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Le Coran (Traduction de Montet)/Introduction/I

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Traduction par Édouard Montet.
Payot (p. 11-25).



INTRODUCTION


CHAPITRE I

MAHOMET : SA VIE, SON TEMPÉRAMENT, SON CARACTÈRE, SON INSTRUCTION


Mahomet, en arabe Mohammed (exalté, digne de louange), était le fils de ’Abdallâh, fils de ’Abd el-Mouttalib, de la tribu des Koreichites, maîtresse de La Mecque et de ses environs. Sa mère s’appelait Amina. Il naquit en 570 (d’après la tradition en avril 571), l’année de l’éléphant. Cette année-là, Abrahat el-Achram, prince chrétien d’Éthiopie, vice-roi de Sanaa dans le Yémen, monté sur un éléphant blanc, avait fait, disait-on, une expédition malheureuse contre La Mecque.

’Abd el-Mouttalib s’était ruiné par ses libéralités aux pèlerins qui se rendaient à La Mecque. Aussi, lorsque le père de Mahomet mourut à Médine, peu de temps après la naissance de son fils, celui-ci n’eut pour héritage qu’une maison d’habitation, cinq chameaux et une esclave.

Conformément à la coutume du pays, il fut confié à une nourrice bédouine et élevé au désert. À six ans, il perdit sa mère. Le jeune orphelin fut alors recueilli par son grand-père, ’Abd el-Mouttalib et, lorsque ce dernier mourut deux ans après, ce fut son fils, Aboû Tâlib, l’oncle de Mahomet, qui prit soin de lui.

Mahomet fut, pendant sa jeunesse, gardien de troupeaux. À 24 ans, il entra au service d’une riche veuve nommée Khadîdjah, qui le chargea de conduire les caravanes de chameaux qui servaient à son commerce. Mahomet s’acquitta fort bien de cette direction, à tel point que Khadîdjah devint son épouse à l’âge de 40 ans ; lui-même était alors âgé de 25 ans. Cette union disproportionnée fut très heureuse. Plus tard, lorsque Mahomet eut épousé ’Aïchah, un témoignage éclatant fut rendu par elle à la première épouse ; la seule femme de Mahomet, dont ’Aïchah fut jalouse, était « la vieille édentée », comme elle se plaisait à l’appeler.

Mahomet avait la réputation d’être un honnête citoyen ; on lui donnait couramment le nom de « Fidèle » (el-amîn).

Nous ne possédons aucune image authentique des traits de Mahomet ; mais la tradition arabe nous a laissé de lui le portrait que voici. D’une taille moyenne, Mahomet avait un aspect imposant. Fort de tête et large d’épaules, il avait un visage ovale respirant la franchise. Ses yeux étaient noirs, ses sourcils longs, son nez fortement aquilin, sa barbe épaisse. Il était très nerveux, très porté à la méditation et d’une sensibilité extrême : la moindre odeur, la souffrance la plus faible lui étaient presque insupportables.


La nervosité excessive de Mahomet, qui se manifestait par des crises, allait-elle jusqu’à constituer un mal nerveux, et ce mal était-il, comme on l’a cru parfois, l’épilepsie ? Il est difficile de l’affirmer. Une tradition arabe, qui ne se forma que très longtemps après l’époque à laquelle il a vécu, ainsi que l’opinion suspecte et hostile à l’Islam d’écrivains byzantins[1], ne fournissent que des arguments bien peu solides, pour lancer une affirmation aussi grave.

Il est intéressant de rapprocher ce diagnostic contestable d’anciens auteurs musulmans et chrétiens, de l’exégèse très discutable, elle aussi, qui croit reconnaître l’épilepsie dans « l’écharde dans la chair » (σκόλοψ dans le texte grec du Nouveau Testament), dont parle l’apôtre Paul[2]. Il n’y a pas plus de certitude dans l’un que dans l’autre cas.


Quant au caractère, Mahomet était connu pour sa simplicité et son amabilité ; il passait pour exercer un charme tout particulier dans la conversation. La droiture de jugement, la franchise dans l’expression de la pensée, la conviction ont été les traits les plus frappants de son caractère.

Mahomet n’eut pas de révélations jusqu’à l’âge de 40 ans. Mais ses méditations solitaires le préparaient depuis longtemps à en avoir. Ce qui l’y prédisposait d’ailleurs, c’étaient les crises nerveuses, au cours desquelles il avait des hallucinations. C’est dans les retraites qu’il avait l’habitude de faire dans le désert que les apparitions d’anges finirent par se manifester. Ces phénomènes spirituels se produisirent en lui à la vive impression de révolte que provoqua dans sa conscience le spectacle du polythéisme grossier et de l’immoralité profonde de ses contemporains.

