Le Commencement de la fin

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Le Commencement de la fin


Au cours de l’année dernière, en Hollande, un jeune homme nommé Van der Veer a été appelé pour entrer dans la Garde Nationale. À la convocation du commandant, Van der Veer a répondu par la lettre suivante : -

« TU NE TUERAS PAS »

À M. Herman Sneiders, Commandant de la Garde Nationale dans le district de Midleburg.

Cher Monsieur,

La semaine dernière, j’ai reçu un document m’ordonnant de me présenter au bureau municipal afin d’être, selon la loi, enrôlé dans la Garde Nationale. Comme vous avez probablement remarqué, je ne me suis pas présenté, et cette lettre vise à vous informer, clairement et sans équivoque, que je n’ai pas l’intention de me présenter devant la commission. Je sais très bien que je prends une lourde responsabilité, que vous avez le droit de me punir, et que vous ne manquerez pas d’utiliser ce droit. Mais cela ne m’effraie pas. Les raisons qui me conduisent à cette résistance passive me semblent assez fortes pour l’emporter sur la responsabilité que je prends.

Moi qui, si vous voulez savoir, ne suis pas un chrétien, comprends mieux que la plupart des chrétiens le commandement qui a été placé en tête de cette lettre, le commandement qui est enraciné dans la nature humaine, dans l’esprit de l’homme. Quand je n’étais qu’un garçon, je me suis laissé enseigner le métier de soldat, l’art de tuer : mais maintenant, j’y renonce. Je ne tuerais pas aux ordres des autres, et avoir ainsi un meurtre sur la conscience sans motif personnel ni aucune raison.

Pouvez-vous mentionner quelque chose de plus dégradant pour un être humain que de commettre ce genre de meurtre, ce genre de massacre ? Je suis incapable de tuer, même de voir un animal tué; par conséquent je suis devenu végétarien. Et maintenant je suis pour me faire ordonner de tirer des hommes qui ne m’ont causé aucun tort; car je comprends que ce n’est pas pour tirer sur des feuilles et des branches d'arbres que les soldats se font enseigner à utiliser des armes à feu.

Mais vous répliquerez, peut-être, que la Garde Nationale est en dehors de cela, et spécialement pour maintenir l’ordre civique.

M. le Commandant, si l’ordre régnait réellement dans notre société, si l’organisme social était réellement en santé – en d’autres mots, s’il n’y avait plus d’abus criants dans nos relations sociales, s’il n’était pas établi qu’un homme mourra de faim alors qu’un autre gratifie tous ses caprices de luxe, alors vous me verriez dans les premiers rangs des défenseurs de cet état ordonné. Mais je refuse catégoriquement de contribuer à maintenir le prétendu « ordre social » actuel. Pourquoi, M. le Commandant, devrions-nous nous jeter mutuellement de la poudre aux yeux ? Nous savons très bien tous les deux que le « maintien de l’ordre » signifie : soutenir le riche contre les travailleurs pauvres, qui commencent à percevoir leurs droits. Ne savons-nous pas le rôle qu’a joué la Garde Nationale dans la dernière grève à Rotterdam ? Sans aucune raison, la Garde devait être en service des heures et des heures pour surveiller le bien des maisons commerciales qui étaient touchées. Pouvez-vous supposer un seul instant que je devrais descendre des travailleurs qui agissent tout à fait selon leurs droits ? Vous ne pouvez pas être si aveugle. Pourquoi alors compliquer le sujet? Il m’est certes impossible de me laisser être dressé en un obéissant soldat de la Garde Nationale, comme vous voulez et devez avoir.

