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Le Conseil international des femmes/01

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LE CONSEIL INTERNATIONAL
DES FEMMES

International Council of Women. Report of transactions of the second quinquennial meeting. held in London, July 1899, with an introduction by the countess of Aberdeen. London, Fisher Unwin, 1900.

PREMIÈRE PARTIE

Au milieu de l’avalanche de congrès qui a été l’un des traits caractéristiques de la dernière Exposition, il y eut trois congrès de femmes, dont deux officiels, reconnus par l’État : le Congrès des œuvres et des institutions féminines, réuni du 18 au 23 juin : le Congrès de la condition et des droits des femmes (5, 6, 7 et 8 septembre) ; et le Congrès catholique. Dans ces trois assemblées, représentant assez bien le centre gauche, la gauche républicaine, extrême gauche comprise, et la droite intransigeante, Mrs May Wright Sewall, que l’on proclame aux États-Unis général en chef d’une armée de cinq millions de femmes, espère trouver les élémens d’un de ces conseils nationaux dont le groupement forme la grande fédération qui l’a choisie pour présidente.

Elle a mis tout en œuvre à cet effet, créant dans le pavillon américain de la rue des Nations un bureau d’informations permanent, multipliant les brochures, organisant des conférences hebdomadaires sur la puissante association féminine qui grandit depuis des années et dont le public parisien a pourtant découvert l’existence avec surprise. Mais ce public, ignorant ou sceptique, trouvera, tout averti qu’il soit, beaucoup à apprendre encore dans les sept volumes compacts renfermant les « transactions » du Congrès international tenu à Londres en 1899. Recueil de références sans prix que lady Aberdeen couvre de l’autorité de son nom. Il répond par des faits à la question que nous nous posons toujours avec un certain découragement au bout de chaque congrès : — A quoi bon ? — Après avoir feuilleté ces pages suggestives et comme vivantes, on conçoit mieux le bien et le mal qui peuvent résulter du rôle nouveau pris par la femme dans les a II a ires publiques et les raisons qui font que ce rôle sera moins facilement accepté dans tel pays que dans tel autre, encore qu’il s’impose partout.

C’est à Washington que s’organisa, il y a une douzaine d’années, le Conseil international.

La fédération générale, — sous une présidente élue, — de plus de trois cents clubs et. associations appartenant aux divers États d’Amérique, en a fourni le germe. Ayant commencé en 1888, il se réunit, tous les cinq ans. Deux de ces assemblées quinquennales ont eu lieu déjà, la première à Chicago, en 1893, la seconde à Londres, en 1899. La troisième doit être tenue, en 1904, à Berlin.

Le caractère de l’assemblée est exprimé ainsi : « Nous, femmes de toutes les nations, sincèrement persuadées que le bien de l’humanité peut être avancé par une unité plus grande de pensée, de sympathie et de but, et qu’un mouvement organisé par les femmes contribuera d’abord au bien de la famille et de l’État, nous nous enrôlons en une confédération de travailleuses qui se propose d’appliquer de plus en plus à la société, aux mœurs et à la loi, la Règle d’Or : Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on le fît. »

Cet idéal une fois posé, les moyens pratiques pour le rendre réalisable furent activement poursuivis. Il s’agissait de procurer aux femmes des différentes parties du monde l’occasion de se réunir afin de discuter les questions qui les intéressent. La constitution fut dressée sans retard ; elle repose sur cette base essentielle : « Le Conseil international ne servira les intérêts de nulle propagande et n’exercera sur ses membres d’autre autorité que celle de la suggestion et de la sympathie. »

Aucun des conseils nationaux demandant à y entrer ne peut donc avoir à craindre d’empiétement ou de pression quelconque sur son unité organique, son indépendance et ses méthodes de travail. Le comité se compose d’une présidente, d’une vice-présidente, de deux secrétaires et d’une trésorière, élues pour cinq ans et formant, avec les présidentes des conseils nationaux fédérés, un comité exécutif dont les deux tiers sont chargés des intérêts généraux du grand conseil international. Dans tous les pays où le conseil national n’est pas organisé encore, des représentantes sont invitées, à titre de vice-présidentes honoraires de leurs pays respectifs, aux séances du Congrès ; celles-là n’ont pas cependant le droit de voter. Toute question, avant, de se produire eu séance, doit être soumise d’abord à l’exécutif ; la cotisation pour chaque membre ou pour chaque association est, tous les cinq ans de cent dollars, cinq cents francs.

Le véritable développement du Conseil date de l’exposition de Chicago. Depuis lors, le Canada, l’Allemagne, la Grande-Bretagne avec l’Irlande, la Suède, le Danemark, la Hollande, la Nouvelle-Galles, la Nouvelle-Zélande, la Roumanie y sont entrés. Ailleurs, en Italie, en Autriche, en Russie, en Sicile, en Norvège, dans la colonie du Cap et celle de Victoria, l’adhésion complète se prépare. Les déléguées de tous ces pays se groupèrent le 26 juin 1899, jour de l’ouverture du deuxième congrès quinquennal, dans le cadre imposant de l’immense Convocation Hall à Westminster. Auprès de ces déléguées se trouvaient les vice-présidentes honoraires venues de France, de Belgique, d’Islande, de Palestine, de l’Inde, de la Perse, de la République argentine, une Chinoise de haut rang dans le costume d’apparat de son pays, de même que les dames parsis et hindoues. Lady Aberdeen, précédée par une grande et légitime popularité, occupait le fauteuil de présidente.

On peut considérer la comtesse d’Aberdeen comme l’une des fondatrices de l’œuvre. Elle arrivait d’Angleterre au Canada avec son mari, gouverneur général, lorsque les dames canadiennes, animées du beau zèle qu’elles avaient rapporté du Congrès de Chicago, la supplièrent de devenir présidente de leur conseil. Elle accepta, et toutes, sous sa direction, Anglaises et Françaises ensemble, travaillèrent de la façon la plus efficace. Pour ne citer que quelques-unes des victoires qu’elles ont remportées, on leur attribue l’élan nouveau donné à l’enseignement des arts manuels et domestiques dans les écoles publiques, la nomination si précieuse de dames inspectrices du travail dans les fabriques et ateliers où sont employées des ouvrières, la réforme des prisons de femmes, l’amélioration du sort des émigrantes, l’établissement des classes de cuisine et d’hygiène dont profitent les mères de famille, et enfin la fondation d’une école célèbre d’infirmières ambulantes.

M. Wilfrid Laurier, le Premier ministre, a rendu au Conseil national des femmes un hommage public en déclarant que le Canada lui devait d’avoir appris à se mieux connaître, à se respecter dans sa diversité et dans son union, éloge qui trouva un écho chez nombre d’hommes politiques et d’hommes d’église éminens[1], catholiques compris, la Règle d’Or n’étant autre que la règle principale de l’Evangile appliquée à toutes les relations de la vie.

La présidence d’une femme du rang et du caractère de lady Aberdeen fut en Europe, pour le Conseil international, un gage de succès. Quelques-unes des plus grandes dames de l’Angleterre suivirent l’impulsion qu’elle avait donnée ; on les vit à Londres présider telle ou telle séance, côte à côte avec les professionnelles de l’éducation, des arts et des métiers. Le mélange des classes sociales donnait à cette assemblée un caractère particulier, et les déléguées les plus avancées d’opinion apprécièrent les splendides réceptions faites aux congressistes dans de très aristocratiques demeures. La reine Victoria elle-même les accueillit en son château de Windsor. On sait que les radicaux, fussent-ils féroces, se laissent apprivoiser quelquefois par ces avances séduisantes du grand monde. Pourquoi leurs émules du sexe faible n’en feraient-elles pas autant ?

. l’ai entendu l’une des plus égalitaires parmi nos envoyées de France parler avec une évidente complaisance des perles de la belle duchesse de Sutherland. Et, plus que tout, le discours de bienvenue de l’aimable et si supérieure comtesse d’Aberdeen donna le ton au Congrès.

