Le Commerce du coton dans l’Inde

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Traduction par Francis Émion.
Imprimerie et Librairie de Mme Vve Bouchard-Huzard (p. 7-90).


Londres, octobre 1863.


L'intérêt pour tout ce qui se rattache au coton nous a déterminé à faire traduire les lettres de M. Samuel Smith, que nous présentons aujourd'hui à nos amis. L'Inde, comme le dit l'auteur, était si imparfaitement connue des Anglais eux-mêmes, qu'il n'est donc pas surprenant qu'elle ait été et soit encore peu connue des étrangers. Ce n'est guère que depuis la crise américaine, depuis le blocus des ports du Sud, que l'attention de la filature du continent s'est portée sur le coton de l'Inde. Déjà, en janvier 1862, nous en recommandions l'emploi à nos amis, et nous sommes heureux de pouvoir constater aujourd'hui que, depuis lors, l'on a fait des progrès sensibles, importants, un peu partout. Le coton de l'Inde, qui, il y a deux ans, occupait à peine le second rang chez nous, et qui ne s'employait pas du tout dans quelques pays, en France notamment, est devenu, grâce aux circonstances, l'aliment principal de l'industrie cotonnière de l'Angleterre et du continent.

Ses différentes provenances, sa qualité sont maintenant assez connues de tous ceux qui s'en sont occupés ; mais ce que l'on ignore encore généralement, ce que l'on ne connaît encore qu'imparfaitement, ce sont les motifs qui ont empêché l'Inde de remplacer tout d'un coup, comme pays producteur, l'Amérique, les causes qui contribuent à l'imperfection de qualité, aux mélanges, aux fraudes, aux variétés de la plante et de son produit.

M. Samuel Smith, en observateur consciencieux, en véritable connaisseur, car il s'est toujours occupé du coton d'une manière pratique, a su combler, dans ses lettres, les lacunes qui existaient encore dans l'histoire de la production du coton dans l'Inde. Le fruit de ses recherches et de ses observations nous a paru devoir mériter l'attention sérieuse de tous ceux qui, intéressés soit au commerce, soit à l'emploi du coton, ont toujours eu les yeux fixés sur l'Inde.

Nos amis trouveront, dans ces lettres, de précieux renseignements qui les aideront non-seulement dans le choix des cotons qu'ils pourront employer, mais qui leur permettront aussi de comprendre plus aisément un commerce qui est encore nouveau pour la plupart d'entre eux. Les difficultés contre lesquelles le négociant commissionnaire est souvent forcé de lutter seront plus facilement appréciées, et l'on verra que fréquemment elles sont insurmontables, et qu'aucun blâme ne peut lui être imputé alors que certaines parties de colon que l'on croyait devoir être bonnes rendent mal ou sont chargées de feuilles, de graines, de matières étrangères.

Enfin l'on verra que, comme nous l'ayons dit, à différentes reprises, dans nos avis hebdomadaires, il ne faut pas compter, de longtemps encore, sur une production qui permette à la filature de travailler comme par le passé, et que, pour parer aux conséquences inévitables de la rareté du produit brut sur les prix du manufacturé, sur la consommation et surtout sur la prospérité de l'industrie cotonnière, il faut s'adresser non pas seulement à l'Inde, mais à tous les pays qui peuvent fournir du coton.

M. Samuel Smith ne s'occupe que du coton Surate proprement dit, il ne fait que mentionner les cotons de la province de Madras, tels que le western et le northern, le salem, le coimbatore, qualités qui aujourd'hui sont si appréciées par la filature. Il est fâcheux que nous ne possédions pas encore, sur la culture de cette partie de l'Inde, des données précises, car c'est celle, suivant nous, qui est appelée, sous le rapport du produit, tel que nous le connaissons, à être une des plus intéressantes, La régularité de la soie, sa finesse, l'uniformité de couleur du Madras sont remarquables comparativement aux autres provenances de l'Inde, et pour le filateur surtout, ce coton a un grand avantage, car il lui permet de compter sur un rendement certain, de faire un produit qui ne varie pas, enfin de ne pas être obligé continuellement de changer la force, la vitesse de ses machines, d'être toujours à tâtonner, ce qui arrive malheureusement pour le coton Surate, comme on le voit par les observations de M. Smith, observations que les faits ne confirment que trop cette année-ci. La zone affectée à la culture du coton, dans la province de Madras, paraît être plus favorable à l'égalité du produit, et il serait à désirer que ce fût surtout de ce côté que l'augmentation de culture et de production eût lieu.


A. Csella et Cie.

PRÉFACE.[modifier]



Les lettres suivantes furent écrites, à Bombay, pour être publiées dans un journal de Liverpool, et elles ont été réimprimées en brochure presque mot pour mot. Le style en est conséquemment plus ordinaire et moins châtié qu'il n'aurait convenu à un traité en règle, mais j'ai pensé qu'il valait mieux les donner sous leur forme primitive, parce que la manière simple dont elles sont écrites rend le sujet traité plus intelligible à la masse des lecteurs.

D'après ce plan, il devient nécessaire de conserver certaines parties de ces lettres qui traitent de sujets d'un intérêt momentané seulement, tels que l'approvisionnement probable de coton pour l'année courante; car la suppression de ces portions de lettres aurait brisé l'enchaînement des raisonnements qu'elles développent.

Le seul mérite auquel je prétende est le désir sincère de dire la vérité, autant que je la sais, sur la quœstio vexata du coton de l'Inde. Libre de tout intérêt et de toute prévention, j'ai cherché seulement à traiter la question avec impartialité.

Je ne prétends à aucune originalité: les renseignements que contiennent ces lettres sont ceux que pourraient donner la plupart des commerçants intelligents de Bombay; mon travail s'est borné, pour ainsi dire, à examiner scrupuleusement, à comparer et à équilibrer les opinions que j'ai entendu émettre, à en éprouver, jusqu'à un certain point, la justesse en observant par moi-même, et en questionnant beaucoup les indigènes de l'intérieur. J'ai ensuite disposé le tout de manière à le rendre intelligible.

Je saisis cette occasion pour exprimer la reconnaissance que m'a inspirée la politesse constante que j'ai rencontrée partout lors de mes recherches, et l'empressement avec lequel les commerçants de Bombay, soit anglais, soit indigènes, m'ont fourni les renseignements que leur expérience les mettait à même de donner.

Une lettre sur le commerce du coton, en Égypte, est jointe à la série de celles écrites de l'Inde.


Samuel Smith.

Le

Commerce du coton dans l’Inde

ou

Série de lettres écrites de Bombay



ÉTENDUE DE LA PRODUCTION DU COTON DANS L'INDE


(Première lettre.)


Monsieur,


Au moment où j'ose vous envoyer ces lettres pour qu'elles trouvent place dans vos colonnes, permettez-moi une ou deux observations préliminaires que je crois nécessaires.

Profitant de l'occasion que me fournissait l'interruption du commerce du coton avec l'Amérique, je vins dans l'Inde avec l'intention de m'assurer de ce qu'elle pouvait produire de coton, et jusqu'à quel point elle était en état de remplacer les États du Sud.

En présence de cette terrible crise de l'industrie de l'Angleterre, tous les regards se sont tournés avec anxiété vers l'Inde, et tout renseignement concernant ses ressources est bien reçu par les commerçants. Comme j'ai eu, pendant mes longs voyages dans la région cotonnière de la présidence de Bombay, de fréquentes occasions de puiser à leur source de saines informations, je prends la liberté d'en soumettre le résultat à vos lecteurs.

Eu égard à l'immense commerce qui se fait entre la Grande-Bretagne et ses vastes dépendances en Orient, il est curieux d'observer l'ignorance dans laquelle on est encore des productions et du commerce intérieur de ces pays. La quantité des approvisionnements de coton que l'on peut attendre de l'Inde est peut-être le point sur lequel on a égaré, de la façon la plus remarquable, l'opinion anglaise, en répandant de faux rapports. Au commencement de la guerre d'Amérique, on prétendait généralement qu'une année ou deux de prix fort élevés (famine prices) accompliraient des miracles dans le commerce de l'Inde, et que, si l'industrie du sud des États-Unis était un jour anéantie, la crise de notre commerce de coton serait surmontée au bout de trois ans, car l'Inde s'emparerait alors de la place si longtemps occupée par l'Amérique. On a cru vaguement que l'on cultivait une grande quantité de coton dans ce pays. Des écrivains peu pratiques ont, au hasard, porté cette production à 4 et même à 6 millions de balles, et, faute de meilleurs renseignements, on a admis leur estimation comme correcte. On a pensée vu le petit nombre de balles exportées, que la plus grande quantité de ce coton était cultivée loin dans l'intérieur, et employée par les fabricants indigènes. On a prétendu que l'absence de chemins et la grande difficulté des transports rendaient impossible l'envoi de ce coton dans les ports d'embarquement, ou que, dans le cas où ce transport avait lieu, les frais en étaient si considérables, que le cultivateur n'y trouvait, pour ainsi dire, point de bénéfice. On a supposé que la culture, et plus encore l'exportation du coton, était uniquement une question de prix ; que, si l'on offrait un prix assez élevé, le double ou le triple, par exemple, du taux ordinaire, les immenses magasins de l'intérieur s'ouvriraient, les obstacles des transports seraient levés, et d'énormes quantités de coton seraient exportées. On supposait en même temps qu'avec une légère augmentation de culture pratiquée sur toute la surface de l'Inde on suppléerait facilement à toute la récolte de l'Amérique.

Cette perspective a certainement grandement influencé l'opinion publique, en Angleterre, sur la lutte américaine. Si on avait considéré la ruine possible du commerce du coton avec l'Amérique comme le glas de la mort pour la prospérité du Lancashire et pour le plus grand intérêt industriel du pays, on aurait suivi avec une sollicitude encore plus grande les progrès de la guerre d'Amérique, et l'on aurait fait peut être de plus grands efforts pour arrêter cette lutte destructive.

Mais l'expérience des deux dernières années a bien obscurci l'aspect radieux des ressources de l'Inde. Elle n'a pas répondu efficacement au stimulant des prix élevés qu'on a libéralement offerts. Les exportations de 1861 montrent, il est vrai, une augmentation de près de 50 pour 100 sur celles de l'année précédente, mais cela n'a eu lieu qu'en épuisant toutes les anciennes provisions de coton du pays, et durant l'année dernière, qui n'a pas été favorisée par la même bonne aubaine, on a exporté de Bombay 60,000 balles de moins qu'en 1861, quoique le prix courant moyen fût doublé.

Ces résultats ont beaucoup affaibli la confiance des commerçants de l'Inde, et il est probable que ceux qui ont une connaissance pratique du commerce du coton ont aujourd'hui une idée assez correcte de ses ressources; cependant l'espoir que l'Inde pourra encore sauver l'industrie cotonnière n'est pas complètement abandonné. Les chemins de fer, ou l'amendement des lois sur les contrats, ou quelque autre expédient va changer la face des choses, et faire sortir de leur somnolence les ressources que l'on croit encore exister dans ce pays. Dans cette série de lettres sur le commerce du coton dans l'Inde, il faudra donc diriger d'abord notre attention sur l'étendue de la production, et traiter ce sujet d'une manière convenable à la fois pour la généralité des lecteurs, et pour ceux qui sont initiés aux mystères de ce commerce. Nous pourrons ensuite aborder des questions plus techniques et plus spéciales à l'industrie cotonnière.

Essayons d'abord de répondre à cette question est-il vrai que l'Inde produise plusieurs millions de balles de coton, et que l'on n'exporte de ce pays qu'une partie de la production ?

Il est évident que cette question en soulève immédiatement une autre; quelle est l'étendue de la fabrication indigène, quelle portion du coton cultivé dans le pays y filet-on et y tisse-t-on ? Or il est naturellement impossible de donner une réponse précise sur ce point, mais il se présente un moyen très-simple d'en faire une estimation approximative. La quantité de marchandises de coton anglaises, consommée dans ce pays, est connue; quelle quantité de marchandises indigènes consomme-t-on en comparaison ?

L'auteur peut assurer, d'après l'examen qu'il a fait personnellement, que la plus grande partie des habillements portés par les indigènes est de fabrique anglaise ou tout au moins filée en Angleterre; il est parfaitement admis, par la plupart des personnes versées dans le commerce de l'Inde, que le long des grandes voies de communication fréquentées par le commerce et dans les villes les plus peuplées de l'intérieur on vend beaucoup plus de marchandises anglaises que de marchandises indigènes. Cette coutume s'étend tous les ans et, même indépendamment de la crise cotonnière, la fabrication indigène sera peu à peu supplantée par les marchandises étrangères. Il est vraiment surprenant que la fabrication indigène se soit si bien et si longtemps maintenue. On s'étonne, en considérant la méthode maladroite et laborieuse de fabrication employée par les naturels du pays, que leur industrie existe encore. On file encore le coton ainsi qu'on le faisait il y a deux mille ans. A l'exception d'une demi-douzaine de filatures installées à Bombay ou dans les environs, ce travail se fait encore au moyen de l'ancien rouet tourné par une femme, ainsi qu'il était d'usage en Angleterre avant l'invention des machines. Par ce moyen on file en un jour quelques onces (1 once vaut environ 3 grammes) de gros fil de coton, et cette coutume subsiste parce que, dans l'intérieur, loin des routes fréquentées par le commerce, le prix du travail, exécuté principalement par des femmes dans l'intervalle des soins du ménage, est très bas, car elles se contentent de gagner ainsi environ 5 centimes par jour. Ensuite le tissage est exécuté sur le métier à main du vieux style, et ce travail comparé à celui de nos machines est aussi lent et aussi mauvais que le filage ; les étoffes de fabrication indigène sont généralement si grosses, que, quand on les voit dans les bazars à côté des étoffes anglaises, on est surpris qu'elles puissent se vendre.

Il est vrai qu'il y a quelques belles étoffes, telles que les mousselines de Dacca, fabriquées en partie avec des cotons de l'Inde; mais leur importance est si minime, comparée à celle des étoffes grossières, que cela ne vaut, pour ainsi dire, point la peine d'être mentionné dans ces recherches.

Le seul point réellement douteux est la quantité comparative des marchandises anglaises et indigènes, consommée dans ces parties éloignées du pays dont l'accès est difficile. On suppose que, dans certaines régions reculées, les marchandises étrangères sont peu employées, et cela est sans doute vrai. Cependant il est indubitable que, dans les parties populeuses et riches de l'Inde, la plus grande partie des tissus de coton que l'on porte est importée ou fabriquée avec du coton filé à l'étranger. Et, faisant la part des cas exceptionnels mentionnés, on peut conclure que la quantité de marchandises de coton anglaises consommée dans l'Inde excède, de beaucoup peut-être, celle des marchandises de fabrication indigène.

Mais, pour appliquer cet argument à la question de la production du coton, il nous faut encore un renseignement. Quelle quantité de matière brute faut-il pour produire les marchandises anglaises consommées chaque année dans l'Inde ?

La quantité moyenne de coton tissé et filé exportée de l'Angleterre dans l'Inde est, abstraction faite des exportations exceptionnelles de 1859 et de 1860, le quart environ de l'exportation totale; et, faisant la part des marchandises de coton consommées en Grande-Bretagne, elle varie du cinquième au sixième du produit total de ses métiers à filer et à tisser. Mais la moyenne de la consommation annuelle de coton s'élevait, avant la crise, à 2,500,000 balles, de sorte que la quantité exportée dans l'Inde s'élevait à un peu plus de 450,000 balles. La plus grande partie de ce coton était cependant du coton d'Amérique, et 3 balles de celui-ci produisent autant de tissu que 4 balles des Indes orientales; on peut donc raisonnablement assurer que les produits de coton anglais consommés annuellement dans l'Inde représentent 600,000 balles de coton de ce pays; et si, comme nous le supposons, la fabrication de marchandises indigènes est moins considérable, il faut alors moins de coton pour leur production.

Il ne faut pas oublier néanmoins qu'une grande quantité de coton de l'Inde, à peu près égale, peut-être, à celle convertie en tissus, sert à rembourrer des sommiers, des matelas, etc., et à différents usages ; conséquemment, il semble probable que la consommation dans le pays a été de 750,000 balles environ avant cette crise : telle est l'opinion généralement répandue parmi les indigènes les plus intelligents. Mais assurément la consommation de coton des indigènes a sensiblement diminué pendant les deux dernières années; les prix élevés ont amené dans les ports beaucoup de coton employé précédemment à l'approvisionnement des manufactures indigènes, et en somme on a considérablement réduit l'usage de cet article. Les meilleurs juges en cette matière, parmi les natifs, pensent que la consommation de coton dans l'Inde ne s'élève pas à un demi-million de balles; peut-être n'est-elle, d'après eux, que de 3 ou 400,000.

Mais il y a une manière simple et facile, et plus convaincante peut-être pour les hommes pratiques, d'arriver à la même conclusion. Dans les affaires commerciales, on doit toujours se défier des arguments purement théoriques, ou de ceux comprenant une série embrouillée de déductions, et les précédents sont un peu de cette nature. Considérons donc la question d'une façon plus claire.

Le prix du coton, à Bombay, a été. depuis six mois, de 400 roupies (1,000 fr.) [1] environ le candi [2] ou à peu près quatre fois ce qu'on le payait avant la guerre d'Amérique. Le prix du transport de l'intérieur est, pour la plus grande partie de ce coton, de 20 roupies (50 fr.), du moins il atteint pour une très-faible portion 50 roupies (125 fr.) ; il n'y a pour ainsi dire point de pays à coton dans l'Inde, entre l'Himalaya et le cap Comorien, d'où le transport coûte 100 roupies (250 fr.) par candi, ou 125 fr. par balle. Il est donc évident que la difficulté et les frais du transport ne sont pas aujourd'hui des obstacles matériels à l'envoi du coton dans les ports d'embarquement, et je doute beaucoup que, si les prix élevés se maintiennent, on garde, pour cette raison, 100,000 balles dans l'Inde entière. Il est vrai que le transport de certains endroits au port est fort lent, et, dans quelques cas, il faut deux ou trois mois pour amener le coton de l'intérieur au bord de la mer, par exemple du fond du Pendjab (Punjaub); mais il est peu probable que l'Angleterre perde, pour ce motif, une quantité appréciable de coton. Et, si l'Inde entière était couverte demain d'un réseau de chemins de fer, il est probable que l'exportation de cette année n'en serait pas sensiblement augmentée. C'est un fait avéré que tout le coton disponible va être acheminé vers la mer, et, en quelque endroit que l'on voyage, on entend dire que tout est scrupuleusement ramassé pour l'exportation. Dans toute la présidence de Bombay, et peut-être ailleurs, le tissage est presque entièrement arrêté, et, pour ce qui s'en fait encore, on emploie des produits de filatures anglaises. Dans le Guzzerat (Guzerat), qui fut un des principaux sièges de la manufacture indigène, de nombreux tisseurs sont sans ouvrage, et l'auteur a souvent entendu dire, en parcourant cette province, que, sans la construction de chemins de fer entrepris si à propos pour occuper la plupart des ouvriers sans emploi, la détresse aurait été aussi grande que dans le Lancashire.

Et cependant, malgré cette grande diminution de la consommation indigène, les approvisionnements des ports n'ont pas énormément augmenté. L'exportation moyenne de l'Inde, avant la crise, en y comprenant celle de la Chine, était d'environ 750,000 balles ; elle fut, l'année dernière, de 1,200,000 balles à peu près, et une partie de ce surplus peut raisonnablement être attribuée à un accroissement de culture, de sorte que la diminution de consommation ne s'élève guère qu'à 250,000 balles ; on sait que ce résultat n'a été obtenu qu'en privant la fabrication dans beaucoup de parties du pays.