Pour toutes ces raisons, et spécialement parce que je déteste le meurtre sur commande, je refuse de servir comme soldat de la Garde Nationale, et je vous demande de ne pas m’envoyer un uniforme ou des armes, parce que j’ai fermement résolu de ne pas m’en servir. – Je vous salue, M. le Commandant,

         J. K. Van der Veer.      

À mon avis, cette lettre a une grande importance. Les refus du service militaire dans les états chrétiens ont commencé quand le service militaire est apparu dans les états chrétiens. Ou plutôt quand les états, dont le pouvoir est basé sur la violence, se sont réclamés du christianisme sans abandonner la violence. En vérité, il ne peut pas en être autrement. Un chrétien, à qui la doctrine enjoint l’humilité, la non-résistance à celui qui est mauvais, l’amour de tous (même du plus malveillant), ne peux pas être un soldat; c’est-à-dire qu’il ne peut pas joindre une classe d’hommes dont l'occupation consiste à tuer leurs semblables. C'est pour cela que les chrétiens ont toujours refusé et refusent encore aujourd'hui le service militaire.

Mais il n’y a jamais eus que peu de vrais chrétiens. La plupart des gens dans les pays chrétiens mettent au nombre des chrétiens seulement ceux qui professent la doctrine d'une Église, dont les doctrines n’ont rien en commun, sauf le nom, avec le vrai christianisme. Qu'occasionnellement une recrue sur des dizaines de milliers refuse de servir n’a pas troublé les centaines de milliers, les millions d’hommes qui acceptent le service militaire chaque année.

Il est impossible que la totalité de l’énorme majorité des chrétiens qui entrent dans le service militaire soit dans l’erreur, et qu’il y ait seulement les exceptions, parfois des gens sans instruction, qui aient raison; alors que tous les archevêques et les hommes de savoir pensent que le service est compatible avec le christianisme. C'est ainsi que pense la majorité, et, nullement troublé de se considérer eux-mêmes chrétiens, ils entrent dans le rang des meurtriers. Mais voilà qu'apparait un homme qui, comme il le dit lui-même, n’est pas un chrétien, et qui refuse le service militaire, non pas pour des motifs religieux, mais pour des motifs des plus simples, des motifs intelligibles et communs à tous les hommes, de quelque religion ou nation qu'ils soient, Catholiques, Musulmans, Bouddhistes ou Confucianistes, espagnols ou japonais.

Van der Veer refuse le service militaire, non pas parce qu’il suit le commandement « Tu ne tueras point », non pas parce qu’il est chrétien, mais parce qu’il considère le meurtre comme contraire à la nature humaine. Il écrit qu’il déteste simplement toute tuerie, et ce au point d'être devenu végétarien seulement pour éviter d'avoir part à l’exécution d’animaux; et surtout, il dit qu’il refuse le service militaire parce qu’il pense que le « meurtre sur commande » c’est-à-dire l’obligation de tuer ceux qu’on nous ordonne de tuer (ce qui est la nature réelle du service militaire) est incompatible avec la droiture d’un homme.

Faisant allusion à l’objection habituelle que s’il refuse d’autres suivront son exemple, et que l'ordre social actuel sera détruit, il répond qu’il ne souhaite pas maintenir l’ordre social actuel, parce qu’il est mauvais, parce que dans celui-ci le riche domine le pauvre, ce qui ne doit pas être. De sorte que, même s’il avait n'mporte quel autre doute quant à la justesse de servir ou ne pas servir, la seule considération du fait qu’en servant comme soldat il doive, en portant des armes et en menaçant de tuer, supporter les riches oppresseurs contre les pauvres opprimés, l’oblige à refuser le service militaire.

Si Van der Veer donnait comme raison de son refus son adhérence à la religion chrétienne, ceux qui joignent aujourd’hui le service militaire pourraient dire : « Nous ne sommes pas des sectateurs et ne reconnaissons pas le christianisme, par conséquent nous ne voyons pas le besoin d’agir comme vous le faites. »

Mais les raisons données par Van der Veer sont tellement simples, claires et universelles qu’il est impossible de ne pas les appliquer chacun à son propre cas. Les choses sont ainsi que pour nier la force de ces raisons dans son propre cas, quelqu’un doit dire : - « J’aime le meurtre, et je suis prêt à tuer, non seulement les gens disposés au mal, mais mes propres compatriotes infortunés, et je ne vois rien de mal dans la promesse de tuer aux ordres du premier officier que je rencontre, qui que ce soit qu’il me commande de tuer. »

