cependant de signaler des défauts qui diminuaient un peu cette toute-puissance : le Re-d’Italia et le Re-di-Porlogallo laissaient à découvert, exposé aux boulets de l’ennemi, leur gouvernail sur 2 mètres de sa longueur, circonstance funeste qui n’a peut-être pas été étrangère à la perte du premier, et sept autres bâtimens n’étaient qu’en partie cuirassés, c’est-à-dire que l’avant et l’arrière étaient livrés aux moyens incendiaires de l’ennemi ; le Palestro semble avoir été la victime de cette disposition fatale.

Pour un observateur inattentif, le résultat de la rencontre de deux forces si inégales ne pouvait être un instant douteux ; les Italiens devaient écraser leur ennemi. Aussi d’un bout à l’autre de l’Italie les politiques de café annonçaient-ils avec enivrement que la jeune marine du nouveau royaume allait inaugurer son apparition dans le monde par des succès éclatans, et dans les provinces autrichiennes on tenait à peu près le même langage. Ne disait-on pas à Venise que l’amiral Persano, comme Tromp autrefois dans la Manche, promenait son escadre dans l’Adriatique avec un balai en tête de ses mâts ? Dans leur ignorance des causes qui décident des batailles, ils comptaient sans les hommes. La différence entre les états-majors et les équipages des deux flottes, ou plutôt, tranchons le mot, car le chef est responsable et doit savoir se faire obéir, la différence de trempe d’âme entre les deux chefs, entre l’amiral italien Persano et l’amiral autrichien Tegethof, suffit seule pour renverser toutes ces prévisions : le premier avait acquis sa réputation à la prise d’Ancône sur les troupes du pape et devait sa notoriété à ce fait, que le général Lamoricière après Castelfidardo l’avait choisi pour lui remettre son épée ; le second, formé à la guerre contre les rudes Danois, y avait recueilli, non point de l’illustration, mais de sévères leçons. Certes l’amiral Tegethof ne se faisait pas illusion sur l’infériorité de sa flotte ; la plupart de ses bâtimens n’étaient guère que rigoureusement en état de tenir la mer, comme on en peut juger par le Don-Juan, dont on avait couvert en bois l’avant, faute de temps pour lui adapter son armure en fer, et par la Novara, qui, à peine échappée à un incendie criminel, rallia l’escadre réparée comme on put. Ses équipages, nouvellement recrutés sur la côte de la Dalmatie, n’étaient ni disciplinés ni façonnés à la guerre, quelques-uns même n’ont été embarqués que trois semaines avant le combat ; mais il avait mesuré et jugé son rival, et parfois un rayon d’espoir lui traversait l’âme. « Tels quels, donnez-moi toujours vos navires, disait-il à son gouvernement, j’en saurai faire emploi. » Il passa les jours et les nuits à exercer ses matelots et ses officiers à la manœuvre des navires et au tir du canon ; dans de continuelles conférences avec ses capitaines, il les pénétra de ses plans de bataille ; il leur enseigna à couvrir les flancs des bâtimens en bois (à l’imitation des Américains) avec leurs câbles-chaînes renforcés de barres de fer : pauvre précaution sans doute, puisqu’à la distance où il se proposait de combattre tous les projectiles devaient enfoncer chaînes et murailles, mais rassurante pour les esprits grossiers qui croyaient y trouver une protection ; il les forma au tir convergent, petit artifice d’escadre au moyen duquel les canons pointés d’avance font feu par bordée sur l’ennemi au signal du commandant, mesure sage, mais que la faiblesse de son artillerie devait rendre presque dérisoire, comme l’expérience l’a prouvé ; puis, et ce fut son idée féconde, il s’efforça de les convaincre que le combat où il les menait était moins une affaire de canon qu’une affaire de choc, que chaque capitaine devait enfoncer son avant dans le flanc du navire ennemi en se réunissant deux et trois contre un (comme l’amiral Farragut en a donné l’exemple au combat de Mobile), manœuvre toute puissante à coup sûr, si l’ennemi, ainsi qu’il arriva, veut bien se laisser faire ; enfin il les embrasa de son enthousiasme et de sa confiance. Voulant rester maître de choisir son moment, il alla mouiller son escadre dans la rade de Fasana, qui prolonge au nord celle de Pola ; là, sous le feu des innombrables batteries de mortiers et de canons qui flanquent le mouillage, et en répandant le bruit vrai ou faux qu’il avait semé les passes de torpilles, engin de défense fort peu connu encore, mais qui tire sa puissance des terreurs imaginaires qu’il inspire, il put, à l’abri de toute tentative de l’ennemi, dédaigneux des quolibets et des traits de la satire, ne se préoccupant pas de ce qui lui manquait, tout entier au contraire aux moyens de tirer tout le parti possible de ce qu’il avait entre les mains, se préparer à une grande action.

Que faisait de son côté l’amiral Persano ? Sa flotte, comme celle de l’Autriche, tardait à se compléter ; mais, au lieu de ne songer qu’à donner aux instrumens qu’il avait déjà toute leur puissance, il ne savait que se lamenter de ce que ses navires et les nouveaux canons qu’on lui avait promis n’arrivaient pas : ses équipages, formés de fraîches recrues, ignoraient la manœuvre des bâtimens et des canons, surtout celle.de l’artillerie nouvelle ; ses officiers n’étaient pas dressés à leur métier. Ainsi Villeneuve, avant Trafalgar, se contentait de hausser les épaules quand il voyait ses ordres inexécutés, comme si le devoir du chef de guerre n’était pas de corriger par son génie, par la force de sa volonté, ce qui lui fait défaut dans les moyens d’action. Au lieu de réunir ses chefs d’escadre, ses capitaines, pour les imprégner de son entente des combats, pour les initier à ses plans, s’il en avait, chose indispensable aujourd’hui où l’initiative des capitaines peut tant pour le succès des batailles, il ne leur communiqua rien. Certes personne en ce moment n’incriminera le courage personnel de l’amiral Persano ni son mépris du danger, mais mille voix s’élèveront contre le commandant en chef qui ne sut pas incorporer le démon de la guerre au flanc de ses navires. Sous la pression de l’opinion publique, il sortit cependant avec son escadre, promena son pavillon dans l’Adriatique et rentra à Ancône, proclamant, non sans quelque vérité, que l’ennemi refusait l’engagement ; mais ce n’était pas une simple démonstration que lé sentiment exalté de l’Italie réclamait de sa flotte : devant les clameurs qui s’élevaient de toutes parts, le ministre de la marine, Depretis, accourut à Ancône. Besoin n’était d’avoir pénétré bien avant dans les secrets d’état, grâce aux révélations des intéressés, pour deviner ce qui se passa entre le ministre et l’amiral Persano. La clameur publique faisait loi : il fallait une revanche à Custozza. Aux objections de l’amiral qu’on ne pouvait compter ni sur les officiers ni sur les équipages à peine dégrossis, le ministre répondait : « Allez donc dire à ce peuple qui, dans sa folle vanité, croit ses marins les premiers du monde, qu’avec les trois cents millions dont nous avons grevé sa dette, nous n’avons su lui préparer qu’une escadre incapable de combattre les Autrichiens ! Il nous lapiderait ! Qui donc a jamais parlé de la marine militaire de l’Autriche autrement qu’avec dérision ? Si l’amiral Tegethof refuse le combat, opérons une descente sur la côte, enlevons Lissa d’un coup de main. Lissa, à cinquante milles au sud-est d’Ancône, par sa position centrale dans l’Adriatique, nous donnera la domination de cette mer. »

Opérer à la hâte et sans dispositions préalables un débarquement contré une position fortifiée, sous la menace d’une escadre prête à fondre sur lui : à cette pensée, l’amiral Persano se sentit comme un dard au cœur ; il lui fallait au moins un corps de débarquement de quelques milliers d’hommes pour s’emparer de l’île et l’occuper ; mais au milieu de l’universel enivrement la raison ne pouvait plus se faire entendre. L’ordre péremptoire d’agir, n’importe comment, était venu du quartier-général de l’armée. Jusqu’au député Boggio qui, tout exalté, accourait le lorgnon dans l’œil pour s’embarquer comme volontaire attaché à l’état-major de l’escadre de conquête ! On eût dit un pastiche de Jean-Bon Saint-André, sur la flotte de la république lors du désastre de prairial, immortalisé dans les fastes populaires par la légende du Vengeur. Le mouvement était irrésistible, l’amiral Persano fut entraîné ; que de grand cœur nous ajouterions : Victime dévoilée du fol enthousiasme de son pays, si nous reconnaissions qu’il a fait tout ce qu’un véritable homme de guerre dans sa situation pouvait pour conjurer le danger et le tourner en triomphe ! Le malheureux ! on mettait en question jusqu’à son courage personnel !

Le 16 juillet 1866, à trois heures de l’après-midi, sans cartes, sans plans, presque sans renseignemens sur les moyens de défense de l’île, n’ayant même pas encore les 1,200 hommes de troupes de débarquement qu’on lui avait promis, il appareilla d’Ancône pour aller s’emparer précipitamment de Lissa. Lissa, la plus grande de ce groupe d’îles que la côte de Dalmatie projette dans l’Adriatique, est une masse montagneuse de 15 kilomètres de longueur sur 9 dans sa plus grande largeur. On y compte 4,300 habitans. Son sol est assez fertile ; la pêche de la sardine lui donne en outre une certaine activité commerciale ; mais c’est surtout comme point militaire qu’elle a de la valeur. En 1811, une flottille franco-italienne de onze bâtimens, sous les ordres du capitaine Dubourdieu, vint la disputer, mais sans succès, à une division anglaise de quatre frégates que commandait le commodore Hoste : on voit encore les tombes des officiers anglais tués dans ce combat de six heures, tombes que les boulets italiens n’ont pas respectées. Ses côtes sont accores, mais on y trouve trois mouillages : Porto-Camisa à l’ouest, Porto-Manego au sud-est et Porto-San-Giorgio il deux milles dans l’ouest de sa pointe nord-est. Ce dernier seul a quelque importance ; là est la ville, autrefois oppidum romain, avec 2,500 habitans, au fond d’une sorte de crique étendue d’un mille au sud-ouest et large d’un demi-mille, mais rétrécie par un îlot jusqu’à n’avoir plus que 800 mètres à l’entrée, qui s’ouvre au nord-nord-est. L’amiral Persano n’emmenait au départ que vingt-sept bâtimens ; le reste de sa flotte ainsi que les troupes de débarquement devaient successivement le rejoindre. Il expédia son chef d’état-major, d’Amico, sur l’aviso le Messagiere pour reconnaître la force de l’île, et fit route au nord vers Lossino jusque assez avant dans la nuit, afin de donner le change à l’ennemi. Le Messagiere, sous pavillon anglais, remplit sa mission, et le 17, au coucher du soleil, rallia la flotte au point de rendez-vous, annonçant que San-Giorgio, Porto-Camisa et Porto-Manego étaient fortifiés et défendus par une garnison de 2,000 à 2,500 hommes. Le chef d’état-major était d’avis qu’on avait assez de forces pour tenter l’entreprise ; le vice-amiral Albini, qui vint le soir trouver le commandant en chef, s’efforça de l’en dissuader, soutenant que « Lissa était le Gibraltar de l’Adriatique. » L’amiral Persano, dont les ordres étaient pressans, bien qu’il eût objecté que les troupes qu’on mettait à sa disposition ne suffisaient point pour en prendre possession, décida qu’on attaquerait sans retard.

