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Le Coran (Traduction de Montet)/Introduction/III

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Traduction par Édouard Montet.
Payot (p. 32-43).


CHAPITRE III

CONTENU DU CORAN


Mahomet, qui fut un grand génie religieux et un réformateur, dans toute la force que nous donnons à ce mot, n’a pas été un théologien ; en ceci, il ressemble à beaucoup d’autres réformateurs religieux. On chercherait donc en vain dans le Coran une dogmatique musulmane.

Mais Mahomet, et ici encore il peut être mis en parallèle avec les plus grands réformateurs religieux, fut un organisateur. Nul ne peut, si religieux soit-il, aspirer au rôle de réformateur s’il n’a le génie de l’organisation.

On ne transforme la vie religieuse d’un peuple qu’à la condition de construire un nouvel édifice de la foi. C’est parce que Mahomet possédait à un très haut degré ce génie d’organisation sociale et religieuse, qu’il a pu, en même temps qu’il proclamait sa réforme religieuse, poser le principe de la loi.

Le Coran a, en effet, un caractère légaliste très accusé. Ce livre célèbre manque de mysticité ; il a le caractère légaliste de l’Ancien Testament, à un degré même plus élevé, parce qu’il porte ce sceau d’opportunisme d’une loi qui est en train de se former.

Il est à remarquer toutefois que, si Mahomet promulgue, au nom de la révélation dont il est l’objet, la loi religieuse et morale, nulle part, dans son livre, il n’a cherché à se faire passer pour un saint. Dans la Sourate 48 (v. 1-2), Mahomet, parlant au nom de Dieu, déclare :

En vérité, Nous t’avons donné une victoire éclatante pour que Dieu te pardonne tes péchés anciens et récents, qu’Il accomplisse Sa grâce en toi et qu’Il te garde dans la voie droite.

Ce n’est pas un homme qui aurait prétendu être sans péché, qui eût pu prononcer de telles paroles.


Mahomet se considère comme l’héritier des patriarches et des prophètes antérieurs à lui : Adam, Noé, Abraham, l’ami de Dieu, etc., Jésus enfin le dernier qui l’ait précédé. Il exalte la personne de Jésus, le fils de Marie, le Verbe et l’Apôtre de Dieu, qui ne fut crucifié qu’en apparence. Mais, tout en acceptant dans ses grandes lignes la tradition chrétienne, il s’élève avec la plus fougueuse violence et l’indignation la plus enflammée contre le dogme de la trinité (formée, d’après lui, de Dieu, de Jésus et de Marie), contre la divinisation de Jésus et le culte de Marie.

Mahomet résume son enseignement dans deux passages du Coran que voici :

Le Prophète croit en ce qui lui a été révélé par le Seigneur. Tous les fidèles croient en Dieu, à Ses anges, à Ses livres et à Ses apôtres.

Sour. 2, v. 285.

Ô vous qui croyez ! croyez en Dieu et en Son Apôtre, au livre qu’Il a envoyé à Son Apôtre, aux livres qu’Il a révélés auparavant. Celui qui ne croit pas en Dieu et en Ses anges, et à Son Apôtre et au jour dernier, erre dans une erreur profonde.

Sour. 4, v. 135.

La doctrine coranique est formulée dans les affirmations suivantes, dont plusieurs, sans qu’il soit nécessaire de le démontrer, tant cela est évident, lui ont été positivement inspirées par ses devanciers juifs et chrétiens :

1o Unité de Dieu. Ce dogme revêt dans le Coran une puissance et une majesté incomparables.

2o Mission de Mahomet. Mahomet est l’Apôtre de Dieu, le missionnaire chargé d’enseigner aux hommes l’unité de Dieu qui est l’essence même de la religion.

3o Croyance aux anges et aux démons.

4o Croyance à la vie future et éternelle : résurrection des morts, jugement dernier, ciel et enfer.

Cette religion qui, en tant que monothéisme, n’enseignait rien qui ne fût connu dans les monothéismes existants alors, mais que Mahomet révélait en Arabie comme une nouveauté et sous la forme d’une étonnante originalité due au génie arabe, le nouveau Prophète l’appelle l’Islam, c’est-à-dire la religion de la soumission à la volonté de Dieu. Cette idée de résignation lui est commune avec le Christianisme, mais elle ressort du Coran avec une force que le Christianisme ignore.

La morale du Coran a conservé des antiques usages de l’Arabie la polygamie et l’esclavage, mais en limitant la première et en adoucissant le second. Mahomet a apporté au divorce, à la condition de la femme, au sort de l’esclave, des tempéraments tels que la tradition a pu mettre dans la bouche du Prophète cette parole remarquable : « Dieu n’a rien créé qu’il aime mieux que l’émancipation des esclaves, rien qu’il haïsse plus que le divorce. » Le Coran a aboli les sacrifices humains, le meurtre des filles à leur naissance, l’usage du vin et des boissons fermentées, l’habitude des jeux de hasard, invétérée chez les Arabes.

