Le Costume et le luxe dans l’ancienne France

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LE COSTUME ET LE LUXE
DANS L'ANCIENNE FRANCE

I. J. Quicherat, Histoire du costume en France depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, Paris 1875. — II. Viollet-Le-duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français, de l’époque carlovingienne à la renaissance, Paris 1855-1875.

Enfermé dans le cercle étroit de ses jours, l’homme veut s’arracher au présent et agrandir les horizons de sa vie en demandant à l’histoire les secrets du passé. Une sympathie mystérieuse le ramène vers les générations qui l’ont précédé sur cette terre, et, comme le vieux caméronien de Walter Scott, il cherche à lire sur des tombeaux les noms que le temps a couverts de sa rouille. Il écoute les morts qui lui parlent dans les cartulaires des abbayes, les arrêts des cours féodales, les mémoires, les coutumiers, il leur demande ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont été dans ces temps de misère et de larmes où les invasions passaient comme un ouragan sur la Gaule ; il veut savoir comment, de la servitude de la glèbe, ils se sont élevés à la condition d’hommes libres, comment ils ont conquis lambeau par lambeau, pour en faire une patrie commune, cette France de la vieille monarchie qui a connu toutes les gloires et tous les malheurs, et de cette recherche sur la destinée des aïeux il tire la science de l’histoire, que les anciens appelaient l’institutrice des peuples.

A côté de cette science féconde qui embrasse dans leur ensemble par les idées et par les faits tous les élémens de la vie des nations, il en est une autre plus modeste, l’archéologie, qui reconstitue la vie domestique avec ses propres ruines. Exclusivement appliquée jusqu’au règne de Louis XIV à l’antiquité païenne, elle a donné ses premiers travaux sur notre patrie avec Ducange et Montfaucon, et, depuis un demi-siècle, elle s’est développée parallèlement au mouvement historique. Des traités généraux, des monographies détaillées nous ont fait connaître les constructions civiles, religieuses et militaires, les peintures murales, les verrières, les tapisseries, les bijoux, les meubles, les émaux, les armes et jusqu’aux ustensiles les plus vulgaires. Le cadre des études a toujours été en s’élargissant. Momentanément interrompus par la guerre, les travaux ont repris dans ces deux dernières années avec une activité nouvelle. D’immenses matériaux ont été réunis, et l’heure est venue de résumer les connaissances acquises au prix de tant d’efforts. Deux érudits qui ont rendu les meilleurs services à l’étude de nos antiquités nationales, M. Jules Quicherat, directeur de l’École des chartes et M. Viollet-Le-Duc, ’ont fait paraître récemment, l’un sur le costume, l’autre sur l’ameublement, des livres qui se recommandent aux hommes spéciaux par l’étendue et la solidité du travail, à la curiosité du public par les gravures qui accompagnent le texte, et qui forment dans leur ensemble un véritable album du moyen âge.

M. Quicherat, en traitant l’Histoire du Costume, est remonté aux temps primitifs ; il a suivi, avec une sûreté d’érudition qui est chez lui une qualité maîtresse, les transformations sans nombre que les vêtemens ont subies, depuis le temps où les sujets de Sésostris, quinze cents ans avant Jésus-Christ, symbolisaient dans leurs peintures les nations de l’Europe occidentale par un personnage à la peau blanche et aux yeux bleus, type de la race celtique primitive, auquel ils donnaient le nom de Tambou, jusqu’au moment où le pantalon révolutionnaire est venu détrôner l’aristocratique culotte de soie. Les plus humbles comme les plus grands, les clercs et les évêques, les serfs de corps et les bourgeois affranchis, les gentilshommes et les châtelaines, les rois dans l’attirail de leur puissance, passent tour à tour sous les yeux du lecteur, tantôt décrits dans un texte simple et clair, tantôt représentés par des figures qui sont l’exacte photographie des manuscrits à miniatures, des tableaux, des effigies sculpturales, des livres à images du XVIe siècle et des livres à gravures du XVIIIe. M. Viollet-Le-Duc, dans le Dictionnaire de l’Ameublement, a décrit pièce par pièce depuis l’époque carlovingienne le mobilier des églises, des palais, des châteaux, des maisons bourgeoises, des ateliers et des chaumières. C’est une sorte d’inventaire après décès, où les moindres recoins ont été fouillés. Malheureusement l’auteur n’a point évité l’écueil où viennent se heurter la plupart des archéologues ; à force de remuer des débris, il est arrivé à l’idolâtrie des reliques et s’est égaré parfois dans des détails minutieux à l’excès. Il est à regretter aussi qu’il ait donné à son livre la forme alphabétique, ce qui ne permet pas d’embrasser dans une vue d’ensemble le mouvement des arts et de l’industrie. Nous aurions préféré la méthode de M. Quicherat, qui suit chronologiquement son sujet et le divise par grandes époques et par règnes ; mais, ces réserves faites, nous nous plaisons à reconnaître que le Dictionnaire de l’Ameublement est un livre plein de recherches, et, qu’au point de vue des arts technologiques, il peut fournir de très utiles renseignemens. Ce n’est point en effet un simple attrait de curiosité rétrospective qui fait le mérite de certains travaux d’archéologie, c’est aussi un intérêt éminemment pratique. Le moyen âge en fait de science n’a rien à nous apprendre. Si les chevaliers, les moines et les bourgeois du temps de Philippe-Auguste revenaient dans ce monde, ils se croiraient transportés dans le pays des enchanteurs et des fées, car le génie moderne a réalisé quelques-uns des prodiges que rêvait la sorcellerie. Pour correspondre aux extrémités du monde elle cherchait, sans le trouver, l’alphabet sympathique, et le télégraphe marche aussi vite que la pensée. Elle demandait à l’anneau du voyageur la locomotion rapide et sans fatigue, et la vapeur a résolu le problème. Le tempestiaire prétendait à son gré diriger la foudre, et l’aiguille de Franklin arrache au ciel la foudre obéissante. Le sorcier, à cheval sur le balai du sabbat, croyait se frayer un chemin à travers les airs, et le ballon nous emporte plus haut que les aigles et les nuages. Toutefois, si nous laissons le moyen âge bien loin derrière nous par la pénétration des secrets de la nature, la puissance productive, et même la puissance destructive, il est juste de reconnaître qu’il nous dépasse aussi bien souvent par l’inspiration des artistes et la perfection de la mise en œuvre ; l’industriel, le peintre, le sculpteur, ne l’interrogeront jamais sans profit. L’archéologie est la sœur inséparable des beaux-arts, comme elle est la sœur de l’histoire, et c’est là ce qui fait tout à la fois son intérêt et son importance,


I

Le goût de la parure a précédé les habits, dit M. Quicherat ; cette remarque est de tous points confirmée par les faits. Dans les temps primitifs de la Gaule, les habitans marchaient entièrement nus, ils se tatouaient comme les sauvages, et portaient comme eux des colliers et des bracelets formés de coquillages, d’arêtes de poisson, de petits os, de dents d’ours, de rondelles découpées dans la pierre ; ils taillaient leur barbe en pointe, et, comme si les coiffeurs eussent déjà fait leurs premiers essais, ils relevaient sur leur front une grosse touffe de cheveux. Cet état de simple nature se modifia après une longue suite de siècles, lorsque des hordes descendues des hauts plateaux de l’Asie vinrent prendre possession, de la Gaule quinze cents ans avant notre ère et enseigner aux habitans l’art de tisser [1] et de teindre. Les colonies grecques qui s’établirent au VIIe siècle sur le littoral de la Méditerranée et les expéditions d’Italie déterminèrent un nouveau progrès ; les bracelets et les colliers d’or, façonnés par les indigènes, remplacèrent les dents d’ours et les rondelles de pierre, et déjà les métaux précieux étaient si communs que le consul Servilius Cépion, en pillant Toulouse pour la punir de s’être, alliée aux Cimbres, trouva dans le sanctuaire du dieu Bélénus, où toutes les tribus envoyaient des offrandes, 120,000 livres d’or [2] et 150,000 livres d’argent. A cette époque, 106 ans avant Jésus-Christ, le costume national se composait d’un pantalon, braccœ, dont nous avons fait braies, d’une blouse descendant au milieu des cuisses et d’un petit manteau bariolé, la saie, qui s’attachait sous le menton avec une agrafe. Ce manteau était la pièce essentielle, celle où chacun mettait son luxe. On s’en parait pour assister aux assemblées publiques où se débattaient les intérêts de la tribu. Ces assemblées étaient d’ordinaire fort tumultueuses, car les Gaulois étaient grands parleurs, Gallia causidicorum nutrix, et, pour rappeler les perturbateurs à l’ordre, des surveillans qui faisaient les fonctions de nos huissiers, étaient chargés de couper un morceau de leur saie, assez grand pour qu’il fût impossible de s’en servir plus longtemps. Les femmes remplaçaient la saie par une tunique qui descendait jusqu’aux pieds et laissait le haut de la poitrine à découvert. Elles donnaient, avec de l’eau de chaux, une couleur rouge ardent à leurs cheveux, rutilati capilli, et les dames romaines trouvaient ces cheveux si séduisans qu’elles en faisaient venir à grands frais pour s’en faire, comme aujourd’hui, des chignons et des nattes.

La conquête de César façonna en un siècle la Gaule à l’image de l’Italie. L’industrie du vêtement prit un essor extraordinaire. Arras fabriquait des tapis, des étoffes fines, qui passaient avec celles de Laodicée pour les plus parfaites de l’empire. Langres et Saintes fournissaient des draps à longs poils, les villes de l’ouest des mouchoirs, des toiles blanches et peintes. La population indigène abandonnait ses huttes circulaires en torchis, terminées par un toit cintré couvert d’un chaume épais, pour les maisons construites sur le modèle romain, avec les mêmes appartemens : l’atrium, salle de réception, — les cœnationes, salles à manger, — les cubicula, chambres à coucher. Au centre se trouvait une cour carrée plantée de fleurs ; les parois intérieures étaient revêtues d’un mortier colorié, peintes à fresque ainsi que les plafonds, ou incrustées de mosaïques en verres de couleur. Les grands propriétaires fonciers qui formaient l’aristocratie gallo-romaine, comme plus tard ils formèrent l’aristocratie féodale, bâtissaient dans des sites agréables de véritables châteaux, composés de deux corps de logis, l’un au midi pour l’hiver, avec des tuyaux dans les murs pour réchauffer les pièces, l’autre au nord pour l’été, avec des conduites d’eau pour entretenir la fraîcheur ; ce qui prouve qu’en fait de confortable les architectes gallo-romains sont nos maîtres, car pour nous défendre contre les chaleurs caniculaires nous en sommes encore aux persiennes et aux stores.

