Le Décaméron/Deuxième Journée

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Le Décaméron (1350-1354)
Traduction par Francisque Reynard.
G. Charpentier et Cie, Éditeurs (p. 58-148).


DEUXIÈME JOURNÉE



La première Journée du Décaméron finie, commence la deuxième, dans laquelle, sous le commandement de Philomène, on devise de ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat.


Déjà, avec sa lumière, le soleil avait porté partout le jour nouveau, et les oiseaux, éparpillés sur les vertes branches, en rendaient par leurs chants joyeux témoignage aux oreilles, lorsque les dames et les trois jeunes gens s’étant levés, pénétrèrent dans les jardins. Là, foulant à pas lents les herbes humides de rosée, faisant de belles guirlandes, ils se promenèrent longtemps de côté et d’autre. Et comme ils avaient fait le jour précédent, ainsi ils firent en ce présent jour : après avoir mangé au frais et s’être livrés à quelques danses, ils allèrent se reposer ; puis s’étant levés après none, ainsi qu’il plut à leur reine, et s’étant réunis dans le pré rempli de fraîcheur, ils s’assirent autour de Philomène. Celle-ci, qui était belle et d’aspect fort agréable, resta un instant sans rien dire, couronnée de sa guirlande de lauriers. Quand elle eut bien inspecté de l’œil toute la compagnie, elle ordonna à Néiphile de donner le signal des nouvelles en en contant une. Néiphile, sans chercher à s’excuser, se mit d’un air joyeux à parler ainsi :



NOUVELLE I

Martellino feint d’être perclus et de recouvrer la santé sur le corps de saint Arrigo. Sa fourberie ayant été reconnue, il est battu, mis en prison, et en grand danger d’être pendu. Finalement, il en échappe.


« — Souventes fois, très chères dames, il est advenu que celui qui s’était ingénié à rire d’autrui, et notamment à propos des choses que l’on doit respecter, s’est retrouvé seul avec ses mauvaises plaisanteries et le blâme qu’elles lui ont attiré. Donc, pour obéir au commandement de la reine, et pour entrer par ma nouvelle dans le sujet proposé, j’entends vous conter ce qui, d’abord malencontreusement, puis, hors de toute prévision, arriva très heureusement à un de nos concitoyens.

« Il n’y a pas encore longtemps, il y avait à Trévise un Allemand nommé Arrigo, lequel, étant pauvre, servait pour de l’argent de portefaix à qui réclamait ses services ; toutefois, il était tenu par tous pour un homme de sainte et bonne vie. Que ce fût vrai ou faux, il arriva qu’à l’heure de sa mort, selon ce que les Trévisans affirment, toutes les cloches de la principale église de Trévise se mirent à sonner sans être tirées par personne. Cela ayant passé pour un miracle, chacun soutenait que cet Arrigo était un saint ; aussi la population de la cité accourut-elle à la maison où gisait le corps, et on le transporta comme on eût fait de celui d’un saint à l’église principale, suivi des boiteux, des paralytiques, des aveugles, et de tous les gens atteints d’une infirmité quelconque, comme si tous, en touchant le corbillard, devaient recouvrer la santé.

« Au milieu d’un tel tumulte et concours de peuple, arrivèrent à Trévise trois de nos concitoyens, dont l’un était nommé Stecchi, l’autre Martellino et le troisième Marchese, et qui, visitant les cours des princes, amusaient par leurs bouffonneries et les bons tours qu’ils jouaient. N’étant jamais venus à Trévise, et voyant courir tout le monde, ils s’étonnèrent, et ayant appris le motif de ce tumulte, il leur vint envie d’y aller et de voir. Après qu’ils eurent fait déposer leurs bagages dans une auberge, Marchese dit : « — Nous voulons aller voir ce saint ; mais pour mon compte je ne vois pas comment nous pourrons y parvenir, car j’ai entendu dire que la place est remplie d’Allemands et d’autres gens d’armes que le gouverneur de cette ville y fait stationner afin qu’on ne commette pas de désordres. En outre, l’église, à ce qu’on dit, est tellement pleine de monde, que personne ne peut plus y entrer. — » Alors, Martellino qui désirait voir le spectacle, dit : « — Je ne m’arrête point à cela, car je trouverai bien un moyen d’arriver jusqu’au corps du saint. — » Marchese dit : « — Comment ? — » Martellino répondit : « — Je vais te le dire. Je ferai comme si j’étais paralytique ; toi, d’un côté, et Stecchi de l’autre, vous me soutiendrez comme si je ne pouvais marcher seul, et vous ferez semblant de vouloir me mener là, afin que le saint me guérisse ; il n’y aura personne qui, voyant cela, ne nous fasse place et ne nous laisse passer. — » Le moyen plut à Marchese et à Stecchi, et sans plus de retard ils sortirent de l’auberge.

« Arrivés en un endroit où ils étaient seuls, Martellino se tordit les mains, les doigts, les bras, les jambes, ainsi que la bouche, les yeux et tout le visage, de si merveilleuse façon, qu’aucun de ceux qui l’auraient vu, n’aurait pu dire qu’il n’était pas vraiment perclus et paralysé de toute sa personne. Ainsi contrefait et soutenu par Marchese et Stecchi, ils se dirigèrent tous trois vers l’église, d’un air plein de piété, et demandant humblement pour l’amour de Dieu, à tous ceux qui se trouvaient devant eux, de leur faire place, ce qu’ils obtenaient tout de suite. En peu de temps, tout le monde les regardant et criant : faites place, faites place ! ils parvinrent à l’endroit où était déposé le corps de saint Arrigo. Aussitôt, quelques galants hommes qui étaient autour prirent Martellino et le placèrent sur le corps, pour qu’à ce contact il revînt à la santé. Martellino, tout le monde étant attentif à ce qu’il adviendrait de lui, après être resté quelque temps dans cette position, se mit, comme quelqu’un qui savait parfaitement jouer ce rôle, à faire semblant d’étendre l’un de ses doigts, puis la main, puis le bras, et tout le reste du corps. Ce que voyant la foule, une si grande rumeur s’éleva en faveur de saint Arrigo, que le tonnerre n’aurait pu se faire entendre.

« Par aventure, se trouvait près de là un Florentin qui connaissait bien Martellino, mais qui ne l’avait pas reconnu quand on l’avait amené, à cause de son déguisement. Le voyant redressé, et l’ayant reconnu, il se mit sur-le-champ à rire et à dire : « — Dieu le punisse ! qui n’aurait cru, en le voyant venir, qu’il était véritablement paralysé ? — » Ces paroles furent entendues de quelques habitants de Trévise qui demandèrent aussitôt : « — Comment, il n’était point paralysé ? — » À quoi le Florentin répondit : « — Non pas, grâce à Dieu ; il a toujours été aussi droit que n’importe lequel de nous ; mais, comme vous avez pu le voir, il sait mieux que personne faire des contorsions et se contrefaire comme il veut. — » À peine ces gens eurent-ils entendu cela, qu’ils n’en demandèrent pas davantage ; se frayant de force un passage, ils se mirent à crier : « — Qu’on s’empare de ce traître, ce contempteur de Dieu et des saints, qui n’étant nullement paralysé, pour se moquer de notre saint et de nous, est venu ici comme s’il l’était. — » Et ce disant, ils le saisirent, et l’ayant entraîné loin de là, ils le prirent par les cheveux, lui arrachèrent tous les vêtements qu’il avait sur le dos, et se mirent à lui donner force coups de poing et coups de pied. Il n’y avait pas un seul des assistants qui ne se ruât à cette besogne. Martellino criait : pour Dieu ! grâce ! et se défendait tant qu’il pouvait ; mais cela ne lui servait à rien, la foule qui l’entourait devenant de plus en plus épaisse.

« Ce que voyant, Stecchi et Marchese commencèrent à se dire entre eux que la chose allait mal, et craignant pour eux-mêmes, ils hésitaient à le secourir. Bien plus, ils criaient avec les autres qu’il fallait le mettre à mort, songeant néanmoins comment ils pourraient le tirer des mains du peuple qui l’aurait certainement tué, si une idée n’était venue subitement à Marchese. Tous les familiers de la Seigneurie étant dehors, Marchese, le plus vite qu’il put, s’en alla trouver celui qui remplaçait le podestat et dit : « — Justice, au nom de Dieu ! il y a là-bas un méchant homme qui m’a volé ma bourse avec cent florins d’or. Je vous prie de le faire prendre, afin que je retrouve mon bien. — » Dès qu’on eut entendu sa plainte, une douzaine de sergents coururent à l’endroit où le malheureux Martellino était peigné sans peigne ; avec la plus grande peine du monde pour percer la foule, ils l’arrachèrent de ses mains, tout rompu et tout moulu, et le conduisirent au palais. Un grand nombre de gens l’y suivirent, prétendant qu’il s’était joué d’eux, et ayant appris qu’il avait été arrêté comme coupeur de bourses, il leur parut qu’il n’y avait pas de meilleure occasion pour se venger de lui, de sorte que chacun se mit à dire aussi qu’il lui avait enlevé sa bourse. Ce qu’entendant, le juge du podestat, qui était un homme brutal, le fit prestement mener en un lieu sûr et se mit à l’interroger. Mais Martellino répondit en plaisantant, tenant cette accusation pour peu sérieuse ; de quoi le juge courroucé le fit lier à l’estrapade où il le fit traiter de la bonne manière, afin de lui faire avouer ce qu’on lui reprochait et le faire ensuite pendre par la gorge. Quand on l’eut reposé par terre, le juge, lui demandant de nouveau si ce qu’on avait dit contre lui était vrai, Martellino, voyant qu’il ne lui servait à rien de dire non, dit : « — Monseigneur, je suis prêt à confesser la vérité, mais faites dire d’abord à chacun de ceux qui m’accusent quand et où je lui ai coupé sa bourse, et je vous dirai ce que j’ai fait et ce que je n’ai pas fait. — » Le juge dit : « — Ceci me plaît. — » Et en ayant fait appeler quelques-uns, l’un dit que sa bourse lui avait été coupée huit jours auparavant, l’autre six, un autre quatre, et quelques-uns le jour même. Ce qu’entendant, Martellino dit : « — Monseigneur, ils mentent tous par la gorge. Mais la preuve que moi je vous ai dit la vérité, c’est que je ne suis jamais venu en cette ville, sinon depuis peu d’heures. Et à peine y ai-je été arrivé, que je suis allé, pour ma mésaventure, voir le corps du saint, où j’ai été coiffé comme vous pouvez voir. Et vous pouvez vous assurer de la vérité de ce que je dis, par l’officier de la Seigneurie qui préside à l’arrivée des étrangers, ainsi que par son livre, et enfin par mon hôtelier. Pour quoi, si vous trouvez que tout s’est passé comme je vous dis, vous ne voudrez pas, sur les instances de ces méchants hommes, me torturer et me mettre à mort. — »

« Pendant que les choses en étaient à ce point, Marchese et Stecchi, qui avaient appris que le juge du podestat procédait sérieusement contre lui et l’avait déjà mis à l’estrapade, furent pris de grande peur et se dirent : « — Nous avons mal fait ; nous l’avons tiré de la poêle, pour le jeter dans le feu. » Pour quoi, ayant cherché avec sollicitude partout, et ayant réussi à retrouver leur hôtelier, ils lui contèrent l’aventure. De quoi celui-ci riant beaucoup, les mena à un certain Sandro Agolanti qui habitait Trévise et avait grand crédit auprès du gouverneur, et lui ayant dit en détail tout ce qu’il en était, il se joignit à eux pour le prier de s’occuper des intérêts de Martellino. Sandro, après avoir bien ri, s’en alla trouver le gouverneur et demanda qu’on fit venir Martellino, ce qui fut fait. Ceux qui allèrent le chercher, le trouvèrent encore en chemise devant le juge, fort ému et ayant grand peur, pour ce que le juge ne voulait entendre aucune raison. Au contraire, ayant par aventure les Florentins en haine, il était tout disposé à le faire pendre, et ne voulait pas, tout d’abord, le céder au gouverneur ; il ne le fit que contraint et à contre cœur. Lorsque Martellino fut devant le gouverneur, et après qu’il lui eût tout dit, il le pria pour grande grâce de le laisser aller, car avant qu’il ne fût de retour à Florence, il lui semblerait toujours avoir la corde au cou. Le gouverneur rit beaucoup de cette aventure, et fit donner un vêtement à chacun de trois compagnons ; après quoi ils s’en retournèrent chez eux sains et saufs, sortis, contre toute espérance, d’un si grand péril. — »



NOUVELLE II

Renauld d’Asti, ayant été dévalisé, arrive à Castel-Guiglielmo où il reçoit l’hospitalité d’une dame veuve. Après avoir été dédommagé de toutes ses pertes, il retourne chez lui sain et sauf.


Les dames rirent sans mesure des infortunes de Martellino racontées par Néiphile, et, parmi les jeunes gens, ce fut Philostrate qui rit le plus. Comme il était assis près de Néiphile, la reine lui ordonna de conter après elle. Sans aucun retard, il commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous conte une nouvelle où les choses de la religion seront en partie mêlées à des mésaventures ainsi qu’à des scènes d’amour, et qui certainement ne pourra qu’être avantageuse à entendre, spécialement par ceux qui voyagent à travers les pays peu sûrs de l’amour, où quiconque n’a pas dit la patenôtre de saint Julien est bien souvent mal logé, encore qu’il ait bon lit.

