Le Commandant Joseph Vidal de la Blache

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Le commandant Joseph Vidal de la Blache
Ernest Lavisse

Revue de Paris, 24e année, tome 1, Janvier-Février 1917

LE COMMANDANT


JOSEPH VIDAL DE LA BLACHE


Joseph Vidal de la Blache naquit à Castres le 12 février 1872. Élève à l’École de Saint-Cyr de 1892 à 1894, sous-lieutenant, puis lieutenant au 1er bataillon de chasseurs à Verdun de 1894 à 1899, il entra en 1899 à l’École de guerre il en sortit stagiaire à l’état-major du 12e corps. En 1904, il fut attaché comme officier d’ordonnance au général gouverneur de Verdun, et, en 1907, nommé capitaine au 20e bataillon de chasseurs à Baccarat, en Meurthe-et-Moselle. Appelé en 1909 à la section historique de l’état-major de l’armée, il y resta jusqu’à la déclaration de guerre. Officier à l’état-major d’une armée, d’août en octobre 1914, il fut nommé chef de bataillon au 150e régiment d’infanterie. Il est mort à l’ennemi glorieusement, le 29 janvier 1915, dans le bois de la Gruerie.


Fils de M. Paul Vidal de la Blache, neveu du général Vidal de la Blache, élevé dans une famille universitaire et militaire ; hésita un moment, pour le choix d’une carrière, entre l’armée et l’Université ; opta pour l’armée mais l’exemple de son père, les leçons qu’il reçut de lui, l’influence du milieu normalien, où il vécut les années de son adolescence, M. Paul Vidal de la Blache étant directeur des études littéraires à l’École normale, enfin ses rares aptitudes intellectuelles ont fait de lui un écrivain militaire.


Pendant les années de Verdun, son esprit attentif et curieux fut sollicité par un problème géographique : la Meuse, dans la partie lorraine de son cours, occupe une vallée ample et profonde dont le creusement est son œuvre. Or, avec son débit actuel, elle semble incapable d’avoir été l’artisan d’un tel travail. Il faut que des eaux supplémentaires l’aient autrefois renforcée. D’où lui venaient-elles, et comment lui ont-elles été soustraites dans la suite ? Pour interpréter cette histoire du fleuve, J. Vidal de la Blache ne se contenta pas de consulter soigneusement les documents cartographiques et bibliographiques. Il étudia le terrain ; il observa patiemment les dépôts de surface d’alluvions anciennes ; il put même pousser son exploration en profondeur, grâce à un sondage pratiqué dans la vallée même, en 1905, par le génie militaire à la recherche d’eau potable, et qui fit retrouver à dix mètres, sous la couche d’alluvions calcaires, le lit de graviers granitiques apportés par la rivière quand elle avait, pour tête la haute Moselle. Finalement il arriva à cette conclusion que le long couloir fluvial qui s’étend de Bassigny à l’Ardenne est le témoin d’un système autrefois plus étendu ; il reconstitua le dessin primitif et en suivit l’évolution jusqu’à l’isolement qui a fait de la Meuse actuelle « une rivière tronquée ». La plupart de ses affluents lui ont été soustraits par « l’offensive » de la Moselle, de la Saône et de la Seine, dont les bassins la resserrent étroitement. La perte surtout des sources de vie qui l’unissaient aux Vosges a contribué à lui ravir sa force d’érosion. Son débit n’est aujourd’hui préservé de l’indigence que par les réserves d’eau accumulées dans sa large vallée.

Après plusieurs années d’études préliminaires, le capitaine J. Vidal de la Blache écrivit son Étude sur la vallée lorraine de la Meuse[1]. Il la présenta en 1908 à la Sorbonne, en vue d’obtenir le titre de docteur de l’Université de Paris. Sa soutenance, le 16 juin 1908, fut remarquable. La valeur de son livre, la façon dont il le discuta, sa parole lente, réfléchie, distinguée lui valurent le titre de docteur avec la plus haute mention.

