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Le Commerce et le gouvernement considérés relativement l’un à l’autre/Première Partie/Section 26

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En Amérique, dans des terres abandonnées à leur fécondité naturelle, et couvertes de forêts, il faut, à la subsistance d’un sauvage, le produit de quatre-vingts ou cent arpens, parce que les animaux, dont il fait sa principale nourriture, ne peuvent pas se multiplier beaucoup dans des bois où ils trouvent peu de pâturages, et que d’ailleurs les sauvages détruisent plus qu’ils ne consomment. À ces vastes pays presque déserts, nous pouvons opposer celui de notre peuplade, lorsque le nombre des hommes étoit égal au nombre des arpens. Voilà les deux extrêmes de la population.

Cette peuplade a, sur une horde sauvage, l’avantage de trouver l’abondance dans les lieux où elle s’est fixée : mais elle a besoin de plusieurs arts pour sortir de l’état grossier où elle se trouve d’abord.

Je n’entreprendrai pas d’expliquer comment elle en fera la découverte : cette recherche n’est pas de mon sujet. Je passe aux temps où elle connoîtra ceux qui remontent à la plus haute antiquité : l’art de moudre le froment et d’en faire du pain ; l’art d’élever des troupeaux ; l’art de former des tissus avec la laine des animaux, avec leur poil, avec le coton, le lin, etc., enfin un commencement d’architecture.

Alors elle trouve, dans le pain, une nourriture plus délicate que dans le blé qu’elle mangeoit auparavant tel qu’elle l’avoit récolté. Elle a, dans le lait de ses troupeaux et dans leur chair, un surcroît de nourriture qui la fait subsister avec plus d’aisance. Les étoffes ou tissus dont elle s’habille garantissent mieux des injures de l’air que des peaux grossièrement cousues ensemble ; et elles sont d’autant plus commodes qu’elles ont une souplesse qui laisse au corps la liberté de tous ses mouvemens.

Enfin ses bâtimens, plus solides et plus grands, sont un abri plus sûr pour les choses qu’elle veut conserver, et elle y trouve plus de commodités.

Quand les étoffes sont commodes et durables, il importe peu qu’elles soient travaillées avec plus de finesse : si la nourriture est abondante et saine, il seroit peut-être dangereux qu’elle devînt plus délicate ; et, lorsque des bâtimens solides sont assez grands pour loger une famille, et renfermer toutes les choses dont elle a besoin, est-il absolument nécessaire d’y trouver toutes les commodités dont un peuple amolli s’est fait autant d’habitudes ?

Entre une vie grossière et une vie molle, je voudrois distinguer une vie simple, et en déterminer l’idée, s’il est possible, avec quelque précision.

Je me représente une vie grossière dans le premier état où a été notre peuplade : je me représente une vie molle dans ces temps où les excès en tous genres ont corrompu les mœurs. Ces extrêmes sont faciles à saisir. C’est entre l’un et l’autre que nous devons trouver la vie simple. Mais où commence-t-elle et où finit-elle ? Voilà ce qu’on ne peut montrer qu’à-peu-près.

Nous passons de la vie grossière à la vie simple, et de la vie simple à la vie molle par une suite de ces choses que l’habitude nous rend nécessaires, et que, par cette raison, j’ai appelé de seconde nécessité. Il faut donc que les arts fassent quelques progrès pour nous tirer d’une vie grossière ; et il faut qu’ils s’arrêtent après quelques progrès, pour nous empêcher de tomber dans une vie molle. Le passage de l’une à l’autre est insensible, et ce n’est jamais que du plus au moins que la vie simple s’éloigne d’un des extrêmes, comme ce n’est jamais que du plus au moins qu’elle s’approche de l’autre. Il n’est donc pas possible d’en parler avec une exacte précision.

Il est aisé de se représenter ce que c’étoit que la vie simple, lorsque les hommes avant de s’être rassemblés dans les villes, habitoient les champs qu’ils cultivoient. Alors, quelques progrès qu’eussent faits les arts, tous se rapportoient à l’agriculture, qui étoit le premier art, l’art estimé par-dessus tous.