A l’entrée de la baie, sur le côté droit, le fort San-Giorgio et trois vieilles tours à la Martello, construites en 1812 par les Anglais, croisent leurs feux avec ceux d’une batterie barbette située en face sur le côté gauche ; au fond du port, la puissante batterie casematée de la Madona, appuyée d’autres ouvrages moins importans, balaie le mouillage. Porto-Camisa et Porto-Manego n’ont que des batteries placées sur des points élevés. L’ensemble de la défense présentait un front de près de cent canons. L’armée, appelée à l’ordre par un signal, connut bientôt les résolutions de son chef : l’amiral lui-même avec huit frégates cuirassées mènerait l’attaque principale contre les ouvrages fortifiés de San-Giorgio ; — afin de faire diversion et d’occuper sur tous les points la garnison de l’île, le vice-amiral Albini, à la tête de quatre frégates en bois, se rendrait à Porto-Manego pour y effectuer, si faire se pouvait, un débarquement, après avoir éteint le feu de la batterie San-Vito qui le défend, pendant que. le contre-amiral Vacca, qui commandait une division de trois frégates cuirassées, irait jeter des obus sur les batteries de Porto-Camisa, et rechercherait si cette partie de l’île n’offrait pas quelque plage convenable pour y prendre terre. En même temps le commandant Sandri avec quatre canonnières se porterait sur Lésina, pour y détruire le poste télégraphique qui fait communiquer Lissa avec Pola. Deux avisos placés en éclaireurs sur les routes par où pouvait venir l’escadre ennemie, l’un au nord-ouest, l’Exploratore, l’autre au sud-ouest, la Stella-d’Italia, devaient signaler l’approche de tout bâtiment suspect ; enfin un transport de vivres et le navire-hôpital, à l’abri de l’îlot Buso dans l’ouest-sud-ouest de Lissa, étaient disposés de manière à répondre à tout appel. Le mouvement devait commencer le lendemain, 18 juillet, au point du jour, et en effet ce jour-là, lorsqu’à onze heures du matin la frégate Garibaldi rallia la flotte, tous les bâtimens se trouvaient aux postes assignés, l’île était investie tout entière, et le contre-amiral Vacca ouvrait le feu contre Porto-Camisa. Presque en même temps l’amiral Persano, qui avait partagé en deux divisions son escadre cuirassée, attaquait sous vapeur, par le nord et par le sud à la fois, les fortifications de l’entrée de San-Giorgio. Sur ce dernier point, tout semblait aller pour le mieux ; les parapets et les pans de murailles en moellons volaient par éclats au choc des boulets creux des navires ; à une heure, l’explosion d’une poudrière faisait sauter en l’air la batterie à gauche de rentrée ; puis une seconde éclatait dans le fort à droite, allumant çà et là des incendies ; enfin à trois heures et demie le drapeau du fort Sari-Giorgio était abattu, les canons, démontés ou privés de leurs défenseurs, se taisaient à l’exception de deux bouches à feu de la tour du télégraphe, qui, trop élevées pour être atteintes par les boulets des navires, continuaient à tirer sans relâche.

L’ennemi cependant ne se décourageait pas ; dès que la canonnade des Italiens semblait se ralentir, il relevait ses canons et rouvrait son feu. On aura une idée, nous ne voulons pas dire de la précipitation, mais de la chaleur de l’action du côté de la flotte, par ce fait que le Re-d’Italia seul a tiré treize cents coups, et qu’à un moment où il s’était approché jusqu’à 400 mètres du fort, il lança en quelques minutés cent sept projectiles Armstrong et autres. « C’était un bruit infernal, écrit le lendemain le député Boggio, des impressions duquel nous ne voulons pas garantir l’exactitude. Votre humble correspondant (c’est au ministre de la marine Dépretis, son ami, qu’il s’adresse) est resté exposé sur la poupe de la frégate amirale de onze heures à six heures et demie à une tempête de grenades (sic). » Puis, du même trait de plume, il délivre un certificat de bonne conduite et de vaillance à l’amiral Persano. « Persano, dit-il, est injustement accusé. Il mérite la confiance entière du gouvernement et de la nation. La lourde responsabilité qui pesait sur ses épaules peut l’avoir rendu défiant outre mesure ; mais vous, qui savez en quel état était la flotte il y a huit jours, vous lui rendrez justice. Vous verrez comme il sait se battre. Maintenant que le moment de l’action est venu, quelle différence entre lui et les autres ! » Les batteries du fond du port continuaient un feu très vif : la Formidabile reçut l’ordre d’aller s’embosser à l’entrée du mouillage intérieur, et les deux frégates la Maria-Pia et le San-Martino d’y pénétrer pour la soutenir ; mais à cet instant, un peu après trois heures, l’avis arriva au commandant en chef que le contre-amiral Vacca, voyant ses efforts impuissans contre les batteries de Porto-Camisa, trop haut placées et hors de ses atteintes, avait spontanément quitté le poste qui lui était assigné et rallié à Porto-Manego le pavillon du vice-amiral Albini. On lui expédiait déjà l’ordre de laisser au moins une de ses frégates à Porto-Camisa pour occuper les défenseurs, quand on le vit arriver avec sa division à l’entrée du port San-Giorgio, où il se mit à canonner la tour du télégraphe et les batteries du fond de la baie. Peu après, vers cinq heures, on sut à l’état-major que le vice-amiral Albini n’avait fait aucune tentative sur Porto-Manego, et l’ordre lui fut envoyé de rallier l’amiral, le débarquement devant s’effectuer à Porto-Carober, tout près et dans l’ouest de la presqu’île sur laquelle s’élève le fort San-Giorgio. Ces diverses circonstances ayant un peu modifié les dispositions premières, on hissa vers six heures le signal de former la ligne de front, où vint prendre son poste le contre-amiral Vacca, qui jusque-là avait prolongé le feu. Bientôt aussi parut la division du vice-amiral Albini, pure de toute souillure de poudre.

Il faut bien entrer dans tous ces détails si l’on veut comprendre ce qu’était la flotte italienne.

Donnerons-nous le nom de conseil de guerre à une réunion d’officiers qui eut lieu le soir à bord du Re-d’Italia et dans laquelle, sous les yeux du député Boggio, ce même amiral Persano, qui avait déclaré ne pouvoir rien sur Lissa sans une force militaire imposante, exprimait maintenant l’intention de reprendre l’attaque pendant la nuit, ou au plus tard le lendemain des le point du jour ? Les capitaines Morale et Taffini faisaient simplement observer que, si l’on prenait dans les équipages seulement douze cents hommes de débarquement, on ne pourrait plus manœuvrer les canons. Du reste le retour du commandant Sandri vint couper court à toutes ces velléités de combat : les fils télégraphiques de Lissa étaient coupés ; mais il avait appris qu’une dépêche de l’amiral Tegethof, parvenue quelques instans auparavant au commandant de l’île, contenait ces mots : « tenez ferme jusqu’à ce que l’escadre puisse vous arriver. » Sous cette menace, l’opération fut différée. Ici, on se demande si l’amiral Persano ne se croyait pas obligé de jouer son rôle devant l’attaché législatif, comme autrefois les généraux de la république devant les commissaires de la convention, comme de nos jours dans les gouvernemens autocratiques devant certains agens secrets, mais non moins accrédités et dangereux.

Le lendemain, 19 juillet, le monitor l’Affondatore, deux frégates à hélice et une corvette à roues rallièrent, venant de Brindisi et d’Ancône avec des troupes ; ce qui faisait monter à 2,200 hommes le corps de débarquement. L’amiral, troublé peut-être dans son jugement par l’exaltation du député Boggio, qui ne songeait qu’à a faire flotter au plus vite la glorieuse bannière de l’Italie sur les ruines des forts autrichiens, » se flatta qu’en précipitant l’opération sur Lissa il diminuerait les chances d’être surpris par la flotte ennemie ; il ordonna donc sur-le-champ à l’escadre non cuirassée, renforcée des petites canonnières, de se préparer au débarquement dans Porto-Carober, sous la direction du vice-amiral Albini, — à la Terribile et à la Varese d’aller occuper la garnison de Porto-Camisa, — à la Formidabile de pénétrer dans le port pour en écraser les batteries, — au contre-amiral Vacca de soutenir avec ses trois frégates l’attaque de la Formidabile, — aux autres cuirassés de se ranger sous le commandant en chef pour empêcher les ouvrages de San-Giorgio de troubler le débarquement dans le cas où l’ennemi y aurait relevé quelques canons.

Il était trois heures et demie quand la nouvelle attaque commença.

La Formidabile, qu’appuyait l’Affondatore, prit position à moins de 300 mètres de la puissante batterie de la Madona, qui l’accueillit par un feu bien nourri et bien dirigé, en même temps que d’autres petits ouvrages battaient son flanc. Le contre-amiral Vacca pénétra bien un instant dans le port ; mais, n’y pouvant pas manœuvrer, il en sortit sans même s’être attaqué à la Madona, que masquait entièrement la Formidabile. Cette forte, quoique peu gracieuse corvette, après être restée pendant une heure seule devant la batterie qu’elle ne sut pas réduire, se retira ayant cinquante-cinq hommes hors de combat, son gréement haché, ses embarcations brisées, ses bastingages en partie démolis, sa cheminée criblée d’éclats d’obus, sa mâture avariée, six mantelets de sabord emportés, son pont labouré par les obus et les boulets ; mais sa cuirasse, malgré le choc de quatre-vingt-dix boulets, était demeurée invulnérable, et, circonstance à noter, pas un obus n’avait pénétré dans la batterie ; un seul, qui fît explosion sur l’arête extérieure d’un sabord, tua deux canonniers, en blessa dix et remplit cette partie de la batterie d’une fumée si épaisse que pendant quelques minutes la manœuvre des canons y devint impossible.

