Le Cosmopolite, ou Le Citoyen du monde

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LUnivers est une espece de livre, dont on n’a lu que la premiere page quand on n’a vu que son Pays. J’en ai feuilleté un assez grand nombre, que j’ai trouvé presqu’également mauvaises. Cet examen ne m’a point été infructueux. Je haïssois ma Patrie. Toutes les impertinences des Peuples divers parmi lesquels j’ai vécu, m’ont réconcilié avec elle. Quand je n’aurois tiré d’autre bénéfice de mes voyages que celui-là, je n’en regretterois ni les fraix ni les fatigues.

Chassé autrefois de Paris par l’ennui & la préoccupation, je conçus le desir de visiter les Habitants de la Grande-Bretagne, dont quelques bilieux enthousiastes m’avoient conté des merveilles. Je croyois trouver dans cette Isle fameuse, non-seulement l’homme de Diogene, mais y en trouver par millions. J’arrivai à Londres enivré de ce doux espoir. Tout m’y parut au premier coup d’œil infiniment au-dessus de l’idée qu’on m’en avoit donnée. Chaque Anglois étoit pour moi une divinité. Ses actions, ses démarches les plus indifférentes, me sembloient toutes dirigées par le bon sens & la droite raison. S’il ouvroit la bouche pour parler, quoique je n’entendisse pas un mot de ce qu’il disoit, j’étois dans une admiration qui ne se peut exprimer. Cependant l’état de mes affaires ne me permettant point alors de rester dans ce séjour Angélique ; je l’abandonnai, pénétré des plus vifs regrets, avec la consolation néanmoins d’y transporter mes Lares dès que j’en serois le maître. Cette première sortie est l’époque du goût que j’ai pris depuis à voyager. Je ne voulus point retourner en France sans voir la République des Provinces Unies. J’avoue que pour quelqu’un qui n’aime que le spectacle, il n’y a rien en Europe dont la vue puisse être plus satisfaite. C’est aussi à quoi se réduisent presque toutes les observations d’un Curieux ; car pour ce qui est des gens du Pays, ils sont si constamment attachés à leur commerce, qu’ils semblent avoir renoncé à toute société avec les humains : l’intérêt, dit-on, est leur dieu, le gain leur volupté, & l’épargne sordide leur vertu capitale.

Je revins à Paris tout-à-fait Jacques Rôt-de-bif, à la petite perruque près, n’osant pas encore mettre cette réforme dans mon ajustement, quoique j’y fusse encouragé par l’exemple d’un Géomètre à la mode, qui avoit rapporté de Londres ce ridicule de plus.[1] Enfin, ma manie pour l’Angleterre étoit augmentée au point que tout m’étoit insupportable en France, même jusqu’à l’air que j’y respirois : je regardois les François en pitié, & comme une espece d’animaux usurpateurs de la qualité d’homme, j’avois alors tant de noir dans l’esprit, que j’aurois couru grand risque de commettre un Anglicisme, c’est-à-dire, de me pendre ou de me noyer, si mon Ange tutélaire ne m’eût inspiré l’envie de changer de climat pour me dissiper. Tout bien pesé, ce parti me parut le plus raisonnable, & j’en profitai.

Nous avions depuis sept à huit mois à Paris un Ambassadeur de la Porte, qui étoit à la veille de s’en retourner. Charmé de trouver une si belle occasion de me dépayser, un beau matin je pris le devant, & m’en fus à Marseille attendre Son Excellence. Je m’étois flatté d’obtenir mon passage sur l’un des Vaisseaux destinés à le transporter avec son monde ; mais après de vaines sollicitations, il fallut me contenter d’un chétif navire marchand, commandé par le Capitaine le plus arabe & le plus taquin que la Provence ait jamais produit. Le barbare me fit observer pendant tout le trajet un jeûne si austere, que j’en étois devenu presque diaphane. Cependant le plaisir de voir du nouveau, me fit prendre mon mal en patience.

Quiconque possede un peu Homère, Virgile & la Mitologie, rencontre dans ce Voyage mille objets qui piquent & réveillent sa curiosité. Je goûtois une satisfaction extrême à considérer le Local de ces terres diverses qui ont été célébrées dans les premiers âges par les plus ingénieuses fictions. Quoique je ne visse la plupart du temps que des lieux arides & sablonneux, que des Isles stériles & désertes, je ne pouvois leur refuser mon respect & mon admiration. Je vis, à l’entrée de l’Archipel, ce séjour délicieux [2] où le fils de Vénus tenoit autrefois sa cour, maintenant à peine habité par des hommes. D’un côté, je découvris [3] Ithaque & l’Isle de Calipso ; de l’autre, le lieu méconnoissable où étoit jadis la fameuse Rivale de Rome ; plus loin enfin, le tombeau de l’ancienne Troye. Aux Châteaux de Dardanelles je me rappellai l’Histoire de Léandre & d’Héro. C’est ici, me disois-je à moi-même, qu’habitoit cette aimable Prêtresse de la Mere des Amours ; là, vivoit son Amant infortuné. Après un spectacle si intéressant pour ceux qui savent la fable, il s’en offrit un à mes yeux, qui, sans l’aide des noms chimériques & merveilleux, se rend assez recommandable par lui-même, & plaît universellement. C’est le Canal de Constantinople, qui sépare l’Europe de l’Asie, & présente à droite & à gauche les plus agréables Côteaux jusqu’au Bosphore de Thrace, où l’orgueilleuse Bizance commande aux deux Mers, dont les eaux semblent se disputer l’honneur de baigner ses murs. Il n’est pas possible d’imaginer un plus beau coup d’œil à quelque distance de la Ville. Je n’entrerai néanmoins dans aucun détail à ce sujet, ne voulant point enchérir sur les pompeuses descriptions que maints voyageurs nous en ont laissées.

Je débarquai environ huit jours avant l’arrivée de Zaïde Effendi, & fus loger chez Mr. Couturier ; [4] car en ce Pays-là, faute d’Auberges & d’Hôtels garnis, on est contraint d’avoir recours à l’hospitalité. Mr. de Castelane, alors Ambassadeur de France, étoit à la Campagne. Pendant son absence j’eus occasion de connoître le Pacha Bonneval. Il me parut qu’il ne démentoit pas la qualité d’homme d’esprit que la renommée lui donnoit. J’ai très-peu connu de personnes qui s’énonçassent aussi bien, & qui eussent le don de conter comme lui ; aussi avoit-il le foible de vouloir être écouté. Il me dit un jour dans sa bonne humeur, à propos de sa nécessité où il avoit été de prendre le Turban, qu’il avoit troqué son chapeau pour un bonnet de nuit. Quand il ne m’en auroit pas fait sa confidence, je m’en serois douté. Il y avoit déjà quelque temps qu’il couroit dans le monde une mauvaise rapsodie sous le titre de Mémoires de Mr. le Comte de Bonneval. Je lui demandai ce qu’il en pensoit. Il me répondit qu’il avoit eu la patience de lire ce misérable ouvrage d’un bout à l’autre sans y avoir trouvé un mot de vrai. Je puis assurer au moins que quant aux intrigues galantes qu’on lui attribue, elles sont très-fausses, & que l’Auteur ne connoissoit pas Mr. de Bonneval, car il étoit tout le revers de cela. Quoiqu’il en soit, c’étoit un homme parfaitement aimable, d’un excellent commerce, & d’un mérite peu commun. À l’égard de sa Religion, je n’en dirai rien, sinon que je crois qu’il étoit de celle des honnêtes gens. Il me parla souvent de l’illustre Rousseau, son ancien ami, qui avoit été forcé de s’expatrier aussi pour fuir la rage & la persécution des ses Envieux. Nous n’oubliâmes pas non plus Messieurs de Mornay, de Ramsay, & l’Abbé Macarti, qui décriés dans Paris, & poursuivis de leurs créanciers, étoient venus à Constantinople embrasser la Loi de Mahomet ; acte auquel les Turcs, moins ardents & moins zélés que les Catholiques à grossir leur Secte, avoient paru tout-à-fait indifférents. Je sus en un mot que ces Messieurs, dénués de tout secours, avoient été contraints de faire les métiers les plus bas pour tâcher de subsister, & qu’enfin chacun d’eux tira de son côté ; ce à quoi personne ne s’opposa. On prétend que Mornay est mort fou ou enragé à Livourne ; que Ramsay a été tué en Russie ; & que l’Abbé Macarti, après avoir roulé l’Italie, avoit passé en Hollande, où il étoit maître d’école. J’ai appris depuis à Lisbonne qu’il a un petit emploi dans le Portugal. Pour ce qui est de la fin des deux premiers, les devots superstitieux ne manqueront pas de la regarder comme un effet de la vengeance divine : mais moi qui ne porte pas de jugements indiscrets sur les desseins de la Providence, je ne vois rien de plus naturel que de mourir de façon ou d’autre.

Les Vaisseaux du Roi, sous le commandement de Mrs. de Caylus & de Glandeveze, furent parfaitement bien reçus à Constantinople : la raison de cela, c’est qu’ils apportoient au Grand-Seigneur de très-riches présents, & qu’il n’y a point de Cour dans le Monde où l’on soit mieux accueilli quand on s’y prend ainsi.

Sa Hautesse nous envoya le jour de l’Audience deux cents chevaux superbement caparaçonnés à la manière du Pays. Ce que je trouvai de plus remarquable dans notre Cavalcade, c’étoit un couple d’infects Capucins piaffant, & dont l’orgueil perçant à travers leurs vilains haillons, sembloit le disputer à chacun de nous en bonne grâce & en dextérité. On sera surpris sans doute que ces animaux-là ayent fait partie du Cortège ; mais il est bon de savoir qu’il y a une Capuciniere au Palais de France, & que les Penaillons desservent la Chapelle de Mr. l’Ambassadeur en qualité d’Aumôniers. Or, ce fut pour faire valoir ce titre que la Communauté honora notre marche de deux de ses membres. Comme les Officiers & Gardes-marine, ni les Négociants, n’étoient gueres meilleurs Écuyers que les Révérends, l’Escadron arriva en assez mauvais ordre au Serrail. Nous mîmes pied à terre dans la première cour, & entrâmes dans la seconde en si grande confusion, que les Turcs qui occupoient la porte, se sentant trop presser, gratifierent plusieurs de nos Messieurs de maints coups de poing, auxquels on ne crut pas devoir riposter par respect pour le Sultan.

Mr. De Castelane fut revêtu d’une pélisse d’étoffe d’or, doublée de martre zibeline ; Mrs. de Caylus & de Glandeveze & leurs Capitaines en second, en eurent chacun une de drap doublée d’hermine. Pour ce qui est des Subalternes, donc j’avois l’honneur de faire partie, on leur distribua environ une vingtaine de cafftans, & l’on crut m’accorder une très-grande marque de distinction de m’en donner un. On pense bien que les Pères Capucins ne furent point oubliés. C’étoit une chose grotesque de voir par-dessus la sainte robe de ces Prédicateurs de Christ, la Livrée de Mahomet.

De crainte que le Lecteur n’ait une trop haute idée de ces cafftans, il est bon de lui dire que ce sont de grandes souquenilles faites à peu près comme les robes de Bedeaux, d’une très-grosse toile de fil & coton, à fond blanc, bigarré de jaune, & de la valeur environ de dix-huit livres monnoye de France. Je ne fais cette petite observation que pour montrer jusqu’où va la magnificence des Empereurs Ottomans dans les cas extraordinaires.

Si j’usois du privilège que tout voyageur a de mentir, je dirois que je fus introduit dans la Salle d’Audience à la suite de Monsieur l’Ambassadeur ; mais n’ayant envie d’amuser personne aux dépens de la vérité, j’avouerai que qui que ce soit n’y fut admis que les Commandants des Vaisseaux dont j’ai fait mention ci-dessus. Nous nous recréâmes pendant ce temps-là le reste de la troupe & moi, à voir manger le Pilau [5] aux Janissaires, ce qui n’est gueres plus amusant que de voir faire la curée à une meute.

J’espere qu’on me saura meilleur gré de ce que je peins précisément les choses telles qu’elles font, que si j’en imposois aux Curieux par des descriptions empruntées, comme font trop souvent les faiseurs de voyages, qui, à force de débiter des merveilles, s’imaginent eux-mêmes être des gens merveilleux. Tavernier a beau vanter la place de l’Hypodrôme, je prendrai la liberté de dire que c’est un assez beau marché aux vaches. À l’égard de l’Obélisque de marbre granité qu’on y voit, j’avoue que ce seroit un très-beau morceau pour qui n’auroit jamais vu que celui-là.

Si le laconisme & la sincérité sont du goût de ceux qui me feront la grâce de me lire, ils peuvent être assurés que je ne démentirai pas mon caractere d’un bout à l’autre de ces Mémoires. Il est bon pourtant que je les avertisse que mon imagination vagabonde ne sauroit compatir avec l’ordre méthodique, & que j’abandonne à mes confrères les voyageurs la soigneuse exactitude des détails puériles.

Le Grand-Seigneur, extrêmement satisfait des présents que nous lui avions apportés, nous accorda en reconnoissance la faveur de rendre visite à ses chevaux, de voir leurs harnois qui sont tout couverts de brillants, d’émeraudes, de perles orientales & de diverses autres pierres précieuses. Nous obtinmes depuis un Firmant de Sa Hautesse pour voir sainte Sophie, aujourd’hui la principale Mosquée. C’est, après saint Pierre de Rome, le plus vaste & le plus superbe édifice qui soit en Europe. Il y a à côté du Portail un escalier en spirale, par où les Empereurs Chrétiens montoient dans les Galeries sans mettre pied à terre : apparemment qu’en ce temps-là les Patriarches permettoient aux chevaux d’aller à l’Office. Quand on a vu sainte Sophie, il ne reste pas grand’chose qui mérite l’attention d’un curieux. Constantinople est généralement mal bâti. Comme le Turc n’est pas promeneur, l’Étranger n’a d’autre ressource pour exercer ses jambes que les Cimetières, qui sont très-vastes & en fort grand nombre.

Un jour que je prenois l’air, selon ma coutume, dans un de ces agréables lieux, j’y vis inhumer un Mahométan. Une partie de la cérémonie se fit très-vîte & à la muette ; mais la fosse ne fut pas plutôt comblée, que Mr. le Curé ou l’Iman se mit à crier de toutes ses forces comme s’il eût voulu se faire entendre du défunt. Je demandai à un Drogueman, que le hazard avoit conduit par-là, ce que signifioient ces cris. Il me répondit que l’on demandoit au mort pour quelle raison il avoit quitté ce monde, où il avoit du caffé, des pipes, du tabac, des femmes, en un mot, tout ce qui pouvoit contribuer à lui rendre la vie agréable : à quoi le Trépassé ne répondant rien, une bonne vieille l’abreuva d’une cruchée d’eau rose, & chacun se retira. Sans doute l’eau bénite est une denrée incomparablement plus chère ; car il s’en faut bien qu’on en fasse si bonne mesure chez nous.

Les Mahométans ont aussi des Moines parmi eux. J’en ai vu d’une espece qui croyent faire leur salut en s’exerçant à tourner jusqu’à ce qu’ils soient en nage, & tombent accablés de fatigue. On peut appeller cela littéralement gagner le Ciel à la sueur de son corps. Nos Papelards ne sont pas si dupes de le gagner ainsi.

Le Ramasan, qui est le Carême des Turcs, est infiniment plus rude que le nôtre pour ceux qui le pratiquent ; il ne leur est pas permis de boire ni manger depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Mais le jeûne & la mortification ne sont faits dans ce Pays-là, comme dans celui-ci, que pour la canaille : les gens au-dessus du commun passent la nuit à table & dorment tout le jour, moyennant quoi ils concilient leur repos & leurs plaisirs avec la Loi du saint Prophète, ainsi que nous concilions nos goûts avec les préceptes de Dieu & de son Église.

Une chose qui m’a révolté en Turquie, c’est le respect idolâtre que les Catholiques ont pour leurs Moines. J’ai souvent vu de jeunes Demoiselles courir à la rencontre d’un maussade & superbe Penaillon, qui du plus loin qu’il les voyoit, leur présentoit une main pelue, que les innocentes baisoient comme un reliquaire. Hélas ! que de sottises ne fait-on pas pour gagner le Paradis !

Les Turcs ont un si grand fonds d’humanité pour les bêtes, que les chiens & les chats seront quelque jour maîtres de Constantinople. On voit plus de chiens que d’hommes dans les rues. Tous ces animaux vivent d’immondices & des charités qu’on leur fait. Chaque troupe reste dans le district où elle a pris naissance, sans oser passer d’un quartier à l’autre. Si quelqu’un s’y hasarde, ce qui n’arrive que trop fréquemment, sur-tout pendant la nuit, ce sont alors de si grands charivaris, qu’il faut être du Pays & habitué à pareille musique pour y pouvoir dormir. Ce qui me surprend, & doit surprendre tout le monde, c’est que la rage ne se mette pas quelquefois parmi un si grand nombre de bêtes vagabondes : on m’a assuré que cet accident n’étoit jamais arrivé, si cela est, comme je le crois, on peut dire que Messieurs les Musulmans sont plus heureux que sages. Il y a bien des gens qui prétendent que ce sont ces animaux qui entretiennent la peste à Constantinople, par l’infection que leurs ordures communiquent à l’air : il me semble qu’il seroit plus simple d’en imputer la durée à la négligence & à la mal-propreté des gens de la Nation. On ne sait que trop, par expérience, que l’esprit pestilentiel s’attache à la laine, & s’introduit dans les interstices de tout corps doux & spongieux, où il se conserve parfaitement : or, comme les Turcs n’ont jamais la précaution de brûler ni les meubles, ni les hardes qui peuvent être imprégnées de ce poison, après que la peste a fait ses derniers efforts, il n’est pas étonnant que le mal se rallume de temps en temps, & se perpétue.

Tandis que je m’en souviens, il n’est pas hors de propos que je détrompe les gens trop crédules sur les bonnes fortunes que maints Rapsodistes ont prêtées aux Héros de leur imagination, tant dans le Harem [6] du Grand-Seigneur, que dans ceux des Pachas & riches Particuliers. Toutes ces échelles de cordes, toutes ces Odalisques déflorées ou enlevées, sont des contes que ces faméliques Auteurs controuvent pour remplir une misérable feuille qui est leur gagne-pain. Ce qui donne lieu à tant de mauvais Écrits, c’est le goût dominant que l’on a pour les Aventures extraordinaires & surnaturelles. Au reste, en supposant les lieux tels que ces agréables Fabulistes les dépeignent, il ne seroit peut-être pas impossible à quelqu’étourdi, en risquant pourtant de se faire couper bras & jambes, de nouer une intrigue avec une de ces malheureuses victimes de la jalousie & de la brutalité orientale ; mais qu’il s’en faut bien que les choses soient ainsi ! Ce ne font point de beaux Palais tels qu’on nous les décrit, avec de superbes balcons au-dehors fermés de jalousies, où les Belles jouissent du plaisir de voir sans être vues : ce ne font pas non plus des Jardins délicieux qu’il est facile d’escalader ; mais de vilaines maisons de plâtre & de bois, bien closes, tirant leur plus grand jour de l’intérieur, & gardées par tant de surveillants, qu’il n’y a qu’une tête Françoise, je dirois presque qu’un fat, qui puisse se figurer la galanterie praticable en de pareils endroits. Il est assez difficile d’approfondir le génie & les coutumes des Turcs. C’est un Peuple si peu communicatif, qu’on ne seroit guères plus instruit sur leur chapitre dans l’espace de vingt ans que dans trois mois. Il n’est pas question chez eux de jeu, ni de spectacle, ni d’aucune forte d’assemblée. Tous leurs plaisirs & leurs divertissements sont bornés aux douceurs de la vie privée parmi leurs femmes ou leurs concubines. Une des choses qu’ils ont le plus en recommandation, c’est le bain sec. J’ai eu la curiosité d’en essayer, mais j’ai trouvé qu’il falloit être Turc ou cheval pour y résister. Leurs étuves sont si chaudes, que quiconque y resteroit un peu trop, courroie risque de rendre l’ame par voye de transpiration. Il y a pourtant une cérémonie qui ne déplairoit pas aux partisans de l’Amour Socratique : c’est d’être manié & frotté par de jeunes garçons presque nuds, dont les chatouilleux attouchements seroient capables de causer de l’émotion aux Conformistes les plus zélés. On sait que les Musulmans sont in utroque jure Licentiati, c’est-à-dire, au poil & à la plume.