Elle commença par recommander la tolérance pour les points de vue apparemment contradictoires, pour l’expression d’idées et de sentimens qui ne seraient peut-être pas toujours compris du premier coup, le mouvement devant quelque peu changer de forme selon le génie de chaque peuple. Le Conseil international offre une agglomération de conseils nationaux qui eux-mêmes renferment dans leur sein un certain nombre d’unions locales, lesquelles ne sont autres que les fédérations de sociétés moins considérables, dominent des centaines de milliers de femmes, appartenant à des races, à des religions, à des sphères sociales différentes, peuvent-elles travailler de concert dans un dessein pratique… Comment ? Mais c’est la variété infime des opinions, des idées, des méthodes qui impriment au Conseil sa raison d’être, car l’unité qu’il se propose ne consiste pas dans l’identité de l’organisation, ni dans l’identité du dogme, mais dans une consécration commune, au service de l’humanité. « Cette assemblée n’aura pas seulement pour effet, ajouta lady Aberdeen, l’élargissement de nos esprits ; nous y puiserons en outre une compréhension plus juste les unes des autres, l’appréciation des travaux et des difficultés de chacune : toutes choses nécessaires pour fortifier entre nous les liens de foi et d’amour sans lesquels notre association ne saurait être une réalité vivante existant pour le bien de tous. »

Elle énuméra les premiers résultats obtenus : leçons de coopération et de solidarité, notions au moins élémentaires du devoir d’agir ensemble d’une façon constitutionnelle en s’inclinant devant la majorité, mais en respectant le droit des minorités. Surtout, dans ces nouvelles expériences, ne jamais repousser l’aide des hommes, ne point faire systématiquement bande à part. L’homme n’est pas né pour vivre seul, mais l’isolement serait bien plus funeste encore à la femme. La rédemption de la race ne peut être accomplie que par les domines et les femmes d’accord, unissant leurs mains dans une action commune. Le Conseil féminin se garderait de détourner la femme des soins et des devoirs du foyer. Il lui rappellera au contraire que la première mission pour elle doit être dans son intérieur ; c’est par là qu’elle sera jugée, c’est par la vie de famille que chacun des pays représentés au Congrès tombera ou restera debout.

Je voudrais citer tout entière la noble et sage allocution se terminant ainsi : « Que Dieu soit avec nous ! »

Paroles qui, prononcées par une présidente dont la vie d’épouse et de mère est un exemple, ont bien leur importance au début d’une révolution pour en déterminer l’esprit.

En outre, chaque matin, tant que dura le congrès de juin-juillet 1899, une courte prière fut faite avant l’ouverture, dans une pièce spécialement ; réservée. Un service religieux à l’intention des membres du Congrès fut célébré à l’abbaye de Westminster, et des sermons sur la mission de la femme chrétienne attirèrent la foule dans plusieurs églises. Tout ceci révèle de certaines tendances qui, ailleurs, ne paraissent pas toujours être celles des femmes attelées au char des réformes et du progrès.

Avant d’appuyer sur ces oppositions, je pense qu’il serait opportun d’indiquer sommairement l’état actuel du féminisme en général. On me permettra de suivre aussi exactement que possible l’ordre des divisions adoptées par les éditeurs des rapports qui nous montrent la femme dans la vie industrielle, dans l’éducation, dans la vie politique et dans l’action sociale : ce dernier aspect est peut-être le plus intéressant. En voici le résumé rapide.


I. — L’ACTION SOCIALE

La discussion commença sur l’œuvre des prisons. La duchesse de Bedford, qui présidait, rendit dommage aux efforts de l’admirable surintendante de Sherborne, dont les lecteurs de la Revue ont eu dès longtemps connaissance[2]. Elle-même, la duchesse de Bedford, et sa collègue lady Battersea, appartiennent au comité officiel des visiteuses d’une grande prison de femmes. Ces visites paraissent être un moyen puissant de mobilisation ; c’est aussi pour les libérées le plus sûr moyen de trouver du travail. Beaucoup d’entre elles, leurs nobles patronnes l’affirment, ont répondu à une protection méritée par la persévérance dans le relèvement. De pareils succès donnent raison aux tentatives qui se poursuivent à l’égard des pensionnaires d’Elmira (États-Unis), une prison d’hommes où les malfaiteurs, considérés comme des malades qu’il faut guérir, sont traités en conséquence. La durée de la peine n’est pas fixe, nul ne pouvant savoir combien de temps prendra la cure, en admettant que la maladie soit curable. Peu à peu, à mesure qu’une amélioration se produit, le coupable régénéré jouit d’un degré de plus de liberté, jusqu’à ce qu’il rentre dans la société sous une surveillance qui ne cesse qu’à la longue.

Sherborne est l’Elmira des femmes, avec le même système d’épreuves et d’avancement. Mrs Johnson, sa directrice, expose ce système au Congrès international dans un magnifique rapport tendant à prouver que nulle criminelle n’est incorrigible. Le plus grand service qu’on puisse rendre à ces malheureuses est de les amener à une soumission intelligente, leur enseignant à bien agir parce que c’est bien, à prendre la bonne décision en se sentant libre de prendre la mauvaise, car leur mal est une sorte de paralysie de la volonté. L’empire sur soi-même, voilà ce qu’elle s’efforce d’inculquer à des êtres qui n’ont plus de gouvernail, et elle reconnaît leurs moindres efforts par de petits privilèges qui tous auront pour but d’éveiller dans des âmes abaissées au niveau de la brute une lueur d’idéal, si vague soit-elle.

Mrs Johnson cite des exemples nombreux et saisissans de sa manière d’opérer ; elle insiste sur un point : ni dureté, ni faiblesse, esprit de justice sans cesse présent ; ainsi on vient à bout des pires, et les pires ne sont pas toujours celles qui ont commis les crimes les plus punis. Il ne faut donc pas considérer les causes de la peine, ni provoquer d’inutiles confidences, mais oublier systématiquement le passé pour ne tenir compte que de la vie nouvelle dont la forte discipline et l’éducation morale de la prison seront le fondement.

« Les bons principes dans le cœur de beaucoup d’abandonnées peuvent se comparer aux dernières étincelles d’un feu qui meurt. Avec infiniment de soin et d’attention, il est possible d’en faire doucement jaillir une petite flamme, mais sous une main rude elles s’éteindraient, perdues pour jamais. »

Tels furent les derniers mots que prononça Ellen Johnson, au Congrès où elle ne devait plus reparaître. Elle avait, le 27 juin, remué tous les cœurs par sa parole chaude et généreuse ; le 30 du même mois, sa mort fut annoncée.

Cette figure d’une femme de bien, dévouée à la plus grande de toutes les tâches, celle qu’elle résumait ainsi : « Un criminel corrigé est un citoyen de plus gagné à la pairie, » cette figure où dominait une honte toute maternelle qui n’excluait pas une souveraine autorité, restera impérissable dans la mémoire de ceux qui l’ont connue, ne fût-ce, comme moi, qu’un seul jour.

On entend avec sympathie Mme Bogelot, directrice générale de l’œuvre des libérées de Saint-Lazare, fondée à Paris par l’abbé Michel et par sa nièce, Mlle de Grandpré, servie ensuite par de nobles femmes, telles que Mme Caroline de Harrau et Mme Emilie de Morsier. Vingt-quatre années de la vie de Mme Bogelot ont été déjà consacrées à l’amélioration physique et morale du sort de la prisonnière.

L’enthousiasme et, l’optimisme qui la distinguent l’ont toujours préservée du découragement. Son système est, dit-elle, celui du chirurgien au lit du malade ; calmer d’abord l’agitation, profiter de l’anesthésie provoquée pour sonder la plaie, retirer le patient d’un milieu empesté, l’isoler avant tout, — c’est-à-dire, la cellule, les visites bienveillantes de femmes charitables sans fausse sentimentalité, mais possédées de cette humilité sincère qui doit nous venir en présence des fautes durement expiées par le prochain. Il est à remarquer que ce mot d’humilité se retrouve dans la bouche des personnes les plus irréprochables, sur les lèvres de Mrs Johnson, de Mme Bogelot et aussi dans le beau Manuel du Visiteur des prisonniers, laissé au monde comme un monument sublime de charité par doña Concepcion Arenal, à qui l’Espagne va élever une statue.

Ce qui ressort des discours prononcés, c’est que la science est en train de modifier profondément la notion du châtiment, qui tenait trop de place dans l’ancien système des prisons. De plus en plus on admettra les fatalités de l’atavisme et du milieu : de plus en plus on se proposera de réformer les criminels ; et la préservation étant une œuvre beaucoup moins difficile que la réforme, on s’occupera surtout de l’enfance vicieuse ou abandonnée. Voilà pourquoi se multiplient en Angleterre et en Amérique les écoles industrielles et autres, annexées à des maisons de correction d’un nouveau modèle pour lesquelles ou évite deux écueils, la centralisation d’abord et l’intervention de l’Etat. La direction privée sous un comité responsable est le meilleur régime. Point d’agglomération, rien de la caserne, rien de ce qu’on pourrait appeler une discipline mécanique ; de cinquante à cent enfans, pas davantage, afin qu’un intérêt tout individuel puisse être pris à chacun d’eux. Les médecins n’ont jamais guéri leurs malades en bloc ; ils traitent chaque cas séparément.