Rome avait apporté dans la Gaule les douceurs de la vie, les raf-finemens du luxe et de la parure ; le christianisme à son tour y apporta les renoncemens de la pauvreté, les habits grossiers, vestes asperas, le cilice et la bure ; mais il était plus facile de renverser les statues des faux dieux que de faire quitter aux femmes les riches broderies, les étoffes moelleuses. Plus d’une belle chrétienne se badigeonnait le visage de vermillon et de céruse, mettait du noir autour de ses yeux pour les faire paraître plus grands, et marchait en faisant craquer ses souliers, ce qui était une marque de suprême bon ton. Les pères de l’église avaient beau tonner contre les artifices de la coquetterie, qu’ils appelaient des inventions de Satan, ils avaient beau maudire la soie, on se disputait au poids de l’or cette précieuse denrée, qui se vendait la livre, du temps de Dioclétien, 620 francs de notre monnaie quand elle n’avait reçu aucun apprêt, et 9,800 francs quand elle était teinte en pourpre de Tyr. L’extrême variété des vêtemens et la seule énumération de leurs noms suffit à montrer combien l’industrie et la bienvivance étaient florissantes dans la Gaule au IVe siècle, malgré les intolérables exactions du fisc impérial. Habits de voyage en grosse étoffe, habits de ville aux couleurs éclatantes, robes à ramages festonnées avec des plumes d’oiseaux, il y en avait pour tous les rangs et tous les goûts, depuis la trabée jusqu’à la castorine, castorina vestis. Le plus riche et le plus honorifique de tous ces vêtemens était le pallium, manteau carré, attaché sur l’épaule gauche par une agrafe, et relevé à droite de manière à laisser la main et l’avant-bras libres. Porté par les philosophes de l’antiquité païenne, il fut adopté par l’église, qui voulait sans doute témoigner par la qu’elle donnait droit de cité à la sagesse antique. La papauté en décora les évêques : la société civile en fit la marque distinctive des plus hautes fonctions, et la royauté son manteau d’apparat. Les étoffes que ne fournissaient pas les fabriques indigènes étaient tirées de l’Orient, et même de l’extrême Orient, car l’Inde avait été ouverte aux occidentaux par l’expédition d’Alexandre, comme la Chine l’a été de notre temps par les armes de la France et de l’Angleterre. Athènes et Corinthe entretenaient de nombreuses flottes ; leurs navires allaient prendre sur les côtes méridionales de la Mer-Noire les produits qui arrivaient de l’Inde par la voie de terre, et sur la côte méditerranéenne de l’Égypte ceux qui arrivaient par la Mer-Rouge. Après la chute de l’empire romain, les centres commerciaux se déplacèrent ; la suprématie passa d’une part aux villes de la côte orientale d’Italie, de l’autre à Marseille, qui l’a conservée jusqu’à nos jours, mais qui se voit aujourd’hui menacée par Trieste, car le percement de l’isthme de Suez replace le transit du commerce de l’Orient dans les mêmes conditions qu’aux temps antérieurs à l’expédition de Vasco de Gaina, et nul ne peut prévoir quelles seront, pour nos villes maritimes du midi, les conséquences de cette grande entreprise.


II

La Gaule était entièrement latinisée et christianisée lorsque, dans la nuit du 31 décembre 406, les peuplades germaniques franchirent en masse-le Rhin sur la glace, comme pour justifier ces paroles, que le général romain Cérialis adressait aux Trévires et aux Lingons : « Les mêmes causes, la cupidité, l’avarice, le besoin de changer de lieux, entraîneront toujours les Germains vers la Gaule. Ils quitteront leurs marais et leurs solitudes pour s’emparer de ce sol fertile et de ses habitans. » Parmi les tribus envahissantes, trois seulement se sont établies à poste fixe : les Burgondes en 406, les Wisigoths en 412, les Francs en 480. Dans les premiers temps, ces tribus conservèrent leur costume et leurs habitudes nationales ; les Burgondes se pommadaient avec du beurre rance, les Wisigoths marchaient ceints d’une épée, couverts d’habits de peau ou de toile, suivant la saison, et chaussés de bottes en cuir de cheval ; ils étaient, paraît-il, très soigneux de leur toilette, car quiconque déchirait ou tachait l’habit d’autrui était tenu de donner un habit neuf ou d’en acquitter le prix. Les Francs portaient un justaucorps serré à manches très courtes, par-dessus le justaucorps un petit manteau vert avec des bordures écarlates, un baudrier qui soutenait leur épée, un large ceinturon décoré de bossettes en métal, et des brodequins lacés en peau garnie de son poil. Leurs jambes étaient nues, leur visage rasé, sauf un étroit cordon de favoris, leurs cheveux coupés derrière la tête, de pleine venue sur la partie antérieure et relevés de manière à former un haut toupet. Les femmes avaient à peu près la même tunique que les hommes, les bras nus et le haut de la poitrine découvert, ce qui explique certaines dispositions des lois salique et ripuaire d’après lesquelles l’homme libre qui touchait au-dessus du coude le bras d’une femme libre lui payait à titre de dommages et intérêts 1,200 deniers, et 1,800 quand il touchait les seins, soit 3,700 francs de notre monnaie.

De même que les Gaulois, les Francs se trouvèrent pris dans les filets de la civilisation romaine. Les Mérovingiens, comme s’ils avaient ramassé le despotisme dans les dépouilles du champ de bataille, firent revivre les formules de la servilité impériale : votre éminence, votre excellence, votre majesté ; ils se couvrirent de vêtemens magnifiques, et les courtisans, qu’on appelait alors des antrustions, s’empressèrent de les imiter. Saint Eloi, tout saint qu’il fût, se mettait à la mode, pour ne point se faire remarquer, dit saint Guen, son biographe. « Ses vêtemens n’étaient qu’un tissu d’or et de pierreries qui jetaient le plus vif éclat. » Les rois avaient selon toute apparence adopté la tunique, la chlamyde et les ornemens des consuls et des empereurs. Quelques-uns portaient la couronne radiale, d’autres le bandeau à double rang de perles ; mais ce n’était pas la couronne ou le bandeau qui symbolisaient leur puissance royale : c’était la chevelure flottant librement sur leurs épaules. Quelle était l’origine de ce symbolisme et pourquoi les Mérovingiens plaçaient-ils le principe de la légitimité dans les cheveux ? C’est là une question que les érudits modernes ont étudiée, comme tant d’autres, sans la résoudre [3]. Ce qui est certain, c’est que les cheveux jouaient un grand rôle dans la société franque ; ils étaient l’emblème de la force et de la liberté, le signe distinctif des leudes, qui les portaient longs, des serfs qui les portaient courts. Ceux qui embrassaient l’état monastique se rasaient la tête pour témoigner qu’ils étaient les serfs de Dieu ; c’est là l’origine de la tonsure ecclésiastique.

A l’avènement de la seconde race, les rois abandonnèrent la longue chevelure, sans doute pour échapper au danger de la dégradation par les ciseaux et le rasoir, qui avaient réduit quelques-uns de leurs prédécesseurs à la condition de moines ; ils abandonnèrent aussi en partie, comme leurs sujets, le costume des premiers temps de la conquête, et l’on a peine à reconnaître les descendans des compagnons de Clovis dans les leudes carlovingiens. Ceux-ci portent une double tunique, un manteau blanc ou bleu, des bas recouverts de bandelettes, des brodequins de cuir doré, des cannes à pomme d’or ou d’argent enrichie de belles ciselures, comme les marquis du XVIIIe siècle. Les femmes ont une ceinture, un voile brodé qui descend jusqu’à terre. Les nudités germaines ont disparu, les plis des vêtemens romains, qui suivaient toutes les ondulations des formes, ont disparu comme elles. On sent que le christianisme a passé là, et qu’il a enveloppé la femme dans sa pudeur [4].

Le luxe était poussé dans les hautes classes aussi loin que pouvait le permettre l’imperfection des arts mécaniques. Les habits se vendaient tout faits, comme dans nos magasins de confection, et coûtaient fort cher. Vers 840, un sayon double valait 880 francs ; un rochet fourré 840 francs, s’il était de martre ou de loutre, 420 s’il était en peau de chat. Charlemagne, qui affichait, sauf les jours de représentation officielle, une simplicité très grande, dépensait pour sa toilette beaucoup moins que la plupart de ses sujets. Sa pelisse en peau de mouton ne valait que 28 francs. Il ne laissait jamais échapper l’occasion d’adresser de sévères avis à ceux qui se paraient d’habits surchargés de plumes d’oiseaux entourées de soie, de franges en écorce de cèdre, de fourrures de loir ou de taupe. Quand ils se présentaient devant lui avec ces colifichets indignes des gens de guerre, il leur disait : « O toi, homme tout d’or ! ô toi, homme tout d’argent ! ô toi, homme tout d’écarlate ! pauvre imbécile ! ne te suffit-il pas dépérir seul par le sort des batailles ? Ces richesses, dont il eût mieux valu racheter ton âme, veux-tu les livrer aux ennemis pour qu’ils en parent leurs idoles ? »

L’ameublement répondait aux habits. Les appartemens étaient garnis de bancs recouverts de coussins sur lesquels on s’asseyait plusieurs à la fois comme sur nos divans modernes, de fauteuils, de tapis de pied, de riches tentures, de tables en bois précieux, dont l’ornementation rappelait les tables romaines. Charlemagne en possédait trois en argent massif et une en or, toutes d’une dimension et d’un poids considérables, sur lesquelles étaient figurés Rome, Constantinople et l’univers, c’est-à-dire le globe terrestre et les constellations ; d’autres meubles plus précieux encore, ces meubles de l’esprit qu’on appelle des livres, ornaient ses palais. Il avait établi dans les principaux monastères des ateliers de copistes et de peintres, auxquels il confiait le soin de transcrire les chefs-d’œuvre de l’antiquité ou les textes de l’Écriture sainte et de les décorer de peintures « pour instruire les ignorans par des images sensibles comme le livre instruit les savans par les lettres. » Quelques-unes de ces peintures sont parvenues jusqu’à nous, et quand on les examine avec soin, on reconnaît qu’elles ont été exécutées sous des influences très diverses. On retrouve en effet dans les unes l’inspiration byzantine, la manière vigoureuse de peindre la gouache qui distinguait les artistes du bas-empire, dans les autres le type anglo-saxon importé par Alcuin, dans d’autres encore le type franco-romain. Ces beaux manuscrits en lettres d’or ou d’argent sur vélin pourpre sont recouverts de diptyques d’ivoire, de cristal de roche, de riches étoffes brodées. On en compte aujourd’hui dans toute l’Europe huit du temps même de Charlemagne, et la sollicitude avec laquelle on veille sur la conservation de ces manuscrits est un hommage rendu par la postérité à la renaissance carlovingienne, qui fut comme la première aurore de la civilisation moderne.


