Le Couvent des Lotus, légende bouddhique

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Le Couvent des Lotus, légende bouddhique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 110 (p. 680-692).

Il est dans la religion bouddhique une grande et noble croyance, c’est que les lois de l’âme sont supérieures à celles de la nature et que la pensée humaine peut, par sa propre force, accomplir ses rêves.

Mais une telle puissance n’est point départie à tous. Le vulgaire n’y saurait prétendre, et ses tristes désirs, plus vagues et plus fugitifs que les visions du sommeil, demeurent sans vertu : seule, la pratique fervente de la vie intérieure est capable de produire des effets surnaturels.

Peu importe, d’ailleurs, la durée du songe où s’absorbe le penseur mystique : des existences entières de saints ascètes se sont épuisées en vaines contemplations dans la solitude des forêts et le silence des monastères, alors qu’une extase unique a réalisé parfois le rêve surhumain d’une âme ardente et pieuse. C’est l’intensité du désir, c’est l’énergie de l’élan intime qui est efficace.

La vérité de cette croyance est affirmée par d’irrécusables miracles, dont peut-être voici l’un des plus surprenans.
I

A la lisière d’une forêt de cèdres et de platanes séculaires, trois étangs de superficie inégale se déversaient l’un dans l’autre, d’un cours très lent que rendait invisible le réseau des nymphæas flottans à la surface.

Le premier de ces étangs, le plus petit, était presque entièrement recouvert par les branches des arbres qui croissaient au bord : une source se cachait au fond qui, alimentant les trois bassins, entretenait la vie dans leurs eaux somnolentes.

Des temples, des pagodes et de longs bâtimens s’élevaient sur les rives.

C’était le Couvent des Lotus, célèbre non-seulement en Chine, mais jusque dans l’empire du Japon, jusque dans le royaume de Corée, dans tous les pays de l’extrême Asie où brille la lumière du Bouddha. Une congrégation de femmes s’y était établie, et depuis plus de deux cents ans qu’elle existait, des milliers de créatures, âmes mystiques éprises d’idéal, cœurs blessés par la vie, consciences éplorées, y avaient trouvé le bien suprême, c’est-à-dire l’oubli, la vue consolante de l’universelle illusion et cet anéantissement des sens et de la pensée qui est le premier degré du Nirvana divin.

Un miracle avait jadis manifestement désigné le site de ces trois étangs pour quelque grande fondation religieuse. Par une pure nuit d’été où la lune brillait d’un si vif éclat qu’on distinguait à peine les étoiles, des semences de lotus étaient tombées du ciel dans les eaux immobiles. Le lendemain, dès l’aube, une végétation luxuriante était éclose sur la nappe liquide. Puis, pendant le jour, les feuilles s’étaient développés, élargies, éployées, si bien qu’avant le soir, la surface entière des eaux en était recouverte. Et, le crépuscule venu, à l’instant où le soleil disparaissait derrière l’horizon, toutes les fleurs s’étaient épanouies ensemble, exhalant vers le ciel, comme un parfum mystique, la subtile senteur de leurs lobes rosés.

Un temple de proportions grandioses avait été construit sur la rive orientale du plus vaste des étangs. Il était enceint de murs et précédé d’une longue cour dallée de marbre, où des fontaines jaillissaient dans des vasques de bronze.

De l’entrée de la cour on ne voyait que la toiture du temple, incurvée en son milieu pour se relever aux angles ainsi qu’une tente immense, et couverte de tuiles vernissées d’azur. Chargée sur le faîte de gigantesques dragons d’or, elle descendait si près du sol et projetait si loin son ombre, qu’on ne distinguait d’abord ni les colonnes de cèdre qui entouraient l’édifice, ni les portes qui y donnaient accès.

Mais, de près, au pied du soubassement de marbre qui élevait le temple au-dessus du sol, tout l’intérieur du sanctuaire apparaissait dans un seul regard par les larges baies ouvertes sur le portique.

Des centaines de statues de dieux et de demi-dieux l’emplissaient, évoquant aux yeux la vision du monde supérieur où vont les âmes libérées de la vie, les êtres radieux qui sont affranchis à jamais des transmigrations humaines.