Voici un jeune homme. Quel que soit l'environnement, la famille ou le credo dans lesquels il a été élevé, il a appris qu’il doit être bon, qu'il est mal de frapper et de tuer, non seulement des hommes, mais même des animaux; il a appris qu’un homme doit tenir à sa droiture, laquelle droiture consiste à agir selon sa conscience. Cela est également apprit par les confucéens en Chine, les shintoïstes au Japon, les bouddhistes et les musulmans. Soudainement, après avoir appris tout cela, il entre dans le service militaire, où il est tenu de faire exactement le contraire de ce qu’il a appris. On lui dit de se mettre en état de blesser et de tuer, non pas des animaux, mais des hommes; on lui dit de renoncer à son indépendance[1] en tant qu'homme, et d’obéir, dans la profession du meurtre, à des hommes qu’il ne connaît pas, absolument inconnus de lui.

À un tel commandement, quelle réponse juste un homme d’aujourd’hui peut-il donner? Assurément seulement celle-ci : « Je ne le veux pas, et je ne le ferai pas ».

Exactement la réponse que Van der Veer donne. Il est difficile d'imaginer une réplique pour lui ou pour ceux qui dans une position similaire font comme lui.

Quelqu'un peut ne pas voir ce fait, parce qu'il n'a pas exigé son attention; quelqu'un peut ne pas comprendre le sens d’une action, aussi longtemps qu’il demeure inexpliqué. Mais une fois montré et expliqué, personne ne peut plus ignorer, ou faire semblant de ne pas voir ce qui est évident.

Il peut encore y avoir des hommes qui ne réfléchissent pas à leur agissement en entrant dans le service militaire, et des hommes qui veulent la guerre avec les étrangers, et des hommes qui continueraient d'opprimer la classe laborieuse, et même des hommes qui aiment le meurtre pour le meurtre. De tels hommes peuvent continuer à être soldats; mais même eux ne peuvent pas ignorer maintenant qu’il y en a d’autres, les meilleurs du monde – pas seulement parmi les chrétiens, mais parmi les musulmans, les brahmanistes, les bouddhistes, les confucianistes, - dont le nombre s'accroît à chaque heure, qui considèrent la guerre et les soldats avec aversion et mépris. Aucun argument ne peut faire taire ce simple fait, qu’un homme avec le moindre sens de sa propre dignité ne peut pas s’asservir à un maître inconnu, ou même connu, dont l’occupation est le meurtre. Or c'est en cela seulement que consiste le service militaire, avec toute sa contrainte de discipline.

« Mais considèrez les conséquences pour celui qui refuse, » me dit-on. « C’est très bien pour vous, un vieil homme exempté de cette exaction,[2] et en sécurité par votre position, pour prêcher le martyre; mais qu'en est-il de ceux à qui vous prêcher, et qui, croyants en vous, refusent de servir et ruinent leurs jeunes vies? »

« Mais que puis-je faire? » - réponds-je à ceux qui parlent ainsi.- « Dois-je, en conséquence du fait que je suis vieux, ne pas indiquer le mal que je vois clairement, incontestablement, le voyant précisément parce que je suis vieux, que j'ai vécu et pensé pendant longtemps? Est-ce qu’un homme qui se tient de l’autre côté de la rivière, hors de l’atteinte du voyou qu’il voit en train d’obliger un homme à en tuer un autre, ne doit pas crier au meurtrier, lui dire de s’abstenir, pour la raison qu’une telle intervention va enrager encore plus le voyou? De plus, je ne vois pas pourquoi le gouvernement, persécutant ceux qui refusent le service militaire, ne retourne pas son châtiment contre moi, en reconnaissant en moi un instigateur. Je ne suis pas trop vieux pour la persécution, pour des châtiments quelconques de toutes sortes, et ma position en est une sans défense. Quoiqu'il arrive, blâmé et persécuté ou non, que ceux qui refusent le service militaire soient persécutés ou non, je ne cesserai pas, alors que je suis en vie, de dire ce que je dis maintenant : car je ne peux pas m’abstenir d’agir en accord avec ma conscience. » C’est justement en cela même que la vérité chrétienne est puissante, irrésistible; c'est-à-dire qu’en étant l’enseignement de la vérité, en agissant sur l’homme, elle ne doit pas être gouvernée par des considérations extérieures. Jeune ou vieux, persécuté ou non, celui qui adopte la conception chrétienne de la vie, la vraie, ne peux pas reculer devant les exigences de sa conscience. C'est en cela que se trouve l’essence et la particularité du christianisme, le distinguant de tous les autres enseignements religieux; et c'est en cela que se trouve son pouvoir indomptable.[3]