Bien de gens prétendent que l’habit oriental est celui qui sied le mieux. Je ne suis point de ce sentiment-là. Je crois seulement qu’il est le plus commode & le moins gênant. Les hommes & les femmes m’y paroissent fort à leur aise ; mais en même-temps il m’est impossible de démêler la forme humaine sous l’ampleur de leurs pélisses & de ces caleçons volumineux qui leur flottent sur les pieds. La Nature ne nous a-t-elle dessinés comme elle a fait, que pour défigurer son ouvrage ? Je ne saurois me le persuader. Les proportions exactes de nos membres, la tournure de nos jambes, celle de nos épaules & de notre taille sont sans doute des ornements qu’elle n’avoit pas dessein que nous cachassions. Ainsi je ne puis m’imaginer que mon opinion soit un effet du préjugé, quand j’ose décider en faveur d’un habit qui paroît le plus conforme aux intentions de la Nature. Les Turcs se doutent si peu qu’il y ait un mérite à avoir la taille belle, que les femmes les plus rondes & les plus potelées sont celles à qui ils donnent la préférence. Les Angloises vraisemblablement ne feroient pas fortune dans ce Pays-là. Au reste, je n’en serois pas étonné : Sunt certi denique fines, &c, il y a des bornes en tout ; & l’on peut dire, sans offenser le beau Sexe Anglois, que leur taille jure un peu contre le naturel.

Mes observations n’étoient ni assez sérieuses ni assez importantes à Constantinople, pour m’occuper assidûment, comme il est aisé de le comprendre, J’étois le plus souvent chez Mr. De Castelane, ou chez Mr. De Carlson, Envoyé Extraordinaire de Suéde. Le premier nous reçut très-bien, &, en qualité de Chef de la Nation, fit parfaitement les honneurs de chez lui : le second nous traita en ami de tout ce qui portoit le nom François.

Un jour dans une fête que nous donnoit Mr. De Carlson, j’eus le plaisir d’entendre de la musique Turque : je dis le plaisir, à cause de sa singularité ; car leurs instruments, ni leur chant, ne me parurent rien moins qu’agréables. Une espèce de violon, qu’on disoit être le plus habile Symphoniste des plaisirs du Grand-Seigneur, nous agaçoit les dents par les sons aigus que produisoit son barbare archet : après quoi un Chanteur, aussi du premier ordre, nous hurla, avec des nazonnements insupportables, l’air le plus mélancoliquement baroque qu’il soit possible d’entendre. Plusieurs personnes de l’Auditoire, nées en Turquie, applaudissoient de la meilleure foi du monde, par de grandes exclamations, aux talents suprêmes de ces deux personnages. Ces applaudissements me faisoient pitié. Je ne pouvois concevoir qu’une symphonie qui m’écorchoit les oreilles, & qu’une voix glapissante qui sortoit de la racine du nez, pût jamais trouver des partisans ; mais j’eus lieu d’être bien plus surpris lorsque dans une autre occasion où nous voulumes donner un plat de notre métier à ces mêmes gens-là, nos instruments & nos voix ne furent applaudis que par des éclats de rire aussi scandaleux qu’humiliants. Je me souvins alors d’un de nos Proverbes, qui dit, qu’on ne doit jamais disputer des goûts ni des couleurs. En effet, le goût est arbitraire ; & c’est une sorte de tyrannie de prétendre asservir les autres aux siens. Ce n’est pas une preuve, parce que nous avons adopté la mélodie & la douceur dans notre musique, que les sons aigus & perçants ne puissent avoir leur mérite. Tout dépend en ce monde de la manière dont nous sommes élevés, & de l’habitude. Certaines oreilles peuvent être affectées aussi délicieusement des bruits aigres qui nous rebutent, qu’elles sont choquées de la douceur des sons que nous aimons. Il n’y a point de règle fixe en fait de plaisir & d’agrément. Nous trouvons que c’est un défaut ridicule & insupportable de chanter du nez ; & les amateurs de ce goût haussent les épaules & font la grimace quand ils nous entendent fredonner du gosier. Qui a raison ou tort ? La question est, je crois, difficile à décider. Personne n’étant juge en sa propre cause, on ne sauroit avancer sans témérité qu’un homme qui aime la moutarde soit de plus mauvais goût qu’un autre qui aime les confitures. Ce que l’on peut dire de plus raisonnable pour n’offenser aucun parti, c’est que tout est également ridicule ici-bas, & que la perfection des choses ne consiste que dans l’opinion qu’on s’en fait.

Je ne trouvai pas à Constantinople la même difficulté que j’avois trouvée à Marseille, pour obtenir mon passage sur les Vaisseaux du Roi. Mr. le Chevalier de Glandeveze voulut bien me recevoir sur celui qu’il commandoit. Je ne saurois être trop reconnoissant des bontés que lui & Mr. son Frère [7] ont eues pour moi pendant mon trajet jusqu’à Toulon. Ce seroit ici la place de leur renouveller mes remerciments, si je ne craignois que leur modestie n’en souffrît.

Les vents étant toujours contraires, nous fûmes obligés de nous faire remorquer pour sortir de la Rade. Après deux jours de navigation, le calme nous pris quasi à l’extrémité du Canal. Nous y restâmes mouillés trois ou quatre jours du côté de l’Asie. Enfin, un vent petit frais venant à souffler, Mr. de Caylus tira son coup de canon de partance. Nous serpâmes l’ancre, & nous appareillâmes. Notre Vaisseau s’appelloit l’Heureux. Je n’en ai jamais connu de si mal baptisé. Le maudit coche (car c’en étoit un pour la pesanteur) refusa de gouverner, & malgré tout ce que l’on pût faire pour le mettre en route, il obéissoit aux courants, & s’en alloit son petit train à terre. La crainte d’échouer répandit l’allarme parmi l’équipage. Heureusement Mr. de Glandeveze, que son sang froid n’abandonna point, fit mettre le Canot à la Mer, & porter un grêlin avec une petite ancre au milieu du Canal, sur quoi nous nous louâmes & gagnâmes le large. Néanmoins le Navire refusant toujours d’obéir, nous passâmes à reculons le Détroit des Dardanelles, & reçûmes en cette posture le Salut des Châteaux. Messieurs les Turcs saluent ordinairement à baleen cet endroit-là, pour faire connoître qu’on ne passe point devant eux impunément & contre leur gré. L’on peut juger de quel calibre sont leurs canons ; les boulets [8] ayant environ quinze ou dix-huit pouces de diamètre. On leur voit quelquefois faire vingt ricochets sur l’eau, & passer d’un rivage à l’autre. J’avois compté que nous irions à Smyrne. J’aurois fait ce voyage avec d’autant plus de plaisir, que je m’attendois à y voir quelques reliques de l’ancienne Ephese, où a vécu cette fameuse Matrone qui nous a laissé tout ensemble l’exemple le plus signalé de la constance & de la légèreté des femmes. Là, je me proposois de prendre les dimensions de ce superbe Temple de Diane, construit à si grands fraix, & qu’un célèbre fou [9] brûla seulement pour faire parler de lui. Mais notre Commandant ayant changé de résolution, nous poursuivîmes notre route, & fûmes mouiller devant Chio. Je suis étonné que les Poètes n’ayent pas donné la préférence à cette Isle sur celle de Serigue [10] pour y établir le principal manoir du fils de la belle Cypris. C’est, sans contredit, une des plus agréables & des meilleures Isles de l’Archipel. Il faut croire pour l’honneur & la justification de ces illustres prôneurs de Cythere, que c’étoit jadis un séjour délicieux, mais que tout en a dégénéré depuis jusqu’au terrein. J’ai trouvé les femmes de Chio aussi aimables, que singuliérement ajustées. C’est une perfection pour elles d’avoir les épaules extrêmement rondes & élevées ; & comme la Nature ne sauroit se prêter à leur manie, l’art supplée à son défaut par des especes de casaquins rembourrés de l’épaisseur d’environ quatre doigts. Leur jupe est attachée sous les aisselles, & déborde de fort peu les genoux. C’est encore un mérite chez elles d’avoir les jambes toutes d’une venue, & de la forme à peu près d’une colonne. Je laisse à penser si quelqu’un de nous auroit beau jeu en ce Pays-là, à vouloir tirer vanité de la finesse des siennes. Que peut-on inférer de tant de façons de se vêtir & d’agir si opposées dans le monde, sinon que tout ce qui est de mode, est toujours sensé raisonnable ?

Nous partîmes de Chio avec un vent arrière & forcé qui nous mena à Malte. Il étoit temps que nous y arrivassions, notre pauvre vaisseau l’Heureux ayant beaucoup souffert, & presque perdu son gouvernail.

On s’attend sans doute que je vais parler des Religieux Militaires de l’Ordre de saint Jean de Jérusalem, de la situation de leur Isle, de la manière dont elle est fortifiée & de la beauté de la Ville. Peut-être se flatte-t-on aussi que je dirai quelque chose des plaisirs innocents de ces pieux Défenseurs de la Foi, de leurs Opéra, en un mot, de ces charmantes Cantatrices, que les Baillifs, Commandeurs & Grands-Croix entretiennent, & que les Chevaliers greluchonnent. Je pense en effet que le sérieux de ces mémoires ne seroit pas incompatible avec de semblables observations ; mais malheureusement je n’ai point eu la liberté d’en faire d’aucune espece. On sait que tout Vaisseau venant du Levant, dans quelque Port ou Havre qu’il aborde, doit faire quarantaine, & qu’on la fait plus ou moins longue, selon le degré de soupçon ou de crainte de ceux à qui l’on demande l’entrée. Messieurs les Maltois nous proposerent un terme qu’on ne jugea point à propos d’accepter ; ce qui fut cause que nous ne restâmes dans leur Port que le temps nécessaire pour réparer notre gouvernail, après quoi nous partîmes. Il y avoit alors dix-huit ou vingt Vaisseaux de Guerre Anglois mouillés aux Isles d’Hyeres. Quand nous approchâmes de ces parages, Mr. de Caylus fit le signal de combat. Quoique la France & l’Angleterre n’eussent point encore rompu ouvertement, il regnoit depuis quelque temps une sorte de mésintelligence entre ces deux Nations, qui occasionnoit quelquefois de petites méprises, sur-tout si l’on se rencontroit pendant la nuit ; & après s’être bien canonné à la faveur des ténèbres, au lever du Soleil on se séparoit de bonne amitié avec des excuses & des politesses de part & d’autre.

La tendresse aveugle que j’avois vouée aux Anglois, jointe à beaucoup d’indifférence pour acquérir de la gloire, me fit regarder ces préparatifs d’un œil fort mécontent. Loin de témoigner aucun empressement à payer de ma personne en cas de nécessité, je souhaitois de tout mon cœur n’être pas obligé d’en courir le risque. Heureusement mes vœux furent accomplis. Nous nous trouvâmes maîtres du vent, & passâmes sans nul obstacle à la vue de la flotte. Un Plumet étourdi, plein des préjugés de son état, blâmera indubitablement un aveu si sincere ; mais il me suffit d’avoir l’approbation des gens raisonnables, & je me flatte qu’ils ne me la refuseront pas. En effet, si l’on s’étoit battu, & si, m’étant muni d’un mousquet comme les autres, j’eusse eu un bras ou une jambe emportée, un œil hors de la tête, ou la mâchoire fracassée, je voudrois bien savoir ce qu’il m’en seroit revenu ? Car en qualité de Passager, je ne pouvois pas m’attendre que la Cour recompensât mon zele, & qu’elle me fît la grâce de me conférer des dignités & des gratifications qui n’appartiennent qu’à ceux qui professent le métier des armes. Néanmoins, supposé que contre toute espérance on m’eût traité en militaire, deux doigts de ruban couleur de feu à ma boutonnière, ou une modeste annuité, m’auroient-ils jamais fait oublier la soustraction de quelqu’un de mes membres, & l’honneur d’étayer mon corps chancelant sur deux potences, ou de ne me moucher jamais que d’une seule main, eût-il été un équivalent au plaisir d’être bien ferme sur mes deux pieds, & de pouvoir me soulager à ma fantaisie de la droite & de la gauche ? Je ne crois point qu’on puisse me faire voir en cela un dédommagement réel : au contraire, je suis bien assuré qu’il n’est pas un de ces illustres & glorieux mutilés qui ne sacrifiât tous les Lauriers de Mars pour recouvrer son premier état, si la chose étoit en son pouvoir. Quant à moi qui ne trouve rien de trop dans mon individu, & qui en aime toutes les proportions, je n’en céderois pas un scrupule pour cent quintaux de gloire.

Les Anglois, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, ne pouvant sortir de la Rade d’Hyeres, nos Vaisseaux entrèrent paisiblement dans celle de Toulon. On ne nous y obligea qu’à huit jours de quarantaine, pendant lesquels nous fûmes deux ou trois Fois au Lazaret prendre l’agréable parfum de paille & de savates mouillées auxquelles on met le feu. Si ce n’est pas un spécifique sûr contre la peste, au moins puis-je certifier que c’en est un infaillible contre les bonnes odeurs.

Dès que nous eûmes l’entrée, chacun se sépara & fut de son côté, comme firent jadis tous les êtres vivants, bêtes & autres, en sortant de l’Arche de Noé. Le lendemain, je pris la route de Paris, où peu de temps après mon arrivée, je fus attaqué d’une fièvre maligne, occasionnée sans doute par quelqu’esprit pestilentiel qui s’étoit glissé dans mon sang pendant mon séjour à Constantinople. Ce qui me le fait croire, c’est une quantité de froncles qui me sortirent de tout le corps, & particulièrement de dessous les aisselles. Si jamais j’ai craint d’aller conférer avec les Anges, ce fut dans le cours de cette maladie qui fut des plus aiguës & des plus longues. Enfin, grâces à mon tempérament, & peut-être à un demi-tonneau d’Apozemes qu’un boureau de la Faculté me fit avaler, j’en échappai. À peine fus-je rétabli, que je jettai la plume au vent pour savoir quel chemin je prendrois, car j’avois formé le projet, avant de revoir l’heureuse Albion, [11] de parcourir la plus grande partie de l’Europe. Le sort me mena en Italie.

Je repéterai ici, de peur qu’on ne l’ait oublié, que ne voulant être ni journaliste, ni Compositeur de voyages, je ne m’arrêterai point à faire le plan des différents endroits où j’ai passé, ni à retracer les mœurs & les coutumes des Peuples que j’ai pratiqués. Il n’y a déja que trop de fastidieux ouvrages de cette espece dans le monde : ce n’est pas la peine que j’en augmente le nombre par des imitations ou des redites. Le seul but que je me propose, est de jetter sur le papier les réflexions que je fais en me promenant, ainsi que le hazard & l’occasion me les suggerent. Il s’en présente une maintenant à mon esprit que ma franchise ne me permet pas d’omettre ; c’est qu’après avoir beaucoup vu, je me trouve un peu moins sot, sans en être devenu meilleur :


Cælum, non animum mutant, qui trans mare currunt.


On a beau changer de climats, le caractere ne change point ; on porte partout avec soi le Cachet de la Nature. En vain les Anglois quittent leur Pays & parcourent les différentes Contrées de l’Europe, ils reviennent chez eux toujours les mêmes, sombres, mélancoliques, rêveurs, & généralement Misanthropes. Comme je suis né d’un tempérament à peu près semblable au leur, le plus grand fruit que j’ai tiré de mes voyages ou de mes courses, est d’avoir appris à haïr par raison ce que je haïssois par instinct. Je ne savois point jadis pourquoi les hommes m’étoient odieux ; l’expérience me l’a découvert. J’ai connu à mes dépens que la douceur de leur commerce n’étoit point une compensation des dégoûts & des désagréments qui en résultent. Je me suis parfaitement convaincu que la droiture & l’humanité ne sont en tous lieux que des termes de convention, qui n’ont au fond rien de réel & de vrai ; que chacun ne vit que pour soi, n’aime que soi ; & que le plus honnête homme n’est, à proprement parler, qu’un habile Comédien, qui possede le grand art de fourber, sous le masque imposant de la candeur & de l’équité ; & par raison inverse, que le plus méchant & le plus méprisable est celui qui sait le moins se contrefaire. Voilà justement toute la différence qu’il y a entre l’honneur & la scélératesse. Quelqu’incontestable que puisse être cette opinion, je ne serai pas surpris qu’elle trouve peu de Partisans. Les plus vicieux & les plus corrompus ont la marotte de vouloir passer pour gens de bien. L’honneur est un fard, dont ils font usage pour dérober aux yeux d’autrui leurs iniquités. Pourquoi la Nature ingrate m’a-t-elle dénié le talent de cacher ainsi les miennes ? Un vice ou deux de plus, je veux dire, la dissimulation & le déguisement, m’auroient mis à l’unisson du genre humain. Je serois, à la vérité, un peu plus frippon, mais quel malheur y auroit-il ? J’aurois cela de commun avec tous les honnêtes gens du monde, je jouirois, comme eux, du privilège de duper le prochain en sûreté de conscience :


Mais vains souhaits ! inutiles desirs !


C’est mon lot d’être sincere ; & mon ascendant, quoique je fasse, est de haïr les hommes à visage découvert. J’ai déclaré plus haut que je les haïssois par instinct, sans les connoître ; je déclare maintenant que je les abhorre, parce que je les connois, & que je ne m’épargnerois pas moi-même, s’il n’étoit point de ma nature de me pardonner préférablement aux autres. J’avoue donc de bonne foi que de toutes les créatures vivantes, je suis celle que j’aime le plus sans m’en estimer davantage. La nécessité indispensable où je me trouve de vivre avec moi, veut que je me sois indulgent & que je supporte mes foiblesses ; & comme rien ne me lie aussi étroitement avec le genre humain, on ne doit pas trouver étrange que je n’aye pas la même complaisance pour les siennes. Ces lâches égards dont les hommes trafiquent entr’eux, font des grimaces auxquelles mon cœur ne sauroit se prêter. On a beau me dire qu’il faut se conformer à l’usage ; je ne consentirai jamais à écouter un Original qui m’ennuye, ni à caresser un Faquin que je méprise, encore moins à prodiguer mon encens à quelque scélérat. Ce n’est pas que je croye mieux valoir que le reste des humains : à Dieu ne plaise que ce soit ma pensée ! Au contraire, j’avoue de la meilleure foi du monde que je ne vaux précisément rien ; & que la seule différence qu’il y a entre les autres & moi, c’est que j’ai sa hardiesse de me démaquer, & qu’ils n’osent en faire autant. En un mot, à l’imitation de l’Abbé de B. M. [12] qui révéla le secret de l’Église, je révèle celui de l’humanité, c’est-à-dire, qu’à la rigueur il n’y a point d’honnêtes gens. Quelle infamie ! se récrieront la plupart de mes Lecteurs. Peut-on avancer un paradoxe aussi téméraire ? il n’y a point d’honnêtes gens ! & qui sommes-nous donc ? Je l’ai déjà dit ; qu’est-il besoin de le répéter ? Miséricorde ! continueront-ils : que seroit-ce des Principes & de la Morale, si on admettoit une semblable opinion ? Je réponds à cela que les principes & la Morale n’en existeroient pas moins, & qu’ayant été fondés nécessairement à l’occasion de la méchanceté des hommes, ils ne sauroient jamais manquer. Ce n’est pas le but des loix & de la bonne discipline de changer l’ouvrage de la Nature & de refondre nos cœurs ; leur intention seulement est de nous empêcher de nous livrer à nos criminels penchants. On ne rend personne responsable de son mauvais fonds, mais de ses mauvaises actions. Ce qui nuit à la société, c’est l’accomplissement du mal, & non pas l’envie secrete de Je faire. Sans le préjugé de la réputation & la crainte des châtiments, on n’auroit jamais connu le nom de vertu. Ce sont ces deux liens qui retiennent les hommes, & font leur sûreté réciproque.

