Le Connétable du Guesclin

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Revue des Deux MondesPériode initiale, 4ème série, tome 32 (pp. 591-619).


LE CONNÉTABLE

DU GUESCLIN.



I.- HISTOIRE DE BERTRAND DU GUESCLIN,
PAR M. DE FRÉMINVILLE. [1]

II.- CHRONIQUE DE BERTRAND DU GUESCLIN,
PAR CUVELIER, trouvère du xive siècle. [2]


Un écrivain auquel la Bretagne doit des recherches consciencieuses, vient de publier une œuvre qui, par l’importance du sujet, mérite de fixer l’attention publique. M. de Fréminville a longtemps parcouru nos grèves et nos bruyères, pour déchiffrer, sous le lichen qui les rouge, les blasons seigneuriaux et les inscriptions tumulaires. Il a reconstruit par la pensée les manoirs qui s’écroulent, évoquant au milieu de ces débris les glorieux souvenirs qui les consacrent, hélas ! sans les protéger. Il connaît ces ruines, que des civilisations et des siècles si divers ont entassées par couches sur un sol qui les a toutes portées sans cesser de rester lui-même ; il les a dès long-temps dessinées et décrites, et nul n’a fouillé plus obstinément au pied de ces menhirs druidiques, mystérieux monumens semblables aux débris de ces créations antérieures à l’aide desquelles la science contemporaine s’efforce de reconstruire un monde abîmé sous un cataclysme. Aujourd’hui le laborieux archéologue s’est proposé une plus rude tâche. Il n’écrit plus en courant, le bâton de voyageur à la main, quelques feuillets de chronique locale ; c’est l’histoire même de la Bretagne et la nationalité bretonne tout entière qu’il a entrepris de résumer dans sa personnification sinon la plus vraie, du moins la plus éclatante. Nous comprenons que cette tentation lui soit venue. Lorsqu’on parcourt en effet cette vieille province, il n’est pas une porte de ville, pas un donjon encore debout, qui, du haut de ses créneaux, ne vous jette le nom de Bertrand Du Guesclin.

La Bretagne est restée comme sillonnée par les traces profondes des pas de l’homme qui, plus que tout autre, avança l’heure de sa ruine et de son absorption au sein de la grande monarchie. Ici, c’est la modeste gentilhommière de la Mothe-Broons, où il naquit camus et noir, malotru et massant, détesté de sa famille et sans connaître les caresses de ses parens :

Qui souvent en leurs cuers alaient désirant
Que fust mors ou noiez en une eaue courant ;


là c’est la chapelle de Montmuran, qui garde le grand souvenir de son initiation à la vie chevaleresque. Entre ces deux points, sur une terre alors couverte de forêts, s’écoula son orageuse jeunesse, au milieu des luttes, des méchancetés et des aventures les plus suspectes. Au-delà de cette zone qui encadre le roman de ses premières années, vous trouvez dans le Morbihan le théâtre de ses combats, lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il partageait à Auray la mauvaise fortune de Charles de Blois, ce candidat et cet instrument de la France. Plus loin, à l’extrémité de la péninsule, sur les côtes abruptes du Finistère, il n’est pas un château qu’il n’ait assailli, pas une ville qu’il n’ait forcée, lorsque devenu, trente ans après, le providentiel instrument de la grande unité française, le plus formidable ennemi de l’antique organisation qui succombait sous son génie novateur, il poursuivait au nom du roi le duc de Bretagne, son seigneur, en préparant pour un prochain avenir l’anéantissement politique de sa patrie et l’avènement d’une société nouvelle. Il n’est donc pas, dans cette province, un lieu au-dessus duquel ne plane cette grande mémoire, et rien n’est plus légitime que la tentative essayée par l’auteur des Antiquités de la Bretagne. Si le succès ne répond pas en tous points aux labeurs qu’elle a provoqués, il faut moins s’en prendre à l’auteur lui-même qu’au système dans lequel son œuvre a été conçue.

Au moment où paraissait l’histoire de M. de Fréminville, M. Charrière mettait au jour, dans la collection des Documens inédits sur l’histoire de France, la grande chronique en vers de Cuvelier, composée probablement du vivant même du chevalier, par un trouvère inconnu attaché à sa personne. Cette épopée de vingt-trois mille vers, reproduite presque textuellement en prose en 1387, sept années seulement après la mort du connétable, par Jean d’Estouteville, gouverneur de Vernon, est l’unique document contemporain qui ait servi de base à la multitude d’écrits historiques et légendaires qui ont inondé les âges suivans. C’est là qu’ont puisé, comme à une source commune, Duchastelet, Claude Ménard et Guyard de Berville, biographes incolores ou ampoulés, dénués de naïveté autant que de critique.

Comme poème, la chronique de Cuvelier est loin d’être un chef-d’œuvre. On dirait une gazette rimée, où une multitude de faits merveilleux révèle encore davantage l’absence d’inspiration idéale, et, si l’on veut, le prosaïsme de l’auteur. Comme monument historique, cette chronique est fort incomplète, et laisse regretter beaucoup de lacunes ; mais elle n’en reste pas moins, pour qui ne se rebute pas à cette lecture laborieuse, l’œuvre d’un esprit net et ferme, le jet hardi d’une pensée libre. Cuvelier conte sans entraînement, avec une sorte de froid sourire sur les lèvres ; il reste toujours maître de lui-même dans les scènes émouvantes qu’il accumule, et l’on sent que sa personnalité demeure constamment distincte de celle de son héros. Il est curieux, sous ce rapport, de le comparer à Froissart, complètement identifié avec son œuvre chevaleresque. Si la chronique du chanoine de Valenciennes est un chaleureux poème en prose, on peut dire de celle de Cuvelier qu’elle est une froide histoire en vers. Si l’un partage toutes les émotions, toutes les croyances, tous les préjugés de son époque, l’autre semble s’en dégager, peut-être parce que sa position sociale les lui rendait plus lourds à supporter. Cette publication est un service rendu à l’histoire nationale ; elle demeurera, avec l’œuvre immortelle de Froissart, le principal monument historique du xive siècle.

Il est curieux d’envisager Du Guesclin sous le double reflet du travail tout moderne de M. de Fréminville et du poème contemporain édité pour la première fois dans son imposante intégrité. Quel est cet homme, quelle fut sa mission, quelle a été sa gloire véritable ?

On n’occupe pas dans le souvenir des hommes une aussi grande place que Du Guesclin sans avoir étroitement associé son nom à une phase importante de l’histoire générale. Quelque éclat que puissent avoir des actions individuelles, quelques éminentes qualités qu’elles révèlent, ces qualités et ces actes suffisent rarement pour fonder une renommée durable, lorsqu’elles ont été stériles pour la grande œuvre que poursuit l’humanité elle-même. C’est seulement dans les circonstances ou l’avenir des nations est engagé que des renommées populaires s’imposent à la foi de la postérité. Il n’est pas de grand homme sans grande cause ; il n’est pas de grande cause sans une idée qui en soit à la fois la consécration et le fruit. Ceci est vrai lors même que cette idée resterait incertaine et obscure aux yeux de ceux qui en sont les plus énergiques instrumens. En menant sa longue vie de périls et d’aventures à travers la France et l’Espagne, Du Guesclin ne se rendait pas compte du travail qu’il accomplissait avec tant d’héroïsme ; il ne se considérait point comme l’Attila de ce monde féodal auquel il allait porter le coup de mort : peut-être même ne comprenait-il pas l’importance des services qu’il rendait à la royauté en l’élevant au-dessus de tous les pouvoirs de son temps, et à la nationalité française, dont le sentiment existait à peine avant lui. Cependant ce guerrier qui marchait en aveugle dans la grande voie frayée par son épée n’en fut pas moins l’auteur principal d’une des plus importantes révolutions qui ait signalé l’histoire de la France et celle de l’Europe.

Si l’on éprouve aujourd’hui des doutes pénibles en face d’un obscur avenir, si les cœurs les plus fermes faiblissent par momens au spectacle de tant de ruines et de tant d’avortemens, pareille anxiété devait aussi peser sur les âmes dans les bouleversemens du xive siècle ; changemens prodigieux, en effet, qui touchaient à la fois aux rapports des peuples comme à ceux des hommes entre eux, et dont il était si difficile de percevoir le résultat social au milieu de ces guerres sans fin et de ces dissolutions universelles.