« Donc, au temps du marquis Azzo de Ferrare, un marchand nommé Renauld d’Asti était venu à Bologne pour ses affaires. Après les avoir terminées, et comme il s’en revenait chez lui, il advint qu’au sortir de Ferrare, et chevauchant du côté de Vérone, il rencontra des gens qui paraissaient être des voyageurs et qui étaient en réalité des brigands et des hommes de méchante vie et condition, avec lesquels il fit route en causant imprudemment. Ces gens, voyant qu’il était marchand, et pensant qu’il devait porter de l’argent sur lui, formèrent le projet de le voler au premier moment qu’ils verraient propice. Pour ce, afin qu’il ne prît aucun soupçon, ils s’en allaient avec lui, parlant, en gens modestes et de condition paisible, de choses honnêtes et loyales, et se faisant, autant qu’ils pouvaient et savaient, humbles et doux envers lui ; pour quoi Renauld s’estimait très heureux de les avoir rencontrés, pour ce qu’il était seul avec un de ses domestiques qui l’accompagnait, à cheval. Ainsi cheminant, et passant, comme il advient dans les conversations, d’une chose à une autre, ils en vinrent à parler des prières que les hommes adressent à Dieu, et l’un des brigands — ils étaient trois — dit à Renauld : « — Et vous, mon gentilhomme, quelle oraison avez-vous l’habitude de dire en voyageant ? — » À quoi Renauld répondit : « — De vrai, je suis un homme matériel et grossier, et j’ai peu d’oraisons en mains ; je vis à l’antique et je laisse courir deux sols pour vingt-quatre derniers. Mais néanmoins, j’ai toujours eu l’habitude en voyageant de dire, le matin quand je quitte l’auberge, une patenôtre et un ave Maria pour l’âme du père et de la mère de saint Julien ; après quoi, je prie Dieu et saint Julien de me donner bon logis pour la nuit suivante. Et très souvent déjà, pendant ma vie, je me suis trouvé dans mes voyages en de grands périls ; non seulement j’en ai toujours échappé, mais la nuit d’après j’ai trouvé bon gîte et bonne auberge. Pour quoi, j’ai la ferme croyance que saint Julien, en l’honneur de qui je dis cette oraison, m’a obtenu cette grâce de Dieu. Et il ne me semblerait pas que la journée pût se bien passer, ni qu’il pût m’advenir heureusement pour la nuit d’après, si je ne l’avais pas dite le matin. — » À quoi celui qui avait fait la demande dit : « — Et ce matin, l’avez-vous dite ? — » À quoi Renauld répondit : « — Oui bien. — » Alors son interlocuteur qui savait ce qui devait s’en suivre, dit en lui-même : « — Tu en auras besoin, car si aucun empêchement ne survient, à mon avis, tu seras cependant mal logé. — » Puis il lui dit : « — Moi aussi, j’ai déjà bien voyagé et je n’ai jamais dit cette oraison, quoique je l’aie entendu recommander par bon nombre de gens, et malgré cela, il ne m’est jamais arrivé d’être logé autrement que très bien. Il est vrai qu’à la place de cette oraison, j’ai l’habitude de réciter le derupésti, ou la intemerata, ou le de profundis, dont la vertu est grande, comme avait coutume de me dire ma grand’mère. — »

« Ainsi parlant de choses et d’autres et poursuivant leur route, en attendant le lieu et le moment propices à leur mauvais dessein, il advint qu’un soir, au delà de Castel-Guiglielmo, au passage d’une rivière, les trois compagnons voyant l’heure avancée, l’endroit solitaire et sombre, se jetèrent sur Renauld, le volèrent et l’ayant laissé à pied et en chemise, s’en allèrent en lui disant : « — Va, et vois si ton saint Julien te donnera bon logis cette nuit, car le nôtre nous en donnera un excellent. — » Et ayant passé la rivière, ils continuèrent leur chemin. Quant au domestique de Renauld, le voyant attaqué, comme un poltron qu’il était, il n’essaya pas la moindre tentative pour le défendre, mais faisant faire volte face au cheval qu’il montait, il ne cessa de courir jusqu’à ce qu’il fût à Castel-Guiglielmo où, le soir étant déjà venu, il se logea sans prendre plus de souci.

« Renauld, resté en chemise et à pied, le froid étant très grand et la neige tombant avec force, ne savait que faire ; voyant la nuit venir, transis et claquant des dents, il se mit à regarder s’il n’apercevrait pas autour de lui quelque refuge où il pût passer la nuit, afin de ne pas mourir de froid. Mais n’en voyant aucun — la contrée avait été un peu auparavant en guerre et tout avait été brûlé — et saisi par le froid, il se dirigea en courant vers Castel-Guiglielmo, ne sachant pas si son domestique s’était réfugié là ou ailleurs, et pensant que, s’il pouvait y entrer, Dieu lui enverrait du secours. Mais la nuit obscure le surprit à plus d’un mille encore de la ville, de sorte qu’il y arriva si tard qu’il trouva les portes fermées et les ponts levés, et qu’il ne put y entrer. Désolé, inconsolable, se lamentant, il regardait autour de lui s’il ne pourrait du moins trouver un endroit où il ne recevrait pas la neige sur le dos, lorsqu’il vit par hasard une maison qui avançait un peu en dehors des remparts, et sous la saillie de laquelle il résolut de se mettre pour attendre le jour. Y étant allé, il y trouva une porte ; malheureusement, elle était fermée. Devant la porte, se trouvait amassée un peu de paille ; triste et dolent, il s’y coucha, ne cessant de se plaindre à saint Julien, et disant que ce n’était pas là ce qu’avait mérité la foi qu’il avait en lui. Mais saint Julien, ayant jeté les yeux sur le pauvre diable, lui prépara sans retard un bon gîte.

« Il y avait alors dans Castel-Guiglielmo une dame veuve et plus belle de corps que n’importe qui ; le marquis Azzo qui l’aimait plus que sa propre vie, la tenait là à sa disposition. La susdite veuve habitait justement dans la maison sous laquelle Renauld s’était décidé à rester. Par aventure, le marquis avait fait dire la veille, à sa maîtresse, qu’il viendrait passer la nuit chez elle, où il avait ordonné de préparer en secret un bain et un excellent souper. Tout étant prêt, et la dame n’attendant plus que la venue du marquis, il advint qu’un messager se présenta aux portes de la ville, portant au marquis des nouvelles qui le firent subitement monter à cheval. Pour quoi, ayant envoyé dire à la dame qu’elle ne l’attendît pas, il se mit sur-le-champ en route. La dame, quelque peu désappointée, ne sachant que faire, se décida à entrer dans le bain préparé pour le marquis, puis à souper et à se mettre au lit.

« Étant donc entrée dans le bain qui se trouvait tout à côté de la porte où le malheureux Renauld s’était tapis hors de la ville, la dame entendit les gémissements et le claquement de dents de Renauld qui semblait changé en cigogne. Ayant appelé sa servante, elle lui dit : « — Va là-haut, et regarde hors des remparts qui est au pied de cette porte et ce qu’on y fait. — » La servante y alla, et la transparence de l’atmosphère aidant, elle vit Renauld en chemise et nu, assis en cet endroit comme je vous l’ai dit, et tremblant de toutes ses forces ; pour quoi elle lui demanda qui il était. Renauld, tremblant si fort qu’il pouvait à peine prononcer une parole, lui dit le plus brièvement qu’il put qui il était, comment et pourquoi il était là ; puis il se mit à la supplier, si cela se pouvait, de ne pas le laisser mourir de froid pendant la nuit. La servante, apitoyée, revint trouver la dame et lui conta tout. Celle-ci, émue aussi de pitié, se rappela qu’elle avait la clef de cette porte qui servait parfois aux entrées clandestines du marquis, et dit : « — Va vite lui ouvrir. Le souper est prêt et personne ne le mangerait, et nous avons de quoi le loger. — » La servante ayant vivement approuvé la dame de son humanité, retourna vers Renauld, lui ouvrit et le fit entrer. La dame le voyant presque raide de froid, lui dit : « — Et vite, brave homme, entrez dans ce bain qui est encore chaud. — » Et lui, sans attendre plus longue invitation, le fit volontiers, et tout réconforté par la chaleur, il lui sembla ressusciter. Pendant ce temps, la dame lui fit tenir prêts des vêtements que son mari portait peu avant sa mort. Lorsqu’il les eut revêtus, ils semblaient qu’il eussent été faits pour lui. Alors, attendant les ordres de la dame, il se mit à remercier saint Julien qui l’avait délivré de la mauvaise nuit à laquelle il s’attendait, et l’avait conduit à bonne auberge à ce qu’il lui semblait.

« La dame, après s’être reposée un peu, fit faire un grand feu dans une de ses chambres, s’y installa et demanda des nouvelles du brave homme. À quoi la servante répondit : « — Madame, il s’est habillé ; c’est un bel homme, et il a tout l’air d’être une personne de bien et de bonnes manières. — » « — Va donc — dit la dame — appelle-le et dis-lui qu’il vienne ici près du feu où il soupera, car je sais qu’il n’a pas soupé. — » Renaud, entré dans la chambre et voyant la dame, la salua respectueusement et lui rendit grâces de son mieux pour sa bonne action. La dame, l’ayant vu et entendu, et le trouvant tel que la servante avait dit, l’accueillit d’un air joyeux. Elle le fit asseoir familièrement devant le feu à côté d’elle et l’interrogea sur l’accident qui l’avait amené là. Sur quoi, Renauld lui conta tout par ordre. La dame avait, par suite de l’arrivée à Castel-Guiglielmo du domestique de Renauld, entendu parler de cette affaire, ce qui fit qu’elle ajouta foi à ce qu’il lui disait ; elle lui apprit à son tour ce qu’elle savait au sujet de son domestique, et où il pourrait facilement le trouver le lendemain matin. Puis, la table mise, Renauld, sur les instances de la dame, et après qu’ils se furent tous deux lavé les mains, se mit à souper. Il était grand de sa personne, beau et agréable de figure, et de manières gracieuses et avenantes ; c’était un homme d’âge moyen. La veuve l’ayant regardé à plusieurs reprises, le trouva fort à son goût, et l’appétit de la concupiscence se trouvant réveillé en elle par l’idée que le marquis devait venir coucher avec elle, elle se mit en tête d’en devenir amoureuse.

« Donc, après le souper, s’étant levée de table, elle prit conseil de sa servante pour savoir s’il ne lui semblerait pas juste que, puisque le marquis s’était moqué d’elle, elle usât du bien que la fortune lui envoyait. La servante, voyant le désir de la dame, l’engagea le plus qu’elle put et qu’elle sut à contenter ce désir. Quant à la dame, retournée près du feu où elle avait laissé Renauld seul, elle se mit à le regarder amoureusement et lui dit : « — Eh ! Renauld, pourquoi êtes-vous si pensif ? Ne croyez-vous pas que vous pourrez être dédommagé d’un cheval et de quelques vêtements que vous avez perdus ? Rassurez-vous et tenez-vous en joie ; vous êtes chez vous ; même, je veux vous dire davantage, car vous voyant sur le dos ces habits qui appartiennent à mon défunt mari, il m’a semblé que c’était lui, et il m’est venu ce soir cent fois le désir de vous accoler et baiser ; et si je n’avais craint de vous déplaire, je l’eusse certainement fait. — » Renauld, entendant ces paroles et voyant le feu des regards de la dame, en homme qui n’est point sot s’avança vers elle les bras ouverts et lui dit : « — Madame, quand je songe que c’est grâce à vous que je puis dire désormais que je suis en vie, et d’où vous m’avez tiré, je crois que ce serait grande injure de ma part si je ne m’empressais de faire tout ce qui peut vous être agréable. Donc, contentez votre désir de m’accoler et me baiser, car moi, je vous accolerai et baiserai plus que volontiers. — » Après cela, plus n’était besoin de paroles. La dame toute allumée d’amoureux désirs, se jeta prestement dans ses bras, et après que mille fois, la serrant étroitement, il l’eût embrassée et eût été embrassé par elle, ils se levèrent de là, s’en allèrent dans la chambre et sans plus de retard, s’étant déshabillés, pleinement et à de nombreuses reprises, avant que le jour vînt, ils satisfirent leurs désirs.

« Mais dès que l’aurore vint à paraître, selon le bon plaisir de la dame, ils se levèrent, afin que cette aventure ne pût être soupçonnée par personne ; elle lui donna des vêtements en assez mauvais état et ayant rempli sa bourse d’argent, elle le pria de tenir tout ceci caché ; enfin, après lui avoir montré le chemin qu’il devait prendre pour retrouver son domestique, elle le fit sortir par la porte où il était entré. Le jour étant tout à fait revenu et les portes ayant été ouvertes, il entra dans Castel-Guiglielmo comme s’il arrivait de loin et retrouva son domestique. Pour quoi, ayant revêtu les habits qu’il avait dans sa valise, il se disposait à monter sur le cheval de son domestique, lorsqu’il advint, comme par miracle, que les trois brigands qui l’avaient volé la veille furent pris à la suite d’un nouveau méfait et conduits en cette ville. Sur leurs aveux, on lui restitua son cheval, ses vêtements et son argent. Il ne perdit pas autre chose qu’une paire de jarretières dont les brigands ne se rappelèrent pas ce qu’ils avaient fait. Pour quoi Renauld, rendant grâce à saint Julien, monta à cheval et retourna sain et sauf chez lui. Quant aux trois brigands, ils allèrent, dès le lendemain, battre l’air de leurs talons. — »



NOUVELLE III

Trois jeunes gens, ayant dissipé leur avoir, tombent dans la misère. Leur neveu, revenant désespéré chez lui, fait la rencontre d’un abbé qui se trouve être la fille du roi d’Angleterre, laquelle l’épouse, répare les pertes de ses oncles et les rétablit dans leur premier état.