D'après ce raisonnement, nous arrivons à la même conclusion que nous avons obtenue avec nos premiers arguments, savoir : que la quantité de coton employée dans l'Inde n'a jamais pu s'élever au delà de 750,000 balles, et ne peut dépasser maintenant 500,000 balles, et qu'elle peut s'abaisser à un chiffre inférieur, et que, conséquemment, l'Angleterre peut tirer de cette source de nouveaux soulagements importants.

De ces faits il résulte que le total d'une bonne récolte pour l'Inde entière, avant cette crise, doit avoir été d'un million et demi de balles, dont généralement moitié a été exportée et moitié consommée dans le pays. [3].

Dans notre prochaine lettre, nous traiterons de l'accroissement probable de la culture du coton durant les deux dernières années, et de la perspective de son développement dans l'avenir.

Bombay, 12 février 1863.

Approvisionnement de coton pour la présente année 1863[modifier]

(Deuxième lettre)


Monsieur,

Dans ma dernière lettre, j'ai cherché quelle a été la production totale du coton dans l'Inde avant les deux dernières années, et les raisons produites ont amené l'opinion que la récolte ne dépassait probablement pas un million et demi de balles, et que, calculant largement, 750,000 balles étaient consommées dans le pays. Nous avons maintenant à examiner l'accroissement probable de la production pendant les deux dernières années, et la perspective des approvisionnements de coton pour l'Angleterre pendant la présente saison.

Le mois de juillet est le temps de la plantation dans presque toute la présidence de Bombay, d'où nous tirons les quatre cinquièmes de nos approvisionnements, et les prix du moment règlent les décisions des cultivateurs ou fermiers (ryots) comme on les appelle dans l'Inde. Or, au moment-de la plantation en 1861, le marché s'était peu ressenti de la guerre d'Amérique. Le beau Dhollerah (fair Dhollera) ne valait pas 6 pence (62 centimes) la livre (environ 1 fr. 25 le kilog.) à Liverpool, et l'on n'était pas fort encouragé à étendre la culture. Mais le coton planté dans l'automne de 1861 représente la récolte de 1862; ainsi les 1,200,000 balles exportées, l'année dernière, de l'Inde n'étaient pas, en grande partie, le résultat d'un accroissement de culture. Le surplus de 450,000 balles est principalement dû, comme nous l'avons déjà dit, à la diminution de la consommation de coton dans le pays. Mais à l'automne de 1862, époque des semailles de la récolte qui sera exportée cette année, l'influence des prix élevés avait commencé à agir puissamment; les cotes de Liverpool montaient rapidement de 8 à 14 pence (de 80 centimes à 1 fr. 40), et à Bombay les prix s'élevaient de 200 à 300 roupies (de 500 à 750 fr.). Il est impossible de déterminer jusqu'à quel point ce stimulant a agi sur l'honnête cultivateur, nous examinerons ce point plus tard; mais, sans aucun doute, ce dut être un encouragement puissant et nouveau pour les fermiers de savoir que la valeur de la récolte du coton était au moins doublée.

On croit généralement, dans toutes les parties de la présidence de Bombay, que la plantation a été considérable l'année dernière. L'auteur a fait, partout où il a voyagé, de nombreuses questions à ce sujet, et on lui a toujours répondu que l'augmentation des semences en coton était de 23 p. 100 au moins. Il est vrai que les statistiques du gouvernement concernant la culture ne semblent pas justifier cette assertion, mais on sait qu'elles ne méritent pas la confiance, et, considérant toutes choses, nous sommes d'avis que la superficie plantée en coton, dans l'automne de 1862, est de 25 p. 100 plus grande qu'elle ne le fut dans aucune année précédente. Si donc nous estimons la récolte de 1861-62 à 1,750,000 balles pour l'Inde entière, celle de 1862-63 pourrait, si la saison a été favorable, avoir atteint 2,250,000 balles à peu près, permettant une exportation de 2,000,000 de balles.

Mais il faut faire une importante correction. On sait que, cette année, les récoltes de coton, à très peu d'exceptions près, sont très-faibles. Mes observations personnelles me permettent d'adopter cette opinion à l'égard de beaucoup d'endroits. Dans le district de Broach, par exemple, la récolte a particulièrement manqué, ne rendant pas un quart de la moyenne. On pense invariablement que la récolte totale de Broach ne peut atteindre celle de l'année dernière, et certains l'estiment à la moitié seulement, tout en admettant une augmentation de culture de 25 p. 100. Dans le district de Bhonahgor (Bhownuggur), où l'on cultive une grande partie du Dhollerah, l'insuffisance de la récolte est presque aussi grande, et on estime généralement la quantité qui pourra être exportée aux deux tiers du chiffre d'exportation de l'année dernière. Les nouvelles des districts qui expédient par eau, à travers le Dhollerah même, sont plus favorables, et le produit sera, pense-t-on, supérieur à celui de l'année dernière. Dans le district de Kandeich (Khandeish), limitrophe du Berar, la récolte est pire que partout ailleurs, et le coton est si inférieur, si chargé, qu'il n'est, pour ainsi dire, bon à rien. Et dans toute la grande région cotonnière du Berar, où Oomrawuttee occupe la première place, on dit la récolte fortement endommagée. On attribue la cause de ce dommage à de fortes pluies qui ont eu lieu, contrairement à ce qui se présente habituellement sous ce climat, en novembre, et qui ont pourri les jeunes coques et arrêté la croissance de la plante. L'opinion générale est que la production des anciennes régions cotonnières tributaires de Bombay ne peut égaler celle de l'année dernière, et, dans l'opinion de l'auteur, il serait imprudent d'estimer la récolte de l'Inde entière plus haut que celle de la saison précédente, c'est-à-dire 1,750,000 balles.

Si, cependant, nous considérons la question de l'exploitation, il faut examiner un autre point. Les moyens qu'on a commencé à employer, l'aimée dernière, pour faire sortir le coton de l'intérieur, seront plus généralement mis en usage cette année. Beaucoup d'endroits éloignés, inconnus jusqu'ici sur le marché d'exportation, envoient maintenant leurs quotes-parts. L'année dernière, par exemple, chose toute nouvelle, 50,000 balles furent expédiées de Kurrachee à Bombay, et 70,000 balles, produit du Bengale et des provinces du Nord-Ouest, autrefois consommées dans le pays, furent expédiées directement de Calcutta en Europe. C'est de ces endroits, et de quelques autres dans la présidence de Madras, que l'on doit attendre les plus notables augmentations d'exportations. On suppose, avec raison, que Kurrachee exportera, cette année, plus de 100,000 balles, et Calcutta peut-être 150,000 balles ; et si les prix actuels de 400 roupies (l,000 fr.), et plus, se maintiennent, Y exportation totale de l'Inde atteindra peut-être le chiffre de 1,400,000 balles. On pense que ce montant sera réparti ainsi : la présidence de Bombay, en y comprenant Kurrachee, fournira de 1,000,000 à 1,100,000 balles, et les ports de l'est de l'Inde de 300,000 à 400,000 balles.

Pour présenter le résultat de ces observations d'une manière plus concise, nous les disposerons en tableau: . Exportation moyenne de l'Inde avant la guerre d'Amérique. 750,000 Consommation moyenne dans le pays, avant la guerre d'Amérique 750,000 Production moyenne du colon avant la guerre d'Amérique 1,500,000 Exportation de coton en 1862 1,200,000 Estimation de la consommation dans le pays. 550,000 Récolte de 1801, fournissant l'exportation de 1862 1,750,000 Estimation de l'exportation de coton pour 1863 1,400,000 Estimation de la consommation dans le pays 350,000 Récolte de 1862, fournissant l'exportation de 1863, estimée à 1,750,000

Il est inutile d'ajouter que, dans ces calculs, le montant de la consommation par les indigènes est hypothétique ; nous ne l'avons représenté par des chiffres que pour rendre ce~l aperçu plus intelligible. Il est possible que nos chiffres s'éloignent du montant que la consommation indigène atteindra, sans que la somme des exportations en soit sensiblement affectée. On a des données beaucoup plus certaines et positives sur l'exportation, et c'est réellement la question du moment pour le public en Angleterre.

Il n'est, pour ainsi dire, pas nécessaire de rappeler que nous avons admis, dans nos observations, que tout le coton habituellement expédié en Chine, environ 200,000 balles en moyenne, ira en Europe cette année comme l'année dernière; plus encore, la Chine expédie du coton, et des quantités considérables de cet article ont été dirigées de Chang-haï (Shanghae) et de Canton vers l'Europe depuis six mois. Bien des gens pensent que, si les prix se maintiennent, l'Europe recevra de ce pays de 100,000 à 200,000 balles.

Il faut cependant se mettre en garde contre l'erreur; les expéditions de l'Est, en 1863, ne coïncident pas avec les arrivages en Europe. Si l'on compte la traversée à quatre mois, en moyenne, les expéditions du 1er septembre 1862 au 1er septembre 1863 représentent les arrivages en Europe. Or l'exportation de Bombay a été peu considérable pendant les quatre derniers mois de 1862, et la récolte de cette année est fort en retard, elle est reculée d'un mois au moins dans le Broach et le Dhollerah, de sorte qu'une grande partie du coton sera retenue dans l'intérieur par la mousson, et n'arrivera qu'à la fin de l'année dans les ports. Il ne serait donc pas raisonnable d'admettre que plus de 1,250,000 balles de coton de l'Inde arriveront en Europe en 1863, puisque, en comptant toute la production à l'est du cap, on atteint à peine le chiffre de 1,500,000 balles.

Évidemment, tout homme habitué au commerce comprendra que ces chiffres reposent entièrement sur la présomption que les prix précédents se maintiendront. Si la guerre d'Amérique cessait promptement et si les prix baissaient de 50 p. 100, le courant du commerce de l'Inde changerait totalement. Beaucoup de coton serait retiré de l'exportation pour être consommé par les indigènes, la Chine cesserait d'exporter, elle importerait beaucoup de l'Inde, et les expéditions pour l'Europe pourraient souffrir une réduction d'un tiers.

Nous traiterons, dans notre prochaine lettre, du futur développement de la culture du coton dans l'Inde.

Bombay, 12 février 1863.

Futur développement de la production du coton dans l'Inde[modifier]

(Troisième lettre)

Monsieur,

La question de l'accroissement probable de la production du coton dans l'Inde, que nous devons discuter dans cette lettre, est, il faut l'avouer, hérissée de difficultés.

Au premier abord, se plaçant au point de vue d'un Anglais, on admettrait avec peine qu'en cas de besoin les ressources de l'Inde ne fussent illimitées. C'est un pays dont la superficie égale la moitié de l'Europe, et peuplé, d'après le dernier recensement, de 180 millions d'habitants. Sur toute l'étendue de ce vaste territoire on peut cultiver le coton, et on le cultive plus ou moins. Or, le travail de 4 millions d'esclaves, dont partie seulement occupés à la culture du coton, a produit, dans les États du Sud de l'Amérique, 4 millions de balles. On peut donc, sans exagération, attendre autant et même le double de l'Inde, alors qu'elle est stimulée par des prix presque fabuleux. Voilà le tableau qu'a envisagé l'esprit public en Angleterre, et qui conserve encore en grande partie son influence. Voyons maintenant jusqu'à quel point ces prévisions, assez sensées dans leur abstraction, résisteront à l'examen des circonstances véritables du sujet.

Le coton, dans la plus grande partie de l'Inde, est cultivé en assolement avec d'autres produits, on le considère rarement comme le principal produit d'une habitation. Les céréales d'une sorte ou d'une autre constituent partout la denrée principale. Les fermes des habitants sont très petites, et c'est de temps immémorial la coutume que chaque fermier récolte de quoi nourrir sa famille. Il peut quelquefois ajouter à cela un petit champ de coton rendant en moyenne une ou deux balles. Mais le fermier ne négligera pas la culture des céréales pour celle du coton, quelque élevé qu'en soit le prix, car il s'exposerait ainsi à mourir de faim. Aucun excédant de récolte n'existe pour remédier au manque de céréales ; le commerce intérieur de l'Inde est encore tout à fait primitif ; il n'existe pas de grandes portions du pays qui tirent leurs approvisionnements de céréales d'une autre région pour s'adonner à des branches spéciales d'agriculture. La règle générale, dans l'Inde entière, est que chaque localité, et chaque cultivateur individuellement, récoltent de quoi se nourrir. Cela est si vrai, que, si la récolte des grains vient à manquer dans une région, la famine s'ensuit, et les habitants meurent par milliers, tandis que le reste de l'Inde ne souffre ni ne s'émeut. Durant la famine qui a régné dans les provinces du Nord-Ouest il y a deux ans, on dit qu'un demi-million d'habitants sont morts de faim, tandis que, dans la plus grande partie de l'Inde, les récoltes étaient suffisantes ; mais les moyens de communication dans l'intérieur étaient si pitoyables, et le commerce des céréales si peu organisé, qu'on ne put envoyer à temps, pour conjurer cette affreuse calamité, des approvisionnements dans les districts désolés par la famine. Il n'est donc pas surprenant que les indigènes aient de la répugnance à diminuer leurs récoltes de grains pour cultiver du coton.

En outre, dans toutes les parties de la présidence de Bombay, les denrées sont déjà rares et chères; la légère augmentation de la culture du coton a beaucoup influé sur leurs prix, et les grains valent déjà presque le double de ce qu'ils valaient il y a quelques années. Nous n'attribuons pas, naturellement, cela entièrement à l'accroissement de la production du coton, car les prix des produits de toutes sortes se sont graduellement élevés dans l'Inde depuis quelques années. Cependant, quand on questionne les indigènes sur ce sujet, ils désignent l'accroissement de la culture du coton comme la principale cause de ce changement, et si vous demandez, dans quelque partie du pays que ce soit, pourquoi la culture du coton n'augmente pas plus rapidement, on vous répond d'abord que les fermiers ne peuvent pas se permettre de cultiver moins de céréales. Il faut encore se rappeler que le coton n'est pas la seule récolte avantageuse. Il est encore fort profitable au fermier d'avoir non-seulement des céréales, mais encore certains grains, de la canne à sucre, et tous les produits de l'agriculture, qui sont énormément renchéris depuis quelques années. Il sait, en outre, que le prix du coton est excessivement variable ; il connaît fort peu la politique américaine et les raisons qui peuvent faire prévoir une élévation permanente des prix ; mais il n'a pas oublié l'expérience du passé, il se rappelle que les hausses extraordinaires ont été généralement suivies de baisses ruineuses. De plus, le coton est une plante délicate, et qui manque souvent totalement, de sorte que le fermier a une raison de plus pour ne pas risquer le succès de toute son année sur cette simple chance.

Après tout ce que nous venons de dire, il faut constater un fait qu'on observe dans l'Inde entière : c'est que les habitants diffèrent entièrement des races énergiques de l'Ouest ; ils sont d'une ignorance grossière, et n'ont pas le moindre esprit d'entreprise ; ils obéissent servilement à la routine et à la coutume, chacun fait ce que ses prédécesseurs ont fait avant lui, et le mode de culture est exactement le même aujourd'hui qu'il y a deux mille ans. Rien moins qu'une convulsion radicale ne pourrait révolutionner les habitudes de ce peuple, et l'on ne peut le juger d'après les motifs et les principes qui influencent les nations européennes.

Nous ajouterons, pour expliquer les résultats mesquins du travail de cette immense population, que le système de culture dans l'Inde est d'une lenteur et d'une négligence extrêmes ; le rendement du coton est misérable, il ne s'élève, en moyenne, qu'à 60 à 80 livres par acre, au lieu de 200 à 400 livres (60 à 80 kilog. par hectare, au lieu de 200 à 400 kilog. par hectare), en Amérique ; il est ramassé principalement par de vieilles femmes et des enfants qui en cueillent quelques pleins tabliers en une journée, probablement le sixième ou le dixième de ce qu'un nègre bien exercé ferait en Amérique. Ensuite le coton est séparé de la graine au moyen du churka indigène, instrument grossier, composé de deux rouleaux tournés par une couple de femmes, qui nettoient environ 20 livres (10 kilo.) de coton par jour, procédé horriblement lent quand on lé compare à l'exécution rapide du cylindre à scie (sawgin) de l'Amérique.

En vérité, les Européens qui n'ont pas visité le pays ne peuvent s'imaginer à quel point le travail y est faible et infructueux ; quoique la récolte de coton n'égale pas la moitié de celle de l'Amérique, il est probable que quatre ou cinq fois autant de personnes sont occupées à sa production.

Quand on considère ces faits, il est évident qu'on se trompe en jugeant l'Inde d'après des données mathématiques, et en comptant sur un développement soudain et considérable du commerce du coton.

Cependant, quand nous examinons l'autre face de la question, nous trouvons réellement des raisons pour espérer un accroissement très-considérable. Étudions d'abord l'influence du prix.

Comme nous l'avons déjà dit, les prix, à Bombay, sont à peu près le quadruple de ce qu'ils étaient précédemment, mais bien des gens objecteront que le fermier en profite peu ; car, en Angleterre, on a une opinion exagérée de l'influence et de la rapacité des intermédiaires, c'est-à-dire des prêteurs d'argent et des petits marchands qui interviennent entre le fermier et le commerçant anglais. Nous ne voulons pas examiner maintenant cette question, nous nous en occuperons plus tard ; il suffira de dire que, d'un aveu presque universel dans toutes les régions à coton que j'ai visitées, les fermiers obtiennent passablement le prix du marché pour leur coton, un prix tel, enfin, que les intermédiaires n'ont, en général, qu'une rémunération honnête.

On peut assurer que, maintenant, les trois quarts des fermiers qui ont du coton à vendre pourraient en trouver de 300 à 350 roupies (750 fr. à 875 fr.) le candi, ou quatre fois le prix des années antérieures à la crise. Il est donc certain que le stimulant des hauts prix agit aujourd'hui dans les régions utiles, et il est des plus puissants.

Autrefois, quand les prix, à Bombay, variaient de 100 à 120 roupies (250 fr. à 300 fr.), le fermier ne vendait généralement son coton, sur les lieux, que 80 roupies (200 fr.) ; de cette somme il faut déduire le loyer de la terre, qui se monte, en moyenne, à 15 roupies (37 fr. 50) environ. Cela ne lui laissait que 65 roupies (162 fr.), ou 2 pence (20 c.) la livre (0k,500), sujets à des charges énormes, telles que le payement des intérêts de la dette qui l'accablait toujours. Mais maintenant il vend son coton 300 roupies (750 fr.) net sur place, ou 9 pence (90 c), la livre (1/2 kilo.) ; il est, en outre, en grande partie, soulagé de sa dette ; il est donc plausible que le fermier est fortement encouragé à cultiver du coton, et cela continuera si l'on peut compter sur les prix élevés du marché.

Les indigènes pensent généralement que, si les cours actuels continuent jusqu'à la prochaine saison des semailles, la surface cultivée en coton s'agrandira encore une fois de 25 pour 100 ; mais on ne peut enlever plus que cela aux autres récoltes, quelle que soit la hausse du coton. D'après cette supposition, la récolte de 1863-64 pourrait, si la saison était favorable, atteindre 2,500,000 à 3,000,000 de balles, et l'exportation de 1864 arriver à plus de 2,000,000 de balles.