Ainsi de ce côté l’attaque était manquée, et l’on ne peut pas taxer de forfanterie les Autrichiens, quand ils se vantent aujourd’hui « d’avoir fait reculer les bâtimens cuirassés italiens, incapables de résister au feu des forts qui commandent le port. »

Quant au débarquement, opération toujours très délicate, même dans des circonstances favorables et avec des équipages bien préparés, le vent et la mer, le temps menaçant et la nuit qui s’approchait vinrent à point pour fournir une raison de le suspendre. La brise, qui toute la journée avait souillé du sud-est, c’est-à-dire de terre et sans vagues brisant à la plage, fraîchit fortement au coucher du soleil, et, au rapport du vice-amiral Albini, amena de la côte une mer démontée (marella che rampera della costa) qui rendit l’accostage difficile. En vérité, quand on pense à la confusion qui régnait au milieu de ces navires mal préparés, mal dirigés, au milieu de ces matelots et soldats inexercés, qui, ne sachant ni ce qu’ils avaient à faire ni à qui ils devaient obéir, s’agitaient, se démenaient avec cette profusion de cris et de gestes fiévreux particulière aux races méridionales de l’Europe, outre que l’ennemi embusqué à la plage avait déjà fait reculer l’avant-garde et menaçait d’ajouter une certaine gêne à la descente, ne doit-on pas féliciter l’Italie que l’amiral Persano n’ait pas réussi à jeter précipitamment à terre une partie de ses forces, comme il s’y était exposé ? Le débarquement fut ajourné au lendemain ; une moitié des compagnies, mises à cinq heures sur les canonnières, en fut rappelée à sept heures, l’autre moitié dut y passer la nuit, et l’escadre cuirassée eut l’ordre de se maintenir sous vapeur en ligne de file à l’ouvert de la rade jusqu’à l’arrivée du jour.

Le 20 juillet 1866, date désormais néfaste dans les annales de l’Italie, le crépuscule du matin amena devant Lissa le bateau à vapeur le Piemonte chargé d’un bataillon entier d’infanterie de marine. A la vue de ce renfort inattendu, ni le temps qui devint orageux, ni la réflexion sur le péril à chaque instant plus imminent d’une attaque foudroyante de l’escadre ennemie contre sa flotte éparpillée et en désordre, rien ne put changer la résolution de l’amiral Persano ; il s’aveugla lui-même sur le danger. « La dépêche télégraphique de l’amiral Tegethof ne fut plus à ses yeux qu’une ruse de guerre pour le détourner de l’attaque de Lissa ; d’ailleurs ses vedettes n’étaient-elles pas là pour l’avertir à temps ? et puis dans la flotte plusieurs bâtimens n’avaient plus que pour deux jours de charbon, on n’avait pas songé à lui en assurer un approvisionnement sur des transports. Il fallait ou agir soudain ou retourner à Ancône prendre du combustible et des munitions de guerre » dont les cuirassés avaient fait une énorme consommation dans les journées précédentes. L’ordre fut donné à la Terribile et à la Varese de recommencer à canonner Porto-Camisa, au vice-amiral Albini d’opérer le débarquement, à l’escadre cuirassée de reprendre l’attaque des batteries intérieures du port. Il était huit heures du matin ; ces ordres étaient à peine lancés, que tout à coup l’Exploratore, émergeant d’une bourrasque de nord-ouest, parut avec le signal de bâtimens suspects.

L’heure critique était donc enfin venue pour l’amiral Persano, et en quel état elle le surprenait ! Son escadre non cuirassée était au milieu des embarras d’un débarquement en commencement d’exécution, c’est-à-dire avec ses chaloupes, canots et chalands à la mer, une partie de ses équipages et les troupes hors du bord, encombrant les canonnières, et tout le désordre intérieur que peut amener un pareil mouvement sur des bâtimens nouvellement armés. Et qu’eût-ce donc été, si l’opération de la descente avait été entamée la veille à l’entrée de la nuit ? de ses corvettes à éperon, les deux plus utiles de ses cuirassés pour le combat qui se préparait, l’une, la Formidabile, se trouvait occupée à transporter ses blessés sur le navire-hôpital, et d’ailleurs, par les avaries qu’elle avait reçues quinze heures auparavant, elle était difficilement en état de prendre part à l’action ; l’autre, la Terribile, hors de vue, engagée dans une simple diversion à plusieurs lieues de son pavillon, ne pouvait arriver que tard au combat. L’amiral ne paraît pas s’être rendu compte un instant de la valeur de ces deux bâtimens ; la puissance du choc ou coup de bélier échappait à son esprit. Le Re-di-Portogallo et le Castelfidardo signalaient des avaries dans leurs appareils à vapeur ; les- autres, avec leurs machines stoppées dans la rade, attendaient des ordres. Résumons tout cela : l’amiral arrivait à la bataille avec des équipages fatigués, 16 hommes tués et 95 blessés, plusieurs de ses cuirassés endommagés, la Formidabile hors de combat, son escadre en bois ainsi que ses canonnières mal préparées pour contribuer à l’action, et le reste de ses cuirassés épars sur une longueur de plus de 20 kilomètres ; une grande émotion et du trouble partout.

Que fait alors le commandant en chef ? A huit heures et un quart, il expédie l’ordre à la Terribile et à la Varese de venir le rejoindre ; il signale au vice-amiral Albini de rembarquer ses troupes, au contre-amiral Vacca, un peu écarté dans l’est avec la division d’avant-garde, de rallier pour marcher à l’ennemi. Pour comprendre les manœuvres qui vont suivre, il ne faut pas perdre de vue l’intérêt en jeu : l’escadre autrichienne accourait au secours de Lissa ; le but de la flotte italienne devait être de l’en empêcher en lui barrant le passage. Vers neuf heures donc, lorsque le contre-amiral Vacca a terminé à peu près son mouvement, que le Re-di-Portogallo et le Castelfidardo ont rallié d’eux-mêmes, l’amiral Persano, jugeant d’après la position de l’Exploratore que les Autrichiens venaient du nord-ouest, signale à son escadre cuirassée de former la ligne de front le cap au sud-ouest, qu’il rectifie le cap à l’ouest dès que dans une éclaircie il s’aperçoit, aux panaches de fumée qui flottent à l’horizon, qu’il relève l’ennemi plus au nord. Cet ordre de front [5] n’était point son ordre de combat, ainsi qu’on pourrait se l’imaginer avec l’idée de présenter l’avant, c’est-à-dire le côté fort à l’ennemi ; c’était simplement une situation préparatoire, car bientôt, voyant les Autrichiens approcher rapidement, il hisse le signal de former ce qu’il appelle la ligne de bataille (qui n’était autre que la ligne de file) sur les bâtimens d’avant-garde, comme dans l’ancienne tactique des flottes à voiles, c’est-à-dire qu’il fait tête de colonne à droite, le cap à peu près au nord-nord-est, présentant ainsi son flanc, sa partie la plus faible, à l’escadre autrichienne, qui fond sur lui massée et à toute vitesse, le cap au sud-est. « Alors, dit-il, songeant (fut-ce donc pour la première fois ?), en présence des nouveaux moyens d’action de la guerre maritime, à la convenance de se trouver hors de la ligne sur un bâtiment cuirassé de grande vitesse, tant pour se lancer dans la mêlée que pour porter avec sollicitude les ordres nécessaires aux divers points de l’escadre et la faire manœuvrer au besoin, » il se rendit avec son chef d’état-major, un aide-de-camp (son fils) et un officier de signaux à bord de l’Affondatore. Certes nul homme de mer ne le blâmera de cette idée, qui aux mains d’un officier vigoureux pouvait être puissante ; seulement il aurait bien dû la faire connaître d’avance à ses capitaines trop peu exercés encore pour les exposer à une surprise, surtout il devait choisir et garder avec soin pour cet acte décisif la Formidabile ou la Terribile, qui y répondaient complètement, tandis qu’il s’en va à l’improviste arborer son pavillon sur un monitor mal disposé pour les signaux, d’une longueur démesurée, qui plongeait dans l’eau outre mesure, qui obéissait mal à sa barre et évoluait difficilement. Le député Boggio, fatalement inspiré, préféra se tenir sur le Re-d’Italia.

D’après les dispositions générales arrêtées d’avance, l’amiral Persano s’était figuré que l’escadre en bois, après avoir repris à bord les troupes, laissant aux canonnières le soin de recueillir le matériel de débarquement, viendrait, en exécution du signal de bataille, se former en seconde ligne à sa droite ; mais le vice-amiral Albini avait d’autres idées : dans son opinion, « les bâtimens en bois ne devaient pas se frotter aux cuirassés. » Aussi resta-t-il prudemment avec ses huit frégates, occupé tout entier au sauvetage du petit matériel de descente, qu’il n’opéra pas cependant sans laisser quelques dépouilles à l’ennemi, entre autres un superbe chaland en fer qui figure aujourd’hui comme un trophée dans le port de Pola. Quant à la Formidabile, elle demanda par signal à faire route pour Ancône, et, sur le simple aperçu du commandant en chef, partit sans attendre de nouveaux ordres.