Les dames écoutèrent avec admiration le récit des aventures de Renauld d’Asti, louèrent sa dévotion, et rendirent grâce à Dieu et à saint Julien, qui, au moment où il en avait le plus besoin, lui avaient porté secours. On n’en accusa pas plus pour cela de sottise — bien que ceci fût dit tout bas — la dame qui avait su prendre le bien que Dieu lui avait envoyé chez elle. Pendant que l’on discourait en riant sur la bonne nuit qu’elle avait passée, Pampinea, qui était assise à côté de Philostrate, voyant que c’était à son tour de conter, se mit à songer à ce qu’elle avait à dire, puis, après avoir reçu l’ordre de la reine, non moins résolue que joyeuse, elle commença à parler ainsi : « — Valeureuses dames, plus on parle des agissements de la Fortune, et plus, à qui veut y bien regarder, il reste à dire. Et de cela personne ne doit s’étonner si l’on pense discrètement que toutes les choses que nous appelons sottement nôtres sont dans ses mains, et par conséquent sont continuellement transmises par elle des uns aux autres et réciproquement, selon son jugement secret et sans ordre connu de nous. C’est ce que l’on voit en toute circonstance et tout le long du jour, et ce qui a été démontré par quelques-unes des nouvelles précédentes. Néanmoins, puisqu’il plaît à notre reine qu’on parle encore sur ce sujet, j’ajouterai aux récits déjà faits une nouvelle de moi qui ne sera peut-être pas sans utilité pour ceux qui l’écouteront, et qui, je crois, devra plaire.

« Il fut jadis dans notre cité un chevalier qui avait nom messer Tedaldo, lequel, selon que quelques-uns le veulent, appartenait à la famille des Lamberti. D’autres affirment qu’il était de celle des Agolanti, se fondant surtout sur la profession exercée dans la suite par ses fils, profession que les Agolanti ont toujours exercée et exercent encore. Mais, laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux maisons il appartenait, je dis qu’il fut dans son temps un richissime chevalier, et qu’il eut trois fils, dont le premier s’appela Lambert, le second Tedaldo et le troisième Agolante, tous trois beaux et aimables jeunes gens. Le plus âgé n’avait pas encore accompli ses dix-huit ans, quand le richissime messer Tedaldo vint à mourir, leur laissant, comme à ses héritiers légitimes, tout son bien, meubles et immeubles. Se voyant très riches en argent comptant et en domaines, ils se mirent à dépenser sans aucun autre mobile que leur bon plaisir, sans frein ni retenue, entretenant un nombreux domestique, force chevaux de prix, des chiens, des oiseaux ; prodiguant les largesses ; courant les joutes ; faisant non-seulement ce qui convient à des gentilshommes, mais encore ce qui prenait fantaisie à leur juvénile appétit de faire. Cette vie ne dura pas longtemps, car le trésor que leur avait laissé leur père vint à s’épuiser, et leurs revenus ne suffisant pas à leurs dépenses accoutumées, ils se mirent à vendre et à engager leurs biens. Vendant aujourd’hui l’un, le lendemain l’autre, ils s’aperçurent à peine qu’ils en étaient venus à ne posséder presque plus rien. La pauvreté ouvrit alors leurs yeux que la richesse avait tenus fermés. C’est pourquoi Lambert, ayant un jour mandé les deux autres, leur représenta quelle avait été la magnificence de leur père et la leur, quelles avaient été leurs richesses, et la pauvreté à laquelle ils en étaient arrivés par leurs dépenses désordonnées. Du mieux qu’il sut, il les engagea, avant que leur misère fût plus connue, à vendre le peu qui leur restait et à partir avec lui ; ce qu’ils firent. Sans prendre congé de personne, sans aucune cérémonie, ils sortirent de Florence, et ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés en Angleterre. Là, ayant loué une petite maison, près de Londres, faisant mince dépense, ils se mirent avec âpreté à prêter à usure ; et la fortune leur fut en cela si favorable, qu’en peu d’années ils amassèrent de grandes sommes d’argent. Avec cet argent, retournant successivement tantôt l’un, tantôt l’autre, à Florence, ils rachetèrent une grande partie de leurs anciennes propriétés, en achetèrent de nouvelles et prirent femme. Continuant à faire l’usure en Angleterre, ils y firent venir un de leurs neveux, jeune homme qui avait nom Alexandre, et tous les trois revinrent à Florence, ayant oublié à quoi les avaient réduits une première fois leurs dépenses extravagantes. Bien que tous eussent de la famille, ils se remirent à dépenser plus étourdiment que jamais, jouissant d’un grand crédit auprès de tous les marchands, et empruntant de grosses sommes. Pendant quelques années, leur train fut soutenu par l’argent que leur envoyait Alexandre qui s’était mis à prêter aux barons sur le produit de leurs places fortes et de leurs autres charges, ce qui lui rapportait de gros bénéfices.

« Tandis que les trois frères dépensaient ainsi largement et empruntaient quand ils manquaient d’argent, comptant toujours fermement sur l’Angleterre, il advint que, contre toutes les prévisions, une guerre s’éleva en Angleterre entre le roi et l’un de ses fils, par laquelle toute l’île se divisa, qui tenant pour l’un, qui pour l’autre. Cela fut cause que la ressource des places fortes où commandaient les barons, fut enlevée à Alexandre qui n’avait plus rien pour garantir ses créances. Espérant que d’un jour à l’autre la paix se ferait entre le père et le fils et que, par conséquent, tout lui serait remboursé, intérêts et capital, Alexandre ne quittait pas l’île, et les trois frères qui étaient à Florence ne diminuaient en rien leurs énormes dépenses, empruntant chaque jour davantage. Mais lorsque après plusieurs années on ne vit aucun effet suivre les espérances, les trois frères non-seulement perdirent tout crédit, mais furent poursuivis, ceux à qui ils devaient voulant être payés. Leurs propriétés n’ayant pas suffi à solder toutes leurs dettes, ils furent mis en prison pour le reste, et leurs femmes ainsi que leurs enfants s’enfuirent de côté et d’autre, en assez pauvre équipage, ne sachant plus qu’attendre sinon une existence à jamais misérable. Alexandre, qui, pendant plusieurs années, avait attendu en Angleterre que la paix se fît, voyant qu’elle n’arrivait pas, et craignant non-seulement d’attendre en vain, mais que sa vie fût en danger, se décida à retourner en Italie et se mit tout seul en chemin.

« Comme il sortait de Bruges, il vit, par aventure, qu’en sortait aussi un abbé blanc, accompagné de beaucoup de moines, de nombreux domestiques et précédé d’un grand équipage. Près de lui, venaient deux vieux chevaliers, parents du roi, avec lesquels Alexandre s’aboucha comme avec des connaissances, et qui l’admirent volontiers en leur compagnie. Chemin faisant, Alexandre leur demanda discrètement qui étaient ces moines qui les précédaient avec une si grande suite, et où ils allaient. À quoi l’un des chevaliers répondit : « — Celui qui marche à la tête, est un jeune homme, notre parent, récemment élu abbé d’une des plus grandes abbayes d’Angleterre ; et pour ce qu’il n’a pas l’âge exigé par les lois pour une telle dignité, nous allons avec lui à Rome pour prier le saint père de lui accorder une dispense d’âge et de le confirmer dans sa dignité. Mais il ne faut parler de cela à personne. — »

« En chemin, le nouvel abbé, marchant tantôt devant, tantôt derrière ses gens, ainsi que nous voyons faire chaque jour aux seigneurs qui voyagent, aperçut près de lui Alexandre lequel était fort jeune, beau de personne et de visage, d’aussi bon ton et d’aussi belles manières que quiconque. À la première vue, il plut infiniment à l’abbé qui le fit appeler près de lui, se mit à lui causer et lui demanda qui il était, d’où il venait et où il allait. À quoi Alexandre répondit en exposant franchement sa situation, et après avoir satisfait à sa demande, lui offrit ses services dans le peu qu’il pourrait. L’abbé entendant sa belle façon de parler, frappé surtout de ses belles manières, le tint — bien que la profession qu’il exerçait fût assez servile — pour un gentilhomme, et s’éprit tout à fait de lui. Plein de compassion pour ses mésaventures, il le réconforta familièrement et lui dit d’avoir bonne espérance, pour ce que, s’il était homme de bien, Dieu le replacerait dans la situation d’où la fortune l’avait fait tomber et plus haut encore. Il le pria, puisqu’il allait en Toscane, de lui faire le plaisir de rester en sa compagnie, attendu qu’il y allait aussi. Alexandre le remercia de ses bonnes paroles et ajouta qu’il était entièrement à ses ordres.

« L’abbé cheminant donc avec Alexandre, dont la vue lui avait inspiré au cœur des sentiments tout nouveaux il advint qu’après plusieurs jours, ils arrivèrent dans une petite ville qui n’était pas trop richement pourvue en auberges. L’abbé voulant y loger, Alexandre le fit descendre chez un hôtelier qui avait été longtemps son domestique, et lui fit préparer la moins mauvaise chambre de la maison. Comme il était déjà devenu en quelque sorte le sénéchal de l’abbé, étant homme fort pratique, il logea du mieux qu’il put toute la suite de l’abbé, qui ça, qui là. Après que l’abbé eut soupé, la nuit étant déjà fort avancée et chacun ayant été dormir, Alexandre demanda à l’hôtelier où il pourrait reposer à son tour. À quoi l’hôte répondit : « — En vérité, je ne sais pas. Tu vois que tout est plein, et que moi et les miens sommes forcés de dormir sur le plancher. Cependant, dans la chambre de l’abbé, il y a un cabinet où je peux te conduire et te dresser un petit lit où tu pourras, si cela te va, passer la nuit de ton mieux. » — À quoi Alexandre dit : « — Comment veux-tu que j’aille dans la chambre de l’abbé, puisque tu sais qu’elle est si petite, que l’on n’a pu y faire coucher aucun de ses moines ? Si je m’étais aperçu qu’il y eût un cabinet quand on préparait son lit, j’y aurais placé ses moines, et j’aurais pris pour moi la chambre où ceux-ci dorment. — » À quoi l’hôtelier dit : » — La chose est faite, et tu peux, si tu veux, reposer en cet endroit le mieux du monde. L’abbé dort, ses courtines sont tirées ; je te porterai, sans bruit, un petit lit de plume, et tu y dormiras. — » Alexandre voyant que tout cela pouvait se faire sans déranger l’abbé, y consentit, et s’y arrangea le plus doucement possible.

« L’abbé qui ne dormait pas, et qui, au contraire, était tout entier à ses nouveaux désirs, avait entendu ce que l’hôtelier et Alexandre s’étaient dit, et avait vu où Alexandre s’était allé coucher. Fort content de cela, il se mit à dire en lui-même : « — Dieu a envoyé l’occasion favorable à mes désirs : si je ne la saisis pas, il est probable qu’elle ne se représentera plus. — » Et il résolut de la saisir. Tout faisant silence dans l’auberge, il appela à voix basse Alexandre, et lui dit de venir se coucher auprès de lui. Alexandre après beaucoup d’excuses, s’étant déshabillé, se mit à ses côtés. Alors l’abbé lui ayant mis la main sur la poitrine, se mit à le caresser de la même façon que les jeunes filles font avec leur amant. De quoi Alexandre s’étonna fort et crut que l’abbé était pris d’un amour déshonnête, pour le toucher de la sorte. Soit que l’abbé se doutât de sa crainte, soit qu’Alexandre eût fait quelque geste de dégoût, il se mit tout à coup à sourire, et ayant prestement écarté sa chemise, il prit la main d’Alexandre et la posa sur sa poitrine, disant : « — Alexandre, chasse ta mauvaise pensée, cherche, et reconnais ce que je cache à tous. — » Alexandre ayant posé la main sur le sein de l’abbé, trouva deux petits tétons ronds, fermes et délicats, qui semblaient faits d’ivoire. À cette découverte, voyant que c’était une femme, sans attendre une nouvelle invitation, il l’entoura lestement de ses bras, et se disposait à l’embrasser, quand elle lui dit : « — Comme tu peux le voir, je suis femme et non homme. Je suis partie pucelle de chez moi, et j’allais trouver le pape pour qu’il me marie. Par un effet de ta bonne fortune ou de mon malheur, dès que je t’ai vu l’autre jour, je me suis tellement éprise d’amour pour toi, que jamais femme n’a aimé un homme à ce point. Pour quoi, j’ai résolu de te prendre pour mari de préférence à tout autre. Aussi, si tu ne veux pas de moi pour femme, sors sur-le-champ d’ici et regagne ton lit. — » Alexandre, bien qu’il ne la connût pas, considérant quelle suite elle avait, estima qu’elle devait être noble et riche, et de plus il la voyait très belle. Pour quoi, sans réfléchir trop longtemps, il répondit que si cela lui plaisait à elle, cela lui était à lui très agréable. S’étant alors assise sur le lit, devant un tableau qui représentait l’effigie de Notre-Seigneur, elle lui mit au doigt un anneau et se fit épouser. Puis, s’étant embrassés, au grand plaisir de tous deux, ils se satisfirent tout le reste de la nuit. Ils prirent ensuite leurs mesures pour leurs plaisirs futurs et, le jour venu, Alexandre se leva, sortit de la chambre par où il y était entré, sans que personne sût où il avait couché pendant la nuit, et joyeux outre mesure. Il se remit en route avec l’abbé et son escorte, et plusieurs jours après, ils arrivèrent à Rome.