L'approvisionnement postérieur de coton dépendra naturellement beaucoup de la marche de la guerre d'Amérique. Si cette funeste lutte se prolonge indéfiniment et se termine par la désorganisation complète de l'industrie du Sud, on peut s'attendre à voir l'Inde augmenter considérablement l'approvisionnement du coton, chaque année. Dans ce cas, le coton de Jurat ne pourrait rester longtemps au-dessous de 1 schilling (1 fr. 25) la livre (1/2 kilo.) sur le marché du pays, et de 300 roupies (750 fr.) à Bombay, et à ce prix aucune récolte n'est, dans l'Inde, aussi avantageuse que le coton. La culture s'étendrait peu à peu sur de grandes portions du pays où le coton n'a pas encore été cultivé pour l'exportation, et il semble raisonnable d'admettre que l'on pourra augmenter l'exportation annuelle de 20 pour 100.

L'augmentation progressive de l'exportation serait, dans cette proportion, ainsi qu'il suit :

Exportation de 1864 2,250,000 balles 1865 2,700,000 1866 3,250,000 1867 3,900,000 1868 4,700,000 1869 5,650,000 [4]

De sorte que, dans six ans, les approvisionnements de l'Inde, en admettant une perte sur le poids, égaleraient le montant jadis produit par l'Amérique.

Si cependant la guerre d'Amérique se terminait promptement et que l'industrie du Sud ne fût pas sérieusement désorganisée, il faudrait attendre un tout autre résultat dans l'Inde. Dans cette hypothèse, le coton de l'Inde descendrait peut-être à 8 pence la livre (80 c. le 1/2 kilo.) en Angleterre, ou 200 roupies (500 fr.) à Bombay, et pourrait rester à ce prix assez longtemps ; et alors le cultivateur n'agirait plus sous l'influence du puissant stimulant qui le pousse aujourd'hui. Cependant ce prix serait parfaite ment rémunérateur, car des chemins de fer vont incessamment pénétrer dans les districts à coton, et les prix, dans l'intérieur, atteignent presque ceux de Bombay. On pourrait donc encore prévoir un développement constant d'environ 10 pour 100 par an ; et la progression annuelle serait alors de :

Exportation de 1864 2,250,000 balles 1865 2,500,000 1866 3,750,000 1867 3,000,000 1868 3,300,000 1869 3,650,000 [5]

Néanmoins, si le coton de l'Inde descendait, à Liverpool, à 5 pence la livre (50 c. le 1/2 kilo.), le fermier ne serait plus encouragé à en augmenter la culture. A ce taux il est à peine aussi profitable qu'une autre récolte, et la surface cultivée en coton ne varierait plus, peut-être même elle diminuerait.

Il est convenable, en nous résumant, d'observer que les chiffres donnés plus haut méritent à peine le nom d’estimation, ils portent sur une région si obscure et si peu explorée, qu'on ne peut y attacher grande confiance. Dans les districts tributaires de Bombay, tels que ceux de Gujarat, de Kandeich (Khandeish), de Berar, de Darouar (Dharwar), on peut se procurer des données assez certaines ; mais on ne pourrait prédire quelle influence cette crise exercera sur la culture du coton dans la vaste région du centre et du sud de l'Inde, et dans le Pendjab (Punjaub). Jusqu'à ce jour on n'y a récolté du coton que pour la consommation locale, et en trop petite quantité pour qu'il pût être exporté ; mais ce pays doit posséder d'immenses ressources pour l'augmentation de cette culture. Jugeant enfin, d'après les renseignements pris sur les faits existants, on arrive à la conclusion suivante : si la ruine de l'industrie cotonnière du Sud était le résultat de la guerre d'Amérique, l'Inde pourrait, à elle seule, remplacer l'Amérique au bout de cinq ou six ans, quoique, avec l'aide de l'Égypte, de la Chine et d'autres pays, on pût, en trois ou quatre ans, avoir une quantité suffisante de coton. Mais, si la guerre finit, cette année, sans avoir sérieusement compromis l'industrie du Sud, l'Inde produira peut-être, l'année prochaine, un supplément de coton qui suffira à combler le vide laissé par la production américaine.

Bombay, 12 février 1863.




SUR LE COMMERCE DU COTON DANS L’INTÉRIEUR DE L'INDE


(Quatrième lettre)


Dans les lettres qui précèdent, nous avons examiné l'étendue de la production du coton dans l'Inde, et son accroissement probable, et nous avons annoncé que nous donnerions, dans les communications suivantes, des détails plus précis sur ce qui concerne le commerce du coton dans ce pays.

Les commerçants, en Angleterre, n'ont pas autant besoin d'opinions et d'assertions sur ce que peut produire l'Inde, que de renseignements précis sur l'état social de ce pays et les usages de son commerce. Si le public anglais avait sous les yeux le tableau animé des coutumes et du commerce de l'Inde, on ne s'en ferait pas une idée si chimérique ; on ne formerait pas des projets aussi impraticables que ceux appuyés par certains écrivains. Pour combler cette lacune, l'auteur va soumettre au public tout ce qu'il sait sur la manière dont se fait le commerce du coton dans ce pays.

Dans ce but, jetons un coup d'œil sur la condition sociale de la population agricole dans l'Inde. Les droits sur la terre sont totalement différents de ceux consacrés par les lois européennes. On connaît à peine le droit absolu à la propriété privée du sol, et de temps immémorial les gouvernements indigènes se sont, selon la coutume, réservé ce droit. L'occupant de la terre était considéré et traité comme un locataire, sujet à tel loyer qu'il plaisait au gouvernement de fixer, et ce loyer ou taxe sur la terre a fourni, jusqu'à une époque encore peu éloignée, tout le revenu de l'État.

A mesure que l'autorité anglaise a supplanté les gouvernements indigènes, le même principe a été suivi, mais il a été modifié dans son application. Dans le Bengale, sous lord Cornwallis, on a accordé à certains grands possesseurs de terre un droit de propriété sujet à un loyer fixe ; ces propriétaires forment aujourd'hui une sorte de noblesse indigène, et on les nomme habituellement Zemindars. Ils possèdent de grandes propriétés, et ils ont au-dessous d'eux une classe inférieure de fermiers, qui cultivent le sol et possèdent certains droits de locataires qui leur sont garantis par le gouvernement ; mais un autre système prévaut dans presque tout le reste de l'Inde anglaise. Il n'existe aucune classe de grands propriétaires, les petits cultivateurs ou fermiers tiennent le sol directement du gouvernement, et font valoir une petite ferme dont le produit suffit bien juste à la subsistance de la famille. C'est le système en usage dans les districts à coton de la présidence de Bombay. Dernièrement encore les fermes de ces cultivateurs étaient imposées annuellement ; mais maintenant, dans presque toute la présidence de Bombay, on a fixé la taxe pour trente ans, à un taux si modéré que, dans certains districts, en conséquence de la hausse considérable des prix, l'impôt perçu par le gouvernement n'est que le cinquième ou même le dixième de la valeur du produit. Il est donc évident que la position des fermiers des districts à coton est excellente en ce qui regarde l'occupation de la terre. Quand ils devront payer 5 livres sterling (125 fr.) au gouvernement, la valeur de leur récolte sera souvent de 50 livres sterling (1,250 fr.), et leur position a plus d'analogie avec celle des petits propriétaires ruraux en France qu'avec celle des simples fermiers-locataires.

La population agricole, dans l'Inde, est groupée d'une façon bien différente de celle qu'on observe en Europe. Elle n'est pas dispersée dans des habitations séparées ; elle est réunie, groupée par villages. L'auteur n'a jamais rencontré de demeures isolées dans l'intérieur du pays ; mais dans les districts très-peuplés on rencontre, à quelques milles les uns des autres, des groupes de maisons ou des huttes de terre habitées par les fermiers des terres environnantes et les petits commerçants du hameau. Dans ces villages, on applique un système compliqué de droits, d'usages et de coutumes basé sur la religion et la tradition, tel aujourd'hui qu'il fut transmis de temps immémorial, de génération en génération. Des classes distinctes, auxquelles il est généralement défendu de s'unir entre elles par mariage, ou de se mêler en aucune sorte, exercent les différentes branches du commerce, et la culture du sol est habituellement le partage de la classe inférieure. Les préjugés invétérés de castes sont le plus grand obstacle au développement des ressources de l'Inde ; ils embarrassent et arrêtent de mille manières la marche efficace du travail ; cependant l'introduction du christianisme et de la civilisation européenne mine graduellement ces préjugés, mais pas assez rapidement pour amener encore un changement radical dans l'organisation industrielle de ce pays.

Une affreuse pauvreté était, il y a quelques années encore la condition normale des fermiers ; ils avaient peu ou point de capital ; ils étaient désespérément endettés, on leur faisait payer des intérêts exorbitants, s'élevant souvent jusqu'à 50 et 60 p. 100 par an, et l'excédant des récoltes de chaque année suffisait à peine à satisfaire les prétentions des prêteurs ; de cette façon, le principal de la dette, que l'on essayait rarement de rembourser, devenait un fardeau dont on ne pouvait se débarrasser.

En outre, une tradition religieuse du pays consacre que le devoir le plus sacré d'un fils est d'endosser les dettes de son père ; on obéit si fidèlement à ce précepte, qu'on résiste rarement à cette obligation, et le système s'est ainsi perpétué de génération en génération, de sorte que les fermiers sont, pour ainsi dire, les esclaves de la classe des prêteurs. Il ne faut pas, ainsi qu'on le fait généralement, jeter tout le blâme sur cette dernière caste. Le fermier était si ignorant et si imprévoyant que si, par quelque bonne fortune, il était libéré de toute dette, il s'imposait le plus souvent de nouvelles obligations. La coutume du pays est de dépenser des sommes immenses pour les mariages et autres cérémonies, et l'on voit souvent des fermiers sacrifier le revenu d'une ou de deux années pour une seule faite, afin de faire grand étalage en certaine occasion, et s'imposer ainsi un lourd fardeau pour Je reste de leur existence. Loin d'être regardée comme une disgrâce, la condition de débiteur est une source d'honneur ; le fermier considère la somme qu'il doit comme la mesure de la confiance qu'il inspire, et celui qui devait 1,000 roupies (250,000 fr.) avait beaucoup plus de droit au respect des villageois que le débiteur d'une pauvre somme de 100 roupies (250 fr.).

Par suite de cet état de choses, il a surgi une classe de personnes faisant commerce de prêter de l'argent aux fermiers, et dans chaque village il s'établit un ou plusieurs préteurs d'argent ou petits capitalistes. Au moment des semailles, ils faisaient des avances aux cultivateurs pour les aider à se procurer des graines, et à soutenir leurs familles jusqu'à la récolte suivante. Les produits de la ferme étaient alors livrés au prêteur pour qu'il en disposât et se payât de ses avances, ou ils étaient vendus par le fermier qui les avait engagés.

Mais appliquons particulièrement notre attention à ce qui concerne le commerce du coton. Le prêteur, dans chaque village, était habituellement petit marchand aussi, tenant principalement l'article de coton, et sous l'ancien régime les produits de tout le voisinage devenaient généralement sa propriété, longtemps avant que les récoltes fussent arrivées à maturité. La manière dont se faisaient les petites affaires en coton dans l'intérieur était très-variée, parce que chaque district ou province avait ses coutumes héréditaires. Dans quelques districts, l'usage était que les fermiers reçussent des avances au moment des semailles, et livrassent le coton récolté aux petits marchands, qui le revendaient au nom et au compte du fermier, déduisant des sommes reçues le montant qui leur était dû. Dans d'autres cas, le marchand s'engageait, par contrat, au moment de la plantation, à prendre, lorsqu'il serait ramassé, le coton du fermier moyennant un prix fixé, et lui faisait en même temps de grandes avances. Il était encore d'usage, dans beaucoup d'endroits, que les fermiers reçussent annuellement des marchands de la localité toute fourniture qu'ils exigeraient, et qu'ils rachetassent, après la récolte, leur propre coton au prix courant du marché. Il est inutile d'énumérer les différentes manières dont se traitaient les affaires entre les petits marchands et les fermiers, il suffit de savoir qu'il en résultait ceci : dans toute la région du coton, les récoltes devenaient la propriété de ces marchands au moment de la plantation, ou bientôt après, et il n'y avait presque point d'exemple d'un fermier ayant gardé son coton jusqu'à la récolte et le vendant lui-même après l'avoir ramassé.

Mais les petits marchands de village étaient rarement assez riches pour faire ce commerce sans être aidés de quelque manière; ils ne pouvaient avancer aux fermiers la plus grande partie de la valeur de leurs récoltes, et attendre ensuite, pour être remboursés, que celles-ci fussent vendues six mois plus tard. Ils étaient obligés de contracter avec des marchands plus riches, des grandes villes de l'intérieur, et recevaient d'avance une partie du prix stipulé. Supposons, par exemple, qu'un marchand de village devint propriétaire de 100 balles de coton, en avançant aux cultivateurs du voisinage une somme de 500 livres sterling (12,500 fr.), il faisait marché de livrer cette quantité à un commerçant en gros à un prix un peu plus élevé que celui qu'il était convenu de payer aux fermiers, et recevait de son acheteur 25, 50 ou 75 p. 100 comptant. Mais un anneau manque encore à la chaîne pour atteindre le but de nos observations. Les grands marchands de l'intérieur qui ont, eux-mêmes, traité pour l'achat des produits de plusieurs villages peuvent rarement disposer d'un si grand capital, et se soulagent en revendant aux riches marchands indigènes de Bombay. Il en est résulté une nouvelle sorte de contrats : les grands marchands de l'intérieur se sont engagés à livrer aux commerçants de Bombay autant de coton qu'ils espéraient en recevoir des petits marchands, et ce moyennant un prix qui leur laissait un bénéfice suffisant ; ils recevaient alors des avances qui variaient de 25 à 50 p. 100 de la valeur des produits à livrer. Ces derniers contrats se faisaient généralement entre les semailles et la récolte, et très-fréquemment les grands marchands de l'intérieur étaient simplement les agents des commerçants indigènes de Bombay, au lieu d'être leurs vendeurs.

Avec ce curieux système qui prévalait dans l'Inde entière, un réseau compliqué de contrats enveloppait le commerce du coton ; les produits du petit cultivateur passaient entre les mains de plusieurs acheteurs pour arriver finalement à Bombay, et tout le capital qui faisait travailler le fermier partait de la même source et suivait différents canaux successivement. Donnons un exemple pour rendre ceci encore plus clair. Le fermier du Berar vend son coton au petit marchand de village au moment des semailles, en juillet, au prix de 70 roupies (175 fr.), le candi par exemple, et reçoit 50 roupies (125 fr.) comptant. Le marchand de village traite en août pour la livraison du coton à un marchand d'Oomrawuttee, à raison de 75 roupies (187 fr. 50), et reçoit 40 roupies (100 fr.) comptant. Le marchand d'Oomrawuttee, qui a sur les bras beaucoup de traités du même genre, se soulage au plus vite en contractant en septembre, avec quelque riche commerçant indigène de Bombay, au prix de 80 roupies (200 fr.), et reçoit 30 roupies (75 fr.) comptant. Ainsi chaque contractant réalise un bénéfice et emploie une partie de son capital jusqu'à la livraison du coton et au règlement définitif de ces traités. Il faut encore ajouter que les négociants indigènes de Bombay ont l'habitude de faire des marchés considérables avec les négociants anglais, ou au moins avec les expéditeurs pour l'Angleterre; mais, dans ce dernier cas, l'usage est de ne point donner d'avances. Quand un marchand indigène de Bombay, par exemple, a traité à Oomrawuttee pour plusieurs milliers de candis à livrer en septembre, il s'engage le plus souvent avec des maisons d'exportation à leur livrer telle quantité de coton en février ou en mars, ou à l'époque à laquelle il compte le recevoir, fixant un prix qui puisse l'indemniser de ses risques, puisqu'il fait des avances aux marchands de la ville d'Oomrawuttee, couvrir ses frais de transports, et lui assurer un honnête profit.

Il est presque inutile d'ajouter que ce qui précède est simplement un aperçu de la manière compliquée dont le commerce du coton dans l'Inde s'est fait jusqu'ici. Dans peu de cas peut-être les choses se passent ainsi que nous l'avons exposé ; chaque district a sa manière spéciale de traiter les affaires; dans certains pays les degrés sont plus nombreux, dans d'autres ils le sont moins, et l'ancienne routine du commerce a été entièrement bouleversée depuis deux ans. Le mode d'affaires que nous venons de décrire donnera au lecteur européen une idée assez exacte du système généralement suivi dans l'Inde jusqu'à la crise actuelle en matière commerciale ; ces vieilles coutumes servent encore de base au commerce intérieur du pays.

Bombay, 27 mars 1863.

CONDITION ACTUELLE DES FERMIERS, CULTIVATEURS DE COTON DANS L'INDE.


(Cinquième lettre.)


J'ai expliqué, dans ma dernière lettre, comment le coton passait des fermiers aux marchands de Bombay pendant les années qui ont précédé la crise actuelle. Sous l'empire de ce système, la position des fermiers était assurément mauvaise, et les légers profits de ce commerce étaient, en grande partie, absorbés par les intermédiaires qui venaient se placer entre le fermier et le négociant anglais. Ces intermédiaires ou petits marchands étaient cependant nécessaires, et, pour s'en débarrasser, il aurait fallu changer complètement le régime social du pays.

Mais cet état de choses a presque entièrement disparu ; la condition des fermiers est totalement différente de ce qu'elle était il y a quelques années; la dépendance inévitable dans laquelle ils étaient de la classe des capitalistes est devenue du domaine de l'histoire, au moins dans les districts à coton de la présidence de Bombay, et sous la domination anglaise. L'établissement d'un gouvernement convenable, l'augmentation considérable du prix de tous les produits de l'agriculture, et spécialement la hausse énorme du prix du coton durant les deux dernières années, ont changé la face de l'Inde. Ce courant extraordinaire de prospérité a pris le fermier sur la berge et les sables mouvants pour le mettre à flot en pleine eau. Ce fait peut être prouvé de la manière la plus certaine, et partout où l'auteur a voyagé il a recueilli, à ce sujet, des témoignages unanimes. Dans certains districts cependant, l'amélioration a été évidemment plus grande que dans d'autres. Dans le Brocha et le Darouar (Dharwar), par exemple, les progrès des fermiers ont été très-remarquables ; le commerce des préteurs d'argent de village a presque disparu, et dans beaucoup de cas les fermiers eux-mêmes sont devenus prêteurs ; ils avaient tant d'argent qu'ils ne savaient qu'en faire. Les Indiens ont deux manières favorites de placer leurs économies : la première consiste à couvrir leurs femmes et leurs filles d'ornements précieux et d'anneaux jusqu'à ce qu'elles plient sous leur poids ; la seconde est de creuser un trou et de cacher leurs roupies dans la terre. On suppose que des millions de livres sterling ont été cachés de cette manière depuis quelques années, et les femmes, dans l'ouest de l'Inde, sont couvertes d'ornements de grande valeur.

C'est donc une profonde erreur de supposer, ainsi qu'on l'a souvent prétendu en Angleterre, que la hausse énorme du coton a servi seulement à enrichir la classe des marchands. Certainement, cette classe a recueilli une bonne partie de ce profit, et c'était juste ; l'année dernière, au moment où l'on traite habituellement avec les fermiers, le prix du coton était de 250 roupies (625 fr.), il s'est élevé depuis à 450 roupies (1,125 fr.), et ce grand profit doit être réparti entre les différents marchands par les mains desquels la récolte a passé ; mais ceci a été simplement le résultat des fluctuations du marché et point du tout celui d'injustices faites aux fermiers. Si le prix du coton avait baissé d'autant, le fermier aurait gagné, et le marchand aurait perdu.

