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Le Coureur de filles (recueil)/Les Joues rouges

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Le Coureur de fillesErnest Flammarion (p. 131-151).
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LES JOUES ROUGES

À Ernest Raynaud

I


Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l’Institution Saint-Marc quitta le dortoir. Chaque élève s’était glissé dans ses draps, comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. Le maître d’étude, Violone, d’un tour de tête, s’assura que tout le monde était couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baissa le gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commença. De chevet à chevet, les chuchotements se croisèrent, et des lèvres en mouvement monta, par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se distinguait le sifflement bref d’une consonne. C’était sourd, continu, agaçant à la fin, et il semblait vraiment que tous ces babils, invisibles et remuants comme des souris, étaient occupés à grignoter du silence.

Violone mit des savates, se promena quelque temps entre les lits, chatouillant çà le pied d’un élève, là tirant le pompon du bonnet d’un autre, et s’arrêta près de Marseau, avec lequel il donnait, tous les soirs, l’exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le plus souvent, les élèves avaient cessé leur conversation, par degrés étouffée, comme s’ils eussent peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dormaient, que le maître d’étude était encore penché sur le lit de Marseau, les coudes durement appuyés au fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu’au bout de ses doigts. Il s’amusait de ses récits enfantins, et le tenait éveillé par d’intimes confidences et des histoires de cœur.

Tout de suite, il l’avait chéri pour la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraissait éclairé en dedans. Ce n’était plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, à la moindre variation atmosphérique, par exemple, s’enchevêtraient visiblement les veinules, comme les lignes d’une carte d’atlas sous une feuille de papier à décalquer. Marseau avait d’ailleurs une manière séduisante de rougir sans savoir pourquoi et à l’improviste, qui le faisait aimer comme une jeune fille. Souvent, un camarade pesait du bout du doigt sur l’une de ses joues et se retirait avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte d’une belle coloration rouge, qui s’étendait avec rapidité, comme du vin dans de l’eau pure, se variait richement et se nuançait depuis le bout du nez rose jusqu’aux oreilles lilas. Chacun pouvait opérer soi-même, et Marseau se prêtait complaisamment aux expériences. On l’avait surnommé Veilleuse, Lanterne, Bec de gaz et même Quatorze-Juillet. C’était un peu long, mais si symbolique ! Cette faculté de s’embraser à volonté lui avait fait bien des envieux.

Véringue, son voisin de lit, le jalousait entre tous, sorte de petit pierrot lymphatique et grêle, au visage farineux, qui se pinçait vainement, à se faire mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi ! et encore pas toujours, quelque point d’un roux douteux. Il eût volontiers zébré haineusement à coups d’ongles et écorcé comme des oranges les joues vermillonnées de Marseau.

Depuis longtemps très intrigué, il se tint aux écoutes, ce soir-là, dès la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être et désireux de savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d’étude. Il mit en jeu toute son habileté de petit espion, simula un ronflement pour rire, changea avec affectation de côté, en ayant soin de faire le tour complet, poussa un cri perçant (car chacun, n’est-ce pas, a le droit d’avoir son cauchemar), ce qui réveilla en peur le dortoir et imprima un fort mouvement de houle à tous les draps ; puis, dès que Violone se fut éloigné, il dit à Marseau, le torse hors du lit, le souffle ardent :

— Pistolet ! Pistolet !

Il ne lui fut rien répondu. Véringue se mit sur les genoux, saisit le drap de Marseau, et, le secouant avec force :

— Entends-tu ? Pistolet !

Pistolet ne semblant pas entendre, Véringue exaspéré reprit :

— C’est du propre !… Tu crois que je ne vous ai pas vus. Dis voir un peu qu’il ne t’a pas embrassé ! dis-le voir un peu que tu n’es pas son Pistolet.

Il se dressait, le col tendu, pareil à un jars blanc qu’on agace, les poings fermés au bord du lit.

Mais, cette fois, on lui répondit :

— Eh bien ! après ?

D’un seul coup de reins, Véringue rentra dans ses draps : c’était le maître d’étude qui revenait en scène, apparu soudainement !


II


— Oui, dit Violone, je t’ai embrassé, Marseau ; tu peux l’avouer, car tu n’as fait aucun mal. Je t’ai embrassé sur le front, mais Véringue ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c’est là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t’aime comme un frère, et demain il ira répéter partout je ne sais quoi, le petit imbécile !

À ces mots, tandis que la voix de Violone vibrait sourdement, Véringue feignit de dormir. Toutefois, il soulevait sa tête afin d’entendre encore.