Le messager divin, l’ange Gabriel, lui apparut pour la première fois sur le mont Hirâ près de La Mecque, et, présentant à Mahomet une feuille couverte d’écriture, il lui dit à deux reprises : « Lis ! » Mais Mahomet ayant répondu : « Je ne peux pas », Gabriel lut les paroles suivantes qui se trouvent dans les cinq premiers versets de la Sourate 96 :

Lis au nom de Ton Seigneur qui a créé,
Qui a créé l’homme de sang coagulé.
Lis, car Ton Seigneur est le plus généreux.
C’est Lui qui a appris à l’homme à se servir du kalâm[3].
Il a appris à l’homme ce que l’homme ne savait pas.

L’ange disparut après avoir prononcé ces mots.

Effrayé par cette vision et ne sachant ce qu’il devait en penser, Mahomet trouva auprès de sa femme Khadîdjah le secours spirituel dont il avait besoin. Mais, comme il n’eut pas d’autres révélations dans la période qui suivit cette nuit mémorable, il se demandait s’il n’était pas le jouet d’un démon, la croyance à la « possession » et au pouvoir des esprits étant très répandue à cette époque en Arabie. Dans d’autres moments, il avait le sentiment d’être l’objet d’une grâce divine spéciale ; car il croyait à la réalité des visions qu’il avait eues. Mais des doutes se présentaient de nouveau à son esprit. Était-il chargé d’une mission divine ou était-il atteint de folie ? Il alla même jusqu’à la pensée du suicide. Dans cet état spirituel douloureux, qui dura près de trois années, sa femme Khadîdjah joua un rôle providentiel, le consolant, le relevant de ses abattements, écartant de lui les idées funestes, l’encourageant dans le projet de mission qu’il formait au fond de lui-même.

C’est dans ces circonstances angoissantes que se produisit la seconde révélation de l’ange Gabriel, qui, d’après la tradition, lui cria : « Ô Mahomet, tu es le Prophète du Seigneur, et moi, je suis Gabriel. » Plus tard, courbé sous le poids des pensées qui l’agitaient jusqu’à le faire trembler, il en vint à demander à Khadîdjah de lui couvrir la tête, dans l’espoir d’échapper aux visions troublantes. C’est alors qu’il entendit la voix céleste qui lui disait (Sourate 74, v. 1-7) :

Ô toi qui es couvert d’un manteau !
Lève-toi et avertis.
Ton Seigneur, glorifie-Le.
Purifie tes vêtements,
Et fuis l’abomination[4].
Ne donne pas pour amasser[5].
Attends avec patience Ton Seigneur.

Depuis ce temps-là, les révélations ne cessèrent de se succéder : l’unité de Dieu et la mission de Mahomet en étaient le thème perpétuel. Mahomet est désormais convaincu de la mission divine dont Dieu l’a chargé.


Mahomet fut un vrai prophète, comme l’avaient été ceux de l’antique Israël. Comme eux, il avait des visions, des révélations : la conviction religieuse, la pensée de la présence divine qui s’imposait à lui, comme aux prophètes israélites ses prédécesseurs, produisaient en lui, comme en eux, ces phénomènes d’auto-suggestion et de dédoublement de la personnalité, qui créent dans l’esprit humain les visions, les apparitions, les révélations et tous les faits analogues d’ordre spirituel.


Quelle instruction Mahomet avait-il reçue ? Il est impossible de répondre à cette question. Le Coran nous montre en lui l’homme le plus cultivé et le plus éclairé de son temps, et c’est beaucoup dire, puisqu’il a vécu, en Arabie, à une époque de demi-barbarie. Mais les connaissances qu’il possédait, et dont le Coran est le témoin irrécusable, sont l’acquis de toute sa carrière de prophète, qui n’a commencé, comme nous l’avons dit, qu’à l’âge de 40 ans.

La question, que nous avons posée plus haut, revient en réalité à celle-ci : Mahomet savait-il lire et écrire ? On en a souvent douté. La lecture et l’écriture[6] étaient, en effet, très peu répandues en Arabie au temps où il a prêché et agi.