On sera peut-être surpris qu’avec des sentiments si extraordinaires, je puisse demeurer dans le tumulte du monde : mais il faut que l’on sache que je suis un Être isolé au milieu des vivants ; que l’Univers est pour moi un spectacle continu, où je prends mes récréations gratis ; & que je regarde les humains comme des Bateleurs, qui me font quelquefois rire, quoique je ne les aime, ni ne les estime. D’ailleurs, on ne sauroit être éternellement livré à soi-même ; un peu de compagnie, bonne ou mauvaise, aide à passer le temps.

J’ai remarqué que le seul moyen de se rendre la vie gracieuse dans le commerce des hommes, c’est d’effleurer leur connoissance, & de les quitter, pour ainsi dire, sur la bonne bouche ; car le dégoût est toujours la suite d’un approfondissement trop exact. Voilà l’avantage qu’ont les voyageurs, ils passent d’une liaison à l’autre sans s’attacher à personne ils n’ont ni le temps de remarquer les défauts d’autrui, ni celui de laisser remarquer les leurs ; chacun leur paroît aimable, ainsi qu’ils le paroissent à chacun. Combien de gens dans le monde, qui, faute de m’avoir connu, m’ont honoré de leur estime, & m’accableroient peut-être aujourd’hui des mépris les plus humiliants s’ils avoient eu le loisir de me voir à découvert ! Combien aussi de ces Messieurs, de qui j’ai conçu les idées les plus avantageuses sur quelques dehors brillants, qui n’eussent jamais été que des faquins à mes yeux, si je les avois fréquentés quelques jours de plus. Nous ressemblons assez généralement à de certaines étoffes, dont le premier coup d’œil séduit & flatte la vue, & qui deviennent affreuses à l’user. J’en ai souvent fait, à ma honte, la mortifiante expérience. Mille gens, en mille endroits, se sont empressés à me connoître sur quelque réputation que le Public me faisoit l’honneur de me prêter : rien de plus chaud, de plus animé que les premières entrevues ; j’étois un homme charmant, adorable ; tout ce que je disois étoit divin, les choses les plus communes prenoient un tour heureux dans ma bouche. Mais enfin, qu’est-il arrivé ? L’illusion a cessé ; on a pesé mon mérite, & je suis resté seul. Une séance ou deux de moins m’auroient peut-être conservé ma réputation. Je le répète, si nous voulons tirer parti de la société des hommes, voyons-les superficiellement, de crainte qu’à la longue ils ne nous usent, & que nous ne devenions les objets de leur indifférence.

Pour une première fois, c’est assez métaphysiquer sur le cœur humain. Laissons prendre haleine aux Lecteurs, & transportons-les au pays de Papimanie.

Après un mois de fatigues, j’arrivai dans cette fameuse Ville, qui fut autrefois la Capitale de l’Univers, & l’est encore aujourd’hui de tout le Monde Chrétien. J’ai vu sur le Trône des Césars une espece d’Enchanteur, qui jadis, par son Charlatanisme, s’étoit acquis une autorité si absolue chez la plupart des Peuples de l’Europe, qu’il avoit rendu les Souverains ses tributaires & disposoit de leurs Couronnes à son gré : mais sa tyrannie insupportable ayant fait ouvrir les yeux au plus grand nombre de ses Sectateurs, son crédit est tellement diminue, qu’il n’a plus aujourd’hui qu’une ombre de Souveraineté, & se voit réduit à vendre des Amulettes qu’il prétend guérir de tous maux, pourvu que l’on y ait foi. Il se vante aussi de posséder entr’autres merveilleux Secrets de cette espece, une pierre à détacher, qui enleve jusqu’aux moindres souillures de l’ame. Quoiqu’il en soit, il y a environ deux siècles qu’un couple d’Empiriques, l’un nommé Martin, l’autre Jean, par jalousie de métier, décrièrent ses drogues, & distribuerent les leurs avec tant de succès, qu’ils lui enlevèrent la moitié de ses pratiques. Tout le bien que ce partage a opéré, c’est qu’auparavant il falloit prendre ou de force ou de gré ses paquets, & que l’on a maintenant la liberté du choix.

Cet Enchanteur a un tic fort singulier lorsqu’il paroît en Public ; c’est de fendre & de chasser continuellement l’air avec deux doigts, comme si les mouches l’incommodoient. Néanmoins ayant prévu le ridicule qu’une semblable habitude pourroit répandre sur sa personne, il a fait insinuer au Peuple que c’est aux Esprits de Ténèbres qu’il en veut, & non pas aux mouches : ce qui a donné un si grand crédit à ses gesticulations, que chacun se prosterne au moindre mouvement qu’il fait.

Ainsi le Prophète Mahomet sut tirer avantage d’une épilepsie à laquelle il étoit sujet, en persuadant à ses imbécilles Musulmans que c’étoit l’Ange Gabriel qui l’agitoit quand l’accès le prenoit. Voilà comme les Grands profitent de la crédulité des Petits, & leur font adorer jusqu’à leurs foibles. Quelques jours après mon arrivée à Rome, je fis liaison avec un soi-disant Gentilhomme du Pays, qui avoit voyagé en France & dans divers autres endroits de l’Europe. Notre connoissance se fit à la Françoise, c’est-à-dire, dès la première entrevue, & dans le très-court espace que l’on employe à prendre son café. Ce Gentilhomme, ou plutôt cet homme gentil, se faisoit appeller le Comte de B…. titre frivole que l’on ne prodigue pas moins en Italie, que celui de Baron en Allemagne. Au reste, Monsieur le Comte qui, par parenthese, n’étoit autre chose que le fruit des œuvres de certaine Éminence avec la fille d’un de ses Domestiques, étoit un garçon d’un commerce charmant, & méritoit par excellence le titre d’agréable débauché. Il avoit toutes les perfections des gens de qualité. Il s’enivroit, deshonoroit des femmes, friponnoit au jeu, ne disoit pas un mot de vrai ; en un mot, il empruntoit & ne rendoit jamais. Le Cardinal son Père lui avoit légué à sa mort environ deux mille écus Romains une fois payés. Muni de cette somme, dont il ne pouvoit tirer qu’un médiocre revenu, il aima mieux s’en servir à voir le monde, & à tenter fortune chemin faisant. Ce dernier projet ne lui réussit pas. Il revint dans sa Patrie après trois ans d’absence, chargé d’érudition & de belles manières, mais n’ayant pas un sol. Néanmoins son origine n’étant pas ignorée des Conclavistes, les plus charitables d’entr’eux, ou, pour mieux dire, les plus galants, lui donnoient des gratifications annuelles, au moyen de quoi il faisoit une assez passable figure, & soutenoit aussi fièrement l’honneur de la Comté, que s’il fût descendu de Pierre de Provence.

Nous étions devenus, Mr. le Comte & moi, si bons amis, qu’il ne se fit aucun scrupule de me procurer la connoissance du doux objet de ses tendres feux. Je ne sais si je ne lui aurois pas eu plus d’obligation de n’avoir point poussé la complaisance jusques-là. Ce qu’il y a de constant, c’est que je gagnai un fort vilain mal, lequel j’ai fait circuler depuis dans le cours de mes voyages par esprit d’économie pour n’y pas revenir à plusieurs fois. Ce petit accident, joint à la perte d’environ quarante sequins que m’avoit escamoté cet aimable compagnon de débauche, rompit tout-à-coup la douce harmonie de nos cœurs ; & notre désunion fut aussi prompte, que notre liaison l’avoit été.

Comme j’avois lieu de regretter un temps si mal employé jusqu’alors, je résolus de profiter de celui qui me restoit, pour voir les précieux débris des monuments de l’antiquité, & tous ces chefs-d’œuvres de l’art qui font l’admiration universelle.

Que n’ai-je le goût exquis, le savoir consommé, & le talent merveilleux de peindre, de ces fameux Littérateurs, qui ont le secret unique de nous représenter sous les plus pompeuses images, des choses dont ils n’ont pas les premiers éléments, moyennant une demi-douzaine de mots d’emprunt ![13] Ce seroit sans doute une belle occasion de passer pour un Virtuose à bon marché. Les termes d’architraves, de frises, de chapiteaux, de bas reliefs ; ceux de dessein, de composition, de coloris, de reflet, distribués sagement & avec économie, releveroient admirablement une description, & ajouteroient beaucoup au mérite de son Auteur : mais mon insuffisance ne me permet pas de faire de pareils essais. Je me contenterai de dire, sans prendre ce ton décisif qui ne me va point, que j’ai vu de grands morceaux dans toutes sortes de genres, dont j’avoue n’avoir que bien foiblement apprécié les beautés, faute d’être initié dans les mysteres des gens de la profession. Qu’il me soit permis pourtant d’observer en passant, qu’on pousse un peu trop loin la prévention pour les Anciens, & qu’il y a une sorte de fanatisme & d’idolâtrie à vouloir leur donner la prééminence en tout. Il est faux de soutenir qu’on ne puisse les imiter, encore moins les égaler. Sans vouloir me donner le ridicule que je viens de fronder, en approfondissant une matière qui n’est pas de ma compétence, je ferai voir (& je ne suis en cela que l’Écho des gens de goût) qu’en une infinité de choses les Modernes ne sont pas inférieurs aux Anciens, & qu’ils les surpassent même en beaucoup de rencontres. Par exemple, quel monument peut être mis en parallèle avec l’Église de saint Pierre, pour la magnificence, l’étendue, les proportions, & l’élégance de l’Architecture ? que peut-on comparer à cette superbe Colonnade du vieux Louvre, qui enchante également les yeux du stupide ignorant & du connoisseur judicieux ? Combien enfin trouve-t-on de Statues supérieures, ou, pour mieux dire, combien en trouve-t-on qu’on puisse mettre à côté de celles du Puget ? S’il leur manque quelque chose, ce ne peut être que la vétusté, pour laquelle on a par préjugé un respect si aveugle, que souvent les ouvrages les plus communs marqués à son coin sont d’un prix inestimable. La Mosaïque est sans doute fort ancienne ; mais que celle des siècles passés est grossiere auprès de celle d’aujourd’hui ! on a depuis quelques années le secret d’exécuter des tableaux en ce genre avec tant de délicatesse & d’art, que l’œil s’y méprend & les croit faits au pinceau. La première fois que je vis ceux de saint Pierre, je m’y trompai ; & ce ne fut qu’après qu’on m’eût averti, & que je les eus considérés plus attentivement, que je reconnus mon erreur.

Que ceci suffise pour faire connoître que je ne suis pas de ces enthousiastes qui décrient tout ce qui n’est point du vieux temps, & ne jugent de l’excellence des choses que par leur date. Combien de gens payent cher cette ridicule manie ! On me montra à Rome un Antiquaire qui avoit acheté deux cents sequins une prétendue médaille d’Othon, entièrement méconnoissable & rongée de ver-de-gris. Celui qui la lui avoit vendu étoit Graveur. Quoiqu’il fût très-habile homme, il avoit le défaut d’être moderne : c’en étoit assez pour qu’on fît peu de cas de ses ouvrages ; de façon qu’avec beaucoup de talents le pauvre diable mouroit de faim. La nécessité lui inspira un moyen de se venger de l’injustice qu’on lui faisoit, & de rire aux dépens des sots. Il contrefit des Antiques, & y réussit à un tel point de perfection, que les plus savants dans ce genre d’étude en furent les dupes. Cette industrieuse tromperie a opéré deux biens réels. D’un côté elle a procuré du pain à un excellent Artiste, qui en manquoit ; de l’autre, elle a puni & peut-être guéri nombre de cette espece de fous entêtés, qui sacrifient tout ce qu’ils possedent pour faire un ramas de chétives & frivoles Antiquailles.

Les Anglois étoient autrefois extrêmement entichés de ce foible dispendieux, mais on les en a un peu corrigés à force de les redresser : maintenant la plupart se contentent de faire leur tour de l’Europe en Poste, extrêmement attentifs pendant le voyage à tenir une note des endroits où l’on change de chevaux, & de ceux où l’on boit le meilleur vin ; & quand après deux ou trois ans d’absence, ils rapportent chez eux quelque bronze mutilé, ou quelque vieux chiffon de peinture, on trouve alors qu’ils ont très-bien employé leur temps, & on les regarde comme des gens éduqués au parfait.

Mais revenons à ce qui me concerne. Depuis que j’avois rompu avec Mr. le Comte, je trottois toute la journée comme un coureur de bénéfices pour voir des curiosités & semer des testons.[14] Je ne rougirai point d’avouer que parmi tant de belles choses que j’ai vues, il y en a beaucoup que je n’ai trouvé telles que sur la foi d’autrui, & point du tout sur le rapport de mes yeux. Puisse cet aveu sincere de mon ignorance servir de leçon à ces dissertateurs indiscrets & bavards, qui ont la fureur éternelle de juger de ce qu’ils n’entendent pas, & qui, comme le Marquis de Mascarille,[15] savent tout sans avoir rien appris ! Il n’y a, pour le malheur des oreilles délicates, que trop d’impertinents de cette espece dans le monde. Je le confesse à ma honte ; j’ai souvent mérité une pareille épithete. Au reste, il est peu de voyageurs qui ne soient dans le même cas. On aime naturellement à parler ; des sots écoutent avec complaisance : cela donne du courage à l’Orateur ; les applaudissements le flattent ; il se laisse entraîner au plaisir de tenir le dez dans la conversation ; il s’y habitue bientôt ; enfin, il prend un ton avantageux indistinctement avec les gens raisonnables ainsi qu’avec les imbécilles, & finit par être le fléau & la bête noire des sociétés. Concluons delà que les voyages font généralement plus de mal que de bien ; & qu’à moins d’être doué de ces heureuses dispositions que la Nature avare n’accorde qu’à ses élus, on court risque de revenir dans sa Patrie un peu plus ridicule qu’on n’en étoit sorti. Qu’un sot aille d’un Pôle à l’autre ; avant son départ on le supportoit ; on avoit pitié de sa stupidité : à son retour chacun le fuit ; c’est un monstre, un animal à jetter par les fenêtres.

Ô vous ! scrupuleux & froids observateurs de l’ordre, qui aimez mieux des pensées liées, vuides de sens, que des réflexions décousues, telles que celles-ci, quoique, peut-être, assez bonnes, ne perdez pas votre précieux loisir à me suivre ; car je vous avertis que mon esprit volontaire ne connoît point de règle, & que, semblable à l’écureuil, il saute de branche en branche, sans se fixer sur aucune. Apprenez que ce n’est pas la symmétrie d’un repas qui constitue l’excellence des mêts, & que le festin le mieux ordonné n’est pas toujours celui où l’on fait meilleure chère. Qu’importe que des idées soient analogues ou non, pourvu qu’elles soient justes & sensée, c’est là l’essentiel. Mais, vous voulez savoir ce que j’ai remarqué à Rome. Rien que d’excellent & d’admirable. C’est un vrai pays de Cocagne. On y vit comme on veut ; on s’y réjouit beaucoup ; on y prie Dieu couci-couci ; & par-dessus le marché, on y fait son salut plus aisément qu’ailleurs, étant à la source des Pardons, & pouvant les avoir de la première main. Il y a, à propos de cela, un usage établi dans saint Pierre pour la commodité des Pécheurs, qui est bien édifiant ; & il seroit à souhaiter que tous les Peuples sous l’obéissance du saint Pontife jouissent d’un pareil avantage. Les Directeurs de conscience se mettent à certaines heures en faction dans leurs confessionaux, ayant à la main une longue baguette dont ils donnent un coup sur la tête des Fidèles qui se prosternent devant eux. On m’a assuré que ce coup de houssine avoit la vertu merveilleuse d’effacer les péchés véniels, en fut-on chargé d’une quantité innombrable. Que ne peut-on de la même manière enlever les péchés mortels ! Mais comme il est nécessaire d’observer des proportions en tout, il faudroit, eu égard à la pesanteur de ces derniers, se servir d’une massue pour les déraciner. Le remede seroit violent & de dure digestion. C’est ce qui fait sans doute qu’on n’en use point.

Vous me demanderez peut-être encore si j’ai baisé la Pantoufle mirifique, la sacrée Babouche de celui qui représente Dieu en terre ? Non, je ne m’en suis pas cru plus digne que Maître François.[16] C’eût été trop d’honneur pour moi d’embrasser en tremblant ses vénérables Posteres, voir même ses graves & chastes génitoires. J’ai eu néanmoins le bonheur de recevoir quelquefois à demi-portée de carabine sa sainte bénédiction, qui dans le fond est aussi bonne de loin que de près. On m’a soutenu que quiconque mourroit en recevant cette insigne faveur, son ame iroit en Paradis droit comme une fusée, fut-elle noircie des iniquités les plus énormes. Puissé-je à si bon marché obtenir la rémission des miennes à la fin de mes jours, pourvu que ce ne soit pas sitôt ! Ah ! qu’il fait beau le voir, ce bienheureux Successeur de Pierre, lorsque les Cardinaux prosternés à ses pieds lui payent leurs adorations, & baisent ainsi qu’une relique sa précieuse Dextre sans mitoufle ! Cet acte authentique d’humilité de la part de tant de saintes âmes, n’est-il pas une preuve convaincante de l’excellence & de la suprématie de sa Personne ? & n’est-on pas damné dès ce monde ex cathedrâ, quand, après avoir vu de ses yeux une cérémonie si religieuse, on ose révoquer en doute son infaillibilité ?