Van der Veer dit qu’il n’est pas un chrétien. Mais les motifs de son refus et son comportement sont chrétiens. Il refuse parce qu’il ne veut pas tuer un frère humain; il n’obéit pas, parce que les ordres de sa conscience sont plus obligatoires pour lui que les ordres des hommes. C’est précisément pour cette raison que le refus de Van der Veer est si important. Il démontre ainsi que le christianisme n’est pas une secte ou un credo que les uns peuvent professer et les autres rejeter; mais que ce n’est rien d’autre qu’une vie suivant la lumière de la raison qui illumine tous les hommes. Le mérite du christianisme n’est pas qu’il prescrive telle ou telle action aux hommes, mais qu’il voit d'avance et indique le chemin[4] par laquel toute l’humanité doit aller et va effectivement.

Les hommes qui se comportent actuellement avec droiture et raisonnablement le font, non pas parce qu’ils suivent les prescriptions du Christ, mais parce que la ligne de conduite qui a été indiquée il y a dix-huit cents ans s'est assimilée à la conscience humaine.

C’est la raison pour laquelle je pense que l’action et la lettre de Van der Veer sont très importantes.

De même qu'un feu allumé dans une prairie ou une forêt ne mourra pas qu’il n’ait brûlé tout ce qui est sec et mort, et donc combustible, la vérité, une fois articulée en langage humain, ne cessera pas son oeuvre jusqu'à ce que toute fausseté, destinée à être réduite à rien, enveloppant et cachant la vérité de toutes parts comme elle fait, soit réduite à rien. Le feu couvre longtemps; mais aussitôt qu’il éclate en flammes tout ce qui peut brûler brûle rapidement.

Ainsi en est-il avec la vérité, qui prend du temps pour parvenir à une expression droite, mais une fois exprimée clairement en parole,[5] la fausseté et l’erreur sont bientôt détruites. L'une des manifestations partielles du christianisme, – l’idée que les hommes peuvent vivre sans l’institution de l’esclavage, - même si elle était contenue dans la conception chrétienne, ne fut clairement exprimée, il me semble, que par des écrivains du dix-huitième siècle.[6] Jusqu’à cette époque-là, non seulement les anciens païens, comme Platon et Aristote, mais même des hommes plus près de nous dans le temps, et chrétiens, ne pouvaient pas imaginer une société humaine sans esclavage. Thomas More ne pouvait pas imaginer même une Utopie sans esclavage.[7] Tout comme les hommes du début du siècle ne pouvaient pas imaginer la vie de l’homme sans guerre. L’idée que l’homme puisse vivre sans guerre n'a été clairement exprimée qu'après les guerres napoléoniennes.[8] Aujourd'hui, cent ans sont passés depuis la première expression claire que l’humanité peut vivre sans esclavage : et il n’y a plus d’esclavage dans les nations chrétiennes. Il ne se passera pas encore un autre cent ans après l'expression claire que l’humanité peut vivre sans guerre, avant que la guerre ne cesse d’exister. Sans doute restera-t-il une forme de violence armée, de même que le travail salarié demeure après l’abolition de l’esclavage; mais, au moins, les guerres et les armées seront abolies dans la forme outrageuse, tellement répugnante à la raison et au sens moral, qu’elles existent présentement.