Le régime sorti tout armé des ruines de l’empire de Charlemagne penchait vers son déclin après s’être épanoui dans toute sa sève à l’œuvre glorieuse des croisades. Ces grands fiefs indépendans qui couvraient le sol de la France faiblissaient sous le besoin secret d’unité par lequel les nations commençaient à se sentir travaillées. La royauté inaperçue pendant quatre siècles redevenait pour les peuples un refuge et une espérance. Lorsque la branche de Valois monta sur le trône, il s’agissait déjà bien moins de savoir si le roi de France reconquerrait les attributions de sa suzeraineté sur ses vassaux affaiblis, question déjà résolue pour tous les esprits prévoyans, que, de décider à quelle royauté, de la normande ou de la parisienne, appartiendrait cette suzeraineté elle-même dans toute l’étendue du royaume de France. La monarchie normande des Plantagenets n’était ni une étrangère, ni une ennemie pour ces belles provinces continentales qui furent son berceau, et qui étaient restées le point d’appui de sa puissance, l’objet de ses complaisances les plus constantes. Ces princes étaient, comme les Valois, de race, de langue et de mœurs françaises, car l’Angleterre, conquise depuis trois siècles, ne s’était pas jusqu’alors assimilé ses vainqueurs. La lutte sanglante qu’aurait tôt ou tard amenée la force des choses, et que fit éclater la succession de Charles-le-Bel, eut plutôt, aux yeux des populations, le caractère d’une guerre de prétendans que celui d’une guerre étrangère. Jusqu’à l’intervention de Charles V et de Du Guesclin, qui changèrent enfin la physionomie de cette longue querelle, elle était restée un combat d’aspirans à la couronne plutôt que la lutte de deux grands peuples combattant pour leur existence politique.

Bordeaux n’était pas moins dévoué au vainqueur de Poitiers que sa bonne ville de Londres, et le Prince Noir se sentait bien plus chez lui aux bords de la Gironde qu’aux bords de la Tamise. Le système des tenures féodales liait tellement la souveraineté aux personnes, et laissait les masses si complètement en dehors du soin de leurs destinées politiques, qu’une naissance, un mariage ou une répudiation suffisait pour changer tout à coup le sort des plus vastes provinces. La royauté capétienne de l’Ile de France étant restée depuis des siècles sans action immédiate sur les destinées des peuples, il n’existait aucun motif pour que la dynastie normande, glorieusement montée au trône d’Angleterre, ne ceignit pas en même temps la couronne française. Une succession inouïe de désastres, de minorités et de trahisons domestiques parut durant trois générations préparer ce grand changement.

Il est difficile de méconnaître que, dans la première moitié du xive siècle, la suprématie des Plantagenets sur les Capétiens était généralement reconnue par l’opinion contemporaine. La supériorité morale de la race anglo-normande sur la race française était alors avouée, et les faits semblaient justifier la prétention insolemment proclamée par les vainqueurs de Crécy et de Poitiers. Si la bravoure était égale chez tous ces hommes de fer et d’acier ; si le roi Jean, sa hache d’armes à la main, était aussi grand sur un monceau de cadavres qu’Édouard III sur le trône, quelle immense distance ne séparait pas son courage de soldat du courage intelligent de son rival ! quelle différence entre cette agression si habilement préparée dans ses moyens financiers et militaires, et cette résistance imprévoyante et désordonnée qui justifie d’avance toutes les combinaisons et tous les dédains de l’ennemi !

Quelle supériorité politique et territoriale l’élément anglais n’avait-il pas acquise, même avant que s’engageât le conflit ? Les plus belles provinces du midi étaient possédées par Édouard, sous la vaine réserve d’un hommage dont la formule même n’était pas déterminée. La Navarre appartenait à une maison devenue ennemie de la couronne, et les vastes possessions apanagères de ses princes les rendaient maîtres de toute la Haute-Normandie, jusqu’aux portes même de la capitale. Par le triomphe du comte de Montfort et son alliance avec la famille d’Édouard III, la Bretagne était devenue une sorte de fief de l’Angleterre, qui seule semblait en mesure de protéger son indépendance. La Flandre, dont les insurrections décimaient périodiquement l’armée française, était le théâtre des plus actives intrigues d’un roi aussi habile dans la politique que dans la guerre, et que ses alliances de famille rendaient maître tout-puissant dans le Hainaut comme dans le Brabant. Édouard III et Artevelt au nord, le Prince Noir au midi, le duc de Bretagne à l’ouest, Charles-le-Mauvais, les jacques et les routiers au cœur même du royaume ; la noblesse dont le sang s’épuise, et la bourgeoisie qui s’agite au premier souffle des passions révolutionnaires ; le peuple précipité par l’excès de ses maux dans la liberté sauvage,que semble lui préparer cette immense dissolution ; un roi dont on paie la rançon au prix de la moitié du royaume, sans qu’on puisse deviner, dans ce qui survit à ce grand désastre, une ressource cachée, un reste de vie, une dernière étincelle de patriotisme : tel est le spectacle qu’offre la France au moment où la Providence, qui fait marcher ce pays à coups de grands hommes, suscite pour l’arrêter dans sa ruine la tête de Charles V et le bras de Du Guesclin.

Charles V et Du Guesclin ! deux noms inséparables dans la vie comme dans la mort, aux sépultures de Saint-Denis comme dans les pages de l’histoire. Charles V et Du Guesclin ! deux forces au service de la même idée, double expression de cette puissance monarchique qui allait succéder à un régime épuisé, pour se précipiter à son tour vers sa ruine, eu face d’une autre idée, qui, au jour marqué par la Providence, recevra aussi du ciel et sa forme et ses instrumens !

Le sentiment de la condamnation qui pèse sur la France pendant la captivité da roi Jean et la régence du duc de Normandie, le désespoir produit par cette continuité de désastres dans les rangs du pauvre peuple, se révèlent à chaque instant dans la chronique de Cuvelier, malgré la symétrique impassibilité de ses formes narratives. Au début du poème, la France est un doux jardin ; mais ce jardin est couvert d’épines que les mains du vaillant chevalier breton. sont appelées à arracher pour lui rendre sa splendeur première.

Car li plus beaux jardin qui fu soulbs firmament
Et que Dieux ama plus et aime fermement
Estoit si encombrez environnéement
De ronces et d’espines, d’orties ensement,
C’onques mais ne fust, si ce scet-on vraiement.
Mais Bertran li gentilz, qui tant et liardement
Les aida à coper et r’oster laidement
Ainsi com vous orrez, si vous vient à talent.


L’effet du poème, comme celui de toutes les épopées, consiste dans le contraste entre cette situation et celle qu’amènera bientôt l’intervention providentielle de l’homme prédestiné à changer le cours des choses. La foi populaire entoure sa tête d’une sorte d’auréole ; sa mission lui est assignée. Dès sa plus tendre jeunesse, Merlin, le barde des deux Bretagnes, l’a prédite dans ses chants consacrés ; elle est révélée à ses parens, pour lesquels il fut long-temps un objet de repoussement et de haine. Au début de l’ouvrage et à l’entrée de cette grande vie, on trouve l’épisode charmant et si connu de la religieuse apercevant Bertrand relégué à la table des domestiques, et s’arrêtant devant le petit malheureux, dont elle saisit la main pour y lire le mystère de sa destinée :

Celle percut sa chaire et ses mains regarda
Et sa phizonomie moult bien considéra.
Ne sais ce qu’elle y vit, ni quelle en devisa ;
Mais tout ce qu’elle en dit et quelle en proposa
Advint depuis ce di et depuis ce fait là.
Dame, dit-elle à lui, oez mon jugement ;
Je vous jure sur Dieu et sur mon sacrement
Que cest enfant ici que là voi a présent,
Que vous tenez ainsi maleureusement,
Si sera tant heureux et de tel hardement
C’onques si grant honneur n’orent tuit si parent,
Car je voi desur lui un tel avènement
Que j’oblige mon corps, se je vif longuement,

Que on me face ardoir en un feu justement,
Si cilz enfès ne vient à honneur grandement.
Il n’ara son parail en tout le firmament,
Et li plus honnerez et prisiez grandement
De tous ceux du royaume de France vraiement.
Lors s’apaisa la mère a cestui parlement,
Et depuis tint l’enfant plus honnerablement.


Né en 1320, le jeune Bertrand fut long-temps à se préparer à son œuvre. Il grandit lentement, au milieu des obstacles que lui opposait la constitution d’une société qui faisait de tous les grands commandemens militaires l’accessoire obligé des hautes situations féodales. C’est une chose sans exemple et qui s’explique à peine dans le cours du xive siècle, que la fortune de ce pauvre gentilhomme d’une province reculée appelé à la cour de France pour y commander les armées, et voir les princes du sang et les seigneurs s’incliner sans murmure sous son épée de connétable.

Il est curieux de suivre les phases diverses de cette vie qui s’élève à coups de lance depuis la surprise du château de Fougeray où Bertrand s’introduit, sous un déguisement de bûcheron, à la tête de quelques hardis coquins qui le choisissent pour capitaine, jusqu’à la conquête de l’Auvergne et de la Guyenne, la restauration de Henri de Transtamarre en Espagne, l’expulsion des Anglais, et la pacification de la France. La première période de cette existence est d’un charme incomparable. On dirait une sorte de chouannerie à cheval où la lance tient lieu de la carabine, où l’adresse est plus nécessaire encore que le courage, où l’aventurier se montre plus que le capitaine.