Or, tant que l’agriculture a été regardée comme le premier art, comme celui auquel tous les autres doivent se rapporter, les hommes, bien loin de pouvoir s’amollir, ont été nécessairement sabres et laborieux. Le gouvernement, simple alors, demandoit peu de lois, et n’engageoit pas dans de longues discussions. Les affaires entre particuliers, mises en arbitrages, avoient pour juges les voisins dont l’équité étoit reconnue. Les intérêts généraux se traitoient dans l’assemblée des pères de famille ou des chefs qui les représentoient ; et l’ordre se maintenoit en quelque sorte de lui-même chez un peuple qui avoit peu de besoins.

Voilà la vie simple : elle se reconnoît sensiblement à l’emploi des hommes, dans une société agricole qui se maintient avec peu de lois. Cette simplicité subsistera tant que les citoyens ne seront qu’agriculteurs ; et il s’en conservera quelques restes dans tous les temps où l’agriculture sera en quelque considération parmi eux.

Après la fondation des villes, le gouvernement ne pouvoit plus être aussi simple, et les désordres commencèrent. Les propriétaires, comme plus riches, se trouvèrent saisis de la principale autorité, ils paroissoient y avoir plus de droit, parce qu’étant maîtres des terres, ils avoient un plus grand intérêt au bien général.

Tous vouloient avoir la même part à la puissance, et tous cependant ne le pouvoient pas. Les richesses donnoient l’avantage aux uns, plus d’adresse ou plus de talens le donnoient aux autres ; et, dans ce conflit, l’autorité devoit être flottante, jusqu’à ce qu’un chef de parti s’en fût saisi, ou que la nation, assemblée, eût donné une forme au gouvernement. C’est alors qu’on créa un sénat pour veiller aux intérêts de tous ; et on lui donna un chef avec le nom de roi, nom qui devint ce que nous appelons un titre, lorsque la royauté se fut arrogé la plus grande puissance. Mais les rois, dans les commencemens, n’ont eu qu’une autorité bien limitée.

Sous cette nouvelle forme de gouvernement, il n’y avoit encore qu’un petit nombre de lois, et ce petit nombre est une preuve de la simplicité des mœurs. C’est dans les temps de corruption que les lois se multiplient. On en fait continuellement, parce qu’on en sent continuellement le besoin, et il semble qu’on en fait toujours inutilement : car elles tombent bientôt en désuétude, et on est sans cesse obligé d’en refaire.

On juge avec raison que, lorsqu’une nation n’est recherchée, ni dans sa nourriture, ni dans son habillement, ni dans son logement, il suffit, pour la faire subsister dans l’abondance et dans l’aisance, d’employer le quart des citoyens aux travaux journaliers de la cultivation et des arts grossiers.

Un autre quart, ou à-peu-près, sont trop jeunes ou trop vieux pour contribuer, par leur travail, aux avantages de la société. Il en resteroit donc la moitié qui seroit sans occupation. C’est cette moitié qui se retire dans les villes. Elle comprend les propriétaires, qui se trouvent naturellement chargés des principaux soins du gouvernement, les marchands qui facilitent le plus grand débit de toutes les choses nécessaires à la vie ; et les artisans qui travaillent avec plus d’art les matières premières.

Si les arts restent dans cet état, où le travail d’un quart des citoyens suffit à la subsistance de tous, la plupart de ceux qui n’auront point de terres en propriété seront dans l’impuissance de subsister, puisqu’ils seront sans occupations, et ce seroit le plus grand nombre.

On ne peut pas ne pas reconnoître que ce ne fût là une source de désordres. Or, s’il importe d’un côté que chaque citoyen puisse vivre de son travail, il est certain de l’autre qu’on ne pourra donner de l’occupation à tous, qu’autant que les arts auront fait de nouveaux progrès. Il est donc de l’intérêt de la société que ces progrès se fassent.

Les artisans, qui réussissent dans ces arts perfectionnés, font du linge plus fin, de plus beau drap, des vases d’une forme plus commode, des instrumens plus solides ou plus utiles, des ustensiles de toutes espèces, propres à de nouveaux usages, ou plus propres aux anciens que ceux dont on se servoit. Tous ces arts, tant qu’on n’y mettra point trop de recherches, se concilieront avec la simplicité.