Marseau avait écouté le maître d’étude, le souffle ténu, ténu, car tout en trouvant ses paroles très naturelles et bien compréhensibles, il tremblait comme s’il eût redouté la révélation de quelque mystère. Violone continua, le plus bas qu’il put. C’étaient des mots inarticulés, lointains, des sons à peine localisés. Véringue, qui sans oser se retourner, se rapprochait insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n’entendait plus rien. Son attention était à ce point surexcitée que ses oreilles lui semblaient matériellement se creuser et s’évaser en entonnoir ; mais aucun son n’y tombait. Il se rappelait avoir éprouvé parfois une sensation d’effort semblable, en écoutant aux portes, en collant son œil à la serrure, avec le désir d’en agrandir le trou, et d’attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu’il voulait voir. Cependant il l’aurait parié, Violone répétait encore :

— Oui, mon affection est pure, pure, et c’est ce que ce petit imbécile ne comprend pas !

Enfin le maître d’étude se pencha avec la douceur d’une ombre sur le front de Marseau, l’embrassa en le caressant de sa barbiche comme d’un pinceau, puis se redressa pour s’en aller, et Véringue le suivit des yeux glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôlait un traversin, le donneur dérangé changeait de côté avec un fort soupir.

Véringue guetta longtemps. Il craignait un nouveau retour brusque de Violone. Déjà Marseau faisait la boule dans son lit, la couverture sur ses yeux, bien éveillé d’ailleurs, et tout au souvenir de l’aventure dont il ne savait que penser. Il n’y voyait rien de vilain qui pût le tourmenter, et cependant, dans la nuit des draps, l’image de Violone flottait lumineusement, étrange et douce comme ces images de femmes qui l’avaient échauffé en plus d’un rêve.

Véringue se lassa d’attendre. Ses paupières, comme aimantées, se rapprochaient. Il s’imposa de fixer le gaz, presque éteint ; mais, après avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées de sortir du bec, il s’endormit.


III


Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, trempées dans un peu d’eau froide, frottaient légèrement les pommettes frileuses, Véringue regarda méchamment Marseau, et, s’efforçant d’être bien féroce, il l’insulta de nouveau, les dents serrées sur les syllabes sifflantes :

— Pistolet ! pistolet !

Les joues de Marceau s’empourprèrent, mais il répondit sans colère, et le regard presque suppliant :

— Puisque je te dis que ce n’est pas vrai, ce que tu crois !

Le maître d’étude passa la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, offraient sans conviction d’abord le dos, puis la paume de leurs mains, en les retournant avec rapidité, et les remettaient aussitôt bien au chaud, dans les poches ou sous la tiédeur de l’édredon le plus proche. D’ordinaire, Violone s’abstenait scrupuleusement de les regarder. Cette fois, bien mal à propos, il trouva que celles de Véringue n’étaient pas très propres. Véringue, prié de les repasser sous le robinet, se révolta. On pouvait, à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutint que c’était un commencement d’engelure. On lui en voulait, sûrement. Violone dut le faire conduire chez M. le directeur.

Celui-ci, matinal, préparait, dans son cabinet vieux vert, un cours d’histoire qu’il faisait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa table le bout de ses gros doigts, il posait les principaux jalons : ici la chute de l’empire Romain ; au milieu la prise de Constantinople par les Turcs ; plus loin l’Histoire contemporaine, qui commence on ne sait où et n’en finit plus.

Il avait une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclaient sa poitrine puissante, pareils à des cordages autour d’une colonne. Il mangeait visiblement trop, cet homme ; ses traits étaient gros et toujours un peu luisants. Il parlait fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulaient sur son col fripé d’une manière lente et rythmique. Il était encore remarquable pour la rondeur de ses yeux et l’épaisseur de ses moustaches.

Véringue se tenait debout devant lui, sa casquette entre les jambes afin de garder toute sa liberté d’action.

D’une voix terrible, le Directeur demanda :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Monsieur, c’est le maître d’étude qui m’envoie vous dire que j’ai les mains sales, mais c’est pas vrai !

Et de nouveau, consciencieusement, Véringue montra ses mains en les retournant : d’abord le dos, ensuite la paume. Il fit même la preuve : d’abord la paume, ensuite le dos.

— Ah ! c’est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon petit !

— Monsieur, dit Véringue, le maître d’étude, il m’en veut !

— Ah ! il t’en veut, huit jours, mon petit !

Véringue connaissait son homme. Une telle douceur ne le surprit point. Il était bien décidé à tout affronter. Il prit une pose raide, serra ses jambes et s’enhardit, au mépris d’une gifle. Car c’était, chez Monsieur le Directeur, une innocente manie d’abattre, de temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main : vlan ! L’habileté pour l’élève visé consistait à prévoir le coup et à se baisser, et le Directeur se déséquilibrait, au rire étouffé de tous. Mais il ne recommençait pas, sa dignité l’empêchant d’user de ruse à son tour. Il devait arriver droit et du premier coup sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.