IIII

Au moment où l’assemblée de Senlis décerna la couronne à Hugues Capet, la fusion des races juxtaposées sur le sol de la Gaule était un fait accompli. Les Gallo-Romains et les Francs vont s’appeler désormais d’un seul et même nom, les Français. L’homme libre, le grand bénéficier, l’antrustion, deviennent le baron féodal ; les roturiers s’élèvent à la liberté par le mouvement communal, et par la liberté au bien-être et à la richesse. La chevalerie s’organise comme une sorte de confrérie de courage, de galanterie et d’honneur. Les femmes, à qui les théologiens refusaient une âme, et que les plus anciennes chansons de geste nous montrent, suivant la juste remarque de M. Quicherat, injuriées, souffletées, traînées aux cheveux, menacées du bâton et de l’épée, deviennent tout à coup l’objet d’une adoration universelle. Elles transforment la brutalité féodale en servage d’amour [5], et, comme les rois, elles ont leurs cours plénières dans ces fêtes splendides qu’on appelle des tournois et des joutes. En lisant dans nos vieux historiens la description de ces solennités chevaleresques, on se demande comment la France, continuellement ravagée par la guerre ou la famine, pouvait trouver assez de ressources pour suffire aux dépenses qu’elles entraînaient ; ce n’étaient qu’habits de brocart d’or ou d’argent, que coiffures enrichies de pierreries. Les dames, qui prenaient un plaisir extrême à voir donner de beaux coups de lance, conduisaient dans le champ-clos avec des brides de soie et d’or les chevaux des jouteurs, tout couverts de riches caparaçons bordés de sonnettes et de grelots d’argent ; pendant la lutte, elles jetaient aux combattans des écharpes, des voiles, des coiffes, dont ils ornaient leur casque. Le roi d’armes Perceforest cite même un tournoi où elles avaient fait de leurs atours de si grandes largesses qu’à la fin il ne leur restait plus que des lambeaux de leurs guimpes et chaperons, manteaux et chemises. « Quand elles se virent à tel point, elles furent toutes comme honteuses ; mais, voyant que toutes étaient de même, elles se prirent à rire, ayant donné leurs habits et joyaux de si grand cœur qu’elles ne s’apercevoient de leur dévestement. » Un fabliau du XIIIe siècle exprime, par une fiction tant soit peu excentrique, les folies d’héroïsme que pouvaient inspirer aux chevaliers les caprices des nobles châtelaines : l’une d’elles, recherchée par trois soupirans qui devaient jouter dans un tournoi, leur envoie une de ses chemises en les prévenant que son cœur serait acquis à celui qui descendrait dans la lice couvert de ce simple vêtement. Deux des chevaliers refusent, le troisième accepte ; il combat avec l’armure de lin qu’il monde de son sang. On le proclame vainqueur, et la châtelaine le reçoit à merci, après s’être revêtue elle-même en présence de son mari de la chemise ensanglantée. Le fabliau ne dit pas que le mari ait pris en mauvaise part le « dévestement » de sa femme.

Dans les fêtes guerrières comme sur les champs de bataille, l’équipement des chevaliers, sous les premiers Capétiens, se composait soit d’une cotte de mailles formée d’anneaux de fer engagés les uns dans les autres, soit d’une armure de plaques de fer cousues sur une étoffe, d’un bouclier, d’un casque et de jambières. Sur le bouclier étaient peintes des figures éclatantes, simples ornemens de fantaisie qu’il ne faut pas confondre avec le blason ; celui-ci ne paraît, comme emblème héréditaire de la race et du rang, que vers le règne de saint Louis [6]. A cette époque, un droit nouveau, celui {{R2Mondes|1876|15|3111} des communes, s’élevait en face du droit féodal, les bourgeois émancipés étaient devenus les alliés des rois. La noblesse voulut se distinguer par des signes extérieurs de la classe qui grandissait autour d’elle. Elle emprunta ces signes à la zoologie réelle ou fantastique, aux armes offensives et défensives, à l’agriculture, aux souvenirs des croisades exprimés par des croix, des coquilles de pèlerin, des palmiers, des oiseaux voyageurs, en un mot à tout ce qui pouvait constater sa gloire militaire ou sa puissance territoriale. Chaque famille adopta des emblèmes particuliers avec lesquels elle s’identifia complètement, et c’est de là que sont sorties les armoiries. Les privilégies de la naissance mirent leur honneur dans ces hiéroglyphes. Ils les placèrent partout, sur les façades de leurs châteaux, sur leurs meubles, leurs vêtemens, leurs tombeaux, pour garder jusque dans la mort un témoignage toujours présent de la supériorité qu’ils s’attribuaient. Les armoiries délimitaient la séparation des castes, en même temps que les lois somptuaires les enfermaient chacune dans des barrières infranchissables : le noble s’habillait de soie, s’éclairait avec de la bougie de cire, mangeait dans de la vaisselle d’argent, et se faisait enterrer dans les églises pour rappeler son nom aux hommes qui viendraient après lui sur cette terre, et se recommander à leurs prières. Le roturier s’éclairait avec de l’huile ou du suif, mangeait dans de la vaisselle d’étain, et allait s’engloutir au milieu de charniers infects où les générations s’entassaient les unes sur les autres sans laisser trace de leur passage sur la terre. Cependant, malgré les lois somptuaires, le luxe, au XIIIe siècle, était très développé dans toutes les classes. On comptait dans Paris, qui eut toujours le monopole des industries élégantes, trente-six grandes corporations qui travaillaient à ce que l’on appelle aujourd’hui les articles de mode et de haute nouveauté. Ses orfèvres jouissaient d’une si grande réputation que l’un d’eux, Guillaume Boucher, fut appelé, sous le règne de saint Louis, auprès du grand khan de Tartarie, pour exécuter divers objets d’art, entre autres une fontaine dans laquelle il n’entra pas moins de 3,000 marcs d’argent. Cette fontaine représentait un grand arbre au pied duquel étaient couchés quatre lions qui jetaient différentes boissons par la gueule ; des serpens dorés s’enlaçaient autour de l’arbre, et sur le sommet se dressait un ange qui tenait une trompette. Le mouvement industriel n’était pas moins actif dans les provinces que dans la des communes, s’élevait en face du droit féodal, les bourgeois émancipés étaient devenus les alliés des rois. La noblesse voulut se distinguer par des signes extérieurs de la classe qui grandissait autour d’elle. Elle emprunta ces signes à la zoologie réelle ou fantastique, aux armes offensives et défensives, à l’agriculture, aux souvenirs des croisades exprimés par des croix, des coquilles de pèlerin, des palmiers, des oiseaux voyageurs, en un mot à tout ce qui pouvait constater sa gloire militaire ou sa puissance territoriale. Chaque famille adopta des emblèmes particuliers avec lesquels elle s’identifia complètement, et c’est de là que sont sorties les armoiries. Les privilégies de la naissance mirent leur honneur dans ces hiéroglyphes. Ils les placèrent partout, sur les façades de leurs châteaux, sur leurs meubles, leurs vêtemens, leurs tombeaux, pour garder jusque dans la mort un témoignage toujours présent de la supériorité qu’ils s’attribuaient. Les armoiries délimitaient la séparation des castes, en même temps que les lois somptuaires les enfermaient chacune dans des barrières infranchissables : le noble s’habillait de soie, s’éclairait avec de la bougie de cire, mangeait dans de la vaisselle d’argent, et se faisait enterrer dans les églises pour rappeler son nom aux hommes qui viendraient après lui sur cette terre, et se recommander à leurs prières. Le roturier s’éclairait avec de l’huile ou du suif, mangeait dans de la vaisselle d’étain, et allait s’engloutir au milieu de charniers infects où les générations s’entassaient les unes sur les autres sans laisser trace de leur passage sur la terre. Cependant, malgré les lois somptuaires, le luxe, au XIIIe siècle, était très développé dans toutes les classes. On comptait dans Paris, qui eut toujours le monopole des industries élégantes, trente-six grandes corporations qui travaillaient à ce que l’on appelle aujourd’hui les articles de mode et de haute nouveauté. Ses orfèvres jouissaient d’une si grande réputation que l’un d’eux, Guillaume Boucher, fut appelé, sous le règne de saint Louis, auprès du grand khan de Tartarie, pour exécuter divers objets d’art, entre autres une fontaine dans laquelle il n’entra pas moins de 3,000 marcs d’argent. Cette fontaine représentait un grand arbre au pied duquel étaient couchés quatre lions qui jetaient différentes boissons par la gueule ; des serpens dorés s’enlaçaient autour de l’arbre, et sur le sommet se dressait un ange qui tenait une trompette. Le mouvement industriel n’était pas moins actif dans les provinces que dans la capitale. Les villes drapantes de la Picardie, de la Champagne, du Languedoc fabriquaient des quantités considérables d’étoffes de laine qui s’expédiaient dans toute l’Europe. La teinturerie conservait sa vieille supériorité ; on y employait le pastel, le brésil, le kermès, variété de la cochenille, qui se rencontrait en abondance dans les environs de Carcassonne, ce qui avait fait la fortune de cette ville, renommée au moyen âge pour ses belles teintures écarlates.

De grandes améliorations furent introduites sous les derniers Capétiens de la branche directe dans les constructions civiles et la disposition des appartemens. La pierre commença à remplacer le bois, surtout dans le midi, où les grandes forêts étaient rares. Les façades furent décorées d’armoiries chez les nobles, et chez les roturiers de branchages, d’arabesques, d’animaux. appartenant la plupart à la zoologie légendaire, car le moyen âge transfigurait le monde réel et ne l’entrevoyait qu’à travers les nuages du rêve. Dans les maisons royales, les échevinages, les grandes salles des abbayes, les parois intérieures étaient ornées de tapisseries, de fresques représentant des scènes empruntées à l’antiquité, à la mythologie, à l’histoire sainte, aux romans de chevalerie, de personnages qui tenaient des rouleaux sur lesquels étaient écrits des versets de la Bible ou des sentences morales. Quelquefois, au lieu de fresques, on écrivait sur les murailles des chansons, des ballades, de la musique, et les hôtes de ces pittoresques demeures vivaient comme encadrés dans les pages d’un immense manuscrit. Les meubles étaient peu nombreux, toutes les dépenses d’installation se concentrant sur la vaisselle de table. Dans les grandes familles, cette vaisselle était d’une richesse extrême ; les nobles y mettaient leur argent, comme dans une caisse d’épargne improductive, qu’ils pouvaient toujours convertir en monnaie ou donner en gage aux Juifs et aux Lombards à qui les rois, par dérogation aux lois canoniques, avaient accordé le privilège de faire l’usure. En temps de guerre, les uns l’enterraient, les autres l’expédiaient à longues distances, hors des atteintes de l’ennemi, dans des coffres solides nommés bahuts, qui servaient en temps de paix de sièges et de malles de voyage.