Les signes que ce temps est proche sont nombreux. Ces signes sont comme par exemple la position désespérée des gouvernements, qui augmentent de plus en plus leurs armements; la multiplication des taxes et le mécontentement des nations; le degré extrême d’efficacité avec lequel les armes mortelles sont fabriquées; l’activité des sociétés et des congrès de paix; et, par dessus-tout, les refus de la part d’individus de faire le service militaire. La clé de la solution du problème se trouve dans ces refus. Vous dites que le service militaire est nécessaire; que, sans soldats, il nous arrivera des désastres. C’est possible; mais, pour m’en tenir à l’idée du bien et du mal qui est universelle parmi les hommes aujourd’hui, y compris vous-mêmes, je ne peux pas tuer des hommes sur commande. De sorte que si, comme vous dites, le service militaire est nécessaire – alors arrangez-le de manière qu’il ne soit pas si contradictoire avec ma conscience, et la vôtre. Mais, d'ici à ce que vous l’ayez arrangé ainsi, ne me demandez pas ce qui est contre ma conscience, à laquelle je ne peux désobéir en aucun cas.

C'est ainsi que doivent répondre tous les hommes honnêtes et raisonnables, inévitablement et très bientôt; non seulement les hommes de la chrétienté mais aussi les musulmans, et les soi-disant païens, les brahmanistes, les bouddhistes et les confucéens. Peut-être que par la force de l’inertie la coutume de la profession de soldat va continuer encore pendant un certain temps; mais déjà maintenant la question est résolue dans la conscience humaine, et tous les jours, toutes les heures, de plus en plus d’hommes arrivent à la même solution; arrêter le mouvement à ce stade-là est impossible. C'est toujours à travers un conflit entre la conscience qui s’éveille et l’inertie de la vieille condition qu'un homme parvient à toute reconnaissance d’une vérité, ou plutôt à toute délivrance d’une erreur, comme dans le cas de l’esclavage sous nos yeux.[9]

Au début l’inertie est si puissante, la conscience est si faible, que le premier effort pour échapper à l’erreur fait seulement l'objet d'étonnement. La nouvelle vérité semble de la folie. Propose-t-on de vivre sans esclavage? Mais alors qui travaillera? Propose-t-on de vivre sans se battre? Mais alors tout le monde viendra nous conquérir.[10]

Cependant, le pouvoir de la conscience s’accroît, l’inertie s’affaiblit, et l’étonnement se change en mépris et en moquerie. « Les Saintes Écritures reconnaissent des maîtres et des esclaves. Ces rapports ont toujours existées, et voilà qu'arrivent ces prétendus sages qui veulent changer le monde entier »; c'est ainsi que les hommes ont parlé à propos de l’esclavage. « Tous les scientifiques et les philosophes reconnaissent la légalité, et même le caractère sacré de la guerre[11]; allons-nous croire directement que la guerre n'est plus nécessaire? »

C'est de cette manière que les gens parlent de la guerre. Mais la conscience continue de grandir et s'éclaircie; le nombre de ceux qui reconnaissent la nouvelle vérité s’accroît, et la moquerie et le mépris font place au faux-fuyant et la tromperie. Ceux qui supportent l’erreur ralentissent la compréhension, et ils admettent l’absurdité et la cruauté de la pratique qu’ils défendent, mais ils pensent que son abolition est impossible pour le moment, alors ils la retardent indéfiniment. « Qui ne sait pas que l’esclavage est un mal? Mais les hommes ne sont pas mûrs pour la liberté, et l'affranchissement produira de terribles désastres » - avait l'habitude de dire les hommes à propos de l'esclavage, il y a quarante ans.[12] « Qui ne sait pas que la guerre est un mal? Mais alors que l’humanité est encore tellement bestiale, l’abolition des armées fera plus de mal que de bien, » disent aujourd’hui les hommes à propos de la guerre.»