« Là, après s’être reposés quelques jours, l’abbé, les deux chevaliers et Alexandre, sans autre suite, allèrent trouver le pape et, leurs révérences faites, l’abbé se mit à parler ainsi : « — Saint-Père, vous devez mieux que personne savoir que tous ceux qui veulent vivre bien et honnêtement doivent autant que possible fuir les occasions qui pourraient les entraîner à faire le contraire. C’est pour cela que moi, qui ai le désir de vivre honnêtement, je me suis enfuie secrètement sous l’habit que vous me voyez, avec une grande partie du trésor du roi d’Angleterre, mon père, lequel voulait me marier au vieux roi d’Écosse, moi, jeune comme vous voyez, et que je me suis mise en route pour venir ici, afin que Votre Sainteté me mariât. Ce n’est pas tant la vieillesse du roi d’Écosse qui m’a fait fuir, que la peur de faire, à cause de la fragilité de ma jeunesse, quelque chose contre les lois divines et contre l’honneur du sang royal, si j’étais mariée à lui. Ainsi résolue, je venais, lorsque Dieu, qui seul connaît parfaitement ce qui convient à chacun, a placé devant mes yeux, par sa miséricorde je crois, celui qu’il lui plaît que j’aie pour mari. C’est ce jeune homme — et elle montra Alexandre — que vous voyez ici près de moi, et dont les manières, la vaillance sont dignes des plus grandes dames du monde, bien que peut-être la noblesse de son sang ne soit pas aussi illustre que celle du sang royal. C’est donc lui que j’ai pris et que je veux pour époux ; et je n’en aurai jamais d’autre, quoi qu’en puisse penser mon père ou qui que ce soit. Le principal motif pour lequel je me suis mise en route n’existe donc plus ; mais il m’a plu d’achever mon voyage, autant pour visiter et adorer les lieux saints dont cette cité est remplie, et pour m’agenouiller aux pieds de Votre Sainteté, que pour déclarer ouvertement devant vous, et par conséquent devant tous les hommes, le mariage contracté entre Alexandre et moi en présence de Dieu. Pour quoi, je vous prie humblement que ce qui a plu à Dieu et à moi vous soit agréable, et que vous nous donniez votre bénédiction, afin qu’avec elle nous soyons plus sûrs que notre union plaira à Celui dont vous êtes le vicaire, et que nous puissions vivre et mourir ensemble à l’honneur de Dieu et de vous. — »

« Alexandre fut fort étonné en apprenant que sa femme était fille du roi d’Angleterre, et son cœur s’emplit d’une grande allégresse. Mais les deux chevaliers furent plus étonnés encore, et ils furent tellement courroucés, que s’ils avaient été ailleurs que devant le pape, ils auraient fait un mauvais parti à Alexandre et peut-être à la dame. D’un autre côté, le pape s’étonna beaucoup de l’habit porté par la dame et du choix qu’elle avait fait ; mais voyant qu’il n’y avait pas moyen de revenir sur ce qui était fait, il se rendit à sa prière. Tout d’abord il apaisa les chevaliers qu’il voyait si courroucés, et les ayant remis en paix avec la dame et avec Alexandre, il donna des ordres pour ce qui restait à faire.

« Le jour fixé par lui étant venu, en présence de tous les cardinaux et d’un grand nombre de personnages de haut rang qu’il avait invités et qui étaient venus pour assister à la magnifique fête qu’il avait fait préparer, il fit venir la dame revêtue d’habits royaux et qui était si belle et si plaisante à voir, qu’elle était justement louée par tous. Alexandre vint également revêtu d’habits splendides, ressemblant beaucoup moins, dans son maintien et dans son air, à un jeune usurier qu’à un prince de sang royal, et recevant les hommages des deux chevaliers. Puis le pape fit de nouveau célébrer solennellement les épousailles, et après avoir fait de belles et somptueuses noces, il leur donna congé avec sa bénédiction.

« Il plut à la dame et à Alexandre, en quittant Rome, d’aller à Florence où la renommée avait déjà porté la nouvelle. Ils y furent reçus par les Florentins avec de grands honneurs. La dame fit mettre en liberté les trois frères, après avoir fait payer tous leurs créanciers, et les remit, eux et leurs femmes, en possession de leurs biens. Fort approuvés de tous pour cela, Alexandre et sa femme, emmenant avec eux Agolante, quittèrent Florence et vinrent à Paris, où ils furent reçus avec beaucoup d’honneurs par le roi. De là, les deux chevaliers allèrent en Angleterre, et ils firent si bien auprès du roi, que celui-ci rendit ses bonnes grâces à sa fille et l’accueillit en grande fête, ainsi que son gendre qu’il fit peu de temps après chevalier, en lui donnant la comté de Cornouailles. Alexandre déploya tant d’habileté, tant de savoir faire, qu’il raccommoda le fils avec le père, dont il s’ensuivit un grand bien pour toute l’île, et ce qui lui conquit l’affection et l’estime de tous les habitants du pays. Quant à Agolante, il recouvra en totalité ce qui lui était dû, et il s’en revint à Florence, riche outre mesure, après avoir été fait chevalier par le comte Alexandre. Le comte vécut très glorieusement avec sa femme et, suivant l’affirmation d’aucuns, grâce à sa prudence, à sa valeur, et avec l’aide de son beau-père, il conquit par la suite l’Écosse et en fut couronné roi. — »



NOUVELLE IV

Landolfo Ruffolo ruiné se fait corsaire. Pris par des Génois, il fait naufrage et se sauve sur une caisse pleine de pierreries. Il est recueilli à Gulfe par une brave femme et retourne chez lui plus riche qu’avant.


La Lauretta était assise auprès de Pampinea ; voyant cette dernière arrivée à la fin de sa glorieuse nouvelle, sans plus attendre elle se mit à parler de la sorte : « — Très gracieuses dames, aucun acte de la fortune, à mon avis, ne se peut voir de plus grand, que lorsque quelqu’un, d’une infime misère s’élève à l’état royal, comme la nouvelle de Pampinea nous a montré qu’il était advenu à son Alexandre. Et puisque à quiconque racontera désormais sur le sujet imposé, il faudra parler dans ces limites, je ne rougirai point de dire une nouvelle qui ne présente pas un aussi splendide dénouement bien qu’elle traite d’infortunes encore plus grandes. Je sais bien que, vu la beauté de la précédente, ma nouvelle sera écoutée avec moins d’intérêt, mais comme je ne peux pas davantage, ce sera mon excuse.

« On croit généralement que le rivage qui s’étend de Reggio à Gaëte est la partie la plus agréable de l’Italie. C’est là que, tout près de Salerne, est une côte dominant la mer et que les habitants appellent la côte d’Amalfi. Elle est parsemée de petites cités, de jardins et de ruisseaux ; peuplée de citoyens riches et se livrant au commerce aussi activement que qui que ce soit. Parmi les cités susdites, il en est une appelée Ravello, dans laquelle, de même qu’on y compte aujourd’hui des gens riches, il y eut autrefois un nomme richissime, nommé Landolfo Ruffolo. Sa fortune ne lui suffisant pas, il voulut la doubler, et il faillit la perdre presque tout entière et se perdre lui-même avec. Cet homme donc, suivant l’habitude des marchands, après s’être tracé un plan, acheta un très grand navire, consacra toute sa fortune à le charger de marchandises variées, et partit avec lui pour l’île de Chypre. Il y trouva plusieurs autres vaisseaux chargés des mêmes marchandises que celles qu’il avait apportées ; pour quoi, non seulement il dut vendre les siennes à vil prix, mais les jeter à l’eau pour s’en débarrasser, ce qui le mena à une ruine presque complète. Fort ennuyé de ce résultat, ne sachant que faire et se voyant, d’homme très riche, devenu en si peu de temps presque pauvre, il pensa à se tuer ou à voler pour restaurer ses affaires, afin de ne pas s’en revenir pauvre dans son pays d’où il était parti riche. Ayant trouvé acheteur pour son grand navire, avec l’argent de cette vente et celui qu’il avait retiré de ses marchandises, il acheta un navire léger, propre à faire métier de corsaire, et l’arma de tout ce qu’il fallait pour un tel service ; puis il se mit à piller les autres pour se refaire, et principalement les Turcs.

« À ce métier, la fortune lui fut beaucoup plus favorable qu’elle ne lui avait été pour la vente de ses marchandises. Au bout d’un an à peine, il avait pillé et pris tant de navires turcs, qu’il se trouva avoir non-seulement rattrapé ce qu’il avait perdu en marchandises, mais l’avoir grandement doublé. Pour quoi, consolé de sa première perte, jugeant qu’il était assez riche pour ne pas en risquer une seconde, il se dit que ce qu’il avait devait lui suffire, sans en chercher davantage. En conséquence, il se disposa à retourner chez lui. Mais craignant les hasards du commerce, il ne prit pas la peine de convertir son argent en marchandises ou en valeurs il l’emporta sur le navire avec lequel il l’avait gagné, et fit force de rames pour s’en revenir. Il était déjà parvenu dans l’Archipel, lorsqu’un soir un vent de sirocco s’étant élevé — qui non-seulement contrariait sa marche, mais fit devenir la mer très grosse, à ce point que son léger navire n’aurait pu le supporter — il se réfugia dans un port formé par une petite île où, à l’abri de ce vent, il se proposa d’en attendre un meilleur. Peu d’instants après, deux grosses caraques génoises, venant de Constantinople, entrèrent à grand’peine dans le port, pour fuir la tempête devant laquelle Landolfo avait fui lui-même. Ceux qui les montaient, ayant aperçu le navire, et voyant que la voie pour partir lui était fermée ; apprenant à qui il appartenait et sachant par la renommée que c’était à un homme très riche, se disposèrent à s’en emparer, en gens naturellement très avides de rapines et de gains. Ils mirent à terre une partie des leurs armés d’arbalètes, et les firent placer de façon que personne ne pût descendre du navire sans s’exposer à être criblé de traits. Puis se faisant remorquer par des chaloupes, et aidés par le courant, ils accostèrent le petit navire de Landolfo dont ils s’emparèrent en un clin d’œil sans beaucoup de peine et sans perdre un homme. Ayant fait descendre Landolfo sur une de leurs caraques, et ayant fait transborder tout ce qui se trouvait sur le navire, ils le coulèrent bas, retenant Landolfo prisonnier et ne lui laissant sur le dos que de méchants haillons.

« Le jour suivant, le vent ayant changé, les caraques firent voile vers le levant et voguèrent heureusement tout ce jour-là. Mais, vers le soir, un vent de tempête se mit à souffler, lequel, soulevant d’immenses vagues, sépara les deux caraques. La force du vent fut telle, que la caraque sur laquelle était le pauvre Landolfo fut poussée violemment sur l’île de Céphalonie, et vint frapper contre un rocher où elle s’ouvrit et se brisa comme un morceau de verre qui rencontrerait un mur. Les malheureux qui la montaient — la mer étant déjà toute couverte de marchandises qui surnageaient, de caisses, de tables, comme d’ordinaire en ces sortes d’accidents — bien que la nuit fut très obscure, la mer grosse et houleuse, se mirent à nager, ceux du moins qui savaient, et s’accrochèrent à tous les objets que le hasard faisait passer à leur portée. Parmi eux, le malheureux Landolfo, bien qu’il eût auparavant souvent appelé la mort, préférant mourir plutôt que de retourner chez lui pauvre comme il se voyait, la voyant si près, en eut peur. Comme les autres, une table s’étant trouvée à portée de sa main, il s’y attacha, espérant que Dieu, ne voulant pas le noyer, lui enverrait quelque secours. S’étant mis à cheval sur la table, ballotté d’un côté et d’autre par la mer et par le vent, il s’y soutint de son mieux jusqu’au jour. Alors, regardant autour de lui, il ne vit rien que les nuages et la mer, et une caisse qui surnageait et s’approchait parfois de lui à sa grande peur, car il craignait d’en être heurté de façon à se noyer. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il l’éloignait avec la main autant qu’il pouvait, bien qu’il eût peu de forces. Sur ces entrefaites, il advint qu’un coup de vent et un coup de lame s’abattirent si fort sur cette caisse, qu’elle heurta violemment la table où était Landolfo. La table fut renversée et Landolfo précipité dans les flots. Revenu à la surface, il se mit à nager, poussé plus par la peur que par ses propres forces, et aperçut la table loin de lui ; pour quoi, craignant de ne pouvoir parvenir jusqu’à elle, il s’approcha de la caisse qui était tout près de lui, et, se plaçant à plat ventre sur le couvercle, il se mit à la diriger avec les bras.

« Dans cette situation, poussé çà et là par les vagues, n’ayant rien à manger et buvant plus qu’il n’aurait voulu, sans savoir où il était et sans avoir autre chose que la mer, il passa tout le jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, réduit à l’état d’éponge, et s’accrochant fortement des deux mains aux rebords de la caisse, à la façon de ceux qui sont près de se noyer et qui saisissent un objet quelconque, il parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de l’île de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l’eau salée les vases de sa cuisine. Dès qu’elle vit s’approcher cette masse informe, elle prit peur et se mit à fuir en criant. Landolfo ne pouvait parler et y voyait à peine ; c’est pourquoi il ne lui dit rien. Cependant, comme le flux le poussait vers la terre, la femme finit par reconnaître la forme d’une caisse, et regardant avec plus d’attention, elle vit les bras qui pendaient en dehors, puis la figure du naufragé, et comprit ce que c’était. Pour quoi, mue de compassion, elle entra dans la mer, qui s’était enfin calmée, le saisit par les cheveux, et le tira à terre avec la caisse dont elle eut beaucoup de peine à lui détacher les mains. Après avoir placé la caisse sur la tête de sa petite fille qui était avec elle, elle emporta Landolfo, comme elle eût fait d’un petit enfant, jusque dans sa cabane, où, après l’avoir mis dans un bain chaud, elle le frotta et le lava jusqu’à ce que la chaleur lui revînt avec une partie de ses forces. Quand elle crut le moment venu, elle le sortit du bain et le réconforta avec du bon vin et des confitures ; enfin, du mieux qu’elle put, elle le soigna, si bien que ses forces étant revenues, il reconnut où il était. C’est pourquoi la bonne femme crut devoir lui rendre la caisse qu’elle avait sauvée, et lui dit d’oublier désormais sa mésaventure ; ce qu’il fit.