La période qui s’étend de Philippe-Auguste à la fin du règne de Philippe le Bel est sans contredit la plus brillante de l’ancienne monarchie, et comme son âge héroïque. Elle a vu les croisades, la chevalerie, les communes, nos plus belles provinces réunies au domaine royal, l’unité nationale fortement constituée, l’industrie florissante, l’art chrétien dans toutes ses splendeurs, et saint Louis arbitre de l’Europe ; mais les jours d’épreuve approchaient. Ravagée par les invasions anglaises, mutilée par les défaites de Crécy et de Poitiers, livrée aux brigandages des gens de guerre, aux sanglantes représailles des Jacques, la France, sous les premiers Valois, brise avec son glorieux passé. Le costume semble refléter le désordre des temps, les hommes quittent la tunique longue pour le pourpoint ou justaucorps serrant étroitement le buste et découpé sur les bords en languettes très fines. Les élégans font faire la moitié de leurs habits et de leurs chausses avec une étoffe blanche, verte ou rouge, et l’autre moitié avec une étoffe jaune, bleue ou noire, en cherchant toujours les couleurs qui contrastent le plus entre elles. Le chaperon se garnit par derrière d’une cornette qui tombe jusqu’aux jambes en manière de queue. Les souliers s’allongent comme la cornette, ils se terminent en avant par une poulaine, c’est-à-dire par un morceau de cuir de 6, 12 et 24 pouces, qui rappelait, suivant les théologiens, l’ergot du diable. Les coiffures au jardin, au gibet, à la pagode, au navire, exhaussées par des cheveux auxiliaires, s’élèvent à 2 pieds au-dessus de la tête des femmes. Les nudités les plus effrontées s’étalent au grand jour :

Aucune laisse déffrenée
Sa poitrine, pour ce qu’on voie
Come fêtement sa chair blanchoie ;
Une autre laisse tout de gré
Sa chair apparoir au costé [7].

L’église essaya vainement de rappeler les femmes à la pudeur ; elle fut vaincue, car le démon de la coquetterie n’est pas de ceux qu’on exorcise. Malgré les malheurs du temps, « la variance des habits, comme dit un chroniqueur, allait toujours son train, et, parmi toutes les nations de la terre habitable, il n’y en avait pas de si difformée, oultrageuse, excessive, inconstante en vestemens que la françoise. » Les bals masqués, qui s’ouvrirent pour la première fois en 1393, mirent le comble aux extravagances.

Cette année-là, le mardi avant la Chandeleur, on dansait à l’hôtel Saint-Pol à l’occasion du mariage d’une fille d’honneur de la cour. Il prit fantaisie à Charles VI de se déguiser « en homme sauvage, » au moyen d’une cotte de toile sur laquelle, dit Froissart, on avait collé avec de la poix du lin délié « en forme et couleur de cheveux. » Il allait entrer dans la salle du bal, avec cinq jeunes seigneurs déguisés de la même manière, lorsque messire Ivain de Galles lui fit remarquer qu’il serait dangereux dans cet attirail d’approcher des valets, qui portaient des torches à la main pour éclairer les salles. Charles fut de cet avis ; un huissier d’armes alla donner l’ordre aux valets de s’éloigner, et par une fatale rencontre le duc d’Orléans, qui était de la fête, entra avec d’autres valets qui portaient aussi des torches en même temps que les hommes sauvages. Le feu prit à leur vêtement de lin ; quatre d’entre eux furent brûlés vifs, et peu s’en fallut que la première de ces fêtes, qui devaient occasionner dans le royaume tant de désordres de mœurs, de duels et de folles dépenses, ne fût inaugurée par la mort d’un roi de France.


IV

Les derniers désastres de la guerre de cent ans firent plus contre la variance des habits que les anathèmes de l’église. Les hommes, dans les premières années de Charles VII, se contentaient d’une robe courte et d’un gilet à manches ; mais, quand la victoire eut ramené l’argent, les folies recommencèrent, car dans aucun temps nous ne nous sommes corrigés par l’expérience et le malheur. Agnès Sorel, « toujours produiseuse et monstrueuse de ce qui pouvait conduire à ribaudise, » ensorcela le souverain sexe par son exemple. Elle adopta les bonnets connus sous le nom de hennins, véritable édifice de fil de fer, de carton et de linge qui allongeait les personnes de plus d’un mètre. Bourgeoises et châtelaines firent comme Agnès, et les maris, aussi incapables que l’église d’exorciser le démon de la coquetterie féminine, suivirent le courant. Le bon sens de Louis XI se révolta contre les exagérations qui s’étaient produites sous le règne de son père. « Il s’habillait fort court, dit Commines, et le plus mal qu’il pouvait. » Mais ce n’était point par avarice, comme l’ont dit quelques historiens modernes. Il n’était pas homme à laisser pour quelques centaines d’écus la dignité du pouvoir royal s’avilir entre ses mains. La simplicité tenait chez lui à un système politique. Il voyait l’or et l’argent s’écouler au dehors pour l’achat des belles étoffes et des matières premières ; il savait les Français disposés à imiter, coûte que coûte, ceux qui les gouvernent ou qui sont au-dessus d’eux, et pour arrêter l’exportation du numéraire, il voulait, par son exemple, les ramener à des habitudes moins dispendieuses.

A l’avènement de Charles VIII, une vive réaction s’opéra contre les modes du temps de Louis XI. « On était las, dit M. Quicherat, de l’excessive simplicité à laquelle ce prince avait donné faveur ; on la détestait parce qu’elle venait de lui. » Cette disposition des esprits fut confirmée par l’expédition de Naples. Le jeune roi voulait éblouir les Italiens par la magnificence de sa cour et de ses troupes ; il donnait à ses valets des habits de draps d’or et de velours, aux hallebardiers de sa garde des chausses d’or. Une rivalité d’élégance s’engagea entre tous les gentilshommes de l’armée ; les vieux types du moyen âge disparurent de jour en jour, mais dans ces essais de transformation la France n’inventa rien, et pendant toute la durée du XVIe siècle la réforme de la toilette, comme la réforme littéraire, ne fut chez elle qu’une importation étrangère. Sous Charles VIII et Louis XII, on s’était inspiré de l’Italie ; sous les derniers Valois on s’inspira de l’Espagne, et, comme toujours, la cour et les maîtresses royales donnèrent le ton.

Ruinée par des dépenses que le travail et l’épargne ne compensaient pas, la noblesse déserta les châteaux, et sous François Ier elle se rapprocha des rois pour chercher dans leurs faveurs le moyen de réparer les désastres de sa fortune et de sa puissance. Toutes les cupidités et toutes les corruptions refluèrent vers la cour. Le vainqueur de Marignan y attira les femmes, car une cour sans femmes, ainsi qu’il le disait galamment, est une année sans printemps, un printemps sans roses. Les courtisans se ruinèrent pour leur plaire ; ils portèrent « leurs terres et leurs bois sur leurs épaules, » et, quand on n’avait pas trente habits, pour en changer à chaque jour du mois, on passait dans la noblesse pour un homme de rien. On ne voyait dans les hautes classes que « bottines d’escarlate bien tirées, » pourpoints de velours, de taffetas, de drap d’or et d’argent, avec aiguillettes garnies d’ornemens en or émaillé, habits « tailladés à mille balafres, » manches à bouillons de couleurs diverses. Le poignard, qui faisait partie de toutes les toilettes civiles, fut remplacé par la rapière. Le corset, les paniers et les crinolines firent leur première apparition dans les basquines et les vertugales. Les femmes des cordouaniers tranchaient de la duchesse, et les élégans à bourse plate s’efforçaient, à l’aide d’une foule de supercheries dont le secret ne s’est pas perdu, de se mettre au niveau des gens riches. Pour cacher leur chemise « faite en toile de sac à moulin, » ils laissaient passer à la fente de leur pourpoint un bout de mouchoir en toile de Flandre, et se couvraient de bijoux en cuivre doré dont ils exagéraient les proportions par cela seul qu’ils étaient faux. Le public riait de ce luxe de contrebande, et ces dandys apocryphes furent baptisés des noms de fringans et de freluquets, qui sont restés dans notre langue.

En 1521, on portait encore, comme dans le siècle précédent, les cheveux longs par derrière et taillés courts sur le front ; mais à cette date la mode changea par suite d’un accident arrivé à François Ier. Ce prince fut blessé à la tête en jouant avec l’un de ses courtisans. Il fallut le tondre pour panser sa blessure. Les grands seigneurs, en loyaux et fidèles sujets, se firent tondre comme lui, et la révolution des cheveux courts se propagea sans opposition dans tout le royaume ; il n’en fut pas de même pour la barbe. Quelques membres du clergé voulaient la porter longue, le plus grand nombre la repoussait comme contraire aux règles canoniques. L’église, pour cette grave question, se vit menacée d’un schisme, et il ne fallut rien moins que l’intervention du roi pour faire admettre des prélats à barbe dans certains diocèses où les mentons rasés étaient seuls orthodoxes. Témoin des querelles que la question des barbes avait suscitées, et comme tous les membres du parlement ennemi du luxe, qu’il accusait d’appauvrir l’état, François Olivier, chancelier de France sous Henri II, voulut trancher du Lycurgue et fit rendre en 1549 une ordonnance qui réglait dans le plus grand détail, pour chaque condition, les diverses espèces d’étoffes, en assignant sur les habits des deux sexes la place que devaient occuper les garnitures, les passemens, les ornemens en métaux précieux. L’or et l’argent n’étaient permis, même aux grands seigneurs, que pour les boutons et l’extrémité des lacets. Des protestations s’élevèrent de toutes parts ; le chancelier fut forcé de reconnaître qu’il avait pris Athènes pour Lacédémone et que le temps de Lycurgue était passé. Il fit quelques concessions ; les Français, qui dans tous les temps ont été, quoi qu’on en ait dit, le plus docile de tous les peuples, le moins exigeant en fait de libertés, se firent tailler des habits selon l’ordonnance. Le costume, dégagé de tout ce qu’il avait d’affecté et de ridicule sous François Ier, prit un cachet d’élégance qui n’a jamais été dépassé ; mais peu à peu l’anarchie des esprits se refléta dans les vêtemens. Les rangs, les sexes, les professions se confondirent ; les femmes s’habillèrent en hommes, ce qui ne s’était jamais vu jusque-là. Quelquefois même elles ne s’habillèrent que tout juste pour ne point paraître dans le costume primitif de la mère du genre humain ; ce genre de toilette était réservé pour les fêtes de la cour. Dans un dîner donné par Catherine de Médicis à Chenonceaux, « les plus belles et les plus honnestes dames, allant à moitié nues, dit Pierre de l’Estoile, et les cheveux espars comme épousées, furent employées à faire le service. » Quelques jours plus tard, dans un autre dîner donné par le roi au Plessis-lès-Tours, on dépensa plus de 60,000 francs en achats de soie verte pour habiller ces honnestes dames, qui cette fois servirent à table en habits d’hommes. Chaque jour. amenait une excentricité nouvelle. L’échevinage de Paris, qui partageait les idées du temps et ne soupçonnait pas que le luxe fait aller le commerce, protesta contre des habitudes « qui tournaient au scandale de cette ville, le miroir et exemple d’honneur, modestie et geste des autres villes [8]. » Les caricaturistes de leur côté se mirent en verve de raillerie, et l’un d’eux représenta un Parisien tout nu devant un monceau de draps et d’étoffes diverses, des ciseaux à la main, pour exprimer que la mode changeait si vite qu’elle ne laissait pas même le temps de tailler un habit.