Il est à peu près impossible de répondre à cette formule simplifiée de la question posée ; de même qu’il est fort difficile de démontrer que Jésus ait su lire et écrire, bien qu’on ait peine à se représenter le fondateur du Christianisme dépourvu de ces connaissances primaires. Les textes coraniques que l’on peut invoquer, en faveur de l’affirmative, ne sont, en effet, guère plus probants que les textes évangéliques à l’appui de l’instruction élémentaire de Jésus[7].

Toutefois, il paraît bien peu admissible, étant donnée la perfection du style coranique, que Mahomet ait été un illettré[8]. Le classicisme et l’éloquence de la composition du Livre saint des Arabes suppose, nous semble-t-il, la connaissance de l’écriture arabe. Le contraire serait bien invraisemblable.


Ce qu’il y a de très frappant dans la carrière religieuse de Mahomet, au début de sa propagande missionnaire, c’est que les premières conversions qu’il fit furent parmi les membres de sa famille et ses proches. Je crois qu’il est le seul fondateur de religion qui ait eu le privilège de gagner à ses idées ceux qui lui tenaient le plus près soit par le sang, soit par l’intimité. La première personne qui crut à sa mission fut sa femme Khadîdjah, que la tradition a justement qualifiée de « mère des croyants ». Parmi ses parents convertis il faut citer son cousin Alî, le fils de son oncle Aboû Tâlib, et parmi ses intimes Zéïd l’affranchi, son ami le plus fidèle, Othmân, qui plus tard devint calife, et le marchand Aboû Bekr, le père de sa femme ’Aïchah. Cinq ans plus tard, Omar, qui avait été l’un de ses adversaires les plus ardents, devait se convertir à la foi nouvelle et devenir, comme calife, l’un des plus illustres de ses adeptes. Omar a été, comme on l’a dit, le Saint Paul de l’Islam.

Dans les premiers temps de son activité missionnaire, Mahomet fut peu remarqué ; on le prenait pour l’un de ces hanîfs[9], comme on en avait vus antérieurement à la venue du nouvel Apôtre arabe. Mais, en prêchant l’unité de Dieu, Mahomet était dans la nécessité absolue, non seulement d’attaquer le polythéisme régnant, discrédité et en état de dissolution, mais encore de tonner contre les idoles de la Ka’ba et de demander impérieusement de les renverser et de les briser.

Cette prédication révolutionnaire portait atteinte aux intérêts commerciaux des Koreichites, qui firent à Aboû Tâlib des représentations au sujet de son dangereux neveu. Aboû Tâlib les transmit à Mahomet, qui répondit par ces paroles célèbres, qui devaient avoir un immense retentissement dans le monde arabe : « Si l’on plaçait le soleil à ma droite et la lune à ma gauche pour me convaincre, aussi longtemps que Dieu ne me le défend pas, je ne renoncerai point à ma résolution. »

Aux railleries des adversaires vinrent bientôt s’ajouter les persécutions, et plusieurs disciples de Mahomet, pour y échapper, furent obligés de s’enfuir en Abyssinie. Mahomet fut contraint lui-même de se tenir à l’écart pendant trois ans, de 619 à 621, et de garder le silence. C’est la période où les Koreichites formèrent une ligue contre la branche de cette tribu apparentée à Mahomet, celle de Hâchim, qui offrait un puissant appui au Prophète. Le but de cette ligue était d’exclure ceux contre lesquels elle était établie de toutes les relations civiles et commerciales : c’était une véritable excommunication.

C’est dans ces circonstances difficiles pour l’œuvre qu’il avait entreprise qu’il perdit successivement sa femme Khadîdjah et ses protecteurs. La mort de son oncle Aboû Tâlib lui fut particulièrement sensible. Il ne lui restait alors dans sa parenté que son oncle Aboû Laheb, très opposé à sa réforme religieuse.

Mahomet isolé se rendit alors à Taïf, où il rencontra une opposition aussi vive qu’à La Mecque. Mais ce fut à Yathrib qu’il trouva des partisans. Cette ville, rivale de La Mecque, où des Arabes s’étaient convertis au Judaïsme, vivait dans l’attente d’un messie national. Mahomet, l’envoyé de Dieu, leur apparut comme cet Apôtre, dont on espérait ardemment la venue. Des députations de Médinois se rendirent à La Mecque auprès de Mahomet, en 621, puis en 622, et conclurent avec lui les deux pactes d’Akaba (la colline voisine de La Mecque), en vertu desquels une alliance était conclue entre le Prophète et ses partisans à Médine.

