Le Corset à travers les âges/Hygiène

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P. Ollendorff (p. 89-108).
Hygiène


HYGIÈNE
LE CORSET TEL QU’ON DOIT LE PORTER


Comme je l’ai annoncé dans mon avant-propos, je vais, pour terminer cette brochure, envisager le corset au point de vue médical ; cette question de l’hygiène de la femme a fait couler depuis deux siècles, des flots d’encre ; aussi, pour faire œuvre utile, je transcrirai simplement l’avis des écrivains et des docteurs qui ont traité ce sujet et j’y ajouterai quelques considérations sur le corset actuel et sur les qualités qu’il doit réunir au double point de vue de l’hygiène et de l’esthétique.

Dans le Dictionnaire de la Conversation’, le Dr Vincent Duval, orthopédiste distingué, donne ainsi qu’il suit son opinion sur le corset :


Je suis journellement consulté pour des jeunes filles ayant de légères déviations vertébrales, et auxquelles je conseille simplement un corset à tuteurs latéraux. L’emploi de cet appareil rétablit toujours la taille dans sa rectitude normale. Il suffit de ces corsets pour diriger et maintenir les épaules et entraver les mouvements désordonnés…


Si le Dr Duval conseille les corsets, le Dr Bouland est plus affirmatif ; d’après lui on ne doit pas seulement les conseiller, on doit les prescrire, c’est son mot, « car dans beaucoup de cas, dit-il, ils remplissent des conditions impérieusement réclamées par l’hrygiène ».

L’Encyclopédie du XIXe siècle donne, à l’article corset, les conclusions suivantes :


Si l’abus des corsets a été quelquefois suivi d’accidents, leur usage, méthodiquement dirigé, peut, en revanche, devenir un moyen puissant d’action efficace dans une foule de cas : pour les jeunes filles ayant déjà contracté de mauvaises attitudes, l’usage prolongé d’un corset élastique
Planche XIV Corset moderne
PLANCHE XIV
Corset moderne.
bien entendu suffit souvent pour corriger la tenue disgracieuse ; une inclinaison sur l’un ou l’autre des côtés, ou bien encore en avant ou en arrière, trouve également un remède dans l’application constante du corset.


L’Encyclopédie moderne prétend que « le corset actuel n’a rien de commun avec le corset ancien, pas même le nom, puisque corselet et corps étaient les termes employés ».

Le rédacteur de l’article consacré dans cet ouvrage au mot corset ajoute que quelques corsetières parisiennes sont parvenues à faire un objet d’art d’une incomparable souplesse, qui facilite les mouvements du corps au lieu de les gêner et donne à la beauté de la femme cette pureté de lignes qui séduit et charme le regard.

De la plus récente publication du genre d’ouvrages que je passe en revue pour montrer l’uniformité des témoignages à l’égard de l’utilité incontestable du corset, de la Grande Encyclopédie, encore inachevée, j’extrais ces lignes concluantes :


À un certain moment de l’adolescence, la jeune fille manque de maintien et volontiers se replie sur elle-même, portant les épaules en avant, laissant saillir en arrière les omoplates, tenant la colonne vertébrale habituellement incurvée de l’un ou l’autre côté. Un corset simple, de dimensions en parfait rapport avec les proportions de la personne, ne s’étendant ni trop haut ni trop bas, et par-dessus tout modérément serré, remédiera aux défectuosités d’attitude dont elle est coutumière. Pour les femmes d’une certaine corpulence, il sera un soutien bienveillant et un précieux agent de contention. Pour l’une aussi bien que pour l’autre, en raison de l’agencement général des pièces variées qui, chez les peuples d’Occident, composent le costume féminin, il mérite d’être conservé, en principe, et, sous bénéfice des sévères réserves que l’hygiène individuelle impose, d’être regardé comme une partie indispensable du vêtement. Sous les climats froids et même tempérés, les femmes, en effet, sont astreintes à porter sous la robe un nombre variable de jupons dont le poids, en raison de la nature de l’étoffe, est parfois assez lourd. Loin d’être réparti sur une large surface du corps, leur poids repose, à la taille, sur un espace circulaire d’une étroitesse extrême. Les cordons qui servent à les fixer au-dessus des hanches ne tardent pas, pour peu que l’on tienne à ce que cette fixation soit correcte, à déterminer un étranglement fatigant jusqu’à être bientôt intolérable. À tout prendre, il vaut mieux que la base de soutènement de ces vêtements intimes indispensables à la femme dans les régions septentrionales soit répartie sur une zone circulaire d’une certaine largeur. Cette zone, le port rationnel d’un corset la fournit. Ni contrition, ni compression, de la contention seulement, tels sont les principes fondamentaux qui en doivent régir le dispositif et l’emploi.