Comme je ne sache plus rien de fort intéressant à débiter à mes Lecteurs sur l’Article de Rome, je les ferai passer, sous leur bon plaisir, à Naples. Ce sera autant d’ennui d’épargné pour eux & pour moi. Je crois avoir lu, dans le Spectateur, qu’un particulier de Londres fit le voyage du Grand-Caire, à dessein seulement de prendre les dimensions & la hauteur des Pyramides. Eh bien, j’ai l’honneur d’être le second tome de ce fou-là. Ce fut uniquement pour grimper sur le mont Vesuve, que je pris la résolution d’aller à Naples. Il est aisé de juger à quel point ma curiosité fut satisfaite, lorsqu’après avoir bien sué pour parvenir au haut du Volcan, je ne vis qu’un large trou & beaucoup de fumée. Cette démarche extravagante peut s’appliquer figurément au train ordinaire du monde. On se fait les fantômes les plus agréables des grandeurs, des titres & des rangs : on sacrifie tout pour y monter. Y est-on arrivé ? l’illusion cesse ; on voit qu’on n’a rien gagné, ou du moins bien peu de chose. Qu’un pareil texte ouvriroit un beau champ à l’éloquence de quelqu’humble Porte-Capuchon, pour reprocher aux hommes le mauvais usage qu’ils font de leur temps en courant après des chimères ; & que la fumée du Vesuve lui fourniroit de riches comparaisons sur l’instabilité & le néant de tout ce qui accompagne cette vie périssable ! ce disert Prêcheur s’écrieroit sans doute avec l’Ecclésiaste : Vanitas vanitatum & omnia vanitas, Vanité des vanités & tout est vanité. Il auroit raison, & je ferois volontiers Chorus avec lui, en repétant cette belle sentence que j’ai lue sur un Cadran solaire : Sicut umbra transit gloria mundi, la gloire de ce monde passe comme l’ombre ; & les Grands & les Petits disparoissant avec elle, sont à jamais confondus dans la poussiere, selon les paroles de Job. Mais de peur de confondre aussi ma petite raison dans l’immense profondeur de ces affligeantes idées, faisons trêve de morale, & changeons de matière.

Si l’aspect hideux du Volcan avoit eu dequoi me déplaire & me donner de l’humeur, en revanche Naples & ses environs me plurent infiniment. Ceux qui ont quelque connoissance de la Théologie Païenne, trouvent beaucoup à s’amuser du côté de Bayes. On y voit le Lac d’Averne ou d’Enfer. La saleté de son eau & la tristesse du lieu sont assez conformes à ce qu’en ont écrit les Poètes. Quant aux vapeurs infectes qui en sortoient autrefois, & tuoient les oiseaux au vol, il n’en est plus question maintenant. Les Moineaux, les Merles & les Pies & toute la Gent volatile, peuvent y planer à leur aise sans aucun risque de mort subite.

Il y a encore sur un des côtés du Lac les restes d’un Temple anciennement consacré à Apollon. C’est là qu’on prétend que la Sybille lui prodiguoit ses faveurs. Elle avoit pratiqué pour cet effet un souterrein qui alloit jusqu’au Temple, & ce souterrein, qui subsiste encore en partie, fut appellé dès ce temps-là l’Antre de la Sybille de Cumes, & en a conservé le nom jusqu’aujourd’hui. Ce qui en reste m’a paru très-beau & très-bien percé. J’ai eu la curiosité d’aller jusqu’au bout, c’est-à-dire, jusqu’où l’on peut aller. On m’y fit voir, dans un petit espace séparé, la fontaine où la Sybille avoit coutume de prendre le bain. J’en puis parler plus savamment que personne ; car j’y tombai tout de mon long, & en sondai la profondeur avec le nez, par la faute de celui qui nous éclairoit. Comme il y a fort peu d’eau & beaucoup de pierres, je risquai moins de me noyer que de m’estropier. Heureusement j’en fus quitte pour une légere contusion au menton, & une grande éclaboussure dont j’eus la basane un peu rafraîchie. Voici l’histoire de la Sybille dans un sens plus naturel. On dit que c’étoit une Prude, qui pour jouir en secret des embrassements d’un Prêtre d’Apollon, avoit fait creuser cet antre, lequel aboutissoit à la demeure de son Amant. Elle avoir eu l’art de faire accroire aux habitants de Cumes, qu’elle ne se renfermoit en ce ténébreux réduit que pour être plus recueillie, & n’être point troublée dans ses méditations. Ce stratagême lui réussit d’autant mieux, que l’austérité apparente de ses mœurs l’avoit mise en grand crédit parmi ses Concitoyens. Le Vulgaire crut insensiblement, la voyant s’absenter si souvent, que le Dieu lui apparoissoit en cet endroit & lui révéloit ses mysteres. Ainsi l’amour fut de tout temps ingénieux à controuver des moyens pour cacher ses intrigues ; & l’ignorance superstitieuse, toujours avide du merveilleux, a souvent donné une interprétation sacrée aux démarches les plus profanes. Combien est-il encore aujourd’hui de fausses Prudes, qui, à l’exemple de la Sybille, savent se conserver l’estime & le respect général sans qu’il en coûte rien à leurs passions ! Combien d’Hypocrites enfroqués, qui, couvrant comme elle leurs appétits luxurieux du voile imposant de la piété, s’abandonnent à toutes sortes de débauches sans compromettre leur réputation ! Quiconque connoît un peu le plaisir, conviendra que ces honnêtes gens le goûtent d’une façon bien plus délectable que ceux qui vivent dans le tumulte du monde. Les devoirs de bienséance & de sagesse attachés à l’état qu’ils ont embrassé, sont un frein qui irrite leurs désirs, & les tient, pour ainsi dire, incessamment en haleine. Comme rien ne les dissipe, ils ont toujours le cœur plein de ce qu’ils aiment ; & le mystere & la contrainte sont chez eux, si j’ose user de cette expression, l’assaisonnement & la sauce des plaisirs. L’abnégation apparente de ces bons Bigots est un raffinement inexprimable en matière de sensualité. Ils n’ont fait des douceurs de l’amour un fruit défendu que pour le trouver plus exquis, que pour le savourer plus délicieusement lorsqu’ils peuvent le cueillir à la dérobée. C’est par une politique si bien entendue que les Reclus de l’un & l’autre sexe goûtent des joyes presque célestes, tandis que les gens du siècle, énervés & languissants, agonisent d’ennui au sein même des voluptés.

Je ne puis m’empêcher de citer ici, pour exemple des feux dévorants que recele la Robe monacale, une aventure qui m’arriva en Flandres. Je me trouvai un jour seul avec deux Religieuses dans le carrosse de St.... à B.... L’une étoit une vieille ratatinée presqu’aveugle, qui grommeloit ses Agnus, & roupilloit alternativement ; l’autre un Tendron de dix-huit ou vingt ans, d’une figure charmante, & douée de tous les appas dont les Nonnains sont d’ordinaire pourvues ; c’est-à-dire, qu’elle avoit un teint frais & reposé, mêlé de roses & de lis, ni trop, ni trop peu d’embonpoint, les plus beaux yeux du monde, d’où s’échappoient les regards les plus vifs & les plus ardents malgré les efforts qu’elle faisoit pour les rendre modestes ; ajoutez à cela deux globes jumeaux qui sembloient, par de continuels mouvements, vouloir se révolter contre la guimpe qui les resserroit. Dieux ! il m’en souvient encore ! Qu’ils étoient blancs, qu’ils étoient ronds, fermes & doux au toucher ! car je les ai palpés, baisés, sucés ces adorables tettons. Jamais on ne se trouva dans une circonstance plus heureuse : nous avions été obligés de baisser les cuirs des portières pour nous garantir de la pluye & du vent ; l’obscurité me rendit téméraire. Je feignis d’avoir laissé tomber un gant ; & en faisant semblant de le chercher, j’aventurai une main sous la robe de cette aimable enfant. Il lui prit alors un tressaillement qui m’annonça que je pouvois tout oser. Je la saisis entre mes bras, j’imprimai ma bouche sur ses lèvres brûlantes, & lui glissai un baiser à la façon des tourterelles. Ce baiser divin nous embrasa tous deux. En un mot, je crus dans l’ardeur de nos transports que nos âmes fondoient, se liquefioient, distilloient. Ah ! les succulantes créatures que ces Vestales Chrétiennes ! & qu’il est doux de leur faire transgresser le Vœu de Chasteté !

Je reviens au lieu de la Sépulture de Partenopé, [17] & du Poëte de Mantoue.[18] Un ignorant diroit tout animent Naples ; mais un homme érudit n’est pas fait pour s’exprimer d’une manière si simple. Ce seroit savoir en pure perte, que de ne pas donner des preuves de ce que l’on sait. Les connoissances humaines sont à l’esprit ce que les ajustements sont au corps. On ne seroit pas plus curieux d’orner & de parer l’un que l’autre, si l’on étoit séquestré pour jamais de tout commerce avec les hommes. C’est l’œil du Public qui entretient en nous l’émulation & la vanité : & c’est ce même Public, dont chacun ambitionne le suffrage, qui fait faire à l’imagination de si fréquents écarts, & lui fait enfanter tant d’inepties.

Parmi les merveilles de Naples, on admire la Grotte de Pouzzolo, qui est un chemin d’environ sept à huit cents pas de long, percé dans une espece de roc. La surprise néanmoins qu’un pareil ouvrage cause au premier instant, diminue lorsqu’on vient à considérer la chose de près, & qu’au lieu d’une pierre dure & solide, on ne trouve qu’une terre liée d’argille & de sable. Je ne sais si le bout de chemin de Paris à Fontainebleau n’a pas coûté plus de peine à applanir. Pour ce qui est des prodiges de la Nature, la Zolfatara en est un digne de la curiosité universelle. Il n’est pas concevable quelle abondance de soufre s’évapore incessamment en fumée de cette montagne. Je ne suis pas étonné que l’on craigne d’être quelque jour abymé sous les ruines du Pays ; car il y a lieu de croire que l’agitation & le combat perpétuel des matières inflammables l’ont miné de toute part.

La Grotte del Cane est un petit espace de terrein où il fait si chaud, qu’à la longue on s’y brûleroit les pieds. C’est là que de pauvres chiens pour le profit de leurs maîtres, sont condamnés à souffrir les agonies de la mort toutes les fois qu’il y vient quelqu’étranger. On étend ces malheureux esclaves de Jean de Nivelle, & à la minute même les yeux leur sortent de la tête, ils tirent la langue, ils enflent, & ont des convulsions affreuses. Comme je n’aime point à voir souffrir le prochain, je fis cesser d’abord cette inhumaine expérience, & délivrai le patient, qui étoit déja tellement ivre qu’à peine il pouvoit se tenir sur ses jambes.

Il y a aussi dans le voisinage des étuves naturelles, qu’on prétend avoir la vertu de purger le sang & de dégager la lymphe des concrétions occasionnées par un levain vénérien. Si la chose est vraie, les nourrissons de saint Côme ne doivent pas faire un grand débit de leur vieux-oing en ce Pays-là. J’ajouterai à ces curieuses remarques celle du plus précieux monument de la persécution des vieux Chrétiens. Ce sont des souterreins immenses connus sous le nom de Catacombes, où tous les Fidèles se refugioient avec leurs familles pour se mettre à couvert de la barbarie des Païens. Comme la plupart y ont été inhumés, c’est aujourd’hui le grand réservoir où l’on pêche les saintes Reliques que le Pape distribue à son Église. Quelques vilains Hérétiques ont voulu insinuer qu’il y avoit eu aussi beaucoup de scélerats enterrés parmi ces honnêtes gens, & que l’on a peut-être souvent tiré de cette sacrée carrière le squelette d’un pendard pour celui d’un Saint. Eh bien, admettons la méprise : n’est-ce pas la foi qui fait tout ? Quand le Saint Pere auroit béni par mégarde la carcasse d’un roué ou d’un pendu, elle n’en seroit pas moins bénite, ni moins digne de notre vénération. S’il est vrai, comme cela n’est pas douteux, qu’il ait le droit de consacrer une Marionnette, un morceau de pierre ou de bois, qui peut lui contester celui de sanctifier des os vermoulus, & d’en faire des reliquaires ? L’un ne me paroît pas plus difficile que l’autre.

Une chose encore admirable à voir, c’est le sang de saint Janvier [19] qui fermente & bouillonne ordinairement lorsqu’on en approche le chef. Il a néanmoins par fois des caprices, & ne veut point remuer quelque prière qu’on lui fasse ; ce que l’on ne manque pas d’interpréter alors comme un mauvais présage. Cet accident arriva un jour en présence d’un Protestant de distinction,[20] qui étant averti que la multitude s’en prenoit à lui, se retira prudemment. En effet, il n’eut pas le dos tourné, que le miracle se fit. Il y aura peut-être des esprits vétilleurs qui attribueront ce prodige à la malice des Prêtres. C’est leur affaire. Quant à moi, je sais ce que j’en dois croire.

Dans la plupart des Villes d’Italie on baptise les Théâtres du nom de quelque Saint, comme les Églises. Celui de saint Charles à Naples est un des plus grands & des plus superbes édifices que l’on puisse voir. Il y a six rangs de loges. J’y vis représenter l’Opéra devant Leurs Majestés. C’étoit justement le jour de la Fête du Roi. La Cour étoit en grand gala, c’est-à-dire, des plus brillantes. Si mes yeux furent satisfaits de la beauté du spectacle, mes oreilles le furent médiocrement du son mélodieux des voix par la difficulté de les entendre. Il me semble que dans un Pays où l’on chante & où l’on ne hurle pas, des Salles de médiocre grandeur seroient plus convenables. Je fais cette observation, parce qu’on s’est toujours plaint que la Salle de l’Opéra de Paris est trop petite, & ce n’est pas sans raison. En effet, les choses doivent être proportionnées. Comme en France on se pique moins de chanter que de crier à tue-tête, & que c’est un mérite que de faire beaucoup de bruit & d’étourdir l’Auditoire par de foudroyants éclats, les lieux destinés à cette sorte de tintamarre ne sauroient être trop spacieux. Messieurs les François voudront bien me pardonner la hardiesse que je prends de m’expliquer si librement sur leur maussade & assommante façon de glapir. Ma décision est d’autant moins suspecte de partialité & de préoccupation, que personne jadis n’a plus goûté que moi l’art de rompre mélodieusement les oreilles à autrui ; & ce n’est qu’à force de m’être fait rire au nez, & d’entendre chanter ailleurs, que je me suis dépouillé du préjugé national à cet égard.

Les Italiens sont sans contredit les seuls qui sachent tirer parti de leurs gosiers ; ce qu’ils doivent indubitablement à la douceur de leur langue : car il seroit absurde de croire que la nature leur eût donné le goût du chant exclusivement à tout autre Peuple. On ne manque ni de goût ni d’intelligence en France, & cependant l’on n’y sait point chanter. D’où cela peut-il venir, sinon du défaut réel de l’Idiôme ? Ce qu’il y a de constamment vrai, c’est que, de toutes les Nations de l’Europe, la Nation Françoise est celle qui fait le plus de bruit, & touche le moins en chantant.

Heureusement elle se suffit à elle-même, & se met peu en peine des applaudissements du dehors. La célèbre Mademoiselle Le Maure avoit assurément le plus beau son de voix du monde ; mais elle n’étoit jamais plus applaudie que lorsqu’elle crioit de toutes ses forces, & l’on appelloit cela chanter au parfait, à ravir, comme les Anges, divinement. Le fameux Farinelli l’ayant entendue un jour, dit que c’étoit un magnifique diamant monté sur plomb. Cette comparaison est bien humiliante pour Meissieurs les Badauts, qui la regardoient comme la première Chanteuse de l’Univers. Néanmoins le sentiment de Farinelli est celui de tous les Étrangers. Mademoiselle Le Maure, avec son organe céleste, auroit été sifflée par-tout ailleurs qu’en France. C’est en vérité dommage que notre langue ne puisse pas comporter un meilleur goût de chant. Je ne répondrois pas, sans ce défaut-là, que nos Opéra ne surpassassent ceux d’Italie ; & peut-être trouvera-t-on, si l’on veut m’écouter, que je n’avance rien de trop. Il n’y a personne qui ayant lu les Poëmes Lyriques François & Italiens, ne donne la préférence aux premiers. Il est certain que Quinaut & plusieurs autres Modernes ont fait des chefs-d’œuvres en ce genre. Armide, Phaëton, Atys, Issé, l’Europe galante, les Éléments, sont pour la liaison des Scenes, la beauté du Dialogue & la délicatesse du Madrigal, des morceaux incomparablement supérieurs aux plus parfaits Opéra d’Italie. À l’égard de la Musique, s’il est vrai que son excellence consiste dans l’art éloquent de représenter les passions au naturel, de rendre exactement le sens des paroles, de peindre, en un mot, la pensée, peut-on refuser ce talent merveilleux au grand Lully ? Combien compte-t-on de Musiciens en Europe, je ne dis pas que l’on puisse mettre au-dessus, mais à côté de lui ? Combien en trouvera-t-on qui ayent connu l’harmonie comme Rameau ? Mais c’est un préjugé généralement reçu, qu’il n’y a de bonne Musique que celle qui nous vient de delà les Monts ; & c’est insulter au goût universel que d’oser n’être pas de ce sentiment. Je voudrois pourtant bien demander à ces partisans entêtés du mérite des Italiens, ce qu’ils pensent du savant & gracieux Handel. Je crois que, malgré leur préoccupation, ils ne refuseront pas de le mettre au premier rang des plus illustres Musiciens, & cependant Handel est Allemand.

Il faut avouer que la brillante renommée que l’Italie s’étoit acquise dans différents Arts, ne se soutient plus que par une vieille tradition. Elle a eu autrefois l’avantage de voir naître en son sein les plus grands Peintres & Sculpteurs, les plus habiles Architectes ; mais que les choses ont changé depuis ! Ce sont aujourd’hui les Étrangers qui brillent dans les Académies de Rome ; & ses écoles sont tellement déchues de leur ancienne splendeur, que celles de Paris, quoique bien éloignées de la perfection, sont maintenant les premières. Une preuve encore que la Musique Italienne n’est pas toujours ni si ravissante ni si merveilleuse qu’on se l’imagine, c’est que, pendant le récitatif, chacun tourne le dos au théâtre, & qu’on ne cesse de causer que quand un de ces animaux que l’on a dégradés de sa qualité d’homme pour le bizarre amusement de nos oreilles, vient fredonner un air éternel, souvent moins analogue que cloué au sujet. À l’égard des autres agréments qui font partie d’un Opéra, la question, je pense, se décide d’elle-même en faveur des nôtres. Indépendamment de ce qu’ils sont plus courts de moitié, la langueur des Scènes en est sauvée par la variété du Spectacle, par plusieurs Ballets aussi ingénieux que galants, & par le fréquent changement de décorations, enfin par l’exécution admirable des machines.

J’espere que mes Lecteurs (excepté les gens à préjugés) ne desapprouveront pas ces observations. Au moins, me flatté-je qu’ils me feront la justice de croire que je ne suis point épouseur de parti, & que l’amour idolâtre de mon Pays ne m’aveugle pas. Après avoir suffisamment satisfait ma curiosité à Naples, je revins à Rome, d’où je partis pour Venise par la route de Lorette, voulant faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire, prendre en passant une fraiche provision d’Indulgences, afin de pouvoir pécher en sûreté de conscience pendant le Carnaval.