— Monsieur, dit Véringue réellement audacieux et fier, le maître d’étude et Marseau, ils font des choses !

Aussitôt les yeux du Directeur se troublèrent comme si deux moucherons s’y fussent précipités soudain. Il appuya ses deux poings fermés au bord de la table, se leva à demi, la tête en avant, comme s’il allait cogner Véringue en pleine poitrine, et demanda par sons gutturaux :

— Quelles choses ?

Véringue sembla pris au dépourvu. Il attendait (peut-être, après tout, que ce n’était que différé) l’envoi d’un tome massif de M. Henri Martin, par exemple, lancé d’une main adroite, et voilà qu’on lui demandait des détails, et des détails précis, naturellement. Pourquoi pas des gravures ? Comme il apprenait l’anglais, il se dit intérieurement : shocking !

Le Directeur attendait. Tous les plis de son cou s’étaient réunis pour ne former qu’un bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siégeait, de guingois, sa tête. Véringue hésita, le temps de se convaincre que les mots ne lui venaient pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l’attitude apparemment gauche et penaude il alla chercher sa casquette entre ses jambes, l’en retira aplatie, se courba de plus en plus, se ratatina, et l'éleva doucement, sa casquette, à hauteur de menton, et lentement, sournoisement, avec des précautions pudiques, il enfouit su tête simiesque et pâle dans la doublure ouatée, sans dire un mot.


IV


Le jour même, à la suite d’une courte enquête, Violone recevait son congé ! Ce fut un touchant départ, presque une cérémonie.

— Je reviendrai, avait dit Violone, c’est une absence.

Mais il n’en fit accroire à personne. L’Institution renouvelait son personnel, comme si elle eût craint pour lui la moisissure. C’était un va-et-vient de maîtres d’étude. Celui-là partait comme les autres, et, meilleur, il partait plus vite. Presque tous l’aimaient. On ne lui connaissait pas d’égal dans l’art d’écrire des en-têtes pour cahiers, tels que : Cahiers d’exercices grecs appartenant à… Les majuscules étaient moulées comme des lettres d’enseigne. Les bancs se vidaient. On faisait cercle autour de son bureau. Sa belle main, où brillait la pierre verte d’une bague, se promenait élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvisait une signature. Elle tombait, comme une pierre dans l’eau, dans une ondulation et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses qui formaient le paraphe, un petit chef-d’œuvre tout simplement. La queue du paraphe s’égarait, se perdait dans le paraphe lui-même. Il fallait regarder de très près, chercher longtemps pour la retrouver. Quelquefois même on n’y parvenait pas. Inutile de dire que le tout était fait d’un seul trait de plume. Un jour, il réussit un enchevêtrement de lignes qu’il dénomma cul-de-lampe. Longuement les petits s’émerveillèrent. Son renvoi les chagrina fort.

Ils convinrent qu’ils devaient bourdonner le Directeur à la première occasion, c’est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n’y manqueraient pas. En attendant ils s’attristèrent les uns les autres. Violone, qui se sentait regretté, eut la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il parut dans la cour, suivi d’un garçon qui portait sa malle, tous les petits s’élancèrent. Il serrait des mains, tapotait des visages, et s’efforçait d’arracher les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi, et souriant, ému. Les uns, suspendus à la barre fixe, s’arrêtaient au milieu d’un renversement et sautaient à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de chemise retroussées et les doigts écartés : car enduits de colophane ils s’engluaient au premier rapprochement. D’autres, plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitaient les mains, en signe d’adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s’était arrêté afin de conserver ses distances, ce dont profita un tout petit pour plaquer sur son tablier bien blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les joues de Marseau s’étaient rosées à paraître peintes. Il éprouvait sa première peine de cœur sérieuse ; mais, troublé et contraint de s’avouer qu’il regrettait le maître d’étude un peu comme une petite cousine, il se tenait à l’écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone allait à lui quand on entendit un fracas de carreaux. Tous les regards montèrent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La vilaine et sauvage tête de Véringue parut. Il grimaçait, blême petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents blanches toutes à l’air. Il passa sa main droite entre les débris de la vitre, qui le mordit, comme animée, et menaça Violone de son poing saignant.

— C’est toi, dit le maître d’étude, petit imbécile, te voilà content !

— Dame ! lui cria Véringue, tandis que, avec entrain, il cassait d’un second coup de poing un autre carreau. Pourquoi que vous l’embrassiez et que vous m’embrassiez pas, moi ?

Et il ajouta, en se barbouillant gaminement la figure avec le sang qui coulait de sa main coupée

— Tiens, moi aussi, j’en ai des joues rouges quand j’en veux !