« Landolfo, qui ne se souvenait pas de la caisse, la prit néanmoins quand la bonne femme la lui présenta, pensant qu’elle ne pouvait avoir si peu de valeur qu’il ne la vendît un jour. Comme il la trouva fort légère, son espérance fut très amoindrie ; néanmoins, la bonne femme n’étant pas à la maison, il l’ouvrit pour voir ce qu’il y avait dedans, et il y trouva un grand nombre de pierreries, les unes travaillées, les autres brutes. Ce voyant, et reconnaissant qu’elles avaient une grande valeur, car il s’y entendait un peu, il loua Dieu qui n’avait pas voulu l’abandonner encore, et il se sentit tout réconforté. Mais, en homme qui ayant été deux fois en peu de temps le jouet de la fortune devient méfiant une troisième, il pensa qu’il lui faudrait beaucoup de prudence pour emporter ces richesses jusque chez lui. Pour quoi, il les enveloppa du mieux qu’il put dans quelques chiffons, et dit à la bonne femme qu’il n’avait plus besoin de la caisse et qu’il la priait de lui donner un sac en échange. La bonne femme le fit volontiers, et après l’avoir remerciée le plus qu’il put du service qu’il en avait reçu, il partit, son sac sur l’épaule, et, étant monté sur un bateau, il passa à Brindisi ; de là, sans s’éloigner de la côte, il arriva enfin à Trani où il retrouva quelques-uns de ses compatriotes qui étaient drapiers. Il fut habillé par eux quasi pour l’amour de Dieu, après qu’il leur eût raconté tous ses malheurs, hormis l’incident de la caisse. On lui prêta en outre un cheval, et, après lui avoir fourni une escorte pour le conduire jusqu’à Ravello où il disait vouloir retourner, on le fit partir. Là, se sentant enfin en sûreté, et remerciant Dieu qui l’avait conduit, il délia son sac, examina avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait auparavant toutes ses pierreries, et trouva qu’il en avait tant et de si belles, qu’en les vendant à un prix convenable et même à prix réduit, il serait du double plus riche que quand il était parti. Ayant trouvé à s’en défaire, il envoya une grosse somme d’argent en récompense du service reçu à la bonne femme de Gulfe qui l’avait tiré de la mer, et il fit un don pareil à ceux de Trani qui l’avaient habillé. Il garda pour lui le reste, sans plus vouloir se livrer au commerce, et en vécut honorablement jusqu’à la fin. — »



NOUVELLE V

Andreuccio de Pérouse, venu à Naples pour acheter des chevaux, éprouve dans une même nuit trois graves accidents ; il se tire de tous les trois et retourne chez lui avec un riche rubis.


« — Les pierreries trouvées par Landolfo — commença la Fiammetta, à qui c’était le tour de conter — m’ont remis en mémoire une nouvelle où il n’est guère moins question de périls que dans celle narrée par Lauretta, mais qui en diffère en ce que ces périls, au lieu de se dérouler en l’espace de plusieurs années peut-être, survinrent en une seule nuit, comme vous allez l’entendre.

« Suivant ce que j’ai appris, il y eut autrefois à Pérouse, un jeune homme nommé Andreuccio di Pietro, et qui était marchand de chevaux. Ayant appris qu’à Naples on les avait à bon marché, il mit dans sa bourse cinq cents florins en or, et comme il n’était jamais sorti de chez lui, il partit en compagnie d’autres marchands, et arriva à Naples un dimanche soir sur la fin du jour. S’étant informé auprès de son hôtelier, il s’en alla dès le lendemain matin au marché où il vit beaucoup de chevaux dont le bon nombre lui plurent. Il en marchanda plusieurs ; mais comme il ne put s’accorder sur aucun, afin de montrer qu’il était bien venu dans l’intention d’acheter, il tira à plusieurs reprises de sa bourse les florins qu’elle contenait, et les étala, comme un sot et un imprudent, aux yeux des allants et venants. Dans un de ces moments où il était en train de montrer sa bourse, il advint qu’une jeune Sicilienne très belle, mais disposée à se livrer au premier venu pour un prix modique, passa près de lui sans qu’il s’en aperçût et vit la bourse. Aussitôt elle se dit : « — Ne vaudrait-il pas mieux que cet argent fût à moi ? — » Et elle continua son chemin. Elle avait avec elle une vieille femme, sicilienne aussi, et qui, en apercevant Andreuccio, la laissa et courut affectueusement vers lui, pour l’embrasser ; ce que voyant la jeune femme, elle se tint sans rien dire à l’écart et attendit. Andreuccio s’étant retourné et ayant reconnu la vieille, lui fit grande fête ; puis, quand elle lui eut promis d’aller le voir à son auberge, elle le quitta sans poursuivre davantage l’entretien et Andreuccio se remit à marchander ; mais il n’acheta rien de cette matinée.

« La jeune femme qui avait vu d’abord la bourse d’Andreuccio, puis sa rencontre avec la vieille, désireuse de trouver un moyen d’avoir tout ou partie de l’argent, se mit à interroger adroitement sa compagne et lui demanda qui était ce jeune homme et d’où il venait, ce qu’il faisait là et comment elle le connaissait. La vieille l’informa de tout ce qui concernait Andreuccio, et lui raconta ce qu’il lui avait dit lui-même en quelques mots ; elle lui apprit qu’elle était restée longtemps chez son père en Sicile, puis à Pérouse ; elle lui dit aussi où il logeait et pourquoi il était venu. La jeune femme pleinement renseignée sur sa famille, sur lui-même et sur le nom de ses parents, se basa là-dessus avec une perfide malice pour arriver à ses fins. De retour chez elle, elle donna de l’ouvrage à la vieille pour toute la journée, afin de l’empêcher d’aller revoir Andreuccio ; puis elle prit à part une jeune servante qu’elle avait dressée à de pareils services, et l’envoya à la tombée de la nuit, à l’auberge où Andreuccio venait de rentrer. La servante, en y arrivant, le trouva par hasard sur le seuil de la porte et s’adressa justement à lui pour le demander. Quand elle sut par sa réponse que c’était bien lui à qui elle avait affaire, elle le tira à l’écart et lui dit : « — Messire, une gente dame de cette ville aurait volontiers, si cela vous plaisait, un entretien avec vous. — » En entendant cette confidence, Andreuccio regarda la jeune fille des pieds à la tête, et comme elle lui fit l’effet d’être la servante de la dame en question, il pensa que cette dame était devenue amoureuse de lui, comme du plus beau garçon qui fût alors à Naples. Il se hâta de répondre qu’il était prêt et demanda où et quand la dame voulait le voir. À quoi la suivante répondit : « — Messire, quand il vous plaira de venir, elle vous attend chez elle. — » Andreuccio, sans prévenir personne dans l’auberge, lui répondit vivement : « Eh bien ! va devant et je te suivrai. — » Sur quoi, la jeune suivante le conduisit chez sa maîtresse dans une rue appelée Maupertuis, dont le nom même indique quelle honnête rue c’était. Mais comme il n’en savait rien et qu’il ne s’en doutait même pas, il crut aller en un lieu fort honnête, près d’une dame estimable. La jeune servante le précédant toujours, il entra dans la maison sans hésiter, et pendant qu’il montait l’escalier, la suivante ayant appelé sa dame en lui disant : « — Voici Andreuccio — » il la vit qui l’attendait en haut de l’escalier.

« Elle était encore très jeune, grande de sa personne et fort belle de visage, vêtue et parée très élégamment. Dès qu’elle aperçut Andreuccio, elle descendit trois marches à sa rencontre, les bras ouverts, et lui sautant au cou, elle resta ainsi quelques instants sans rien dire, comme empêchée par un excès de tendresse. Enfin, tout en pleurs, elle le baisa au front, et d’une voix émue, elle lui dit : « — Ô mon Andreuccio, sois le bienvenu. — » Étonné, stupéfait de caresses si tendres, il répondit : « — Madame, soyez la bien trouvée. — » Alors l’ayant pris par la main, elle le conduisit dans son salon, d’où, sans lui dire un seul mot, elle le fit entrer dans sa chambre qui était toute parfumée de senteurs de roses, de fleurs d’oranger et d’autres odeurs, et où il vit un très beau lit tout encourtiné, de nombreuses robes sur les porte-manteaux, suivant la coutume du pays, et beaucoup d’autres vêtements très riches et très beaux, Étant encore tout neuf, il crut fermement en voyant toutes ces choses, qu’il était pour le moins chez une très grande dame.

« Après qu’ils se furent assis tous deux sur un siège qui était au pied du lit, la dame commença à parler de la sorte : « — Andreuccio, je suis certaine que tu t’étonnes des caresses que je te fais et de mes larmes, attendu que tu ne me connais pas, et que certainement tu ne te rappelles pas m’avoir jamais vue ; mais tu vas entendre une chose qui t’étonnera plus encore peut-être, c’est que je suis ta sœur, Et je puis te dire que, puisque Dieu m’a fait une telle grâce qu’avant de mourir j’aie vu un de mes frères — et je souhaite les voir tous — je mourrai maintenant contente. Et si tu n’as jamais entendu parler de cela, je vais te le dire. Pietro, mon père et le tien, comme tu as pu le savoir, je crois, habita longtemps à Palerme où, par sa bonté et ses manières agréables il fut et est encore très aimé de ceux qui l’ont connu. Parmi les personnes qui eurent de l’affection pour lui, ma mère, qui était une noble dame et qui se trouvait veuve alors, l’aima plus que tous, à tel point que, bravant la crainte de son père, de ses frères, bravant l’honneur même, elle se donna à lui, si bien que je naquis de cette liaison, comme tu vois. Par la suite, Pietro ayant été obligé de quitter Palerme et de retourner à Pérouse, il me laissa toute petite avec ma mère, et jamais, à ce que j’ai appris, il ne se souvint ni de moi ni d’elle ; de quoi, s’il n’était mon père, je le blâmerais fortement — laissant de côté l’affection qu’il aurait dû me porter à moi, sa fille, née non d’une servante ou d’une femme méprisable — à cause de l’ingratitude qu’il a montrée envers ma mère qui, sans savoir qui il était, mue par un amour fidèle, lui avait donné ses biens et sa personne. Mais quoi ! les mauvaises actions accomplies, depuis longtemps, sont plus faciles à blâmer qu’à réparer. La chose se passa donc ainsi ; il m’abandonna toute petite à Palerme où, quand je fus devenue grande, ma mère qui était riche, me donna pour femme à un gentilhomme de bien de Girgenti, lequel par amour pour ma mère et pour moi, revint habiter à Palerme. Là, en sa qualité de Guelfe, il noua des intelligences avec notre roi Charles ; intelligences qui furent connues du roi Frédéric avant qu’elles eussent pu produire leur effet, ce qui nous obligea à fuir de Sicile, alors que je m’attendais à être la plus grande dame qui eût jamais été en cette île. Ayant pris le peu que nous pûmes prendre — je dis peu, par rapport aux biens immenses que nous possédions — ayant abandonné nos terres et nos palais, nous nous réfugiâmes dans cette ville, où le roi Charles se montra si généreux envers nous, que nous fûmes dédommagées en grande partie des pertes que nous avions supportées pour lui. Il nous donna des domaines et des châteaux, et accorda à mon mari, qui est ton beau-frère, une pension régulière, comme tu pourras encore le voir. C’est ainsi que je me trouve à Naples, où, grâce à Dieu et non à toi, mon cher frère, j’ai pu te voir. — » Ayant ainsi parlé, elle l’étreignit de nouveau dans ses bras, et, tout en pleurs, elle le baisa tendrement au front.

« À cette fable si bien ordonnée, débitée si naturellement par elle qu’aucune hésitation n’était venue arrêter la parole entre ses dents, que sa langue n’avait pas un seul instant balbutié, Andreuccio, se rappelant qu’il était vrai que son père avait été à Palerme, connaissant par lui-même les mœurs des jeunes gens qui s’amourachent volontiers dans leur jeunesse, et voyant ces larmes si tendres, ces embrassements et ces baisers si honnêtes, tint pour plus que vrai ce qu’elle lui disait. Aussi, quand elle se tut, il lui répondit : « — Madame, vous ne devez pas être surprise si je m’étonne de ce qui m’arrive, car il est vrai que mon père n’a jamais parlé de votre mère ni de vous, ou s’il en a parlé, cela n’est point venu à ma connaissance ; de sorte que je ne vous connaissais pas plus que si vous n’aviez pas existé, et il m’est d’autant plus cher d’avoir trouvé ici une sœur, que je suis seul au monde et que j’étais loin d’espérer pareille aubaine. Et de vrai, je ne connais personne de si haute condition que vous ne dussiez lui être chère ; à plus forte raison m’êtes-vous chère à moi qui ne suis qu’un pauvre petit marchand. Mais je vous prie de m’éclairer sur un point ; comment avez-vous su que j’étais ici ? — » À quoi elle répondit : « — Ce matin je l’ai su par une pauvre femme qui reste souvent avec moi, et qui, à ce qu’elle m’a dit, a habité longtemps avec notre père a Palerme et à Pérouse ; et s’il ne m’avait pas semblé plus honnête que tu vinsses me voir dans cette maison qui est comme tienne, plutôt que d’aller te voir, moi, dans la maison d’un autre, il y a grand temps que je serais allée à toi. — » Puis elle se mit à demander des nouvelles de tous ses parents, en les nommant les uns après les autres ; à quoi Andreuccio répondit, plus convaincu par cette dernière preuve qu’il n’était besoin.