C’est à Lorette, comme tout le monde sait, qu’on voit la véritable maison où la Vierge naquit, & qui fit partie de sa dot lorsqu’elle épousa Joseph. Cette maison étant restée à Nazareth dans une parfaite tranquillité jusqu’à la fin du treizième siècle, les Anges la transporterent en Dalmatie. Ils lui firent faire depuis plusieurs voyages ; & enfin, fatigués sans doute de la promener, ils l’ont fixée au lieu où elle est aujourd’hui. Vraisemblablement elle y restera, ne pouvant être mieux que sur le domaine du Vicaire de Jesus-Christ. La vénération que les Fidèles ont pour ce sacré Monument, lui a fait donner, par excellence, le nom de Santa Casa. À la simplicité de l’édifice on ne se persuaderoit pas aisément que la Reine des Cieux y eût pris naissance, si on ne savoit point que le Fils de Dieu vint au monde dans une Étable. Ce saint Habitacle n’est composé que de quatre murailles de briques, qui forment un quarré long. Il y a lieu de croire, par la ressemblance des Matériaux à ceux que nous employons maintenant pour bâtir, que le grand art de faire la brique n’est point une invention moderne, & que du temps d’Hérode on avoit déjà cet admirable secret. Il n’est pas même possible de penser autrement, sans quoi il faudroit révoquer en doute la vérité du miracle ainsi que l’antiquité du bâtiment ; mais le fait une fois posé que la brique ait été alors en usage, il n’y a pas la moindre difficulté à croire le reste, avec un peu de Foi. Je ne vois pas plus d’inconvénient à donner créance à cette merveilleuse histoire, qu’à celle d’un Saint dont j’ai oublié le nom qui traversa le vaste Océan sur une meule de moulin ; & cependant la chose est constamment vraie, & bien attestée par la même meule que l’on conserve encore aujourd’hui pour fermer la bouche aux Épilogueurs & confondre les incrédules.

On dit que la Madone qu’on voit maintenant dans la Santa Casa est de la façon de saint Luc. Qu’elle soit de lui ou d’un autre, il n’est pas aisé d’en discerner le travail sous les riches & pompeux ornements qui la couvrent. Au reste, sans juger témérairement des talents de saint Luc, je crois que c’étoit un bon Évangéliste & un mauvais Sculpteur.

Si je ne me sentis pas une dévotion bien ardente pour cette vénérable Statue, je me sentis en récompense une émotion si tendre à l’aspect de ses précieuses nippes, que je n’aurois peut-être pu m’empêcher de plier la toilette de Notre Dame, si mes yeux convoiteux avoient été doués d’une vertu magnétique & attractive.

On rapporte que les Turcs, grands pourchasseurs de bijoux, tentèrent plusieurs fois de piller le trésor de Lorette ; mais qu’ayant été miraculeusement frappés de la berlue à chaque descente qu’ils firent, ils ne se sont pas avisés d’y revenir depuis. Je ne jurerois pas que je n’aye été aussi un peu puni de ma concupiscence ; car je me rappelle qu’au moment même que je fixois mes regards avides sur les sacrés joyaux, je fus soudain affligé de vertiges & d’une migraine affreuse.

Quoique le trésor soit une espece de magasin des présents que les Princes soumis au saint Siège ont envoyés depuis plusieurs siecles à Notre Dame, on l’exalte un peu trop à mon avis. Il est certain qu’on y voit des morceaux d’un grand prix ; mais ces choses ne sont admirables que pour ceux qui n’ont rien vu de mieux. La Galerie du Grand-Duc de Toscane, même telle qu’elle est encore aujourd’hui, renferme des pièces que toutes les riches breloques & la sacrée Orfèvrerie de Lorette ne suffiroient pas à payer. Que de profanes connoisseurs & gens de goût préféreroient la Vénus de Médicis in naturalibus, à la Madone endimanchée & chargée de ses plus beaux atours ! aussi cette incomparable Vénus n’est point un ouvrage de saint Luc.[21]

Je fis provision, avant de quitter Lorette, de grains bénits, de Rosaires, d’Agnus Dei, & autres semblables denrées. On ne sauroit croire de quelle ressource sont quelquefois ces pieuses babioles pour se faire des amis. Souvent de pareilles guenilles m’ont applani bien des difficultés dans le cours de mes aventures galantes. Telle Agnès que les larmes, les soupirs & l’or n’auroient pu corrompre, s’est souvent attendrie à la vue d’un chapelet ou d’une image miraculeuse. C’est de cette manière que les Caffards porte-frocs savent engeoler de jeunes innocentes, & se procurer les plus charmantes jouissances.

Je distribuai assez heureusement ma dévote marchandise dans mainte Ville de la Romagne, excepté à Boulogne, où une Chambrière me donna la gale pour une médaille de Notre Dame. Au reste, ce que je trouvai de consolant dans cette disgrace, c’est que la fille étoit jolie, & qu’on ne pouvoit gueres gagner la gale à meilleur marché.

Tandis que j’en suis sur mes bonnes fortunes, le joyeux Lecteur ne me saura peut-être pas mauvais gré de lui raconter ce qui m’arriva dans le bareau de poste de Ferrare à Venise. Il est inutile d’annoncer qu’en ces sortes de voitures, la compagnie n’est pas toujours triée sur le volet ; personne n’ignore cela. Nous étions alors un mêlange bigarré de toute espece de Passagers. Il y avoit des Capucins, des donneurs de bonne aventure, des Comédiens, des Empiriques & quelques filoux, qui tous, aussi honnêtes gens les uns que les autres dans leurs états respectifs, alloient jouer leurs différents rôles chez les Vénitiens. Il n’est pas question, en pareille rencontre, de faire trop le délicat, & de tenir son quant-à-moi. Je me livrai de bonne grâce à l’honorable caravane. Nous ne fîmes qu’une même table, & vécûmes tous de pair à compagnon. Je m’étois attaché en entrant à une petite Camuson assez ragoûtante, qui alloit éprouver ses talents dans les rôles de Soubrettes au Théâtre de saint Angelo. Je lui avois promis d’appuyer son début de tout mon crédit, moyennant quoi je devins en très-peu d’heures son Confident & son Favori. Pour ne point scandaliser les Spectateurs, elle tâchoit de concilier les bienséances & les menues libertés qu’elle m’accordoit. Il nous arrivoit pourtant quelquefois d’avoir réciproquement une main en campagne, mais avec tant de dextérité que l’œil le plus subtil n’y pouvoit rien voir. Comme on est obligé de passer la nuit dans cette barque, & que l’on n’y a pas toutes ses commodités, chacun s’arrange de son mieux : l’un se veautre sur un coffre, l’autre sur un porte-manteau ; celui-ci sur un banc, celui-là sur le plancher ; en un mot, tout le monde est pêle-mêle, fort serré & très-mal à son aise.

J’avois observé l’endroit où ma petite Comédienne s’étoit postée, & il me tardoit que le silence & le sommeil regnassent parmi cette canaille pour aller me dédommager de la contrainte du jour. Lorsque je crus pouvoir hazarder l’aventure, je me glissai en tâtonnant vers le céleste grabat de mon Héroïne. Déjà je sentois ce frisson, ces tressaillements, toujours précurseurs des plaisirs & souvent bien plus délectables. Le cœur me battoir, l’eau me venoit à la bouche ; enfin, je touchois à ce moment tant désiré, au moins m’en flattois-je. Je m’étois agenouillé près de l’objet prétendu de mon ardeur : alors ma main impatiente s’égara en tremblant sous sa jupe. Miséricorde ! quelle jupe ! je m’en souviendrai éternellement : c’étoit le sale cotillon d’un des Révérends Pères Capucins. Je me trouvai les quatre doigts & le pouce si avant, que l’infect Cénobite se réveilla en sursaut, criant d’une voix de Stentor, Ladrone, ladrone. Qu’on se peigne, si l’on peut, l’embarras & la confusion où cette méprise me jetta. Accablé de frayeur & de honte, je voulus regagner mon gîte ; mais je ne le pus faire si adroitement, que je ne culbutasse sur la plupart de mes compagnons de voyage. Ils se mirent tous à faire chorus avec le Capucin. Cependant, à la faveur du braillement général, ayant un peu repris mes sens, je demandai ce qui pouvoit occasionner un tel tintamarre ; à quoi le Moine barbu répondit, qu’on avoit voulu le voler. Qui, vous, Pere, m’écriai-je ? êtes-vous un homme volable ? & quand cela seroit, convient-il à quelqu’un de votre Robe de former des soupçons aussi injurieux sur les honnêtes gens qui font ici ? Fi ! Pere, où est la charité Chrétienne ? où est l’amour du Prochain que vous recommandez à autrui dans vos Sermons ? êtes-vous dispensé de pratiquer les vertus que vous prêchez ? Cette véhémente remontrance produisit un effet admirable. On loua autant mon zele que l’on blâma l’indiscrétion du Capucin ; & l’on conclut que sa Révérence avoit fait un mauvais rêve.

Je n’eus garde, après ce qui venoit de se passer, de vouloir essayer une seconde tentative : je restai tranquille & coi le reste de la nuit, parfaitement guéri de mon amour, & m’applaudissant en secret que personne ne sût le vrai de l’histoire. Le lendemain chacun de nous s’évertua contre le pauvre Penaillon, qui fut le but de nos froids sarcasmes jusqu’à Venise, où nous arrivâmes le même soir.

On peut dire que cette Ville est très-belle, & unique pour sa singularité : quoique bâtie au milieu des eaux comme celles de Hollande, elle ne leur ressemble pas plus qu’à celles de Terre-ferme. Une de ses grandes commodités, est de pouvoir en aborder toutes les maisons soit à pied ou en gondole.

On ne peut gueres définir le Carnaval de Venise, qu’en disant que c’est une espece de Foire & d’Entrepôt de tous les plaisirs. Le déguisement consiste en un manteau, une sorte de grande Bagnolette, un masque blanc sur la figure, & le chapeau sur la tête. L’un & l’autre sexe est ajusté de la même manière. Ce genre de vêtement uniforme & monotone n’est pas fort récréatif à la longue ; mais en revenche, rien n’est plus commode : outre que l’on ne sauroit être vêtu à meilleur marché, on a aussi l’avantage de garder l’incognito en Public.

Si l’on réunit le Carnaval d’Hyver, celui de l’Ascension, & quelques Mascarades extraordinaires dans des jours de réjouissances, on peut dire que l’on porte à Venise un visage de parchemin au moins la moitié de l’année, au moyen de quoi, pendant tout ce temps-là, les belles & vilaines physionomies sont au pair.

Le rendez-vous général est à la Place Saint-Marc, laquelle est divisée en deux parties, & forme une espece d’équerre. Le côté qui regarde la Mer est ordinairement rempli d’une multitude de Charlatans, tous tâchant par des voyes également honnêtes d’attraper l’argent des Curieux. Cela fait un spectacle des plus burlesques, & dont il n’est pas aisé de se former une idée exacte ; il faut l’avoir vu. Ici un Marchand d’Orviétan, exhaussé sur un échafaut de trois ou quatre planches, présente aux yeux du Peuple une fiole pleine d’un Élixir, qui, par sa vertu merveilleuse, émousse le tranchant du ciseau d’Atropos, & ressuscite les trépassés. À quelques pas delà son confrère lui lançant un regard ironique en haussant les épaules, avertit charitablement son auditoire qu’il n’y a pas un plus grand empoisonneur dans le monde : en même-temps il leur montre une petite boîte où est renfermé le remède universel : c’est un baume, dit-il, qui, pris intérieurement, ou appliqué en topique, fait des cures miraculeuses ; apoplexies, vertiges, gouttes, rhumatismes, humeurs froides, ulcères invétérés, morsures venimeuses, playes incurables ; il n’est pas un de ces maux qui ne cède sur le champ à l’efficacité du Spécifique : enfin, le harangueur, pour prouver qu’il n’en impose point, se fait mordre d’une vipere qui n’a point de dents, & se trouve guéri dans la minute au grand étonnement de l’assistance.

Un peu plus loin, une Bohémienne du Pays, Devineresse si jamais il en fut, applique à l’oreille du premier Benêt qu’elle accroche, un long tuyau, à travers lequel elle lui débite mystérieusement de profondes & vagues bille-vesées. Si par hazard (ce qui arrive souvent) ses prétendues découvertes semblent quadrer à quelques circonstances de la vie du pauvre idiot, alors la Sibyle s’écrie : Non è vero Signore ? non è vero ? & chacun applaudit à son savoir suprême.

D’un autre côté un réparateur de mâchoire humaine, aussi fier que le gros Thomas [22] de la noblesse de son art, fait à la vue de tous une épreuve de sa dextérité en tirant une dent postiche de la bouche d’un Goujat sans lui causer la moindre douleur : ce que le Quidam atteste aussi-tôt, prenant à témoin saint Antoine de Padoue & les âmes du Purgatoire. Dieu sait, après un si beau coup, a combien de patients cet honnête Opérateur ébranle les mandibules ! C’est alors une vraie comédie de voir les grimaces & les contorsions de ceux qui se font martyriser de sa façon.

Ici, l’on montre un ours ; là Polichinel fait un vacarme de tous les diables ; plus bas, ce sont des faiseurs d’équilibre & des danseurs de corde ; plus haut, des chanteuses de rues, qui s’égosillent & s’enrouent sans pouvoir se faire entendre. Le Commentateur de Misson dit que, pendant ce tintamarre, il y a des Prédicateurs qui entrent dans la foule, & déclament contre la débauche. Cela pouvoit être jadis ; mais maintenant ces sortes de Bateleurs font bande à part, & ne se mêlent point parmi les autres : ils ne jouent leurs farces que les jours qu’il n’y a point de mascarades. L’article sur lequel ils insistent le plus dans leurs exhortations, c’est la charité pour les âmes en séquestre entre le Paradis & l’Enfer. On sait que ce qui hâte leur délivrance, ce sont les Prières & les Messes : on sait aussi que les Papelards ne les donnent point gratis ; de maniere qu’il faut que quelques bons Israélites les payent. Il y a toujours, pour faire la cueillette, un homme qui se promene dans l’auditoire tenant une longue perche fourchue, au bout de laquelle pend un sachet qu’il secoue à la barbe de tout le monde. Cet Original ressemble assez à quelqu’un qui pêche à la ligne, avec cette différence qu’il pêche d’ordinaire à coup sûr.

De peur de l’oublier, je rapporterai ici un trait de Badauderie bien singulier, & qui justifie, à mon sens, tout genre de surprise & de curiosité. Voici le fait. Plusieurs jeunes gens se rassemblent sur la Place Saint-Marc, déguisés en Portillons, & se disputent l’honneur de faire le mieux claquer leur fouet. Ils sont toujours environnés d’une foule innombrable de Peuples, qui, prêtant sérieusement l’oreille à ce désagréable bruit, semblent y trouver quelque chose de mélodieux & d’harmonieux. Cela paroît d’abord bizarre, & pourtant rien n’est plus naturel. Comme les voitures roulantes, ni les chevaux, ne sauroient être d’aucun usage à Venise, le commun des Habitants n’en a qu’une notion très-imparfaite, & l’on peut dire, sans être hyperbolique, qu’il y a nombre de Vénitiens qui n’ont jamais vu ni cheval ni carrosse. Or, il n’est pas étonnant que le claquement d’un fouet, instrument tout-à fait étranger à leurs oreilles, ait pour eux le mérite de la nouveauté. Tel est le foible de l’esprit humain, que les choses les plus simples, qui ne lui sont pas familières, le frappent & fixent son admiration, tandis que les plus merveilleuses, auxquelles il est habitué, sont souvent les objets de son indifférence & de ses dégoûts. J’ai fait cette petite remarque, pour donner à entendre que la sotte curiosité est d’ordinaire moins le défaut des sots que celui des gens sans expérience, & que la surprise étant relative au degré d’ignorance où l’on est de ce qui se pratique dans le monde, il s’ensuit nécessairement que tous les hommes sont plus ou moins Badauts.

C’est une opinion reçue depuis longtemps qu’à Venise on pousse à l’excès le libertinage, & que l’on s’y plonge dans les désordres les plus affreux. Je ne me suis pas apperçu qu’on y fût plus débauché qu’ailleurs, j’ai même trouvé qu’il s’en falloit beaucoup que le débordement y régnât comme à Paris & à Londres. Les gens ne me paroissent pas mieux instruits du caractère & des coutumes de la Nation, quand ils peignent les Vénitiens défiants, ombrageux, & ennemis de toute société. Je ne disputerai pas que cela n’ait été autrefois : mais on devroit faire attention que les caracteres changent ainsi que les modes, & que ce qui étoit en usage il y a deux cents ans, peut ne l’être pas aujourd’hui. Les Peuples, incessamment attentifs à se copier, sont les singes les uns des autres. Maintenant, pour me servir d’une expression que la fatuité nous a fait adopter, on a par toute l’Europe les manières Françoises. J’ai eu souvent occasion de fréquenter de Nobles Vénitiens ; je les ai trouvé communicatifs, affables, polis, en un mot, pleins de cette urbanité dont nous prétendons être seuls en possession. Leurs maisons mêmes, quoiqu’on en dise, ne sont point inaccessibles aux Étrangers qu’ils connoissent. Il est vrai qu’ils sont plus réservés & plus prudents que nous dans le choix de leurs sociétés : je laisse à décider si la maxime est mauvaise. Un autre préjugé encore très-faux, c’est de croire qu’il y ait du danger à parler politique, & à discourir des intérêts des Princes à Venise. J’ai été témoin que l’on y pouvoit parler aussi librement qu’en aucun endroit du monde : je ne répondrois pas pourtant qu’on ne courût risque de déplaire à la République, si l’on s’ingéroit à contrôler la forme de son Gouvernement. Et au fond, qu’y auroit-il d’extraordinaire en cela ? L’État Vénitien ne seroit point le seul qui s’offensât d’une pareille liberté. Je suis très-assuré que l’on feroit mal sa cour aux Anglois, si on alloit leur vanter l’esclavage & les douceurs du despotisme. On ne seroit sans doute pas mieux accueilli des François, en leur prêchant la Démocratie & l’anéantissement du pouvoir arbitraire. Toute Puissance, quelle qu’elle soit, est toujours jalouse de ses constitutions, & souffre impatiemment qu’on les censure. À l’égard des choses qui n’intéressent pas directement les Loix fondamentales d’un Pays, chacun a droit d’en dire son sentiment, & c’est ce que les Vénitiens ne défendent à personne. Ils entendent même assez bien la raillerie. Je leur ai souvent vu reprocher, sans qu’ils s’en formalisassent, la liberté qu’ils laissent aux Gondoliers, espece de vermine aussi insolente & plus incommode que le corps des Laquais de Paris. Ces canailles ont le privilège d’entrer gratis dans tous les Spectacles, & d’y commettre les plus grandes indécences. Ils se guindent dans les Loges qu’ils savent ne devoir pas être occupées ; delà ils sifflent ou applaudissent les Acteurs, & se récréent à qui décochera le plus adroitement des crachats sur la physionomie des Spectateurs. Il n’est pas douteux que le Sénat ne sente parfaitement combien de tels abus sont scandaleux & ridicules. Cependant, comme, malgré les plaintes & les remontrances, on ne songe pas à les reprimer, il y a lieu de croire que la République a de fortes raisons pour les tolérer. Vraisemblablement elle n’en a pas de moins solides, pour souffrir qu’un tas de gueux osent faire du Palais Ducal un Privé commun. On conviendra qu’il est bien choquant de voir de magnifiques escaliers de marbre éternellement remplis d’ordures.[23] Mais, toute réflexion faite, où est-ce que le bas Peuple n’abuse pas de la bonté de ses Supérieurs ? À ces petites irrégularités près, Venise est, sans contredit, l’endroit du monde où l’on peut le plus agréablement tirer parti de la vie. Une des grandes commodités de ce séjour délicieux, & que j’approuve fort, quoique je ne sois pas autrement salope, c’est de pouvoir avec décence y frauder les droits de la Blanchisseuse & du Barbier à la faveur du masque & du manteau.