Au fond du temple, dans un lointain mystérieux, à travers la fumée bleuâtre qui montait sans cesse des brûle-parfums, la statue du Bouddha se dressait gigantesque sur son lit de lotus : toute dorée, elle rayonnait au milieu des autres dieux, les dominait tous, emplissait le sanctuaire de son âme.

Auprès du second des étangs, étaient groupés des bâtimens de moindre apparence : c’était l’habitation des religieuses dont les cellules s’ouvraient à la file sous de longues vérandahs, puis le pavillon des cloches, le trésor des reliques et tous les services de la communauté.

Enfin, au bord du plus petit étang, on ne voyait qu’une simple pagode enfouie dans un bosquet de camélias, d’azalées et de mimosas.

L’édicule était consacré à la déesse Kouan-yn, « déesse de la Grâce, reine auguste du ciel lumineux, grande maîtresse à la robe blanche, grande déesse toujours pure, toujours douce et compatissante. » Son image seule y figurait, peinte sur un panneau de soie appendu au mur. Elle était représentée en longs vêtemens blancs, une fleur de lotus à la main, la tête nimbée d’or, telle que jadis elle s’avançait sur les flots azurés de la mer orientale, apportant aux hommes, pour alléger leurs souffrances, le charme de sa pensée, la douceur de ses paroles et la miséricorde infinie de son cœur.

Sur le sol, aux pieds de la déesse, un rameau de saule trempait dans un calice de bronze, le rameau symbolique des aspersions sacrées avec lequel Kouan-yn jette aux âmes altérées les gouttes bienfaisantes de la liqueur sainte. Deux cierges de cire rouge allumés sur l’autel entretenaient dans la chapelle une vague clarté, une douce lueur ; et le parfum des fleurs de magnolia qui emplissaient les vases mystiques se mêlait aux senteurs de l’encens qui brûlait perpétuellement. Cette chapelle et le bois de camélias et d’azalées qui l’entourait formaient comme une retraite dans le couvent, tant le lieu était calme, silencieux, enveloppé de mystère, et propice au recueillement.

Un caractère particulier de sainteté marquait aussi le petit étang où, vers le soir, la pagode baignait son ombre. Les fondatrices du couvent en avaient fait un vivier sacré, car en y jetant des semences de lotus, le Bouddha avait signifié sans doute qu’on y devait pratiquer spécialement son précepte favori : « Aie toujours une larme et un sourire pour les créatures animées ; ne refuse jamais une pensée d’amour aux plus humbles des êtres qui reçurent la vie sur la terre et dans les eaux. » Aussi, toutes sortes d’animaux aquatiques, poissons, tortues, anguilles, serpens d’eau, y étaient entretenus par les soins des religieuses : chaque soir, elles leur donnaient la nourriture, et, trois fois l’an, des prêtres bouddhistes venaient processionnellement leur jeter des gâteaux de riz où l’on voyait figurer le croissant de la lune, déesse des eaux.


II

Par un soir de printemps, une jeune fille vint se présenter à la supérieure de la congrégation : elle demandait à prononcer immédiatement ses vœux, et à revêtir sans noviciat la robe blanche et violette des religieuses. Elle s’appelait Leï-tse et entrait à peine dans sa dix-huitième année.

Des malheurs tragiques l’arrachaient, si jeune, à la vie du monde et l’amenaient en ce couvent. Elle avait perdu coup sur coup son père, qu’une disgrâce subite avait précipité du faîte des grandeurs, et qui avait payé de la tête une fortune trop insolente, ses deux frères qui avaient péri dans les supplices en refusant d’avouer les crimes paternels, sa mère, qui de douleur s’était laissée mourir, enfin, son fiancé même, qu’une sentence d’exil avait relégué pour jamais aux frontières désolées de la Mandchourie.

Désormais sans appui, sans famille, sans amour, sans aucun lien qui la rattachât à la terre, l’orpheline, renonçant à un monde qui ne lui réservait plus que souffrance et misère, était venue chercher asile au couvent des Lotus.

Ses premières impressions furent pleines de douceur. Après tant d’angoisses et d’épreuves, de terreurs et de larmes, elle trouvait enfin le repos.