Ce fut bien pis encore sous Charles IX et Henri III. Les robes à queue de serpent ou robes traînantes qui s’étaient montrées à Paris dès le XIIIe siècle reparurent plus traînantes et plus tapageuses que jamais. Celle de la reine Elisabeth d’Autriche, lorsqu’elle fit son entrée à Paris en 1571, montée sur une haquenée, n’avait pas moins de 20 aunes de long, et il fallut six écuyers pour soutenir la longue bande d’étoffe qui pendait de la selle. Le reste fut à l’avenant. La vertugale prit des proportions démesurées, et l’on eût dit que les femmes prenaient plaisir à se défigurer. Elles emprisonnaient leur cou dans des collerettes à triple étage, fortement empesées, qui s’arrondissaient sur leurs épaules comme une espèce de grillage ; leur taille, serrée outre mesure par un corsage à baleines, faisait l’effet d’un cône tenu en équilibre sur une pointe, et dans cet accoutrement bizarre elles ressemblaient à deux cloches renversées et réunies par leur extrémité supérieure. Les hommes portaient des chausses bouffantes et paraissaient enveloppés par le milieu du corps dans un ballon gonflé d’air. Toutes les pièces de leur costume étaient tailladées avec bordures de torsades d’or, de galons d’argent ou de velours. Ce costume ne manquait pas d’élégance, mais dans le détail il offrait toutes les mignardises de la coquetterie la plus raffinée. Henri III donnait l’exemple. Ce prince, que le peuple de Paris appelait « l’empeseur des collets de sa femme » et d’Aubigné une « guenon fardée, » prenait plus de soin de sa toilette que de son royaume. En 1578, il inventa une fraise formée de 15 lés de linon superposés et large d’un tiers d’aune, et, pour lui donner une raideur suffisante, il composa un empois nouveau. « A voir sa teste sur ces fraises, dit L’Estoile, il semblait que ce fust le chef de saint Jean-Baptiste sur un plat. » Les écoliers de Paris, affublés d’une parure semblable en papier, allèrent se promener à la foire Saint-Germain en criant : « A la fraise, on connaît le veau. » Ce cri séditieux fut puni de quelques jours de prison ; mais il n’en fit pas moins fortune, car les Parisiens avaient reculé les bornes du mépris pour ce dernier rejeton des Valois, qui dépensa aux noces de Joyeuse 13,372,320 francs de notre monnaie dans des fêtes auxquelles il ne manquait que des gladiateurs et des naumachies pour égaler les monstrueuses orgies de la décadence romaine.

Henri III avait corrompu les mœurs, sa sœur Marguerite acheva de corrompre les modes. Bien qu’elle eût de magnifiques cheveux noirs, elle s’éprit d’une folle passion pour les perruques blondes ; elle ne voulait pour la servir que des pages d’un blond de lin, et, pour se parer de leur dépouille, elle mettait leurs cheveux en coupe réglée. Encouragées par son exemple, les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie se ruinaient pour se faire belles. Elles portaient des chaînes d’or sur la tête, au cou, aux entournures de la robe, des gants parfumés, frangés, chiquetés, qu’elles gardaient même dans leur lit, des masques de velours ou de satin noir, maintenus sur leur visage au moyen d’un cordon terminé par une perle qu’elles tenaient dans leur bouche, des boucles d’oreilles en pierreries et en perles d’Amérique, des ceintures auxquelles étaient suspendus d’un côté un petit miroir, de l’autre un éventail pliant en velin richement découpé avec garnitures de dentelle. En voyant ce débordement de luxe, Henri III oublia qu’il en était l’instigateur et le complice ; il promulgua des édits somptuaires et les fit exécuter avec une extrême rigueur. En 1583, plus de trente dames de Paris furent en pleine rue appréhendées au corps et incarcérées au For-l’Évêque, l’une des sept grandes prisons de la capitale, sans que les maris et les parens aient pu leur en ouvrir les portes, même avec la clé d’or qui, dans le bon vieux temps, en forçait si souvent les serrures. Cette fois, comme toujours, les sévérités ne corrigèrent personne. Une vingtaine d’édits furent publiés au XVIe siècle contre le luxe, et il en fut de ces édits comme des ordonnances sur les duels. Pour abolir le duel, il fallait arracher, du cœur humain le ressentiment des outrages ; pour abolir le luxe, il fallait supprimer la vanité : les prérogatives de la couronne n’allaient pas jusque-là.

Malgré quelques excentricités ridicules, le génie païen de la Grèce et de Rome mettait partout son empreinte, et le beau était devenu le compagnon inséparable de l’utile. Le caractère triste et sombre que le moyen âge, ennemi du jour et du soleil, imprimait à ses constructions, disparut pour faire place à des maisons élégantes où la lumière pénétrait par de larges fenêtres. Ce n’était plus seulement pour l’église que les arts déployaient leurs magnificences ; c’était pour tous ceux qui avaient le culte de la beauté matérielle, anathématisé, pendant tant de siècles par la théologie. Les plus modestes ouvriers travaillaient le fer et le ciselaient avec tant d’habileté qu’il pouvait rivaliser avec les plus belles pièces d’orfèvrerie [9]. Aux sièges massifs du moyen âge, on substitua des chaises légères, dorées, garnies de velours et de soie frangée. La vaisselle de table, les vases à boire et à mettre les boissons offrirent de merveilleux modèles d’élégance et de bon goût. L’or, l’argent, l’écaillé, les coquillages, le verre, le cristal, l’onyx translucide, l’ivoire, la faïence italienne connue sous le nom de majolica, le buis, l’érable et le tremble en fournissaient la matière première. Ils étaient ornés de pierres précieuses, de ciselures, d’arabesques, de figures travaillées au repoussoir, et pour la plupart munis d’un couvercle fermant à clé, que les convives ouvraient en se mettant à table, car les empoisonnemens étaient si fréquens que chacun craignait d’en être victime. Les grands personnages, plus exposés que les autres à la haine et à la vengeance, prenaient pour s’en défendre les plus étranges précautions. D’après une tradition qui remontait au moyen âge, on attribuait à la licorne le pouvoir de découvrir les choses impures dans les hommes et les choses inanimées. On s’imaginait qu’en se procurant des morceaux de la corne rouge, blanche et noire qu’elle portait, disait-on, sur la tête, on pouvait facilement reconnaître si les boissons étaient saines ou non. On en fabriquait des coupes qui devaient se briser au contact du poison, des manches de couteaux auxquels on attribuait la propriété de suer du sang quand ils touchaient des viandes préparées pour donner la mort, et, comme la fable même dans les âges les plus sceptiques s’impose avec autant et plus de force que la vérité, on était toujours sûr de trouver, quand on pouvait y mettre le prix, de la corne de licorne. L’illustre Ambroise Paré fut le premier qui protesta contre cette superstition.

Les migrations byzantines et les guerres d’Italie contribuèrent pour une très large part à l’essor que prirent en France les industries somptuaires au XVIe siècle ; mais il est encore d’autres causes dont il faut tenir compte. Les alchimistes ne s’enfermaient plus, comme au moyen âge, dans la recherche de la pierre philosophale. Ils appliquaient aux arts technologiques leurs connaissances sur la combinaison des corps. Les procédés de fabrication, tenus secrets jusque-là par les corporations d’arts et métiers, étaient divulgués par l’imprimerie, et bien que la législation industrielle fût encore la même qu’au moyen âge, les rois y dérogeaient souvent et favorisaient, par des concessions libérales, l’initiative des inventeurs. Les entailleurs d’images, les verriers, les potiers, les tapissiers de haute lisse, les charpentiers de la grande cognée, n’étaient plus, comme autrefois, d’obscurs artisans qui mouraient inconnus dans la ville qui les avait vus naître. C’étaient des artistes que les plus grands personnages appelaient auprès d’eux pour décorer les palais et les hôtels. Depuis François Ier jusqu’à l’avènement de Henri IV, la peste, la famine, la guerre étrangère, les massacres des guerres civiles avaient désolé le royaume, et cependant la France, déjà vieille de douze siècles, était restée le pays de l’élégance et des fêtes, comme pour donner aux peuples coalisés contre elle un éclatant témoignage de sa puissante vitalité.


V

La Ligue, qui voulait mettre les catholiques à l’abri des reproches que leur adressaient les réformés, amena momentanément des habitudes d’économie et de simplicité ; d’autre part, le réveil de l’esprit municipal enleva aux Parisiens la suprématie qu’ils avaient jusqu’alors exercée sur la toilette. Metz, Lyon, Bordeaux, donnèrent le ton. Les vieux types provinciaux, qui s’étaient conservés parmi le peuple des villes et les paysans, reçurent des lettres de bourgeoisie et de noblesse ; mais la vanité est une reine qu’on ne détrône jamais. Du moment où Henri IV eut pacifié le royaume, elle retrouva tous ses sujets et reprit son empire. Sauf quelques modifications de détail, les types restèrent les mêmes que sous le précédent règne, seulement on chercha pour les couleurs des nuances nouvelles, et d’Aubigné n’en compte pas moins de soixante-quatre qui furent désignées sous les noms les plus bizarres, tels que le Singe mourant, le Ventre de nonnain, les sept Péchés mortels, le Trépassé revenu, l’Espagnol malade, par allusion aux symptômes de décadence qui déjà se manifestaient dans la monarchie de Philippe II. Les fraises reparurent et prirent de telles proportions que, pour éviter aux dames le désagrément de les tacher ou de les friper en mangeant, on inventa des cuillers à longs manches. Les queues des robes se raccourcirent notablement, mais elles étaient encore assez longues pour scandaliser les gens sensés. « Quand les dames les traynoient par les grandes salles et églises, dit le sieur de la Nauche, elles assembloyent sous icelles force stercores de chiens, poussières et aultre saletez. Quand elles étoient au bal, on leur attachoit cette inutile queue sur le cropion avec un crochet de fer ou un gros bouton d’os ou d’ivoire, tellement qu’on en a veu qui ont été suffoqueez. »

Pendant cent ans, la France avait partagé l’empire de la mode avec l’Italie et l’Espagne ; elle le reprit pour elle seule sous Louis XIII, non pas dans les premières années du règne, mais pendant le ministère de Richelieu, qui lui rendit sa prépondérance en Europe. Le costume fut marqué d’un cachet d’élégance et de grandeur, qui ne fit que s’affaiblir plus tard [10]. Pour la première fois depuis des siècles, le buste chez les femmes se montra sans être déformé par la robe. Les dames de l’ancien temps gardaient le masque, mais les jeunes portaient une voilette en crêpe noir pour paraître plus blanches et « friponner à travers ; » toutes s’inondaient d’essences et de quintessences, et mettaient du fard, du rouge et des mouches taillées en forme de lunes, d’étoiles, de fleurs ou d’animaux. Les gants parfumés, les bas de soie, rouges, verts et bleus de ciel, les souliers en maroquin de diverses couleurs complétaient la toilette. Les hommes portaient le manteau court drapé autour du buste, le pourpoint tailladé, garni de longues basques découpées, qui s’attachaient au pourpoint par des aiguillettes, de courtes bottes à éperons avec un large retroussis, un baudrier qui soutenait la rapière, le chapeau plat à larges bords et à plumes, une collerette plate rabattue sur le pourpoint, les cheveux longs et la moustache en croc. Il n’est pas besoin de dire que cette mise était celle de la noblesse et de la grosse bourgeoisie. Pour les artisans des villes et les paysans la mode ne changeait pas ; irrévocablement condamnés à la serge et à la bure, ils avaient toujours, les uns les mêmes chausses flottantes, les mêmes bas en laine grossière, les autres la même cape écourtée, les mêmes guêtres de toile, les mêmes galoches. Le plus grand nombre allait pieds nus, car ainsi que Ta dit M. de Tocqueville, leur condition était quelquefois pire dans les derniers siècles de la monarchie qu’elle ne l’avait été au XIIIe siècle.