Mais comment l’escadre autrichienne se trouvait-elle donc là si à propos ? Nous l’avons dit : l’amiral Tegethof, qui sentait l’infériorité de ses forces, s’était établi dans la rade de Fasana, afin d’être prêt à troubler toute opération de guerre sérieuse que la flotte italienne, de concert avec l’armée, aurait pu tenter dans le nord de l’Adriatique, vers Venise ou Trieste. Au premier avis qu’il reçut des coups de canon de Lissa, il pensa d’abord qu’il ne s’agissait que d’une diversion pour l’arracher à sa base d’opérations. Les dépêches répétées qui lui arrivèrent le convainquirent bientôt que l’amiral Persano voulait réellement s’emparer de Lissa ; alors, dût-il y perdre quelques navires (car en face des engins de guerre si puissans de l’Italie il ne se croyait guère que voué à périr honorablement), il résolut d’aller secourir Lissa et d’en disputer chèrement à l’ennemi la possession. Le 19 juillet, un peu après midi, il appareilla et rangea son escadre en ordre de file par pelotons de division, les sept cuirassés formant le premier peloton avec le Max (frégate amirale) en tête, les gros bâtimens en bois menés par le vaisseau le Kaiser formant le second peloton, la flottille des petits navires formant le troisième peloton, — chaque peloton disposé en arc ou chevron brisé de manière à faire coin sur l’ennemi, et chaque division ayant son répétiteur de signaux dans l’intervalle des pelotons. Son ordre de marche devait être aussi son ordre de bataille ; il signala la route au sud-est, droit sur Lissa. Le 20 juillet, à six heures quarante minutes du matin, pendant le déjeuner des équipages, ses vigies lui annoncèrent l’ennemi en vue à l’avant. Il garda la nouvelle secrète pour ne pas troubler le repas de ses hommes, et bientôt d’ailleurs une rafale du sud-ouest accompagnée de pluie en déroba la vue. La mer, d’abord fort houleuse, se calma à mesure qu’on approchait de terre, puis tomba tout à fait dans une saute de vent au nord-ouest. Vers neuf heures et demie, le ciel, qui s’éclaircit, laissa voir à tous les yeux la flotte italienne en dehors de Lissa, formant deux groupes d’abord un peu en désordre ; mais bientôt la puissante escadre des cuirassés de l’ennemi se détacha en ligne droite, le cap au nord-nord-est, coupant sa route. On approchait si vite que l’amiral n’eut que le temps de signaler aux pelotons de se tenir à distance de deux encablures (près d’un kilomètre), aux bâtimens de se serrer, à tous de se lancer à toute vapeur, et de donner à sa division cuirassée cet ordre qui révélait toute son âme, qui fit son succès et restera comme le mot de guerre des bâtimens cuirassés : « courez sur l’ennemi et coulez-le. »

Ainsi d’une part l’escadre italienne de neuf cuirassés (car la Varese, quoiqu’à toute vapeur, n’avait pas encore rallié, et la Terribile restait à la traîne), en ordre mince, sur un seul bâtiment d’épaisseur, allongée en ligne de 5 kilomètres et présentant le flanc à l’ennemi, de l’autre l’escadre autrichienne en masse compacté, serrée sur une largeur de 1,200 mètres, fondant sur l’ennemi à toute vitesse avec l’avantage du vent et de la mer pour y faire trouée, telle s’ouvrit la bataille. Les cloches de tous les navires venaient de piquer dix heures.

Était-ce bien sous cette forme que l’amiral Persano l’avait rêvée ? Contre ce coin de fer qui se précipitait pour le briser, il donna l’ordre, sans doute par une vague réminiscence des temps classiques des d’Orvillers et des d’Estaing, d’ouvrir, dès qu’on serait à portée, « des bordées d’enfilade. » Le contre-amiral Vacca, avec sa division de tète, commença le feu (à 200 mètres, dit-on), feu impuissant (peut-être un reste de la houle du matin troubla-t-il les canonniers) dont tous les boulets, mal pointés, ou se perdirent dans la mer ou sifflèrent à travers les mâts. Les Autrichiens eurent le tort d’y répondre en inclinant un peu leur route, sans produire plus d’effet à cause de la faiblesse de leurs canons, puis, reprenant leur course furieuse au milieu de la fumée, ils coupèrent la ligne ennemie entre le troisième et le quatrième cuirassé à partir de la tête. Telle est cependant la vanité des combinaisons humaines ! ce premier élan de l’amiral Tegethof, qui semblait devoir être écrasant, tomba dans le vide ; les bâtimens autrichiens, aveuglés par leur propre fumée, manquèrent le choc et passèrent dans les intervalles des bâtimens italiens sans en heurter un seul, et qu’ils eussent payé cher ce mouvement avorté, si le souffle des batailles eût embrasé l’ennemi I Le contre-amiral Vacca eut cependant là une sorte d’intuition des combats ; sans ordre de son chef, il fit faire à- sa division un à-gauche en file, et menaça ainsi les divisions non cuirassées de l’Autriche. L’amiral Tegethof, qui vit le danger, fit virer de bord ses cuirassés, les ramena en toute hâte au centre de la ligne ennemie et fondit dessus. Les deux derniers groupes de l’escadre italienne ne firent aucun mouvement, se livrant pour ainsi dire d’eux-mêmes au choc. Tout l’effort tomba sur le groupe central, Re-d’Italia, Palestro, San-Martino. Le Re-d’Italia eut quatre cuirassés sur les bras, le Palestro (canonnière de il bouches à feu) deux, plus une frégate en bois, et le San-Martino se trouva un instant entre deux feux. Ce ne fut plus qu’une mêlée confuse où, au milieu de mille détonations du canon et d’un épais nuage, on ne se voyait ni ne s’entendait plus, les Autrichiens tirant par bordées de feux convergens, les Italiens par coups successifs, tous également impuissans, les premiers par la faiblesse de leur armement surtout, les autres par inhabileté. On courait, on s’entrecroisait sans se reconnaître malgré les grandes enseignes arborées à tous les mâts. Une seule marque distinctive dirigeait encore les coups des Autrichiens : l’amiral Persano avait eu la singulière idée de faire peindre en gris bleuâtre la coque de ses bâtimens. L’amiral Tegethof, lancé à toute vitesse, rôdait comme un taureau furieux sur le champ de bataille, cherchant où frapper ; dès qu’il apercevait une muraille grise, il se ruait dessus pour l’enfoncer. Il en heurta deux (on dit même trois) sans les connaître ; mais, ne les ayant pas frappés normalement, il ne fit que les écorcher. Cependant l’admirable mouvement par lequel il avait ramené compactes ses cuirassés sur l’ennemi eut enfin son effet. Tout à coup, dans une éclaircie de fumée au ras de l’eau, il découvre droit sur son avant une masse grise et immobile : c’était le Re-d’Italia qu’un bâtiment autrichien venait de couvrir par l’arrière d’une bordée tout entière. Son gouvernail avait-il été brisé du coup et sa machine avariée, comme le racontent les Italiens, de telle sorte qu’il ne pouvait plus se diriger ? ou bien, comme le veulent les Autrichiens, le commandant, incertain de sa manœuvre en présence d’un autre navire qui lui barrait le chemin de l’avant et n’ayant pas la présence d’esprit de l’enfoncer ou de prendre la même route que le Max, n’avait-il pas su marcher en arrière à temps ? Toujours est-il qu’à l’aspect de cette muraille inerte l’amiral Tegethof, du haut de sa dunette, qu’il ne quitta pas un instant pendant tout le combat, intimant au mécanicien l’ordre de donner toute sa vapeur et de se tenir prêt à faire brusquement machine en arrière [6], s’élança avec sa masse de 4,500 tonneaux animée d’une vitesse de onze nœuds et demi, et enfonça l’avant de sa frégate dans le flanc gauche de l’ennemi, brisant tout, plaques et matelas de cuirasse, bordages et varangues, sur une surface de soixante-quatre pieds carrés ; puis, renversant le mouvement, il recula. Ses canonniers, bien qu’avertis de faire ferme sur leurs pieds, tombèrent sous la secousse ; mais la machine ne broncha pas. Au choc, le Re-d’Italia s’inclina lentement d’environ 45 degrés sur tribord, et son commandant, qui crut d’abord à une simple attaque à l’abordage, appelait déjà l’équipage sur le pont, quand le navire, revenant sur lui-même au moment où le Max s’en détachait à reculons, plongea son effroyable blessure béante dans la mer qui s’y précipita comme un torrent, et en moins de deux minutes s’engouffra dans un abîme de deux cents brasses de profondeur. Quatre cents hommes y périrent. Les hommes qui eurent le temps de se déshabiller et la présence d’esprit de se jeter à Veau par tribord purent flotter et nager ; ceux qui tombèrent du côté entr’ouvert furent engloutis, aspirés par le tourbillon. Il était dix heures trois quarts.

Quant au Palestro, dont les boulets autrichiens battaient à coups multipliés les flancs cuirassés sans plus d’effet que des coups de marteau sur une enclume, il résista longtemps, évitant habilement les chocs. Malheureusement un obus qui perça la partie non cuirassée de sa muraille fit éclater un incendie dans le carré des officiers, près de la soute aux poudres ; à la vue de l’embrasement, l’ennemi épouvanté s’écarta.

Le San-Martino, non moins habile à la manœuvre et plus heureux, sut éviter les coups de bélier et échappa aux obus ; mais il n’infligea à l’ennemi aucun désastre.

Pendant ce temps, tout marchait, ligne italienne et divisions autrichiennes : le groupe d’arrière-garde, Re-di-Portogallo, Maria-Pia et Varese (qui avait enfin rallié), s’était avancé et rencontrait la division des frégates en bois que menait le Kaiser. Aux trois italiens vint se joindre l’Affondatore, et tous, comme d’instinct, s’attaquèrent au vaisseau. Ce vieux représentant d’une belle marine ou s’efface, entouré de tous les côtés, fît feu à outrance de ses quatre-vingt-dix canons : puis, ne voyant aucune issue, après avoir déchargé ses deux bordées contre les bâtimens qu’il avait par son travers, se précipita comme un bélier sur le Re-di-Portogallo. Celui-ci d’un coup de gouvernail évita le choc normal ; mais les deux navires se heurtèrent par la joue, se raclèrent dans toute leur longueur, et l’autrichien reçut à bout portant, sans pouvoir en rendre un seul, les coups de canon successifs de la bordée entière de l’ennemi. Comment ne fut-il pas frappé à mort ou tout au moins de dix incendies dans les flancs ? Au choc seulement son beaupré fut emporté, par suite le mât de misaine tomba sur la cheminée et l’écrasa ; des flammes en sortirent qui firent croire qu’il était en feu ; il y eut un grand désordre que le sang-froid du capitaine calma bientôt. Cet habile officier sut prévenir l’incendie, déblayer les débris qui l’encombraient et menaçaient d’amener sa perte en paralysant son hélice et son gouvernail puis, glissant entre les navires, il se retira lentement du champ de bataille et fit route vers Lissa. Il comptait vingt-deux morts et quatre-vingt-trois blessés ; un seul obus de 300, dit-on, éclatant dans une de ses batteries, lui avait tué vingt hommes et mis un canon hors de service. L’Affondatore, qui le vit s’éloigner, le suivit, le canonnant par intervalle et maladroitement de ses gros projectiles ; une première fois il tenta de frapper le vaisseau de son long éperon, le frein du gouvernail qui s’abattit fit manquer la manœuvre. Le bélier, après une longue périphérie de dix minutes au moins, revint à la charge ; mais le capitaine du Kaiser, toujours habile, au lieu de recevoir le choc, couvrit ce nouveau-venu des batailles d’une grêle de boulets plongeans qui percèrent son pont et pénétrèrent jusque dans les cabines ; ensuite, dirigeant un feu vif de mousqueterie contre les matelots italiens empressés à réparer les avaries et à saisir l’ancre qui, par la rupture de ses bosses, battait les flancs du monitor, il le força d’abandonner la poursuite.