La beauté du site, l’aspect calme des étangs et la majesté tranquille de la forêt exerçaient sur elle une bienfaisante influence ; le silence qui régnait dans toutes les parties du monastère et qu’interrompait seulement le murmure des oraisons lui laissait entendre au fond de son être le souffle renaissant de sa vie suspendue ; le retour des mêmes occupations aux mêmes heures réglait le mouvement de ses pensées et le rythme de son cœur ; enfin l’âme des choses sacrées qui l’entouraient, se mêlant par degrés à son âme, la pénétrait de leur sérénité.

Deux fois le jour, on célébrait dans le grand temple l’office bouddhique. En longues files, silencieusement, les religieuses entraient par les portes latérales ; elles prenaient place sur neuf rangs devant l’autel où brûlait l’encens, et sur un signe de la supérieure, la cérémonie commençait. Toutes à l’unisson récitaient, sur un ton très bas, les litanies saintes : Om mani padmé houm ! — « Salut, perle divine enfermée dans le Lotus… » Et toutes ces voix, s’élevant et s’abaissant à la fois, faisaient comme le bruit d’ailes d’un grand oiseau qui s’envole.

Dans l’intervalle des offices, on instruisait Leï-tse des vérités de la foi bouddhique. On lui disait que les êtres sont tous condamnés à mourir, et que la vie est une mort anticipée ; que les trépassés reçoivent selon leur mérite une destinée nouvelle ; que les criminels et les méchans sont jetés aux tourmens de l’enfer ; que la foule humaine, dont l’existence s’écoula terne et médiocre sans grande vertu ni grand vice, reprend, sous l’enveloppe d’autres corps, le fardeau terrestre ; que les créatures épurées par la méditation et la souffrance sont affranchies de la dure nécessité de renaître et vont résider dans les sphères radieuses du monde immatériel ; que seule l’élite des âmes saintes, exemptes de souillure, détachées de toute passion et de tout désir, élevées par la contemplation à la plus haute perfection de l’esprit, parvient au Nirvana et s’anéantit au sein de l’Infini, comme une lampe qui ne se rallume plus. On lui enseignait encore que les vertus capitales sont celles de l’aumône et de la chasteté ; on lui apprenait à distinguer les trois degrés de l’extase, les quatre vérités sublimes, les cinq voies de l’existence, les six formes de la sagesse éminente, les sept substances sacrées, et les huit états successifs de la pensée affranchie ; on l’assurait enfin que les qualités surnaturelles du Bouddha sont plus innombrables que ce qui est sans nombre. Et ces croyances, ces symboles, ces formules mystiques frappaient d’autant plus vivement son imagination que sa jeune intelligence les pouvait moins comprendre.

Chaque jour aussi, à l’heure où le soleil disparaissait derrière la forêt, il y avait dans la salle principale du couvent de longues méditations en commun. Silencieuses, accroupies sur les nattes qui couvraient le sol, les religieuses concentraient avec ferveur leur esprit sur quelque verset du « Lotus de la bonne loi, » tel que celui-ci : « Toutes les conditions de la créature humaine sont semblables à une illusion, semblables à un songe, semblables à l’image de la lune réfléchie dans l’eau ; » — ou tel encore que celui-ci : « ne sois pas plus attaché aux choses que la goutte d’eau à la feuille de nymphæa, car le désir, la joie, les richesses, le monde, tout est vain. »

Les panneaux de laque dorée et peinte qui couvraient les murs de la salle et où s’égaraient les vagues regards de ces femmes pensives, illustraient le rêve intérieur que poursuivait leur esprit. Sur ces panneaux, la vie héroïque du Bouddha se déroulait : c’était sa naissance dans le jardin en fleurs de Loumbiné, — sa longue retraite à Ourouvilva dans la forêt mystérieuse, — son avènement à l’état de Bouddha accompli sous le figuier de Bodhimanda, — ses miracles sans nombre, — enfin sa mort à Kouçinagara et la crémation de son corps sur un bûcher de santal et d’aloès, en présence des dévâs et de ses disciples. C’était aussi les sphères radieuses où vont les êtres supérieurs qui ont secoué le mauvais rêve de l’existence, ou bien encore le royaume merveilleux d’Amita Bouddha où la nature est émaillée d’or, d’argent, de corail, de perles, de pierreries et de fleurs éternelles, où les êtres et les choses sont toujours purs et lumineux. A travers la fumée de l’encens, une vapeur ambrée semblait se lever sur le fond d’or des laques et rendait plus mystérieux et plus irréels les beaux songes pieux qui se développaient aux murs.