On trouvera peut-être bien étrange que j’aye vécu dans une Ville aussi charmante, sans régaler mes Lecteurs du moindre récit de mes prouesses amoureuses. En effet, peut-on être François & n’avoir pas mille choses intéressantes à dire sur ce chapitre ? Quelle Nation ose nous disputer l’art de plaire souverainement au beau sexe ? Quel est le cœur qui puisse nous échapper quand nous prenons la peine de l’attaquer sérieusement ? Qui peut résister à nos transports, à nos tendres saillies, en un mot, à nos belles manières ? Personne assurément. Il n’appartient qu’à nous de moissonner des myrtes où les autres sont trop heureux de glaner. Quoique tout cela soit vrai au pied de la lettre, j’avoue de bonne foi ma turpitude ; à moins que je ne mente pour l’honneur de la Patrie, je ne saurois me vanter en conscience d’avoir eu aucun hazard qui vaille la peine d’être cité. Et pourquoi ne mens-tu pas, bourreau, se récrieront nos Muguets de Ruelles ? Serois-tu le premier, serois-tu le dernier menteur sur cette matière ? c’est bien à nous qu’il convient d’être scrupuleux & modestes. Ignores-tu que ce qui nous donne la prééminence sur autrui, que ce qui établit notre mérite, c’est la vanité & l’effronterie ? Ce sont ces vertus suprêmes que nous possédons à un degré si éminent, qui en imposent par-tout en notre faveur, & font voler notre renommée d’un Pôle à l’autre.[24] Voilà certes un langage bien séducteur ; & il n’est gueres possible, en y prêtant l’oreille, qu’on ne se sente quelque démangeaison de jaser. De crainte donc de céder à des arguments si pressants, je me sauverai par une prompte transition de Venise en Etrurie,[25] & mes Lecteurs me suivront à Florence si c’est leur fantaisie.

À considérer la situation de cette Ville, la majesté de ses édifices, la douceur de son climat, les délices de son territoire, on n’a pas de peine à se persuader qu’elle ait été, du temps des Médicis, le siège de la galanterie & le rendez-vous de tous les plaisirs. Il y a apparence qu’elle seroit encore aujourd’hui ce qu’elle étoit autrefois, si le Souverain y résidoit.

J’ai été frappé en y entrant d’un coup d’œil superbe, qu’on m’a assuré n’être qu’un foible crayon de l’ancienne magnificence des Florentins. Je vis une infinité de carrosses aussi lestes que brillants, remplis de Dames & de Cavaliers vêtus d’une richesse & d’un goût admirables. Ce pompeux cortège embarrassoit tellement les rues, que nous fûmes contraints d’attendre plus d’une heure avant de pouvoir passer. Je me persuadai que tant de fracas ne pouvoir être occasionné que par quelque grande fête. Il me tardoit d’être à mon auberge pour m’en instruire. Mais j’eus lieu d’être bien étonné, lorsqu’on me dit qu’un Gentilhomme du Pays qui vouloit se faire Moine, étoit cause de tout ce bruyant & fastueux appareil. On alloit le complimenter de la sottise qu’il faisoit de renoncer au commerce des honnêtes gens pour s’enrôler parmi une troupe de méprisables fainéants. Ainsi les bâtards des Apôtres ont trouvé le secret d’annoblir & de faire respecter le genre de vie le plus abject & le plus à charge à la société.

Il y a une autre coutume encore qui n’est pas moins bizarre, & qui concerne aussi la Moinerie ; je veux parler des Spose Monache, ou filles désignées pour l’État religieux. Ajustées d’une manière tout-à-fait galante, & embellies de toutes les superfluités du Siècle, on les promene dans de beaux Équipages à pas d’Ambassadeurs ; on leur fait voir tout ce qu’il y a de rare ; on les mene aux Spectacles, au Bal & dans les plus belles assemblées : en un mot, on les gorge, pour ainsi dire, de tous les plaisirs mondains afin de les en dégoûter. Je ne crois pas l’expédient infaillible. Au moins est-il certain que, si dans l’intervalle, il se présente quelque bon épouseur, il est rare que la sainte fiancée ne rompe ses engagements avec Jesus-Christ.

J’ai eu la curiosité d’assister à la prise d’habit d’une de ces déplorables victimes de l’avarice de leurs parents. La tristesse peinte dans ses yeux n’annonçoit que trop que sa vocation n’étoit pas sincere ; mais les regards menaçants d’une mère inhumaine lui arracherent un consentement contre lequel son cœur professoit, malgré la violence qu’elle se faisoit pour cacher son trouble. Il ne m’est pas possible d’exprimer la douleur & l’indignation que je sentis à la vue d’une cérémonie aussi barbare. Je me sauvai de l’Église le visage couvert de mon mouchoir que je baignai de mes larmes, & je bénis mille fois les Peuples, qui, ayant en horreur ces infâmes & tyranniques abus, ne connoissent de prisons que pour les malfaiteurs.

Les François, gens à préjugés plus qu’aucune Nation du monde, croyent les Italiens, & principalement les Florentins, les plus jaloux & les plus vindicatifs de tous les hommes. Ils ne font pas attention, comme je l’ai déjà remarqué ci-dessus, que les coutumes ne sont pas aujourd’hui ce qu’elles étoient autrefois. Mais comment s’imagineroient-ils cela ? eux qui ne savent pas que la grande liberté, ou plutôt le libertinage, qui règne maintenant en France, auroit révolté le moins scrupuleux des siècles passés. On ne connoissoit point jadis les Spectacles & les Jeux. Ne pourroit-on pas dire aussi avec raison, qu’on n’avoit pas encore éprouvé les désordres que ces sortes de passe-temps ont introduits dans toute l’Europe ? Le François étoit autrefois, comme les autres Peuples, ce qu’il nous a plu de désigner par le nom de Jaloux : il n’auroit pas trouvé bon que sa femme désertât sa maison pour consumer dans les Opéra, les Assemblées & les Parties secretes de plaisir, le fruit de ses épargnes & de son travail, ainsi que cela se pratique aujourd’hui. Il employoit son argent à quelque chose de plus utile ; & sa femme sage & modeste ne songeant qu’à lui plaire, ne désiroit d’être belle que pour lui. Que les choses sont différentes à présent, je ne dis pas seulement en France, mais par-tout ailleurs ! Le Luxe, le Jeu, les Spectacles, la Coquetterie ont changé, pour ainsi dire, la face de l’Univers.

Revenons aux Florentins : ils sont si peu enclins à la jalousie, que leurs femmes ont presque toutes des Galants en titre sous le nom de Sigisbés. Quant à l’esprit de trahison & de vengeance dont on les taxe, le reproche ne me paroît pas mieux fondé. J’ai entendu plusieurs fois un de mes indiscrets Compatriotes s’exhaler contr’eux en invectives, & les provoquer d’une maniere si outrageante, que je ne doute pas qu’en tout autre Pays on ne lui eût rompu les os, & cependant il est sorti sain & sauf de Florence. Au reste, supposons les Italiens en général vindicatifs & traîtres, ce n’est pas un vice particulier du cœur qui les rend tels ; mais l’impunité du crime & la sûreté qu’il y a à le commettre en se réfugiant dans une Église ou quelque maison privilégiée. On a trouvé la vengeance plus facile & moins périlleuse de cette façon, & la chose a passé en usage, comme elle passeroit indubitablement ailleurs, si on y avoit les mêmes immunités. Quoiqu’on en dise, je ne vois pas qu’un homme donc on flétrit l’honneur, soit beaucoup plus coupable de faire assassiner son ennemi que de le tuer de sa propre main : c’est une justice qu’il se rend, à laquelle il ne manque que la forme. Ce n’est pas pourtant que j’approuve ni l’un ni l’autre cas, à Dieu ne plaise ; je m’en tiens au précepte du Décalogue : Homicide point ne feras, &c.

J’ai reconnu les Descendants des vieux Étrusques à une course de chariots, qui est précisément celle qu’Horace décrit dans sa première Ode. Ils font trois fois le tour de deux bornes, plantées chacune aux extrémités de la Place, & vont d’un train si rapide, que, sans leur grande dextérité, Messieurs les cochers risqueroient de laisser quelques-uns de leurs membres sur l’Arène.

La course des chevaux Barbes en liberté n’est pas moins divertissante. L’aiguillon de la gloire, joint à l’espérance d’un picotin d’avoine, donne à ces animaux tant d’ardeur, qu’on les perd de vue en un clin d’œil : on prétend qu’ils font une grosse lieue en moins de quatre minutes. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’ils se piquent tellement d’émulation, qu’il est rare que, chemin faisant, ils ne se mordent les uns les autres.

De Florence je fus à Pise ; c’est une belle & grande Ville, mais presqu’inhabitée aujourd’hui en comparaison de ce qu’elle étoit autrefois. J’y vis cette fameuse Tour qui penche considérablement d’un côté, & non pas de tous sens, ainsi que bien des gens le croyent.

Le grand charnier, ou le Campo Santo, mérite l’attention des Curieux. Il servoit anciennement à inhumer les Païens, que l’on mettoit dans de grands coffres de pierre fermés d’un semblable couvercle. Les Catholiques n’ont pas dédaigné de mêler en ce lieu profane leurs précieuses reliques avec les cendres de ces misérables réprouvés. Il est vrai que l’eau bénite purifie tout.

Je ne dirai rien de Livourne, sinon que c’est une petite Ville fort jolie, fort bien percée, & qui rend de grosses sommes à l’Empereur, quoiqu’elle ait un Port franc.

Quand on ne veut point perdre son temps à Lucques, on fait le tour de ses ramparts & on passe outre.

Gênes, par la magnificence & l’élévation de ses Palais, est digne, sans contredit, du titre de Superbe. Après le coup d’œil de Constantinople & de Naples, il n’en est guères de plus beau dans un certain éloignement. J’y ai trouvé Messieurs des deux Portiques[26] un peu collets montés & gourmés de leur noblesse, défaut assez ordinaire des Chefs de Républiques qui veulent toujours trancher des petits Souverains. Lorsque les Troupes Françoises & Espagnoles étoient sur leurs terres, il falloit pouvoir produire une suite d’Ancêtres aussi ancienne que le Déluge, ou du moins être Lieutenant-Général pour avoir l’honneur de figurer à côté d’eux dans de vieux fauteuils de Barbier.

Les Dames Gênoises sont comme à Florence, escortées d’une légion de Sigisbés. C’est une chose bien étrange à voir que la servitude volontaire à laquelle ces fous-là se sont voués. Le métier de forçat est infiniment moins pénible. Soumis en aveugles aux fantaisies, aux caprices de leurs Belles, il n’y a point de personnages auxquels ils ne se prêtent pour leur plaire. Sont-elles dévotes ? ils les accompagnent constamment à l’Église, & ne leur parlent d’amour qu’en style pieux & le chapelet à la main. Aiment-elles la dissipation, les visites, la promenade ? ils trottent toute la journée sans aucun relâche à côté de leur chaise. Ont-elles du goût pour la retraite ? ils deviennent solitaires. En un mot, ce sont des Protées qui prennent toutes les formes qu’on exige d’eux, & qui bien souvent n’obtiennent pour prix de leur complaisance & de leurs assiduités, que le triste honneur d’être les écuyers menins de ces idoles, & rien de plus.

De retour d’Italie, je renouvellai promptement mes finances, & la rage de courir me possédant plus que jamais, je dirigeai mes pas vers le Brandebourg. J’avois formé depuis longtemps le dessein de faire ce voyage. Il me tardoit d’admirer le Salomon du Nord,[27] & de remonter, pour ainsi dire, à la source de toutes les merveilles que la Renommée publioit de lui. J’arrivai à Berlin rempli de ces douces & flatteuses espérances. Mr. de Va.... à qui j’étois recommandé de bonne part, me reçut très-bien, & m’introduisit dans plusieurs des principales maisons de la Ville, où je fus comblé de politesse. Il en est d’un Étranger comme d’un Débutant au Théâtre : on le traite pour l’ordinaire avec indulgence, & souvent on lui suppose des qualités qu’il n’a point. On jugea de moi si favorablement, qu’on ne s’en tint pas à la supposition : j’eus le malheur d’être décidé presqu’unanimement homme d’esprit ; je dis le malheur, parce que cela mit les Jaloux en campagne & fit sonner le tocsin par un Juif errant, soi-disant Littérateur, lequel vit des aumônes de la Cour. On sait que la plupart des Souverains d’Allemagne sont dans l’usage d’avoir des fous à leur solde. Le Roi de Prusse, qui sait mieux que personne apprécier le mérite des gens, a cru trouver dans ce misérable regratier d’écrits tout ce qui étoit nécessaire pour remplir dignement le rôle de bouffon. En conséquence il l’a créé le Trivelin ordinaire de ses plaisirs ; & quand il veut prendre quelque relâche & s’arracher au sérieux des affaires, il s’amuse de son bavardage comme le Grand La Fontaine s’amusoit des parades de la foire. Or, ce Particulier-là me ravalant jusqu’à croire que je voulusse partager ses honneurs & son pain, se mit à clabauder de tous ses poumons contre moi. Il fit plus, il me fit tenir des propos touchant la Cour auxquels je n’ai jamais pensé ; & produisit pour preuve incontestable de ce qu’il avançoit, le témoignage sacré de deux infantes de Coulisse.[28] Un témoignage de ce poids ne pouvoit pas manquer d’avoir son effet. Je fus déclaré coupable sans appel. Mr. de Va.... qui jusqu’alors avoit eu la bonté d’épouser ma cause, crut devoir cesser de le faire ; & en adroit Politique, abandonna le foible pour se ranger du côté du plus fort. Enfin, s’étant rendu aux pressantes sollicitations de la Cabale, il me dépêcha une missive, par laquelle il me donnoit avis que le Roi étoit extrêmement irrité contre moi, & que j’avois tout à craindre de son ressentiment. Je donnai dans le piège comme un bon Picard que je suis. Je fis à la hâte un paquet de toutes mes nippes & décampai aussi brusquement que quelqu’un qui a les Records à ses trousses. Il faut avouer que je me comportai en franc Lourdaut dans cette occasion. Pouvoit-il tomber sous les sens à quelqu’un qui a la faculté de penser, qu’un grand Monarque fût sensible aux prétendus discours d’un chétif Particulier tel que moi ? Supposons que par étourderie il me fût échappé quelqu’expression déplacée, étoit-il naturel de croire qu’il s’en offensât ? j’ai été pourtant assez sot pour me le persuader ; & je serois mort sans doute dans mon erreur, si des personnes instruites & dignes de foi, ne m’avoient détrompé, en m’assurant que le Roi étoit si peu au fait du tour qu’on m’avoit joué, qu’il ignoroit même que j’existasse. Voilà comme les iniquités passent souvent sur le compte des Souverains, & sont commises en leur nom, sans qu’ils y ayent aucune part. Ah ! que si les Maîtres de la Terre avoient le secret de scruter les cœurs, que de monstres, en qui ils mettent leur confiance, deviendroient les objets de leur aversion & de leurs mépris !

Je n’ai pas fait un assez long séjour à Berlin, pour en parler du ton de quelqu’un qui auroit eu le temps de le connoître à fond. Je me contenterai de dire que c’est une Ville qui ne sauroit manquer d’être bientôt au nombre des plus florissantes du Monde, par la profession ouverte que le Roi accorde aux arts, à l’industrie & aux talents.

Les Troupes de Prusse sont incontestablement les plus belles que l’on puisse voir. Je crois que l’on pourroit dire aussi les meilleures, s’il est vrai que la bonne discipline fasse le bon Soldat.

Tout a l’air guerrier & militaire à Berlin. On s’imagineroit, à y voir tant de Héros, que c’est moins une Cour que la Résidence de Mars. Cependant, quoique le Roi fasse sa principale occupation des armes & de la science du Cabinet, il n’est point ennemi des plaisirs, & ses Sujets jouissent de tous les amusements des grandes Villes.

La circonstance du mariage de Monsieur le Dauphin avec une Princesse de Saxe, me fit naître l’envie d’aller à Dresde. La petite disgrace que je venois d’essuyer, m’avoit tellement dégoûté de la fréquentation des Grands, que, loin de tenter à me produire de nouveau, je restai constamment dans la foule & gardai l’incognito, charmé de n’avoir plus rien à craindre de la malignité des Jaloux.

La Cour de Saxe a toujours passé pour une des plus brillantes de l’Europe. Je ne sais si elle n’a point enchéri alors sur sa magnificence ordinaire ; au moins est-il certain que je n’ai jamais rien vu de plus somptueux & de plus galant. Nos bons amis de France en furent pour leurs fraix : leurs ajustements couleur de rose & bleu céleste, ne causerent ni la surprise ni l’admiration dont ils s’étoient flattés. Ils eurent la modestie, pour la première fois, de s’avouer vaincus en fait de parures ; aveu d’autant plus mortifiant, qu’ils se croyoient invincibles sur cet article. Les Saxons ne s’entendent pas moins bien à donner des fêtes, différents en cela de nous autres qui en imaginons communément de charmantes, que nous exécutons à faire pitié. La raison de cela, c’est qu’il n’y a point d’ordre chez nous. Je me souviens de celles que l’on donna au mariage de Madame Premiere. Les apprêts en étoient superbes, ils répondoient parfaitement à la grandeur du Monarque qui les ordonnoit, & promettoient tout ce que l’on pouvoit imaginer de plus pompeux & de plus éclatant. Cependant chacun sait quelle en fut l’exécution. Le fameux Bal paré du Salon d’Hercule [29] fut gâté & peut-être deshonoré par les brusques incartates qu’essuyerent les Dames que la curiosité y avoit attirées de Paris. Voici le fait pour ceux qui l’ignorent. Feu Mr. le Duc de la Trémouille, Seigneur aussi recommandable par les charmes de la figure, que par les qualités de l’esprit & du cœur, étoit chargé en qualité de Premier Gentilhomme de la Chambre de la distribution des Places. Il étoit trop poli, trop galant, pour désobliger un Sexe dont il avoit toujours été l’idole. Dès qu’une jolie femme se présentoit, elle étoit sûre d’être placée. Malheureusement il s’en présenta un si grand nombre, que les gradins se trouvèrent presque tous remplis quand la Cour arriva. Je laisse à penser de quelle indignation furent alors pénétrées les Duchesses, les Marquises, les Comtesses & toutes ces femmes qui ont le privilège de balayer les appartements du Louvre avec des queues de comètes. Quel créve-cœur pour des personnes d’un si haut parage, de voir leurs places occupées par de petites Bourgeoises, qui peut-être, aux titres près, n’auroient pas moins contribué qu’elles à l’embellissement de la Fête ! Il n’y avoit nulle apparence que ces grandes Dames eussent la patience de demeurer plantées sur leurs patins, tandis que cette colonie de Plébéiennes assises bien à leur aise, les nargueroient & s’applaudiroient de leur triomphe en faisant l’agréable exercice de l’éventail. Aussi n’eurent-elles pas cet avantage. Il fut arrêté sur le champ qu’elles vuideroient le terrein, & s’en retourneroient à Paris comme elles en étoient venues. Mais comment faire pour les déloger ? Elles se trouvèrent toutes alors du Régiment de Champagne : nulle ne voulut obéir. On prétend même qu’il y en eut une assez résolue pour blesser les oreilles dévotes du M. de N.... par un énergique vas te faire, &c. Ce qu’il y a de vrai, c’est que toutes étant sourdes aux prières, aux très-humbles remontrances, même aux menaces, on fut obligé de faire venir un détachement des Gardes du Corps. Il faut rendre justice à ces Messieurs ; quoiqu’entièrement dévoués au service du Roi, ce ne fut pas sans beaucoup de répugnance qu’ils exécutèrent ses Ordres : mais la loi du devoir les forçant d’étouffer les nobles sentiments de générosité & de pitié dont ils se sentoient émus, ils balayèrent le Salon dans la minute.[30] La chose se passa avec tant de rumeur, de confusion & de désordre, que cela ressembloit parfaitement à l’enlèvement des Sabines : avec cette différence pourtant que la violence qu’on fit à celles-ci avoit un motif plus flatteur pour leur amour-propre ; car on conviendra qu’il est plus honorable à de jolies femmes de se voir enlevées que chassées. Finalement, les pauvres Parisiennes perdirent leur étalage, & les pompons de la Duchapt,[31] & les bijoux d’emprunt ne servirent qu’à rendre leur honte plus éclatante.