Cette étude est signée du Dr Collineau, le rédacteur scientifique de la Grande Encyclopédie.
Planche XV Corset moderne
PLANCHE XV
Corset moderne.

Je continue ces citations par l’avis du Dr Bouvier qui résume ainsi qu’il suit la « question du corset ».


1° L’histoire de l’habillement des principaux peuples de l’antiquité fait voir que le besoin d’une pièce de vêtement contentive, plus ou moins serrée autour du tronc, chez les femmes, s’est fait sentir dans les temps anciens, comme dans l’Europe moderne.

2° Autrefois, comme de nos jours, les femmes ont été disposées à outrer cette constriction circulaire, au détriment de la santé.

3° Dans l’histoire de la civilisation moderne, on voit tour à tour, après l’abandon de la tunique ample des dames romaines, la taille simplement marquée par des corsages justes au corps, puis renfermée et comme étreinte dans des espèces de cuirasses appelées corps à baleines, et enfin de nouveau dessinée et contenue par les corsets, dernière forme de ce vêtement spécial.

4° Bien que l’emploi inconsidéré des corsets puisse déterminer à peu près les mêmes accidents que l’usage des corps, ils n’ont pas d’effet nuisible quand leur construction et leur application se font d’une manière convenable.

5° C’est à tort que l’on a attribué uniquement à l’influence des corsets le resserrement de la partie inférieure du thorax, resserrement normal, jusqu’à certaines limites, dans les deux sexes, et sujet à varier par d’autres causes que par la constriction qu’exerce ce vêtement. L’examen comparatif que j’ai fait d’un grand nombre de sujets tend à démontrer que les corsets ne produisent que dans des cas exceptionnels un rétrécissement permanent de la base de la poitrine.

6° On a avancé sans preuves que l’usage des corsets était une cause fréquente de déformation de la colonne vertébrale.

7° Non seulement des motifs déduits de l’esthétique et de la destination sociale de la femme doivent engager le médecin à permettre l’usage des corsets, sauf les restrictions indiquées par l’observation de leurs effets immédiats : mais, en outre, il est diverses circonstances, telles que le volume des seins, le relâchement ou la distension de la paroi musculaire de l’abdomen, la voussure habituelle du tronc, la déviation latérale du rachis, qui indiquent formellement l’emploi de cette sorte de bandage, soit comme moyen hygiénique, soit même pour aider à la guérison de certaines lésions.


Dans son beau travail sur l’Art dans la parure et le vêtement, Charles Blanc, critique d’art et graveur, frère du célèbre historien, s’occupe de la femme en artiste et en esthéticien. Comme effet obtenu, comme résultat acquis, il ne sépare pas le corsage du corset :


Cacher et montrer, ou plutôt laisser deviner et laisser voir, ce sont les deux objets du corsage ; mais il ne faut pas oublier que souvent ce que l’on cache est justement ce que l’on veut montrer.
Planche XVI Corset moderne
PLANCHE XVI
Corset moderne.

Il conclut en ces termes :


Le corset est d’une importance capitale parce que la femme avoue la grâce de son corps jusqu’à la ceinture et que, si son buste présente quelques défauts, elle peut les atténuer en trompant les regards par une coupe savante.


Dans le Dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse, on fait comme suit l’éloge du corset :


Depuis une vingtaine d’années, soixante-dix brevets d’invention ont été pris pour la fabrication des corsets ; ainsi s’expliquent les nombreux perfectionnements apportés dans leur forme et leur composition. On a successivement augmenté l’élasticité des étoffes, imaginé les œillets mécaniques, remplacé la lourde baleine par de fins ressorts d’acier, combiné des armatures tellement savantes que le corset, agrafé mécaniquement, se retire comme par enchantement.


Je ne pourrais mieux faire ressortir les efforts que l’industrie du corset a tentés pour unir l’art et la science dans un travail absolument parfait. Mais je dois constater que les lignes précédentes datent de plus de vingt années et tout le monde sera d’accord avec moi pour constater que, depuis cette lointaine époque, dans toutes les branches de son activité, l’industrie parisienne a marché à pas de géant et a accompli de véritables prodiges.

Je ne veux pas ennuyer plus longtemps mes lectrices par des extraits, déjà trop nombreux d’ouvrages connus de tous, mais je crois utile de reproduire un passage consacré aux corsets dans le spirituel bréviaire de la vie élégante, l’Art et la Toilette. Violette nous y dépeint très exactement le rôle de la corsetière :


Préparant l’œuvre du couturier, la corsetière fait de la femme, vivante statue taillée par la nature, la statuette aux gracieuses fragilités, aux formes de convention, mais si séduisantes, vraie besogne du sculpteur qui, dans toute époque élégante, a tenu une bien large place dans l’art de la parure. Ah ! le corset ! Comme elles en prenaient souci, nos belles aïeules du xviiie siècle ! Vous rappelez-vous cette corsetière spirituelle du vieux Paris, dont l’enseigne centenaire gardait cette si juste définition inscrite au dessous d’un joli corset de satin ?

