Le Curé et le Mort

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 53-55).

X.

Le Curé & le Mort.



UN mort s’en alloit triſtement

S’emparer de ſon dernier giſte ;
Un Curé s’en alloit gayment
Enterrer ce mort au plus viſte.
Notre défunt eſtoit en carroſſe porté,
Bien & deûment empaqueté,

Et veſtu d’une robe, helas ! qu’on nomme biere,
Robe d’hyver, robe d’eſté,
Que les morts ne dépoüillent guere.
Le Paſteur eſtoit à coſté,
Et recitoit à l’ordinaire
Maintes devotes oraiſons,
Et des pſeaumes, & des leçons,
Et des verſets, & des réponds :
Monſieur le Mort laiſſez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons ;
Il ne s’agit que du ſalaire.
Meſſire Jean Choüart couvoit des yeux ſon mort,
Comme ſi l’on eût deu luy ravir ce treſor,
Et des regards ſembloit luy dire :
Monſieur le mort j’auray de vous
Tant en argent, & tant en cire,

Et tant en autres menus couſts.
Il fondoit là deſſus l’achat d’une feüillette
Du meilleur vin des environs ;
Certaine niepce aſſez propette,
Et ſa chambriere Pâquette
Devoient avoir des cottillons.
Sur cette agreable penſée
Un heurt ſurvient, adieu le char.
Voila Meſſire Jean Choüart
Qui du choc de ſon mort a la teſte caſſée :
Le Paroiſſien en plomb entraîne ſon Paſteur ;
Notre Curé ſuit ſon Seigneur ;
Tous deux s’en vont de compagnie.
Proprement toute noſtre vie ;
Eſt le Curé Choüart qui ſur ſon mort comptoit,
Et la fable du Pot au lait.