A la Section historique de l’état-major de l’armée, Joseph Vidal de la Blache fut le plus laborieux de ces officiers à qui nous devons tant de travaux intéressants. Il a donné à la Revue d’histoire, publiée par cette section, plusieurs articles parmi lesquels Quelques observations sur l’histoire militaire[2] étude de méthodologie, où il enseigne la façon dont l’historien militaire doit se servir des documents, récits d’officiers, journaux, archives, mémoires, et pose les règles de la critique. Il avait donc sérieusement réfléchi sur les difficultés du métier d’historien.

Invité par moi, il écrivit, pour la Revue de Paris deux études : la Préfecture des Bouches de l'Èbre et Eylau dans la peinture et dans l’histoire.

Ce sont là des opuscules. Voici les œuvres :

D’abord, la Régénération de la Presse après Iéna[3] sujet bien souvent traité, comme le dit l’auteur, mais qui l’attira pour les raisons que l’on devine. Il s’excuse de n’y rien apporter de nouveau mais il est trop modeste. A l’étude des documents et des livres publiés, il a en effet ajouté celle de la correspondance diplomatique conservée aux archives de notre ministère des Affaires étrangères, et il y a trouvé plus d’un renseignement nouveau. Il a clairement exposé les circonstances politiques, économiques et morales où ont agi les régénérateurs de la Prusse. Il fait une large part aux circonstances morales, car il attribue le relèvement prussien, tout autant à la réforme de l’éducation nationale et aux idées nouvelles répandues par Fichte et G. de Humboldt, qu’à la réorganisation militaire. Il embrasse donc le sujet dans toute son étendue. Il le traite avec une émotion contenue, mais communicative. Impartial historien, il loue ce qui est à louer avec cet esprit de justice que ne connaissent pas les Allemands, aveuglés parl’égoïsme de leur fol orgueil. Cette période de régénération, il l’appelle « héroïque », et il a raison.


L’œuvre principale, ce sont les deux volumes de l'Évacuation de l’Espagne et l’Invasion dans le Midi, juin 1813-avril 1814[4], à laquelle l’Académie française a décerné en 1914 le prix Thérouanne ; puis, en 1915, pour honorer la mémoire de l’auteur, le plus haute des récompenses dont elle dispose pour les travaux historiques, le grand prix Gobert.

Dans un long rapport, M. Hanotaux a loué ce livre :

Un drame court, parallèle au grand drame qui se joue en Allemagne et sur la frontière du Rhin, une campagne peu connue, présentant des alternatives singulières de vigueur et de découragement, de ténacité sous le feu et le désordre dans les manœuvres des personnalités considérables : Wellington, Soult, Suchet et le général Foy ; des épisodes émouvants, de magnifiques scènes... ; le tableau attachant, poignant d’une retraite sanglante devant un ennemi plus nombreux, mieux approvisionné, bien commandé, soutenu par un enthousiasme patriotique et le sentiment croissant du succès, tel est le sujet de l’ouvrage. Il est traité avec une science parfaite et un art supérieur.

M. Hanotaux lut à l’Académie quelques belles pages du livre : le portrait de Wellington et celui de Suchet ; mais, dit-il, « l’auteur n’est pas un faiseur de portraits » son livre, tout « actif et militaire », n’a rien « du genre littéraire ». Les portraits sont là pour faire comprendre les actions.

Dès le début, sans préface, sans considérations préliminaires, le lecteur est introduit in medias res. Il est saisi par le « fait ». Le fait est très abondant : l’auteur ne le néglige jamais, si petit qu’il soit car « le retard d’un convoi peut disposer des destinées du monde ». Par moments, se détachent les grands épisodes militaires, comme l’héroïque siège de Saint-Sébastien, dramatiquement raconté. Mais, là même où le récit énumère des détails, il a, « sous la sécheresse apparente, quelque chose de vibrant ». L’auteur est géographe autant qu’historien : « Cette guerre de montagnes se présente à son imagination comme une guerre de reliefs. Il met toujours sous les pieds des hommes la carcasse de la terre et l’obstacle entre la volonté et la réalisation. »

Et puis, « la minutie du détail ne fait jamais perdre de vue les lignes générales. Chaque incident local est rattaché par un fil caché à l’évolution des événements européens. On sent toujours, invisible et présente, la physionomie lointaine de l’auteur principal du drame, Napoléon. »

Enfin, « l’allure sobre et militaire de l’auteur, l’exactitude de son style, l’art qui, sans chercher l’effet, le trouve dans l’enchaînement même des circonstances du drame achèvent de faire du livre, conclut le rapporteur, « un modèle d’histoire militaire ».