Ces méditations en commun se prolongeaient pendant plusieurs heures. Aucun bruit n’en troublait le recueillement. A peine, par instans, un souille passait, si faible qu’on doutait si c’était la respiration de toutes ces femmes ou le murmure de leur âme et l’essor de leurs pensées. Les heures qui s’écoulaient ainsi avaient pour Leï-tse un charme ineffable : elle goûtait une paix si profonde qu’elle se croyait miraculeusement transportée au seuil du monde calme et lumineux où l’intelligence pure trouve le repos dans l’oubli absolu de toutes les émotions.

Le soir venu, elle rentrait seule dans sa cellule, et, fuyant le sommeil, elle contemplait par la fenêtre ouverte la nuit, la grande nuit qui couvrait de ses voiles d’ombre la forêt séculaire. Une brise fraîche et pure la caressait au visage et comme un flot de vie l’envahissait tout entière ; l’humide senteur des futaies endormies la pénétrait d’une douce ivresse ; le chant ému d’un oiseau nocturne éveillait dans son cœur des échos attendris, et tout un monde ravissant et subtil de visions et de parfums, de murmures et d’images s’évoquait dans cette âme si dolente hier encore et comme étiolée au souille du malheur, mais déjà ravivée et prête à refleurir. Cette quiétude, hélas ! ne dura guère. Ce ne fut qu’un répit, comme si la pauvre créature n’avait repris de forces que pour mieux souffrir. Un jour, subitement, sans cause, elle se réveilla de la douce somnolence morale où, depuis son entrée au couvent des Lotus, elle vivait plongée. La misère de sa vie, sa jeunesse perdue, son avenir brisé, lui apparurent dans une seule vision, et un sanglot de détresse lui monta au cœur.

Cependant quelque chose était changé dans sa souffrance : toute une partie de son passé s’était reculée loin, très loin d’elle, s’était recouverte d’ombre et d’oubli, et semblait aussi indécise et flottante que les brumes dorées qui s’élevaient le soir sur les étangs du monastère ; mais dans cet effacement de ses visions tristes d’autrefois, dans cette nuit qui descendait sur son cœur, un seul souvenir demeurait intact et restait en pleine lumière, celui du premier amour qui l’avait fiancée, amour si doucement éclos au matin de sa vie et que rien ne ressusciterait désormais, de sorte que sa douleur, au lieu de s’étendre et de se disperser comme avant sur toutes les causes de souffrance qui l’avaient successivement atteinte, se concentrait à présent sur un seul point et lui semblait ainsi plus vive et plus intolérable encore.

Ses chastes mélancolies des premiers temps, la pieuse résignation de ses premières prières firent place, dès lors, à une passion désespérée : avec des frémissemens de vie intérieure trop longtemps comprimée, elle pensait à son amant tout le jour, elle rêvait de lui chaque nuit.

Loin de la consoler maintenant, les exercices religieux qui occupaient ses journées, les pensées mystiques dont on l’entretenait, les symboles divins dont elle était entourée, ne faisaient qu’alimenter sa douleur en lui donnant plus nettement conscience de sa misère intime. Les visions de bonheur absolu et de repos éternel dans le Nirvana, que les litanies bouddhiques évoquaient en elle et qui l’avaient si doucement charmée d’abord, la désolaient aujourd’hui, car elles lui semblaient trop lointaines, à jamais irréalisables, tandis que sa souffrance était sans cesse présente et pénétrait chaque jour à de plus grandes profondeurs de son âme. Et même cette félicité trop parfaite, que sa piété lui promettait, l’effrayait ; car elle n’y atteindrait qu’après avoir aboli en elle tout désir, tout sentiment et tout souvenir. Un seul bonheur lui paraissait digne d’envie : revoir, consciente encore, son fiancé bien-aimé ; le revoir ne serait-ce qu’un instant ; échanger avec lui un suprême baiser, et qu’avant de mourir, leurs deux âmes fussent une dernière fois confondues.