Les modes changèrent peu sous Louis XIV quant au type général ; les femmes conservèrent l’habitude qu’elles avaient prise sous le précédent règne d’abuser du décolleté jusqu’à désespérer les casuistes. Déjà en 1637 Un curé de Paris, Pierre Juvernay, les avait sommées, dans un gros livre, de renoncer à cette mode inconvenante. « En découvrant votre gorge et vos bras, vous sortez, leur disait-il, du secret cabinet de Dieu. Vous avez beau suspendre à votre cou un saint-esprit émaillé, ce n’est là qu’un nouveau péché ; au lieu d’un saint-esprit, prenez un crapaud pour ornement poictrinal, car cette vilaine bête ne se plaît que parmi les immondices [11]. » L’abbé Jacques Boileau, le frère du satirique, reprit, en 1673, la thèse de Juvernay, dans l’Abus des nudités de gorge. Il parle de ces nudités redoutables en théologien effaré qui en craint les effets pour lui-même encore plus que pour les autres. Il y perdit son latin, et ce fut Mme de Maintenon qui eut le mérite de convertir les pécheresses comme elle avait converti Louis XIV. Pour accomplir par un grand exemple cette révolution de la pruderie où les casuistes échouaient l’un après l’autre, elle cacha sous des flots de dentelles noires ses beautés poictrinales ; les dames de la cour firent comme elle, et rentrèrent dévotement dans le secret cabinet de Dieu.

La révolution des dentelles noires ne fut pas la seule, il y eut aussi celle de l’hygiène. Les bonnes gens du moyen âge faisaient un grand usage des bains ; ils allaient fréquemment aux étuves, et ne croyaient pas, comme Benoît Labre, déplaire à Dieu en se trempant dans l’eau ; malheureusement pour la morale publique, les étuves étaient tenues par les barbiers, qui en ouvraient l’accès aux deux sexes. Il s’ensuivit une promiscuité si grande et de tels scandales que la police fut obligée d’intervenir. Au XVIe siècle, elle fit fermer les étuves ; on ne se baigna plus qu’en pleine rivière pendant les chaleurs de l’été, et au début du règne de Louis XIV l’usage des bains était complètement périmé : on remplaçait l’eau par des essences, les grandes dames elles-mêmes passaient huit jours sans se laver les mains. C’était un véritable méphitisme ; le grand roi, qui s’en ressentait comme tout le monde, fut forcé d’aviser : il donna ordre d’ouvrir des bains publics, et tout Paris y courut. La nation prit l’habitude de se tenir propre, et cette nouveauté en entraîna d’autres. Les femmes, qui jusqu’alors ne s’étaient fait coiffer que par leurs chambrières, se firent coiffer par les barbiers de profession, qui avaient encore, comme au moyen âge, l’entreprise des bains publics. Les coiffeurs et les perruquiers s’établirent à côté de l’antique corporation des barbiers barbons et devinrent des personnages. Le sieur Champagne [12], le plus grand des coiffeurs du grand siècle, fut appelé dans toutes les cours, et comme il le disait lui-même, il travailla sur toutes les tètes royales et princières. Les perruquiers s’associèrent à sa gloire. Ils approvisionnèrent l’Europe de perruques à marteaux, de perruques à l’in-folio, à la crêpe, à l’abbé, à la binette. Un savant théologien, Jean-Baptiste Thiers, fit un gros livre pour prouver que ces chevelures artificielles outrageaient Dieu en dénaturant la personne humaine qu’il avait faite à son image. On ne lut pas son livre, le roi garda l’immense toison qui est restée l’un des traits caractéristiques de sa physionomie et donna même à cette mode ridicule une consécration officielle, en la soumettant à l’exploitation du fisc ; pour jeter quelques centaines de mille francs dans ce tonneau des Danaïdes qu’on appelait le trésor royal, il daigna mettre en vente des offices de contrôleurs de perruques, les bourgeois de Paris s’empressèrent de se les faire adjuger, car, ainsi que le disait le ministre Desmarets, lorsque sa majesté créait une charge, Dieu créait un sot pour l’acheter.

Un luxe extrême dans la noblesse et la grosse bourgeoisie, un dénûment profond dans le bas peuple des villes et des campagnes, tel est le spectacle que présente le règne de Louis XIV. Tandis que les paysans mouraient de faim, les citadins, les Parisiens surtout, s’accordaient tous les agrémens de la vie. On ne s’était servi jusqu’alors que de chars branlans, espèces de tapissières montées sur des essieux très bas, la femme d’un apothicaire du faubourg Saint-Antoine inventa les ressorts, et l’invention fut trouvée si parfaite que tous les gens à l’aise firent fabriquer des carrosses suspendus, les uns couverts d’un vernis brillant, décorés de peintures et d’applications d’or en feuilles, d’autres rehaussés de cuivre ou d’étain en relief, imitant si parfaitement les métaux précieux qu’on avait peine à faire la différence. Tous étaient garnis de glaces au lieu de rideaux comme devant. Les chevaux des attelages portaient des plumets, des pompons, des housses ornées de crépines d’or, et le nombre en était si grand qu’on aurait pu, au dire d’un railleur contemporain, traverser Paris en marchant sur leurs plates-formes sans toucher le pavé [13]. L’ameublement des maisons répondait à la richesse des voitures. On peut en juger par les inventaires qui furent dressés dans les dernières années du règne chez les marchands et les habitans de Paris pour constater la quantité de métaux précieux, or ou argent façonné, qu’ils possédaient chez eux, et les forcer de les porter à la fonte pour les transformer en monnaie. Ces inventaires nous ont été conservés dans les papiers du commissaire de Lamarre, l’auteur du célèbre Traité de la police, et rien ne montre mieux jusqu’à quel point s’abusent ceux qui s’obstinent encore à vanter la simplicité de nos aïeux. En 1700, on ne comptait pas moins de soixante et onze boutiques d’orfèvres dans la section du Pont-Neuf et de l’île Notre-Dame. Ces orfèvres, outre la vaisselle de table, fabriquaient une foule de petits ustensiles, pour lesquels on n’emploie guère aujourd’hui que le cuivre, le fer ou le bois, tels que des ménages d’enfans, des sonnettes, des écritoires, des grils. Les brocarts à fond d’or et à fleurs d’argent, les velours bleus et cramoisis à fleurs d’or, se rencontrent jusque chez les marchands de la rue Saint-Denis. Nos meubles mesquins, notre ébène apocryphe, notre plaqué d’acajou, nos velours de coton, nos rideaux en toile peinte, nos papiers au rabais, paraissent bien misérables à côté des tapisseries des Gobelins, des garnitures de cheminées à crépines d’or, des guéridons et des fauteuils d’ébène massif à pieds dorés, des bureaux ornés d’incrustations d’ivoire ou d’écaillé. Ce que Palissy avait fait au XVIe siècle pour la faïence modelée et peinte, Boule le fit au XVIIe pour l’ébénisterie [14]. Il créa la marqueterie de cuivre sur écaille, et ses meubles sont restés classiques comme les œuvres des grands écrivains de son temps. Dans les maisons roturières elles-mêmes, on trouve des chenets et des encadremens de cheminée en argent. Boileau, qui représentait la bonne bourgeoisie parisienne par ses habitudes d’ordre et le soin avec lequel il administrait sa fortune, était fort bien installé pour un poète. Il figure parmi les habitans du quartier de la Cité qui furent appelés à faire leur déclaration devant le commissaire de Lamarre, et sur les procès-verbaux on lit ces quelques lignes écrites de sa main :

« Je déclare, pour satisfaire à l’ordonnance du roy, que j’ay un lict à pentes de velours rouge galonné et passementé d’argent, et dont les rideaux sont de toile d’or, tout cela très antique, aussi bien que les six chaizes qui en sont l’accompagnement et qui sont aussi galonnées de la même manière. Je déclare qu’outre cela j’ay encore un canapé et deux fauteuils de brocart d’or, moins vieux que le lict, mais pourtant très anciens, et dont les bois sont dorés. — Boileau Despréaux. » On se figure aisément par les inventaires bourgeois ce que devait être le mobilier des palais. En 1689, dans le château de Versailles, les guéridons, tables, fauteuils, tabourets, pots à fleurs, caisses d’orangers, toilettes, balustrades de lit, étaient en argent massif ; deux de ces balustrades pesaient ensemble 7,185 marcs [15]. Mais Louis XIV était arrivé à la ruine par le faste, et ces beaux meubles, exécutés sur les dessins de Lebrun, furent mis à la fonte pour payer les troupes.


VI

La France, pendant soixante ans, avait donné le ton à l’Europe entière et régné par ses armes et par ses modes. Au XVIIIe siècle, elle prit le ton des autres peuples, comme si le traité d’Utrecht, « triste prélude des traités de 1815 et de 1871, eût marqué le point d’arrêt de sa prépondérance. En 1716, des dames anglaises se montrèrent dans Paris avec des robes à paniers, et les paniers se propagèrent d’autant plus facilement qu’ils étaient plus ridicules. Sous le ministère du cardinal de Fleury, ils atteignirent 3m,60 de circonférence, ce qui donna lieu à un incident qui mit la haute noblesse, la cour et le ministre en émoi. D’après l’étiquette, la reine, quand elle allait au théâtre, devait être accompagnée de deux princesses qui se plaçaient sur deux fauteuils à sa droite et à sa gauche. Celles-ci, en s’asseyant, faisaient remonter leurs paniers, et leurs robes, étalées en éventail, empêchaient la souveraine d’être vue de ses sujets. Le cardinal-ministre ne savait comment remédier à la gravité d’une pareille situation. Après avoir longtemps réfléchi, il décida que les deux fauteuils de droite et de gauche resteraient vides. Les princesses se soumirent à la condition que, pour marquer la distance des rangs, on laisserait également des fauteuils vides entre elles et les duchesses. Les ducs réclamèrent à leur tour contre cette prétention, qu’ils regardaient comme un outrage fait à leurs femmes. Ils publièrent un pamphlet anonyme, et ce pamphlet, déféré au parlement, fut brûlé comme l’Emile par la main du bourreau.