« L’entretien ayant été fort long et la chaleur étant grande, elle fit venir du vin de Grèce et des confetti, et versa à boire à Andreuccio. Après quoi celui-ci voulut partir, l’heure du dîner étant venue, mais elle ne le souffrit en aucune façon, fit semblant de se fâcher très fort, et, l’embrassant, elle dit : « — Hélas ! je vois bien que je te suis peu chère ; croirait-on que tu es auprès d’une sœur que tu n’as jamais vue, dans sa maison, où, venant à Naples, tu aurais dû descendre, et que tu veux la quitter pour aller dîner à l’auberge ! de vrai, tu dîneras avec moi, et bien que mon mari soit absent, ce qui me chagrine beaucoup, je saurai bien en ma qualité de dame te faire honneur. — » À quoi Andreuccio, ne sachant que répondre, dit : « — Vous m’êtes aussi chère qu’une sœur doit l’être, mais si je ne vais pas à mon auberge, on m’y attendra toute la soirée pour dîner, et je ferai une malhonnêteté. — » Elle dit alors : « — Loué soit Dieu ! n’ai-je pas chez moi assez de gens pour envoyer dire qu’on ne t’attende pas ! mais tu montrerais encore plus de courtoisie, tu ne ferais même que ton devoir, en envoyant dire à tes compagnons de venir dîner ici ce soir ; après quoi, si tu voulais toujours t’en aller, vous pourriez partir tous ensemble. — » Andreuccio répondit qu’il ne voulait pas de ses compagnons pour ce soir, mais que, puisque cela lui faisait plaisir qu’il restât, cela lui était à lui très agréable. Alors elle fit semblant d’envoyer dire à son auberge qu’on ne l’attendît pas pour dîner ; et, après bon nombre d’autres propos, ils se mirent à table où ils furent splendidement servis de mets nombreux, et où elle fit durer adroitement le repas jusqu’à la nuit obscure. Quand ils furent levés de table, et comme Andreuccio voulait partir, elle dit qu’elle ne le souffrirait point, pour ce que Naples n’était pas une ville où on pouvait aller sûrement la nuit, surtout un étranger ; qu’en envoyant dire qu’on ne l’attendît pas pour dîner, elle avait fait également prévenir qu’il ne viendrait pas coucher. Andreuccio la crut, toujours dupe de sa bonne foi, et comme il lui était agréable d’être près d’elle, il resta. Après le dîner, ils causèrent longuement, et une bonne partie de la nuit s’étant écoulée, elle laissa enfin Andreuccio reposer dans sa chambre, avec un jeune garçon pour lui indiquer ce dont il aurait besoin, et elle se retira avec ses femmes dans une autre chambre.

« La chaleur était grande ; aussi Andreuccio, se voyant seul, se mit sur-le-champ en bras de chemise, ôta ses chausses et les jeta sur le lit. Sollicité par un besoin naturel d’expulser le superflu de son ventre, il demanda au petit garçon où cela pourrait se faire, et celui-ci le conduisit dans un angle de la chambre et lui montra une porte en disant : « — Entrez là. — » Andreuccio y entra en toute confiance, mais ayant mis le pied par aventure sur une planche dont le bout opposé était détaché de la solive, il tomba avec elle au fond de la fosse. Dieu le protégea assez pour qu’il ne se fît aucun mal dans sa chute, bien qu’il fût tombé de haut ; mais il fut tout embrenné de l’ordure dont l’endroit était rempli. Afin que vous entendiez mieux ce que je viens de dire et ce qui suit, il faut que je vous décrive cet endroit. Dans une petite rue — comme nous en voyons surtout entre deux corps de bâtiments — on avait établi, entre les deux maisons voisines, deux solives sur lesquelles on avait cloué quelques planches, en ménageant une place pour s’asseoir. C’était avec une de ces planches qu’il était tombé.

« Se trouvant donc au fond de la fosse, Andreuccio, fort marri de l’aventure, se mit à appeler le jeune garçon ; mais celui-ci, dès qu’il l’eut entendu tomber, s’était empressé d’aller le dire à la dame, qui courut promptement à sa chambre voir si ses vêtements y étaient. Les ayant trouvés ainsi que l’argent qu’Andreuccio, peu confiant, portait toujours imprudemment sur lui et pour lequel, feignant d’être de Palerme et se faisant passer pour fille d’un Pérousin, elle avait ourdi cette ruse, sans plus se soucier de lui, elle s’empressa de fermer la porte par laquelle il était sorti. Andreuccio, voyant que le jeune garçon ne lui répondait pas, se mit à crier plus fort, mais inutilement. Déjà soupçonneux, et commençant, mais trop tard, à s’apercevoir qu’on l’avait trompé, il grimpa sur un petit mur qui séparait la fosse de la voie publique et, ayant sauté dans la rue, il s’en alla à la porte de la maison qu’il reconnut très bien, et là il appela longtemps en vain, frappa et se démena comme un diable.

« Comprenant alors clairement sa mésaventure, il se mit à se lamenter, et à dire : hélas ! comme en peu de temps j’ai perdu cinq cents florins et une sœur ! Après plusieurs plaintes de ce genre, il se mit de nouveau à frapper à la porte et à crier, tant et si bien que plusieurs voisins qu’il avait réveillés, se levèrent, ne pouvant supporter cet ennuyeux tapage. Une des servantes de la dame, d’un air à moitié endormie, s’étant mise à la fenêtre, cria de mauvaise humeur : « — Qui frappe là-bas ? — » « — Oh ! — dit Andreuccio — « ne me connais-tu pas ? je suis Andreuccio, frère de madame Fleur de Lys. — » À quoi elle répondit : « — Brave « homme, si tu as trop bu, va dormir et tu reviendras demain. Je ne sais ce que signifie cet Andreuccio dont tu parles et les sornettes que tu débites ; va-t-en, et laisse-nous dormir, s’il te plaît. — » « — Comment ! — dit Andreuccio — tu ne sais pas ce que je dis ? Certes, oui, tu le « sais ; mais si les parentés de Sicile sont ainsi faites « qu’elles s’oublient en si peu de temps, rends-moi aux « moins mes vêtements que j’ai laissés là-haut, et je m’en « irai volontiers à la garde de Dieu. — » À quoi elle dit en riant : « — Brave homme, je crois que tu rêves. — » À ces mots, rentrer et fermer la fenêtre fut pour elle l’affaire d’une seconde. Sur quoi Andreuccio, déjà certain de son malheur, fut près de changer en rage sa grande colère, et il résolut d’obtenir par les injures ce qu’il n’avait pu ravoir par les prières. Pour quoi, ayant pris une grosse pierre, il recommença à cogner furieusement à la porte à coups répétés et bien plus fort que la première fois.

« À ce bruit, les voisins qu’il avait déjà réveillés, croyant avoir affaire à quelque fou qui criait ainsi pour être désagréable à cette bonne dame, se mirent à la fenêtre et, de même que tous les chiens d’une rue aboient contre un chien étranger, crièrent « — C’est une grande infamie de venir à cette heure débiter de pareilles injures sous les fenêtres des dames de qualité. Pour Dieu, brave homme, va-t-en ; laisse-nous dormir, s’il te plaît. Si tu as affaire avec cette dame, tu reviendras demain ; mais ne nous ennuie pas ainsi cette nuit. — « Enhardi probablement par ces paroles, un ruffian de la dame, qui était dans la maison et qu’Andreuccio n’avait ni vu, ni entendu, se mit à la fenêtre, et d’une voix forte et terrible, dit : « — Qui est là-bas ? — » À cette voix, Andreuccio leva la tête et vit un individu qui lui parut devoir être un homme d’importance, à la barbe noire et touffue et qui bâillait et se frottait les yeux comme s’il sortait du lit. Non sans trembler, il lui répondit : « — Je suis un frère de la dame qui habite là-dedans. — » Mais celui-ci, sans attendre qu’Andreuccio eût terminé sa réponse, et plus farouche qu’avant, dit : « — Je ne sais qui me tient de descendre et de te donner tant de coups de bâtons que je t’aie vu décamper, assassin, fâcheux ivrogne que tu es, qui ne veux pas nous laisser dormir de cette nuit. — » À ces mots, ayant rentré la tête, il ferma la fenêtre. Quelques-uns des voisins qui connaissaient fort bien son honnête profession, dirent doucement à Andreuccio : « — Pour Dieu, brave homme, va-t-en, si tu ne veux pas te faire tuer ici cette nuit ; va-t-en, ce sera meilleur pour toi. — » Andreuccio, qu’avaient épouvanté l’apparition et la grosse voix du ruffian, crut prudent de suivre les conseils qui lui semblaient dictés par pure charité pour lui. Plus chagrin que jamais, désespéré à l’idée de son argent perdu, il reprit, pour s’en retourner à son auberge, le chemin que lui avait fait suivre la veille la jeune servante, sans trop savoir où il allait. La puanteur qu’il exhalait l’incommodant fort, et voulant se diriger vers la mer pour s’y laver, il prit à main gauche et s’engagea dans une rue appelée rue Catalana.

« Il gagnait ainsi le haut de la ville, lorsque, par aventure, il aperçut deux individus qui se dirigeaient vers lui, une lanterne à la main. Craignant qu’ils ne fussent de la police, ou des gens mal intentionnés, il se réfugia, pour les éviter, dans une masure qu’il vit près de lui. Mais ces individus, comme s’ils avaient projeté de se rendre au même endroit, entrèrent aussi dans la masure, et l’un d’eux ayant déposé à terre certains instruments en fer qu’il portait sur l’épaule, ils se mirent à les examiner et à causer sur la façon dont ils s’en serviraient. Pendant qu’ils parlaient, l’un d’eux dit : « — Que veut dire ceci ? Je sens une puanteur telle que je n’en ai jamais senti de pareille. — » Ce disant, il leva un peu la lanterne, et ils virent le malheureux Andreuccio. Stupéfaits, ils demandèrent : « — Qui est là ? — » Andreuccio se taisait ; mais s’approchant tout près de lui avec leur lumière, ils lui demandèrent ce qu’il faisait là en un si malpropre état. Alors Andreuccio leur conta tout ce qui lui était arrivé. Ceux-ci cherchant dans leur esprit où cette aventure pouvait bien lui être advenue, se dirent entre eux : C’est certainement dans la maison de Scarabone Buttafuoco, que le coup a été fait. Et s’étant retourné vers lui, l’un d’eux lui dit : « — Brave homme, bien que tu aies perdu ton argent, tu as fort à remercier Dieu d’être tombé dans la fosse et de n’avoir pu rentrer dans la maison, car si tu n’étais pas tombé, il est sûr que, dans ton premier sommeil, tu aurais été assassiné, et tu aurais perdu la vie en même temps que ton argent. Mais que te sers désormais de gémir ? Tu ne pourrais pas plus ravoir un denier de cet argent, qu’une des étoiles du ciel ; tu pourras même fort bien être assassiné si l’on apprend jamais que tu as dit un mot de tout cela. — » Ceci dit, ils se consultèrent un moment, et lui dirent : « — Vois, nous avons compassion de toi ; c’est pourquoi si tu veux nous aider dans ce que nous allons faire, nous pouvons te certifier que tu toucheras pour ta part beaucoup plus que ce que tu as perdu. — »

« On avait le jour même enterré un archevêque de Naples, nommé messer Philippe Minutolo, lequel avait été enseveli avec de très riches ornements et un rubis au doigt qui valait à lui seul, disait-on, plus de cinq cents florins d’or. Les deux compères avaient projeté de dépouiller l’archevêque, et ils déclarèrent leur projet à Andreuccio. Celui-ci, plus intéressé qu’avisé, consentit à les suivre. Ils se dirigeaient vers la cathédrale lorsque Andreuccio sentant toujours très mauvais, l’un d’eux dit : « — Ne pourrions-nous trouver moyen de le laver un peu, afin qu’il ne sente pas si fort ? — » L’autre dit : « — Oui ; nous sommes près d’un puits où il y a d’habitude une corde et un grand seau ; allons-y et nous l’y laverons promptement. — » Arrivés au puits, ils trouvèrent bien la corde, mais le seau avait été enlevé ; pour quoi ils convinrent d’attacher Andreuccio à la corde, de le descendre dans le puits où il se laverait, puis, une fois lavé, de le remonter, toujours au moyen de la corde ; ce qu’ils firent.

« À peine l’eurent-ils descendu, qu’il survint plusieurs familiers de la Seigneurie auxquels la chaleur extrême et la poursuite de quelque malfaiteur avaient donné soif, et qui venaient au puits pour y boire. Les deux compagnons les apercevant, se mirent incontinent à fuir, sans que les familiers eussent le temps de les voir. Cependant, Andreuccio qui s’était lavé au fond du puits, agita la corde pour qu’on le remontât. Les familiers, après avoir déposé leurs boucliers de bois, leurs armes et leurs casques, se mirent à tirer la corde, croyant ramener au bout le seau plein d’eau. Dès qu’Andreuccio se vit arrivé au bord du puits, il lâcha la corde et saisit la margelle à pleines mains. Ce que voyant, les familiers pris de peur soudaine, sans dire une parole, lâchèrent à leur tour la corde et se mirent à fuir le plus vite qu’ils purent. De quoi Andreuccio s’étonna fort, et s’il ne se fût pas bien tenu, il serait retombé au fond du puits, non sans grand danger de se tuer. Mais, ayant réussi à sortir, et ayant vu les armes qu’il savait que ses compagnons n’avaient pas apportées, il s’étonna encore davantage.