Néanmoins, l’idée fait son oeuvre; elle grandit, elle consume la fausseté; et le temps est arrivé où la folie, l’inutilité, la dangerosité et la méchanceté de l’erreur sont si évidentes (comme c'est arrivé avec l’esclavage en Russie et en Amérique dans les années soixantes) que déjà maintenant il est impossible de la justifier. Telle est la situation actuelle quant à la guerre. Exactement comme dans les années soixantes, alors qu'on ne faisait aucun effort pour justifier l’esclavage mais seulement pour le maintenir; de même aujoud'hui personne n’essaie plus de justifier la guerre et les armées, mais cherche seulement, en silence, à utiliser l’inertie qui les supporte encore, en sachant très bien que cette organisation immorale et cruelle pour le meurtre, qui parait si puissante, peut s’écrouler à tout moment, pour ne plus jamais se mettre en branle.

Une fois qu’une goutte d’eau suinte à travers le barrage, une fois qu'une brique se détache d’un grand édifice, une fois qu’une maille devient lâche dans le filet le plus solide – le barrage éclate, l’édifice tombe, le filet se détisse. C'est comme une telle goutte, une telle brique, une telle maille desserrée que m'apparait le refus de Van der Veer, rendu intelligible à toute l’humanité par des raisons universelles.

Suite au refus de Van der Veer des refus similaires doivent se présenter de plus en plus souvent. Aussitôt qu’ils deviennent nombreux, les hommes mêmes (leur nom est légion) qui, le jour précédent disaient : «  C'est impossible de vivre sans guerre, » diront tout d’un coup qu’ils ont déclaré depuis longtemps que la guerre est une folie et une immoralité, et ils conseilleront à tous le monde de suivre l’exemple de Van der Veer. Alors, de la guerre et des armées, telles qu’elles sont maintenant, il ne restera plus que le souvenir. Et ce temps s’approche.

6 janvier, 1897.
  1. “Indépendance”; état de l'esprit où l'on agit sans subir l'influence des autres. NDT.
  2. “Exaction”; action d'exiger, de demander d'autorité au-delà de ce qui est dû. NDT.
  3. « Toutes les anciennes religions reconnaissent que l'amour est la condition essentielle d'une vie heureuse. (...) Cependant, aucune de ces doctrines n'a placé la vertu de l'amour comme la loi suprême qui devait être le seul motif de nos actions; cela a été le trait distinctif de la religion plus récente, celle du Christ. (...) l'observance de la loi suprême, parce qu'elle est suprême, n'admet pas d'exception (...) Les religions et les doctrines morales précédentes qui reconnaissaient l'avantage de l'amour dans la vie humaine admettaient néanmoins certaines circonstances dans lesquelles la réalisation de cette loi n'est pas obligatoire. Cependant, dès qu'elle cesse d'être une loi constante sa bienfaisance disparaît, et la doctrine de l'amour est réduite à un enseignement stérile... (...) la véritable doctrine chrétienne qui fait de l'amour une règle sans exception abolit la possibilité de toute violence. » (L. Tolstoï. La loi de l'amour et la loi de violence. chap. vii). NDT.
  4. Si le christianisme “voit d'avance et indique le chemin” c'est, comme le dit Tolstoï ailleurs, parce qu'il “correspond parfaitement bien et à la raison et au coeur humain”; mais cela relève aussi de la foi, la Raison des raison. Comme il est écrit dans l'Évangile, “nous marchons par la foi, et non par la vue.” (2 Corinthiens V, 7); ou dans le Coran, « Quand à ceux qui croient et font œuvres bonnes, leur Seigneur les guidera par la foi. » (Jonas X, 9) ; ou de manière analogue dans les enseignements de Confucius, de Lao-Tseu, etc.. NDT.
  5. “Parole”: mots considérés par rapport aux idées, aux sentiments qu'ils expriment. NDT.
  6. Il y a eu des écrivains qui ont exprimés l'immoralité de l'esclavage avant le dix-huitième siècle, mais c'est vraiment à partir des auteurs de ce siècle-là que le caractère condamnable de l'esclavage a été reconnu universellement et de manière continue, avec par exemple John Woolman (1720-1772) aux États-Unis, Granville Sharp (1735-1813) en Angleterre, André-Daniel Laffon de Ladebat (1746-1829) en France, etc.. NDT.
  7. Thomas More (1478-1545) a publié Utopia en 1516. NDT.
  8. Après les guerres napoléoniennes, plusieurs auteurs, encore souvent méconnus des lecteurs francophones, ont publié des livres remarquables, condamnant la guerre, démontrant son incompatibilité avec le christianisme, traitant de “non-résistance” - en référence à Matthieu V, 39; ou “non-violence” - comme par exemple David Low Dodge qui a publié La guerre incompatible avec la religion de Jésus-Christ en 1815, Jonathan Dymond qui a écrit une oeuvre semblable en 1823; Noah Worcester (1758-1837), William Ladd (1778-1841), William E. Channing (1780-1842), William Jay (1789-1858), Charles Sumner (1811-1874), William Lloyd Garisson (1805-1879), Adin Ballou, 1803-1890), Alfred Love (1830-1913), etc. NDT.
  9. C'est en 1865 que la forme russe de l'esclavage, appelé servage, a été abolie – Tolstoï avait 47 ans - la même année que l'Abolition aux États-Unis. NDT.
  10. Plusieurs auteurs ont démontré le manque de fondement de cette crainte, notamment William Lloyd Garisson et Adin Ballou, que Tolstoï cite dans son livre Le royaume des cieux est en vous