C’était surtout le soir, pendant les longues méditations collectives, dans la grande salle du couvent, que cette idée s’emparait de l’esprit de Leï-tse. Elle demeurait accroupie auprès de ses compagnes, muette comme elles, immobile comme elles, mais aussi éloignée du cercle de leurs pensées que si elle eût vécu dans un autre monde, aussi troublée dans son âme et dans ses sens qu’elles étaient calmes et ravies en dévotion.

Alors la vision de son cœur, se précisant, prenait corps à ses yeux, et c’était son amant qu’à travers la fumée de l’encens, elle voyait se détacher sur le fond d’or des panneaux de laque. Aussitôt, du front jusqu’aux pieds, une caresse passait dans sa chair, et, toute palpitante, elle se délectait à l’image du bien-aimé.

Cependant, la fixité de sa pensée, la senteur lourde des vapeurs de parfum qui flottaient dans la salle, l’immobilité prolongée de son corps, finissaient par l’étourdir. Ses oreilles bourdonnaient, l’engourdissement gagnait ses membres et une torpeur étrange lui ôtait toute conscience du monde extérieur et de sa propre pensée.

Les jours suivans, des troubles plus graves se produisirent. Dès qu’elle apercevait le cher fantôme, un élan éperdu soulevait son âme, et, comme eussent fait de grands coups d’ailes, l’emportait vers lui. Mais soudain une douleur l’étreignait au cœur, aussi aiguë et pénétrante que si quelque fibre secrète se fût déchirée au fond de son être ; alors sa respiration s’arrêtait, ses yeux s’emplissaient d’ombre, et elle tombait toute froide et sans connaissance. La crise terminée, il lui restait une stupeur profonde qui lentement s’en allait en tristesse.

Un soir, elle eut un spasme qui dura près d’une heure. A quelques jours de là, les mêmes accidens se renouvelèrent et ils se prolongeaient à mesure qu’ils devenaient plus fréquens ; bientôt ils devinrent quotidiens. Les religieuses, ses compagnes, prises de pitié pour elle, attribuaient ces évanouissemens répétés au désordre de sa santé. Son aspect était devenu déplorable ; elle ne prenait presque plus de nourriture ; son visage était d’une pâleur mortelle ; son corps s’était émacié ; le regard de ses yeux, toujours cernés de bistre, semblait perdu à des distances infinies, avec une expression singulière de mélancolie, et le timbre même de sa voix s’était modifié : il s’était voilé, il prenait des sonorités d’une douceur étrange. Quand on la voyait s’avancer dans ses longs vêtemens blancs devenus trop larges, elle paraissait un fantôme, une créature de songe suspendue entre le ciel et la terre.

Elle vivait, en effet, dans un rêve perpétuel qui prolongeait l’extase de ses spasmes du soir. Partout elle voyait l’absent chéri et reconnaissait partout sa présence secrète, elle avait avec lui de muets entretiens qui l’enchantaient et de longs abandons qui l’enivraient.

Toute sa vie passait dans son rêve, si bien que, durant les fugitifs instans où elle semblait revenir à la réalité, elle restait brisée de corps et d’esprit, indifférente à tout, n’ayant plus la force de sentir, de penser ni de souffrir : son rêve alors n’était qu’interrompu ; l’éveil n’était qu’apparent, et sa vie la plus consciente ressemblait à un sommeil que ne traverserait aucun songe.


III

Cependant l’automne était venu, les feuilles avaient jauni, matin et soir une brume argentée flottait sur les étangs, des nuages gris couraient sur le ciel pâle : la terre se voilait de mélancolie.

Et l’automne avait ramené la fête anniversaire des morts.

Dès la veille au soir, de petites tables chargées d’offrandes, de fleurs, de fruits et de mets variés étaient dressées par tout le couvent, aux abords du temple et des pagodes, dans les jardins et sur le bord des étangs ; car aux premières heures de la nuit, les portes du royaume mystérieux où vont les trépassés allaient s’ouvrir toutes grandes, et les âmes se précipiteraient au dehors, altérées de la tendresse et du souvenir des vivans.

C’était dans tout l’empire de Chine et dans tous les pays de loi bouddhique, une fête grave, la plus importante de l’année. Il n’était pas de pagode si humble qui ne la célébrât luxueusement ; il n’était pas de famille si pauvre qui ne disposât sur son autel domestique les flambeaux de cire, les mets et les parfums mystiques.