« Ne sachant ce que cela voulait dire, et craignant quelque méchant tour de sa mauvaise fortune, il se décida à s’en aller sans toucher à rien, et partit sans savoir où il allait. Chemin faisant, il rencontra ses deux compagnons qui revenaient pour le tirer du puits. En le voyant, ils furent très étonnés et lui demandèrent qui l’en avait retiré. Andreuccio répondit qu’il ne le savait pas, et leur raconta comment cela s’était fait et ce qu’il avait trouvé à sa sortie. Ceux-ci, comprenant tout, lui dirent en riant pourquoi ils s’étaient enfuis et quels étaient ceux qui l’avaient tiré du puits. Comme il était près de minuit, sans discourir davantage, ils se dirigèrent vers la cathédrale. Y étant entrés sans bruit, ils allèrent droit au tombeau qui était de marbre et fort grand, et, au moyen de leurs instruments de fer, ils soulevèrent le couvercle de façon qu’un homme pût s’y introduire. Ceci fait, l’un d’eux se mit à dire : « — Qui entrera là-dedans ? — » À quoi l’autre répondit : « — Ce ne sera pas moi. — » « — Ni moi — dit le premier — mais qu’Andreuccio y entre. — » « — Je n’en ferai rien — dit Andreuccio. — » Alors les deux autres s’étant retournés vers lui, dirent : « — Comment, tu n’y entreras pas ! Par Dieu, si tu n’y entres pas, nous te donnerons tant de coups de cette barre de fer sur la tête, que nous te laisserons pour mort. — » Andreuccio tremblant de peur, entra, disant en lui-même : « — Ceux-ci me font entrer pour mieux me tromper. Quand je leur aurai donné tout ce qui est là-dedans, et pendant que je sortirai à grand peine de ce caveau, ils s’en iront et je resterai sans rien. — » Pour quoi, il résolut de se faire d’abord sa part ; se rappelant l’anneau précieux dont ils lui avaient parlé, ainsi qu’il a été dit plus haut, il le tira du doigt de l’Archevêque et le mit au sien : puis il leur passa la crosse, la mître et les gants, et, dépouillant le cadavre jusqu’à la chemise, il leur donna tout, disant qu’il n’y avait plus rien. Les autres affirmant que l’anneau devait y être, lui dirent de chercher partout ; mais lui répondant qu’il ne le trouvait pas, et faisant semblant de chercher, les amusa quelque temps. De leur côté, les deux compères qui n’étaient pas moins rusés que lui, tout en lui disant de bien chercher, retirèrent vivement la barre de fer qui soutenait le couvercle, et s’enfuirent, le laissant enfermé dans le tombeau.

« Chacun peut s’imaginer ce que devint Andreuccio en se voyant ainsi enfermé. À plusieurs reprises il essaya, de la tête et des épaules, de soulever le couvercle, mais il y perdit sa peine ; enfin, vaincu par la douleur, il s’évanouit et tomba sur le cadavre de l’archevêque. Qui eût pu alors le voir, aurait eu de la peine à dire qui, de l’archevêque ou de lui, était le plus mort. Revenu à lui, il se mit à gémir lamentablement, se voyant dans l’alternative de mourir de faim au milieu de la puanteur et de la vermine d’un corps mort, si personne ne venait ouvrir le sépulcre, ou, si quelqu’un venait l’ouvrir, et l’y trouvait, d’être pendu comme voleur.

« Au beau milieu de ses réflexions, de plus en plus chagrin, il entendit marcher dans l’église, et parler plusieurs personnes. C’était, comme il ne tarda pas à s’en apercevoir, des gens qui venaient faire précisément ce que lui et ses compagnons avaient déjà fait ; de quoi sa peur s’augmenta fort. Quand les nouveaux venus eurent soulevé le couvercle, ils en vinrent à savoir qui entrerait, ce que nul ne voulait faire. Cependant, après une longue discussion, un prêtre dit : « — De quoi avez-vous peur ? Croyez-vous qu’il va vous manger ? Les morts ne mangent pas les vivants. J’y entrerai, moi. — » Et ayant ainsi parlé, il se mit à plat ventre sur le bord du tombeau, tournant la tête au dehors, et y introduisit ses jambes pour y entrer plus facilement. Ce que voyant, Andreuccio se leva, saisit le prêtre par une jambe et fit mine de vouloir le tirer à lui. Le prêtre se sentant saisi, poussa un cri strident et se jeta précipitamment hors du tombeau. Ses compagnons épouvantés se mirent à fuir comme s’ils étaient poursuivis par cent mille diables, et laissant le tombeau ouvert. Andreuccio, joyeux au delà de tout espoir, se précipita au dehors, et sortit en toute hâte de l’église par l’endroit où il y était entré. Après avoir marché à l’aventure, ayant au doigt le susdit anneau, il se trouva à la pointe du jour sur la plage, et de là se rabattit sur son auberge, où ses compagnons et son hôtelier avaient été toute la nuit fort en peine de lui. Quand il leur eut raconté ce qui lui était arrivé, l’hôtelier lui donna le conseil de partir sur-le-champ de Naples, ce qu’il fit aussitôt ; et il s’en revint à Pérouse, ayant échangé son argent contre une bague, alors qu’il était allé pour acheter des chevaux. — »



NOUVELLE VI

Madame Beritola, ayant perdu ses deux fils, est trouvée sur une île déserte avec deux chevreaux. Elle va en Lunigiane où l’un de ses fils, entré au service de son seigneur, est surpris avec la fille de celui-ci et mis en prison. Reconnu par sa mère, il épouse la fille du seigneur, et son frère ayant été retrouvé, ils reviennent tous en leur premier état.


Les dames, ainsi que les jeunes gens, avaient ri beaucoup des infortunes d’Andreuccio narrées par la Fiammetta, quand Emilia, voyant que la nouvelle était terminée, et sur l’ordre de la Reine, commença ainsi : « — Ce sont choses graves et ennuyeuses que les variations de la fortune, et comme toutes les fois qu’on en parle, c’est une occasion de réveil pour notre esprit légèrement disposé à s’endormir sous ses caresses trompeuses, je pense qu’heureux et malheureux ne doivent jamais refuser de les entendre, car les premiers y puisent un avertissement et les seconds une consolation. C’est pour quoi, bien qu’on ait déjà dit beaucoup de choses là-dessus, j’entends vous conter une nouvelle non moins vraie qu’émouvante, laquelle, encore qu’elle eut fini joyeuse, parle d’une peine si grande et si longue, que je peux à peine croire qu’elle ait pu être adoucie par la joie qui la suivit.

« Très chères dames, vous devez savoir qu’après la mort de l’empereur Frédéric II, Manfred fut couronné roi de Sicile. Auprès de ce dernier, était dans une très grande situation un gentilhomme de Naples, nommé Arrighetto Capece, lequel avait pour femme une belle et gente dame également napolitaine, appelée madame Beritola Caracciola. Cet Arrighetto avait en mains le gouvernement de l’île, quand il apprit que le roi Charles Ier avait vaincu et tué Manfred à Bénévent, et que tout le royaume se soumettait à lui. Se fiant peu à la courte fidélité des Siciliens, et ne voulant pas devenir le sujet de l’ennemi de son seigneur, il s’apprêtait à fuir. Mais ce projet ayant été connu par les Siciliens, lui et plusieurs autres amis et serviteurs du roi Manfred furent aussitôt remis prisonniers au roi Charles, qui prit ensuite possession de l’île. Madame Beritola, en un tel changement de choses, ne sachant ce qu’il était advenu d’Arrighetto, et soupçonnant toutefois ce qui était arrivé, eut peur de recevoir quelque outrage et, ayant abandonné tout ce qu’elle avait, elle monta sur une barque avec son jeune fils à peine âgé de huit ans, appelé Giusfredi et s’enfuit, enceinte et pauvre, à Lipari, où elle accoucha d’un autre enfant mâle, qu’elle appela le Chassé ; elle prit ensuite une nourrice, et monta avec cette dernière et ses enfants sur un navire, pour s’en retourner chez ses parents, à Naples. Mais il arriva tout autrement que ce qu’elle avait prévu, attendu que le navire, qui devait aller à Naples, fut poussé par la force du vent vers l’île de Ponza, où, l’ayant fait entrer dans un petit bras de mer, l’équipage attendit le moment propice pour continuer le voyage.

« Madame Beritola étant, comme les autres, descendue sur l’île, et ayant trouvé un lieu solitaire et reculé, se mit à se lamenter sur son Arrighetto. Comme elle faisait ainsi chaque jour, il advint qu’une fois qu’elle était occupée à gémir, sans que personne, mariniers ou autres, s’en fût aperçu, une galère de corsaires survint, qui fit main basse sur tout l’équipage et s’enfuit avec sa prise. Madame Beritola, sa lamentation quotidienne finie, retourna au rivage pour rejoindre ses enfants, comme elle avait coutume de faire, et ne trouva personne. De quoi elle s’étonna tout d’abord, puis soudain, se doutant de ce qui était arrivé, elle jeta les yeux sur la mer et vit la galère qui n’était pas encore fort éloignée et qui emmenait le navire derrière elle. Par quoi elle comprit que, de même que son mari, elle avait perdu ses fils. Et se voyant pauvre, et seule, et abandonnée, sans savoir si elle devait jamais retrouver aucun des siens, elle tomba évanouie sur le rivage en appelant son mari et ses enfants. Il n’y avait là personne pour rappeler par de l’eau fraîche ou autrement ses forces perdues ; pour quoi, ses esprits purent aller à la débandade tant qu’il leur plut ; mais après qu’en son misérable corps ses forces furent revenues avec les larmes et les gémissements, elle appela longuement ses enfants, et s’en alla longtemps les cherchant dans toutes les cavernes environnantes. Quand elle vit que sa peine était vaine et que la nuit arrivait, espérant et ne sachant quoi, elle se préoccupa de son propre sort, et, s’éloignant du rivage, elle se réfugia dans cette même caverne où elle était accoutumé de pleurer et de se lamenter. Après une nuit passée dans une frayeur mortelle et une douleur indescriptible, le jour vint, et l’heure de tierce étant passée, comme elle n’avait pas soupé la veille, elle se mit, poussée par la faim, à manger de l’herbe comme elle put, pleurant et vivement préoccupée de la façon dont elle allait vivre. Pendant qu’elle songeait ainsi, elle vit venir une chèvre qui, après être entrée tout près de là dans une caverne, en sortit peu d’instants après et s’en alla dans la forêt. Pour quoi, s’étant levée, elle entra dans la caverne d’où la chèvre était sortie, et vit deux petits chevreaux, nés sans doute le jour même, et qui lui parurent la chose la plus douce et la plus charmante du monde. Comme depuis son nouvel accouchement son lait n’était pas encore passé, elle les prit tendrement, et les mit sur son sein. Ceux-ci ne refusant point le service offert, se mirent à la téter comme ils auraient fait avec leur mère, et depuis ce moment ne firent aucune distinction entre leur mère et elle. Pour quoi, la gente dame, estimant avoir trouvé en ce lieu désert une compagnie, et devenue l’amie de la chèvre non moins que de ses petits, résolut de vivre et de mourir là, paissant l’herbe et buvant de l’eau, et pleurant chaque fois qu’elle se rappelait son mari, ses fils et sa vie passée.

« La gente dame demeurant en cet état et devenue sauvage, il advint, après plusieurs mois, que poussé aussi par une tempête, un navire de Pisans vint à l’endroit où elle était arrivée elle-même longtemps avant, et qu’il y demeura plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, des marquis Malespini, avec une sienne dame vertueuse et sainte ; ils revenaient en pèlerinage de tous les lieux saints qui sont dans le royaume de Pouille, et s’en retournaient chez eux. Un jour Conrad pour se désennuyer se mit à parcourir l’île avec sa femme, quelques-uns de ses familiers et ses chiens. Arrivés non loin de l’endroit où était madame Beritola, les chiens de Conrad commencèrent à poursuivre les deux chevreaux qui, déjà grands, s’en allaient paître. Les chevreaux, chassés par les chiens, ne cherchèrent pas d’autre refuge que la caverne où était madame Beritola. Ce que voyant, celle-ci se leva, prit un bâton et fit reculer les chiens. À ce moment, Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, étaient survenus, et voyant cette femme qui était devenue noire, maigre et poilue, ils furent très surpris, et madame Beritola s’étonna encore plus de les voir. Mais après que, sur ses instances, Conrad eût fait retirer ses chiens, ils l’amenèrent après force prières à dire qui elle était et ce qu’elle faisait là ; et elle leur fît connaître entièrement sa condition, ses malheurs et sa sauvage résolution. Ce qu’entendant, Conrad, qui avait beaucoup connu Arrighetto Capece, pleura de compassion, et par de douces paroles s’efforça de la détourner de sa sauvage résolution, lui offrant de la ramener chez elle, ou de la garder auprès de lui, avec autant de respect que si elle eût été sa propre sœur, jusqu’à ce que Dieu lui envoyât fortune plus joyeuse. La dame ne se pliant pas à ses offres, Conrad la laissa avec sa femme à qui il dit de faire venir de quoi manger, de revêtir la pauvre déguenillée d’une de ses robes, et de faire tout son possible pour la ramener avec elle. La gente dame, restée avec madame Beritola pleura tout d’abord beaucoup avec elle sur ses infortunes, et ayant fait venir des vêtements et de la nourriture, l’amena avec la plus grande peine du monde à les prendre et à manger ; enfin après beaucoup de prières, et madame Beritola lui affirmant qu’elle ne consentirait jamais à aller là où elle serait connue, elle lui persuada de s’en venir avec elle en Lunigiane avec les deux chevreaux et la chèvre, laquelle entre temps était rentrée, et, non sans grande surprise de la gente dame, lui avait fait une très grande fête. Sur ces entrefaites, le beau temps étant revenu, madame Beritola monta avec Conrad et sa femme sur leur navire, ainsi que la chèvre et les deux chevreaux, à cause desquels — comme la plupart ne savaient pas son nom — elle fut surnommée la Chevrière, et poussés par un bon vent jusqu’à la baie de la Magra, ils y mirent pied à terre et montèrent à leur château. Là, madame Beritola, en habit de veuve, se tint auprès de la femme de Conrad, humble et obéissante, comme si elle était sa damoiselle, et portant toujours grande tendresse à ses chevreaux qu’elle faisait amplement nourrir.