Alors commençait en Bretagne cette longue guerre de la succession ducale entre Charles de Châtillon et Jean de Montfort, question qui touchait moins la vieille Armorique, restée incertaine et partagée, que la France et l’Angleterre, dont la suprématie s’agitait dans cette province comme dans le reste du royaume. Bertrand, issu d’une vieille, mais pauvre maison, n’était pas un seigneur assez qualifié pour jouer un rôle important dans une telle querelle. Cependant il sentait trop sa force et son génie pour se borner à figurer dans la montre de son suzerain, monté sur un roussin, armé de sa lance, et suivi des deux archers que tout gentilhomme tenant terre à fief devait à son seigneur. Il se fit donc partisan, vécut plusieurs années comme il plut à Dieu, dans les ajoncs et les halliers, détroussant de préférence les partisans de Montfort et de l’Anglais, mais n’hésitant pas à s’emparer au besoin de l’argenterie de Lamothe-Broons et de l’écrin de sa mère, après avoir fait vœu, s’il faut en croire son bienveillant chroniqueur, de lui en restituer un jour la valeur au centuple, engagement dont la bonne dame paraissait douter un peu. A cette époque de sa vie se rapportent le combat en champ-clos avec Bramborough, la rencontre avec Thomas de Cantorbéry, les sièges de Rennes et de Dinan aux surprises nocturnes, aux incidens pittoresques, et tous ces actes d’audace et de sang-froid par lesquels il se trempait pour son grand rôle.

La première période de cette guerre close par une amnistie, Bertrand ne put supporter le repos dont il avait perdu l’habitude ; il se jeta à la tête d’une petite troupe en Normandie, où le roi de Navarre, soutenu par Édouard, faisait une rude guerre au régent de France, durant la captivité du roi son père. Froissard nous le montre assistant en volontaire au siège de Melun, dont il contribue à décider la prise après deux assauts meurtriers. Cuvelier le représente escaladant la muraille, d’où le précipite une pierre tombée sur son crâne de Breton sans le briser : on le couche dans du fumier chaud, et, guéri par ce bain de vapeur, il apparaît le lendemain le premier sur la brèche.

Ici commencent les premières relations de Du Guesclin avec le prince, à la vie duquel sa vie allait s’identifier si étroitement. C’est à ce moment seulement qu’il faut rapporter son entrée au service de France. Nous ne voyons pas trop sur quoi M. de Fréminville a pu se fonder pour établir qu’il fut solennellement appelé à Paris après le siège de Dinan, à la suite d’une longue négociation et par lettre du roi Jean, qui, durant sa captivité en Angleterre, aurait entendu parler de ses exploits. La chronique contemporaine constate que ce fut sur la brèche même de Melun que le dauphin remarqua pour la première fois le hardi aventurier breton, et jugea de quelle utilité un si bon chevalier pouvait être pour sa cause. Avant 1359, date du siège de cette ville, Du Guesclin n’était pas encore un personnage assez important pour que le roi de France estimât nécessaire de traiter avec lui et d’accepter ses conditions. « En ce temps, dit Froissard avec plus de vraisemblance que l’écrivain moderne, s’armoit un chevalier de Bretaigne qui s’appeloit messire Bertrand Du Guesclin. Le bien de lui ni sa prouesse n’estoient mie grandement renommés ni connues, fors entre les chevaliers qui le hantoient au pays de Bretaigne, où il avoit demeuré et tenu la guerre pour monseigneur Charles de Blois contre le comte de Montfort. »

Dans les premiers chapitres de son livre, M. de Fréminville anticipe un peu trop sur la renommée de son héros : celle-ci s’établit lentement comme toutes les choses fortes et durables. Ce fut donc à Melun que la France conquit le guerrier dont la renommée n’était pas encore faite, et qui devait un jour relever l’honneur de ses armes et le patriotisme de ses populations accablées. Le duc de Normandie était à peine parvenu à la couronne par la mort de son père, qu’il appliqua avec bonheur la grande science des rois. Il se souvint du chevalier breton qu’il avait vu combattre sous ses yeux quatre années auparavant, et qui continuait depuis cette époque à guerroyer contre les Navarrois à la tête de quelques routiers bretons. A peine élevé à un commandement de quelque importance, Du Guesclin se révéla tout entier : il surprit Mantes, s’empara de Meulan par une de ces ruses de guerre qu’il éleva bientôt à la hauteur d’une savante tactique. En peu de mois, le cours de la Seine fut libre, et Paris put se nourrir et respirer. Cette grande œuvre accomplie, le nouveau général commença contre la nombreuse armée anglo-navarroise, qui occupait cette province, cette savante campagne de Normandie, qui respire quelque chose de ce génie moderne de la grande guerre qu’avait deviné Du Guesclin. Pour la première fois, les Français apprirent à refréner leur bouillant courage ; ils simulèrent des retraites, et surent se préparer au combat par des évolutions et des manœuvres compliquées, sans se laisser détourner du but par les provocations et les insultes de l’ennemi. Crécy et Poitiers avaient enfin dompté cette fière noblesse et ces communes désordonnées. Elles commençaient à subir le joug de la discipline et du commandement ; la force matérielle fléchissait sous la puissance de la pensée, et la glorieuse victoire de Cocherel venait apprendre à la France que les désastres du passé profiteraient bientôt à l’avenir.

Charles V était à Reims, se préparant à la solennité de son sacre, lorsque des nouvelles lui arrivèrent de la bataille de Cocherel, de la soumission de la Normandie et de la prise du captal de Buch, ce formidable champion de l’Angleterre. Il est beau d’entendre le jeune monarque épancher son ame en cantiques d’allégresse au pied même de l’autel où il va recevoir le sacrement de la royauté. Tout ce morceau du poème de Cuvelier est d’une simplicité touchante et heureuse :

Et quant ly roy l’oy, si va Dieu graciant,
Et dit : Beau sire Dieux, je vous vois merciant,
Que ceste courtoisie m’avez faite si grant ;

Quant au commencement que je sui roi sacrez
M’avez fait tel honnour, vous en soiez loez ;
Quant je suis au jour d’hui tellement estrinez.
Ha ! Bertrand Du Guesclin, tant ce brassé m’avez,
Tant vivre me laist Dieux, qui en croix fu penez
Que li fait vous en soit encore guerredonué.


Après le service signalé que le chevalier breton venait de rendre à la France, sa position fut complètement changée. Créé maréchal de Normandie, seigneur de Pontorson et comte de Longueville, il devenait le pair de ces seigneurs à la tête desquels il marcherait un jour. Ainsi tombaient devant ce général de fortune les barrières de cette société si difficile à entamer dans son immuable hiérarchie ; ainsi ce glorieux parvenu s’emparait de son avenir.

La guerre était à peine terminée en Normandie, que Du Guesclin était envoyé en Bretagne à la tête des auxiliaires français qui défendaient dans cette province la cause de Charles de Blois et de la France contre Chandos et la fleur de la chevalerie anglaise. En y observant les mouvemens du nouveau comte de Longueville, on voit, même sans être homme du métier, combien sa manière de comprendre la guerre contrastait avec les habitudes et le tempérament de la chevalerie de son temps. Le premier il essaie l’artillerie à feu, dont il pressent la destinée, et il range quelques méchans canons en batterie devant les murs d’un château, sous la risée de l’ennemi, qui vient essuyer avec une serviette blanche les taches que laissent aux murailles quelques boulets mal dirigés. On le voit dresser des camps retranchés, fortifier des redoutes, et tenter partout de substituer à la bravoure personnelle l’action d’une stratégie devant laquelle les forces individuelles allaient s’éclipser de plus en plus. A la bataille d’Auray, livrée contrairement à ses conseils et à ses indications, Du Guesclin, accablé par le nombre, paya de sa liberté des fautes dont il n’était pas comptable, et qui coûtèrent la vie au malheureux Charles.

Ainsi finit par le triomphe de l’Angleterre cette lutte entre deux influences étrangères également menaçantes pour la nationalité armoricaine, lutte à laquelle la Bretagne assistait depuis si long-temps, indifférente et décimée. Le traité de Guérande assura la couronne ducale au gendre d’Édouard, et Charles V, avec son habileté ordinaire, parut se résigner à cet échec et sut composer avec la fortune, en attendant le jour prochain où les fautes du nouveau duc lui permettraient de faire appel aux vieux instincts de cette province.

Cette mission était réservée à Du Guesclin. Mais avant de l’entreprendre, avant de recevoir cette épée de connétable à la pointe de laquelle il tracerait les frontières de la France, jusqu’alors incertaines et mal définies dans la conscience des peuples, il était appelé à l’une de ces épreuves redoutables qui seules préparent aux grandes destinées.