Pendant la minorité de Louis XV, les hommes étaient restés fidèles à l’ancien costume : c’était celui de Pascal, de Molière, de Boileau, de Colbert ; on n’y touchait qu’avec respect ; mais déjà la révolution posait ses prémisses. Montesquieu avait mis l’Angleterre en vogue ; à défaut de ses libertés, on lui emprunta ses modes. La redingote, riding coal, fit son apparition en 1730. Les réactionnaires lui opposèrent l’habit à la française, et, pour montrer qu’ils n’étaient point des puritains, ils couvrirent cet habit de paillettes. Les femmes s’habillèrent à la façon des bergères de théâtre, et, pour se rapprocher de la nature, elles prirent des chapeaux de paille à la Bastienne et des robes semées de fleurs en toile peinte. Tout était faux comme une idylle de Gessner ou un tableau de Boucher dans cette société, la plus brillante de l’Europe par l’esprit et la plus sotte par la futilité. On n’y comptait pas moins de quarante-cinq variétés de perruques ; les coiffeurs tenaient le haut du pavé, et ce fut leur âge d’or. Dugué allait en équipage à deux chevaux, comme les grands médecins de nos jours, travailler chez ses clientes, parmi lesquelles il comptait Cotillon III, marquise de Pompadour. Legros publiait des traités sur son art, fondait une académie de coiffure et faisait promener sur le cours et les boulevards des jeunes filles dites prêteuses de têtes, qui exhibaient les nouvelles combinaisons de son génie inventif. Il va sans dire que la poudre à poudrer, suivant le mot de l’époque, était l’accompagnement indispensable de toutes les toilettes ; on y employait une si grande quantité de farine que le parlement la traduisit à sa barre, en l’accusant d’être complice de la disette, ce qui ne l’empêcha pas de survivre aux parlemens et même à la révolution ; elle suivit les émigrés à Londres et à Coblentz, et reparut en 1815 avec les ailes de pigeon sur la tête des royalistes entêtés qu’on appelait alors les voltigeurs de Louis XIV, et qu’on appelle aujourd’hui les chevau-légers.

Toutes les armes qui figuraient au siècle précédent dans l’arsenal de la coquetterie, les mouches, le fard et le rouge, étaient restées en grande faveur auprès des dames, surtout à la cour [16]. La bigarrure des étoffes répondait à la bigarrure du visage, et la galanterie des mœurs se traduisait jusque dans les noms : il y avait des soieries couleur cuisse de nymphe émue. Chaque jour voyait éclore une fantaisie nouvelle, et de toutes ces fantaisies une seule nous est restée, la plus prosaïque, la plus vulgaire : le parapluie. Ce fidèle compagnon du rentier flâneur tire son origine du parasol à l’orientale que les pages, au temps de Louis XIII, tenaient au-dessus de la tête des grandes dames lorsqu’elles allaient à pied. De ce meuble d’apparat, qui restait toujours ouvert et tendu, on fit, vers 1768, un meuble utile par l’invention d’une monture qui se repliait sur le manche. Les gens qui n’avaient point d’équipages en furent si charmés qu’ils ne sortaient jamais l’hiver sans en être munis, même par les plus beaux temps.

Les premières années de Louis XVI amenèrent dans le costume un changement notable, il devint plus simple ; on savait que le jeune roi voulait réparer par l’ordre et l’économie les désastres financiers du ministère Terray, et chacun s’empressa de faire comme lui. Les femmes mirent des épis de blé dans leurs coiffures comme symbole de l’abondance qui allait renaître ; par malheur il restait du précédent règne un fonds impur de courtisanes qui étalaient dans les théâtres et les promenades un luxe effréné payé par le public. Marie-Antoinette eut la faiblesse de vouloir éclipser les créatures auxquelles elle ne devait que son mépris. Elle consacra tous ses soins à la parure et dépensa dans une seule année 300,000 livres à l’insu du roi [17]. On vit reparaître les folies du précédent règne. Au lieu d’épis de blé, les femmes ornèrent leurs coiffures de diamans, de pierreries, de plumes d’autruche de 3 pieds de long. La circonférence des paniers fut portée à 5 mètres. Dans une seule année, on ne compta pas moins de 250 espèces de garnitures pour robes, auxquelles on donna les noms les plus bizarres : plaintes indiscrètes, désirs marqués, composition honnête. On eût dit qu’une nouvelle Madeleine de Scudéry avait rouvert les sources du fleuve de Tendre. Les noms des couleurs étaient moins galans sans être moins originaux : vieille puce, jeune puce, ventre de puce, cuisse de puce. Les maris ne pouvaient suffire aux dépenses de leurs femmes, « Il y eut, dit Mme Campan, plusieurs ménages refroidis et brouillés, des scènes fâcheuses de famille, et chacun disait que la reine ruinerait toutes les dames françaises [18]. » Ce fut là une des causes et peut-être la principale cause de la désaffection qui poursuivit Marie-Antoinette à l’approche des états-généraux. Les hommes étaient plus sérieux ; ils laissaient aux dames ce marivaudage insensé de pompons, de rubans et de dentelles. Ils avaient toujours la culotte, le gilet de soie long, les souliers à boucles et les chapeaux à cornes, mais les paillettes avaient disparu ; leur costume plus sévère annonçait un changement dans les idées, et le 14 juillet 1789 la prise de la Bastille inaugura une ère nouvelle.

Les patriotes avaient pour signe de ralliement une cocarde rouge et bleue ; c’étaient les couleurs du blason de Paris. La Fayette voulut qu’on y ajoutât le blanc, qui depuis Henri IV était devenu la couleur royale, et le 17 juillet, Louis XVI, étant venu à l’Hôtel de Ville, fut sommé de mettre à son chapeau la cocarde tricolore. A dater de ce jour, la souveraineté se déplace et la révolution triomphante marche avec une puissance irrésistible. Tout ce qui rappelait l’ancien régime est repoussé, brisé, foulé aux pieds. Des médaillons fabriqués avec les pierres de la Bastille remplacent au cou des femmes les croix d’or et les colliers. On porte des bonnets aux trois ordres réunis, à la constitution, à la citoyenne. Les couleurs cuisse de nymphe et cuisse de puce disparaissent devant les couleurs nationales. Chaque crise politique détermine un changement dans la coiffure ou les habits. Chaque parti a son costume : le frac de drap en queue de morue, la culotte de casimir ou de daim, le chapeau rond, les bottes à revers ou les souliers à rosettes, distinguent le vrai patriote de 1790. Le patriote centre gauche a le gilet et la culotte noire avec l’habit de couleur claire. Le royaliste est vêtu de noir des pieds jusqu’à la tête ; on le plaisante, on prétend qu’il est en deuil du despotisme, et pour protester il prend la cravate blanche, l’habit vert à collet rose, qui était la livrée du comte d’Artois, et le gilet de bazin semé d’écussons fleurdelysés. Louis XVI ne comprend rien à ces métamorphoses, il ne reconnaît plus son peuple, mais il sent vaguement que l’ancien régime s’écroule. Roland, nommé ministre en 1792, entre dans son cabinet avec des souliers à cordons, tandis que les boucles étaient restées d’étiquette à la cour. A la vue de ces cordons révolutionnaires, Louis XVI reste muet, pousse un soupir et les montre du geste à Dumouriez, auquel il donnait audience. Celui-ci prend un air consterné et s’écrie en soupirant à son tour : « Hélas ! oui, monsieur, tout est perdu. » Peu de temps après, le bonnet rouge faisait son entrée aux Tuileries.

Bonnets et chapeaux ont eu chez nous à diverses époques une grande importance politique. En 1357, les Parisiens, révoltés sous la conduite d’Etienne Marcel, avaient adopté comme signe de ralliement le chaperon rouge et bleu avec une broche d’argent émaillé, ornée de cette devise, à bonne fin. Pendant les guerres civiles du règne de Charles VI, il suffisait de porter, comme les Bourguignons, la cornette du chaperon à droite, ou comme les Armagnacs à gauche, pour se croire obligé d’en venir aux mains. En 1793, chacun en se coiffant du bonnet rouge pouvait entrer dans la corporation des égorgeurs et se faire le pourvoyeur du bourreau. Voici l’origine de cette coiffure sinistre.

La loi d’amnistie du 28 mars 1792 avait rendu à la liberté les Suisses du régiment de Châteauvieux, condamnés aux galères à l’occasion de l’échauffourée de Nancy. Ces militaires furent emmenés à Paris, ayant encore sur la tête le bonnet des forçats, qui était rouge. Le peuple des faubourgs, qui les regardait comme des victimes de la tyrannie, leur fit cortège en fraternisant et s’affubla de leurs bonnets. Cette coiffure, qui n’était que le stigmate du bagne, fut transformée en emblème de la liberté. Les jacobins s’empressèrent de l’adopter. Ils prirent en même temps pour l’été la carmagnole, sorte de gilet rond taillé sur le modèle de la veste des matelots, pour l’hiver la houppelande, large redingote de drap gris ou bleu, avec revers et collet rouge, et remplacèrent la culotte par le pantalon, d’où le nom de sans-culottes donné aux bandits et aux imbéciles qui se coiffaient du bonnet rouge. L’accoutrement fut complété par des sabots et chez quelques meneurs par des boucles d’oreilles à la guillotine. Chaumette, qui voulait sans doute que la démagogie eût ses lois somptuaires comme l’ancien régime, proposa de l’imposer à toute la France, mais la convention le repoussa toujours et le 9 thermidor le fit disparaître. Au lendemain de cette journée mémorable, les muscadins, ainsi nommés par l’ex-capucin Chabot parce qu’ils avaient conservé pendant la terreur l’usage aristocratique et suspect du musc, échangèrent leur badine contre un gourdin qu’ils appelaient le pouvoir exécutif et se mirent à rosser dans les rues les ci-devant jacobins. Les habits de l’ancien régime, serrés dans des coffres pendant le règne du tribunal révolutionnaire, reparurent en attendant qu’il fût possible de s’habiller de neuf, car l’argent, effrayé par les assignats, n’était point encore sorti de ses cachettes. Les fabriques ne travaillaient plus, et pour que le général Bonaparte pût remonter sa garde-robe, il fallut que la protection d’un valet de chambre lui fît obtenir d’une grande dame un coupon de drap. La réaction cependant ne se fit pas attendre ; le directoire fut comme une seconde régence à laquelle il ne manquait que les financiers et les abbés de salon, que Mercier appelait de petits houzards en rabat. Les muguets du XVIIe siècle ressuscitèrent dans les incroyables, qui reprirent aux modes du vieux temps leurs excentricités les plus ridicules, en les exagérant encore, aux précieux leur langage affadi ; ils supprimaient en parlant les r dans tous les mots, et juraient à chaque phrase leur paôle d’honneu pâfumée. Les merveilleuses leur faisaient pendant, mais dans un tout autre genre. Au lieu de se surcharger comme eux d’habits embarrassans, elles réduisaient leur toilette à sa plus simple expression. Lorsqu’elles allaient danser dans les bals à la sauvage, elles se montraient en maillot collant couleur de chair, recouvert d’une simple tunique de batiste très claire. En tenue de ville, cette tunique et la chemise formaient leur seul vêtement pendant l’été, et, comme Mme Tallien, elles exagéraient tellement la transparence que tunique et chemise avaient fini par n’être plus qu’une indiscrète superfluité.