On a constaté qu’aux Etats-Unis la criminalité des femmes était, proportion gardée, moins fréquente que dans la plupart des pays d’Europe ; mais, en tout pays, les femmes sont retenues plus que les hommes par la crainte de l’opinion. Les réformatrices se serviront de celle disposition particulière, et, en leur rendant peu à peu l’estime et l’approbation dont elles sont si jalouses, les conduiront insensiblement au respect soutenu d’elles-mêmes.

L’éducation, une solide éducation morale et religieuse, doit être pour les deux sexes la pierre fondamentale ; l’éducation des yeux, des oreilles, des doigts, de tous les membres sera faite par des travaux appropriés, le plus souvent en plein air, et toujours sous une haute impulsion, c’est-à-dire avec le sentiment, sans relâche suggéré, que toutes les besognes, fût-ce de gratter la terre, peuvent être, selon l’esprit qui les inspire, des œuvres grossières ou des œuvres divines.

Que la part indispensable d’instruction élémentaire ne nuise pas à l’enseignement physique et industriel ; une fille est mieux armée contre les tentations de la vie en apprenant la cuisine qu’en poursuivant la conquête d’un certificat d’études. La gymnastique fera partie des classes, et la vie des en fans sera rendue aussi heureuse que possible afin qu’ils aient l’impression de former une famille, d’être réunis autour d’un foyer. Il importe de détruire le préjugé courant contre la maison de correction. Un pauvre petit diable peut y être envoyé pour une faute qui n’attirerait sur un enfant mieux favorisé de la fortune qu’une admonestation. Et, quelle que soit la faute commise, elle est effacée par quatre ou cinq ans de bonne conduite.

En Angleterre, les meilleurs d’entre les jeunes gens des deux sexes élevés dans les nouveaux reformatories trouvent donc aisément à se placer ; même on espère que la loi fermant aux garçons qui ont subi une peine l’accès de la marine sera bientôt abrogée en leur faveur.

L’étude des obligations de la tempérance, telle qu’elle s’impose à toutes les écoles depuis que Mrs Mary Hunt les a fait accepter en Amérique, et un autre enseignement de haute importance, celui de nos devoirs à l’égard des animaux, la cruauté exercée contre les bêtes pouvant être le premier pas vers le crime, voilà les principaux moyens employés aux États-Unis pour développer des sentimens humains chez les jeunes malfaiteurs, — chez tous les enfans en général, car seize millions d’entre eux sont soumis aux règlemens dits de tempérance qui proscrivent toute boisson alcoolique et, dans la seule ville de Philadelphie, quatorze mille garçons l’ont partie de la Ligue de pitié que dirigent activement des dames. La Humane education, un nouveau genre d’humanités, entre maintenant dans le programme scolaire de plusieurs États.

Les patronages, les orphelinats, les écoles d’apprentissage, les sociétés pour l’émigration prospèrent dans presque tous les pays sous les auspices des femmes. Deux sociétés, l’Union des Mères et l’union de l’Éducation nationale par les parens, contribuent fortement en Angleterre à moraliser les familles pauvres. Ces parens-là estiment que la discipline de l’éducation chrétienne ne doit pas se borner au cercle restreint de la famille, mais envelopper en outre d’autres enfans auxquels, depuis le berceau, elle a manqué.

Les enfans, trop négligés, des classes inférieures ont besoin de la tutelle des femmes de bien qui portent le titre de tutrices des pauvres, poor law guardians. En cette qualité, et comme membres du Conseil supérieur des écoles, les dames anglaises montrent tous les jours efficacement que les femmes peuvent travailler de concert avec les administrations auxquelles incombe le soin de préparer des citoyens.

Nous apprenons sur ces entrefaites l’existence d’une Ligue chrétienne et nationale pour la promotion de la pureté sociale aux Etats-Unis. L’œuvre commence dans le mariage, en vue de perfectionner la race par un régime spirituel et scientifique, aidant chaque couple à monter vers l’état le plus noble, tant au physique qu’au moral. La femme, redevenue Légale de l’homme par le libre exercice de sa volonté et l’affranchissement de toute dépendance financière, a chance de procréer des enfans meilleurs et mieux portans ; l’hygiène, la physiologie, le respect de soi-même, dirigent les époux. Les membres de la Ligue comptent que la stirpiculture sera un jour enseignée dans les collèges.

Durant la séance consacrée aux œuvres de relèvement, Mlle Sarah Monod, l’une des vice-présidentes honoraires, indique, dans un excellent rapport en français, combien la philanthropie de notre temps a suivi partout le mouvement général intellectuel et scientifique, combien elle perfectionne ses méthodes et arrive à se spécialiser de manière à leur faire rendre le plus possible.

En Allemagne, — des Allemandes nous le disent, — les mères pensent que c’est à elles d’abord qu’il appartient de former des hommes respectueux de toutes les femmes. Jusqu’à présent la mère, même chrétienne, n’avait pas assez insisté ; sur la gravité de l’infraction du sixième commandement, aussi impérieux (les jeunes gens doivent être amenés à le comprendre) que ceux qui interdisent l’homicide ou le vol. Les honnêtes femmes s’attachent aussi dans ce pays où existe, comme chez nous, la réglementation du vice, au genre d’apostolat qui a rendu célèbre en Angleterre le nom de Joséphine Huiler. On touche ici un sujet périlleux, celui de la « traite des blanches » qui, dans nos congrès de France, a été développé avec un luxe de détails tout au moins inutile, puisque le simple vœu d’une morale unique pour l’homme et pour la femme, telle que la religion est seule à l’exiger, en dirait assez. Et c’est l’avis de ce qu’on appellera probablement la pruderie, l’hypocrisie anglaise, car la duchesse de Bedford intervient pour dire que la disposition à s’étendre sur de pareils sujets lui semble trahir une curiosité malsaine, les tendances morbides du temps présent. Ces tendances apparaissent, dit-elle, même dans les remèdes proposés pour guérir le mal.

La leçon ainsi donnée porte ses fruits. Tout ou presque tout ce qui traite de la prostitution a été publié à part, en dehors des sept volumes de Transactions. Cette brochure détachée arrive, bien entendu, à ceux qui en font la demande, mais une pareille précaution est caractéristique de la conduite prudente et mesurée dont le Congrès international de Londres ne s’est jamais départi. L’action la plus utile que puissent exercer les femmes en si délicate matière consiste à préserver leurs sœurs pauvres. C’est pourquoi les œuvres internationales pour la protection de la jeune fille ont une très grande importance. Personne n’ignore qu’un commerce immonde, savamment organisé, fait des filles, qui cherchent au loin le moyen de gagner leur vie, une marchandise souvent inconsciente, expédiée dans les grandes villes, vers l’infamie. Il est donc bon que, d’autre part, un réseau d’agences défende ces pauvres voyageuses contre les dangers de l’ignorance. En Suisse, l’organisation internationale s’est formée sous une influence protestante d’abord ; son exemple a fait naître la société catholique dont le siège est à Fribourg, et les deux œuvres marchent de front amicalement ; sur le terrain de l’action sociale chrétienne, la concurrence devient chose sainte.

Le bureau de Fribourg est assisté d’un conseil international, composé des représentons de différens pays européens, soumis à l’office central et constituant des comités nationaux, régionaux ou locaux. Tous les trois ans, un congrès rassemble les membres de ces comités, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre. L’œuvre a pénétré déjà en Asie, en Amérique, elle a établi des homes, des écoles ménagères, placé des milliers de jeunes Mlles et rapatrié un grand nombre d’émigrées, car elle n’est pas favorable à l’expatriation de la femme.

Les séances qui ont eu l’émigration pour objet prouvent cependant qu’il y a beaucoup à faire pour les femmes dans les pays où l’on manque de domestiques, au Canada, dans l’Afrique du Sud, en Australie. Des maisons de bienvenue attendent les émigrantes qui débarquent sous le patronage de Sociétés chrétiennes. L’émigration est un des moyens les meilleurs pour rétablir l’équilibre entre le travail et la production, mais les gouvernemens doivent la conduire avec prudence, procéder à un choix rigoureux, le rebut, qui est si souvent envoyé outre-mer, ayant inspiré de justes méfiances. C’est ce qu’a fort bien compris, par parenthèse, Mme l’égard, en organisant l’émigration de nos femmes françaises aux colonies.


Le traitement des classes indigentes figure avant tout dans le vaste cadre des œuvres sociales où se distinguent les femmes converties aux nouvelles méthodes, celles qui remplacent l’antique aumône. L’aumône rendait la vie des pauvres momentanément possible ; maintenant, on prétend abolir la misère héréditaire ; on ne veut plus rien faire pour son soulagement qui ait chance d’aggraver ses causes.