Contient les forts,
Soutient les faibles,
Ramène les égarés.


L’opinion personnelle de quelqu’un qui paraît plaider sa cause peut être quelquefois négligée ; aussi j’ai pris, pour faire triompher la mienne, les auteurs, et ils ne sont malheureusement pas nombreux, qui ont été appelés à traiter la question du corset au point de vue médical et technique.

L’an passé, un journaliste parisien refaisait l’article,
Planche XVII Corset moderne


PLANCHE XVII
Corset moderne.
tant de fois imprimé, sur les dangers attribués, par des docteurs pessimistes, à l’usage du corset. Après avoir enregistré ces attaques qui ressuscitaient une vieille querelle et qui ne s’adressaient qu’aux corsets des temps préhistoriques par rapport à la mode qui ne songe déjà plus aux choses d’hier, les trouvant toujours surannées, le journal mondain par excellence, le Figaro, désirant l’avis d’une personne compétente, me fit l’honneur de s’adresser à moi.

C’est pour cela que j’ai pu écrire dans le numéro du 1er août 1890, avec toutes les chances de n’être pas démenti : « Le corset de nos jours n’est plus une prison, comme on disait jadis, mais une agréable maison de retraite qu’on sait singulièrement embellir et orner, et s’il était funeste au développement du corps ou au fonctionnement des organes qu’il enveloppe, les médecins devraient le proscrire ; or, tout au contraire, ils le prescrivent et nombre de clientes nous sont quotidiennement envoyées par les docteurs les plus connus. Oui, le corset actuel, mais le corset bien fait, entendons-nous, est indispensable pour faire ressortir l’élégance de la taille, et en dehors de la question d’esthétique, si importante qu’elle n’a pas besoin d’être traitée ici, le corset est appelé à combattre les dispositions qu’ont les jeunes filles à garder une position nuisible à leur santé. Il est vrai que, dans ce cas spécial, le corset doit maintenir les épaules, les rejeter en arrière et faciliter le développement du thorax. »

Qu’il me soit permis maintenant de terminer, dans l’intérêt de mes lectrices, par un résumé des qualités que doit remplir un corset pour être absolument parfait.

Ne voulant pas être taxé de partialité, j’emprunte au Dr Bouvier ces dernières lignes qui serviront de conclusion à mon travail.

« Un corset qui mérite véritablement ce nom doit être confectionné de manière à ne pas comprimer les parties du corps avec lesquelles il est en contact ; il ne doit affecter aucun des principaux organes de la vie.

« Un corset qui possède les qualités requises est convenablement lacé, sa pression, partout modérée, est surtout affaiblie vis-à-vis des organes les plus sensibles ou les moins résistants, sa laxeté ou son extensibilité sont telles, qu’il ne mette obstacle, ni au mouvement des côtes et de l’abdomen dans la respiration, ni à l’ampliation de l’estomac et de l’intestin dans la digestion, il est assez évasé du haut pour soutenir les seins sans les comprimer ; les épaulettes en sont assez lâches et d’une substance douce et élastique, ou même on les supprime entièrement ; les entournures sont assez largement échancrées ; les baleines ou les ressorts d’acier, fixés entre les doubles de l’étoffe et destinés à lui conserver sa forme, à l’empêcher de remonter, de se plisser, et de faire corde, sont assez peu nombreux, assez minces, assez flexibles, assez bien placés, pour ne faire sentir leur pression nulle part et pour ne point entraver les mouvements ; le busc est souple, léger, d’une courbure convenable, et mieux encore, il est remplacé par deux baleines étroites, séparées par un tissu élastique, enfin le corset tout entier, embrassant la circonférence du bassin, trouve autour des hanches un point d’appui solide, suit la direction naturelle des flancs, sans être trop pincé à leur niveau et marque la taille sans la contrefaire, selon l’expression de Jean-Jacques Rousseau. »


C’est ainsi que l’usage du corset, intelligent et bien dirigé, ne peut avoir qu’une influence salutaire sur la santé de la femme qui doit être aussi précieuse à ceux qui l’habillent qu’à ceux qui l’admirent.

On me pardonnera cette longue causerie, car il est utile de parler de ce que l’on a étudié et de contribuer, chacun dans sa modeste sphère, à l’édification de tous ; c’est d’ailleurs en corsetier, non en écrivain et sans prétention aucune, que j’ai écrit ces quelques pages, et si je me consolerai facilement d’avoir fait une brochure imparfaite, nous ne nous consolerions jamais, ma femme et moi, si nous voyions sortir de nos ateliers un corset qui ne soit rigoureusement établi d’après les règles de l’esthétique et de l’hygiène féminine.



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