Ce que j’appelle recherches peut se trouver dans les matières premières et dans le travail : dans les matières premières, lorsqu’on préfère celles qu’on tire de l’étranger, uniquement parce qu’elles sont plus rares, et sans y trouver d’ailleurs aucun avantage : dans le travail, lorsqu’on préfère un ouvrage plus fini, quoiqu’il n’en soit ni plus solide, ni plus utile.

Or, dès qu’il y aura moins de recherches dans les matières premières et dans le travail, les ouvrages en seront à moins haut prix. Dès que les ouvrages seront à moins haut prix, ils seront plus proportionnés aux facultés des citoyens. L’usage n’en sera donc interdit à aucun d’eux : tous en jouiront, ou se flatteront au moins d’en pouvoir jouir. Ce sont sur-tout les jouissances exclusives qui font disparoître la simplicité. Quand on commence à croire qu’on en vaut mieux, parce qu’on jouit des choses dont les autres ne jouissent pas, on ne cherche plus à valoir que par ces sortes de choses : on croit se distinguer en affectant d’en jouir, lors même qu’on n’en sent plus la jouissance ; et on cesse d’être simple, non seulement parce qu’on n’est pas comme les autres, mais encore parce qu’on veut paroître ce qu’on n’est pas.

Tel est donc l’emploi des hommes chez notre peuplade. Elle a des magistrats qu’elle a chargés des soins du gouvernement, des laboureurs qui cultivent les terres, des artisans pour les arts grossiers, d’autres artisans pour les arts perfectionnés, et des marchands qui mettent tous les citoyens à portée des choses à leur usage. Tout le monde travaille à l’envi dans cette société ; et, parce que chacun a le choix de ses occupations, et jouit d’une liberté entière, le travail de l’un ne nuit point au travail de l’autre. La concurrence, qui distribue les emplois, met chacun à sa place : tons subsistent, et l’État est riche des travaux de tous. Voilà le terme où les arts doivent tendre, et où ils devroient s’arrêter.

En effet, si, pour faire de nouveaux progrès, ils mettent trop de recherches dans les choses d’usage ; s’ils nous font un besoin d’une multitude de choses qui ne servent qu’à la magnificence ; s’ils nous en font un autre d’une multitude de frivolités, c’est alors que les citoyens, bien loin de contribuer par leurs travaux à élever et à consolider l’édifice de la société, paroissent au contraire le saper par les fondemens. Le luxe, dont nous allons traiter, enlevera les artisans aux arts les plus utiles : il enlevera le laboureur à la charrue : il fera hausser le prix des choses les plus nécessaires à la vie ; et, pour un petit nombre de citoyens qui vivront dans l’opulence, la multitude tombera dans la misère.

Un peuple ne sortira point de la simplicité lorsqu’au lieu de marcher pieds nus, il aura des chaussures commodes ; lorsqu’aux vases de bois, de pierre, de terre, il préférera des vases plus solides, faits avec des métaux communs ; lorsqu’il se servira de linge ; lorsque ses vêtemens seront d’une forme plus propre aux usages auxquels il les destine ; lorsqu’il aura des ustensiles de toutes espèces, mais d’un prix proportionné aux facultés de tous : en un mot, il n’en sortira point, lorsque, dans les arts qu’il crée ou qu’il perfectionne, il ne cherchera que des choses d’un usage commun.

Concluons que, puisque dans une société tous les citoyens doivent être occupés, il est avantageux ou même nécessaire que les arts fassent assez de progrès pour fournir de l’occupation à tous. Ce sont les choses dont l’usage fait sentir la nécessité qui doivent être la règle de l’emploi des hommes, et procurer aux uns les moyens de subsister en travaillant, sans exposer les autres à tomber dans la mollesse.

Le sujet de ce chapitre s’éclaircira encore dans le suivant, où nous traiterons du luxe, c’est-à-dire, d’un genre de vie qui est le plus éloigné de la simplicité.