On peut à peine douter maintenant que les fermiers cultivateurs de coton de l'Inde anglaise soient délivrés en masse de l'oppression des intermédiaires et des préteurs. Il est probable que, dans quelques districts, ils ne sont pas encore entièrement libérés, mais presque tous ont la liberté de vendre leurs récoltes à qui bon leur semble, et aux meilleurs prix du jour. En vérité, la concurrence, dans le commerce du coton, causée par la dernière hausse, a complètement détruit le système des affaires locales. Des agents de commerçants indigènes de Bombay ont nettoyé la campagne l'année passée, achetant tout le coton qu'ils ont pu trouver. Dans le Darouar (Dharwar), on sait parfaitement que les champs de coton furent achetés des fermiers pour une somme ronde au moment des semailles, quelquefois même avant; et le montant du prix, en tout ou en partie, fut payé de suite ; et quand l'auteur a passé par là, il y a quelque temps, on ne pouvait acheter le coton indigène (Comptah) sur pied moins de 450 roupies (1,125 fr.), livrable à Bombay, c'est-à-dire 16 pence 1/2 (1 fr. 65), à Liverpool, et l'on ne peut actuellement traiter avec les fermiers de Broach pour du coton que l'on ramasse maintenant au-dessous du prix qui permet de le vendre 17 ou 18 pence (1 fr. 70 ou 1 fr. 80), en Angleterre.

On ne doit, cependant, point oublier que ces remarques ne s'appliquent qu'aux fermiers établis sur le territoire anglais ; une grande partie du coton expédié de Bombay, 40 p. 100 du total environ, est récoltée dans les États de domination indigène, et il y a de fortes présomptions que la position des fermiers y est beaucoup moins favorable. Ce n'est pas qu'ils soient fort opprimés par les préteurs, ou qu'ils ne puissent avoir un bon prix de leur coton ; mais le gouvernement indigène leur fait payer des loyers exorbitants, et, à mesure que les produits de la ferme augmentent de valeur, le gouvernement augmente la taxe. Dans l'État indigène de Bhonahgor (Bhownugger), par exemple, l'auteur s'est assuré que le revenu a doublé depuis deux ans, principalement par suite de la hausse du coton. Dans ces petits États, on collecte habituellement le revenu en l'affermant ; le loyer d'un district est mis à l'encan et vendu au plus offrant, et trop souvent celui-ci, afin de satisfaire le gouvernement et de s'enrichir lui-même, extorque du malheureux fermier jusqu'au dernier sou.

Cependant ceci n'empêche pas le stimulant des hauts prix d'agir sur l'étendue de la culture du coton dans les États indigènes; car, quoique le paysan ne profite que très-peu de cet avantage, le gouvernement ou les classes d'individus desquelles il dépend en profitent largement ; et, si le paysan n'augmente pas la culture du coton pour s'enrichir lui-même, il est forcé de le faire, par ceux qui recueillent le fruit de son travail. La meilleure preuve qu'on en puisse trouver est l'augmentation rapide et bien connue de la culture du coton dans les États indigènes, accroissement aussi remarquable, peut-être, que dans le territoire anglais.

Bombay, 27 mars 1863.


CAUSES DE LA MALPROPRETÉ ET DE L’INFÉRIORITÉ DU COTON DE L'INDE.


(Sixième lettre.)

La question de savoir si ces causes sont temporaires ou permanentes, remédiables ou inévitables est d'une importance vitale pour le Lancashire ; car de cela, autant que de la quantité, dépend la solution de ce problème : l'Inde peut-elle remplacer l'Amérique ?

La cause première de la malpropreté du coton de l'Inde est la pauvreté de la plante elle-même. La coque est plus petite et plus mauvaise qu'en Amérique, et plus sujette à s'endommager. On trouve, par exemple, dans la récolte de cette année beaucoup de coton taché et pourri par suite des dernières pluies ; elles pénètrent dans la boule, elles pourrissent la graine et une grande partie de la laine qui l'entoure, alors la graine pourrie est écrasée et passe en petits morceaux à travers le rouleau à égrener (churka), au lieu d'être proprement séparée du coton. On n'observe pas le même accident sur la plante plus forte de l'Amérique. Le rendement du coton dans l'Inde est très-petit, comparé à celui de l'Amérique, probablement un quart seulement en moyenne ; la plante est petite dans la plupart des districts, et ne porte que peu de coques, de sorte qu'il est inutile de parcourir les champs pour ramasser le coton plus d'une fois par mois environ. Le fait est que généralement on ne ramasse que deux fois dans la saison, mais dans l'intervalle beaucoup de coton devenant trop mûr et tombant à terre ne peut être ramassé sans que la terre y adhère ; il y en a aussi beaucoup qui, étant exposé à l'air, se pourrit, et perd en grande partie de sa force ; en outre, les feuilles et la coque, devenues fragiles, se cassent, et se trouvent mêlées au coton quand on le ramasse. La mauvaise qualité de la plante est cause en grande partie de ces inconvénients, et il est impossible d'y remédier complètement; mais on pourrait, avec quelques soins, les amoindrir sensiblement. Si les fermiers ramassaient leur coton avec autant de soin qu'on en prend en Amérique, ils ne trouveraient point la rémunération de leurs peines, et, en somme, le coton de l'Inde ne pourrait jamais être aussi propre que celui de l'Amérique.

Mais la manière de traiter les affaires encourage considérablement la façon négligente et malpropre dont on récolte le coton. Comme on l'a vu plus haut, le coton est toujours vendu d'avance, et la quantité seule est considérée dans ces traités, sans que la qualité ait aucune influence sur le prix accordé. Le fermier s'engage à livrer tant de candis ou maundes à un prix fixé au poids ; le marchand de l'intérieur fait de même avec les marchands de Bombay; aucune récompense n'est offerte à celui qui produit un article supérieur, aucune peine infligée à celui qui en produit un inférieur.

Aucun commerçant de Bombay ne s'engage à livrer autre chose qu'une qualité moyenne raisonnable de la récolte de l'année. Si toute la récolte est mauvaise, on ne peut le forcer à livrer une meilleure qualité, et il ne peut réellement pas traiter autrement ; car les petits marchands de village de l'intérieur, qui fournissent les grands marchands, sont obligés de prendre le coton que les fermiers leur livrent, quelle qu'en soit la qualité. Les fermiers sont rarement accusés de falsifier le coton; le seul intérêt qu'ils pourraient avoir serait d'augmenter le poids au détriment de la qualité, et c'est aussi l'intérêt de tous ceux par les mains desquels il passe. Ce système vicieux de traiter les affaires a, plus que toute autre cause, retardé l'amélioration du coton de l'Inde. Il anéantit toute espèce d'encouragement à la production d'une meilleure qualité, et retient les récoltes, d'année en année, à un niveau invariable d'imperfection.

La cause originaire du mode précité de contracter les ventes de coton a été la pauvreté des fermiers, qui les obligeait à vendre leurs récoltes d'avance ; ce motif a en grande partie disparu, et la plupart des fermiers pourraient, s'ils le voulaient, vendre leur coton après l'avoir récolté. Mais l'ancienne coutume prévaut encore, presque avec la même force ; le fermier vend encore sa récolte sur pied; vraiment les prix énormes du coton l'y encouragent, car le fermier craint une baisse, et veut s'assurer, pour sa récolte, les prix élevés, tandis qu'ils durent encore. Rien ne contribuerait plus à améliorer la qualité du coton de l'Inde que l'abandon de ce mode de vente, mais il est tellement enraciné dans les habitudes du peuple, qu'il sera très-difficile de l'abolir. Certains faits annoncent cependant que ce système perd du terrain. Ainsi, dans le Broach, beaucoup de fermiers n'ont pas vendu cette année leurs produits, mais les envoient sur le marché au fur et à mesure qu'ils sont prêts, et probablement, à la première saison où le prix du coton diminuera, beaucoup de fermiers garderont leur récolte, car ils peuvent le faire maintenant; et ils sont tellement habitués aux prix élevés, qu'ils lutteront pendant quelque temps avant de se soumettre à un cours moins avantageux.

Mais une autre cause a, plus que toute autre, contribué, depuis deux ans, à amoindrir la réputation des cotons de l'Inde, c'est la falsification systématique. Pendant la dernière saison particulièrement, ce mal a pris des proportions effrayantes, et l'histoire du commerce de l'Inde n'a probablement jamais eu à enregistrer l'expédition d'autant de matières étrangères et malpropres mêlées au coton. On peut presque affirmer qu'un quart de la récolte totale était tellement falsifié, qu'il eût été invendable dans les conditions des années précédentes. Cette abominable tromperie fut pratiquée, l'année dernière, dans presque toutes les régions à coton. Dans le Broach, cet abus a été des plus scandaleux ; les petits marchands, ayant reçu le coton nettoyé, y mêlèrent des graines et de la poussière en grande quantité, et cela ouvertement; certains lots expédiés à la fin de l'année dernière contenaient 50 p. 100 de matières étrangères, et une très-faible portion seulement de la récolte de ce district resta dans une condition de pureté ordinaire.

Dans le Dhollerah, les marchands mêlèrent au coton 20 p. 100 de sable et de poussière dans la plus grande partie de la récolte, ainsi qu'une autorité respectable l'affirme. Dans le Comptah, la falsification atteignit à peu près la même proportion que dans le Broach ; une grande partie de cette récolte était tellement remplie de graines, qu'elle ne fut, pour ainsi dire, bonne à rien.

Mais la plus nuisible de toutes les formes de falsification est celle qui consiste dans le mélange des produits de différentes récoltes dans la même balle, et cela a été aussi pratiqué sur une grande échelle. Cette tromperie ne se découvre qu'au moment où l'on ouvre la balle, et alors l'inégalité des brins rend le coton presque sans valeur pour le filage. Dans le district de Darouar (Dharwar), la récolte se compose d'environ moitié de coton issu de graine d'Amérique naturalisée, et moitié de graine indigène connue sous le nom de Comptah. Tout le coton américain est nettoyé au moyen du cylindre à scie, que la force de ses soies lui permet de supporter, mais les dents aiguës de l'instrument coupent les soies du coton indigène et les abîment au point qu'elles ne sont, pour ainsi dire, bonnes à rien ; dernièrement seulement on a commencé à travailler avec cette machine. Mais le prix élevé que le coton de graine d'Amérique atteignait en Angleterre donna aux marchands indigènes l'idée de mêler les cotons des deux provenances, et une grande quantité de coton provenant de graine indigène fut passée au cylindre avec le coton américain. Le mélange était si complet, qu'il était très-difficile de le découvrir, et pendant quelque temps ce produit s'est vendu le même prix que le coton pur. Les marchands ont naturellement réalisé ainsi de grands bénéfices, car ils achetaient le coton de graine indigène environ 100 roupies (250 fr.) de moins que celui de graine d'Amérique, et vendaient le mélange au prix de la meilleure qualité. En conséquence, la réputation du Darouar, en ce qui concerne le travail par le cylindre à scie, est entièrement ruinée, pour le moment, sur le marché de Liverpool ; le fileur le trouve rempli de soies cassées et de déchet, aussi il est descendu de 6 pence (62 centimes) la livre plus cher que le Dhollerah à 2 pence (20 centimes) la livre.

Un autre mélange non moins nuisible, quoique généralement il soit fait dans des lots entiers et non par balle, est celui du coton du Scinde ou du Pendjab (Punjaub), avec les récoltes supérieures du Guzerat, principalement avec le Dhollerah. On sait très-bien que les produits du Scinde et du haut de l'Indus ont les soies très-courtes, et qu'ils ont une valeur intrinsèque inférieure de 2 ou 3 pence (20 à 30 centimes) à celle du bon Dhollerah. On envoya l'année dernière, à Bombay, 50 à 60,000 balles de cette espèce inférieure, et elles furent, pour la plupart, expédiées à Liverpool sous d'autres noms. On a aussi mêlé le coton à soie délicate de la côte occidentale du Guzerat, habituellement connu sous le nom de PourBender (Poorbunder), celui du Veravul, du Mangrole, etc., avec un peu de Dhollerah, et presque tout a passé comme étant de ce dernier. Le coton à soie douce et faible du Kandeich (Khandeish) a été mêlé au coton à forte soie d'Oomrawuttee et vendu sous ce nom; 2,000 ou 3,000 balles de Kandeich nettoyé à la mécanique, le plus mauvais peut-être de toute la Présidence, a passé comme du Darouar nettoyé à la machine (sawginned). En vérité, c'est un fait avéré que les cotons inférieurs ont presque disparu du marché de Bombay l'année passée ; par quelque miracle bien connu des marchands indigènes, ils ont été transformés en cotons de meilleure qualité.

Il est cependant peu probable que la falsification du coton atteigne de nouveau la proportion de l'année dernière ; le gouvernement de Bombay s'occupe sérieusement de cette question, et l'on examine différentes mesures propres à y mettre un terme. On propose d'assimiler au crime la falsification du coton par l'introduction de substances étrangères, de graines ou de poussière, et de traiter de la même manière le mélange de qualités inférieures avec les qualités supérieures. Bien des gens voudraient que le gouvernement marquât les balles quand elles sont pressées, pour certifier que le coton est pur et non falsifié. Ce sujet est entouré de grandes difficultés à cause du réseau compliqué d'intérêts privés qui s'y rattachent, mais il est probable qu'on adoptera quelque mesure efficace.

Ajoutons, avant d'abandonner ce sujet, que la principale cause de cette excessive falsification, l'année passée, a été la hausse extraordinaire du coton.

Beaucoup de marchands de l'intérieur avaient, par spéculation, pris l'engagement de livrer du coton à 150 et 200 roupies (375 et 500 fr.), espérant l'acheter à meilleur marché vers le temps de la livraison. A cette époque, le prix avait doublé dans bien des cas, et ils ne purent remplir leurs engagements sans faire de grandes pertes. Ils firent naturellement tous leurs efforts pour atténuer ces pertes, et ils avisèrent de falsifier le coton avec des graines et de la poussière, augmentant ainsi le poids aux dépens de la qualité. Le profit de l'acheteur de Bombay était si grand, qu'il était trop heureux que le traité fût exécuté, et ne regardait pas de trop près à la qualité ; et, quand le coton était trop mauvais pour être accepté par le négociant européen, on répondait souvent à celui-ci qu'on n'en pouvait obtenir de meilleur, et que, s'il avait recours à des poursuites judiciaires, le marchand indigène se déclarerait en faillite. De cette manière, beaucoup de contrats pour la livraison de beau Dhollerah et de Broach furent exécutés avec du coton qui valait 2 pence (20 centimes) la livre à Liverpool, et beaucoup d'autres furent annulés par l'acheteur, parce que l'article livré n'était composé que de débris, et quelque compensation en argent était acceptée comme compromis, quoique généralement elle fût bien insuffisante.

Il est évident néanmoins que cette cause de falsification ne se produira vraisemblablement plus avec une égale intensité. Quand les prix commenceront à diminuer, la tendance contraire agira ; car on exécutera les contrats faits à Bombay avec du coton meilleur marché, et il sera alors de l'intérêt du marchand de fournir la meilleure qualité possible, de manière à ne laisser à l'acheteur aucune excuse pour se désister de son contrat.

Bombay, 27 mars 1863.


PERSPECTIVE DE L’AMÉLIORATION DE LA QUALITÉ DU COTON DE L'INDE. — AGENCES EUROPÉENNES, ETC.


(Septième lettre.)

Cette question se divise naturellement en deux branches : premièrement, la substitution de meilleures sortes de coton à celles actuellement cultivées dans l'Inde, et secondement l'amélioration du traitement des espèces existantes.

Les personnes qui ont à cœur l'intérêt et la prospérité de l'Inde ont longtemps espéré que les espèces d'Amérique ou d'autres qualités supérieures pourraient un jour remplacer les espèces inférieures indigènes, et l'on sait à peine, en Angleterre, avec quelle persévérance on a fait de nombreuses tentatives pour atteindre ce but. Il y a une vingtaine d'années, six filateurs américains furent amenés dans ce pays par la « vieille compagnie » (old company), et pendant plusieurs années ils employèrent toutes leurs facultés à l'introduction du cotonnier d'Amérique. En effet, on fit, plusieurs années de suite, des expériences pour arriver à la naturalisation des graines étrangères dans l'Inde. Des particuliers joignirent leurs efforts à ceux du gouvernement, et des sommes considérables furent englouties dans cette entreprise. En somme, malgré cela, les expériences ont été infructueuses dans la plupart des cas. Quoique la plante d'Amérique ait été essayée dans presque toutes les parties de l'Inde propres à la culture du coton, elle n'a réussi presque nulle part, ou, si elle a été conservée, c'était par des moyens artificiels qui la mettaient hors de la portée des fermiers. De plus, on trouva le système américain de culture du coton impropre au sol et au climat de l'Inde, et les planteurs ont presque tous été obligés de l'abandonner, et de venir à l'emploi des méthodes indigènes de culture.

Il existe donc de bonnes raisons pour croire que le coton indigène de l'Inde est la seule espèce destinée par la nature au sol et au climat du pays, et que, pendant bien des années encore, ce produit conservera les caractères spéciaux qu'il a eus jusqu'ici.

Il y a cependant une partie de l'Inde à laquelle ces remarques ne peuvent pas s'appliquer entièrement. Dans le district de Darouar, l'espèce américaine a été naturalisée après beaucoup de difficultés; il y a dix ans environ, elle a pris de solides racines dans cette partie du pays, et depuis lors la culture s'en est constamment augmentée; elle atteint maintenant 50,000 balles par an.

Il faut observer que la condition du Darouar (Dharwar) est bien différente de celle de la plupart des régions de l'Inde. C'est un plateau élevé de 2 à 3,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et la température y est beaucoup moins élevée que partout ailleurs. En hiver, il y fait si froid, qu'il faut faire du feu ; et, en été, il n'y fait jamais assez chaud pour que la température soit désagréable aux Européens. De plus, les pluies gagnent en durée ce qu'elles perdent en intensité, si on compare cette saison à ce qui se produit habituellement dans les autres districts cotonniers. La mousson du sud-ouest commence un mois plus tôt que dans le Guzerat, et, quand elle est finie, la prolongation de la mousson du nord-est venant du côté de Madras se fait sentir, et fait durer les pluies un mois plus tard qu'ailleurs. En outre, la pluie tombe beaucoup plus doucement et également que dans les autres contrées de l'Inde, et la masse d'eau qui tombe est bien inférieure à la moyenne des autres districts. Ces particularités rendent le climat du Darouar (Dharwar) plus semblable à celui des États du Sud que toute autre partie de l'Inde, et par conséquent le coton d'Amérique y croit mieux.

Mais, même dans le Darouar (Dharwar), le cotonnier d'Amérique est bien inférieur à ce qu'il est dans son sol naturel. Il n'est pas, à beaucoup près, aussi supérieur qu'on se l'imagine au coton indigène. La plante elle-même est à peine plus grande que celle de l'espèce indigène, et ne porte pas beaucoup plus de fruit. Le produit du plant américain est diversement estimé d'un tiers à un sixième de plus que celui du plant indigène, et, même avec cette augmentation, il ne dépasse pas celui généralement obtenu dans le Broach et le Berar avec les espèces indigènes ; il est égal seulement au tiers de ce que produit un terrain ordinaire en Amérique.

Le principal avantage de l'espèce américaine consiste dans la plus grande force de ses soies qui lui permet de supporter le nettoyage à la machine, et pour cette raison on peut le nettoyer beaucoup plus vite que le coton indigène.

On est fondé à prévoir une augmentation constante dans la culture de l'espèce d'Amérique dans cette partie du pays, et les personnes qui connaissent bien le district pensent que, dans dix ans, cette culture atteindra 150,000 balles si le coton se maintient à un prix élevé. Mais, à cette seule exception près, il semble que le plant d'Amérique n'a que peu de chance de remplacer d'ici à longtemps l'espèce indigène, si jamais cela arrive.

