Le Décaméron/Avant-propos

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Le Décaméron (1350-1354)
Traduction par Francisque Reynard.
G. Charpentier et Cie, Éditeurs (p. 1-4).
Ici commence le livre appelé Décaméron, et surnommé Prince Galeotio, dans lequel sont contenues cent Nouvelles, dites en dix jours par sept dames et trois jeunes hommes.



AVANT-PROPOS


C’est chose humaine que d’avoir compassion des affligés ; et bien que cela soit un devoir pour chacun, ceux-là surtout y sont le plus obligés, qui ont eu jadis besoin de confort et l’ont trouvé chez quelques-uns. Parmi ces derniers, s’il en fut qui en eurent jamais besoin, le tinrent pour cher, ou en éprouvèrent du plaisir, je suis un de ceux-là. Dès ma première jeunesse, en effet, jusqu’au temps présent, ayant été embrasé outre mesure d’un très haut et noble amour, plus peut-être qu’en le racontant il ne semblerait convenir à ma basse condition, et bien que par les gens discrets à qui la connaissance en parvint j’en aie été loué et estimé davantage, néanmoins cet amour me fut très dur à supporter, non certes par la cruauté de la dame aimée, mais à cause du feu excessif allumé en mon cœur par un appétit peu réglé ; lequel feu, pour ce qu’il ne me laissait satisfait d’aucun résultat convenable, m’avait fait sentir souvent plus d’ennui qu’il n’était besoin. En cet ennui, les plaisants récits d’un ami et ses louables consolations m’apportèrent tant de soulagement, que j’ai la très ferme opinion que c’est à cela que je dois de n’être point mort. Mais, comme il plut à Celui qui, étant lui-même infini, donna pour loi immuable à toutes les choses mondaines d’avoir une fin, mon amour, fervent par-dessus tous les autres, et que ni force de raisonnement, ni conseil, ni vergogne apparente ou péril imminent n’avait pu rompre ni ployer, de soi-même, avec le temps diminua de telle façon, qu’il m’a seulement laissé en la mémoire ce plaisir qu’il fait éprouver d’ordinaire à quiconque ne se hasarde pas à naviguer trop avant parmi ses plus profonds abîmes. Pour quoi, là où il était d’habitude pénible, tout souci étant écarté, je sens qu’il est resté délectable. Mais bien que la peine ait cessé, je n’ai point perdu pour cela le souvenir des bienfaits que j’ai reçus autrefois de ceux que leur bienveillance pour moi portait à prendre part à mes peines : et je ne crois pas que ce souvenir s’efface jamais, sinon par la mort. Et pour ce que la reconnaissance, comme je crois, est entre toutes les autres vertus celle qu’il faut louer, et que le défaut contraire est à blâmer, pour ne point paraître ingrat, je me suis proposé, selon le peu que je puis par moi-même, en échange de ce que j’ai reçu, maintenant que je peux me dire libre, d’apporter quelque allégement sinon à ceux qui m’ont aidé et qui, grâce à leur bonne étoile ou à leur intelligence, n’en ont pas besoin, du moins, à ceux à qui cela est nécessaire. Et bien que mon appui je veux dire mon confort, doive être et soit peu de chose aux besoigneux, néanmoins il me semble qu’il doit se porter de préférence là où le besoin apparaît plus grand, non seulement parce qu’il y sera plus utile, mais aussi parce qu’il y sera tenu pour plus cher. Et qui niera que, de quelque valeur qu’il soit, ce confort ne doive être donné bien plus aux dames amoureuses qu’aux hommes ? Au fond de leurs délicates poitrines, tremblant et rougissant, elles tiennent cachées les amoureuses flammes, lesquelles ont bien plus de forces que celles qui sont apparentes, comme le savent ceux qui ont éprouvé leurs atteintes. En outre, restreintes dans leurs volontés et dans leurs plaisirs par les ordres des pères, des mères, des frères et des maris, elles restent la plupart du temps renfermées dans l’étroite enceinte de leurs chambres, et, s’y tenant quasi oisives, voulant et ne voulant pas en une même heure, roulent des pensers divers qui ne peuvent être toujours gais. Et si quelque mélancolie, mue par un désir de feu, survient en leur esprit, il faut qu’elles l’y gardent à leur grand ennui, à moins qu’elle n’en soit chassée par des propos nouveaux ; sans compter qu’elles sont beaucoup moins fortes que les hommes pour supporter les peines. Il n’en est pas de même des hommes amoureux, comme nous pouvons apertement le voir. Eux, si quelque mélancolie, ou si quelque pensée pénible les afflige, ils ont mille moyens de l’alléger ou de s’en distraire, pour ce que, s’ils le veulent, ils ont loisir d’aller et venir, d’entendre et de voir de nombreuses choses, d’oiseler, chasser, pêcher, chevaucher, jouer ou marchander. Chacun de ces moyens a assez de force pour tirer, en tout ou en partie, l’esprit à soi, et le détourner des ennuyeuses pensées, au moins pour quelque temps ; après quoi, par un moyen ou par un autre, la consolation survient ou bien l’ennui diminue. Donc, afin que par moi soit en partie corrigée la faute de la fortune, laquelle, là où il y a le moins de forces, comme nous voyons pour les femmes délicates fut plus avare d’aide, j’entends, pour le secours et le refuge de celles qui aiment — car aux autres c’est assez de l’aiguille, du fuseau et du dévidoir — raconter cent nouvelles, fables, paraboles ou histoires, comme on voudra les appeler, dites en dix jours par une honnête compagnie de sept dames et de trois jeunes hommes, compagnie formée au temps pestilencieux de la mortalité dernière, ainsi que quelques légères chansons chantées par lesdites dames pour leur plaisir. Dans ces nouvelles, se verront plaisants et âpres cas d’amour et autres événements de fortune, advenus aussi bien dans les temps modernes que dans les temps antiques. Les susdites dames qui les liront, pourront aussi tirer plaisir des choses plaisantes qui y sont montrées et en prendre d’utiles conseils, en tant qu’elles pourront y reconnaître ce qui est à fuir et pareillement ce qui est à suivre ; lesquelles choses je ne crois pas qu’on puisse entendre, sans que l’ennui en soit dissipé. Si cela arrive — et Dieu veuille qu’il en soit ainsi — elles devront en rendre grâce à l’Amour, lequel, me libérant de ses liens, m’a rendu le pouvoir de m’appliquer à leurs plaisirs.