Au couvent des Lotus, l’anniversaire des morts était l’occasion d’imposantes cérémonies où se déployait une magnificence extraordinaire. Une procession solennelle, qui promenait autour des étangs et des pagodes le trésor sacré de la congrégation, ses reliques les plus vénérées, ses idoles les plus saintes, ses objets rituels les plus précieux, toutes les richesses d’art religieux qu’y avaient accumulées pendant plusieurs siècles les dons des fidèles et des empereurs, y attirait une foule immense. On y venait des villes voisines et de plus de cinquante lieues à la ronde. Dans le temple, les offices se succédaient sans interruption depuis l’aube jusqu’au soir, et tout le peuple était admis à y participer.

Mais les religieuses seules avaient accès à la chapelle de la déesse Kouan-yn. Ce jour-là on l’adorait avec une ferveur particulière, car c’est à elle, à son intervention miséricordieuse auprès du Dieu des enfers, que les âmes des trépassés doivent la grâce de sortir, une fois l’an, des lieux infernaux et de revenir, invisibles et silencieuses, à la lumière terrestre.

Ces cérémonies furent pour Leï-tse une diversion salutaire, quoique pleine encore de tristesse : elles substituèrent à son rêve du présent l’image funèbre du passé : ses souvenirs se levaient un à un dans sa mémoire ; elle les voyait revenir avec une douloureuse surprise, et des larmes débordaient de son cœur oppressé.

Elle demeura, pendant trois heures entières, prosternée devant l’autel qu’elle avait dressé pour les mânes de ses parens. Elle leur offrait tour à tour le parfum savoureux des mets rituels, l’arôme des fruits d’automne, la douce odeur du thé, la vapeur spiritueuse du vin de riz, la senteur des fleurs de magnolia qui remplissaient les vases de bronze, enfin la fumée des papiers d’or et d’argent qu’elle allumait sur le réchaud où brûlaient l’encens et le benjoin. Elle priait de toute son âme le divin Bouddha, la miséricordieuse kouan-yn ; elle les invoquait pour ses ancêtres autrefois vénérés, pour son père et ses frères, qu’une injuste sentence, en leur ôtant la vie, avait privés de sépulture, pour sa mère enfin qui n’avait eu aussi que des funérailles misérables et clandestines. Et de vagues remords se mêlaient à son émotion, car elle reconnaissait que ces pieuses réminiscences qui lui venaient en foule avaient été trop vite effacées par le seul souvenir qui tenait aujourd’hui sa pensée asservie.

Près de la pagode de Kouan-yn, parmi les azalées et les camélias, un autel spécial était préparé. Il était destiné aux âmes des morts qui n’ont pas reçu de sépulture, qui n’ont pas eu de postérité, ou que leurs descendans coupables ont délaissées, pauvres âmes en détresse qui errent sans trêve et sans espoir dans le monde invisible et qui ne connaîtront jamais le repos. Seule, la piété des couvens leur offrait asile pendant ce jour qui avait tant de douceur pour les autres trépassés.

L’idée que l’âme de son bien-aimé était peut-être au nombre de ces infortunées, que peut-être il était mort là-bas, seul, abandonné, et que son corps était resté sans honneurs funèbres sur la terre d’exil, cette idée surgissant tout à coup dans son esprit lui causa une si violente émotion qu’elle tomba soudain inerte et comme inanimée. Quand elle revint à elle, dans sa cellule où on l’avait transportée, elle se sentit si faible, si détachée du monde, qu’elle pensa mourir.

Vers le soir une fièvre intense se déclara. Ses sens se réveillaient un à un, mais plus pénétrans que d’habitude. Par la fenêtre ouverte, ses yeux découvraient le ciel à des profondeurs incommensurables : des myriades d’étoiles lui apparaissaient distinctement ; la clarté lunaire qui inondait sa cellule lui semblait si éclatante que ses yeux ne la pouvaient soutenir ; et, dans le silence qui à cette heure tardive emplissait le couvent, son oreille étonnée percevait mille bruits infiniment petits dont elle ne pouvait reconnaître ni la cause ni la direction.