Des progrès d’une portée infinie ont été accomplis par ces réformes, à tel point que Mahomet peut être compté au nombre des plus grands bienfaiteurs de l’humanité.


Il y a deux questions particulièrement intéressantes dans l’enseignement coranique ; toutes deux méritent d’être signalées pour leur importance au point de vue religieux, et aussi pour bien établir que, dans le Coran, la doctrine islamique n’est qu’en voie de formation et qu’elle n’est point encore fixée.

La première question est celle du fatalisme et du libre-arbitre.

Le fatalisme est affirmé dans plusieurs déclarations formelles du Coran, en particulier dans le fameux passage :

C’est Dieu qui vous a créés, vous et ce que vous faites.

Sour. 37, v. 94.

En sorte que, disent les théologiens musulmans, le bien et le mal sont à la fois une décision (Kadhâ’) et une détermination (Kadar) de Dieu.

Si l’on peut citer en faveur de la prédestination un assez grand nombre de textes du Coran[1], à la vérité, le Coran n’a pas sur ce sujet de doctrine bien arrêtée. Plusieurs textes du Coran même impliquent positivement la croyance à la liberté morale. Je ne citerai ici que deux déclarations très claires. Voici la première :

Nous avons proposé la foi au ciel, à la terre, aux montagnes ; ils ont refusé de s’en charger ; ils ont tremblé de la recevoir. L’homme s’en chargea et il est devenu injuste et insensé.

Sour. 33, v. 72.

L’homme a donc librement accepté la foi, et, s’il est devenu injuste, c’est qu’il a librement violé sa parole.

Voici la seconde déclaration :

Souvenez-vous que Dieu tira un jour des reins des fils d’Adam tous leurs descendants et leur fit rendre un témoignage contre eux. Il leur dit : « Ne suis-Je pas Votre Seigneur ? » Ils répondirent : « Oui, nous l’attestons. » Nous l’avons fait, à fin que vous ne disiez pas au jour de la résurrection : « Nous n’en savions rien. »

Sour. 7, v. 171.

Voici le sens de ces paroles : Dieu fit comparaître un jour toutes les générations futures qui devaient naître d’Adam, pour leur faire prendre librement un engagement solennel d’obéissance, engagement qu’elles devaient violer plus tard, de sorte que Dieu pût leur rappeler au dernier jour cet engagement violé par elles, et se servir contre elles de leur propre témoignage. Ce passage n’aurait pas de sens, si l’idée de liberté morale n’y était impliquée.


La seconde question est celle de la vie future.

D’après le Coran, le jugement divin partage les hommes en trois catégories. Les uns, ceux qui n’ont pas embrassé l’Islam, sont destinés à l’enfer éternel (Sour. 2, v. 37 ; 11, v. 108, etc.). Les autres, qui professent l’unité de Dieu, mais que leurs péchés rendent indignes de l’accès immédiat du paradis, ont à purger leurs fautes dans l’enfer, qui est pour eux un véritable purgatoire (Sour. 6, v. 128 ; 11. v. 109, etc.). Enfin le petit nombre des élus entre directement dans le paradis.

L’enfer et le paradis sont représentés sous des images matérielles et grossières : le feu de l’enfer et l’eau bouillante qu’y boivent les damnés d’une part, les rivières et les arbres du paradis d’autre part, et la jouissance d’une éternelle jeunesse pour les bienheureux.

Il est intéressant de citer les textes classiques du Coran sur ces sujets.

Voici ceux qui concernent l’enfer :

Et les compagnons de gauche : oh ! les compagnons de gauche !
Sous un vent brûlant et dans une eau bouillante,
Et à l’ombre d’une fumée noire.
Ni fraîcheur, ni (rien d’) agréable.

Sour. 56, v. 40-43.

Brûlés au feu ardent,
Ils n’auront pas d’autre nourriture que le fruit de Dari[2].

Sour. 88, v. 4 et 6.

Vous mangerez (des fruits) de l’arbre zakkoûm[3]
Et vous boirez là-dessus de l’eau bouillante.
Et vous boirez comme boit celui qui souffre de la soif.

Sour. 56, v. 52 et 54 s.

(Le méchant), Nous le ferons chauffer au feu du Sakar[4].
Il ne laisse rien d’intact.
Il écorche la chair de l’homme.

Sour. 74, v. 26 et 28 s.

Ils n’y goûteront ni fraîcheur, ni boisson,
Si ce n’est de l’eau bouillante et du pus (des réprouvés).