Mme Mauriceau, administratrice d’un de nos bureaux de bienfaisance, donne un rapport détaillé sur l’assistance publique française, en émettant le vœu que la femme y soit incorporée de plus en plus, car elle peut être d’un grand secours dans l’administration du service d’inspection, d’enquête, de visites, ainsi que dans le Conseil supérieur de l’Assistance, dans les conseils de surveillance des hospices, etc. On le reconnaît en Angleterre, où plus de cent femmes remplissent ces emplois ; de même en Suède, en Norvège, en Danemark, aux Etats-Unis. En Allemagne, une association de femmes de toutes conditions s’est formée, à Elberfeld, pour compléter l’œuvre de l’assistance publique et y suppléer au besoin ; elle lutte activement contre la mendicité. Amener le progrès des conditions générales de la vie et du caractère, tel est le but qu’elle se propose.

L’influence féminine s’affirme ainsi dans les établissemens de charité dont sont très richement dolées toutes les colonies anglaises. Nulle part plus qu’en Australie ne prévaut le sentiment que les vaincus dans le combat pour l’existence ont droit aux secours de la communauté, que c’est là un devoir de conscience publique. Le gouvernement ne s’occupe pas directement du paupérisme, mais il accorde un subside égal aux taxes que s’impose la, colonie à cet effet.

Le système de la Grande-Bretagne est celui-ci : appliquer rigoureusement la loi des pauvres aux vagabonds qui obtiennent le souper et le gîte dans le workhouse, mais à la condition qu’ils payent leur écot le lendemain par du travail ; éviter l’aumône faite à la porte ou dans la rue ; prendre toujours la peine d’interroger le mendiant et le diriger ensuite vers la société spéciale qui peut l’introduire, valide, dans un atelier ; malade, dans un hôpital ; infirme, dans un asile. La société d’organisation de la charité à Londres fonctionne avec une précision inouïe. Elle compte huit cents membres volontaires, et des sociétés correspondantes existent dans les villes de province. Les méthodes de secours commencent à influencer la foule des personnes charitables qui faisaient indistinctement, l’aumône, en contrariant par une action adverse la charité raisonnée. Rien ne contribue à encourager le goût salutaire de l’indépendance chez ceux que la misère avait rendus dépendans comme la connaissance exacte de ce qu’ils peuvent attendre des autres et de ce que les autres attendent d’eux. L’organisation de la charité s’est établie aux Etats-Unis sur les mêmes bases qu’en Angleterre, avec la même annexe indispensable de social settlements.

M. Augustin Filon a exposé dans la Revue[3] les procédés de cos admirables « colonies sociales » qui sont comme une association de toute la famille humaine sur un pied de bon voisinage. Il les a fait trop bien connaître pour que nous en parlions après lui.

Au fond, la colonie sociale, tout en se rattachant à l’œuvre des missions, est un club, et le club en général est le plus puissant moyen d’action que les femmes aient trouvé jusqu’ici.

Il a surgi en Angleterre, où les hommes donnèrent l’exemple. Dès 1770, une première coterie féminine apparut, manifestation éphémère dont le réveil se lit attendre plus d’un siècle ; ensuite, trois douzaines au moins de clubs mondains, littéraires, philanthropiques et autres virent le jour presque à la fois. Leur succès est tel qu’il a nécessairement des détracteurs ; ceux-ci expriment la crainte de voir à la longue le club remplacer le foyer domestique. Il aura du moins contribué à créer l’esprit de corps entre les femmes et à stimuler la culture intellectuelle. L’histoire des clubs est particulièrement intéressante pour les sociologues qui cherchent à découvrir le chemin que prendront dans l’avenir les activités féminines. En tant que force sociale, le mouvement date de 1868, l’année où le fameux Sorosis fut inauguré à New-York et le non moins célèbre Club des femmes de la Nouvelle-Angleterre à Boston.

Dans la grande république, les clubs de femmes étaient un produit tout naturel de la force des choses et de l’état social[4]. Les associations nécessairement nouées entre pionniers pour défricher des forêts vierges, bâtir l’église, puis former l’école, devaient conduire à cette persistance dans l’organisation qui est devenue le trait distinctif du génie américain.

Les premières associations de femmes, à côté de celles des hommes, furent d’abord purement charitables. Et les prirent un caractère ; public lorsque naquit la société dite anti-esclavagiste, puis la société de tempérance. C’est en travaillant à ces œuvres de pur altruisme que les femmes mesurèrent leurs ressources et en sentirent les limites. Il leur fallait beaucoup apprendre pour répondre victorieusement à leurs adversaires, pour se procurer l’argent indispensable et avoir la liberté ; de l’employer. De là l’origine de la fameuse1 convention de Seneca Falls, qui fut la mère de toutes les autres (1848). Les femmes y réclamèrent pour la première fois le droit de s’instruire, de s’assurer la liberté industrielle, des facultés pécuniaires, des privilèges civils.

Pendant les dix années qui suivirent, elles parurent se livrer au travail égoïste de leur propre développement, mais toujours avec l’arrière-pensée d’appliquer au bien général les progrès acquis. On en eut la preuve lors de la guerre civile. Cette grande crise dans la vie nationale arracha, bon gré mal gré, les Américaines aux occupations du ménage. Les citoyens étant devenus soldats en masse, leurs femmes durent, pendant des années, les remplacer dans de lourdes tâches qui leur tirent constater qu’elles n’étaient ni faibles, ni incapables, ni fatalement dépendantes. Elles se mirent à pratiquer de leur mieux toutes les industries qui avaient été jusque-là le partage exclusif de l’homme et, la guerre civile terminée, ne se soucièrent plus d’abandonner des occupations rémunérées pour la simple vie domestique qui, d’ailleurs, ne leur semblait pas incompatible avec elles, pus plus que ne l’avaient été les ligues patriotiques, les commissions sanitaires, les œuvres de toute sorte organisées pendant cette période terrible, La prostration nerveuse, ce fléau si fréquent en Amérique et qui tient à l’abus de l’activité, ne se manifesta chez elles que plus tard, et Mrs Sewall, dans son beau rapport sur l’Organisation dans la Vie sociale, n’en parle pas ; elle nous montre ses compatriotes continuant à mener de front les devoirs de la famille et la discussion d’intérêts importuns. De ces discussions sortirent les clubs.

Réunis en fédération générale, ils gagnèrent du terrain, tendant toujours à élever l’éducation de la femme et à effacer cet esprit de caste que produit trop souvent l’accroissement des richesses. Les clubs spécialement civiques, dont l’objet est d’amener des réformes municipales, déploient un zèle intrépide ; on leur doit, dans l’Ouest surtout, la salubrité des rues, le nettoyage des écuries et des abattoirs, une sorte d’extension des devoirs de la ménagère à tout son quartier, à tout son village. Appuyées sur les préceptes de Ruskin, les femmes s’appliquèrent, comme membres de la communauté, à des œuvres d’assainissement et de beauté ; elles eurent le pouvoir de les accomplir, chaque club étant un petit État en lui-même qui possède son comité exécutif et que dirige le vote de la majorité ; ceci, entre autres avantages, crée une éducation parlementaire favorable à la netteté des idées, à la facilité de la locution et préparatoire peut-être au droit de suffrage. Chose remarquable, aucun de ces clubs de femmes ne s’est jamais endetté », ce qui prouve en faveur des capacités financières de leurs membres, beaucoup d’entre eux ont construit leur maison et s’en sont fait une source de revenus. Le New Century, à Philadelphie, paya un dividende de 10 pour 100 à ses actionnaires six mois après l’inauguration. Mais ce sont surtout les clubs d’ouvrières dont on doit souhaiter le développement.

Ils réussissent tant en Angleterre qu’aux. États-Unis, sans pour cela se ressembler tout à fait dans les deux pays. Leur but est ici et là de détourner les jeunes Mlles des amusemens grossiers, de les reposer des fatigues de la fabrique et de l’atelier, de leur assurer des relations utiles. « Solidarité, coopération, éducation, gouvernement de soi-même, » pourrait être leur devise. À Londres, la classe élevée, s’y intéresse tout particulièrement ; ils empêchent les mariages précoces, qui, dans le peuple anglais, sont une source de misère. Au lieu des fréquentations du soir dont le moindre péril est de les conduire à se mettre en ménage presque enfans et sans le sou, les jeunes filles, dès l’âge de quatorze ou quinze ans, trouvent au club des classes d’histoire, des lectures et d’honnêtes récréations de toute sorte.

Les patronnes du club organisent pour leurs protégées des excursions aux divers monumens ou dans les musées, leur font faire de petits voyages, les invitent chez elles à la campagne par groupes. Si l’on considère les conditions de la vie du peuple à Londres, l’horreur des étroits logemens, où parens, enfans, frères et sœurs vivent pêle-mêle, au milieu des pires habitudes d’ivrognerie, on jugera que le cercle où ces jeunes filles sont reçues, instruites, amusées est un bienfait.