Les Koreichites, mis au courant de ces serments et de cette alliance, résolurent de supprimer le prédicateur si dangereux pour leur cause. Ils complotèrent de l’assassiner par un attentat collectif ; ils choisirent parmi les membres éminents des principales familles de La Mecque onze conjurés qui devaient mettre à mort celui qu’ils considéraient comme un faux prophète. Mahomet put échapper à leurs coups par la fuite. Cette date mémorable est celle de l’Hégire (mot arabe qui signifie fuite), qui eut lieu le 25 juin 622. Mahomet s’enfuit à Yathrib, dont le nom fut changé en celui de Médine (Medinat en-neby, la ville du Prophète).

C’est à Médine que Mahomet, dont les rapports qu’il avait eus précédemment avec des Juifs et avec des Chrétiens avaient confirmé les convictions religieuses et les plans de réforme, fonda sa religion, qu’il appela l’Islam, qu’il en formula les dogmes et qu’il en organisa le culte. Il sut apaiser à Médine les rivalités qui éclataient entre anciens (Médinois) et nouveaux (Mecquois) convertis. Il y toléra d’abord les Juifs, dans l’espérance de les voir se rallier à son messianisme ; mais, lorsque leur opposition vint à l’encontre de sa mission, il n’hésita point à sévir contre eux.

Une fois sûr de la place forte qu’il avait su gagner à sa cause, se sentant assez fort pour conquérir à la foi nouvelle le reste de l’Arabie, Mahomet prêcha la guerre sainte, c’est-à-dire la guerre contre les païens. En janvier 624, il remporta sur ses adversaires polythéistes la victoire de Bedr, mais les Mecquois marchèrent contre Médine et battirent Mahomet à la montagne d’Ohod, le 26 janvier 625. Cette défaite ne fut qu’un incident dans la lutte qui se poursuivit et qui se termina par la victoire définitive et incontestée du Prophète.

En 628, Mahomet se rendit solennellement en pèlerinage à La Mecque ; depuis six ans, il n’avait pas accompli ce rite sacré. Avant de pénétrer dans la capitale religieuse, il conclut avec les Mecquois une trêve de dix ans, mais il ne put accomplir le pèlerinage que l’année suivante, en 629.

En janvier 630, Mahomet entra en maître à La Mecque, tandis que la guerre sainte se poursuivait triomphante contre les tribus dissidentes et païennes.

C’est en mars 632 que Mahomet fit un dernier pèlerinage à la ville sainte. En juin, il tomba malade à Médine et, le 8 de ce mois, sentant venir sa fin, il se fit porter à la mosquée où, après avoir adressé quelques paroles aux croyants qui l’entouraient, il mourut entre les bras de son épouse ’Aïchah.




  1. Voy. ces textes dans Th. Nöldeke, Geschichte des Qorans, 2te Aufl. bearb. von F. Schwally, t. I, p. 24-25, Leipzig, 1909.
  2. 2 Cor. 12, 7.
  3. La plume, c’est-à-dire le roseau taillé pour écrire.
  4. Le culte polythéiste.
  5. Ne fais pas de largesses intéressées, dans le vain espoir d’être récompensé par Dieu.
  6. L’écriture arabe existait à l’époque de Mahomet ; c’est-à-dire qu’elle était antérieure au siècle où il a vécu.
  7. Le témoignage de l’Évangile de Jean, 8 v. 6 (il s’agit ici de l’écriture) qui est le plus positif est très vague, et tiré d’un livre écrit plus d’un siècle apr. J.-C. (Voy. notre Histoire de la Bible, Payot, Paris, 1924, p. 161 ss.). Sur la lecture, voyez la tradition postérieure (fin du Ier siècle) de l’Évangile de Luc, 4 v. 16. Sur cet Évangile, voy. notre Histoire de la Bible, p. 160. Comp. Matt., 13 v. 54 et Marc, 6 v. 1 ss., qui semblent faire allusion au même fait, mais qui parlent seulement d’enseignement.
  8. Le témoignage de la Sourate 7 v. 156, où Mahomet est qualifié de ennabiyya l’oummiyya, prophète illettré ou bien prophète des peuples (des Gentils, d’après la traduction de Palmer), est peu précis ; le contexte, d’ailleurs, semble indiquer un langage emphatique, voulu par le Prophète, c’est-à-dire une exagération intentionnelle pour mettre plus en évidence son rôle d’inspiré de Dieu. La même expression arabe se trouve S. 7 v. 158 et S. 6 v. 2.
  9. Hanîf, celui qui penche plus d’un côté que de l’autre, celui qui, avant l’Islam, était enclin au monothéisme.