Dès sa première jeunesse, Du Guesclin tournait ses rêves vers l’Orient ; son imagination s’enflammait au souvenir récent encore des croisades, à la pensée des saints lieux profanés. Cette pensée n’était pas moins vive au xive et au xve siècle qu’aux jours même de Philippe-Auguste et de saint Louis, et personne n’ignore que les grands évènemens politiques et militaires sortis de la lutte de l’Angleterre et de la France arrêtèrent seuls le cours des projets, souvent formés sous le règne, des trois Charles, pour la délivrance de la Palestine. Il aurait donc suffi à Du Guesclin d’être de son temps pour aspirer de toutes les puissances de son ame à la gloire des pieux combats d’outre-mer. Combien d’ailleurs ce sentiment ne devait-il pas être plus énergique encore chez un enfant de cette Bretagne dont le sang avait coulé à grands flots dans ces expéditions héroïques, et qui avait vu une foule d’entre ses gentilshommes engagés dans les deux croisades de saint Louis ! Parmi les noms de ces gentilshommes qu’on a recueillis dans des titres inexplorés, après six siècles d’oubli[3], on distingue au nombre des compagnons de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, à la croisade de 1249, un Glayquin ou Guesclin, qui fut probablement l’aïeul même de Bertrand. C’est là tout ce qu’on sait de cette famille, dont l’illustration ne remonte qu’au connétable, quoique les fantastiques généalogies ne lui aient pas manqué. Mais ce détail, découvert après un si long espace de temps, ne suffit-il pas pour illuminer la nuit des âges et nous initier aux influences premières qui durent planer sur ce berceau ? Accroupi dans la vaste cheminée de Lamothe-Broons, petite gentilhommière dont les derniers débris viennent de disparaître, l’enfant avait entendu conter à son père, si ce n’est à son aïeul lui-même, les combats de Damiette et de la Massoure, les grands coups d’épée des chevaliers, la captivité et la fin du saint roi mort sur la cendre. Quoi d’étonnant si Bertrand jura dans son cœur de prendre aussi la croix, et si ses pensées se portèrent vers le grand objet des préoccupations de la chrétienté tout entière ?

Nous admettons donc volontiers, avec la plupart de ses biographes, qu’après le traité de Guérande et la négociation de sa rançon, acquittée des deniers du roi de France, Du Guesclin songea sérieusement à réaliser le rêve de ses premières années, et nous croyons sans peine qu’il trouva dans ses compagnons d’armes un concours et un dévouement chaleureux à la même pensée ; mais nous n’oserions ajouter, avec M. de Fréminville, qu’il était poussé vers les lieux saints par des devoirs plus étroits et des liens mystérieux, dont cet écrivain se croit en mesure de révéler le secret, enseveli jusqu’à lui dans une nuit profonde.

Du Guesclin a-t-il réellement porté le titre de grand-maître de l’ordre du Temple ? C’est là un problème que ne tranche pas à nos yeux la charte de transmission publiée par M. de Fréminville. Nous ne contestons pas l’existence d’une charte originelle, et nous accordons volontiers que Jacques de Molay, prévoyant l’issue funeste du procès où il était impliqué, ait fait tenir à Larménius, patriarche d’Orient, les archives secrètes de l’ordre du Temple, monument précieux dont les fragmens mutilés ont pu parvenir jusqu’à nous. Personne n’ignore que, si un grand nombre de templiers mourut sur les bûchers allumés par Philippe-le-Bel, la protection de Jeanne de Navarre, celle des rois d’Écosse et de Portugal, en dérobèrent beaucoup à la persécution, et que l’ordre se maintint en France même à l’état d’association secrète. Mais cette association a-t-elle joui d’une existence régulière et non interrompue depuis le commencement du xive siècle jusqu’à nos jours, et son histoire secrète, commencée en 1313, au pied du bûcher de l’infortuné grand-maître, peut-elle être conduite jour par jour, à l’aide de documens authentiques, jusqu’au pied de l’échafaud du duc de Cossé-Brissac, le dernier de ses chefs légitimement institué ? C’est là une question qui n’est nullement éclaircie à nos yeux par le titre cité. La succession des grands-maîtres y est très régulièrement inscrite, il est vrai, et cette régularité même semble pouvoir justifier certains doutes, bien loin de les lever entièrement. Bertrand Du Guesclin y est porté pour l’acceptation du magistère suprême entre Jean de Clermont, qui y aurait été appelé en 1349, et Jean III d’Armagnac, qui aurait succédé au connétable en 1381. Celui-ci aurait signé de son nom le titre représenté en 1357.

Il est difficile d’admettre que la haute direction d’un ordre proscrit et surveillé pût être confiée à un jeune homme de vingt-sept ans, qui à cette date citée de 1357 n’était pas encore connu hors des limites de la Bretagne, où il préludait alors à sa renommée. Cette objection nous semble péremptoire, et pourrait néanmoins être appuyée par plusieurs autres. C’est à regret que nous l’adressons à M. de Fréminville : nous aimerions à pouvoir lui faire une concession qui imprimerait au front de Du Guesclin l’éclat d’une grandeur nouvelle, et nous comprenons fort que, portant à l’ordre du Temple un dévouement filial, M. de Fréminville attache du prix à faire intervenir la grande figure du connétable entre Jacques de Molay et M. Fabré-Palaprat.

Mais si l’histoire peut conserver quelques doutes sur la secrète pensée qui poussait Du Guesclin vers cette terre d’Orient, d’où viennent toutes les grandes gloires[4], elle n’en entretient aucun sur le but que se proposait Charles V en favorisant cette entreprise, et en pourvoyant amplement son général des moyens de l’exécuter. Esprit froid et tout pratique, ce prince n’aspirait point, comme la plupart de ses contemporains, à l’honneur d’une nouvelle croisade qui l’aurait détourné de la grande entreprise à laquelle il avait voué sa vie. L’on put en acquérir la preuve en le voyant substituer brusquement le plan d’une campagne toute politique au-delà des Pyrénées au projet primitif d’une expédition religieuse en Chypre et en Syrie. Un seul mobile agissait sur ce monarque, une seule pensée dominait son ame : organiser la France, y fonder l’ordre matériel sur la prépondérance du pouvoir royal, absorber en celui-ci toutes les forces féodales et militaires, devenues tour à tour ou des instrumens d’insurrection contre le trône, ou des instrumens d’anarchie contre la société elle-même.

On sait qu’au xive siècle, l’état militaire du royaume se composait de deux élémens : d’une part, les gens de guerre appartenant au domaine de la couronne, et ceux que les grands vassaux étaient tenus de mener au roi sous peine de forfaiture ; de l’autre, les hommes libres pour qui la guerre était une profession, dont l’épée se vendait à qui voulait en payer l’usage, et que le souverain prenait temporairement à sa solde, sous des conditions déterminées. Ces soldoyers ou soldats s’engageaient, soit directement avec le prince lui-même, soit avec des chevaliers auxquels on délivrait des commissions de capitaines, et qui se chargeaient eux-mêmes, moyennant un prix convenu, de l’équipement des hommes engagés au service de la couronne, Le pacte féodal, ou du moins les usages universellement consacrés, n’imposaient aux vassaux et arrière-vassaux qu’un service annuel de quarante jours, et l’on avait vu dans les circonstances les plus critiques les montres se débander parce que ce terme se trouvait outrepassé.

Pour obvier à cet inconvénient, nos rois prenaient donc à leur solde, autant que le leur permettaient leurs faibles ressources financières, de nombreuses compagnies de routiers, gens de sac et de corde, qui, ne pouvant après la paix se reclasser dans l’un des compartimens de cette société dont la puissante hiérarchie leur imposait un mur d’airain, se trouvaient, par la force des choses, en guerre ouverte avec elle. Ces bandes nombreuses de pillards et d’incendiaires allaient de province en province, détroussant les passans, rançonnant châteaux et moustiers, sous la conduite de guerriers avides et de pauvres chevaliers sans patrimoine. Ils donnaient l’assaut aux bonnes villes, ravageaient les campagnes, et commettaient des crimes dont la description ne se lit pas sans horreur dans les écrits contemporains. Appelés Brabançons parce qu’ils prirent naissance en Brabant, à la suite des guerres de Flandre, coteraux, à raison de leur courte épée ; plus connus encore, au temps de Du Guesclin, sous le nom de routiers ou tard-venus, ces hommes, organisés en grandes compagnies, étaient devenus la terreur des princes et des peuples, l’obstacle insurmontable à l’établissement de tout gouvernement régulier. La longue guerre dont la France était le théâtre depuis le règne du premier Valois en avait démesurément augmenté le nombre, de telle sorte que le royaume tout entier était à leur merci.