La perspective d'améliorer le coton indigène en le ramassant, le nettoyant et le transportant avec plus de soin donne de plus grandes espérances ; s'il arrivait en Angleterre en aussi bonne condition que le coton venant d'Amérique, ce ferait, sans aucun doute, un article fort utile, et il pourrait alimenter en grande partie la consommation du pays. Pour atteindre ce but, le grand remède, sur l'emploi duquel beaucoup de gens insistent, est l'introduction d'agents européens dans l'intérieur. On prétend que l'honnêteté et l'intelligence supérieures d'Européens déjoueraient les tromperies et les petites fraudes des marchands indigènes, et qu'en offrant aux fermiers un prix proportionné à la qualité on les stimulerait à mieux préparer leur coton. Sans aucun doute, l'adoption de ce système aurait de grands avantages, mais son efficacité est fort exagérée en Angleterre. Les difficultés que l'on rencontre à traiter directement avec les fermiers sont si grandes, que la plupart des Européens trouveraient, au premier abord, la chose impraticable ; et dans les cas où on a essayé de ce moyen, il a presque toujours échoué. Comme nous l'avons déjà observé, les fermiers ont presque tous l'habitude de vendre leur récolte d'avance, et de recevoir aussi d'avance une forte partie du prix convenu ; mais ceci est un genre d'affaires qui ne peut convenir à une maison européenne de Bombay. Supposons qu'un agent voulût traiter dans l'intérieur pour 5,000 balles directement avec les fermiers, il devrait faire des arrangements distincts avec des milliers de cultivateurs, et cette maison devrait consentir à disposer de 50,000 livres sterling (1,250,000 francs) ou à peu près pour plusieurs mois, et à acheter au prix du moment. Et pour courir ce risque énorme, ce marchand se met entièrement à la merci de ces innombrables clients, car il lui est impossible de les surveiller individuellement, et de s'assurer que leurs petits marchés sont fidèlement exécutés. Si le contrat est fait au moment où le coton vaut 300 roupies (750 francs), et que, quand le moment de la livraison arrive, il en vaille 400 (1,000 francs), beaucoup de fermiers répudieront leurs engagements ; ils livreront une partie de leur coton à d'autres acheteurs, et n'en donneront que la moitié à l'Européen, ou ils vendront à d'autres leur meilleur coton, et garderont le plus mauvais pour lui ; ou bien ils refuseront carrément de tenir leurs engagements, et lui rembourseront la somme avancée.

On a souvent dit qu'une loi plus sévère sur les contrats, faisant un crime de la non-livraison du coton, remédierait à cette difficulté. Mais aucune loi sur les contrats, quelque rigoureuse qu'elle fût, n'empêcherait les fermiers d'éluder leurs engagements de mille manières s'ils le voulaient, et elle serait assurément cause de beaucoup de dureté et d'injustice. Les Européens rencontrent des difficultés insurmontables à contracter avec les fermiers; ces difficultés ont empêché, jusqu'ici, ce genre d'affaires, et l'empêcheront également à l'avenir, et aucune législation ne peut les faire disparaître. C'est tout différent pour les marchands indigènes. Ils vivent dans le village, au milieu du peuple; ils connaissent les fermiers personnellement, et savent leurs faits et gestes; on ne peut employer avec eux aucun faux-fuyant, au moins à leur insu, et ils ont une arme qu'ils peuvent employer contre les fermiers, s'ils agissent déshonnêtement. Ils peuvent arrêter leurs avances et refuser de traiter avec des clients malhonnêtes; et, dans les jours où il y a peu de concurrence, ce moyen les a toujours ramenés à la raison. En outre, le marchand de village se contente de petites opérations ; il traite peut-être avec cinquante cultivateurs, et reçoit 100 balles de coton; mais une maison anglaise ne trouverait jamais son compte à entretenir à grands frais une agence pour faire des affaires si peu importantes.

En somme, ce système de commerce direct avec les fermiers n'est pas du ressort du négociant européen en coton; c'est aussi étranger à ses affaires proprement dites, qu'il serait extraordinaire, pour un grand négociant en denrées, de Liverpool ou de Belfast, de contracter avec quelques milliers de paysans, dans l'ouest de l'Irlande, pour la livraison des pommes de terre récoltées dans leurs petits morceaux de terre. Si cependant les fermiers prennent l'habitude de vendre leur coton après l'avoir récolté, cela ouvrira une plus vaste carrière à l'influence européenne. .Supposons, par exemple, qu'un acheteur anglais s'établisse à Oomrawuttee ou à Darouar (Dharwar), et se fasse connaître comme étant toujours prêt à acheter moyennant un bon prix, suivant la qualité, le coton qu'on lui présentera, ceci encouragerait beaucoup les cultivateurs à ramasser leur coton avec soin, et à venir le lui offrir. Bien des fermiers peuvent déjà faire cela facilement, et, dans quelques endroits, des acheteurs anglais trouveraient ce mode d'affaires assez praticable. Mais, en général, l'Européen fixé dans l'intérieur doit traiter avec les petits marchands du voisinage. Ceux-ci rassemblent les produits de la localité dans des réservoirs, et peuvent ainsi lui fournir des quantités suffisantes; ils ont quelque capital, et on peut les forcer à tenir leurs engagements. C'est ainsi que les Européens de l'intérieur font les affaires, et qu'ils doivent, en majeure partie, continuer leur commerce.

Mais il résulte de cela même de grands avantages ; le coton ainsi rassemblé est plus pur et exempt du mélange de différentes provenances; les marchands de village obtiennent un meilleur prix pour la bonne qualité, et traitent en conséquence avec les fermiers; le coton arrive alors à Bombay avec la marque de l'Européen, et c'est une assez bonne garantie contre la fraude et la falsification. En outre, un établissement européen, assez grandement monté, trouverait du profit à l'introduction de machines pour le nettoyage et l'emballage. Plusieurs rouleaux mécaniques, d'après le principe du churka indien, ont été inventés en Angleterre; mais aucun d'eux, jusqu'ici, n'est assez simple et assez bon marché pour être employé par les indigènes. Quelques-uns, cependant, peuvent être avantageusement employés avec la vapeur, et un établissement européen trouverait peutêtre du bénéfice à en avoir autant qu'il en faudrait pour nettoyer tout le coton. Dans ce cas, les Européens achèteraient leur coton dans la coque, ou kuppas, ainsi que l'appellent les Indiens, et le nettoieraient beaucoup plus rapidement et plus complètement qu'on ne le fait au moyen du procédé des indigènes. Un nombre considérable de machines viennent actuellement d'Angleterre pour ce travail, et seront bientôt en opération.

Il convient de mentionner ici que la chose très-nécessaire et désirée dans l'Inde est un rouleau mécanique simple et rapide ou churka. La méthode indigène employée pour séparer le coton de la graine est lente au dernier point. Dans la plus grande partie de l'Inde, ce travail est fait, comme nous l'avons déjà dit, par le churka, instrument grossier, tourné par deux femmes, et nettoyant environ 20 livres (10 kilog.) de coton par jour. On ne travaille avec le churka que pendant la partie la plus chaude du jour, parce qu'alors la soie est contractée et se sépare plus facilement de la graine; de plus, on ne peut s'en servir pendant la mousson, car alors la soie est trop humide et trop tenace, de sorte qu'il faut réduire de beaucoup la quantité de 20 livres pour avoir la moyenne du travail accompli. Mais dans le Darouar (Dharwar) et dans les régions adjacentes généralement connues sous le nom de Mahratte du Sud, on se sert d'une méthode encore plus grossière. On y nettoie le coton indigène (espèce appelée Comptah) au moyen d'un petit rouleau de fer, qu'une femme pousse avec le pied sur une pierre unie; elle met une graine d'un côté et tire la soie de l'autre. On fait généralement ce travail durant la grande chaleur du jour, et une femme, dans le tehips qu'on y peut passer, n'en nettoie que 2 ou 3 livres (1 kilog. ou 1 kil. 1/2). On prépare de cette manière incommode environ 100,000 balles de coton pour l'exportation; et, en outre, l'imperfection du procédé permet le passage d'une quantité de graine, d'où résulte la présence bien connue de tant de graines dans le coton de Comptah.

On peut, d'après ceci, comprendre quel travail immense exige le nettoyage de la récolte de l'Inde. Quoiqu'on ait généralement terminé la récolte deux ou trois mois avant le commencement de la mousson, une grande partie de la récolte ne peut être nettoyée à temps, et reste enfermée jusqu'à la fin des pluies, ce qui l'endommage beaucoup. Bien qu'on ait grandement encouragé l'invention d'une espèce de churka bon marché, simple et supérieur à l'instrument indigène, il n'en a encore paru aucun, ou au moins aucun qui ait été mis en usage par les cultivateurs. Sous aucun rapport, peut-être, le coton de l'Inde n'est, autant que sous celui-ci, inférieur à celui de l'Amérique; mais, si des Européens introduisaient, dans l'intérieur, des machines à nettoyer, cela y remédierait partiellement.

Mais, pour revenir à la question des agences européennes, il serait très-avantageux de fonder, dans l'intérieur, des établissements pour presser le coton. Le coton d'Oomrawuttee et de Darouar (Dharwar) arrive dans des sacs à peine fermés, ce qui facilite la falsification; mais, si le coton était foulé au moyen d'une presse dans l'intérieur, il serait impossible d'y rien mêler; on pourrait même l'envoyer directement des établissements de l'intérieur à bord des navires, à Bombay, sans être obligé de le presser de nouveau dans ce port. Des presses à coton ont déjà été installées dans le Broach et le Surat; on compte en établir sur beaucoup d'autres points, et, partout où l'on fonde des agences européennes, il est très-important d'avoir cet appendice.

Avant d'abandonner ce sujet, nous ajouterons que le climat de certains districts cotonniers est mortel pour les Européens. La moitié des Anglais s'établissant dans le Broach et le Dhollerah y périraient. Dans la plus grande partie de la région cotonnière du Guzerat, qui fournit près de la moitié du coton exporté de Bombay, le climat est très-dangereux pour les Européens. Celui du Berar et du Darouar (Dharwar) est passablement sain; mais le séjour dans l'intérieur est toujours désagréable; on est séparé du monde pendant la plus grande partie de l'année, car, dans les meilleurs endroits pour le commerce du coton, il faut voyager une journée pour trouver un Européen. Quand on quitte le chemin de fer, le mode de voyage est des plus fatigants; on est traîné lourdement, par des chemins raboteux, dans un chariot attelé de bœufs, et on fait ainsi 20 milles (32 kilomètres) par jour. On voyage, par exemple, pendant près d'une semaine de cette manière insupportable pour arriver à Darouar (Dharwar). Ceci, joint au manque de société et aux privations qu'on peut avoir à souffrir, fera comprendre que jusqu'ici on ait fait si peu pour développer le commerce, par les Européens, dans l'intérieur de l'Inde. Des chemins de fer s'avancent cependant vers le cœur des régions cotonnières de l'intérieur, et, chaque année, de plus grandes facilités sont offertes aux Européens pour s'y établir, de sorte que leur répugnance à le faire diminuera peu à peu. Et, sans aucun doute, la présence, dans l'intérieur, d'Européens entretenant des relations avec les marchands de Bombay sera un des moyens les plus efficaces de développer les ressources du pays et d'améliorer la qualité du coton.

Bombay, 27 mars 1863.

N. B. — Nous croyons convenable d'ajouter ici que depuis que nous avons écrit les premières de ces lettres, dans lesquelles nous estimions les exportations probables de l'Inde cette année, nous avons acquis de nouvelles preuves de l'insuffisance et de l'état arriéré de la récolte. Il est maintenant certain que l'exportation de Bombay, pour la première moitié de cette année, sera considérablement inférieure à celle de la même période de l'année dernière, et il n'est pas certain que la dernière moitié de l'année comble le déficit de la première. Les récoltes ont aussi manqué dans les provinces du Nord-Ouest, et les exportations de Calcutta ne seront probablement pas beaucoup plus fortes que celles de l'année passée ; de sorte que, selon toute prévision, l'exportation de l'Inde entière ne dépassera pas celle de 1861 et 1862, c'est-à-dire 1,200,000 balles. Remarquons encore que, par suite de saison tardive, un million de balles seulement arriveront en Europe cette année, quelque élevés que soient les prix du marché.


DISTRICTS COTONNIERS. — LES SAISONS DE L'INDE, ETC.


(Huitième lettre.)


La majorité des personnes engagées dans le commerce de l'Inde en Europe n'a pas une idée très-claire des lieux où les récoltes de l'Inde sont cultivées, de la manière dont elles arrivent dans les ports d'exportation, et de l'influence des saisons sur leur croissance et leur livraison ; il sera peut-être utile d'examiner rapidement ces différents points.

Donnons d'abord un moment d'attention aux saisons de l'Inde. Dans toute la présidence de Bombay, et plus ou moins régulièrement dans tout le reste de l'Inde, l'année se divise en deux saisons, la sèche et la pluvieuse. Les pluies, dans l'ouest de l'Inde, sont annoncées par la mousson du Sud-Ouest, vent violent qui suit la côte en montant de Malabar à Kurrachee. Il arrive avec une grande régularité, commençant dans le Mahratte méridional (qui comprend le Darouar et le Comptah), vers la fin de mai ; il atteint Bombay au commencement ou au milieu de juin, et passe sur le Guzerat vers la fin de ce mois. Au début de la mousson, la pluie tombe par torrents prodigieux, il en tombe quelquefois autant en un mois qu'en Angleterre en une année. Ces pluies continuent presque sans interruption pendant trois ou quatre mois ; le ciel est obscurci par des nuages, et il règne une atmosphère humide et vaporeuse qui alimente et fortifie la végétation. Vers le mois de septembre, la pluie s'apaise, et de fréquentes ondées intercalées de rayons de soleil lui succèdent. Vers le mois de novembre, le temps redevient sec; depuis cette époque jusqu'au mois de juin, il tombe à peine quelques gouttes de pluie. Pendant les mois d'hiver qui correspondent à la même saison en Angleterre, l'atmosphère est claire et froide, et la terre conserve son humidité ; mais, quand le printemps approche, la chaleur devient excessive, et pendant les mois de mars, d'avril et de mai tout est brûlé dans le pays; un soleil de feu grille toutes les plantes; le sol se fend, et des vents brûlants parcourent le pays en soulevant la poussière; tout ceci rend pénible, pour l'Européen, le séjour de l'intérieur.

On sème généralement le coton quand la terre est bien humectée, un mois environ après l'arrivée de la mousson. On plante généralement le coton en juillet dans la présidence de Bombay, et un peu plus tard dans le Darouar, souvent en août et septembre. Quand les pluies cessent, en novembre, le cotonnier est entièrement poussé et commence à porter des fleurs et des fruits. Si une interruption de la saison habituelle arrive alors, comme cela eut lieu l'année passée, elle cause un préjudice immense, car les boules, encore petites, se pourrissent, et les coques se remplissent de coton taché.

Les récoltes mûrissent et sont ramassées à des époques très-variables. Dans certains districts, dans le Berar, par exemple, on commence à récolter en décembre, et dans d'autres, comme dans le Darouar, on ne commence qu'en mars. Toutes les personnes qui se livrent à ce commerce s'appliquent toujours à faire arriver à Bombay le plus qu'elles peuvent de la récolte avant la mousson; car, lorsque les pluies commencent, beaucoup de coton, dans la campagne, est mal emmagasiné et s'endommage sérieusement; la feuille devient noire et la soie humide et moisie, et la valeur du coton, pour le filage, diminue beaucoup. Jusqu'à présent, les deux tiers environ de la récolte sont arrivés à Bombay avant i i mousson, mais le réseau de chemins de fer qui s'ouvre rapidement dans l'intérieur augmentera à l'avenir cette proportion ;.. Cependant, cette année, par suite de la tardiveté inusitée des récoltes, on pense ne recevoir, à Bombay, que la moitié de la récolte avant les pluies. Quand cette saison arrive, tout transport dans la campagne est arrêté, excepté par les chemins de fer, car le sol pulvérisé produit, par l'action de la pluie, une couche de boue si profonde et si serrée, que les chariots ne peuvent circuler.

Les embarcations indigènes, qui transportent à Bombay la plupart des produits, cessent leur service, car la navigation le long des côtes devient difficile et dangereuse; ainsi, durant la mousson ou les pluies (ces deux expressions ont la même signification), le commerce du coton est complètement suspendu dans l'Inde. Néanmoins on continue à embarquer les approvisionnements réunis à Bombay au commencement de la mousson, et ceux-ci atteignent quelquefois 200,000 balles, de sorte que les expéditions sont souvent très-considérables en juin et en juillet.

Après cet examen rapide des saisons dans l'Inde, nous pourrons mieux classer les districts où l'on cultive le coton. Ceux de la présidence de Bombay peuvent être divisés en trois catégories d'après leur position géographique, et la manière dont leurs produits arrivent à Bombay.

Le premier et le plus grand district cotonnier de l'Inde est le Guzerat, grande péninsule à 200 milles (320 kilom.) environ au nord de Bombay, et dont la récolte arrive à bord des embarcations indigènes. Le second est cette grande région de l'intérieur communément appelée le Decan, qui s'étend de 200 à 500 milles (320 à 800 kilom.) à l'est de Bombay, et dont les principales provinces sont le Berar et le Kandeich. Ses produits arrivaient autrefois par des chariots attelés de bœufs, mais ils viennent maintenant presque tous par les deux branches du chemin de fer de la Grande Péninsule Indienne [6]. La troisième grande division est le Mahratte méridional, où le principal district est leDarouar, et le coton de cette province, connu sous le nom de Comptah et de Darouar, nettoyé à la machine (sawginned Dharwar), est presque entièrement expédié par eau, du petit port de Comptah à Bombay.

Mais entrons dans de plus grands détails. Le produit total du Guzerat, d'après la récolte de l'année dernière, pourra être de 450,000 balles de 3 l/2cwts (environ 175 kilog.). Mais la plus grande partie de ce coton est cultivée dans de petits États indigènes, qui occupent presque toute la Pénin suie, et leur territoire est connu sous le nom de Kattyavar (Kattywar). On cultive dans cette région les espèces connues à Liverpool sous les noms de Dhollerah, Bhonahgor (Bhownuggur), Pour-Bender (Poorbunder), Veravul, Mangrole et Cutch; et ces noms viennent des petits ports d'expédition par lesquels passe le coton. On ne peut obtenir de statistique exacte des expéditions de ces ports ; mais la production du Kattyavar (Kattywar) a dû être, l'année dernière, de 350,000 balles environ, dont 250,000 au moins passèrent par Dhollerah et Bhonahgor (Bhownuggur), et le reste par les autres petits ports. La production de la partie anglaise du Guzerat peut être de 100,000 balles, et comprend le coton connu sous les noms de Broach, Surate et Jumboseer. On expédie ces récoltes de Broach et de Surat à Bombay, et, comme ces espèces se ressemblent beaucoup, on les vend habituellement à Liverpool pour du Broach. Le coton expédié de Dhollerah et de Bhonahgor (Bhownuggur) est le produit d'une espèce particulière de graine, et la coque, devenue mûre, ne s'ouvre pas facilement, comme dans d'autres districts, où l'on peut ramasser le coton avec la main, mais elle l'étreint fortement, de sorte qu'il faut arracher la coque même dans le champ, et ensuite en extraire le coton après avoir rentré la récolte. La quantité de coton qui ne peut être séparée de la graine avant la mousson est généralement emmagasinée dans la coque et nettoyée ensuite; le coton ainsi préparé est appelé nouveau produit (new-load), et il est meilleur que d'autre récolté après la mousson. Le coton de Pour-Bender (Poorbunder), de Veravul et de Mangrole se cultive sur la côte sud-ouest de la Péninsule; la terre y est de qualité inférieure, et la soie plus faible. Le coton de Cutch est expédié d'un petit port appelé Joria, du côté nord; la soie en est courte et souvent mêlée de coton de Kurrachee, qui est le port le plus voisin au nord.