En Amérique, sous l’influence surtout de miss Grace Dodge à New-York, les clubs d’ouvrières, réunis en une ligne générale, tendent à se gouverner et à se soutenir eux-mêmes au lieu d’être dans la main, pour ainsi dire, des classes dirigeantes. Comme à Londres, ils admettent des personnes de toute race et de toute religion ; mais le club ne s’organise que sur la proposition d’un premier groupe des membres, qui nomme son comité ; chaque membre a sa part de responsabilité dans les dépenses et le succès de l’entreprise. Souvent le club renferme des classes de cuisine, de ménage, de couture, de sténographie, de gymnastique, de littérature, les écoles municipales prêtant leur concours ; en fait de plaisirs, il y a des conférences, des jeux, un peu de musique et même de danse ; en ce dernier cas, les jeunes gens de l’autre sexe sont quelquefois admis.

Aux clubs de jeunes ouvrières se rattachent des clubs de petites filles depuis douze ans, et des clubs pour les ouvrières mariées qui viennent discuter entre elles des questions d’économie pratique ou d’hygiène pour leurs enfans.

La ligue compte aujourd’hui cinq associations et 86 clubs : plus de 7 000 membres, Encore n’embrasse-t-elle que les États de l’Est, les clubs d’ouvrières, qui se multiplient dans l’Ouest, le Centre et le Sud n’y étant pas entrés jusqu’ici.

Il n’y a guère de club qui ne fasse corps avec les sociétés de tempérance : la grosse question de la tempérance se mêle à toutes les réformes. C’est le thème international par excellence, et les femmes y prennent un intérêt naturel, la dignité et le bonheur de la maison dépendant de la sobriété de l’homme.

L’association anglaise de tempérance des femmes a pour présidente lady Henry Somerset, émule et amie de la laineuse Frances Willard, qui entreprit en Amérique une si ardente croisade contre l’alcoolisme. Le péril est pressant, car, à l’entrée du XXe siècle, la consommation des liqueurs fortes ne cesse de grandir en Angleterre, et les femmes, pour ne parler que d’elles, sont possédées plus que jamais du démon de l’ivrognerie. La mortalité par excès alcooliques a augmenté depuis vingt ans de 104 pour 100 parmi elles. Contre un mal aussi violent et aussi invétéré, il n’y a, selon lady Somerset et ses adeptes, que l’abstinence totale qui puisse être efficace ; l’ennemi doit disparaître de toutes les tables.

Les Allemandes tâchent dans leur pays d’éveiller à ce sujet la conscience sociale et y ont déjà si bien réussi qu’une loi va être promulguée par laquelle l’ivrogne de profession sera déclaré mineur et interdit. Maintenant on construit, dans de jolis sites que fréquentent les promeneurs, des cafés qui n’ont rien de commun avec ceux où le café proprement dit n’est qu’un prétexte ; des salons de lecture y sont annexés. Quant aux misérables victimes de l’alcool, elles sont soignées et quelquefois guéries par les efforts de sociétés de charité spéciales.

Le problème de la suppression de l’ivrognerie est traité au Congrès par une femme pasteur américaine, la Révérende Anna Howard Shaw. Les membres d’une union, affiliée au conseil national des femmes, secondent avec zèle les écoles dans l’instruction scientifique de la tempérance qui est donnée à toute la jeunesse. Ces dames attaquent le monstre au moyen de la presse et de la tribune. Il y a, pour les encourager, de beaux exemples de réforme. Au commencement du siècle, les Suédois étaient peut-être, de tous les peuples d’Europe, celui qui s’enivrait le plus. Chaque citoyen avait le droit de fabriquer et de vendre des liqueurs fortes ; en 1829, il existait 173 124 distilleries pour une population de trois millions à peine. Le fléau fut conjuré par la loi de 1855, qui taxa les spiritueux et mit leur distribution entre les mains de l’Etat. Huit cents paroisses rurales supprimèrent aussitôt la vente de l’eau-de-vie. Nulle part aujourd’hui, il n’y a moins de cabarets que dans ce pays digne de servir de modèle à tous les autres. 300 000 Suédois (16 pour 100 de la population) professent l’abstinence totale.

Ces réformes radicales ne sont guère préconisées qu’au nord de l’Europe, où la vigne ne croît pas ; ailleurs, on se borne souvent à former des ligues pour l’usage modéré de l’alcool, mais partout les lois du pays devraient leur prêter secours. En Angleterre, au contraire, la loi semble plutôt favoriser l’intempérance. On ne pourra rien contre le trafic des liqueurs tant qu’il s’associera à la politique. Il faudrait veiller aussi à ce que, pour le peuple, le seul plaisir accessible ne fût pas de boire.

À ce propos, lady Battersea parle d’une façon brillante et persuasive de la morale des amusemens. Elle montre l’envers du faux puritanisme d’où résulte l’ennui, un mauvais conseiller qui souvent pousse au mal. Tout en faisant l’éloge des sports qui produisent le courage, l’énergie, la camaraderie, l’amour de la campagne et la santé, elle en blâme l’abus et les déclare immoraux dès qu’ils deviennent l’occupation principale de la vie. Cette Anglaise ose attaquer le grand divertissement, national, les courses, et le jeu dont celles-ci sont le prétexte ; en revanche, elle fait l’éloge de la bicyclette qui, prise à doses modérées, contribue à l’émancipation raisonnable de la femme.

Des sujets futiles en apparence, comme la toilette dans ses relations avec la vie animale, sont supérieurement traités. C’est la duchesse de Portland qui préside la séance où se plaide la cause des oiseaux. Cette question n’est pas purement sentimentale ; elle est économique aussi, elle intéresse les céréales. Les fantaisies des marchandes de modes condamnent trente-cinq millions de petits oiseaux à être importés chaque année en Angleterre, sans parler des autres pays de l’Europe. L’amour de la toilette menace donc des races entières d’une extinction totale ou partielle. Certain récit de la chasse à l’aigrette, si barbare, suffirait pour que toutes les femmes se défendissent de porter jamais cet ornement. Il est temps qu’elles apprennent que les animaux ne sont pas des choses, de simples automates, faites pour servir de proie ou d’amusement aux hommes, mais de vraies personnalités qui, depuis des siècles, rendent à l’espèce humaine des services que seuls les ignorans méconnaissent.


II. — L’INDUSTRIE

Dix séances du Congrès sont consacrées à l’industrie, dont presque toutes les branches s’ouvrent aujourd’hui aux femmes. La besogne traditionnelle du ménage s’étant considérablement allégée depuis le règne des machines, elles se sont précipitées vers les fabriques et vers les ateliers. Le sort de l’ouvrière est devenu par-là beaucoup plus dur que celui de l’ouvrier, ce travail du dehors ne pouvant être pour elle, comme il l’est pour lui, l’affaire principale. Les devoirs de famille, qu’elle soit fille, mariée ou veuve, pèsent sur elle d’une façon beaucoup plus compliquée. Veiller à ce qu’elle travaille dans de bonnes conditions hygiéniques et reçoive une rémunération suffisante, tel doit être le souci des femmes qui possèdent, des femmes qui savent ; on n’élèvera point le niveau moral de l’ouvrière avant d’avoir amélioré pour elle les conditions matérielles.

Le Congrès international procède donc à une investigation préliminaire.

Les renseignemens fournis sur la Russie sont lamentables. Ses ouvriers de fabriques ne forment pas encore une classe bien distincte. Beaucoup d’entre eux sont des agriculteurs, qui, l’hiver, exercent pour vivre un métier mal payé. Par exemple, les manufacturiers de la Russie centrale logent gratis leur personnel dans des baraques où l’on empile, autant d’individus, hommes, femmes et enfans qu’elles en peuvent contenir. Cependant cette affreuse misère commence à attirer l’attention. Une loi récente fixe pour les adultes à onze heures et demie le temps du travail, qui « ‘tait parfois de quinze ou dix-sept heures. On a pu voir aussi, à notre dernière Exposition, que les industries rurales sont patronnées par les princesses et les dames de la société, et que d’intéressans ouvroirs se fondent sous le patronage de l’Impératrice.

