Le Couteau entre les dents/I

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LE COUTEAU ENTRE LES DENTS


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I


Nous avons souvent, mes camarades et moi, parlé aux intellectuels de leur devoir social. Je viens le faire aujourd’hui avec plus de ferveur encore que naguère. Au moment où nous nous trouvons de la mêlée des choses et des idées, il convient de parler de plus en plus clair, de plus en plus fort, et selon la vieille expression à laquelle l’intensité des événements donne toute sa vigueur originelle, nous devons chacun prendre nos responsabilités.

Les intellectuels — je parle de ceux qui pensent, et non des amuseurs et des charlatans, parasites et profiteurs de l’esprit — sont les traducteurs de l’idée dans le chaos de la vie. Qu’ils soient savants, philosophes, critiques ou poètes, leur métier éternel est de fixer et de mettre en ordre la vérité innombrable, par des formules, des lois, et des œuvres. Ils en dégagent les lignes, les directions ; ils ont le don quasi divin d’appeler enfin les choses par leurs noms. Pour eux, la vérité s’avoue, s’ordonne et s’augmente, et la pensée organisée sort d’eux pour rectifier et diriger les croyances et les faits. Par cette utilité sublime, les ouvriers de la pensée sont toujours au commencement du drame interminable qu’est l’histoire des hommes.


Leur premier devoir est aujourd’hui de s’adonner tous à ce drame humain qui se précipite vers des dénouements nouveaux. L’honnêteté professionnelle leur commande de le comprendre dans toute la grandeur qu’il a prise, de s’élever tous au-dessus des considérations accessoires où tant d’esprits demeurent encore enlisés, pour discerner les hautes simplicités qui se dessinent, et, par là, continuer l’œuvre effective de la pensée. Certes, il n’est pas facile de lever la tête hors des contingences qui se pressent, de s’arracher à l’épèlement de l’immédiat. Une injonction supérieure nous crie néanmoins de le faire.

La question sociale qui n’est pas, nous le savons, toute la question humaine, mais qui est, parmi les problèmes de notre destinée, celui où nous pouvons intervenir efficacement, doit être désormais mise à sa véritable place : dans le domaine des choses positives, du réalisme, et y rester jusqu’à la fin. Cette affirmation est une victoire de l’esprit. C’est la première étape nette d’un progrès vivant. Elle déblaie tout, et trace une voie où l’on peut marcher.

Il fut un temps où les sciences physiques et naturelles étaient embarrassées de métaphysique et de religion. Ces confusions ont amené leur stagnation, leur stérilité ridicule et monstrueuse pendant des milliers d’années. L’investigation des sciences appliquées n’a commencé à accumuler régulièrement des résultats que lorsqu’elle a dégagé son but et l’a restreint à l’observation et à l’expérimentation méthodiques des faits positifs, en éliminant tout mysticisme et en plaçant la pathétique et vertigineuse poursuite des causes premières et de l’essence de l’être, sur un autre plan de recherches. Dès lors, elle est arrivée à discipliner, à domestiquer par la classification, le désordre apparent des phénomènes, à jalonner les lois, à thésauriser de définitives certitudes. « Savoir, c’est prévoir et pouvoir » a dit un de ceux qui ont les premiers discerné ce grandiose rapetissement de la méthode scientifique.

Il doit en être de même, désormais, pour la science sociale. En ces jours où les crises pénétrantes ont précisé les réalités, nous devons enfin rattacher les unes aux autres les formes de la connaissance, et délimiter sagement et solidement notre idéal.

Il ne s’agit pas d’une religion nouvelle. Il ne s’agit pas de paradis terrestre, ni de rien de magique ou de surnaturel. Il ne s’agit pas non plus de réaliser « le bonheur des hommes », non plus de faire éclore soudain ici-bas l’amour et la fraternité. Ces mots, pris dans leur sens intégral, s’appliquent à des forces idéales et sentimentales, à des entités qui dépassent le champ et les ressources de la science sociale. Ces choses profondes émanent de l’immense vie intérieure de chacun — et doivent y demeurer.

Beaucoup de nobles esprits mêlent obstinément le progrès social au progrès moral. Ils n’admettent de révolution temporelle que fleurissant sur une révolution spirituelle et sentimentale qui modifie foncièrement la nature humaine : « Pour changer les choses, disent-ils, il faut changer l’homme ».

Ce prestigieux agrandissement déplace le problème, et le jette dans le vague et l’impossible. Sans doute, si tous les hommes étaient bons, la société se trouverait par cela parfaite, mais rien ne permet de croire que la bonté puisse jamais se répandre au point de prendre naturellement la direction des choses. Les exemples puisés dans les annales des événements prouvent au contraire que l’homme est assez peu perfectible dans son essence individuelle, et que les prédications morales, sentimentales et esthétiques qui ont parfois soulevé des masses ne se sont pas fixées, ou bien se sont vite déformées à l’usage, au point de devenir contraires à elles-mêmes — faute de critérium stable, de bases positives.