Dans tout le Guzerat on sème habituellement vers la fin de juillet; on commence à récolter, dans le Broach, en janvier, et l'époque ordinaire pour tout le pays est février; mais, cette année, ce travail a commencé un mois plus tard qu'à l'ordinaire. La difficulté est de nettoyer le coton, c'est-à-dire de le séparer de la graine avant la mousson. Ce travail se fait si lentement qu'on ne peut le terminer à temps, et les deux tiers seulement de la récolte du Guzerat sont généralement prêts à être expédiés avant les pluies ; cette année, plus de la moitié de la récolte devra attendre dans les granges la fin de la mousson. Le coton vient du Guzerat en grandes balles à demi pressées par des presses indigènes, et pesant de 5 à 6 cwts (de 250 à 300 kilog. environ). On pratique, à bord des embarcations indigènes, un système organisé de vol ; on prend dans chaque balle quelques livres de coton, et le coton ainsi dérobé est caché dans des endroits obscurs le long-de la côte. On a compté que chaque balle perdait ainsi 10 livres environ (environ 5 kilog.), et l'on remplace, au moyen d'eau salée, le poids du coton enlevé. Il serait d'une grande importance de se passer de ce moyen de transport, et il est probable qu'il sera en partie abandonné avant longtemps.

Le chemin de fer de Bombay à Baroda doit aller de Bombay à Ahmedabad, principale ville du Guzerat, à une distance d'environ 300 milles (480 kilom.) ; il est déjà terminé sur un parcours de près de 200 milles (320 kilom.), dans la région supérieure, et passe par le Broach, le Baroda et le Surat ; le reste sera achevé dans un an ou deux, et alors le coton de Broach et de Dhollerah arrivera à Bombay par le chemin de fer. La plupart des ports du Kattyavar sont de misérables petites anses, presque comblées par le sable et ayant à peine assez de fond pour faire flotter les petites embarcations indigènes. On pense que, lorsque le chemin de fer sera terminé, Ahmedabad deviendra le principal entrepôt du coton du Guzerat et remplacera Dhollerah.

Nous devons remettre à nos prochaines lettres les détails relatifs aux deux autres grands districts cotonniers de l'ouest de l'Inde.

Bombay, 12 avril 1863.
DISTRICTS COTONNIERS (continuation).


(Neuvième lettre.)


La seconde grande division de l'Inde, quant à la production du coton, est le pays à l'est de Bombay, souvent appelé le Decan, et comprenant les deux grands districts cotonniers de Berar et de Kandeich. On comprendra mieux sa position après une description topographique de cette région. De Bombay, une haute chaîne de montagnes se dirige vers le sud jusqu'au cap Comorin ; on les appelle les Ghattes (Ghauts), elles parcourent toute la côte à une petite distance de la mer. L'étroit espace de terre qui existe entre ces montagnes et la mer s'appelle le Concan, sa largeur varie de 10 à 50,000 milles (16 à 80 kilom.) ; il est plat, la végétation y est vigoureuse, mais on y cultive peu ou point de coton. Derrière cette langue de terre est le Decan, plateau d'environ 1,500 pieds (450 mètres) fermé par la longue chaîne des Ghattes (Ghauts). Ces montagnes sont si perpendiculaires, qu'il est presque impossible d'y passer et, sur un espace de plusieurs centaines de milles (1 mille égale 1,609 mètres), il y a seulement une demi-douzaine de passages par lesquels le produit du Decan peut gagner le bord de la mer. Deux de ces passes sont derrière Bombay, et c'est par elles que se fait presque tout le commerce du Decan. On les nomme le Thull-Ghattes et le Bhore-Ghattes, et les deux branches du Grand Péninsulaire Indien y passent au moyen de travaux qu'aucun ingénieur au monde ne pourrait peut-être surpasser.

Le district immédiatement derrière les Ghattes est le Kandeich, et l'on y cultive beaucoup de coton à 200 milles (320 kilom.) environ à l'est de Bombay. Le coton est assez mauvais, la graine employée est de qualité inférieure, et la soie est courte et sans valeur. Le montant de la production est d'environ 50,000 balles. Au delà de Kandeich est le grand district cotonnier de Berar. Aucune partie de l'Inde ne produit davantage, et son coton, en temps ordinaire, est excellent. Le produit de l'année passée a été de 200,000 balles; cette année, on pense qu'il sera les deux tiers seulement de cette quantité. Le coton de ce district est connu sur le marché de Liverpool sous le nom d'Oomrawuttee; il emprunte son nom du plus grand entrepôt dans le Berar. Autrefois le produit de cette province restait un ou deux mois en route, arrivait à Bombay sur des chariots attelés de bœufs, et chaque chariot transportait à peu près un candi ( environ 2 balles d'exportation); mais maintenant le Grand Péninsulaire Indien a environ 300 milles (480 kilom.) de parcours, passe par le Kandeich et touche la limite du Berar. Vers la fin de cette année il sera probablement ouvert jusqu'à Oomrawuttee, 100 milles (160 kilom.) plus loin, et l'année prochaine jusqu'à Nagpour, principale cité commerciale de l'Inde centrale. Le grand avantage du chemin de fer, c'est qu'il permettra de livrer toute la récolte à Bombay avant la mousson. Le coton mûrit dans le Decan plus tôt que partout ailleurs; la récolte se fait principalement en décembre, et le coton arrive en grande quantité dans ce port en janvier et en février, tandis que la récolte du Guzerat ne commence à arriver qu'en mars. Il est probable que la culture du coton s'étendra rapidement dans cette partie de l'Inde tant que les prix élevés dureront; mais, dans le Guzerat, la terre est si complètement occupée, que les progrès de cette culture seront lents. Au sud du Berar s'étendent des régions immenses, dont les produits prennent leurs noms des marchés du pays, Barse et Sholapour (Sholapore), et sont transportés à Bombay par l'embranchement du sud du Grand Péninsulaire Indien, qui est terminé jusqu'à Sholapour. A l'extrémité sud-ouest du Berar est le marché de Hingunghaut, et le coton de ce voisinage est peut-être le plus beau produit indigène de l'Inde. La récolte entière est petite, peut-être 10,000 balles; autrefois elle allait presque toute au nord, à Mirzapour (Mirzapore); mais maintenant elle arrive à Bombay, et, chose curieuse, toujours dans les chariots du pays. Il est bon de mentionner ici, pour prouver avec quelle ténacité les indigènes conservent leurs vieilles coutumes, que, longtemps après l'ouverture du chemin de fer dans l'intérieur, la plupart des produits arrivaient encore en chariots attelés de bœufs qui longeaient la voie ferrée, et même aujourd'hui le chemin de fer n'a pas encore supplanté complètement l'ancien mode de transport. Il faut ajouter que le prix du transport par chariots n'est pas plus élevé que par le chemin de fer; par ce dernier mode on économise seulement le temps, et les indigènes sont parfaitement indifférents sur ce chapitre.

Tout le produit du Decan, c'est-à-dire de tout le pays à l'est de Bombay, et dont le coton arrive par le Grand Péninsulaire Indien, peut être estimé à 300,000 balles au moins. Il vient de la campagne en sacs mal attachés du poids de 130 livres environ (à peu près 60 kilog.). On n'a jamais beaucoup falsifié le coton dans ce pays; mais, comme les voies de transport se croisent, des parcelles de différentes provenances se trouvent mêlées, l'Oomrawuttee et Kandeich, le Hingunghaut et l'Oomrawuttee, et, comme ces cotons sont de couleur et de préparation semblables, il est difficile de les distinguer.

La dernière région cotonnière dans la présidence de Bombay est le Mahratte méridional, dont le principal district est le Darouar. Ce pays ressemble au Decan en ce qu'il est derrière les Ghattes et sur un plateau élevé, mais il est beaucoup plus haut et beaucoup plus froid que l'autre. Le produit de ce district, disponible pour l'exportation (car il y a ici une consommation indigène considérable), peut être évalué à 150,000 balles, dont un tiers provenant de graine d'Amérique et les deux autres de graine indigène; celui-là se nomme Darouar nettoyé à la machine (sawginned Dharwar), et celui-ci Comptah. Presque tout ce coton est embarqué dans le port de Comptah, misérable endroit pour un tel commerce. Le nom de port est improprement appliqué à cette ville, car les embarcations indigènes doivent rester dans une rade ouverte, et le coton est transporté à bord par de petits alléges.

Quand il vient du gros temps, l'embarcation indigène prend la mer au plus vite, et pendant la mousson le travail est naturellement arrêté. Le gouvernement de Bombay s'occupe sérieusement de faire passer le commerce de Comptah à un meilleur port situé à 40 milles (64 kilom.) au nord de cet endroit, appelé Sedashewgur, et l'on fait en ce moment des chemins du Darouar à ce dernier port pour le transport du coton. Actuellement Sedashewgur est à l'état sauvage et primitif, des bois fourrés s'étendent aussi loin que la vue peut aller; il n'y a pour ainsi dire aucune construction. Le développement du port est fort retardé par l'insalubrité du pays environnant; beaucoup de coulis [7] amenés pour travailler aux chemins sont morts des fièvres, et la plupart des Européens employés dans le district ont considérablement souffert.

Il est probable que, d'ici à longtemps, à des années peut-être, le commerce du coton de cette région ne sera pas transporté à Sedashewgur, et jusqu'à présent il en est à peine arrivé une balle à cet endroit.

Une très-faible portion de la récolte du Mahratte méridional arrive à Bombay avant la mousson; on plante généralement en août et l'on récolte en mars, car le coton américain mûrit un peu plus tôt que l'indigène. Comme on nettoie celui-là rapidement à la machine, on peut en avoir une partie, peut-être 10,000 ou 20,000 balles à Bombay avant les pluies, mais presque pas de Comptah indigène. La manière de l'égrener avec le rouleau à pied, ainsi que nous l'avons déjà dit, est si lente, qu'on ne peut en avoir que fort peu à Comptah à temps pour l'expédier par eau. La masse de ce coton n'arrive à Bombay qu'au mois de novembre ou de décembre de l'année qui suit celle de l'ensemencement; du coton de Comptah, planté en août 1861, est encore en route pour Bombay, et n'arrivera peut-être en Angleterre que deux ans après avoir été planté.

L'accroissement de la culture du coton dans ce pays sera très-rapide, si les hauts prix continuent. De grands terrains, dans le pays de Nizan, qui touche au Darouar, vont être plantés en coton, et, si la guerre d'Amérique continue jusqu'à la prochaine saison des semailles, il est probable que l'accroissement de cette culture atteindra 50 pour 100. Disons encore que le coton de Comptah arrive en sacs demi-ouverts, comme celui du Decan, et qu'il est sujet au même pillage que celui du Guzerat pendant le voyage le long des côtes.

Nous pouvons maintenant donner un tableau de la production de coton des districts tributaires de Bombay, basée sur la récolte de 1861-62; mais il faut ajouter que les chiffres donnés plus haut ne représentent que la quantité disponible pour l'exportation. Dans la plupart de ces districts, il y a encore une petite consommation indigène, et de plus une demi-douzaine environ de filatures à coton travaillent à Bombay et dans les environs, sans en compter quelques autres en construction ou arrêtées à cause de l'état du commerce. La consommation totale de coton pour ces différents objets peut être estimée à 100,000 balles pour la présidence de Bombay. Nous aurons alors les chiffres suivants:

Approvisionnements du Broach, du Surat et du Jumboseer, formant la partie anglaise du Guzerat. 100,000 Approvisionnements du Dbollerah et du Bhownugger 250,000 Approvisionnements d'autres ports dans le Kattyavar, savoir : Yeravul, Pour-Bender, Mangrole, Mowa, Joria, etc 100,000 Total fourni par les États indigènes du Guzerat appelés Kattyavar 450,000 Approvisionnement Cotai du Guzerat. 450,000 Approvisionnements du Kaudeich 50,000 Berar (Oomrawuttee) 200,000 Barsee, Sbolapour

Hingunghaut, etc 50,000 Approvisionnement total du Decan 300,000 A reporter 750,000 Darouar nettoyé à la machine, issu de graine d'Amérique 50,000 Espèce indigène du Comptah 100,000 Approvisionnement total du Mahratte méridional 150,000 Consommation des indigènes et des filatures à coton

100,000

Production totale du coton dans 1rs districts tributaires de Bombay, balles 1,000,000

Bombay, 12 avril 1863.


DISTRICTS COTONNIERS (continuation).


(Dixième lettre.)


Dans ma dernière lettre, j'ai terminé l'examen des districts cotonniers tributaires de Bombay ; leur production totale, basée sur la récolte de l'année dernière, peut être estimée à 1,000,000 de balles, dont 900,000 disponibles pour l'exportation.

Quand on voyage au delà de la présidence de Bombay, le chiffre de la production du coton devient très-incertain. Ceux qui ont estimé la récolte du coton dans l'Inde à plusieurs millions de balles ont imaginé qu'une énorme quantité de cet article était le produit de la vaste surface du nord et du centre de l'Inde. Il convient donc de donner tous les renseignements que nous avons pu nous procurer sur la production de ces régions peu connues.

Les principaux districts cotonniers, hors de la présidence de Bombay, sont au nombre de trois, savoir Madras, les provinces du Nord-Ouest et le Pendjab (Punjaub).

On a exporté, à la dernière saison, de la présidence de Madras, environ 170,000 balles de coton de 300 livres (135 kilog.), à peu près également divisées entre le Madras méridional, ou Tinnevelly, qui expédie son coton par Tuticorin, et le Madras occidental, ou Coimbatour (Combatore), qui envoie son coton par le chemin de fer jusqu'à la ville de Madras, qui est le port d'embarquement. Les relevés officiels du gouvernement portent à un tiers environ l'accroissement des terres cultivées en coton cette année, et les récoltes donnent , dit-on, de belles espérances.

Autant que j'ai pu m'en assurer, le coton cultivé dans cette présidence est destiné à l'exportation.

On cultive fort peu de coton dans le bas Bengale et dans la province d'Oude; les manufactures indigènes y sont en grande partie approvisionnées par les récoltes des provinces du Nord-Ouest qui constituent les principaux districts cotonniers de l'Inde. Un relevé soigneusement préparé, que le gouvernement a publié, l'année passée, dans cette région pour la saison de 1861-62, donne la quantité de terre cultivée en coton dans chaque district séparément, et porte la production totale de l'année, calculée à raison de 120 livres par acre (environ 108 kilog. par hectare) ou à peu près, à 250,000 balles de la dimension de celles de Bombay. Il semble cependant que la production par acre a été portée beaucoup trop haut. Dans les meilleurs districts cotonniers de la présidence de Bombay, le rendement moyen n'excède pas 80 livres par acre (environ 72 kilog. par hectare), et le coton des provinces du Nord-Ouest est beaucoup plus court et plus médiocre; donc il n'y a point de motif pour porter le rendement par acre à un chiffre plus élevé. Au contraire, d'après ces relevés officiels, l'estimation portée à 150,000 balles seulement semblerait beaucoup plus exacte. Il faut ajouter à ceci une production considérable dans des États indigènes indépendants, et dont on ne peut avoir de relevés; de sorte que nous sommes bien près de la vérité en mettant la production totale du coton, tout le long de la vallée du Gange et de ses tributaires de Calcutta à Delhi, à 250,000 balles environ avant la crise actuelle, entièrement consommées alors par les manufactures indigènes.

On a aussi publié des relevés de la culture du coton dans le Pendjab (Punjaub) ; ils portent la production, pour la présente année, à 120,000 balles environ; mais nous pensons qu'on a calculé trop haut le rendement par acre, et que 100,000 balles de la dimension de celles de Bombay est un chiffre grandement suffisant. Jusqu'à l'année dernière, ce coton était consommé par les manufactures indigènes, mais à cette époque une grande partie de la récolte a été expédiée par l'Indus jusqu'à Kurrachee. Dans le Scinde même, vallée inférieure de l'Indus, la récolte du coton est peu importante, et je crois qu'on peut conclure, avec raison, que toute la production, dans le Pendjab et dans toute la vallée de l'Indus et de ses tributaires, n'a pas dépassé 150,000 balles de la dimension de celles de Bombay avant cette crise, et le tout était alors consommé dans le pays.

Le coton n'est cultivé en grande quantité dans aucune partie de l'Inde au delà de ces régions; dans l'Inde centrale, il y a beaucoup de districts où on pourrait le cultiver et où l'on en sème de petits champs pour satisfaire à la consommation locale; mais ces champs sont si éparpillés, que le produit n'en devient pas un article de vente, et n'est d'aucune ressource au marchand. On le cultive dans ces endroits-là, comme les légumes de jardin en Angleterre, en quantité inappréciable dans des relevés statistiques.

Nous pouvons maintenant estimer approximativement la production du coton dans l'Inde et la manière dont elle est répartie, nous basant sur la récolte de l'année dernière et comptant les balles du poids de 31/2 cwts (environ 175 kilog.):

Production des districts cotonuiers tributaires de Bombay, pour l'exportation 900,000 Pour la consommation indigène 100,000 100,000

À reporter 1,000,000

Report 1,000,000

Production du Bengale et des provinces du NordOuest, autrefois entièrement consommée dans le pays, maintenant expédiée, en partie, par Calcutta. 250,000 Production du Pendjab, du Scinde, etc., autrefois entièrement consommée [dans le pays, maintenant expédiée, en partie, par Kurrachee. 150,000 Production de la présidence de Madras, dont deux tiers pour l'exportation et un tiers pour la consommation indigène 200,000 Production dans toutes les autres parties de l'Inde, destinée à la consommation indigène 150,000 Production totale du coton dans l'Inde, balles 1,750,000

L'auteur ne prétend pas à une parfaite exactitude de ces estimations ; ce serait présomptueux, vu l'incertitude des statistiques; mais bien des causes concourent à la probabilité qu'elles s'éloignent peu de la vérité; elles sont basées sur l'opinion des indigènes les plus intelligents.

Bombay, 12 avril 1863.

TRANSACTIONS RELATIVES AU COMMERCE DU COTON A BOMBAY.


(Onzième lettre.)


Un travail sur le commerce du coton dans l'Inde ne serait pas complet sans un aperçu de la manière dont se font habituellement les affaires dans ce port, et c'est à ce sujet que nous consacrerons cette lettre.