En Allemagne, le nombre des femmes engagées dans l’industrie est formidable. De 1882 à 1895, il a augmenté de 400 000, et l’effet de certains métiers sur la santé générale des mères a justement ému l’Etat, qui veut de beaux soldats pour le servir. Des lois spéciales ont donc été appliquées au travail des femmes mariées ; on est même allé trop loin, on a prétendu leur fermer les fabriques, et elles ont énergiquement protesté contre cette défense, censée humanitaire, qui supprimerait leur indépendance économique. La question se pose cependant très grave en tous pays, car l’ouvrière mère de famille est un rouage important dans la société, non seulement parce qu’elle aide à produire la richesse, mais parce qu’elle donne à la nation ses travailleurs, faute desquels la nation périrait. Dans la plupart des pays d’Europe, il est interdit, aujourd’hui aux femmes de travailler après leurs couches durant un laps de temps qui varie de quatre à six semaines ; il semble que l’Etat devrait, pour se faire obéir, assurer à la mère un secours qui n’aurait rien d’humiliant pendant le temps qu’elle est contrainte d’accorder au repos. La loi serait ainsi mieux respectée.

La Suisse protège les femmes enceintes contre les industries malsaines qui pourraient les empêcher de mettre au monde un enfant robuste ou seulement viable. Ce n’est pas le cas en Autriche où les mères de la génération future travaillent à la gueule des mines, aident les maçons sur leurs échelles, traînent de lourdes charrettes comme des bêtes de somme jusqu’à la fin de leur grossesse. Dans toute l’Allemagne, d’après le recensement de 1891, il y a cinq millions de femmes qui gagnent leur vie dans l’agriculture, les fabriques, etc., et un million en outre qui travaillent chez elles avec beaucoup plus de risques, car, partout, on le constate, le travail à domicile, regardé autrefois comme le seul qui convint à la mère de famille, ne doit plus être préconisé, du moins dans les grands centres. Les pires inconvéniens de l’atelier s’y glissent et s’y exagèrent, quand plusieurs personnes étouffent ensemble dans un réduit mal aéré. Pour les enfans eux-mêmes, les crèches, les écoles maternelles valent infiniment mieux que de pareilles conditions.

La propreté des logemens d’ouvrières devrait être sévèrement surveillée, comme eIle l’est en Amérique, à un double point de vue d’hygiène. Aux Etats-Unis la crainte des microbes fait sacrifier tout vêtement sorti d’une chambre qui peut être infectée de contagion ; les fréquentes maladies des enfans sont particulièrement redoutées ; il est reconnu que les étoffe, les fourrures s’en imprègnent et les propagent. Des inspectrices attitrées ont le devoir, si elles découvrent qu’il y a dans la maison le croup, la diphtérie, la variole ou toute autre affection contagieuse, de saisir les objets qu’on y fabrique et de les détruire sur-le-champ. La déclaration de ces maladies est obligatoire sous peine d’une très forte amende. Et il n’y a pas là autant d’exagération qu’on pourrait le croire ; le danger a été signalé chez nous à Lyon, où beaucoup de tisseurs travaillent chez eux.

Ce n’est plus guère que dans les campagnes que l’habile artisan peut, comme autrefois, créer à lui seul une œuvre complète, dans laquelle il prend une joie d’artiste. En Hongrie, par exemple, les femmes ou filles de fermiers et le fermier lui-même achèvent pendant l’hiver une foule d’ouvrages se rattachant à un art populaire d’origine asiatique, qui a ses traditions et ses symboles : poterie, tissus textiles, vannerie, objets en bois et en étain. Le gouvernement s’intéresse à cette fabrication et lui procure des débouchés. En Suède, les arts transmis par les aïeux, la broderie, le tissage de la toile et de la laine, sont pratiqués de même dans les campagnes, les paysannes ayant un goût inné ou transmis pour le dessin et des recettes pour la teinture. Une société de dames protège ce qu’on appelle le sloyd à domicile. Cette société, comme celle à laquelle appartiennent en Russie Mmes Polénova, Davydova et autres artistes, a recueilli toutes les manifestations esthétiques de la Suède primitive et fondé une école où peuvent se perfectionner les ouvrières. Les associations agricoles encouragent ces études nationales, de fortes sommes sont consacrées à leur propagation. Il en est de même pour l’association des industries irlandaises sous l’intelligent patronage d’un groupe de femmes du monde qui font vendre dans les grandes villes d’Angleterre les charmantes étoffes ourdies par de pauvres paysannes.

L’avenir se dessine donc ainsi : dans les campagnes l’encouragement d’industries à domicile, mais dans les villes l’atelier coopératif bien installé, hors des logemens exigus et insalubres, ou même, faute de cet atelier, la fabrique, avec des heures de travail sagement réglementées et quelques précautions hygiéniques auxquelles veilleront des inspectrices. Rien de plus. Les ouvrières sont généralement ennemies d’une législation qui menacerait leur liberté, à moins que la même protection ne s’étendit aux hommes, comme c’est le cas en Suède et en Finlande. La division du travail se produit alors selon les qualités particulières à chaque sexe. Quant aux métiers meurtriers, ils doivent, si aucune précaution ne peut conjurer le danger, être interdits également à tous. Tôt ou tard, en effet, les lois appliquées d’abord à l’enfant, puis à la femme, concerneront les adultes du sexe masculin. Une des congressistes l’a fort bien dit : « Il doit en être de la législation des métiers comme de celle de la navigation, les bateaux étant construits pour flotter et aussi de telle manière que les conditions de la vie à bord ne soient préjudiciables à la santé de personne. »

Les lois qui régissent le travail des enfans, passifs entre les mains de leurs exploiteurs, étaient plus indispensables encore que celles qui protègent les femmes contre elles-mêmes, contre leur propre courage. C’est la France qui a donné le signal. Entre 1870 et 1893, presque tous les pays civilisés ont suivi son exemple et promulgué successivement ces lois bienfaisantes ; l’âge d’admission dans les fabriques varie, depuis lors, de neuf à quatorze ans. Il a été d’abord rigoureusement déterminé pour le pénible travail des mines, tout au moins en France, en Angleterre et en Prusse, car en Italie, de très jeunes garçons sont empoisonnés d’air méphitique dans les mines de soufre : en Espagne, c’est bien pis encore : toutes les horribles maladies que dégage l’exploitation du plomb et du mercure, toutes celles qui résultent de certaines industries chimiques déciment les pauvres enfans du peuple, déformés, défigurés, atteints, tout petits, de tremblement incurable ou de nécrose. L’ouvrier anglais, après avoir abusé avec l’énergie implacable propre à sa race ; du droit reconnu à tout être de lutter jusqu’à complet épuisement, est enfin revenu de cette monstrueuse exagération de l’effort et se trouve peut-être aujourd’hui dans de meilleures conditions économiques qu’aucun autre travailleur, ce qui n’empêche que l’Angleterre ait encore des réformes à faire dans la législation du travail des enfans. Certes on ne voit plus les pauvres babies du Lancashire aider, à quatre ans, dans les fabriques, debout et prisonniers des lourdes bottes de bois et de plomb qui soutenaient leurs jambes trop faibles ; ces supplices ont cessé ; mais les enquêtes auxquelles se livre le Conseil industriel des femmes produisent cependant la découverte de faits révoltans : 147 000 enfans, tout en fréquentant l’école, sont, avant ou après la classe et les jours de congé, employés à des besognes au-dessus de leurs forces. Un petit marchand de journaux ajoute chaque semaine jusqu’à cent heures de travail à ses devoirs d’écolier. Une fillette de sept ans est appointée pour faire chaque matin le knocking up de son quartier, réveiller les ouvriers en les appelant à quatre heures et demie, hiver comme été. Beaucoup d’autres sont louées par leurs parens pour garder des marmots presque aussi grands qu’elles, font des courses énormes avec de lourds paquets et, jusqu’à une heure avancée de la nuit, fabriquent des boîtes d’allumettes.

Les dames anglaises demandent que les lois rotatives au travail des enfans soient affichées dans tous les ateliers, que les menus trafics de la rue soient prohibés et que l’école ait le droit, après remontrance aux parens et aux patrons, d’avertir les magistrats de toute infraction à ce règlement.

Il y va de la morale publique : 70 pour 100 parmi les jeunes détenus de la prison de PLatzensere, près de Berlin, vendaient dans la rue dès leur bas âge. Le conseil national des dames allemandes a mis au jour certains faits qui menacent la génération à venir d’un inévitable abaissement si l’on n’y remédie. Et le remède serait d’aller à l’école jusqu’à seize ans, afin d’y acquérir une solide instruction technique, tout en apprenant un métier. De grand progrès ont été accomplis depuis peu, mais la cupidité des parens trouve moyen de tourner ou d’esquiver la loi ; il y a en Allemagne 25 pour 100 environ d’enfans qui travaillent hors de la fabrique, où ils ne peuvent entrer qu’à quatorze ans.

La Suisse elle-même, qui marche en avant sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, a lieu de constater que la vigilance de ses inspecteurs est souvent déjouée.