Cette conception sentimentale, où s’acharnent — sans fraterniser — les moralistes nébuleux et les théoriciens libertaires, n’a, socialement, qu’une valeur momentanée d’opposition, de résistance au mal, qu’une influence destructive, utile, mais provisoire. Au seuil de la réalisation « à pied d’œuvre », la confusion dont elle est entachée la paralyse. Gardons un pieux espoir en l’embellissement futur de la nature humaine, mais en attendant, sachons constater ce qu’il y a de dérisoire à ne faire miroiter que cette seule solution paradisiaque aux yeux d’une humanité qui chaque jour souffre et se déchire plus profondément — et que la destinée qu’elle s’est forgée menace d’anéantissement.

Si elle souffre, si elle se déchire, si elle se tue, c’est qu’elle y est forcée par les lois. Nous nous trouvons en présence de cataclysmes généraux, d’anomalies publiques, collectives, issues de lois qui sont collectives, puisque ce sont des lois. Nous nous trouvons en présence d’institutions temporelles. Il faut s’attaquer à ces institutions elles-mêmes, directement, scientifiquement, et non pas indirectement en mettant en question les arcanes de l’âme et du cœur. Il faut faire abstraction définitivement de ce qui est vraiment individuel dans l’individu, admettre en théorie et en pratique qu’il y a un abîme entre l’homme et le citoyen, et que la définition adéquate de la société c’est l’ensemble des citoyens et non l’ensemble des hommes. Le redressement des dispositions légales collectives est du ressort du bon sens, qui est collectif, puisque commun à tous. Telles sont donc les conditions de la lutte qu’il s’agit de comprendre et de pratiquer avec précision : rester dans le domaine positif et — employons le mot en son vrai sens — dans le domaine superficiel, de la destinée publique, soumettre au contrôle de la raison un ensemble universel de réglementations qui, si terribles qu’elles soient parfois, sont artificielles, créées par les hommes et modifiables par eux à leur gré ; concevoir l’ordonnance de la vie générale selon les nécessités méthodiques de l’intérêt général, qui se confond exactement en cette région de l’harmonie collective, avec la raison et la justice.

Le progrès social conçu dans cette clarté simple et mesurée apparaît comme possible, réalisable, et même s’il est encore éloigné, on peut dire qu’il est proche : il est de ce monde. Tout esprit sain peut s’en emparer d’avance, et il n’y a plus outrecuidance à employer le grand mot de vérité et à prétendre qu’on la détient, dès lors qu’on la dessine dans ces limites effectives et raisonnables. Et cela suffît à bouleverser de fond en comble l’ordre existant. Le « sait-on jamais ! », si honorable, si grave, lorsqu’il s’applique à l’énigme de Dieu ou aux rapports ensevelis du monde extérieur et du monde psychique, est ridicule devant les injonctions du bon sens comme devant les signes arrêtés de l’arithmétique et de l’algèbre. Cette humilité-là se trompe d’objet, et il y aurait lieu d’en rire si ce n’était pas une maladie épidémique.

Sans qu’il soit nécessaire que l’homme de pensée entre dans l’action par l’action, il doit au moins y entrer par la pensée. Les intellectuels doivent s’habituer à vaincre leur méfiance, leur peur de la vérité pratique, et mettre le réalisme là où il faut qu’il soit. Ce n’est que de la logique : une idée juste porte des conséquences réalistes, sinon, ce n’est, socialement, qu’un mensonge. La détourner de ces conséquences ou distinguer mal celles-ci, estimer que la tâche s’arrête en deçà, c’est commettre une faute contre la pensée elle-même.

La plupart des hommes, les intellectuels en tête, professent du mépris pour la « politique ». Il semble qu’il y a là, à leurs yeux, un ordre de choses d’une espèce particulière dont la vulgarité les offusque. Cette erreur, qui dans les conditions où se poursuit aujourd’hui la lutte inégale du bien et du mal, devient une mauvaise action, n’est qu’un signe de myopie aristocratique, ou bien un prétexte trop expliquable et peu excusable pour demeurer commodément réfugié dans les phrases et dans les nuages. Quant à généraliser à l’activité politique elle-même, les tares, les pièges, les petitesses, les défaillances de certaines politiques ou de certains politiciens, c’est un sophisme enfantin indigne de l’esprit. Si le monde vivant doit s’ordonner autrement ou s’il doit rester ce qu’il est, ce sera par des mesures politiques, et toutes les paroles ne changent rien à cette évidence. Faire de la politique, c’est passer du rêve aux choses, de l’abstrait au concret. La politique c’est le travail effectif de la pensée sociale, la politique, c’est la vie. Admettre une solution de continuité entre la théorie et la pratique, laisser à leurs seuls efforts, même avec une aimable neutralité, les réalisateurs, et dire « nous ne connaissons pas ces hommes-là », c’est abandonner la cause humaine.