Dans ce but, il est bon de savoir d'abord comment les affaires de cette ville sont réparties entre les maisons anglaises et les maisons indigènes. On sait à peine en Angleterre quelle grande proportion des affaires de Bombay est maintenant entre les mains des indigènes, et combien ils sont devenus riches et intelligents. La population de Bombay est cependant loin d'être homogène. Elle se divise en deux classes presque aussi distinctes l'une de l'autre qu'elles le sont des Européens, savoir les Parsis ou Guèbres (Parsees) et les Hindous. Il y a aussi un grand nombre de mahométans, mais ils s'occupent fort peu de commerce. Les Parsis forment une classe presque unique dans l'histoire du monde. C'est une petite race étrangère qui s'est fixée dans l'Inde pour y faire du commerce, mais qui n'a aucune affinité avec le peuple et les coutumes du pays. Cette population, originaire du Far ou Farsistan, Perside ancienne, s'est préservée, pendant des siècles, du mélange avec des races étrangères, et même aujourd'hui n'entretient aucunes relations de société avec les personnes appartenant à d'autres races. Les Parsis sont excessivement nombreux; à Bombay, leur quartier général, ils sont au nombre de 100,000, mais le chiffre total de cette population dans l'Inde est estimé à 150,000, tandis qu'on n'en trouve maintenant que quelques milliers en Perse, d'où ils sont originaires. L'énergie et l'aptitude commerciale des Parsis approchent beaucoup de celles des Anglais, et une grande partie du commerce de Bombay avec l'étranger est entre leurs mains. De nombreuses maisons, fondées par eux en Angleterre et en Chine, prennent un accroissement rapide, et ils mettent dans le commerce tous leurs capitaux, qui sont très considérables. Beaucoup de marchands de cette classe passent maintenant pour millionnaires; ils ont acquis une grande partie de ces immenses richesses par les profits extraordinaires réalisés depuis quelque temps dans le commerce du coton.

Il y a quelques années encore, les marchands hindous faisaient principalement le commerce avec l'intérieur; ils achetaient du coton des marchands de la campagne et le livraient à Bombay, et ils achetaient des marchands européens des marchandises à la pièce, qu'ils vendaient dans la campagne. Mais depuis deux ou trois ans, ils se sont beaucoup occupés de commerce extérieur ; ils n'ont pas fondé de maisons à l'étranger (excepté dans une circonstance), car leur religion leur défend le séjour en pays étranger ; majs ils expédient du coton et d'autres produits en assez grande quantité par l'intermédiaire de maisons étrangères, et ils importent des marchandises européennes. Depuis deux ans, plus de la moitié Au coton exporté a été expédiée pour le compte de maisons indigènes, et les Hindous y avaient probablement la plus large part. Certaines familles hindoues ont amassé des richesses considérables; ce peuple a des habitudes frugales et peu dépensières, et il accumule depuis des siècles. Le système social de l'Inde permet l'accumulation du capital dans quelques mains; la masse du peuple a été, de temps immémorial, très-misérable, et une classe de petits capitalistes a absorbé les économies du pays. Les membres les plus riches de cette classe résident à Calcutta et à Bombay; les uns font le commerce intérieur de l'Est, les autres celui de l'Ouest; de sorte que, quoique l'Inde soit, en somme, un pays très-pauvre, les habitants indigènes des ports peuvent rivaliser avec les plus forts négociants de l'Europe.

Il faut ajouter qu'une grande partie du commerce européen de Bombay se fait avec l'aide du capital indigène. Il existe un curieux système fort en usage : c'est une espèce de société entre une maison européenne et un courtier indigène, la plupart du temps un Parsi qui dirige en personne la vente des marchandises et l'achat des produits, et fait de grandes avances quand la maison européenne avec laquelle il est lié le réclame. Et non-seulement de cette manière, mais de beaucoup d'autres, les maisons européennes ont besoin de s'appuyer sur une agence indigène à cause de l'ignorance générale, chez les Européens, de la langue, des coutumes et du caractère de la population du pays.

Après ces remarques, il sera plus facile de comprendre comment s'achète le coton à Bombay. Une maison anglaise peut acheter de deux manières : elle peut acheter du coton sur la place, — ce qu'on appelle coton disponible (ready cotton), — ou bien contracter pour du coton à livrer. La plupart des affaires se traitent de cette dernière façon depuis des années. L'usage est de traiter avec un marchand indigène de Bombay pour la livraison, à certaine date, d'une certaine quantité de coton constituant une moyenne raisonnable de la qualité de la récolte de l'année. En novembre, par exemple, une maison anglaise contracte avec un marchand indigène de Bombay,. pour recevoir livraison avant le 1er avril, de 1,000 candis de coton d'Oomrawuttee; se réservant la faculté de rejeter le coton inférieur à la qualité moyenne de la récolte dans ce district. Dans ce cas, il est d'usage de ne payer le coton qu'après livraison; mais quelquefois les plus riches maisons emploient des agents indigènes pour acheter des petits marchands de village leur coton dans la campagne, et ils doivent alors avancer, au moment de la signature du marché, de fortes sommes s'élevant souvent à 50 p. 100 de la valeur totale; cette manière est avantageuse en ce que le coton est ainsi plus pur et meilleur marché.

Mais revenons à la manière la plus ordinaire de traiter avec les marchands indigènes de Bombay. La plus grande partie du coton vient de l'intérieur, au compte de ces marchands; et on le livre aux acheteurs anglais par petits lots au fur et à mesure qu'il arrive, soit par eau, soit par la voie ferrée.

Prenons, par exemple, le cas déjà supposé d'un contrat pour 1,000 candis d'Oomrawuttee, livrables avant le 1" avril. Le marchand commence à recevoir des lots de coton d'Oomrawuttee, peut-être en février ou en mars. Comme le moment de la livraison approche, il fait savoir à l'acheteur qu'il a un lot de coton sur la pelouse (green), et le prie de le faire enlever. La pelouse (green) est une grande cour, sans le moindre hangar, dans laquelle les balles et les sacs de coton sont empilés à mesure qu'ils arrivent de l'intérieur. L'embarcation indigène est déchargée sur les quais, le long de cette cour, et le coton qui vient par le chemin de fer-y est charroyé; c'est là que se font l'inspection et le choix du coton. La maison anglaise envoie un associé ou un commis européen pour inspecter le lot. Ce travail doit se faire le matin de bonne heure, ou tard dans l'après-midi, car aucun Européen ne peut supporter l'ardeur du soleil lorsqu'il est haut, et l'éclat de la lumière empêche de distinguer la qualité du coton. Le lot à inspecter se compose, si c'est de l'Oomrawuttee, d'un tas de petits sacs de campagne (docras); l'Européen s'assied près du tas, et l'on tire de chaque sac un échantillon qu'on lui présente. Si le prix du coton a monté depuis la conclusion du traité, le premier lot sera certainement mauvais et composé de différentes sortes; la pile sera un assortiment mélangé de Kandeich, de Barse et d'Oomrawuttee inférieur; l'inspecteur rejettera presque tout ce qu'on lui présentera, et refusera enfin d'aller plus loin.

La même ruse recommence le lendemain matin, et ainsi de suite jusqu'au moment de la livraison. Alors la maison anglaise menace le marchand de poursuites judiciaires s'il ne remplit pas ses engagements, et il obtient généralement la promesse d'un lot de bonne qualité que le marchand recevra dans un jour ou deux. Le lot est offert à l'examen de l'Européen, il est encore mélangé et assez mauvais; mais on y trouvera probablement un peu de coton passable, et l'Européen choisira peut-être 40 ou 50 sacs d'une qualité convenable; cela continue pendant plusieurs jours, et l'inspecteur se fatigue et se dégoûte de ce travail ennuyeux, et des tentatives continuelles que l'on fait pour lui imposer un article inférieur. Enfin la maison anglaise notifie qu'elle achètera ailleurs le coton nécessaire pour compléter la quantité stipulée, qu'elle se procurera la qualité convenable, et qu'elle fera payer à l'indigène la différence de prix. Mais ce remède est bien mauvais ; on ne peut se procurer que fort peu de coton, car les autres marchands sont aussi intéressés à rabaisser la qualité de la récolte, et presque tous les lots entassés dans les cours sont de coton mêlé et peu convenable. Le bon coton, qui vient dans les lots de l'intérieur, est choisi par les marchands indigènes et passe sous d'autres noms. Cette année, par exemple, tout le bon coton qui arrive d'Oomrawuttee est soigneusement enlevé et mêlé à des lots d'Hingunghaut, et vendu I penny (10 centimes) la livre de plus. Alors l'acheteur anglais, trouvant impossible de remédier à cet état de choses, fait généralement un compromis avec le marchand indigène, retire sa notification et, recevant la promesse d'avoir de meilleur coton, recommence à choisir. Il en résulte habituellement que l'on prend un moyen terme, l'acheteur rabat ses prétentions et se contente de coton inférieur à la qualité qu'il croit convenable; le marchand, de son côté, offre un article un peu meilleur que celui qu'il présentait au début, et le traité reçoit sa complète exécution plusieurs semaines et souvent plusieurs mois après l'époque fixée.

Si le contrat est fait pour une grande quantité, l'acheteur est dans de plus mauvaises conditions encore. Pour avoir 5,000 balles, il devra peut-être examiner laborieusement 50,000 sacs; et il sera probablement obligé de finir par les prendre en tas après une inspection rapide, courant ainsi le risque de trouver, quand il n'y aura plus de remède, qu'une grande quantité d'espèces inférieures s'y trouvent mêlées.

Le travail n'est pas si grand quand on reçoit du Guzerat, car il arrive en balles de 5 cwts (253 kilog.) et plus. Mais une nouvelle difficulté se présente, car ces balles renferment quelquefois des cotons mêlés, par exemple du Scinde et du Dhollerah, ce qui arrive rarement avec le coton d'Oomrawuttee expédié dans des sacs.

On voit de suite que ce système de traiter les affaires est excessivement vague; on ne peut fixer aucun type de qualité pour régler les contrats. Les marchands doivent livrer une qualité moyenne de la récolte, mais il n'y a point de mode convenable de fixer cette moyenne. Cela varie chaque année, d'après la saison, et, quand elle a été mauvaise, les marchands rendent la récolte doublement inférieure en séparant tout le bon coton qu'ils peuvent trouver pour le faire passer sous d'autres noms, ou en l'envoyant en Angleterre pour leur propre compte.

Outre ces difficultés, les maisons anglaises ont à lutter avec la tromperie et la fraude sous toutes leurs formes. Les commis qui marquent et échantillonnent le coton dans les cours (green) sont peu dignes de confiance. Ils sont tous avides, volent les marchands, et font passer aux acheteurs le plus de mauvais coton qu'ils peuvent. Si l'inspecteur n'est pas attentif, l'échantillonneui tirera une vingtaine d'échantillons d'un bon sac, et le marqueur estampera fortement autant de mauvais sacs, ou bien il passera devant les sacs acceptés, et marquera avec intention les sacs refusés. On doit comprendre que de cette manière beaucoup de mauvais coton est passé en fraude, et rien qu'une vigilance extraordinaire ne peut empêcher ce trafic.

Après avoir été choisi, le coton est transporté de la cour à la presse, pour être préparé à l'embarquement, et là les balles et les sacs sont ouverts avant d'être pressés. C'est la meilleure manière de découvrir la fraude, et l'on peut alors rejeter le coton d'une qualité trop mauvaise pour être livré au commerce; mais il ne peut être rejeté comme simplement inférieur, car la livraison est considérée comme parfaite quand le coton est pesé à l'acheteur après son inspection.

Mais les difficultés ne s'arrêtent pas ici; il y a souvent collusion; les commis indigènes employés par les Européens pour examiner le coton à l'ouverture des balles ou des sacs se laissent quelquefois corrompre. Les marchands indigènes achètent facilement leur silence, et obtiennent que du coton invendable passe sous la presse. Mais il est inutile d'entrer dans tous les détails minutieux de la fraude qui ronge le commerce du coton à Bombay; nous en avons dit assez pour prouver que ces entraves sont devenues intolérables. Cette plaie n'atteint pas seulement les Européens, mais bien des maisons indigènes respectables en souffrent tout autant. Leurs affaires sont les mêmes que celles des maisons européennes; elles traitent pour du coton et sont aussi jalouses que les autres de la réputation de leurs expéditions ; elles ont à livrer les mêmes combats que leurs concurrents européens. Ce n'est pas une lutte de races, d'Européens à indigènes, mais une lutte entre les maisons respectables faisant l'exportation et les marchands indigènes de la campagne..

Comme nous l'avons déjà observé, la difficulté de se procurer du coton vient principalement de la hausse continuelle des prix. Quand le prix est plus bas au moment de la livraison qu'il ne l'était au moment de la conclusion du marché, l'acheteur a le remède sous la main, il peut rompre son marché si on ne lui livre pas de bon coton. Mais c'est une pauvre consolation pour l'Européen de n'avoir un bon article que quand il y a une perte sérieuse, et d'en avoir toujours un mauvais quand il y a profit.

Le vote d'une loi contre la fraude, en matière de coton, obviera, jusqu'à un certain point, à cette difficulté. Depuis mes dernières lettres sur ce sujet, le conseil législatif de cette ville a voté une loi établissant des peines sévères contre la falsification du coton ou le mélange de différentes espèces, instituant des inspecteurs pour examiner les lots suspects et pouvant en ordonner la confiscation, s'ils sont trouvés défectueux. Si cette mesure est sanctionnée par le gouvernement suprême, elle diminuera beaucoup le mal; mais le moyen le plus sûr de le supprimer serait d'acheter le coton dans la campagne, et de faire de Bombay un simple port d'expédition. Nous avons déjà signalé les difficultés que présente cette manière d'acheter le coton; mais, malgré cela, plusieurs maisons s'efforcent d'établir, dans l'intérieur, des relations directes, et chaque année ce système prendra du développement.

Avant de terminer cette lettre, nous devons mentionner un système d'affaires, on ne peut plus mauvais, qui s'est produit dans le commerce du coton de l'Inde depuis quelques années. Je veux parler des ventes et des achats à terme, autrement appelés marchés fictifs, ou comme on dirait à la bourse en Angleterre « pour compte » (for the account). Le gouvernement a déclaré, il y a quelque temps, que c'était illégal; mais cela n'a nullement ralenti cette coutume. A Bombay, on fait souvent, de cette manière, des marchés considérables; les termes du contrat sont ceux d'une livraison immédiate, afin d'éviter la prohibition légale; les indigènes sont bien d'accord qu'il n'y a pas de transfert réel de propriété, mais qu'on devra seulement régler la différence du prix. Si, par exemple, un marché semblable est fait pour la livraison de Dhollerah au 1er avril, à 300 roupies (750 fr.), et que le prix soit alors de 400 roupies (1,000 fr.), l'acheteur reçoit du vendeur 100 roupies (250 fr.), ou un peu moins, et le contrat est annulé. Les spéculateurs indigènes unissent souvent leurs efforts pour faire baisser ou monter les prix sur le marché, selon qu'ils y trouvent leur avantage. Il y a peu de temps, par exemple, une association de riches marchands avait fait de grands achats à terme ou marchés fictifs, pour du Dhollerah comportant règlement en avril. Ils s'arrangèrent, en conséquence, pour faire monter énormément les prix au moment de la livraison ; les embarcations étaient arrêtées et envoyées au large, pour empêcher le coton d'arriver, et rendre énorme la valeur nominale de cet article à l'époque du règlement ; ils achetaient à des prix extravagants les lots peu importants qui arrivaient à Bombay ; mais quand les marchés fictifs étaient arrangés, et que la hausse simulée avait cessé, les prix diminuaient tout à coup sensiblement. Ce genre pernicieux d'affaires s'est répandu dans toutes les petites villes de l'intérieur, et l'on joue maintenant sur le coton, comme on le faisait autrefois sur l'opium; et il est presque impossible aujourd'hui, pour les Européens, lorsqu'ils font des marchés pour livraison, de savoir s'ils seront ou non livrés en coton.

Bombay, 12 avril 1863.

CONCLUSION.


L'INDE PEUT-ELLE REMPLACER L'AMÉRIQUE ?


(Douzième lettre.)


II sera facile, pour ceux qui ont suivi l'auteur dans les lettres précédentes, de prédire la conclusion à laquelle il arrive :

L'Inde ne peut, comme région cotonnière, remplacer l'Amérique.

Nous allons récapituler brièvement les raisons sur lesquelles nous basons notre opinion. Le coton cultivé dans l'Inde est essentiellement inférieur à celui cultivé en Amérique. Cette infériorité n'est pas la conséquence d'une culture défectueuse et d'une graine imparfaite, mais elle résulte principalement et inévitablement des vices du climat et du sol. Le coton indigène de l'Inde est le produit naturel du pays, et ne peut être ni remplacé, ni matériellement amélioré par des combinaisons humaines. Il pourrait certainement être mieux préparé, et arriver en Angleterre en meilleure condition, mais cette amélioration même doit s'accomplir graduellement, et alors l'article de l'Inde sera encore essentiellement inférieur à celui d'Amérique.

De plus, le rendement du coton dans l'Inde est beaucoup plus petit qu'en Amérique. Un acre produit ici, dans certains districts, 60 livres, dans d'autres 70 livres, et dans d'autres encore 80 livres ( 27-32-37 kilog.) ; cette dernière quantité est considérée comme un bon rapport, et c'est ce que produit environ la graine d'Amérique dans le Darouar ; mais, en Amérique, on considère comme une récolte médiocre celle qui donne une demi-balle (220 livres, environ 100 kilog.) à l'acre ( 200 kilog. l'hectare), et dans les vallées bordant les fleuves, si je me rappelle bien ce qu'on m'a dit dans les États du Sud, on récolte souvent une balle à l'acre. Il y a même peu de probabilité qu'on pourra augmenter beaucoup le rendement dans l'Inde. Le système indigène de culture est lent, mais il est aussi bien adapté au sol qu'aucun mode introduit par les Européens, et, quand même il n'en serait pas ainsi, c'est le seul système qu'on puisse pratiquer sur une grande échelle, et celui qu'on emploiera certainement encore pendant bien des années.

En outre, le prix de revient du coton dans l'Inde, comparé à celui des autres produits de la terre, est bien plus grand qu'en Amérique. Quand le coton d'Amérique valait 6 pence (60 c.) la livre, c'était une récolte avantageuse pour le planteur du Sud; mais quand le coton de l'Inde valait 4 1/2 pence (43 c.), prix relativement égal, c'était une très-mauvaise récolte pour le fermier indien ; on en cultivait dans quelques districts seulement, c'était un assolement peu. employé, et l'on en exportait fort peu. Lorsque le coton de l'Inde n'atteignait pas ce prix, le commerce d'exportation tendait rapidement à s'éteindre ; mais, si le coton d'Amérique tombait à 4 pence (40 c.), la production ne diminuait pas, car à ce prix même le planteur trouvait autant d'avantage à cette culture qu'à toute autre.

C'est donc au moyen de prix excessifs seulement que l'on peut tirer de l'Inde de grands approvisionnements de coton, et, toutes les fois que les prix retourneront à leur niveau normal, la production diminuera en proportion. Certainement, si les prix restent pendant plusieurs années à 1 schelling (1 fr. 25) et plus la livre pour le coton de l'Inde, on pourra, à la longue, tirer de ce pays une quantité de coton égale à celle des États du Sud ; mais la qualité en sera de plus en plus mauvaise, car le coton à courte soie de l'Inde supérieure fournira une grande partie du coton exporté.

Il est cependant inutile de dire aux habitants de Manchester qu'une quantité suffisante de coton inférieur de l'Inde, à 12 pence (1 fr. 20) la livre, mène à la ruine notre industrie manufacturière ; car, avec la matière première à ce prix, la consommation des marchandises de coton diminuerait de moitié ou à peu près, et par conséquent la moitié des machines installées pour le travail des manufactures ne pourrait être employée.

Il n'y a aucun espoir que l'Inde puisse combler le vide laissé par la suspension du commerce des États du Sud, même à un prix à peu près rémunérateur pour le fleur ; et il y a très-peu d'espoir qu'elle puisse fournir une qualité capable de remplacer le coton d'Amérique.

On peut donc résumer ainsi la question : l'Angleterre et tout le continent doivent souffrir des pertes ruineuses, en ce qui concerne les intérêts cotonniers, tant que le commerce avec les ports du sud de l'Amérique ne sera pas rétabli, car il est parfaitement évident que les efforts tentés par tous les autres pays pour remplacer l'Amérique seront, au moins pendant des années, aussi impuissants que ceux de l'Inde.