Les chefs des compagnies, au moment où Charles V conçut la pensée d’en délivrer le royaume, n’étaient rien moins que les meilleurs gentilshommes et les plus renommés chevaliers de leur temps. C’étaient le Bègue de Vilaine, Ives de Caverley, Arnoult de Cervolles, dit l’archiprêtre ou l’archidiable, Mathieu de Gournay, Bernard de Lasalle, Gaultier Huet, le vicomte d’Auxerre, les frères de Mauny, et tant d’autres guerriers dont les exploits figurent aux grandes chroniques. Ces terribles bandes venaient de mettre en déroute une armée royale en jetant sur le carreau le duc de Bourbon et son fils. Elles avaient pris depuis lors un accroissement effrayant, et dans l’état d’affaiblissement, pour ne pas dire de dissolution où était le royaume après les guerres de Navarre et de Bretagne, on ne pouvait songer à engager une lutte avec elles. Il fallait donc s’emparer des compagnies en gagnant leurs chefs, en finançant avec eux ; il fallait trouver hors du royaume une œuvre qui pût les tenter, il s’agissait surtout de leur envoyer pour intermédiaire, en essayant habilement de le leur faire agréer pour chef, un homme qui comprît toute la pensée royale et sût en même temps inspirer confiance à ces hardis bandits. Si le bon trouvère dont le poème est arrivé jusqu’à nous a rendu un compte fidèle de l’entrevue de Du Guesclin et des routiers au camp de Châlons, lorsqu’il arriva pour leur offrir deux cent mille francs au nom du roi de France, avec la perspective d’une belle fortune à faire en Espagne ; si le discours qu’il prête au chevalier breton, dans cette immense orgie de quarante mille hommes, a été vraiment tenu par Du Guesclin, ce discours monumental suffirait assurément pour le classer parmi les orateurs les plus consommés

Seigneurs, leur dit Bertam, veilliez-moi écouter ;
Pourquoi je sui venus je vous veil récorder.
Si vien de par le roi qui France doit garder,
Qui voldroit volentiers pour son pueple sauver
Faire tant devers voux, je vous le di au cler,
Qu’avec moi venissiez où je voldroie aler,
En bonne compagnie vous voldroie porter.
Car j’ai grant volenté de Sarrasins gréver
Avec le roi de Chippre, que Dieux veille garder,
Ou aler en Espeigne largement profiter,
Car li païs est bon pour vitaille mener
Et si a de bons vins, qui sont friands et clers.
Et se ne me volez ce fait-ci accorder,
En Avignon irons, où je sai bien aller,
Et absolucion vous irai impétrer
De trestous vos péchés de tuer et embler,
Et puis irons ensamble no voiage achever.
Nous porrions bien de vrai en nous considérer
Que fait avons assez pour nos âmes dampner.
Pour moi le dis, seigneurs, je le sai bien au cler,
Je ne fis onques bien dont il me doit peser :
Et si j’ai fait des maux, bien vous poez compter
D’estre mes compagnons, encore de passer
D’avoir fait pis de moi bien vous poez vanter.
….. Faisons à Dieu honneur et le diable laissons.
A la vie visons comment usé l’avons :
Efforcées les dames et arses les maisons,
Hommes, enfans occis et tous mis à rançons ;
Comment mangié avons vaches, buefs et moutons,
Comment pillé avons oies, poucins, chapons,
Et béu les bons vins, fait les occisions,

Églises violées et les religions.
Nous avons fait trop pis que ne font les larrons.
Pour Dieu avisons-nous, sur les païens alons ;
Je nous ferai tous riches si mon, conseil créons,
Et arons paradis aussi quand nous morrons.

Quel moyen de résister à de tels argumens développés par un tel homme ? Des cris de joie se firent entendre de toutes parts ; le nom du roi fut répété avec enthousiasme par toutes ces bouches avinées, et rendez-vous fut pris pour aller souper avec lui dans son propre palais. En ce jour mémorable, Du Guesclin conquit, à beaux deniers comptans, sa première armée à la royauté mise hors de page, et quarante mille soldats, soumis à sa seule influence, devinrent au dehors les instrumens dévoués de sa politique. Charles V avait su trouver enfin un but à l’activité de ces bandes redoutables et paralyser ainsi leur incessante hostilité. Tel est le problème à résoudre à la fin de toutes les grandes crises sociales à ce prix seulement se terminent les révolutions. Lorsqu’un pouvoir intelligent voit en face de lui des forces vives, il doit bien moins aspirer à les détruire qu’à se lés assimiler. La France n’a plus à redouter les grandes compagnies, et l’admirable licenciement de la Loire a montré au monde, dans les circonstances les plus critiques où une nation pût se trouver placée, quelles profondes racines l’ordre matériel avait jetées au sein de la société nouvelle. Les routiers ne rançonnent plus les villes, ils ont cessé de menacer l’honneur des nobles dames, et les condottieri contemporains vendent leur encre au lien de vendre leur sang. Il n’est pas cependant moins nécessaire d’assigner un grand but à ces imaginations et à ces espérances violemment excitées, et si Charles V sut deviner à propos l’expédition de Castille et Bertrand Du Guesclin, ne peut-on pas croire qu’un gouvernement qui comprendrait sa situation dans ses périls et dans ses ressources trouverait aussi une tâche féconde à entreprendre, et des hommes pour le seconder ?

Le roi, tout entier au désir de délivrer la France des compagnies, à quelque prix que ce fût, avait paru d’abord accueillir avec chaleur l’idée d’une croisade ; mais les évènemens qui se passaient alors en Espagne vinrent donner un autre cours à ses projets, et il eut l’habileté d’associer ceux-ci à l’inspiration religieuse, à laquelle Du Guesclin avait d’abord fait un appel énergique. Le roi de Castille, Pierre-le-Cruel, assassin de son épouse, Blanche de Bourbon, était depuis ce crime en état d’hostilité contre la France. Le roi Jean avait depuis long-temps recueilli à sa cour Henri de Transtamarre, frère et rival de ce prince. La noblesse espagnole presque tout entière aspirait à un changement, et l’instant était venu d’essayer, avec le concours de la France, une entreprise dont le résultat touchait aussi directement à ses intérêts au-delà des Pyrénées, et à l’honneur de sa maison royale.

L’Espagne était alors le pays des prestiges et de la chevalerie. Passer les monts, c’était commencer une croisade, car on rencontrerait bientôt devant soi les Sarrasins de Grenade, amis et alliés de Pierre-le-Cruel, sorte de renégat et de nécroman dont la lointaine renommée rapportait d’étranges nouvelles. Des royaumes à conquérir, des Maures à pourfendre, une belle reine à venger, de l’argent à gagner, et l’absolution à enlever de vive force au passage, comment ne pas réussir avec une telle perspective et avec un chef comme Du Guesclin ?

On sait le résultat de la double expédition conduite dans la Péninsule avec une si rare prudence et un génie militaire inconnu jusqu’alors. Personne n’ignore comment Henri de Transtamarre s’assit une première fois sur le trône de Castille pour en tomber bientôt sous les efforts d’une formidable expédition anglaise, conduite par le Prince Noir, pour renverser le roi élevé par la France. On sait aussi comment les fautes et les crimes de don Pèdre rendirent, bientôt après, des chances à son rival, qui, après une laborieuse campagne, dirigée par Du Guesclin comme commandant en chef des troupes françaises et castillanes, finit enfin par conquérir la possession d’un trône ensanglanté par un fratricide.

Les deux expéditions de 1365 et de 1368 sont l’un des premiers exemples qui se rencontrent dans notre histoire d’une opération difficile et lointaine conçue dans la pensée d’une influence extérieure à conquérir et à conserver. Du Guesclin sut maintenir parmi les aventuriers chargés de cette entreprise autant d’ordre et de discipline qu’en comportaient les temps. Ces troupes de pillards rentrèrent en France transformées en soldats ; ils devinrent, sous la main de l’homme dont l’unique préoccupation consistait à prêter aide et puissance à son roi, le noyau permanent de cet établissement précieux qui allait bientôt changer la face de la monarchie. On sait comment Charles VII, profitant de la force que lui avait prêtée Jeanne d’Arc, comme son aïeul de celle qu’il avait reçue de Du Guesclin, compléta, par la mémorable ordonnance de 1448, l’organisation qu’avait commencée ce grand homme, en créant un rôle militaire par paroisse, et en instituant les compagnies d’ordonnance dans lesquelles se précipita bientôt toute la jeune noblesse[5]. Dès ce moment, les montres et les contingens seigneuriaux ne furent plus que des accessoires sans importance dans l’organisation militaire du royaume ; le service cessa d’être la conséquence et le prix de la tenure territoriale, l’édifice féodal fut frappé dans sa base même, et l’armée, placée sous la main des rois, devint l’instrument de cet absolu pouvoir qui nivelait le sol pour le préparer à recevoir, des semences nouvelles. Les compagnies royales achevèrent cette aristocratie superbe dont l’artillerie à feu eut bientôt démoli les imprenables demeures. M. de Fréminville, qui a inséré, dans son livre spécialement consacré à l’armée, des documens curieux sur la poliorcétique du xive siècle, établit en effet de la manière la plus solide qu’avant l’invention du canon, le siège d’une place était une opération infiniment plus longue dans ses mesures, plus incertaine dans ses résultats, qu’elle ne le devint après que l’artillerie à feu se fut propagée. Avant cette époque, il n’était pas rare de voir le plus modeste château, défendu par une cinquantaine d’hommes déterminés, tenir en échec, durant le cours d’une année entière, des forces assaillantes infiniment supérieures ; et tel fut, comme le montre cet écrivain, l’effet de la révolution commencée par l’application de l’artillerie à feu au siège des places, que l’avantage, qui jusqu’alors appartenait toujours aux assiégés, passa tout entier aux assiégeans, et qu’il n’y eut plus de place imprenable.