Lorsqu’il arrive au XIXe siècle, M. Quicherat s’arrête, car l’histoire du costume est écrite par le burin dans tous les journaux de modes qui ont paru sans interruption depuis 1797. Nous regrettons qu’il n’ait point tracé dans un résumé général, avec la sûreté de coup d’œil qui le distingue, les grandes lignes du sujet, et montré dans une vue d’ensemble, comme il l’a fait si heureusement dans le détail, les relations intimes qui ont existé entre les modes et les évolutions sociales. Chaque changement dans l’architecture civile, l’ameublement et le costume, correspond à un changement dans les idées, les mœurs et les institutions. Le type gallo-romain atteste, en se perpétuant jusqu’à la chute de la dynastie carlovingienne, la persistance de la civilisation antique. Une ère nouvelle commence avec la féodalité et l’épanouissement du mysticisme ; la société civile s’inspire de la société ecclésiastique. Nobles et bourgeois sont vêtus à l’instar des moines. A dater de Charles VI, le type monacal fait place aux excentricités les plus désordonnées, aux hennins, aux robes à queue, aux braguettes, aux vêtemens mi-partie, on dirait que la folie du roi est contagieuse. La renaissance s’inspire de l’Italie des Médicis, de l’Espagne de Charles-Quint ; on sent que les peuples se sont rapprochés tout en se combattant, et que les lettres, les arts et l’industrie ont abaissé les barrières qui les enfermaient chacun dans leur isolement. Sous Richelieu et Louis XIV, le pouvoir absolu imprime à toute chose une régularité somptueuse. La nation, prosternée devant son maître, met son honneur à l’imiter, à donner aux diverses pièces du costume le nom de ses victoires et de ses maîtresses : Steinkerque ou Fontanges. Une double influence agit sur le XVIIIe siècle. Il est poussé par le désordre des mœurs à épuiser tous les raffinemens d’une coquetterie éhontée. Les mêmes ornemens, les mêmes étoffes servent à parer les deux sexes : les hommes portent des dentelles, les mignons revivent dans les roués. D’autre part, les idées de liberté, d’égalité fermentent dans les esprits. Le frac anglais, les cheveux courts des puritains sont adoptés par ceux qui rêvent pour leur patrie d’autres lois que les caprices du pouvoir absolu ; 89 éclate comme un coup de foudre dans un ciel orageux où se sont lentement amassés les nuages, il n’y a plus de nobles, de bourgeois, de gens mécaniques, plus de lois somptuaires qui maintiennent les signes extérieurs des inégalités sociales, et font d’un même peuple vingt peuples différens séparés par le mépris et la haine. L’unité se réalise dans les meubles et les vêtemens comme elle se réalise dans les lois. La France est délivrée de la dîme, des corvées, de la mainmorte. Toutes les tyrannies du passé sont abattues du même coup, sauf la tyrannie de la mode, qui survit à toutes les révolutions. Nous avons changé dix fois de régimes politiques, nous n’avons point changé de caractère. Comme au temps de La Fontaine, la vanité nous est commune :

C’est proprement le mal français.

Nous pratiquons la variance des habits avec la même légèreté que la variance des gouvernemens. Depuis trente ans, nous avons vu reparaître toutes les bizarreries du moyen âge : vertugales, manches bouffantes, manches à bombardes, hauts talons, queues traînantes ; les femmes ont repris la perruque déguisée sous le nom de fausses nattes. L’abbé Boileau se signerait trois fois s’il entrait dans un bal officiel ; M. de Sotenville fait redorer son blason, et, comme ses ancêtres, il le met partout, pour ne pas être confondu avec les petits bourgeois qui s’habillent chez son tailleur ; M. Jourdain, retiré des affaires et devenu démocrate, veut éclipser par l’ameublement de son hôtel les gens de qualité, il fait poser partout des robinets d’argent dans ses cabinets de toilette, et, si la fantaisie d’écrire l’histoire des modes et du luxe dans la France du XIXe siècle prend un jour à quelque chercheur, il ne fera qu’allonger d’un chapitre l’interminable roman de la sottise humaine.


CH. LOUANDRE.

  1. On a fait des calculs en VIIe de constater la progression de la force productive dans l’industrie du tissage depuis les premiers temps historiques, et l’on est arrivé à ce résultat que, s’il fallait faire à la main tout le filé de coton que l’Angleterre fabrique dans une année au moyen du métier self-acting, le travail emploierait 91 millions d’hommes, soit à peu près la population de l’Allemagne, de l’Espagne et de la France.
  2. La livre romaine équivalait à 327 grammes.
  3. Les portraits des rois mérovingiens qui figurent dans les livres modernes sont tous apocryphes. Ils ont été faits d’après les statues qui décorent le portail de Notre-Dame de Paris et de quelques autres églises de la même époque. Ces statues ne sont autres que celles des rois de Juda, qu’on a pris longtemps pour des rois de la dynastie de Clovis. Montfaucon lui-même s’y est trompé. Il a commis la même erreur pour les effigies des tombeaux de Frédégonde et de Clotaire, qui ne remontent pas au-delà du XIIIe siècle, époque à laquelle ils ont été refaits à neuf. Les sculpteurs et les peintres, lorsqu’ils reproduisent des monumens figurés du moyen âge, doivent toujours se rappeler que les artistes de ce temps n’ont jamais représenté que ce qu’ils avaient sous les yeux. Qu’il peigne des Hébreux, des Romains ou des Français, l’imagier du XIIe siècle, comme celui du XVIe, ne reproduit que ce qu’il voit. Dans le cortège funèbre de César, il nous montre des enfans de chœur portant de l’eau bénite et des croix. Hercule épouse Déjanire devant l’autel d’une chapelle catholique. David met des lunettes pour écrire les psaumes, et le patriarche Abraham, dans la scène du sacrifice, ajuste son fils avec un fusil à mèche. Il faut chercher dans les manuscrits à miniatures la vérité historique non point par rapport au temps auquel ils se rattachent, mais par rapport à celui où ils ont été exécutés, et c’est faute d’avoir fait cotte distinction que des peintres contemporains ont commis dans leurs tableaux de si choquans anachronismes.
  4. La mosaïque de Saint-Jean de Latran et divers manuscrits carlovingiens nous ont conservé, en petite et en grande tenue, les portraits en pied de Charlemagne, de Lothaire et de Charles le Chauve. On en trouvera la reproduction dans le livre de M. Quicherat, les Arts somptuaires, et les histoires de France illustrées qui ont paru dans ces derniers temps.
  5. On peut, nous le pensons, attribuer ce changement au culte de la Vierge, qui s’est répandu à la fin du XIe siècle comme une religion nouvelle greffée sur le catholicisme : Marie, mère du Sauveur et reine des anges, a réhabilité son sexe.
  6. Des faits nombreux confirment l’opinion que nous émettons ici ; les vitraux placés par Suger dans l’église de Saint-Denis ne portent aucun signe héraldique. Les plus vieux manuscrits de nos poèmes chevaleresques n’offrent dans leurs miniatures aucune trace de blason, ce qui n’a point empêché les érudits français, encouragés par la vanité des familles, de propager les plus grossiers anachronismes. Personne ne doutait, il y a deux cents ans, que Pharamond n’ait eu pour armes trois croissans d’or et Mérovée un navire d’argent flottant sur un chmp de gueules. Chaque noble, pour rehausser l’éclat de son blason, tenait à lui donner le prestige du temps, et les plus modestes s’arrêtaient à Charlemagne. L’histoire, mieux informée, a renversé cet échafaudage légendaire ; mais elle a eu beau faire justice des erreurs, bien des gens prennent encore au sérieux la Parfaite science des armoiries de Pierre Palliot, et la Science héroïque de Vulson de La Colombière.
  7. Voyez le Chastiment des Dames, fabliaux, publiés par Méon, t. II, p. 184.
  8. Godefroy, le Cérémonial français, t. II, p. 5.
  9. Voyez comme spécimen la serrure cotée 1602 au musée de Cluny.
  10. On trouvera à la page 468 du livre de M. Quicherat la représentation d’une dame en grande toilette vers 1635 ; c’est un modèle qu’on peut recommander aux personnes qui ont le goût du simple et du beau.
  11. Molière pensait peut-être au livre de Juvernay lorsqu’il fait dire à Tartufe :
    Cachez ce sein que je ne saurais voir.
  12. Les mémoires du XVIIIe siècle contiennent diverses anecdotes sur Champagne, qui était un parfait original. Quand il avait frisé et pomponné l’un des côtés d’une tête, il s’arrêtait tout à coup en déclarant qu’il en resterait là, si sa belle cliente ne lui accordait pas la faveur d’un baiser. Il tutoyait comme de vieilles connaissances les personnes du plus haut rang.
  13. La Bruyère parle des carrosses dans le chapitre de la Ville. « Les empereurs, dit-il, n’ont jamais triomphé si mollement, si commodément ni si sûrement contre le vent et la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville. » A défaut de carrosses, on avait les fiacres, qui doivent leur origine à un fabricant de voitures qui avait pour enseigne : à saint Fiacre.
  14. On trouvera sur ce remarquable artiste, mort en 1730 à l’âge de quatre-vingt-dix ans, une curieuse notice dans les Archives de l’art français, n° du 15 septembre 1856.
  15. Le marc d’argent était de 244 grammes ; sous Louis XIV, il représentait 50 francs de notre monnaie.
  16. Lorsque Mme Henriette, l’une des filles de Louis XV, mourut à Versailles, on lui fit, avant de la conduire à Saint-Denis, une toilette de la plus grande fraîcheur, et pour déguiser la pâleur de la mort, on lui mit du rouge comme si on l’avait parée pour un bal.
  17. On trouvera dans l’ouvrage de M. Quicherat des renseignemens curieux sur les goûts de toilette de la reine.
  18. Mémoires, t. Ier, p. 95. — On peut juger par la toilette de l’une des célébrités galantes de Paris, Mlle Duthé, à quel point de ridicule préciosité les femmes en étaient arrivées en 1778 : robe de soupirs ornée de regrets superflus, point de candeur parfaite, rubans en attentions marquées, souliers cheveux de la reine brodés de diamans en coups perfides, venez-y-voir en émeraudea, frisée en sentimens soutenus avec un bonnet de conquête assurée garni de plumes volages, ruban œil abattu, chat sur le cou couleur de gueux nouvellement arrivé, manchon d’agitation momentanée.