Soudain, à quelques pas au dehors, une forme vaporeuse frappa sa vue : un fantôme s’avançait vers elle d’un mouvement onduleux et souple, comme s’il eût glissé sur les rayons de la lune ; la fleur d’or du lotus brillait entre ses doigts.

Et voici qu’arrivé près d’elle, il lui parlait, d’une voix impérieuse, quoique si ténue quel nul souffle ne sortait de ses lèvres : « Viens, disait-il, viens. Cette nuit, les âmes des morts voyagent par milliers dans l’espace, et avec elles aussi toutes les âmes qui, par la grâce d’une foi supérieure ou par l’épreuve d’une grande souffrance, se sont affranchies de la terrestre réalité : viens ; cette nuit est pleine de mystères, pleine de l’amour du Bouddha : les lotus sacrés ont exhalé ce soir leur plus pure essence, et les routes du ciel en restent parfumées… Viens avec moi ! » A ces mots, un trouble inconnu, doux et puissant à la fois, envahit Leï-tse : sa respiration haletait, tous ses nerfs tressaillaient, son cœur débordait. Elle eut une extase, et, dans un soupir, son âme s’échappa de son corps… Elle devenait aussi légère que l’eau qui se vaporise, aussi diaphane qu’une haleine devenue visible. Docile au mystérieux appel du Génie divin, elle allait vers lui ; il la saisissait, abandonnée, entre ses bras et l’emportait dans les airs.

Il l’enlevait d’abord très haut dans la clarté bleuâtre du ciel nocturne et planait un instant au-dessus du monastère, comme incertain de sa route ; puis, rapidement il l’entraînait vers le nord.

Au-dessous d’eux, les collines, les vallées, les bois, les rizières, les villages, les villes disparaissaient dans l’ombre.

Bientôt c’était un grand fleuve qui coupait la plaine : miroitant sous l’éclat de la lune, reflétant par milliers les rayons scintillans des étoiles, il se tordait entre ses rives comme un gigantesque serpent d’argent. La chanson lente d’un pêcheur montait vers le ciel comme une plainte égarée dans la nuit.

Et des collines, des bois, des rizières, se succédaient toujours.

De très loin vers l’Orient, un bruit sourd au rythme continu s’élevait, semblable au souffle puissant et régulier d’un monstre endormi, et des effluves salins flottaient dans l’air.

Mais peu à peu le bruit se perdait dans l’espace ; et des plaines sablonneuses se déroulaient à présent sous le vol des fantômes.

Tout à coup, comme ils s’approchaient de terre, une ville immense apparut : trois enceintes l’enveloppaient, des avenues majestueuses la traversaient en tous sens, et par centaines les temples et les palais dépassaient les maisons. Au centre, des édifices d’une grandeur extraordinaire, dont les toits d’or projetaient sous les rayons de la lune de féeriques lueurs, formaient comme une cité séparée. Un grand parc, qui s’étendait alentour avec des kiosques et des pagodes, enclavait un lac aux reflets d’opale, où des nymphæas dormaient à fleur d’eau. Des accords, des parfums, les échos d’une fête montaient confusément de ce site enchanté.

Épuisée par la rapidité de sa course aérienne, Leï-tse murmura : « Est-ce là le terme de notre voyage ? N’arrêterons-nous pas ici ? Où m’emportes-tu ? » Mais déjà le Génie l’avait, d’un coup d’ailes, enlevée plus haut dans les airs. « Non, fuyons encore, cette ville est Pékin, ce palais est la demeure mystérieuse du Fils du Ciel. Sous les lambris de ces somptueux édifices, se cachent plus de soucis et de misères qu’en aucun lieu du monde… D’ailleurs, la nuit avance, le jour va bientôt paraître, et il nous reste encore de vastes espaces à parcourir, car voici seulement la Grande Muraille. »

Elle aperçut alors un long ruban de pierre qui, franchissant les ravins et les fleuves, se perdait au loin dans les déserts qui fermaient l’horizon… Aux plaines sablonneuses, des forêts de sapins et de mélèzes succédaient maintenant. La lune resplendissait encore dans un cercle pâle, mais les feux des étoiles s’étaient tous éteints. L’air devenait froid, un vent âpre et strident balayait d’énormes nuages, et des vols d’éperviers s’enfuyaient vers le sud.