Sour. 78, v. 24-25.

Voici les textes relatifs au paradis :

Voici le tableau du paradis qui a été promis aux hommes pieux : des ruisseaux dont l’eau ne se gâte jamais, des ruisseaux de lait dont le goût ne s’altèrera jamais, des ruisseaux de vin, délices de ceux qui en boivent[5],
Des ruisseaux de miel pur, toutes sortes de fruits et le
pardon des péchés.

Sour. 47, v. 16-17.

Ils n’éprouveront ni la chaleur du soleil, ni froid glacial.

Sour. 76, v. 13.

Les compagnons de droite : oh ! les compagnons de droite !
Dans les jardins des délices,
Sur des lits aux étoffes artistement arrangées !

Autour d’eux des éphèbes toujours jeunes,
Avec des coupes, des aiguières et des verres de boisson limpide.
Ils n’auront pas mal à la tête à cause d’elle et ne seront point ivres.
(Ils auront encore) les fruits de leur choix
Et la chair des oiseaux qu’ils désirent.
(Ils vivront) au milieu des arbres sans épines
Et des talh bien plantés[6]
Et des ombrages étendus,
Et auprès des eaux courantes
(Au milieu) des fruits en abondance.

Sour. 56, v. 8, 12, 15, 17-21, 27-31.

Ils se reposent accoudés sur des tapis dont la doublure est de brocart.
Là sont de jeunes vierges, au regard modeste, que n’a jamais touchées ni homme, ni génie.

Sour. 55, v. 54 et 56.

En vérité, c’est Nous qui les avons créées[7] par un acte créateur particulier.
Nous les avons faites vierges,
Chéries de leurs époux et d’un âge égal,
Pour les compagnons de droite.

Sour. 56, v. 34-37.

Mahomet, en dépeignant, sous ces traits accusés et ces images saisissantes, le paradis et l’enfer, croyait-il à la matérialité de sa description ? Ce langage figuré, qui nous paraît exprimer des représentations et des idées si grossières et si charnelles, n’est-il au contraire qu’une traduction, en parler populaire et comparaisons facilement saisissables par une foule ignorante, d’une conception plus pure et plus élevée ? Il est impossible de répondre à cette question.

La seule chose que nous puissions dire, c’est que ce sont ces textes, que nous avons cités, et sur l’interprétation desquels les commentateurs musulmans ont beaucoup discuté, qui sont pris à la lettre, il faut bien le reconnaître, par un très grand nombre de Mahométans, pour ne pas dire par l’immense majorité d’entre eux.


Il reste un dernier élément à mentionner dans l’Islam coranique : c’est le culte et le rituel institués par Mahomet.

Les pratiques rituelles ou devoirs cultuels sont au nombre de cinq :

1o La purification, dont la forme pratique est l’ablution au moyen de l’eau, ou, à son défaut, du sable, et qui est exigée dans un grand nombre de cas (Sour. 4, v. 46 ; 5, v. 9, etc.).

2o La prière, qui doit être faite plusieurs fois chaque jour, même pendant la nuit, à des moments déterminés d’une manière précise (Sour. 11, v. 116 ; 17, v. 80-81 ; 50, v. 38-39, etc.). Mais aucun texte du Coran n’énumère les cinq prières que la tradition a fixées plus tard.

3o L’aumône qui revêt le caractère d’un impôt religieux perçu en faveur « des parents, des proches, des orphelins, des pauvres et des voyageurs » (Sour. 2, v. 211), redevance obligatoire et légaliste (Sour. 9, v. 60 ; 58, v. 14), méritoire auprès de Dieu (Sour. 3, v. 86 ; 30, v. 38 ; 57, v. 7 et 10 ; 63, v. 10 ; 64, v. 16-17).

4o Le jeûne du mois de ramadhân (Sour. 2, v. 180-181).

5o Le pèlerinage à La Mecque (Sour. 2, v. 192-193).

Quant à la guerre sainte, ou guerre contre les infidèles et les incroyants, il y est fait souvent allusion dans le texte du Coran (Sour. 2, v. 186-187, 212-215 ; 9, v. 36, etc.).




  1. Voy. A. de Vlieger, Kitâb al-Qadr, matériaux pour servir à l’étude de la doctrine de la prédestination dans la théologie musulmane, Leyde, 1902.
  2. Fruit très âcre d’un arbrisseau épineux.
  3. L’arbre de l’enfer, qui produit des fruits d’un goût repoussant.
  4. Le feu de l’enfer.
  5. Le vin du paradis n’est pas comme celui d’ici-bas qui est défendu (Sour. 5, v. 92).
  6. Sur les arbres sans épines et sur les talh, voy. les notes aux v. 27 et 28 dans notre traduction de la Sourate 56.
  7. Les houris.