Une séance spéciale est consacrée par le Congrès au service domestique, lequel dans tous les temps a employé plus de femmes qu’aucun autre métier. Les conditions de la vie moderne y font surgir des difficultés toujours croissantes. D’un bout du monde à l’autre, la même clameur retentit : — Il n’y a plus assez de domestiques ! Les domestiques ne valent rien ! — Et c’est le signe évident d’une transformation prochaine dans l’organisation de nos intérieurs.

1° Il n’y a plus assez de domestiques parce que le genre de service qu’on réclame d’eux n’a pas suivi l’évolution industrielle et qu’il conserve un caractère féodal, antipathique aux démocraties. La servante vit dans un milieu qui n’est pas le sien et où elle a moins de liberté qu’ailleurs, ne pouvant jamais disposer de son temps ; de plus, la domesticité est considérée, dans la classe où elle se recrute, comme un état inférieur. C’est un peu la faute des maîtresses. Sans doute la cuisinière, la femme de chambre, voire l’humble bonne à tout faire est matériellement plus heureuse que le grand nombre des ouvrières, mais les mêmes femmes qui, depuis cinquante ans, réclament à grands cris leurs droits civils et politiques ne songent pas toujours assez aux droits moins ambitieux qu’ont, en tant que femmes, les personnes qui les servent ; il leur suffirait cependant de faire un retour sur elles-mêmes pour comprendre que rien n’équivaut au privilège de vivre à son gré sa propre vie. Le moyen le plus simple pour corriger cet état anormal, vivre dans une famille, sans aucune part réelle à la vie de famille, serait de laisser la domestique rentrer chez elle, sa besogne faite, comme toute autre journalière. C’est ce à quoi se résignent déjà les personnes de condition modeste. Dans d’autres sphères on a pris aussi l’habitude d’appeler du dehors des auxiliaires ; ces spécialistes à l’heure ou à la tache pourront sans inconvénient se multiplier, et nous n’en serons pas plus surpris que ne l’ont été nos pères d’avoir affaire au boulanger au lieu de pétrir le pain chez eux comme l’exigeait une longue habitude.

Seconde face du problème : les domestiques ne valent rien parce qu’ils ne font généralement pas d’apprentissage, ce qui les place très réellement au-dessous des autres corps d’état. On commence à y remédier en Angleterre, où un enseignement technique et pratique est donné à cet effet aux filles du peuple dans plusieurs homes. Le même genre de révolution s’était produit pour les gardes-malades, grossièrement ignorantes jadis et scientifiquement dressées aujourd’hui. A Londres, le Conseil industriel des femmes a formé une association de journalières habiles, et l’Institut, Norland s’occupe de l’éducation des domestiques d’élite, ladies in service, notamment des bonnes d’enfans, si souvent inférieures dans beaucoup de pays à tous les autres serviteurs, tandis que leur mission est beaucoup plus haute, puisqu’elle implique l’éducation. Il convient que la bonne ait les sentimens et les habitudes d’une gouvernante dans la juste acception du mot, et cela fait d’elle une dame qui s’attachera sans peine au milieu raffiné où elle sera traitée avec les égards qu’elle mérite. Ce sont donc les personnes capables d’une œuvre de dévouement qu’aucuns gages ne sauraient payer qui semblent devoir seules continuer les anciennes méthodes de domesticité. Les inventions nouvelles, la coopération, les machines, les fabriques, la vapeur suppléeront d’ailleurs en grande partie aux industries domestiques du passé.

Des diplômes délivrés par les écoles techniques de cuisine, de couture, etc., qui déjà fonctionnent avec succès, et un enregistrement régulier du certificat remis ensuite à chaque employé par le maître qu’il quitte, avec impossibilité pour celui-ci de le refuser, bon ou mauvais, contribueraient au développement d’un système dont le but général doit être d’élever autant que possible le niveau du travail et la dignité personnelle.

Une déléguée des Etats-Unis, où les conditions du service sont presque impossibles, fait observer que, n’ayant pas, comme en Europe, les avantages de la tradition, qui permet aux maîtresses et aux domestiques de diriger leur barque instinctivement, pour ainsi dire, beaucoup d’Américaines sentent la nécessité d’une instruction technique donnée aux unes et aux autres. Des écoles ménagères spéciales seraient fréquentées par les riches comme par les pauvres. Les premières arriveraient ainsi à concevoir ce qu’il faut de fatigue et de peine pour exécuter les ordres qu’elles donnent ; elles en deviendraient plus patientes, plus justes et meilleures maîtresses de maison, tandis que la servante acquerrait quelques notions scientifiques très utiles à l’accomplissement intelligent de sa tâche. Les soins donnés aux Kinder-garten par nombre de jeunes filles du monde leur ont déjà fait faire un pas dans la science domestique. Cette université d’un nouveau genre aurait sa très réelle valeur.

Partout les meilleurs juges s’entendent pour reconnaître que résister à la loi de l’évolution est absolument chimérique ; elle abolira de plus en plus le labeur personnel et tournera nos efforts vers le bien commun de l’humanité. Peut-être le foyer unitaire coopératif est-il destiné à devenir autre chose qu’une utopie, en Amérique tout au moins, ou même en Angleterre, où la dispersion des fils est générale, où tant de filles non mariées entrent dans les carrières industrielles et vivent de la vie de pension, où le club accapare les heures de loisir de ceux et de celles qui sont censés rester au foyer.

L’esprit du siècle est un esprit d’indépendance et d’activité, qui impose des devoirs nouveaux, entre autres celui de reconstruire la vie de famille sur des bases plus larges, l’antique maison paternelle devenant une république organisée de manière a produire de sérieuses économies d’argent et de travail.

Les cuisines du peuple, en Allemagne, à l’imitation des fourneaux de soupe dont le comte Rumford eut la première idée dès 1818, inaugurent avec succès la cuisine coopérative. Elles empêchent l’ouvrier pauvre de tomber au rang de mendiant, procurent à bas prix une nourriture saine et combattent les habitudes d’ivrognerie. Leur succès est considérable, tant au point de vue philanthropique qu’au point de vue financier. Il faut dire que des inspectrices absolument désintéressées surveillent de près ces cuisines, que le service du comité est gratuit, que la charité féminine la plus active, en un mot, a posé les bases de cette entreprise, qui n’a cependant rien de commun avec l’aumône.

Mais, si la cuisine coopérative rend de grands services aux classes nécessiteuses, nous ne croyons pas que, de longtemps, elle se fasse accepter par les classes aisées. Celles des déléguées au Congrès international qui ont insisté pour que l’éducation des jeunes filles les préparât à une crise domestique imminente et pour que le ménage prît une partie du temps qu’on retirera, s’il le faut, à la bicyclette, paraissent avoir touché le point le plus pratique de la question.


Cuisine à part, le système coopératif serait le moyen efficace et pacifique de résoudre ce gros problème du travail. Un de ses avantages est d’assurer aux femmes le même salaire, les mêmes privilèges qu’aux hommes. La coopération est le mouvement démocratique par excellence ; par lui, l’esprit public peut être éveillé chez les hommes et chez les femmes, faisant d’eux tous de meilleurs citoyens ; il élève le niveau de la vie ; jamais les réformateurs et les théoriciens ne produiront rien qui soit l’équivalent de cet effort du peuple pour le peuple.

Notons que l’individualisme n’a pas de place dans la coopération ; elle enseigne que la vie des êtres humains est tellement entremêlée que nul ne peut rien faire de bien ou de mal sans nuire aux autres ou les servir. Les femmes ont gagné beaucoup à ce mouvement. Il leur a enseigné à s’intéresser aux choses publiques, quelles croyaient jusque-là être le partage exclusif de l’homme, et celui-ci s’est habitué à voir la femme s’associer à des idées qu’il la jugeait incapable de comprendre. Les diverses sociétés coopératives comptent, en Angleterre, 1 800 000 membres ; une guilde coopérative féminine a 262 branches où figurent 12 560 femmes. Son but est l’étude de toutes les questions touchant aux problèmes sociaux du jour et aux sujets domestiques qui peuvent amener une meilleure direction du ménage et des enfans.

En Suède, la coopération fait son chemin, à peu près sur les mêmes bases qu’en Angleterre et en Écosse ; elle rencontre, par suite de la concurrence, les mêmes difficultés dans les grands centres de population et n’a encore bien réussi que dans quelques forges, quelques scieries du Nord, ou mieux encore, pour les crémeries, les fabriques de beurre et de fromages. La coopération agricole semble destinée au succès en ce temps où, un peu partout, les travaux de la campagne sont abandonnés comme trop peu rémunérateurs. Le fermier, devenu propriétaire, arrivera, avec la culture intensive, à rendre la terre plus féconde. Pour cela encore, il faut compter sur l’effet de l’éducation.