Ainsi allaient tomber pierre par pierre cette multitude de donjons et de châteaux qui bravaient depuis des siècles la puissance du suzerain ; ainsi la physionomie matérielle de la France allait se renouveler comme celle de la société même. Ce fut donc un grand jour dans l’histoire que celui où Du Guesclin braqua quelques canons en batterie contre une mauvaise bicoque ; ce ne fut pas un jour moins décisif que celui où, à la stupéfaction des bourgeois de la capitale, on le vit, selon la promesse qu’il en avait faite, conduire à Paris pour souper en grande pompe dans les appartemens royaux, où les attendaient Charles V en personne, les chefs de ces terribles bandes destinés à devenir bientôt de fidèles et dévoués capitaines. L’homme auquel il a été donné de faire cela a été autre chose qu’un brave chevalier ; ce fut un grand esprit politique, qui sut agir sur son siècle parce qu’il le devançait, et les beaux coups de lance dont ses chroniqueurs ont si grand soin de conserver le souvenir sont assurément son moindre titre à la reconnaissance et à l’admiration de la postérité.

Si Du Guesclin n’avait eu la pleine conscience de son devoir et de sa mission, il eût écoulé ses jours à l’ombre de ce trône d’Espagne élevé par son épée, et auquel sa présence n’avait pas cessé d’être nécessaire. Créé connétable de Castille, comte de Soria et duc de Molinas, comblé de richesses et d’honneurs, Du Guesclin, en rentrant en France malgré les supplications d’un roi auquel le succès n’avait pas enseigné l’ingratitude, échangeait une grande position incontestée contre les chances de la guerre et du hasard, les dangers de la jalousie et toutes les incertitudes de l’avenir. Mais cet homme avait l’ame si ardemment française et l’esprit si éminemment monarchique, deux choses fort rares au xive siècle, quoique devenues fort communes au xviie, qu’il ne comprenait la vie de gentilhomme que comme une lutte constante contre l’Angleterre, et comme le sacrifice perpétuel de sa volonté à celle du prince dont la personne résumait, à ses yeux, la patrie tout entière.

Pendant qu’il soumettait, au fond de l’Andalousie, les dernières places qui tinssent encore pour don Pèdre, des lettres de Charles V étaient arrivées à Du Guesclin pour réclamer son prompt retour. Ce prince, qui s’était longuement préparé à la reprise des hostilités par une politique prévoyante et par des trames nouées, au sein des provinces conquises, avec autant d’habileté que de secret, voyait enfin se produire pour le royaume un retour de fortune ; mais, pour tirer parti des ressources amassées par sa prudence et pour seconder le réveil de l’esprit public, dont il guettait depuis long-temps les symptômes, il fallait un chef qui sût organiser l’armée en même temps qu’agir fortement sur elle : il fallait un homme qui réunit le génie d’un grand capitaine au prestige d’une renommée populaire. La nature avait départi à Du Guesclin le premier de ces dons ; la fortune venait de lui conférer l’autre, car son éclatante expédition fixait alors sur lui les yeux de tout le royaume, et le mettait hors ligne parmi les chevaliers de son temps. Il y a tout lieu de croire que son élévation à l’éminente dignité de connétable était, depuis plusieurs,années, arrêtée dans l’esprit du prince réfléchi qui savait si bien laisser mûrir les hommes comme les choses. Avant de recommencer cette guerre, dont il prenait l’initiative à sou tour, le roi fit donc partir pour l’Espagne le maréchal d’Andreham, le vieux compagnon d’armes de Bertrand. Il avait mission de lui apprendre les intentions de son maître, et lui portait l’ordre de repasser au plus vite les Pyrénées, en rassemblant, tant en France qu’en Espagne, toutes les forces qu’il pourrait organiser pour le service de la couronne.

On peut admettre sans difficulté, avec tous les biographes de ce grand homme, l’émotion profonde qu’il ressentit en se voyant soudainement appelé à la plus éminente des dignités du royaume, à l’exclusion de tant de princes et de seigneurs que cette charge allait placer sous ses ordres. On peut croire, sans rien prêter à sa modestie, qu’il éprouva et des hésitations et des craintes en atteignant le sommet d’une fortune sans exemple avant lui. Mais le maréchal d’Andreham lui garantissant l’adhésion unanime de la chevalerie du royaume au choix que le roi venait de faire de sa personne, Du Guesclin promit d’accepter l’épée de connétable, et ne subordonna sa résolution qu’à une seule condition, par laquelle il se révèle tout entier. Il exigea l’engagement formel d’une solde déterminée, à payer périodiquement à son armée, afin d’être en mesure d’y maintenir l’autorité du commandement. Il pressentait sans doute, en faisant une telle stipulation, les difficultés qui lui seraient bientôt suscitées, même par les conseillers les plus éclairés du roi Charles ; il devançait l’heure de ses amers démêlés avec Bureau de La Rivière, qui ne comprenait pas qu’une armée ne se suffit pas à elle-même, comme au temps passé, et qu’il fallût vider pour elle le trésor royal, alors si pauvre.

Pleinement rassuré par le maréchal d’Andreham sur les intentions du roi et sur le parfait accord de leurs pensées, Du Guesclin se mit en route, et, après avoir passé les monts, il entra dans le pays de Foix, dont le comte était resté sujet fidèle de la France. Sa marche, depuis le pied des Pyrénées, fut une série de combats acharnés, car il rencontrait à chaque pas des forteresses anglaises à travers son chemin, et des corps isolés de l’armée du prince de Galles, qu’il fallait écraser en passant. Mais ses forces grossissaient à mesure qu’il s’avançait sur cette terre de France, que commençait enfin à remuer le souffle puissant de l’indépendance. C’était chaque jour un assaut, une surprise, un combat corps à corps, une de ces grandes appertises d’armes que nous déroule Froissard dans l’ampleur de son style héroïque. A travers le Languedoc, le Périgord et le Limousin, le cri de Notre Dame Guesclin ! volait d’écho en écho comme l’aigle impériale de clocher en clocher. A la vue de cette armée qui, à chaque pas et à chaque victoire, s’affermissait dans sa confiance et son patriotique orgueil, les peuples se prirent à s’éveiller de leur long assoupissement. Du Guesclin prêchait par la parole et par son exemple la conquête du royaume si cruellement mutilé, le retour aux souvenirs d’une gloire obscurcie, et surtout la haine de l’Anglais, mot qu’il a fait et qui vivra autant que la France. Il agitait les provinces en les traversant, faisant appel à toutes les forces morales en même temps qu’il organisait toutes les ressources matérielles, et conviant pour la première fois les populations à l’œuvre de leur délivrance.

Cependant le roi d’Angleterre, avec son activité accoutumée, s’était mis en campagne, et, avant que Du Guesclin eût passé la Loire, il avait envahi la Normandie et le Maine, et un gros corps aux ordres de Robert Knolles s’avançait à marche forcée vers les murs de Paris. Les chroniques racontent comment les coureurs anglais vinrent frapper plus d’une fois à la porte Saint-Honoré, et comment, du haut des tours de Notre-Dame, on voyait chaque soir briller dans la campagne les feux de l’ennemi. Instruit par le souvenir de tant de désastres, Charles, avant de faire agir contre Knolles les forces réunies dans l’enceinte de Paris, voulait avoir près de lui son nouveau connétable, qui seul lui inspirait confiance à cette heure décisive de sa fortune. Après la prise de Limoges, Du Guesclin se décida donc à précipiter son retour, et laissant à Mauny et à son noble frère Ollivier le commandement de l’armée, il sauta sur un bon roussin, vêtu en humble marchand, et, traversant ainsi avec promptitude et non sans grand péril les lignes anglaises qui cernaient la capitale, il entra dans ses murs et courut à l’hôtel Saint-Paul, au milieu des flots du peuple criant noël sur son passage. L’audace d’une telle démarche, le succès qui l’avait couronnée, ce que la renommée rapportait des faits et gestes du chevalier, tout concourait à exalter le sentiment populaire et à susciter cette confiance qui, chez nous, provoque si vite l’héroïsme lorsqu’elle existe, et l’impuissance lorsqu’elle disparaît.

C’était au mois d’octobre 1369 que Du Guesclin, devenu l’hôte de son roi, dont il ne quittait ni la table ni le palais, recevait solennellement dans la capitale, entourée par l’ennemi, l’épée de connétable au milieu des acclamations publiques. Il jugea d’un seul coup-d’œil, en grand homme de guerre qu’il était, qu’il fallait prendre les Anglais à revers, et que, la défense de Paris étant assurée par les forces qui y restaient concentrées, il importait d’attaquer au plus vite l’ennemi dans le Poitou et la Normandie, pour le séparer du midi et de la mer, dont il tirait toutes ses ressources.