Les réjouissances du mariage de Monsieur le Dauphin n’eurent pas un meilleur succès. Le Roi & plusieurs personnes de distinction ont pensé être étouffés au Bal de l’Hôtel de Ville. Ce qu’il y a de singulier dans toutes ces pompeuses assemblées, c’est que les Maîtres ont plus de peine à s’y introduire que leurs Valets.

Fermons ici notre parenthese, & retournons en Saxe. Je ne ferai point bâiller mes Lecteurs par le détail des Fêtes dont j’ai été témoin à Dresde. Que pourrois-je leur apprendre à ce sujet qu’ils n’ayent lu & relu dans toutes les Gazettes de ce temps-là, aussi-bien que dans les élégantes Nouvelles à la main du C. de M.... ? J’ajouterai seulement que la magnificence du Comte de Bruhl surpasse de beaucoup tous les éloges qu’on en fait. S’il est vrai, comme l’on dit, que ce soit le Roi de Pologne qui brille par son Ministre, on peut dire que le Ministre remplit admirablement bien les intentions de son Maître & lui fait honneur.

Ce n’est pas sans fondement qu’on donne aux Saxons le sobriquet de Gascons d’Allemagne. En effet, ils sont plus déliés qu’aucuns Peuples de la Germanie : & quoique Paris mérite, préférablement à toutes les Villes du monde, d’être appellée l’Université des Filoux, il est certain que Dresde & Leipsick sont, après elle, de merveilleuses écoles en ce genre, & peuvent le disputer à Turin, qui, de temps immémorial, a produit des sujets extraordinaires dans l’art de piper les dés & de filer la carte.

La.... ou la Voûte verte, est un des plus riches & des plus beaux trésors qu’il soit possible de voir. On y montre un très-gros diament verd, qu’on dit être l’unique en Europe, & que l’on met au-dessus de tout ce qu’il y a de plus précieux. Comme je ne suis pas bijoutier, & que je ne parle jamais affirmativement des choses que je n’entends point, je ne décide pas si l’éloge est hyperbolique ou non. La Maison de Hollande passe aussi pour une merveille : c’est une espece de Magasin de tous les chef-d’œuvres en porcelaine de Saxe & du Japon. Il est certain que l’œil ne sauroit rien voir de plus beau ; mais à considérer la fragilité de semblable matière, il doit paroître bien étonnant que l’on y ait attaché une si haute valeur, & que tant de gens sacrifient, par vanité, le réel à ces dispendieuses & superbes bagatelles que la mal-adresse d’un Domestique peut détruire en un instant. Vive les choses solides. Je pense, à cet égard, comme nos bons vieux peres ; & j’ai plus de respect pour la vaisselle au poinçon de Paris, que pour les plus rares pièces du Japon & de la Saxe, dont les morceaux ne sont d’aucune ressource.

J’ai entendu chanter à l’Opéra la célebre Faustine, qui, en considération de ses anciens talents & de sa grande réputation, n’étoit pas moins applaudie que lorsqu’elle rivalisoit l’incomparable Farinelli. Il me parut que la justice qu’on rendoit à son mérite passé, pouvoit se comparer aux éloges funèbres que l’on prodigue à la mémoire de quelqu’un qui n’est plus.

Peu de temps après mon retour de Saxe, je résolus d’aller promener mes ennuis du côté de l’Espagne, voulant connoître par moi-même un pays dont j’avois ouï dire généralement tant de mal. Il me prit envie, en passant par Montpellier,[32] de profiter de l’occasion, & de me faire lessiver dans la Piscine de saint Côme : mais quand je réfléchis que cette opération requéroit un confinement de six ou sept semaines, j’abandonnai un si raisonnable projet & je poursuivis la route jusqu’à Perpignan. Là je fus contraint de laisser ma chaise dans une Auberge,[33] ne pouvant continuer de courir la poste à cause des montagnes. L’honnête homme [34] auquel je la confiai, eut, par un excès de zèle pour mes intérêts, l’attention de la louer le plus souvent qu’il put en mon absence, de crainte qu’elle ne dépérît sous la remise, au moyen de quoi la rouille ne s’y mit point. Que ceux qui voyagent se souviennent de cette leçon, & ne confient jamais à de pareilles canailles que ce qu’ils ont envie de perdre.

J’arrivai à Barcelone la veille de la Fête-Dieu. Si nos imbécilles Flamands n’avoient pas conservé les rites bigots des Espagnols, je raconterois à mes Lecteurs les folies scandaleuses dont j’ai été témoin à la Procession du saint Sacrement dans cette Capitale de Catalogne. Mais quand on a vu les Processions de Cambray, de Valenciennes, & de la plupart des Villes de Flandres, on sait tout ce que l’on peut savoir là-dessus.

Je ne saurois m’empêcher de faire ici une observation sur l’effronterie avec laquelle nos Prêtres se déchaînent contre les Païens. N’ont-ils pas bonne grâce de leur reprocher le culte aveugle qu’ils rendent à des Divinités imaginaires, & de tourner en ridicule leurs cérémonies religieuses, tandis qu’eux-mêmes dégradent & avilissent le souverain Être par les actes les plus extravagants d’idolâtrie & de superstition ? Quelle pitoyable idée ont-ils du Maître de l’Univers, s’ils esperent se le rendre propice, & lui faire agréer leurs hommages, par des Mascarades & d’impertinentes Pantalonnades ! En vain ils se fortifient de l’exemple du Prophete-Roi, qui dansa devant l’Arche ; sa joye immodérée, ses cabrioles & ses gambades, ne sont pas le plus beau de son histoire.

Comme il n’est pas prudent de voyager seul en Espagne à cause des Bandouliers, j’attendis, pour me remettre en chemin, que plusieurs chaises allassent à Madrid. Dans cet intervalle j’employai mon loisir à me promener & à satisfaire ma curiosité. Un jour que je passois en revue les Belles prenant le frais sur leurs balcons, j’apperçus une grande brune qui me fit signe d’entrer chez elle. Tout autre que moi peut-être en pareille rencontre se seroit secrétement flatté d’avoir fait une conquête ; mais j’ai si peu connu en ma vie les bonnes fortunes, que telle pensée ne s’offrit point du tout à mon esprit. Je crus seulement que cette honnête personne étoit une de ces Déesses qui vivent du produit quotidien de leurs attraits. Le goût décidé que j’ai toujours eu pour les plaisirs faciles, ne me permit pas de laisser échapper une si belle occasion. Je volai à son appartement. Mais quelle fut ma surprise lorsque cette aimable inconnue m’appellant par mon nom, vint me sauter au col ! J’étois si peu préparé à ce courtois accueil, que je restai sans parole.... À ton air embarrassé, dit-elle, je pense que tu ne me reconnois pas, & je n’en suis point étonnée : indépendamment de ce que je n’ai jamais été de figure à espérer qu’on se souvînt long-temps de moi, il faudroit que tu eusses une prodigieuse mémoire pour avoir conservé le souvenir de toutes les femmes que tu as vues ; car il n’y a guères de libertins (soit dit entre nous) qui ayent autant fréquenté les maisons de scandale que toi.... Oh ! je vois bien, interrompis-je, que tu me connois parfaitement : ça, ma Reine, rappelle-moi donc où nous nous sommes vus ; est-ce chez la Florence, chez la Paris, ou la Lacroix ? est-ce chez la Carlier ? Justement, dit-elle, ce fut chez cette dernière que tu me jouas un tour pendable. Je demeurois alors en mon particulier. Il n’entroit chez moi que des gens graves, portant le bec à corbin & la perruque à répétition. Ma porte étoit fermée aux têtes à l’évent. Tu me sollicitois depuis long-temps pour obtenir la permission de me venir voir ; mais tu étois trop dissipé, & n’étois point assez vieux. Je te fis accroire que j’avois un Amant jaloux qui ne me quittoit jamais. Ces prétendues difficultés, au lieu de rallentir ton ardeur, ne firent que l’irriter. Tu t’adressas par hazard à la Carlier, chez qui je faisois quelquefois à la sourdine des passades.... Je me rappelle le reste, lui dis-je avec précipitation. Tu te rappelles donc, reprit-elle en riant, que tu avois promis de me donner deux louis d’or, & que tu me renvoyas avec un écu. J’avoue, répondis-je, que le présent étoit mesquin ; mais, outre que la médiocrité de mes finances ne me permettoit pas de mieux faire, je m’étois abonné à ce prix-là, par économie, chez toutes nos vénérables Matrones. D’ailleurs, à te parler franchement, quand j’aurois eu en ma disposition la caisse du Trésor Royal, je n’aurois point voulu m’exposer à perdre l’amitié & l’estime des Belles par une sotte prodigalité, persuadé comme je le suis du mépris souverain qu’elles ont pour les dupes. Mais dis-moi, je te prie, quel démon favorable t’a transplantée ici, & t’a mise dans cet état d’opulence oh je te vois ? Asseyons-nous, répondit-elle, & tu seras satisfait dans la minute ; car les longs narrés me causent des vapeurs.

Je suis fille d’une blanchisseuse de la Montagne sainte Geneviève. Quant à mon origine paternelle, je n’en ai jamais rien su. Un Carme de la Place Maubert m’a donné les premières leçons d’amour. Sous la discipline d’un pareil maître, il n’y avoit qu’à profiter. Aussi devins-je en moins de rien une excellente écoliere. Mais les pratiques lui venant de toutes parts, & ses assiduités envers moi diminuant lorsqu’elles m’étoient devenues le plus nécessaires, je me livrai à la conduite d’une appareilleuse qui me produisit dans le monde ; & depuis j’ai si bien cultivé dans cette grande école les principes de mon Carme, que j’ai eu l’honneur d’acquérir presqu’en débutant le renom d’une des plus signalées Catins de Paris. Sur ces entrefaites la Police ayant pris connoissance de mon caractere, m’envoya passer un semestre à la grande maison.[35] Il y avoit environ un an que j’en étois sortie, lorsque tu te mis en tête de me coucher sur ton catalogue, & trouvas le moyen de me punir du péché d’avarice. Peu de temps après un Officier des Gardes Walones s’étant amouraché de moi, me proposa de le suivre en Espagne : il étoit généreux & riche, je me laissai persuader, & nous vînmes ici. En un mot, pour me servir d’une expression que j’ai lue quelque part, nos myrtes au bout de trois semaines furent convertis en cyprès. Le pauvre garçon mourut de la petite vérole. Sa mort m’affligea d’autant plus sincérement, que je me trouvois dans un Pays étranger sans ressource & sans appui. Graces à ma bonne étoile, j’en fus quitte pour la peur. Un Commissaire du Saint-Office vint essuyer mes larmes. C’est à son amour que je dois l’heureuse condition où je suis maintenant. Miséricorde ! m’écriai-je, c’en est fait de ma liberté si cet homme-là me trouve ici. Sois tranquille à cet égard, dit-elle, tu ne le verras point : il est allé à Gironne pour affaires, & je ne l’attends que dans quinze jours. Tant mieux, repris-je, car je t’avoue que je ne voudrois pas, pour toute chose au monde, avoir rien à démêler avec gens de cette Robe. Mais il me paroît que Mr. l’Inquisiteur fait admirablement bien les choses. Te voilà meublée comme une Reine.... Bagatelle que tout cela, mon cher, imagine-toi que depuis dix-huit mois que je vis avec lui, j’ai déjà épargné près de quinze cents pistoles d’or. Comment diable ! il est donc bien riche ! Ces gens-là, répondit-elle, ne le sont-ils pas autant qu’ils veulent ? Tout tremble sous leur pouvoir tyrannique. Il faut t’expliquer de quelle manière nous faisons venir l’eau au moulin. Lorsque nous savons quelqu’un en argent, nous lui faisons adroitement insinuer qu’on l’accuse au Saint-Office de judaïser en secret. C’en est assez : coupable ou non, la frayeur le saisit, & nous en tirons tout ce que nous voulons. Quoi ! interrompis-je, le cœur ne te reproche-t-il pas d’employer de semblables stratagêmes pour faire fortune ? Pauvre garçon ! tu me la donnes belle avec ta délicatesse ! vas, si tu avois aussi longtemps que moi mangé le pain d’un Prêtre, tu n’aurois pas la conscience si timorée ; & loin d’écouter les scrupules, tu ne trouverois rien d’illégitime pour t’approprier le bien d’autrui. Elle appuya ces diaboliques maximes d’une infinité d’autres mauvais raisonnements conformes aux principes de morale que lui avoit inculqués son Inquisiteur, & ne cessa de me scandaliser, lorsqu’on vint nous avertir que l’on avoit servi. Notre repas fut des plus gais, & nous ne nous séparâmes que fort avant dans la nuit, non sans avoir au préalable décoré d’un panache le front du Commissaire du Saint-Office. Enfin, pendant quatre ou cinq jours que je restai encore à Barcelone, elle ne voulut point souffrir que je mangeasse à mon Auberge : & ce qui me toucha le plus au moment de notre séparation, ce fut l’offre qu’elle me fit de sa bourse. Voilà sans doute un procédé bien généreux. Mais quiconque connoît les filles du monde, n’en sera pas étonné. Elles ont communément le cœur tendre & compatissant. C’est, peut-être, une des principales raisons qui m’a rendu leur commerce si cher.

De Barcelone je passai à Sarragosse, Capitale d’Arragon. J’y vis la célèbre Notre-Dame Del Pilar, qui s’est trouvé juchée, on ne sait comment, sur une espece de colonne. La dévotion des Fidèles lui a bâti une Église où elle fait de temps en temps de fort beaux miracles. J’ai été voir aussi dans une Maison de Moines une collection d’admirables reliques. On m’y montra, entre autres raretés, une petite écharde qu’on prétend être une vraie épine de la couronne du Sauveur : elle a été trouvée miraculeusement parmi des ronces dans le voisinage du Calvaire. Mais ce que les bons Religieux estiment par-dessus tout, c’est un trou en forme de puits, où sont renfermées quantité de carcasses de saints Martyrs. Un béat Espagnol, qui étoit là présent comme moi, ayant demandé à voir ce précieux trésor, on lui répondit gravement qu’on ne le découvroit qu’aux Souverains. Je ne fus pas fâché qu’il ne s’en trouvât point dans la compagnie.

Il n’est pas aisé de se former une juste idée du désagrément qu’il y a de voyager en Espagne, sans l’avoir éprouvé par soi-même. J’arrivai à Madrid après quinze jours de marche, exténué de fatigues, presqu’affamé, demi-rôti, & dévoré de vermines. Je vis une belle & grande Ville, bien percée, mais dont les rues sont d’une mal-propreté insupportable. Quand il fait un temps humide, on y nage dans l’ordure ; quand il fait beau, on y est suffoqué par une poussiere infecte dont l’air est quelquefois obscurci. Il y en a qui prétendent que les mauvaises odeurs sont un sûr préservatif contre la peste : cela étant, les Espagnols & les Portugais n’ont rien à craindre à cet égard ; leur saloperie les met à couvert de ce redoutable fléau.

L’Espagne est de toutes les Nations la plus orgueilleuse, & celle qui a le moins de raison de l’être ; à moins que les qualités Monacales, je veux dire le cagotisme, la fainéantise & la crasse, ne soient des titres pour s’enorgueillir.

On ne sauroit refuser toutefois beaucoup de bravoure à ce Peuple hautain & superbe ; mais il seroit à désirer que l’humanité la tempérât. On se souviendra toujours, avec autant d’horreur que d’indignation, des actes cruels & féroces qu’ils ont exercés dans la conquête du Nouveau-Monde, & des fleuves de sang qu’ils y ont fait couler. Il n’y a que des Diables ou des Moines qui puissent leur avoir inspiré tant de barbarie. Si pourtant nous en croyons ces honnêtes gens, ils n’ont eu que de charitables motifs dans cette abominable expédition : c’étoit la propagation de la Foi, c’étoit le salut éternel de tous ces malheureux qu’ils égorgeoient qui les faisoit agir. Quelle infamie ! Ainsi la Religion, par de sacrileges abus, devient souvent le prétexte des plus noires iniquités ; & la méchanceté des hommes va quelquefois jusqu’à rendre Dieu complice de leurs crimes.

Les faux dehors de piété sont tellement en recommandation parmi les Espagnols, que le plus scélerat, muni d’un Scapulaire & d’un Chapelet, passera pour un très-bon Chrétien, tandis que le plus vertueux, qui négligera d’avoir sur lui de semblables babioles, sera regardé comme un excommunié & un réprouvé. Voilà ce que produisent la superstition & l’ignorance.

Quoique je n’eusse pas sujet d’être content de mon voyage de Madrid, & que je ne dusse point m’attendre à rien de mieux en allant plus avant, j’eus néanmoins la curiosité de pousser jusqu’à Lisbonne.

Cette Ville est bâtie en amphithéâtre le long du Tage, qui est en cet endroit-là si large & si profond, que les vaissaux du premier rang peuvent y mouiller à la longueur d’un demi-cable des murs du Palais : de dessus la hauteur, le coup d’œil en est admirable. Les Portugais sont un mélange de Nègres ou de Mulâtres, presque tous Juifs de cœur & Chrétiens pour la forme. Les Prêtres & les Moines régnent si souverainement chez eux, qu’ils les font trembler jusques dans le sein de leurs familles. C’est une chose révoltante, que de voir ces détailleurs d’eau bénite, gras & brillants de santé, insultant à la misere publique dans de belles chaises traînées fastueusement par deux superbes mules. Et où croit-on que vont les Penaillons ? Confesser les Belles, & faire des cocus.

Les femmes du Pays ne sortent guères que pour aller à l’Église ; mais il y a tant de cérémonies pieuses, tant de Fêtes, de Processions, de Sermons, qu’elles ont des prétextes continuels d’être dehors. Malheurs aux maris qui le trouveroient mauvais ! la sainte Inquisition ne les épargneroit pas : aussi les pauvres diables prennent-ils leur mal en patience sans souffler le mot. On peut dire que le Portugal est un Paradis terrestre pour le Clergé & les femmes.

J’ai toujours soupçonné que ce sexe charmant, que nos Cassards appellent, par excellence, le sexe dévot, étoit dans le secret de l’Église, & que sa dévotion n’étoit que pure grimace, ainsi que chez les Prêtres. Je n’ai jamais eu tant de raison de croire mon soupçon véritable, qu’à Lisbonne. Leur maintien hypocrite a quelque chose de si imposant, qu’il n’y en a point qu’on ne prît pour des Saintes, & cependant on sait comme les bonnes âmes tirent parti de la vie. Au reste, elles ne font que ce que l’on fait ailleurs : la conduite des femmes n’est par-tout que mensonge & que tromperie.