Les frégates en bois et les canonnières autrichiennes franchirent comme elles purent la ligne italienne, les unes la contournant en queue, les autres par les intervalles des bâtimens ou par les brèches ouvertes, tirant du canon toutes les fois qu’elles en trouvaient l’occasion. L’habile, quoique incomplète manœuvre du contre-amiral Vacca, n’eut pas le succès qu’elle semblait mériter ; la lenteur de son mouvement de contre-marche lui fit manquer les frégates, et, soit que la fumée l’ait empêché de voir où devaient porter ses coups, soit qu’un certain entrain de bataille ait manqué à ses capitaines, il traversa la troisième division de l’ennemi sans marquer son passage par la destruction. Les petites canonnières de l’Autriche se vantent aujourd’hui de s’être jouées de ses gros cuirassés par une manœuvre analogue à celle de la perdrix qui fait la blessée pour donner le change au chasseur et l’écarter de sa couvée.

Que faisaient cependant le vice-amiral Albini et sa belle escadre de huit frégates ? Après avoir repris à bord le personnel et le matériel de débarquement, il se forma en ligne à 1,500 ou 1,800 mètres du champ de bataille, le cap au nord-ouest, tranquille spectateur du combat. Quand il vit les trois premiers cuirassés de l’amiral Tegethof percer la ligne italienne, il pensa que c’était à lui qu’on en voulait et prudemment appuya à gauche. Un instant, au plus fort de la mêlée, il songea à se porter sur la queue des divisions en bois de l’ennemi ; l’apparition momentanée de deux cuirassés autrichiens que serrait de près la Maria-Pia le fit réfléchir. Les signaux du commandant en chef l’appelaient au feu, mais il se dit que le rôle des bâtimens cuirassés était précisément de couvrir et de protéger les navires en bois, qu’en se jetant au centre même de l’action ou même en s’en rapprochant, il ne ferait qu’augmenter les difficultés et les embarras de l’escadre ferrée, et il se maintint à l’écart avec ses quatre cents canons. A ce singulier raisonnement, le sang se fige, surtout quand on voit ce vieil et noble Kaiser, s’adaptant aux manœuvres nouvelles, menacer de couler bas le plus puissant des cuirassés italiens. Quant à la Terribile, on la trouve pendant toute l’action, non pas au feu comme la Varese, mais dans la calme région des frégates du vice-amiral Albini.

Vers midi, les deux divisions en bois autrichiennes achevaient de traverser la ligne ennemie ; l’Ancona, se détachant de l’avant-garde, courait se joindre au Re-di-Portogallo pour les canonner en retraite : un abordage malheureux avec la Varese fit manquer ce mouvement. Le Palestro, en flammes mal étouffées, gouvernait à l’ouest pour se retirer du champ de bataille ; il y eut alors parmi les cuirassés italiens qui allaient lui offrir des secours un mouvement qui fit croire à l’amiral Tegethof que l’ennemi se reformait pour renouveler le combat ; il signala à son escadre l’ordre de se former sur trois colonnes, le cap au nord-est, la division des frégates cuirassées à gauche pour couvrir celles en bois, car la situation des deux armées était intervertie : les Autrichiens se trouvaient maintenant entre Lissa et la flotte italienne. . Nous ne mentionnerons pas divers ordres qu’on trouve ici dans le registre des signaux de l’état-major italien, tels que ceux-ci : « doublez l’arrière-garde ennemie, — donnez la chasse avec liberté de manœuvres en se portant à la tête de la première ligne ennemie, » ordres à peine vus, incompris et dans tous les cas inexécutés ; on chercherait en vain une âme donnant l’impulsion à cette armée. Il est inutile aussi de parler des derniers coups de canon, échangés à longue distance et tombés dans l’eau, entre quelques navires italiens et ceux des Autrichiens qui n’avaient pas encore atteint leurs postes. Tout ce qu’on pourrait noter, c’est que deux bâtimens italiens seulement semblent avoir compris et exécuté les ordres : le Re-di-Portogallo et le Principe-Umberto, frégate en bois nouvellement arrivée d’une longue station dans le Pacifique.

A midi et demi, le combat était complètement terminé.

Une dernière et sinistre scène était réservée à cette malheureuse escadre italienne. Le Palestro s’était écarté de la mêlée tout fumant d’un feu intérieur. Son capitaine, qui avait fait noyer la soute aux poudres, se croyant assez fort de ses propres ressources pour éteindre l’incendie, refusa les secours que les autres bâtimens s’empressèrent de lui offrir. Vers deux heures et demie, escorté de l’aviso le Gobernolo, il venait de passer près de l’amiral en faisant retentir le cri de viva la Italia ! lorsqu’un jet de flammes s’élança de ses flancs, une forte explosion se fît entendre, projetant en l’air, aux yeux des deux flottes émues de sentimens bien divers, une gerbe de débris embrasés. Le feu avait gagné un petit approvisionnement de munitions préparé pour le combat ; le navire périt de ce seul coup : il s’entr’ouvrit et sombra.

Cependant les deux armées se reformaient, les Autrichiens rapidement et sans hésitation ; on sentait que l’âme du chef, calme et sûre d’elle-même, inspirait tout ; nul doute dans l’interprétation et l’exécution des signaux, qui, même au milieu du feu, avaient été obéis sur-le-champ. Dès avant deux heures, ils étaient rangés entre Lissa et Lésina sur trois colonnes, menaçans et tout prêts à un retour offensif. Les Italiens, incertains, dans une sorte de confusion, cherchant à se reconnaître, finirent pourtant vers trois heures par se former en ordre de bataille sur deux lignes, les cuirassés à gauche, le cap au sud-ouest, courant vers Lissa : les deux flottes dans une position exactement inverse de celle où s’était engagé le combat. L’amiral Persano, qui n’avait pas vu le terrible exploit du Max, demanda par signal où se trouvait le Re-d’Italia. — Coulé bas ! lui fut-il répondu par les témoins de la catastrophe, et l’armée entière, qui lut dans les airs ce mot funèbre, en ressentit de la stupeur. Un incident touchant vint marquer la place de cette sinistre épitaphe : le Principe-Umberto, en se rendant à son poste, passa sur le lieu même où s’était abîmé le Re-d’Italia et fit signal de « découverte de naufragés. » Ne recevant aucune réponse, il se mit à en opérer le sauvetage. Ces restes misérables d’un équipage sacrifié avaient d’abord pendant deux heures lutté avec leurs seules forces pour se soutenir sur l’eau, menacés et frappés à la fois par les boulets amis et ennemis qui se croisaient sur leurs têtes ou tombaient au milieu d’eux. Alors qu’acteurs et témoins de ce drame ne songeaient qu’à s’entre-tuer, nul n’avait pu les recueillir. Plusieurs de ces malheureux, à bout de forces, s’étaient déjà laissé engloutir, lorsqu’un secours inopiné arriva pour ceux qui tenaient encore : l’abîme vomit à sa surface quelques débris du navire engouffré ; ils s’y accrochèrent et purent ainsi flotter jusqu’au moment où le Principe-Umberto les découvrit par hasard et les sauva après huit heures d’immersion.

L’instant était solennel pour l’amiral Persano et pour l’Italie. Malgré ses pertes, il était plus fort encore que l’ennemi qui se tenait là devant lui, ferme et comme agressif. Allait-il, se reconnaissant vaincu et abandonnant Lissa et le champ de bataille, infliger à son pays une de ces incurables hontes dont le venin toujours renaissant mord au cœur les nations jusque dans les rangs les plus infimes et qui ne se lavent que dans des torrens de sang ? ou bien, s’inspirant de son désespoir, irait-il exposer à de nouveaux désastres ces bâtimens et ces équipages dont il avait mal auguré tout d’abord, et qui, sous sa déplorable direction, n’avaient que trop justifié ses défiances ? Ah ! si le député Boggio se fût encore trouvé là pour lui souffler son enthousiasme aveugle, sa foi dans les destinées de l’Italie, nul doute qu’il n’eût tenté de nouveau la fortune des combats ; mais cet homme inspiré, l’âme vivante de l’expédition, avait disparu avec le Re-d’Italia dans les profondeurs de l’Adriatique, ne laissant que le souvenir, déjà presque effacé aujourd’hui, de cette éloquence toujours prête, de cette humeur satirique, de ces sarcasmes poignans dont il a si souvent ému la chambre des députés de Turin et de Florence. Chose étrange ! sa voix semble en ce moment sortir des entrailles de la mer pour témoigner à décharge de l’amiral Persano. Parmi les épaves du Re-d’Italia, les vagues ont rejeté sur la côte autrichienne le portefeuille où, la veille même encore, il déposait ses émotions aux scènes pour lui si nouvelles de l’attaque de Lissa, et ses lettres brûlantes, dont nous avons cité quelques fragmens, seront le plaidoyer le plus puissant dans la cause de l’amiral, dont il fut lui-même la plus réelle justification. L’amiral Persano voulut se flatter qu’il aurait assez fait pour l’honneur de l’Italie en se tenant quelque temps près du lieu de la bataille. Ainsi qu’un chacal forcé de se retirer d’une proie dangereuse, s’écartant et se rapprochant alternativement tant que dura le jour, la flotte italienne s’éloigna lentement ; enfin, couvrant sa honte des ténèbres de la nuit, elle fit route droit sur Ancône, où la réprobation universelle accueillit son chef.

L’amiral Tegethof ne s’avisa pas de renouveler une lutte si inégale où il eût dû périr tout entier. Quand les navires ennemis s’effacèrent successivement à l’horizon de la mer, il fit entrer son escadre dans le port San-Giorgio, le cœur gonflé de joie d’y voir flotter encore le drapeau de sa patrie, qu’il venait de couronner d’un nouveau lustre. Lissa délivrée, la puissante expédition de l’Italie renvoyée flétrie sur ses côtes, alors que dans son énergique résolution il ne croyait que se dévouer à un désastre presque certain, son but était dépassé, et quoique les flots de l’Adriatique eussent englouti les trophées de sa victoire, il devenait tout à coup, noblement et légitimement, une des gloires de l’empire, le héros populaire de son pays, si toutefois ce nom peut encore s’appliquer à l’Autriche.