Mais, quoique l'Inde ne puisse remplacer l'Amérique, elle peut être un supplément estimable. Si la guerre se termine sans produire l'anarchie dans le Sud, l'Amérique pourra, sans doute, fournir les deux tiers ou les trois quarts des approvisionnements qu'on en tirait autrefois, lors même qu'un système sage et équitable d'émancipation y serait adopté. Au lieu d'expédier 4,000,000 de balles par an, elle en pourrait fournir 2,000,000 1/2 ou 3,000,000, et cela à un prix beaucoup plus élevé.

Supposons que le coton d'Amérique se vende, pendant quelques années, de 9 à 12 pence (de 93 c. à 1 fr. 25) la livre, le coton de l'Inde vaudrait de 7 à 9 pence (de 72 c. à 93 c.) la livre, et, à ce prix, non-seulement la production actuelle, déjà augmentée, se maintiendrait, mais on serait encouragé à l'accroître encore. A ces prix, l'Inde pourrait fournir à l'Europe 1,500,000 balles, au lieu de 500,000, et ceci, avec ce que d'autres pays pourraient produire, suppléerait à peu près à l'insuffisance du produit de l'Amérique.

Bombay, 12 avril 1863.
COMMERCE DU COTON EN ÉGYPTE.


Un court voyage en Egypte et une visite à quelques-uns de ses marchés à coton de l'intérieur ont mis l'auteur à même de recueillir, sur son commerce, des renseignements utiles, qui pourront présenter quelque intérêt à la suite des lettres de l'Inde.

On ne peut, en voyageant dans la basse Egypte, éviter d'être frappé de la fertilité extraordinaire du pays ; les champs sont couverts de riches récoltes en grain ; là où l'on peut avoir de l'eau, le sol est d'une fertilité inépuisable, et la terre produit souvent deux et même trois récoltes par an.

En jetant un coup d’œil sur la campagne, on voit que le terrain est admirablement propre à la culture du coton. Le cotonnier est grand et croit avec exubérance ; quand il a assez d'eau, il arrive à la hauteur d'un homme ; il est chargé de coques, il est incomparablement plus beau que le cotonnier faible et rabougri, si commun dans l'Inde.

Le système de culture en Egypte est le contraire de celui généralement appliqué dans l'Inde. Là, la nature fournit l'eau par les pluies abondantes de la mousson ; mais, dans ce pays, il ne pleut presque jamais, et l'on n'obtient des récoltes que par l'irrigation. Dans la haute Égypte, où la vallée du Nil est fort étroite, l'irrigation se fait principalement par le débordement du fleuve; mais dans la basse Égypte, autrement appelée le Delta du Nil, et qui comprend les deux tiers de la terre cultivable du pays, l'irrigation est artificielle. Cette province est traversée par un réseau de canaux partant des principales branches du Nil, et le long de ces canaux comme sur les bords des branches du fleuve, car il gagne la mer par plusieurs bras, sont établies, en nombre immense, des roues hydrauliques pour élever ou pomper l'eau destinée à l'irrigation des terres. Chacune de ces roues est mue par une paire de bœufs, et le petit filet d'eau qu'elle amène arrive dans les champs par des canaux de terre. Le pays entier est une plaine parfaitement unie, de sorte que l'eau peut être conduite à plusieurs milles si l'on veut, et l'on peut submerger les champs à une profondeur uniforme de quelques pouces. En Egypte, tout dépend de l'irrigation; là où l'on ne peut avoir d'eau, est le désert, et de grandes parties du territoire qui étaient autrefois très-peuplées ne sont aujourd'hui que des solitudes où l'on ne voit que du sable. L'Égypte, en réalité, n'est qu'une bande de terre fertile, formant la vallée du Nil ; tout, en dehors de cela, n'est qu'un désert impraticable. Aucune récolte, en Egypte, ne dépend de l'irrigation autant que le coton. D'autres produits, tels que les céréales, peuvent croître, s'ils sont arrosés à de rares intervalles; mais le coton, pour que le rendement soit bon, a besoin d'être arrosé presque tous les huit jours, du moment des semailles à celui de la récolte. La quantité n'en dépend pas seule, mais aussi la qualité du produit; car, là où l'irrigation est insuffisante, la soie est courte et sèche, tandis que, là où l'eau est abondante, la soie est longue et douce. La quantité de coton que peut produire ce pays dépend donc des facilités d'irrigation plus que de toute autre circonstance.

Ces remarques générales étant faites, examinons plus particulièrement maintenant la condition actuelle du commerce du coton en Egypte. Les prix élevés des deux dernières années ont, comme on peut le supposer, donné une remarquable impulsion à ce commerce. Avant la crise, alors que les prix étaient ordinaires, à 7 ou 8 pence (72 à 83 c), le coton était une récolte lucrative, peut-être plus que toute autre en Egypte; mais depuis que les prix ont triplé, elle est devenue excessivement avantageuse. Un acre de terre médiocrement cultivé donne 25 livres sterling (625 fr.) de produit, et, cultivé avec habileté, il rapporte jusqu'à 50 livres sterling (1,250 fr.), valeur à laquelle on n'arrive guère dans aucune partie du monde. Il en résulte que la récolte de coton, cette année, y est de 30 p. 100 environ plus considérable que l'année dernière, et celle-ci était déjà d'autant supérieure à la précédente. La production moyenne avant la crise était de 600,000 à 700,000 cantars[8].par an, ce qui fait environ 150,000 balles du poids de celles d'Amérique. On suppose que, cette année, le produit sera environ de 1,200,000 cantars, ou 250,000 balles; et l'étendue de terre plantée ce printemps est probablement de 30 p. 100 plus grande, de sorte que, si la saison est favorable, on peut espérer, pour l'année prochaine, une récolte de 1,600,000 cantars, ou 350,000 balles du poids de celles d'Amérique. Le manque d'eau et la rareté des bras limitent seulement le développement de la culture du coton. Pour remédier au premier obstacle, il faudrait creuser de nouveaux canaux, et chose encore plus importante, installer un grand nombre de pompes à vapeur. Un certain nombre des plus riches propriétaires, particulièrement les pachas qui possèdent d'immenses terres, en font venir d'Angleterre, et l'on dit qu'il y en a déjà une centaine en fonction. L'efficacité de ces pompes, comparée au travail des roues hydrauliques, est immense. Elles élèvent un fort volume d'eau, qui arrose parfaitement des centaines d'hectares , tandis que la roue hydraulique tournée par une paire de bœufs n'élève qu'un véritable filet d'eau. Tant que des capitaux considérables ne seront pas employés à ouvrir de nouveaux canaux et à établir des pompes à vapeur, l'accroissement de la culture du coton n'ira pas beaucoup plus loin, car cette culture a déjà disposé de presque toutes les ressources d'irrigation du pays.

Mais la rareté des bras est aussi un obstacle sérieux ; la population du pays n'est que de deux millions, et les habitants de la campagne sont, comme dans toutes les contrées orientales, paresseux et apathiques. En outre, le gouvernement a l'habitude d'enlever, sans utilité, un grand nombre de bras aux campagnes; par exemple, 20,000 homme ? travaillent actuellement, par contrainte, au canal de Suez, et cependant tous les gens pratiques savent que c'est une entreprise sans succès possible. On espère néanmoins beaucoup de l'intelligence du nouveau vice-roi; il est lui-même le plus grand cultivateur de coton du pays, car il a eu, cette année, une récolte de 40,000 cantars, et il l'a vendue 8,750,000 fr. (350,000 livres sterling), et personne ne désire, plus que lui, que les ressources du pays se développent.

Si l'Égypte avait un gouvernement stable et éclairé, qui encourageât l'immigration du capital et de la population, la culture du coton augmenterait rapidement. La basse Égypte contient environ 3 millions d'acres (6 millions d'hectares à peu près) de terre arable, et s'il y avait assez de bras et des moyens suffisants d'irrigation, ce vaste espace pourrait devenir et deviendrait certainement un vaste champ de coton. Le coton, cependant, épuise trop le sol pour qu'il puisse supporter deux récoltes semblables de suite; on ne peut le cultiver avec avantage qu'en alternant, chaque année, avec d'autres produits; de sorte que, dans la basse Égypte, on pourrait cultiver un million et demi d'acres (3 millions d'hectares) en coton chaque année. Jusqu'ici la culture du coton a été limitée à cette province, mais elle s'étend maintenant à la vallée supérieure du Nil, et ce pays pourrait augmenter beaucoup la production de l'Égypte .Mais, pourvue ces chiffres donnent une idée claire des faits, il faut considérer la moyenne de la production du coton par acre. Bien des lecteurs seront étonnés d'apprendre qu'on la fixe généralement à 3 ou 4 cantars, ou 3 ou 400 livres par acre (environ 360 kilog. par .hectare), c'est-à-dire à beaucoup plus qu'en Amérique. Le rendement moyen dans l'Inde n'est probablement pas de plus de 70 livres l'acre (64 kilog. par hectare), tandis que la qualité est bien inférieure; ainsi le produit du coton en Égypte, prenant ensemble la quantité et la qualité, est d'une valeur à peu près six ou huit fois plus grande que celui de l'Inde. Il faut cependant ajouter, comme nous l'avons déjà dit, que le produit du coton en Égypte dépend principalement de l'irrigation. Le rendement du coton est, dans certaines terres, de 2 cantars, et dans d'autres il arrive à 6 ou 7 cantars par acre; et l'auteur tient d'une personne digne de foi que, dans un cas, le produit s'est élevé, cette année, à 10 cantars, le feddam ou l'acre, environ 1,000 livres d'une valeur de 3,000 fr. (120 livres sterling), car la qualité était fort belle. De ces simples faits on peut facilement conclure qu'il y a possibilité d'obtenir de l'Égypte une récolte de coton assez considérable, comparée même à celle de l'Amérique, de 1 ou 2 millions de balles; mais, dans les circonstances actuelles, il ne semble pas que la production puisse dépasser, d'une manière constante, 50 ou 60,000 balles par an.

L'Égypte, au point de vue économique de l'intérieur, ressemble à l'Inde sous plusieurs rapports : les cultivateurs sont Arabes au lieu d'être Hindous, groupés en villages et vivant sous un curieux système d'administration; on tient la terre directement du gouvernement, moyennant payement d'une contribution foncière, qui est très-légère maintenant si on la compare à la valeur des produits. Cependant les pachas, qui sont généralement des membres de la famille royale, possèdent souvent d'immenses terres qui leur ont été concédées par le gouvernement. La plupart de ces pachas sont grands cultivateurs de coton; ce sont eux principalement qui importent les pompes mécaniques, et ils sont les meilleurs fermiers. Les cultivateurs arabes ordinaires sont appelés fellahs, et un grand nombre d'entre eux cultivent de vastes champs; il n'est pas rare de rencontrer des fermiers qui ont 2, 4 ou même 600 cantars de coton à vendre, ce qui serait une assez bonne récolte dans une plantation des États du Sud. Sous ce rapport, ils diffèrent totalement des fermiers indiens qui récoltent de petites quantités et rarement plus de 5 balles chacun. Il est donc beaucoup plus facile, en Égypte que dans l'Inde, de traiter directement avec les fermiers, et plusieurs Européens se sont fixés dans l'intérieur pour acheter le coton des cultivateurs; en outre, les lois sur les contrats sont trèssévères, et les marchés sont fidèlement exécutés par les fellahs. De plus, il n'est pas habituel, en Égypte, de vendre la récolte avant qu'elle soit ramassée, ainsi qu'on le fait généralement dans l'Inde, et cela détruit la source la plus abondante de fraude et de malhonnêteté. Les fellahs d'Égypte sont rusés et avares, ils connaissent parfaitement la valeur de leur coton, et on ne peut l'acheter, dans aucune partie de l'intérieur, beaucoup moins cher qu'à Alexandrie. Mais tout le monde se demande ce que les Arabes font de leur argent; ils ont eu, cette année, 8,000,000 de livres sterling (200,000,000 de francs) de leur récolte, qui, il y a trois ans, ne leur rapportait qu'un million et demi, et l'on sait que beaucoup d'entre eux sont très-riches; cependant on ne s'en aperçoit pas, on ne dépense presque pas plus pour les terres, et un grand nombre d'entre eux continuent à emprunter de l'argent à des taux usuraires. On suppose qu'ils enfouissent une grande quantité d'espèces, comme c'est plus ou moins l'usage dans tout l'Orient; et ils agissent probablement ainsi parce qu'ils ont peur de passer pour riches et de se mettre ainsi en butte aux exactions du gouvernement. Les cultivateurs font aussi un autre emploi de leurs épargnes, moyen dont on ne se doute guère en Angleterre, c'est l'achat d'esclaves noirs; quoique ce trafic soit défendu par les lois du pays, on s'y livre en secret, et ce commerce atteint même de grandes proportions.

L'introduction de machines anglaises pour égrener le coton, innovation qui se répand beaucoup, est un trait curieux du commerce du coton en Egypte. On a commencé à employer ces machines il y a quelques années; mais, pendant cette dernière saison, le nombre en est devenu très-grand. On a installé, pour l'égrenage mécanique, une grande quantité d'établissements, dont plusieurs contiennent de cinquante à cent machines, et l'on compte qu'un tiers environ de la récolte de cette année a été nettoyé à la machine. Ces établissements ont réalisé des bénéfices énormes; plusieurs ont eu, après avoir recouvré le coût de leurs machines, un surplus considérable à la fin de la première saison; mais les beaux jours de leur prospérité sont passés, car il arrive une quantité de machines à égrener, et de nouveaux établissements s'installent de tous côtés dans le pays. On pense que la plus grande partie de la récolte sera nettoyée ainsi l'année prochaine, et le nettoyage à la main, semblable en principe à celui du churka indien, sera bientôt abandonné. Toutes ces machines à égrener le coton ont pour principe le rouleau, elles remplissent admirablement le but; elles nettoient le coton avec une grande rapidité et n'abîment que fort peu la soie. Quelques-uns des établissements peuvent égrener de 2 à 300 livres (de 9l à 135 kilog.) par jour et par machine. Le principal avantage de cette méthode, c'est qu'il est beaucoup plus rapide et plus économique que la manière indigène, et qu'il laisse un grand nombre de bras à des travaux plus profitables. Après cette année, il est probable que la masse de la récolte d'Égypte sera prête en mars pour le marché. Autrefois elle n'était prête qu'en juin ou juillet. Remarquons aussi que la saison du coton en Egypte correspond exactement à celle de l'Amérique. On plante le coton en avril, la récolte commence en septembre et continue trois ou quatre mois. Le cotonnier est une plante annuelle, comme en Amérique et dans presque toute l'Inde.

Observons, en finissant, que l'Egypte est un pays plein d'espérance pour ceux qu'intéresse le commerce du coton. Elle est, quant à sa nature productive, égale au moins à l'Amérique, et infiniment supérieure à l'Inde. C'est un pays où le capital et l'intelligence trouveraient une ample rémunération si l'on pouvait compter sur la stabilité du gouvernement. Si l'on pouvait, en Egypte, acheter la terre ou obtenir de longs baux (mais je ne puis formuler une opinion sur cette matière), il serait fort attrayant, pour des Européens, d'aller y cultiver le coton. Les profits sont immenses aux prix actuels, mais, descendissent-ils de moitié, on serait encore grandement dédommagé. Ceux qui connaissent l'agriculture de l'Inde savent parfaitement que les entreprises faites par des Européens pour la culture du coton dans ce pays ne peuvent réussir, car la pauvreté du rendement et le système social du pays, qui empêche d'avoir ou de faire valoir de grandes propriétés, donnent à l'Européen peu d'espoir de rentrer dans ses déboursés. De plus, le climat de l'Inde, et particulièrement dans les meilleurs districts cotonniers, est très-accablant et très-énervant. Pendant huit mois sur douze, l'Européen ne pourrait surveiller, pendant le jour, les travaux des champs sans mettre sa vie en danger; mais, en Égypte, le climat est, pendant huit mois, frais et délicieux, et, en été, il n'est pas du tout malsain. C'est vraiment un des climats les plus salubres du monde.

Enfin nous pouvons ajouter que, quelle que soit l'issue de la guerre d'Amérique, l'Égypte conservera sa position. Si le coton d'Amérique tombe à 10 pence (1 fr. 04) la livre, le coton sera encore une très-bonne récolte en Égypte, et la culture de cet article sera poussée à ses dernières limites; mais l'Inde s'arrêtera. Si le coton d'Amérique descendait jamais une autre fois à 7 pence (72 centimes) la livre, l'Égypte ne se ralentirait pas, car, à ce prix, c'est encore un bon emploi de la terre; mais, dans l'Inde, la production actuelle, grandement augmentée et soutenue par des moyens artificiels, s'abattrait; car, à de tels prix, le coton ne serait plus dans ce pays un article de commerce avantageux. Tels paraissent être, d'après un parallèle impartial, les avantages respectifs de ces trois pays.

Levant, 12 mai 1863.


N. B. — En estimant le montant du coton d'Égypte en balles, je l'ai réduit approximativement au poids des balles d'Amérique, de 420 livres (environ 200 kilog.) net, parce que c'est l'étalon le plus connu en Angleterre. La dimension des balles d'Egypte varie constamment à cause de l'agrandissement des dimensions des presses qui viennent d'Angleterre, et ces balles ne peuvent donner une idée exacte de la quantité. Comparée aux années précédentes, la moyenne parait être, cette saison, de 5 cwts (254 kilog.) net; il y a quelques années, elle n'était que de 2 1/2 cwts (126 kilog.).

Notes et références[modifier]

  1. La roupie d'argent dont il est ici question vaut 2 fr. 50 c.
  2. Le candi, mesure du pays, équivaut à deux balles d'exportation environ.
  3. Après une plus longue expérience et un examen plus complet de la question, je me trouve porté à modifier jusqu'à un certain point les idées émises dans cette lettre. Je m'exprimerais avec moins de confiance sur le rapport qui existe entre le montant des produits des manufactures indigènes, et je serais disposé à porter un peu plus haut que je ne l'ai fait l'estimation de ces derniers. Cependant je ne vois pas de raison pour abandonner, en général, les conclusions posées plus haut, et il me semble encore probable que la consommation de coton dans l'Inde n'a jamais pu dépasser 1,000,000 de balles, et que le montant total de la récolte ne s'est jamais élevé à 2,000,000. On peut ajouter, pour motiver cette opinion, que la somme des vêtements employés par la population de l'Inde est beaucoup plus petite qu'en Europe. Un grand nombre de personnes ne portent qu'une bande de calicot sur les reins et un turban sur la tête, et les petits enfants, dans tout le pays, sont entièrement nus.
  4. Après mûre réflexion, je serais disposé à abaisser ces estimations, particulièrement pour les dernières années. Assurément, l'accroissement annuel serait rapide, tant que le coton de l'Inde vaudrait 1 schilling la livre (1 fr. 25 le 1/2 kilog.) ; niais, si les prix descendaient à 8 pence (80 c.), il est douteux que le stimulant fût suffisant pour que la production à exporter dépassât deux millions de balles.
  5. Voir la note, p. 29.
  6. Nous l'appellerons le Grand Péninsulaire Indien. (Créai Indian Peninsula [G. I. P.] itailroad).
  7. On donne ce nom aux manœuvres amenés dans un pays pour y travailler moyennant un léger salaire. La plupart viennent de la Chine, où les prennent des spéculateurs.
  8. Le cantar vaut à peu près 45 kilogramme (100 livres anglaises).