Cette éducation industrielle des femmes a été, nous l’avons vu, abondamment traitée par le Congrès. Il a discuté aussi l’avantage qu’il peut y avoir pour elles au partage des bénéfices tel que le pratiquent, sans-mélange de coopération, certaines compagnies et maisons de commerce. Ce partage leur fait, pour le moment, un double tort, parce qu’elles ne participent aux bénéfices qu’en proportion de leur salaire, lequel est plus bas que celui de l’homme. Néanmoins elles s’y rallient en prévision d’obtenir, comme les ouvriers eux-mêmes, lentement, mais sûrement, un contrôle administratif. Tôt ou tard l’association triomphera et la rémunération aura lieu pour chaque associé, de quelque sexe qu’il soit, selon la somme et la qualité du travail fourni. Déjà les femmes contribuent à la production coopérative sortie des fabriques et ateliers qui existent par l’association du capital et du travail des ouvriers, avec ou sans aide du dehors ; ces établissemens sont nombreux dans la Grande-Bretagne ; mais, jusqu’à présent, la direction générale des affaires y est laissée à l’homme. Le Congrès ne manque pas de signaler, dans l’étude de la production coopérative, notre fonderie de Guise et la grande maison Leclaire à Paris.

Pour revenir aux femmes, les trade unions leur rendent déjà de grands services, que ces unions soient mixtes ou qu’elles restent exclusivement féminines. Faute d’union, les salaires baissent, et il arrive trop souvent que les patrons renvoient les ouvriers pour les remplacer par des ouvrières moins bien payées, ce qui nuit aux uns et aux autres. Plus de cent mille femmes sont enrôlées aujourd’hui ; elles deviendront très vite plus nombreuses, l’opposition jalouse que leur faisaient les hommes autrefois ayant cessé, si bien qu’ils les aident à s’organiser et invitent leurs déléguées aux conseils et congrès qui, au paravant, leur restaient fermés. Le véritable obstacle, c’est l’instabilité, l’incertitude, qui empêche les jeunes filles d’arriver à une certaine habileté technique ; elles s’attendent toujours à être interrompues par le mariage. Et il ne serait pas désirable, en effet, que les femmes mariées fussent soumises à l’effort soutenu qu’exige l’incorporation dans la trade union ; mais il en est autrement de la femme célibataire ; c’est le remède à son ignorance des affaires, à sa faiblesse en tant qu’individu.

Conclusion : que faut-il pour améliorer la condition des ouvrières ? L’éducation d’abord : éducation morale, qui enseigne l’importance de l’union et la nécessité de certains sacrifices au bien commun ; l’éducation technique, qui augmentera le talent en agrandissant le champ des industries où peuvent se distinguer les femmes ; et enfin l’organisation. Avec le système du travail spécialisé, les travailleurs ne peuvent plus faire de contrats individuels ; les exigences de l’industrie moderne veulent que l’on travaille par groupe, et, dans toutes les questions de salaire, il s’agit du groupe, non pas de l’individu. Intérêts communs, action unir.

Coûte que coûte, on en viendra là en tous pays. Le pacifique petit Danemark est celui où les trade unions fonctionnent le mieux, sans excepter l’Angleterre, leur patrie d’origine. On y compte 16 pour 100 de femmes, plus du double de la proportion qui existe en Angleterre, et la fédération des ouvrières a victorieusement enlevé le salaire égal pour les deux sexes dans un certain nombre d’industries.


Le jour de la discussion des salaires au Congrès, la salle où elle avait lieu fut tellement encombrée par la foule qu’il fallut faire passer une partie de ce trop nombreux public dans une autre salle, où lecture des rapports fut donnée pour la seconde fois.

On insiste sur le travail non rétribué de la ménagère, de l’épouse, de la mère, qui n’a jamais de repos et ne recueille aucun fruit de sa peine. Sans doute il y a des ménages où tout est en commun, où le mari reconnaît la valeur de l’effort de sa femme et son droit à une moitié de la bourse qui est autant à elle qu’à lui-même. Mais combien d’autres intérieurs où le contraire se produit ! Cela commence assez haut ; dans la bourgeoisie, la mère de famille, chargée d’enfans, accablée de responsabilités, n’a pas toujours l’argent de poche nécessaire pour prendre l’omnibus ; son mari, lorsqu’il lui offre une robe neuve, s’attend à des explosions de reconnaissance ; et, quant à l’ouvrière, c’est une servante, souvent maltraitée, dont le service ne s’arrête jamais. N’y aurait-il pas lieu de forcer l’homme à reconnaître un dévouement de toutes les minutes ? Mais à quoi bon poser cette question ? Les femmes l’écarteront, comme je l’ai vu faire chez nous au Congrès des droits de la femme ; une femme éloquente, qui se glorifiait d’être du peuple, s’est élancée pour répondre avec une noblesse que je n’oublierai de ma vie. Il faut bien dire, cependant, que l’habitude de travailler pour rien retarde le développement industriel. Ce qui le retarde plus encore, c’est l’ignorance dédaigneuse du travail témoignée par certaines femmes qui ne savent, celles-là, que se faire servir, sans participer à aucun effort, tout en exerçant une égoïste influence sur la société et, chose plus grave encore, sur leurs enfans, qu’elles gâtent sous prétexte de les élever. Ces femmes-là propagent à la fois le mépris du travail et l’avidité du gain, car se faire donner sans rendre est un besoin animal assez naturel.

Qu’on se dise bien que la position d’indépendance économique qui s’ouvre aux femmes d’aujourd’hui, qu’elles ont même atteinte déjà aux Etats-Unis et en Angleterre, n’est pas seulement un moyen de gagner leur vie, mais que c’est le détachement de l’égoïsme individuel primitif pour un mutualisme généreux qui est l’ordre véritable de ce monde.

Les femmes doivent encourager, dans l’intérêt de la qualité du travail, le vœu de la réglementation légale des salaires ; cette réglementation existe à Melbourne (Victoria). Le minimum des salaires de certains métiers y est fixé par la loi. C’est peut-être le seul moyen d’avoir raison des mauvaises ouvrières qui font tant de tort, aux plus habiles en avilissant les prix.

Mais il ne s’agit pas seulement de l’éducation technique du producteur ; il faut aussi considérer l’éducation morale du consommateur. Un très joli rapport, envoyé des Etats-Unis, traite de l’éthique de la dépense ; il montre que notre manière de la concevoir influe très fort sur l’avancement de la civilisation et sur le développement du caractère. Chaque fois que nous dépensons un écu de cinq francs, nous faisons du bien ou du mal ; la demande de l’acheteur suscite un besoin économique. Quiconque achète un mauvais livre contribue au succès de la plus basse littérature. Les femmes qui refusent de porter sur leurs chapeaux. de certaines plumes mettent fin à un massacre odieux de petits oiseaux ; celles qui achètent, du linge ou des vêtemens à trop bon marché sont responsables du sang et des fibres humaines tissés pour ainsi dire dans ces étoffes, etc. Notre devoir est de tourner nos goûts et nos acquisitions d’un côté qui ne puisse nuire ni aux autres ni à nous-mêmes, d’associer nos besoins personnels au bien de l’univers entier. Voilà des conseils pratiques, applicables à la vie de tous les jours, et qui ont certainement plus de portée que les nuageuses abstractions où se perdent beaucoup de féministes. La Ligue des consommateurs qui fonctionne aux États-Unis s’en est inspirée ; elle a éveillé le sentiment public jusqu’à ce que la législation s’en mêlât. Grâce à elle, les inspecteurs de l’hygiène redoublent de zèle ; les commerçans ont dû autoriser les employées dans leurs magasins à s’asseoir, à prolonger l’heure du repos ; le travail des enfans est surveillé, abrégé ; les membres de la Ligue se défendent de rien acheter les jours de fête et de congé ; ils effacent de la « Liste blanche, » qui porte les adresses des maisons de commerce de New York, tout établissement où les mesures d’humanité qu’ils proposent ne sont pas acceptées. La fédération des ligues de consommateurs qui existent déjà dans quatre États a obtenu des résultats qui s’ajoutent à l’œuvre des trade unions. Chacun de nous doit apprendre dès l’enfance qu’il fait partie d’une force vivante, créatrice des conditions de l’existence humaine, et qu’à tout âge, il contribuera sans cesse, fût-ce par de petites choses, à élever ou à opprimer l’humanité.


TH. BENTZON.

  1. Women of Canada, their life and work, compiled by the National Council, at the request of the hon. Sydney Fisher, Minister of Agriculture, for distribution at the Paris international Exhibition.
  2. Voir la Condition des Femmes aux États-Unis, Revue du 1er décembre 1894.
  3. 1er novembre 1900.
  4. Organisation as a factor in the development of modern social life, by Mrs May Wright Sewall.