Résumons les destructions : sur l’escadre autrichienne, on compta en tout 136 hommes hors de combat, et dans ce nombre le Kaiser en fournit à lui seul 105, soit 31 pour les vingt-six autres bâtimens. Quant aux avaries, la rupture du mât de beaupré du Kaiser, qui entraîna la chute de son mât de misaine et par suite la ruine de sa cheminée, est due au choc qu’il dirigea sur le Re-di-Portogallo, de même que le Max, en plongeant son taille-mer dans le flanc du Re-d’Italia, eut ses plaques d’étrave rebroussées et quelques boulons arrachés, d’où une faible voie d’eau ; mais l’effet des boulets italiens fut presque nul. Quatre canons seulement furent mis hors de service dans l’escadre entière ; le Don-Juan n’a sur ses plaques que deux traces légères de projectiles, et ses deux joues en bois traversées par un boulet de 300 qui fit seulement son trou ; le Dalmat a l’angle d’une plaque légèrement endommagé et quelques marques de coups d’obus. Et c’est tout. — Sur la flotte italienne, en mettant de côté le Re-d’Italia, où 400 hommes furent noyés, et le Palestro, dont l’explosion en fit périr 230, on ne trouve que 99 hommes hors de combat. Le Re-di-Portogallo reçut quelques avaries dans son raclement avec le Kaiser. Ainsi son gréement fut presque en entier haché, son plat-bord à l’arrière rasé sur une longueur de cinquante pieds, seize mantelets de sabord emportés avec ses daviers, ses hublots, ses embarcations, en un mot tout ce qui faisait saillie hors du bord ; mais le choc n’ébranla pas la machine, et l’effet de l’artillerie autrichienne, même avec son tir convergent fidèlement exécuté par tous les navires, fut impuissant contre les cuirasses, pas une seule n’a été sérieusement endommagée [7]. Quelques obus seulement en perçant les murailles non blindées, ainsi que cela eut lieu à bord de l’Ancona, en pénétrant par l’ouverture des sabords ou en éclatant sur leurs arêtes, firent un peu de ravage. En un mot, quand les deux flottes se séparèrent, elles étaient toutes deux parfaitement en état de recommencer le combat.

Les leçons naissent d’elles-mêmes pendant tout le cours de ce récit : la première et la plus haute, mais qui n’est malheureusement qu’un lieu commun inutilement rebattu, c’est que les souverains, rois, chefs de république ou d’empire, feraient bien de n’admettre dans leurs conseils, surtout à la tête des grands services militaires, que des hommes capables d’organiser la victoire, et on l’organise en donnant aux moyens d’action, hommes et choses, toute leur puissance effective. Souhaitons-leur d’avoir la main assez heureuse pour ne confier les commandemens en chef qu’à ces hommes que l’éclair du canon, loin de rendre stupides, illumine d’un éclat soudain, leur révélant toutes les ressources du champ de bataille. Inventez cuirasses infrangibles, canons rayés monstrueux, boulets de rupture, projectiles perforans et explosibles, roches à feu incendiaires, torpilles flottantes ou suspendues, fusils à tir accéléré, et tous ces engins de destruction à la découverte desquels notre esprit court en ce moment, le fait n’en reste pas moins que, seuls, le génie de la guerre, le courage supérieur et l’énergie des peuples savent enchaîner la victoire. Ces précieuses qualités, comment les développer et les entretenir dans les nations ? Est-ce par la liberté, comme le veulent certains politiques, ou en les abrutissant, comme d’autres cherchent à se le persuader ? En un mot, lequel est le plus sûr, de mener des hommes ou des brutes ? Qu’on prenne les voix ; tous les hommes de guerre ont répondu : Donnez-nous des hommes à conduire. Certes nous ne nous flatterons pas que, dans l’état d’hébétement où semblent tomber les races latines, les pasteurs des peuples puissent les traiter autrement que comme des troupeaux ; mais, lorsqu’il s’agit de ces grands actes où l’orgueil populaire se passionne, ils devraient, dans l’intérêt sinon de leur gloire, au moins de leur quiétude, faire taire tout caprice en eux et autour d’eux. Quand un Dalmate drapé dans sa guenille viendra, au nom du combat de Lissa, dire à un Génois parlant pompeusement de la marine italienne : « Avec mes vieux canons et mes vieux navires, je vaux mieux que toi armé des engins de guerre des grandes races du nord, » n’est-ce pas au gouvernement de l’Italie et à son roi que l’insulte remonte à travers le cœur ulcéré du peuple ? Les colères aujourd’hui ameutées contre l’amiral Persano ne le montrent que trop.

Quoi ! le ministre Depretis et l’amiral Persano, avertis de l’imminence de la guerre, n’ont pas exercé les équipages à outrance aux manœuvres du navire et du canon ! Et parmi tous ces capitaines il ne s’en est pas trouvé un seul qui, donnant à tous l’exemple, préparât ses matelots aux exigences des prochains combats ! Les faits portent en eux-mêmes un acte d’accusation. Les sept cuirassés (Re-d’Italia et Palestro exclus) engagés dans la bataille ont tiré 1,452 coups de canon souvent à bout portant, et l’escadre autrichienne a été à peine touchée. Serait-il donc vrai, comme le disent les Autrichiens, que les canonniers italiens tiraient à poudre et à mitraille contre les cuirasses de l’ennemi, justifiant ainsi l’opinion répandue dans le nord qu’ils manquent du sang-froid nécessaire dans les batailles navales ? On ne peut dire que l’attaque de Lissa fut en soi une faute. Si l’amiral Persano s’était rendu compte de sa position, il aurait vu tout d’abord que le sort de Lissa était attaché à l’escadre autrichienne ; celle-ci battue, détruite ou dispersée, Lissa restait à sa discrétion. C’était donc sur le combat naval poussé jusqu’à la destruction qu’il devait concentrer ses préoccupations ; le bombardement des forts, par un tir bien ménagé, ne devait être pour lui qu’un moyen de faire sortir l’amiral Tegethof et en même temps une belle occasion de façonner au feu ses équipages par un exercice préparatoire effectif et presque sans danger. Que ne gardait-il sous sa main, toute prête à fondre sur l’ennemi, son escadre cuirassée, surtout ses deux bâtimens à éperon, les meilleurs engins de choc qu’il eût pour assaillir les Autrichiens ! Au lieu de cela, il engage la Formidabile contre un fort intérieur d’où elle sort désemparée, hors de combat ; il envoie la Terribile à cinq lieues de son centre d’action se livrer à une canonnade impuissante, de sorte que, l’ennemi survenant, il n’a plus à lui opposer que neuf cuirassés, et l’on se prend ici à regretter qu’il ne soit pas allé arracher au vice-amiral Albini le commandement de ses belles frégates pour les lancer sur les deux dernières divisions de l’Autriche. Sans doute, s’il eût pu enlever Lissa d’un coup de main, il y aurait trouvé un point d’appui pour sa flotte ; mais dès la première attaque il fut patent que l’ennemi était résolu et préparé à la résistance, et la dépêche télégraphique qu’il surprit lui donnait l’assurance que l’escadre autrichienne accourait. Là était l’immense danger, là le nœud de son expédition. Et il ne donne aucun ordre, ne fait aucune disposition, n’imprègne pas ses capitaines de ce que chacun d’eux doit faire au premier signal de l’apparition de l’ennemi, comme s’il n’y avait pas songé un seul instant ! Eh bien ! malgré toutes ces fautes, quand vers huit heures et quart l’escadre autrichienne fut signalée, il était tellement fort avec ses neuf bâtimens cuirassés, que si, formant cette masse de fer en peloton serré, il se fût porté sur l’ennemi à toute vapeur et l’eût abordé front à front sans tirer un coup de canon, luttant de puissance de choc d’abord, ne lâchant ses bordées qu’à mesure qu’il l’aurait vu défiler par son travers, presque à bout portant ou à petite distance, il aurait, par la supériorité de sa masse, de sa vitesse, du calibre de son artillerie, ébranlé la division des cuirassés autrichiens, puis, rechargeant ses canons à obus et pénétrant du même élan dans les divisions en bois, il y aurait exercé d’affreux ravages, tandis qu’à l’ennemi qui se précipite sur lui en coin avec une vitesse de dix nœuds, il ne sait opposer que le flanc d’une ligne de file mal formée ; il méritait d’être écrasé du coup.

Cependant en ce moment suprême la fortune lui offre encore un moyen de salut : l’amiral autrichien, qui avait eu le tort de s’aveugler de fumée, manque son attaque de choc et passe avec sa première division dans les intervalles des bâtimens italiens. Ce qu’il y avait à faire est palpable : jetons les yeux sur l’amiral Tegethof, qui tient si bien en main sa division ferrée, la précipite au feu, l’en retire, l’y ramène avec une promptitude de coup d’œil et d’exécution qui saisit. Si l’on veut, en dehors des causes primordiales, chercher la raison du résultat de cette journée, on dira : Les Autrichiens comprirent la toute-puissance du choc, les Italiens ne la soupçonnèrent même pas ; encore faut-il noter que dans ce grand jeu l’amiral Tegethof seul a réussi. Le contre-amiral Vacca eut une lueur d’inspiration ; que ne fit-il front brusquement et à toute vitesse ? Il aurait jeté le désordre dans la division des frégates ennemies.

Mais, en vérité, discuter les opérations de la flotte italienne, c’est se jeter dans le vide ; les hommes ont rendu nuls tous ces redoutables engins de guerre si chèrement achetés (le Re-d’Italia seul avait coûté 8 millions de francs). Nous n’en pouvons même pas tirer une appréciation sur la résistance des plaques de cuirasse aux gros projectiles ; presque tous les coups se sont perdus dans l’air ou dans l’eau. Où est la trace des onze coups de gros calibre tirés par l’Affondatore ? Dans sa poursuite du Kaiser, l’amiral Persano semble frémir à l’idée de donner un coup de son éperon à ce pauvre vieux vaisseau à demi désemparé. Quant aux Autrichiens, ce n’est pas leur faute si leur pauvre artillerie et ses quatre mille coups de canon, même avec le tir convergent, ne produisirent guère plus d’effet sur l’ennemi qu’autrefois les volées de pierres sur les galères des Romains et des Grecs. Reconnaissons cependant que, par cette énorme quantité de poudre prodiguée sur le champ de bataille, elle a réussi à envelopper les divisions en bois d’un nuage protecteur, comme la sèche sans défense trouble l’eau d’un liquide rougeâtre pour échapper à l’ennemi qui la menace.