Laissant donc le commandement des troupes qui gardaient la capitale au brave maréchal de Sancerre, il arriva à Caën lorsque l’Anglais le croyait encore à Paris. Il y fut promptement rejoint par la plus grande partie de son armée, à laquelle il distribua, pour lui tenir lieu de solde, toutes ses richesses rapportées d’Espagne, toute sa vaisselle d’or, don magnifique du roi Henri, à laquelle Tiphaine Raguenel, sa noble épouse, voulut joindre les bijoux à son usage personnel. L’organisation de ses troupes accomplie, il se mit en campagne, et peu de jours après il se trouvait en face de l’armée du célèbre Thomas Grandson ; puis, à la suite d’une marche difficile, exécutée dans les ténèbres d’une nuit orageuse, il surprenait l’ennemi et remportait l’éclatante victoire de Pont-Vallain. Grandson devenait, après une lutte corps à corps, prisonnier de Du Guesclin lui-même ; la chevalerie anglaise apprenait enfin, après un demi-siècle d’insolence et de succès, à mordre la poussière et à payer rançon à son tour, car « il n’y eut pas, dit Lefèvre, jusqu’au moindre écuyer et goujat qui, ce jour-là, n’eut aussi son prisonnier. »

Après ce grave échec infligé aux armes anglaises, nous voyons Du Guesclin entamer par la prise de Saumur, de Saint-Maur et de Bressuire, cette campagne poliorcétique qu’il continua durant près de dix années en Poitou, en Saintonge, en Guyenne et en Auvergne, arrachant toutes ces provinces aux Anglais ville par ville, château par château, et pour ainsi dire bastion par bastion. A chaque marche sur ce sol hérissé de forteresses féodales, on était arrêté par une barrière, et l’on n’avançait qu’à force d’assauts. La mine et l’incendie détruisaient l’une après l’autre ces tours de granit, devenues les derniers asiles de l’étranger. D’affreuses cruautés, d’horribles souffrances, venaient de part et d’autre imprimer à cette guerre un caractère inexorable ; elles élevaient une barrière éternelle entre les combattans. A la longue apathie des populations avaient succédé la fureur de l’agression et le désespoir de la résistance. Le cours des idées changeait visiblement, et cette longue lutte se transformait de jour en jour en un immense duel de peuple à peuple. Ce n’étaient plus deux familles rivales qui se disputaient un trône et une suprématie d’honneur : c’étaient la France et l’Angleterre qui se heurtaient avec rage l’une contre l’autre ; c’étaient deux nationalités qui naissaient à la fois dans des couches laborieuses et sanglantes.

Rien de plus curieux à étudier que ce travail intérieur qui a constitué la France moderne. Lui seul fait bien comprendre cet antagonisme de deux grands peuples devenu la loi de leur existence mutuelle, et comme la condition même de tous leurs développemens ultérieurs. « Le roi, dit Froissard, qui sage étoit et subtil, savait gens attraire et tenir à amour où son profit étoit. Il avoit tant fait que les prélats de Bretagne, les barons, les chevaliers et les bonnes villes estoient de son accord… De l’autre côté, tastoit aussi bellement ceux d’Abbeville et de Ponthieu, quels il les trouveroit, et s’ils demeureroient Anglois ou François. Et ne désireroient-ils alors autre chose que d’estre François, tant haieoient-ils les Anglois. Ainsi acqueroit le roi de France des amis de tout lez. » Mais c’était surtout dans le midi du royaume que ce travail de propagande s’opérait avec ardeur. La plus grande partie de la noblesse, froissée dans ses susceptibilités et dans ses droits par les mesures arbitraires du gouvernement anglais, en appelait depuis quelques années au roi de France. « Car estoient les Anglois orgueilleux et présomptueux ; et ceux de Poitou, de Quersin, de Limosin, de Hovergnes, de La Rochelle, ne peuvent aimer les Anglois, quelque semblant qu’ils leur montrent, mais les tiennent en grand dépit et vileté. Et ont les officiers du prince si surmonté toutes gens en Poitou, en Saintonge et en La Rochelle, qu’ils prennent tout en abandon, et ils fond si grand levée, au titre du prince, que nul n’a rien du sien. Avec ce, touts les gentilshommes du pays ne peuvent venir à nul office, car tout emportent les Anglais[6]. »

A mesure que Du Guesclin s’avançait sur cette terre ainsi préparée, qu’il avait mission de reconquérir pas à pas, il trouvait donc une immense force morale, et quelquefois un dévouement sublime dans les populations, au cœur desquelles il savait parler. Les dispositions menaçantes des habitans de Poitiers contraignirent les Anglais à évacuer cette grande ville. Peu après les bourgeois de La Rochelle, et leur maire, Jean Cadorier, stimulés par la vue des bannières fleurdelisées flottant autour de leurs remparts, s’emparaient, par un audacieux coup de main, du gouverneur et de ses principaux officiers, et ouvraient leurs portes à l’armée du connétable. A Chisay, dans une bataille rangée disposée avec un art infini, celui-ci écrasait les forces anglaises, et faisait, par cette victoire, rentrer sous la domination du roi l’Aunis et la Saintonge, dont la conquête préparait celle de la Guyenne, de l’Aquitaine et de l’Auvergne. Mais un important épisode dans la vie de Du Guesclin devait couper en deux cette campagne du midi, qui ne fut interrompue que par quelques voyages à Paris, où le ramenait le besoin de s’entendre directement avec Charles V pour triompher quelquefois du mauvais vouloir, le plus souvent de l’ignorance de ses conseillers.

Suivant le plan qui lui avait si bien réussi dans d’autres parties du royaume, le roi de France avait pratiqué des intelligences dans la Bretagne, soumise, depuis la bataille d’Auray et le traité de Guérande, à l’influence britannique. Jean IV de Montfort, se voyant menacé d’une insurrection formidable, fit ce que tout autre prince aurait probablement fait à sa place ; il appela les Anglais à son secours, et ceux-ci, heureux de prendre pied sur le continent, couvrirent bientôt le duché tout entier, mettant garnison dans toutes les places et s’établissant, de l’entrée de la Loire au promontoire de Saint-Mathieu, dans des positions réputées inexpugnables. Quelques seigneurs gagnés par la France se saisirent alors de villes importantes, en attendant l’arrivée d’une armée française, la plus nombreuse et la plus belle que depuis long-temps eût mise sur pied le royaume. Du Guesclin en prit le commandement sans hésiter, car dès long-temps il ne se considérait plus dans son cœur que comme le premier serviteur de la couronne de France ; sentiment fort légitime, puisqu’il fit sa force et sa gloire, mais que sont loin de comprendre, même de nos jours, les Bretons de vieille roche, les fils de ceux qui arguèrent si long-temps de sa félonie pour faire exclure de la salle des états de Bretagne l’image du vainqueur de sa patrie. Du Guesclin réduisit l’un après l’autre ces innombrables châteaux, perchés alors comme des nids de vautours sur nos rochers et nos montagnes, et dont nous aimons aujourd’hui à chercher les débris dispersés par la catapulte sous l’ajonc fleuri qui les recouvre. Du Guesclin et Clisson, son farouche auxiliaire, entrèrent en vainqueurs, et souvent en vainqueurs irrités, dans ces villes où tout leur rappelait des souvenirs d’enfance et de jeunesse. La Bretagne fut promptement conquise, et si son indépendance nominale se maintint un siècle encore, on peut dire que dès ce jour l’avenir de ce pays fut décidé, et qu’il succomba sous les armes des deux plus illustres entre ses fils.

Après cette campagne, dont les détails sont décrits avec une grande science stratégique et locale dans l’ouvrage de M. de Fréminville, on voit le connétable voler tout à coup en Picardie, y attaquer et y détruire une nouvelle armée, commandée par le duc de Lancastre, et que les historiens ne font pas monter à moins de soixante mille hommes. Cela fait, Du Guesclin retourne, avec, son obstination bretonne, à l’œuvre fondamentale de sa vie, la destruction de la puissance anglaise dans le midi et l’absorption de ces provinces au sein de l’unité française. Il déploie un grand talent d’ingénieur militaire au siège de Bergerac, qu’il finit par emporter ; puis il entreprend et obtient la soumission définitive du Languedoc.

Ici trouvères et chroniqueurs se taisent : un voile épais recouvre les dernières années de cette vie si long-temps exposée tout entière aux regards du monde. Les faits manquent, les versions se contredisent, les dates ne concordent plus. La figure du connétable ne s’éclaire que par intervalles dans des récits incertains et confus, à travers lesquels on devine, sans pouvoir les préciser, de grandes douleurs, d’amères déceptions, des découragemens et des injustices, accompagnemens ordinaires de toutes les grandeurs humaines. Du Guesclin ne reparaît plus qu’en 1380, au pied de la citadelle de Randan, en Auvergne. Il semble se traîner autour de cette place, atteint d’un mal intérieur et secret qui laisse l’armée comme lui-même sans espérance. Enfin, après trois jours d’une fièvre aiguë, il expire chrétiennement sur son lit militaire. Alors a lieu la scène antique de la remise des clés aux pieds de ce cadavre dont la main tient encore sa formidable épée, et qui remporte ainsi sa dernière victoire.

Si quelques nuages s’étaient élevés, aux dernières années de sa vie, entre Du Guesclin et son roi, si des douleurs mortelles aux ames ardentes et fidèles hâtèrent le terme d’une existence précieuse, Charles V sentit, comme la France entière, l’immense étendue de la perte que l’un et l’autre venaient de faire. Pendant que le cercueil de Du Guesclin traversait lentement le royaume, au milieu des sanglots du peuple et de l’armée, dont il avait le premier proclamé la patriotique fraternité, le roi préparait solennellement à Saint-Denis cette double sépulture dans laquelle il vint occuper sa place deux mois après son bon connétable.