J’ai connu une Dame de la meilleure foi du monde à cet égard. On nous accuse, disoit-elle un jour, d’être dissimulées ; à qui en est la faute, si ce n’est aux hommes ? Y a-t-il rien de plus injuste & de plus ridicule que les loix qu’ils nous imposent ? Toutes ces règles de bienséance, cette retenue, cette modestie auxquelles ils nous assujettissent, sont-elles praticables ? S’il est vrai que nous soyons pétries de même pâte qu’eux, comme nos passions & nos appétits le démontrent assez, n’est-il pas bien bizarre qu’ils veuillent nous forcer à vaincre une nature à laquelle ils sont incessamment obligés de céder ? Telle est donc notre condition, que ne pouvant point obéir à nos tyrans, nous sommes contraintes d’avoir recours à la fourbe & au déguisement pour leur repos & pour le nôtre. Ils nous veulent modestes, chasses, discretes, pieuses : nous prenons le masque de tout cela, au moyen de quoi ils sont contents & nous aussi. Nous nous formons des plaisirs de nos prétendus devoirs. Les ruses que nous inventons pour tromper nos surveillants, ont des douceurs que nous sommes seules capables d’apprécier & de sentir : en caressant nos maîtres, nous les étranglons. C’est un raffinement de vengeance qui n’est connu que des gens de Cour, des Prêtres & de nous. Vous l’avouerai-je, enfin ? la Religion elle-même est une de nos plus grandes ressources pour passer le temps agréablement. Les Églises sont les entrepôts de nos galanteries : les Tribunaux de Pénitence, où, prosternées aux pieds d’un Directeur, l’on s’imagine que, pénétrées d’un sincere repentir, nous demandons l’absolution de nos offenses ; ah ! que si vous connoissiez combien ces Tribunaux ont des charmes pour nous, vous envieriez notre sort ! Figurez-vous seulement le plaisir que vous auriez de vous confesser à des Nonnes, & vous concevrez d’abord le nôtre. Que dis-je ! les hommes deviendroient les plus grands dévots du monde, s’ils avoient, ainsi que nous, l’avantage de se confesser à un Sexe différent.

Comme cette Dame, en me révélant ces mysteres, ne m’a point recommandé le secret, je laisse à la discrétion de mes Lecteurs d’en faire l’usage qu’ils voudront.

Le peu d’agrément que je goûtai dans mon séjour à Lisbonne, joint à la crainte continuelle où j’étois de tomber sous la griffe de Messieurs du Saint-Office, me fit prendre la résolution d’en sortir le plutôt que je pourrois : je ne tardai pas à en trouver l’occasion. Une Flotte Angloise étoit prête à mettre à la voile pour la Grande-Bretagne ; je crus ne pouvoir mieux faire que d’en profiter. Je communiquai mon dessein à Mr. de Chavigny, Ambassadeur de France. Il me demanda si j’avois oublié que nous étions alors en guerre avec l’Angleterre. Je lui répondis que non ; mais que j’étois habitant du Monde, & que je gardois une exacte neutralité entre les Puissances belligérantes. Si Mr. de Chavigny ne goûta point mes raisons, au moins eut-il la bonté de se rendre à mes instances. Il me donna un Passe-port & en fit demander un autre à Mr. Keene, Envoyé extraordinaire du Roi de la Grande-Bretagne, qui, à la considération de Son Excellence, ne fit pas difficulté de me l’accorder. Muni de mes deux Patentes, je fus coucher à bord le jour de saint Louis, après en avoir célébré la fête avec Mr. l’Ambassadeur.

Au bout d’un mois de navigation, le mauvais temps nous ayant obligés de relâcher à Portmouth que nous avions déjà dépassé, j’y débarquai, autant ennuyé de la mer, qu’enchanté de me retrouver sur une terre que j’aurois préféré au délicieux Jardin d’Eden.

Je pris la poste, & fus revoir mes bons amis les mangeurs de Rôt-de-bif dans leur Capitale.

Je vécus dans les commencements avec eux aussi enthousiasmé de leur mérite, que l’est un Amant des attraits divins de sa Maîtresse les premiers jours de la jouissance. Mais comme il arrive à cet Amant, quand les premiers feux sont éteints, de découvrir, dans cet objet de son adoration, maints défauts que son ame préoccupée lui avoit fait prendre pour des perfections célestes : de même quand je fus en quelque manière rassasié du commerce ravissant de ces Messieurs ; quand mes yeux, auparavant couverts du voile de la prévention, se furent dessillés, je cessai d’admirer, & bientôt après je m’apperçus que ces hommes merveilleux avoient leur mauvais côté comme les autres, & qu’ils n’étoient pas moins extravagants que nous ; avec cette différence seulement que nous sommes des foux gais & joyeux, & qu’ils sont des foux sérieux & tristes. Je vis qu’ils aimoient mieux passer pour singuliers, fantasques, bizarres, que de ressembler à aucun Peuple de l’Univers. J’observai que dans leurs usages & leur conduite ils affectoient d’être le rebours des autres Nations : en un mot, que si, par un miracle de la Nature, nous devenions sombres & mélancoliques, ils seroient, par esprit de contradiction, aussi évaporés & pétulants que nous le sommes. Au reste, regardons-les par leur côté favorable, & nous trouverons que ces Insulaires sont un des Peuples du monde les plus dignes d’estime & d’admiration. Ils sont braves, humains, magnanimes, compatissants ; ils aiment les arts ; ils les encouragent, ils les cultivent : ils conservent entre eux une sorte d’égalité qui contribue au bien général : les derniers Citoyens jouissent des mêmes privileges que les premiers : ils sont à couvert de l’oppression des Grands ; ils vivent tous, sans distinction de rang & de naissance, sous la protection des Loix ; ils jouissent paisiblement de ce qu’ils ont, sans craindre qu’un pouvoir arbitraire les en prive. Que dirai-je enfin de plus ? les Anglois sont libres. Le Souverain ne sauroit enlever aucun Sujet à la Patrie sous son bon plaisir. Graces à la sagesse des Constitutions du Pays, son pouvoir n’est sans limites que pour faire le bien.

Tandis qu’en Spectateur impartial, j’amusois mon loisir à Londres par de semblables remarques, la plupart des Princes de l’Europe avoient envoyé leurs Ministres à Aix-la-Chapelle pour travailler à terminer leurs différends & rétablir la paix. Les Préliminaires furent à peine signés, que je pris la résolution d’aller revoir ma Patrie. Je ne fus pas aussi heureux dans ce voyage que je m’en étois flatté. Mon mauvais sort m’attendoit à Paris, pour mettre ma philosophie à la plus désagréable épreuve & lui donner de l’exercice. Il y avoit déjà trois mois que je m’ennuyois dans cette grande Ville, d’où je me préparois à sortir, lorsqu’un pouvoir supérieur me contraignit à y rester. Voici l’Histoire.

Un Commissaire & un Limier de Police vinrent un matin me souhaiter le bon jour au nom du Roi, & me prier de trouver bon qu’ils examinassent mes papiers. Ces honnêtes gens m’étoient envoyées de trop bonne part, pour que je refusasse de satisfaire leur curiosité. Ils déchiffrèrent donc mes Bucoliques, & en ayant fait un paquet qu’ils scellerent du Sceau de je ne sais qui, ils me supplierent avec les mêmes politesses de vouloir bien les accompagner jusqu’au Fort l’Evêque,[36] non sans avoir eu la complaisance de me communiquer auparavant une Pancarte en beau caractère, signée Louis. Plaisanterie cessante, j’obéis, & me laissai conduire en Prison.

Comme mes Lecteurs sont indubitablement en peine de savoir la cause d’un traitement si rigoureux, il faut la leur exposer, & leur développer des mysteres d’iniquité qui ne sont point parvenus à la connoissance de ceux qui ont su mon aventure.

Je m’étois amusé dans mes moments oisifs à jetter sur le papier quelques idées burlesques que j’avois cousues ensemble :[37] je fis la sottise d’en faire confidence à un misérable Auteur, couvert du petit uniforme de Prêtre. Ce perfide, auquel, par compassion pour ses pauvres talents, j’ai souvent fait des aumônes, fut révéler mon secret à un triumvirat de coquins, qui m’accuserent, dans une Lettre anonime, adressée à l’Inquisiteur de Police, d’avoir composé un Libelle contre la Religion & le Gouvernement. Tout autre que ce digne Magistrat, loin de donner créance à une délation sans signature, l’auroit jettée au feu ; mais celui-ci étoit nouvellement en place, il lui tardoit de donner à la Cour des preuves de son zèle & de sa vigilance : peu lui importoit sur qui sa griffe tombât. Il me détacha donc, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, mes deux Cerbères, munis d’une Lettre de Cachet. Quel scandaleux abus ! ne doit-on pas trouver bien étrange que celui dont le véritable emploi est de donner la chasse aux filoux, aux filles de mauvaise vie & à leurs suppôts, de tenir les rues nettes & de les faire éclairer, ait de pareilles Lettres à sa disposition ? Qui sera désormais en sûreté ? Certes, je ne me serois pas imaginé que les honnêtes gens relevassent de la jurisdiction d’un homme de cette trempe, & qu’ils fussent gibier à Police. Je m’étois toujours flatté que l’honneur, l’exacte probité, la droiture, étoient à couvert des recherches de ce Tribunal humiliant, & qu’il n’y avoit que l’infamie qui pût y être citée. Cependant j’ai expérimenté le contraire à ma honte ; car n’en est-ce pas une que d’avoir affaire à ces gens-là ?

Mon prétendu Libelle ayant été duement examiné, le prudent Magistrat s’apperçut qu’on l’avoit trompé, mais son infaillibilité ne lui permettant pas d’en convenir, il fallut inventer des griefs qui autorisassent ma détention. Que fit ce cauteleux & mal-intentionné Policier ? Il prétendit me faire un crime de mes voyages, & me rendre suspect à la Cour. Le même Commissaire qui m’avoit arrêté, vint m’interroger par son ordre ; & le maître Gonin employa loyalement toutes les ruses de sa profession pour me faire avouer des impertinences. Enfin ces Monstres, acharnés à me perdre, firent insinuer au Public que j’étois pensionné du Gouvernement Anglois. Que répondre à des calomnies aussi grossiérement imaginées, sinon, que ma conduite & ma dépense ayant toujours été uniformes, il s’ensuivroit que j’aurois fait le noble métier d’Espion gratis ? Que ces infames apprennent à me connoître. S’il est vrai, comme le Chevalier Robert Walpoole le prétendoit, que tous les hommes ont leur prix, & s’il étoit vrai, suivant cette maxime, qu’ayant aussi le mien, je fusse capable de vendre mon honneur, assurément ceux qui l’acheteroient le payeroient bien cher. Mais il y a apparence que le Ministre ne prêta pas l’oreille à de pareilles insinuations, puisqu’il n’hésita point d’ordonner mon élargissement dès les premiers jours de ma détention. On sera peut-être surpris que ses ordres n’ayent point été d’abord exécutés, & que je n’aye recouvré ma liberté qu’après le mois révolu, malgré le vif intérêt que des personnes en place prenoient à mon affaire. Voici pourquoi. Je manquai à la plus essentielle des formalités : c’étoit un Placet que Son Excellence de Police attendoit. Si, sans faire mal-à-propos le délicat, j’avois écrit sur de beau papier : MONSEIGNEUR, le nommé Guillot, Martin ou Jeannot, prend la liberté de représenter très-humblement à Votre GRANDEUR, ou à VOTRE ALTESSE, &c. un prompt élargissement, sans doute, eût été la recompense de cette basse & humiliante Supplique, & je n’eusse point été exilé. En bonne foi, n’est-il pas bien ridicule qu’un homme de cette espèce exige des honnêtes gens les mêmes titres que lui prodiguent les Cureurs de gadoue & les Marchandes de vieille morue ? Parce que la Canaille l’appelle MONSEIGNEUR, il s’imagine être quelqu’un, & n’est pas content qu’on lui fasse l’honneur de lui écrire comme on feroit à un Gentilhomme :


O tempora ! ô mores !


Que dirai-je de plus ? Ce respectable Magistrat ayant tenté vainement tous les moyens imaginables pour alonger le terme de ma prison, eut l’impudence, au mépris des intentions du Ministre,[38] de ne me signifier ma sortie que le cinquieme jour après en avoir reçu le dernier ordre.

Plût à Dieu que les Protecteurs des droits du Peuple, je veux dire Messieurs du Parlement, le chapitrassent-ils de bonne sorte sur cette prévarication lorsqu’il ira recevoir leurs Vesperies ![39]

Mais pour finir un narré qui n’est déjà que trop long, on me sortit des fers, avec injonction, de la part du Roi, de m’éloigner de Paris & de n’en point approcher de cinquante lieues, jusqu’à ce qu’il plaise à Sa Majesté d’en ordonner autrement. J’ai cru ne pas me rendre criminel en m’éloignant du double & poussant jusqu’à Londres. Au reste, si j’ai mal fait, je passe condamnation & me soumets volontiers à l’Ostracisme, en attendant d’autant plus paisiblement mon rappel, que je me trouve bien par-tout, hormis en prison. Tous les Pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des Cieux, & que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés, & souverainement indépendant, changeant de demeure, d’habitude, de climat, selon mon caprice, je tiens à tout & ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscow, à Petersbourg, que sais-je enfin ? ce ne seroit pas miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin.

Je m’attends qu’une conduite & une façon de penser aussi singulieres m’attireront beaucoup plus de censeurs que d’approbateurs : mais après m’être déclaré dès le commencement de cette rapsodie, comme je l’ai fait, sur le chapitre des hommes, on peut bien juger que leur blâme & leur suffrage me sont également indifférents. Qu’ils m’applaudissent, ou non ; mon amour-propre n’en sera ni flatté, ni humilié. L’estime des humains dépend de si peu de chose, on l’acquiert & on la perd si aisément, que l’acquisition n’en vaut pas les fraix, quelque médiocres qu’ils puissent être. Veut-on que je m’explique d’une manière plus affirmative ? je méprise trop les hommes pour ambitionner leur approbation & leurs applaudissements ; permis à eux de me rendre mépris pour mépris : je les y exhorte même ; aussi-bien y a-t-il long-temps que j’ai choisi pour ma Devise :


Contemni & contemnere. Dixi.

REMARQUES.
Page 6. ligne 3.

Mr. de Maupertuis, grand Mathématicien & petit Auteur. Il a ressuscité à Berlin une Vénus Physique, qu’il enfanta jadis, & qui mourut dès sa naissance.

Page 45. ligne 21.

L’Abbé de Bois-morant, Exjésuite, Joueur de profession, honnête homme d’ailleurs & très-bon Écrivain.

Page 120. ligne 11.

Mr. le Marquis de Valori, Envoyé de France.

Page 121. ligne 4.

Mr. d’Argens aussi plat & dégoûtant Barbouilleur de papier que hardi Plagiaire. Il a plus écrit lui seul que douze bons Auteurs.

Page 128. ligne 20.

Le Maréchal de Noailles.

Page 130. ligne 21.
Le Chevalier de Mouhy, très-connu dans la république des Lettres par quantité de pitoyables Ouvrages dont il a enrichi le Public.
Page 152. ligne 20.

Mr. de Chavigny, le plus profond Génie négociateur de la France, peut-être même de l’Europe.

Page 158. ligne 10.

L’Abbé d’Alinval. Il s’est acquis quelque réputation dans le monde par quatre ou cinq petites Pièces de Théâtre au-dessous du sifflet.

Page 158. ligne 16.

Nicolas ou Blaise Berryer, qui s’est établi un renom immortel par le fameux Prostibule de Made. Paris, dont il se déclara le Souteneur & le Protecteur, pour le soulagement des Étrangers.

Page 160. ligne 11.

Le Commissaire Rochebrune, l’un des plus adroits Coquins de sa robe pour nuire aux honnêtes gens.

  1. Il s’est expatrié depuis, pour punir ses confrères de ne lui avoir pas rendu des hommages & des respects proportionnés à ses suprêmes talents.
  2. À présent l’Isle de Serique, misérable Lapiniere sous la domination des Vénitiens.
  3. Comme je ne veux point encourir la censure des Géographes, j’avertis le Lecteur que les lieux que je cite ici ne sont pas dans l’Archipel. Le Royaume d’Ithaque, aujourd’hui connu sous le nom de petite Céphalonie, est à l’embouchure de la Mer Adriatique. On croit que l’Isle de Calipso est une petite Isle près de Malthe & de sa dépendance, qu’on appelle maintenant le Goze. La place où étoit Carthage se voit à deux ou trois lieues de Tunis, Troye est dans le voisinage des Dardanelles, & fait partie de l’Asie Mineure.
  4. Le même, qui venant de Pologne avec l’infortuné Baron de Saint-Clair, le vit assassiner,
  5. Sorte de Salmigondis fait avec du riz, du mouton, & de la volaille.
  6. Le Harem est le quartier où sont les femmes
  7. Le Capitaine de Galère.
  8. Ils sont de pierre.
  9. Erostrate.
  10. Autrefois Cythéra.
  11. L’Angleterre.
  12. Il dit un jour, perdant son argent à l’Hôtel de Gêvres, qu’il n’y avoit point de Purgatoire.
  13. L’Abbé Desfontaines étoit de ceux-là.
  14. Le teston vaut trois paules, ce qui fait à peu près trente-trois sols de notre monnoie.
  15. Personnage des précieuses Ridicules de Molière.
  16. Rabelais.
  17. C’étoit une des Syrenes, qui se précipita de désespoir de n’avoir pu toucher Ulysse.
  18. Virgile.
  19. Patron de Naples.
  20. L’Amiral Byng dans son expédition de Sycile en 1718 ou 19.
  21. Quelques idiots se sont mis en tête de le faire Peintre & Sculpteur.
  22. Celui qui depuis quarante ans brise des machoires sur le Pont-Neuf.
  23. La propreté n’est pas la vertu favorite des Italiens en général. Tous les beaux & superbes monuments de Rome sont profanés de la même manière.
  24. Il semble qu’un Auteur qui releve ainsi les ridicules de sa Nation, ne s’est point arrogé mal-à-propos le nom de Citoyen de l’Univers. On peut dire à sa gloire, que s’il ménage peu ses compatriotes, il ne leur fait pas injustice.
  25. La Toscane
  26. Les Nobles Gênois.
  27. Mr. de Voltaire appelle ainsi le Roi de Prusse.
  28. Les Cochois.
  29. Peint par Le Moine, qui se poignarda de désespoir de ce qu’on lui refusa le salaire de son travail. On prétend qu’on lui paya tout au plus ses couleurs.
  30. Il n’y eut que feu Mad. de la Marteliere qui fut respectée ; aussi étoit-il bien juste que l’image vivante de la mere des amours fût privilégiée.
  31. Célèbre Marchande de modes, vis-à-vis le Cul-de-sac de l’Opéra.
  32. De crainte qu’on ne soit inquiet sur ma santé, il est bon que l’on sache que j’ai fait un second voyage exprès à Montpellier.
  33. Chez La Forêt, au Lyon bronzé.
  34. Le même La Forêt.
  35. L’Hôpital.
  36. Prison Royale dans le centre de Paris.
  37. Cet Écrit avoit pour titre : Margot la Ravaudeuse.
  38. C’étoit Mr. de Maurepas.
  39. Le Lieutenant de Police est obligé d’aller une fois ou deux l’an, rendre compte de sa conduite au Parlement. On rapporte que le Premier Président Mr. Du Harlay dit autrefois à quelqu’un qui exerçoit cette commission : Maître Tel, la Cour vous recommande Clarté, Netteté & Sûreté. Cette Laconique semonce est bien humiliante pour quiconque veut trancher du Petit-Ministre.