Le double désastre du Re-d’Italia et du Palestro nous donne cependant quelques enseignemens. Nous ne parlons pas de la nécessité évidente d’abriter le gouvernail ; mais, en mesurant la pénétration du Max dans les flancs du Re-d’Italia, on a mis hors de doute que les plaques de cuirasse de ce dernier bâtiment ont elles-mêmes été enfoncées par le choc, effet que jusque-là personne n’eût osé affirmer. Les soixante-quatre pieds carrés de surface qu’offrait la blessure étaient pris non pas seulement dans la partie en bois inférieure à la cuirasse, mais aussi dans cette cuirasse elle-même. Un fait remarquable encore, c’est l’inclinaison à 45 degrés qu’a subie sous le choc le navire abordé, et qui explique cette large entaille descendant plus qu’on n’aurait pu croire dans la partie inférieure de la carène. Résultat imprévu et terrible ! ainsi le flanc cuirassé, dans sa résistance finale à la force de pénétration, au lieu de faire rebondir le Max ébranlé lui-même jusqu’aux entrailles, coque et machine, n’a su que s’incliner mollement devant le choc, livrant ses parties vitales et fragiles à ce coup déchirant qui portait la mort. Le Max, en reculant, a retiré sans effort son avant de la déchirure qu’il avait faite, sans courir le risque de sombrer avec son ennemi, comme deux cerfs aux ramures entrelacées. Enfin l’exemple du Palestro nous confirme combien sont réels les dangers de l’embrasement sur les navires seulement en partie cuirassés, dangers que tous les hommes de mer avaient signalés d’avance, et sur lesquels on ne saurait trop insister.

Aux lueurs fauves et sinistres de ce combat de Lissa, bien que l’inhabileté d’une part, de l’autre la faiblesse de l’artillerie ne nous permettent d’en tirer que des enseignemens encore fort incomplets, nous voyons poindre cependant les principes qui présideront aux prochaines batailles navales, par suite certaines règles pour la construction et l’armement des flottes ; nous pouvons aussi juger un peu plus nettement de la force relative actuelle des principales puissances maritimes. Dès que la vapeur se fut substituée à l’impulsion du vent dans la manœuvre des vaisseaux, mais surtout dès que les cuirasses eurent rendu l’avant des navires presque invulnérable aux bordées d’enfilade, il fut évident pour les esprits attentifs que la tactique des galères de guerre de l’antiquité allait redevenir la règle des batailles navales modernes. Cette tactique, en quoi consistait-elle ? A enfoncer les flancs du navire ennemi, à briser son gouvernail, à raser ses avirons d’un coup d’éperon fortement lancé et habilement dirigé, à tuer les défenseurs par l’arc et la fronde ou tout autre engin plus ou moins destructeur, à enfoncer les ponts, à rompre mâture, gréement et tout ce qui se trouvait à bord avec des masses de silex projetées par des espèces de grues ou à l’incendier avec des matières inflammables, enfin à enlever l’ennemi à l’abordage. Que nous a donné aujourd’hui la force des choses ? Le coup de bélier avec ou sans éperon pour crever le flanc de l’ennemi et le couler bas ou pour avarier son gouvernail et même son hélice ; une puissante artillerie pour démanteler à distance les cuirasses, briser les canons, tuer les canonniers à leurs pièces et mettre le feu à bord ; la mousqueterie, l’abordage, les torpilles soit fixes, soit mobiles, qui, faisant éclater une mine sous la carène, peuvent l’entr’ouvrir et l’engloutir. Laissons de côté la mousqueterie comme n’étant qu’un auxiliaire, l’abordage comme à peu près impossible avec la puissance des machines, si l’un des combattans veut s’y soustraire, et aussi les engins sous-marins, parce que les torpilles fixes ne peuvent servir que sur les côtes ou à l’entrée des ports, et que l’emploi des torpilles volantes est encore à découvrir ; que nous reste-t-il ? Le bélier et le canon.

On voit de prime abord que tout navire dont la machine est avariée, ou dont le gouvernail ou l’hélice ne fonctionne plus, est perdu, s’il n’est retiré promptement du champ de bataille. L’exemple du Re d’Italia (en admettant la version italienne qui accuse une rupture dans son gouvernail) nous dispense d’entrer dans plus d’explications. De là nécessité absolue d’abriter le gouvernail par tous les moyens en notre pouvoir.

On voit aussi tout de suite que les batailles navales deviennent forcément d’affreuses mêlées, auxquelles le choc des bâtimens se heurtant et se raclant à toute vitesse, les canons tirant à bout portant ou de très près au sein d’épais tourbillons de fumée, donneront un caractère vertigineux. Il faut que la fibre des hommes, surtout celle des capitaines, se trempe à ces émotions d’un ordre nouveau, car il est indispensable de conserver du sang-froid, un coup d’œil prompt et sûr au milieu de ces scènes presque diaboliques.

Quant au choc normal, — coup terrible, mortel, s’il est donné avec masse et vitesse, — avec des marins consommés, maîtres d’eux-mêmes, il est si facile de l’éviter, du moins s’il ne s’agit que d’un duel de navire à navire, que, bien qu’il apparaisse comme la base fondamentale, l’œuvre finale du combat de mer, il ne deviendra une manœuvre réelle de guerre, un coup forcé et décisif que quand plusieurs navires sauront se réunir contre un seul. C’est là que tout à coup, au milieu de la mêlée, l’initiative des capitaines prend une importance capitale, car les dispositions de l’amiral ne peuvent que préparer ces étreintes redoutables, et n’ont guère d’effet direct qu’au premier élan. Le génie de la guerre dans certaines âmes inspirées révélera sans doute des combinaisons foudroyantes, et alors quels craquemens ! que de gouffres entr’ouverts ! Nous ne voulons signaler d’avance aucune de ces formidables manœuvres, l’exemple du Max jette ici assez de lumières. Ah ! comme les hommes au cœur de diamant, les Anglais diraient dogged heart, vont respirer et se mouvoir dans cette atmosphère pleine de foudres ! On le voit, une triple loi s’impose d’elle-même à la construction navale : le navire de combat veut une grande vitesse, une évolution rapide, et un éperon pour frapper l’ennemi au-dessous de la cuirasse.

Nous devons le faire remarquer, le coup de bélier du Max exerce malgré nous une sorte de fascination ; mais la circonstance était extraordinaire, et l’amiral Tegethof a eu une chance inouïe dont il a su habilement profiter. Malgré la puissance incontestable du choc, le canon reste encore l’arme principale et dominante des guerres maritimes. Jusqu’à la fin de la campagne de Crimée, le vaisseau était sans défense devant l’artillerie : obusiers de 80, canons frettés et rayés que venait de découvrir le colonel Treuille de Beaulieu, et qui lançaient à plusieurs milliers de mètres de formidables projectiles, pouvaient, comme en se jouant, transpercer, mettre en pièces, incendier nos plus forts bâtimens. Le vaisseau à trois ponts, avec ses 120 bouches à feu et ses 1,200 hommes d’équipage, n’apparaissait plus que comme un coffre à carnage ; en face des batteries de terre, la marine avait presque cessé d’être un véritable instrument de guerre, comme on ne le vit que trop à l’impuissante attaque des forts de Sébastopol. Sous le règne du roi Louis-Philippe, pendant le ministère de l’amiral de Mackau, on avait bien constaté par des expériences précises qu’à l’aide d’une simple cuirasse en fer de quelques centimètres d’épaisseur on arrêtait net l’effet de ces terribles boulets d’explosion ; mais soit que le gouvernement d’alors voulût garder pour lui seul cette précieuse connaissance qui lui assurait la supériorité dans la prochaine guerre, soit qu’il reculât devant la dépense qu’eût exigée la transformation de sa flotte, il tint secrète sa découverte. L’heureuse application qu’on en fit aux grossières batteries flottantes qui allèrent s’embosser avec tant de succès devant les forts de Kinbourn emporta toute hésitation. La question se posait d’elle-même à la face de toutes les puissances maritimes : le navire de guerre ne pouvait plus se présenter au feu qu’armé d’une cuirasse de fer. Mais quoi ! ajouter tout à coup au poids de la coque un élément de mille tonneaux, toutes les idées sur la construction navale en étaient troublées. Un ingénieur du plus grand talent de la marine française, M. Dupuy de Lôme, soutenu par son gouvernement, résolut la difficulté presque complètement du premier coup. Sans rien ôter aux qualités nautiques du bâtiment, sur la carène d’un vaisseau de ligne, il plaça une simple batterie de frégate : solution redoutable pour le budget ; mais tout s’enchaîne en ce monde, l’époque est venue où l’on ne compte plus avec les millions ! L’Angleterre n’y voulut pas croire, et, si la guerre eût éclaté soudain, sa fière marine se fût trouvée exposée à une grande ruine. Il fallut qu’un des lords de l’amirauté pénétrât déguisé dans l’un de nos ports pour convaincre son gouvernement de l’imminence du danger et forcer la main à ses constructeurs, qui ne surent produire d’abord que ce navire bâtard à cuirasse centrale, aux deux extrémités en bois, dont l’incendie du Palestro nous a fait voir toutes les faiblesses. Les Américains ont résolu autrement le problème : ils voulurent soustraire la coque aux coups de l’ennemi et construisirent le monitor, ce bâtiment submergé presque en entier qui, à distance, ne laisse voir au-dessus de l’eau qu’une ou deux tourelles pivotantes, à murailles de fer très épaisses (0m,30), armées de deux énormes canons qu’elles dirigent dans leur mouvement de rotation, et dont elles sont, pour ainsi dire, l’affût. Le peu de profondeur de la mer le long de leurs côtes, qui impose aux navires la nécessité d’un faible tirant d’eau, n’a peut-être pas été étranger à cette conception, étrange en apparence, mais qui frappe tout d’abord par son caractère de puissance, en tant du moins qu’il s’agit d’un combat à distance et non d’une lutte corps à corps ou de très près. Ainsi, à son tour, l’artillerie était en échec et ne pouvait plus rien contre les navires ; mais bientôt elle se mit à la recherche de canons et de projectiles qui pussent percer ces résistantes cuirasses, et elle y réussit. La construction navale augmenta l’épaisseur de son armature de fer qui, de dix centimètres à l’origine, s’est élevée successivement à douze, à quinze, à vingt et même à trente ; l’artillerie redoubla d’efforts : bouches à feu colossales, canons d’acier, canons en fonte de vingt à trente centimètres, rayés et frettés, c’est-à-dire à culasse renforcée de cercles d’acier, projectiles d’acier et de fonte brusquement refroidie, cylindriques ou à pointe ogivale, massifs ou explosibles, tout est tenté en Amérique, en Angleterre, en France. Ainsi, depuis six ans, la lutte est engagée et se continue partout au grand péril des millions du budget.