    Ralph Waldo Emerson (1803-1882) a également démolit cette crainte imaginaire, en 1838: “Mais si une nation étrangère voulait de gaieté de cœur ruiner notre commerce, ou, chose pire encore, voulait débarquer sur nos côtes... vous ne voudriez pas nous voir rester tranquilles... ? (...) Tout d’abord, nous répondrons que nous ne faisons jamais beaucoup de cas d’objections qui reposent simplement sur l’état du monde présent, mais qui admettent l’utilité permanente du projet. (...) De plus, la leçon que toute l’histoire enseigne aux sages, c’est de mettre leur confiance dans les idées, non dans les circonstances (...) C’est en réalité une idée qui a créé cette prodigieuse organisation guerrière, et c’est aussi une idée qui la dissoudra (...) les armes se rouilleront, les canons seront transformés en réverbères, les piques en harpons de pêcheurs...

    « Vous attacherez-vous à votre principe de non-résistance quand votre coffre-fort sera fracturé, que votre épouses et vos jeunes enfants seront attaqués... Si vous dites oui, vous ne faites qu’encourager le voleur et l’assassin... En réponse a cette accusation d’absurdité dirigée contre la doctrine de la paix poussée à l’extrême, absurdité qu’on montre dans les conséquences supposées, je dirai qu’en de telles déductions, on ne considère que la moitié des faits. On n’envisage que le côté passif de l’ami de la paix, rien que sa passivité. On oublie totalement de considérer son activité. Mais il n’est pas d’homme, on peut le présumer, qui ait jamais embrassé la cause de la paix et de la philanthropie pour la seule fin et l’unique plaisir d’être pillé et massacré. Un homme ne suit pas l’idée de martyr sans quelque idée active, quelque motif adéquat, quelque ardent amour. Etc. [R. W. Emerson. La guerre In Essais politiques et sociaux. Paris; Armand Colin, pp. 186-187]. NDT.

  11. Il existe encore des hommes, y compris des ecclésisastiques, qui croient aux théories des "guerres justes", qui disaient durant la Grande Guerre et la Deuxième Mondiale que le devoir d'un soldat envers sa patrie est plus important, a préséance, même pour un homme qui se dit chrétien, sur les enseignements du Christ dans le Sermon sur la Montagne; les aumoniers militaires. enseignaient cela. NDT.
  12. Ils disaient par exemple que l'économie s'effondrerait, et en conséquence de leurs aberrations mentales toutes sortes de méchancetés sur ce que les noirs feraient une fois libres. NDT.