Comme les premières lueurs d’une aube blafarde effrangeaient le ciel, le Génie arrêta sa course. Il descendait lentement vers la terre, où quelques pauvres maisons apparaissaient, entassées entre des murs fortifiés et une rivière déjà glacée. Au-delà, des plaines sans fin se déroulaient, sur lesquelles la neige, comme un linceul immense, étalait ses blancheurs. L’heure crépusculaire rendait plus sauvage et plus funèbre encore ce pays désolé. C’était la frontière septentrionale de la Mandchourie.

Là, dans une misérable masure, sur un pauvre grabat, gisait l’amant exilé de Leï-tse. Abandonné de tous, déçu dans ses espérances, privé d’amour, il avait trop souffert, il n’avait plus la force ni la volonté de vivre. Depuis son arrivée dans cette triste contrée, un mal de langueur le minait, et la mort prenait peu à peu possession de son corps. La veille au soir, son état s’était subitement aggravé, et maintenant il respirait à peine, ses yeux voilés d’ombre ne percevaient plus la lumière. Mais la flamme de la pensée brillait encore au fond de son être : dans son agonie, il rêvait de Leï-tse et l’invoquait avec toute l’ardeur des désirs d’autrefois.

Elle entra soudain, posa ses lèvres pâles de fantôme sur la bouche blême du mourant et recueillit son dernier souffle dans un baiser.

Quand il eut expiré, leurs deux âmes enfin réunies montèrent ensemble vers les cieux, et, franchissant les bornes de l’univers apparent, s’élevèrent jusqu’aux régions idéales de l’éther illimité. Un monde nouveau s’ouvrait à elles désormais, monde immatériel où résident les êtres bienheureux qui ont éliminé leur substance corporelle, monde radieux que domine seule la sphère du néant absolu, du Nirvana divin. Elles avaient atteint pour jamais l’autre rive de l’océan des larmes, et leurs épreuves terrestres n’étaient même plus un souvenir.


IV

Cependant, le corps de Leï-tse, qui était resté au couvent des Lotus, continuait de vivre. Il respirait, se levait, marchait ; il répétait ses occupations accoutumées, ses prosternemens au temple, ses poses prolongées dans la salle des méditations, ses promenades solitaires au bord des étangs. Mais une pâleur de mort était répandue sur son visage, sa poitrine se soulevait à peine, ses prunelles ternies n’avaient plus de flamme, le filet de voix qui, par instans, sortait de ses lèvres amincies s’en exhalait comme une vapeur, et ses paroles n’avaient point de sens ; son allure et ses gestes avaient une lenteur et une indécision étranges : elle semblait obéir à une force étrangère et mystérieuse.

Cet état singulier dura neuf jours.

Parmi ses compagnes, les unes assuraient qu’elle était devenue folle ; les autres, effrayées, prétendaient que c’était le fantôme de quelque religieuse, morte jadis au couvent et mal ensevelie, qui revenait errer entre les temples.

Enfin, le matin du dixième jour, ce corps sans âme fut trouvé froid et immobile à jamais.

Selon les rites, on procéda à la toilette funèbre. On revêtit la morte d’une robe neuve de laine blanche ; on refit avec soin les tresses des cheveux, que deux épingles d’écaillé retenaient au sommet de la tête, on enferma les ongles des mains dans de longs étuis d’argent, on passa du fard blanc sur les joues amaigries, du rouge sur les lèvres, un trait de bleu à la pointe du menton ; puis, enveloppée de deux linceuls, on la coucha dans un cercueil de cèdre où l’on mit encore des fleurs de lotus et des feuilles de saule.

Le lendemain, le corps de Leï-tse fut conduit au cimetière du couvent, sur une colline, parsemée d’azalées, qui dominait les étangs et tout le monastère.

Pendant la cérémonie, des phénomènes étranges remplirent d’effroi les assistantes : les papiers d’or et d’argent que l’on enflamme pour apaiser les Esprits se consumèrent sans fumée ; les baguettes d’encens brûlèrent sans odeur, et l’on vit les cierges s’éteindre aussitôt qu’allumés, sans que rien décelât aucun souffle dans l’air.


MAURICE PALEOLOGUE.