Dans cette fièvre d’inventions, que devient la marine en bois, cette vieille marine autrefois glorieuse, qui a fait si longtemps la poésie des mers quand la voile seule lui donnait le mouvement ? Certes nous ne conseillerons pas de la mettre en ligne contre les escadres cuirassées ; mais faut-il la laisser périr dans un complet abandon ? Non, l’exemple du Kaiser nous prouve qu’elle peut encore à un moment donné, vaillamment conduite, rendre d’utiles services ; les cuirassés, avec leurs canons si puissans, mais peu nombreux et au tir lent, ne lui sont pas aussi redoutables qu’il semblerait, elle peut même, avec ses feux plongeans, dans un engagement presque corps à corps, quand les bâtimens se raclent ou se prolongent de très près, leur porter des coups dangereux ; du reste le temps seul la fera bientôt disparaître, car sans doute on n’en construira plus.

Quant aux bâtimens en partie cuirassés, enfans d’un art impuissant, il faudra bien les subir, si la construction navale ne parvient pas à s’en affranchir ; mais ils porteront toujours au flanc le vice de leur conception.

Les Américains ont fixé leurs idées : prodigues d’argent et ne doutant de rien, ils se sont donné une flotte ferrée de 70 bâtimens, la plupart du système monitor, cuirassés (de tôles de 3 centimètres superposées) et armés de gigantesques canons en fonte qui projettent des boulets pleins de 300, de 600 et même de 1,000 livres ; sacrifiant la vitesse à la masse, ils ne veulent qu’ébranler et non percer les murailles ennemies ; le coup de bélier n’est à leurs yeux qu’une manœuvre secondaire. S’ils n’avaient en vue que la défensive dans leurs eaux peu profondes, où nos grands cuirassés ne peuvent pénétrer, nous n’aurions rien à dire ; mais quand avec leur jactance habituelle ils se vantent d’être en état de battre toutes les marines de l’Europe, nous sourions à leurs fanfaronnades. Nous sommes certains de pousser nos éperons dans les flancs de leurs monitors, le Max nous a montré le chemin à travers les cuirasses américaines ; nous trouverons des projectiles qui feront voler en éclats leurs tourelles, tandis que leur boulets massifs, mais sans vitesse, s’arrêteront impuissans contre nos cuirasses éprouvées. Et si ces monitors osaient s’approcher, le vieux Kaiser dans son engagement avec l’Affondatore n’a-t-il pas démontré que nos feux plongeans, perçant leurs ponts, iraient, par des coups de revers, jeter à l’eau leurs cuirasses ? Mais c’est dans les vaillantes poitrines des héroïques compagnons des Farragut et des Porter que réside la vraie force de la marine américaine, dans ces marins consommés qui semblent dans leur élément au milieu des sifflemens de l’ouragan et des flots amoncelés par les tempêtes de l’Océan, comme ils l’ont fait voir d’une manière si mémorable à l’attaque du fort Fisher ; qu’ils sauraient bien à l’heure du combat, ces hommes énergiques, rendre effectifs leurs engins de guerre, même à infériorité de conception.

L’Angleterre, entraînée, malgré elle, dans une voie qu’elle n’a pas ouverte, qui lui est odieuse, car elle menace de réduire à néant la colossale marine en bois dont elle était si fière, ne sait encore que se traîner à la remorque de nos inventions ; le génie de la construction navale de guerre, faut-il dire aussi de l’artillerie ? semble lui faire défaut ; elle gaspille les millions par centaines sans rien produire qui lui soit propre et qui la satisfasse ; elle hésite entre le monitor et la frégate cuirassée, elle n’ose même constituer définitivement sa force navale. Se laissera-t-elle surprendre par un coup imprévu comme l’Autriche à Sadowa ? Nous croirons difficilement que, sous un ministère tory, jamais pareil spectacle vienne caresser nos rancunes nationales ; la suprématie maritime est tellement une nécessité d’existence pour l’Angleterre, si forte de tant de richesses séculairement accumulées, qu’elle saura bientôt fournir, fût-ce à tout prix, les moyens de se défendre et de vaincre à cette vigoureuse population de gens de mer qu’on ne peut voir sur ses côtes et dans ses ports sans être saisi d’admiration. Dès aujourd’hui, oserions-nous nous flatter de lui être supérieurs, soit en navires, suit en canons ? L’Amérique et la France ont-elles quelque chose de plus fort que l’Achille ou le Minotaur, frégates cuirassées d’imitation française ? Déjà même, faut-il l’en croire ? elle se vante par les organes de la presse d’avoir enfin trouvé un canon et des boulets en fonte Palliser (brusquement refroidie), qui percent et détruisent les cuirasses comme nos projectiles creux pénétraient et bouleversaient naguère les vieilles murailles en bois.

Et la France, qui a imprimé à toutes les marines du monde l’essor qu’elles suivent aujourd’hui, qui a inventé le navire cuirassé et le canon rayé, nous nous plaisons à croire qu’elle n’est au-dessous d’aucune nation pour le matériel naval de guerre ; mais la discussion publique ne nous fournit pas assez de renseignemens pour fixer le point précis où elle est arrivée en ce moment. Malheureusement la France n’a pas, comme les États-Unis, comme l’Angleterre, des trésors et des hommes à prodiguer sans compter à son établissement naval. L’art doit suppléer à ce qui nous manque, et ce n’est pas sans danger que nous pouvons commettre des erreurs. Toute faute qui porterait atteinte aux ressources de notre population maritime déjà si restreinte, ou au nerf de notre corps d’officiers, réveillerait peut-être dans un jour néfaste, comme aujourd’hui en Italie, l’indignation du pays contre une administration qui par ineptie ou par insouciance s’en serait rendue coupable. Qu’on le sache bien ! la mer a ses exigences et son génie propre ; on n’improvise pas des matelots avec des soldats ni des capitaines de vaisseau avec des colonels de régiment… Le sujet nous entraine, arrêtons-nous : aussi bien nous sommes-nous proposé seulement de signaler les enseignemens qui ressortent pour tous de la bataille de Lissa.

Un dernier point nous reste à toucher, nous ne ferons que l’effleurer : il soulève de telles conséquences que tous les gouvernement du jour en pâlissent. Nous avons retracé tout à l’heure la lutte engagée depuis cinq ou six ans entre l’artillerie et la construction navale, faisant litière des budgets, ainsi que deux armées sur un champ de bataille jonchent le sol des plus riches moissons. D’un simple épisode de l’attaque de Lissa surgit une bien autre question. Les hommes de guerre se sont étonnés que l’escadre cuirassée de l’Italie n’ait pas bouleversé de fond en comble le fort de la Madona ; elle était armée cependant de ces terribles engins d’artillerie contre lesquels il n’est massif en pierre qui tienne. Qu’est-ce que le projectile pénétrant et explosible, sinon une mine qui s’attache au flanc des forteresses, pénètre dans leur sein et les fait voler en éclats ? Nulle maçonnerie ne résiste, fût-elle en blocs de granit, fût-elle même en gros cubes de fonte de fer : le sable seul et la terre meuble amortissent le choc ou détruisent l’effet de l’explosion en s’émiettant devant son souffle. Ainsi donc tous les grands ports de l’Angleterre, de l’Amérique, de la France, où les siècles ont accumulé pour des milliards de matériel, sont aujourd’hui sans défense propre contre la force navale. Il y a plus, ces magnifiques places de guerre, si menaçantes encore avec leur couronne de canons et que les nations sont habituées à considérer comme le palladium de leur existence, celles même que Vauban a tracées et qui, ne laissant voir que des reliefs en gazon, semblent défier canons et boulets, l’artillerie sans les approcher, avec ses feux courbes, rase l’arête de leurs glacis, descend au fond du fossé, sape l’escarpe à sa base, y ouvre une brèche et fait tout crouler. Nul gouvernement n’a osé encore aborder de face la question ; on cherche à la tourner sournoisement, du moins pour ce qui regarde les fronts de mer, en inventant des torpilles ; on voudrait se flatter qu’à l’aide de mines sous-marines ainsi semées sous leurs flancs on tiendra les vaisseaux à distance. Vain espoir ! quand on pense avec quelle facilité un amiral habile, soutenu d’officiers résolus tels que la dernière guerre en a révélé chez les Américains, tels qu’on en trouverait sans doute en France, peut, comme en se jouant, balayer les passes de ces engins si redoutables en imagination, croira-t-on que la suprême protection des ports réside dans cette simple pièce d’artifice ? Reste pour la forteresse comme pour la muraille du navire la cuirasse en fer ; mais quel budget y résistera ? En vain les gouvernemens, comme par un accord tacite, laissent sous le voile cette difficulté, elle éclate à tous les yeux. Eh bien ! quoi ? l’homme est en marche sous le drapeau de la science, il n’a de grandeur qu’à la condition de vaincre et de dompter les élémens qui lui font obstacle dans la nature ; la science, ce formidable pionnier de la civilisation, sape et renverse de bien autres donjons que nos citadelles à courtines et à bastions. Les vieilles sociétés s’écrouleront, les antiques religions s’effaceront sous ses coups, ainsi que croulent nos forts de granit, ainsi que s’efface à nos yeux cette belle marine en bois, l’orgueil de notre jeunesse ; mais d’autres sociétés s’élèveront, les âmes craintives ne manqueront pas de nouvelles croyances pour nourrir leurs rêves, de nouvelles citadelles se dresseront menaçantes, comme s’élève de notre vivant la nouvelle marine de guerre : l’important pour les chefs d’état, c’est de ne pas faire fausse route, car l’homme survivra.

L. Buloz.
  1. Construits à New-York par Webb. 280 pieds de longueur. 5 jours de charbon à toute vapeur ou 12 avec détente. 9 nœuds à l’heure.
  2. 6 jours de charbon à 12 nœuds ou 12 jours à 8 nœuds. 1m,60 de hauteur de bâtiment.
  3. Les gros canons de Krapp, achetés par l’Autriche pour armer le Max et le Hapsburg, sont restés aux mains des prussiens au moment de la déclaration de guerre.
  4. On appelle frettés les cercles d’acier qui servent à consolider la calasse du canon en fonte de fer.
  5. On appelle ordre de front celui dans lequel les bâtimens sont rangés sur une ligne perpendiculaire à la direction de leur route.
  6. L’amiral Tegethof fait honneur de cette manœuvre à son capitaine de pavillon, M. de Sternek.
  7. Notons, comme un fait singulier et digne de fixer l’attention, que l’explosion des obus sous la flottaison a soulevé les plaques au point où la cuirasse se joint aux bordages de la carène.