Or, ce livre devait être suivi d’un autre très prochainement. Le commandant Vidal de la Blache laisse en manuscrit deux volumes sur la Campagne d’Eylau et de Friedland, que la Section historique de l’état-major de l’armée voudra certainement publier après la guerre.

Ainsi, en 1908, la Vallée lorraine de la Meuse ; en 1910, la Régénération de la Presse après Iéna ; en 1914, l’Évacuation de l’Espagne et l'Invasion dans le Midi ; et puis, ces deux volumes inédits, en même temps préparés, quel labeur dans cette vie ! Le commandant Vidal de la Blache était un perpétuel travailleur. Il ne voulait ni loisirs, ni distractions. Très réfléchi, enfermé en lui même, rarement un sourire éclairait son sérieux et beau visage.

Il aima la France de toute son âme. Tous ses écrits sont inspirés par le patriotisme. Géographe, historien, il pense à la patrie toujours. C’est une chose émouvante que son premier grand travail ait été l’étude de la vallée frontière où il devait mourir.

On commettrait une injustice envers sa mémoire en supposant que son travail de cabinet lui ait un moment fait oublier son principal devoir. Il aimait fièrement son métier de soldat. Sa dernière joie fut le commandement d’un bataillon en face de l’ennemi. Ses lettres, publiées plus loin, tout intimes, simples, sincères, sont le récit de sa campagne. Quelques lignes d’une citation à l’ordre du jour racontent sa mort :

« A chargé vigoureusement à la tête de son bataillon, donnant le plus bel exemple de bravoure et d’intrépidité ; est tombé devant la tranchée ennemie[5] ».

Nous ne saurons jamais de quel prix nous aurons payé notre victoire. Notre reconnaissance envers les jeunes hommes qui ont sacrifié à la France les espoirs de leur vie n’égalera jamais leurs mérites. Et quel effort il nous faudra faire, tous tant que nous sommes, vieux et jeunes, pour compenser par une plus-value de nous-mêmes la perte de tant de belles intelligences, de tant de cœurs héroïques !

Ernest Lavisse


  1. Paris, chez Armand Colin, 1908, in-8°, 191 pages. Les juges les plus compétents ont loué ce travail. Voir, dans les Annales de Géographie, 1908, 18e bibliographie, France, un article de M. Gallois ; dans la Revue générale des Sciences, XX, 1909, un article de M. Nicklès ; dans les Annales de Géographie, 15 novembre 1915, une notice nécrologique de M. Emmanuel de Margerie.
  2. Numéro 151 de cette Revue.
  3. Paris et Nancy, chez Berger-Levrault, 1910. Un volume in-8°, 417 pages.
  4. Paris et Nancy, chez Berger-Levrault, 1914. Deux volumes le premier, l'Évacuation de l’Espagne, 596 pages ; le second, l'Invasion dans le Midi, 611 pages.
  5. Madame J. Vidal de la Blache a reçu d’un colonel allemand la lettre suivante : « Bois de la Gruerie, 20 juin 1915. Très honorée Madame, D’après les recherches que je viens d’effectuer, je suis obligé de vous faire part de la mort de votre mari. Il est tombé le 29 janvier 1915, sur le champ d’honneur, en héros tel qu’il était. Il est enterré avec ses camarades. Qu’il repose en paix et que Dieu vous console ! Toutes les tombes sont bien tenues, comme il convient à de braves ennemis. Si c’est possible, je vous procurerai une photographie de la tombe. Agréez, Madame, l’expression de mes humbles respects. Votre dévoué, O. HAAS Colonel et Commandant de régiment. »