Neuf ans après, à pareil jour, son jeune fils, nourri de ces grands souvenirs, destinés à rendre ses douleurs plus cuisantes, préludait à la guerre par une imposante cérémonie. La sainte basilique voilait sous de sombres tentures le jour de ses verrières étincelantes ; l’aigle éployée de Du Guesclin se dessinait dans son écusson d’argent sur des draperies funéraires, et mille bannières anglaises, suspendues aux voûtes, se balançaient au-dessus de la tête de la plus noble chevalerie du royaume. Armés de toutes pièces et à cheval, dans la nef, les princes du sang et les plus illustres seigneurs portaient les insignes du grand connétable. Alors, en présence de ces guerriers auxquels il allait bientôt manquer si tristement, un vieil évêque parut dans la chaire où devait un jour monter Bossuet, et prononça l’une des premières oraisons funèbres dont notre histoire garde le souvenir :

Quant l’offrande si fu passée,
L’évesque d’Auxerre prescha.
Là ot mainte larme plorée
Des paroles qu’il récorda ;
Car il conta comment l’espée
Bertrand de Glasquin bien garda,
Et comme en bataille rangée
Pour France grant peine endura.

Les princes fondoient en larmes
Des mots que l’évesque monstroit,
Car il disoit : Plorez, gens d’armes,
Bertrant, qui tretous vous amoit ;
On doit regretter les fetz d’armes
Qu’il feist au temps qu’il vivoit :
Dieux ayt pitié sur toutes ames,
De la sienne, car bonne estoit[7].

Ainsi finissent et ce règne et cette vie voilés à la même pensée ; ainsi passa cette époque, l’une des plus importantes de notre histoire pour les destinées de la France. Pendant que celle-ci se dessine au dehors avec sa physionomie native, elle s’asseoit au dedans sur la large base de l’unité monarchique. La royauté se prépare une armée. Cette création entraîne, par une suite nécessaire, l’établissement d’un système financier. La puissance des capitaux s’élève et fait concurrence à la puissance territoriale. L’administration se forme autour du trône ; elle enlace le pays que l’action seigneuriale a cessé de dominer, et, pour compléter l’œuvre de cette grande transformation, de petits légistes, se substituant aux hauts barons, s’asseoient sur les sièges fleurdelisés du parlement, et finissent par le transformer en cour des pairs et en suprême conseil national.

Ce régime nouveau, qu’à notre tour nous appelons l’ancien régime, ne s’établit pas sans doute en un jour, et de grands évènemens ne tardèrent pas à venir traverser l’œuvre monarchique conçue par Charles V. Une solennelle épreuve était encore nécessaire avant que la France s’assît parmi les nations sur sa base indestructible, et l’on vit l’Angleterre renouveler, dans des conditions plus menaçantes peut-être, la tentative qui venait d’échouer contre la prudence d’un grand roi et le génie d’un grand capitaine. Azincourt rouvrit toutes les blessures de Poitiers, et Henri V, reprenant le débat qui semblait épuisé, fit traverser à la nationalité française une crise non moins terrible que celle dont elle avait triomphé sous Édouard III. Mais ce sentiment avait déjà poussé de trop profondes racines pour être arraché du cœur des peuples. Il ne fléchit pas sous l’orage que déchaînèrent sur le royaume et lus rivalités princières, et les conspirations domestiques, et jusqu’à cette démence royale qui vint se joindre comme une calamité suprême à cet abîme de calamités. La France fut envahie, mais non pas domptée ; elle vécut l’épée sur la gorge, toute prête à se redresser pour la vengeance et pour la mort ; et lorsque Dieu, qui se complaît à la sauver par des voies où éclate sa providence, lui envoya la houlette de Jeanne d’Arc en signe de réconciliation et de salut, la nation la vit briller au-dessus de sa tête comme l’épée flamboyante du connétable. Elle salua dans la fille du peuple, aussi bien que dans le chevalier breton, un missionnaire de la même cause, un instrument de la même pensée divine : double symbole des forces les plus vives et les plus pures de l’ancienne monarchie, de la classe agricole et de la noblesse provinciale, la sainte paysanne et l’humble gentilhomme resteront les supports éternels de l’édifice fondé par l’héroïsme de l’un et consacré par le martyre de l’autre.

La publication de deux ouvrages importans sur Du Guesclin nous a paru une occasion naturelle pour appeler l’attention publique sur cet homme extraordinaire, dont la lumineuse figure brille à l’entrée de notre histoire moderne. Sa gloire n’est méconnue par personne ; mais nous avons espéré la faire mieux comprendre, et la légitimer encore en l’expliquant. Comment se fait-il qu’une telle vie ne puisse pas fournir à un écrivain d’un mérite et d’un savoir véritables la matière d’une œuvre d’un intérêt puissant et soutenu ? Comment se fait-il que M. de Fréminville soit vaincu, par Cuvelier et par d’Estouteville ? C’est ici le sort commun de tous les écrivains contemporains, lorsqu’ils comprennent l’histoire autrement qu’elle ne peut l’être en notre temps. Le travail le plus difficile comme le plus ingrat qu’ils puissent se proposer, c’est d’écrire aujourd’hui l’histoire sous des formes purement narrratives, c’est de reprendre en sous-œuvre des chroniques dont la plus médiocre les laissera bien loin en arrière. On peut assurément, par la puissance de la pensée, comprendre le moyen-âge et le juger ; mais on ne saurait, à force d’art, en reproduire la physionomie pittoresque et naïve, et la plupart de ces tentatives ne sont que des tableaux de fantaisie. Joinville, Froissard et Commines resteront à tout jamais, et en dépit du progrès des études historiques, les peintres véritables de saint Louis, de Charles V et de Louis XI. Que les écrivains modernes rectifient les chroniqueurs dans un esprit de sagacité ; que, maîtres de l’ensemble des évènemens, ils fassent ressortir le génie politique d’un siècle ou d’une société ; qu’ils ne reculent pas même devant l’espérance d’entrevoir quelques faces isolées du plan divin selon lequel se développe l’humanité tout entière ; qu’ils fassent enfin de l’histoire critique, politique, philosophique ou providentielle, nous le trouvons bon, et nous croyons qu’ils cèdent en cela à une inspiration légitime. De tels travaux sans doute ont leurs périls, et, pour quelques magnifiques monumens dont ils ont doté notre siècle, celui-ci se trouve comme écrasé sous le poids d’une multitude d’œuvres prétentieuses et médiocres ; mais du moins portent-elles l’empreinte d’une certaine vérité de réflexion et d’une inspiration individuelle. Nous ne saurions reconnaître le même caractère aux laborieux essais tentés pour reproduire la physionomie d’une époque lointaine, en faisant, pour s’isoler de la sienne, des efforts infructueux, et qui presque jamais ne sont sincères. N’en déplaise à l’ingénieux et savant auteur des Ducs de Bourgogne, et à Quintilien lui-même, rien de moins exact, surtout au xixe siècle, que la maxime si connue : Scribitur ad narrandum, non ad probandum. Quelque soin que prenne l’historien moderne pour se défendre des influences qui le dominent, lorsqu’il s’occupera du moyen-âge, il écrira moins pour raconter que pour prouver ; il se fera, même à son insu, dissertateur plutôt que narrateur fidèle, et les faits ne seront pour lui que l’accessoire d’une pensée préconçue. Subissons donc en toute loyauté les conditions qui nous sont faites, et n’essayons pas de nous y soustraire. Faisons à nos risques et périls des théories et des systèmes ; mais, lorsque nous voudrons montrer le moyen-âge dans l’intimité de sa pensée, et ses grands hommes dans la naïveté de leurs mœurs et la continuité de leur vie, n’hésitons pas à nous faire paléographes plutôt qu’historiens : imprimons nos nombreux monumens inédits, car le moins important d’entre eux vaudra nos meilleurs ouvrages.


Louis de Carné

  1. Un gros vol. in-8°. Brest, chez Proux.
  2. Publiée pour la première fois par M. E. Carrière, dans la collection des Documens inédits sur l’histoire de France ; 2 vol. in-4°.
  3. Voyez cette liste encore incomplète dans la Revue d’Armorique, n° du 15 août dernier.
  4. Napoléon.
  5. « Ordonnons qu’en chaque paroisse de notre royalme y aura un archier qui sera et se tiendra continuellement en habillement suffisant et convenable de salade, dague, espée, arc, trousse, jacque ou hugue de brigandine, et seront appelés les francs archiers ; lesquels seront esleus et choisis par nos esleus en chaque élection, sans avoir égard ne faveur à la richesse et aux requêtes que l’ont pourroit sur ce faire. Et seront tenus de nous servir toutes les fois qu’ils seront par nous mandez, et leur ferons payer quatre francs pour homme, pour chacun, mais du temps qu’ils nous serviront. » (Ordonnance de Montils-lèz-Tours.)
  6. Chronique de Froissard, livre Ier, seconde partie.
  7. Extrait du poème d’un auteur contemporain, Guillaume de Quimper, manuscrit de l’église de Saint-Aubin d’Angers.