« Les Corsaires qui s’étaient emparés à Ponza du navire sur lequel madame Beritola était venue, s’en allèrent avec tous ses compagnons à Gênes après l’avoir laissée, ne l’ayant pas vue. Là, le butin ayant été partagé entre les patrons de la galère, la nourrice de madame Beritola et les deux enfants échurent entr’autres choses à un messer Guasparrino d’Oria, qui l’envoya avec les deux enfants à sa demeure pour y servir tous trois en qualité de serfs. La nourrice affligée outre mesure de la perte de sa dame et de la malheureuse fortune où elle se voyait tombée, elle et les deux enfants, pleura longtemps ; mais quand elle vit que les larmes ne servaient à rien, et qu’elle était esclave comme eux — encore qu’elle fût une pauvre femme elle était cependant sage et avisée — elle se consola d’abord du mieux qu’elle put ; puis voyant où ils étaient arrivés, elle s’avisa que si les deux enfants étaient reconnus, ils pourraient d’aventure recevoir de mauvais traitements. En outre, espérant qu’un jour ou l’autre la fortune pourrait changer, et qu’eux-mêmes, s’ils étaient encore vivants, pourraient revenir à leur situation perdue, elle pensa qu’il ne fallait découvrir à personne qui ils étaient avant qu’elle ne vît qu’il en fût temps ; de sorte que, à tous ceux qui l’interrogeaient là-dessus, elle disait qu’ils étaient ses fils. Elle n’appelait pas l’aîné Giusfredi, mais Jeannot de Procida ; quant au plus jeune, elle ne prit pas la peine de changer son nom ; et elle eut grand soin d’expliquer à Giusfredi pourquoi elle avait changé le sien, et à quel danger il pouvait être exposé s’il était reconnu. Et elle lui rappelait cela non une fois, mais très souvent ; sur quoi l’enfant, qui était fort intelligent, se conduisait avec beaucoup de prudence, suivant la recommandation de la sage nourrice.

« Les deux garçons et la nourrice, mal vêtus et plus mal chaussés, employés aux plus vils offices, vécurent donc ensemble patiemment pendant plusieurs années dans la demeure de messer Guasparrino. Mais Jeannot, âgé déjà de seize ans, ayant plus de cœur qu’il ne convenait à un serf, et dédaignant la bassesse de sa condition servile, monta un jour sur les galères qui allaient à Alexandrie, et quittant le service de messer Guasparrino, s’en alla en plusieurs endroits, mais sans pouvoir réussir en rien. À la fin, trois ou quatre ans après son départ de chez messer Guasparrino, étant devenu un beau et grand jeune homme, et ayant appris que son père qu’il croyait mort était encore vivant, mais retenu en captivité et en prison par le roi Charles, il parvint, quasi désespérant de la fortune et allant à l’aventure, en Lunigiane, où il devint par hasard un des familiers de Conrad Malespina, qu’il servit très fidèlement et qui en fut très satisfait. Et bien que quelquefois il vît sa mère qui était avec la femme de Conrad, il ne la reconnut pas, ni elle non plus, tellement l’âge les avait changés l’un et l’autre de ce qu’ils étaient quand ils s’étaient vus pour la dernière fois.

« Jeannot étant donc au service de Conrad, il advint qu’une fille de celui-ci, dont le nom était Spina, restée veuve d’un Niccolo da Grignano, revint à la maison de son père. Elle était fort belle et très agréable, et avait à peine dépassé seize ans. Par aventure elle jeta les yeux sur Jeannot et Jeannot sur elle, et ils s’énamourèrent l’un de l’autre. Cet amour ne resta pas longtemps sans effet, et il se passa plusieurs mois avant que personne s’en aperçût. Pour quoi, se croyant trop assurés du secret, ils commencèrent à agir d’une manière moins discrète que n’en demandaient de pareilles relations ; et un jour qu’ils allaient le long d’un bois agréable et très touffu, la jeune fille et Jeannot ayant laissé tout le reste de la compagnie, y entrèrent ; croyant avoir beaucoup d’avance sur ceux qui les suivaient, ils s’assirent en un endroit agréable, plein d’herbe et de fleurs et entièrement entouré par les arbres, et se mirent à prendre l’un de l’autre un amoureux plaisir. Ils étaient depuis longtemps ensemble, bien que le grand plaisir qu’ils avaient éprouvé leur eût fait paraître le temps court, lorsqu’ils furent surpris en cet endroit, d’abord par la mère de la jeune fille, puis par Conrad. Celui-ci, affligé outre mesure de ce qu’il voyait, les fit saisir sans en dire le motif par trois de ses serviteurs, les fit conduire enchaînés dans un de ses châteaux, et frémissant de colère et de courroux, il se disposait à les faire honteusement mourir. La mère de la jeune fille ayant compris par quelques paroles échappées à Conrad, quelle était son intention à l’égard des coupables, et ne pouvant supporter cette idée, bien qu’elle fût très courroucée et qu’elle pensât que sa fille avait mérité les plus cruels châtiments pour la faute qu’elle avait commise, s’en vint trouver son époux irrité et se mit à le supplier de ne pas se laisser aller à devenir dans sa vieillesse le meurtrier de sa fille, ni à se souiller les mains du sang d’un de ses serviteurs, le conjurant de trouver une autre manière de satisfaire sa colère, comme par exemple de les faire emprisonner et de leur faire pleurer en prison la faute commise. La bonne dame insista tant par ces paroles et par beaucoup d’autres, qu’elle détourna Conrad de la pensée de les faire mourir ; il ordonna donc que chacun des deux amants fût emprisonné en un lieu séparé, et là, bien gardé ; qu’on ne leur donnât que peu de nourriture, et qu’on leur fît subir de durs traitements, jusqu’à ce qu’il disposât autrement d’eux ; et ainsi fut fait. Ce que fut leur vie dans la captivité et dans les larmes continuelles, au milieu de plus de privations qu’il n’aurait été besoin, chacun peut le penser.

« Jeannot et la Spina étaient depuis un an déjà dans une si poignante situation, sans que Conrad se fût souvenu d’eux, quand il advint que le roi Pierre d’Aragon, par la connivence de messire Jean de Procida, souleva l’île de Sicile et l’enleva au roi Charles ; de quoi Conrad, comme Gibelin, fit grande fête. Jeannot ayant appris cette nouvelle par un de ceux qui le gardaient, poussa un grand soupir et dit : « — Hélas ! voilà quatorze ans passés que je vais errant misérablement par le monde, n’attendant rien autre que cela, et maintenant que la chose est arrivée, afin que jamais plus je n’aie à espérer de bonheur, elle me trouve en prison, d’où je n’espère jamais sortir, si ce n’est mort. — » « — Et comment ! — dit le geôlier — que t’importe à toi ce que les plus grands rois se font entre eux ? Qu’avais-tu à faire en Sicile ? — » À quoi Jeannot dit : « — Il me semble que mon cœur se brise lorsque je me rappelle ce que jadis eut à y faire mon père, que je me souviens, encore que je fusse petit enfant quand je m’enfuis, avoir vu grand seigneur du vivant du roi Manfred. — » Le geôlier poursuivit : « — Et qui fut ton père ? — » « — Je puis désormais — dit Jeannot — nommer mon père en toute sûreté, puisque je me vois tombé dans le même danger où je craignais de le trouver lui-même. Il fut appelé et s’appelle encore, s’il vit, Arrighetto Capece, et moi je ne me nomme pas Jeannot, mais Giusfredi ; et je ne doute point que, si j’étais hors d’ici et que je retournasse en Sicile, je n’y eusse encore une grande situation. — »

« Le brave gardien, sans pousser la conversation plus avant, à la première occasion qu’il eut, raconta tout cela à Conrad. Ce que voyant Conrad, bien qu’il se montrât disposé à ne pas s’en rapporter au prisonnier, il s’en alla vers madame Beritola, et lui demanda affectueusement si elle n’avait pas eu un enfant qui avait nom Giusfredi. La dame répondit en pleurant que si l’aîné des deux enfants qu’elle avait eus était vivant, il s’appellerait ainsi et serait âgé de vingt-deux ans. En entendant cela, Conrad comprit que c’était bien lui, et il lui vint à la pensée, s’il en était ainsi, qu’il pouvait d’un même coup faire une grande miséricorde, et effacer sa honte ainsi que celle de sa fille, en la donnant pour femme à ce jeune homme ; et pour ce, ayant fait venir secrètement Jeannot, il l’interrogea minutieusement sur toute sa vie passée. Voyant par des indices manifestes qu’il était vraiment Giusfredi, fils d’Arrighetto Capece, il lui dit : « — Jeannot, tu sais de quelle nature et combien grande est l’injure que tu m’as faite en la personne de ma propre fille, alors que je te traitais bien et amicalement, et que tu devais, comme tout serviteur doit faire, toujours t’efforcer d’agir en vue de mon honneur et de mes intérêts ; bien des gens si tu leur avais fait ce que tu m’as fait, t’auraient fait honteusement mourir, ce que ma pitié n’a pas voulu. Maintenant, puisqu’il en est comme tu dis, et que tu es fils de gentilhomme et de gente dame, je veux, si tu le veux toi-même mettre fin à tes angoisses et te tirer de la misère et de la captivité où tu es, et d’un même coup remettre ton honneur et le mien en leur place voulue. Comme tu le sais, la Spina, que tu as prise par un amour indigne de toi et d’elle, est veuve, et sa dot est grande et bonne. Quelles sont ses mœurs et son père et sa mère, tu le sais. De ton état présent, je ne dis rien. Pour quoi, dès que tu le voudras, je consens, puisqu’elle fut ton amante d’une façon déshonnête, qu’elle devienne honnêtement ta femme, et que tu restes ici près de moi et près d’elle tant qu’il te plaira, comme mon fils. — »

« La prison avait abattu les forces physiques de Jeannot, mais son âme généreuse, digne de son origine, n’avait en aucune façon été diminuée, non plus que l’amour qu’il avait pour sa dame. Et bien qu’il désirât ardemment ce que Conrad lui offrait, et qu’il se vît en son pouvoir, il n’abaissa en rien la réponse que sa grandeur d’âme lui indiquait qu’il devait faire, et il répondit : « — Conrad, ce n’est ni la cupidité de devenir seigneur, ni le désir d’acquérir de l’argent, ni autre motif semblable qui me firent jamais attenter, comme un traître, à tes intérêts. J’aimais ta fille, et je l’aime et l’aimerai toujours, pour ce que je la tiens digne de mon amour. Et si j’ai agi vis-à-vis d’elle moins qu’honnêtement selon l’opinion des gens vulgaires, j’ai commis la faute à laquelle est toujours exposée la jeunesse, laquelle faute, si l’on voulait qu’elle ne se produisît pas, il faudrait supprimer la jeunesse ; de même, si les vieux voulaient se rappeler avoir été jeunes et mesurer les fautes des autres aux leurs, et les leurs à celles des autres, elle ne serait pas si grave que toi et beaucoup d’autres la font ; je l’ai commise comme ami, non comme ennemi. Ce que tu m’offres, je l’ai toujours désiré, et si j’avais cru que cette faveur eût dû m’être accordée, il y a longtemps que je l’aurais demandée ; et elle me sera maintenant d’autant plus chère, que mon espérance de l’avoir était moindre. Si tu n’as point véritablement l’intention que tes paroles me font entrevoir, ne me repais point d’une espérance vaine ; fais-moi ramener en prison, et là, fais-moi souffrir tout ce qu’il te plaira ; pour moi, tant que j’aimerai la Spina, je t’aimerai toujours par amour d’elle, quoi que tu me fasses, et je t’aurai en respect. — »

« Conrad, voyant cela, s’étonna ; il eut Jeannot en grande estime, et, tenant son amour pour fervent, le jeune homme ne lui en fut que plus cher. Pour ce, s’étant levé, il l’accola et le baisa, et sans plus de retard, ordonna que la Spina fut secrètement amenée. Celle-ci était devenue dans sa prison, maigre, pâle et débile, et presqu’une autre femme que celle qu’elle paraissait d’ordinaire, de même que Jeannot était devenu un autre homme ; tous deux, en présence de Conrad, et d’un consentement mutuel, contractèrent mariage suivant nos usages. Et lorsque après quelques jours, pendant lesquels, sans rien dire à personne de ce qui s’était fait, il leur fit donner tout ce dont ils avaient besoin et ce qui leur plaisait il lui parut temps de rendre leurs mères heureuses, ayant fait appeler sa femme et la Chevrière, il leur parla ainsi : « — Que diriez-vous, Madame, si je vous faisais retrouver votre fils aîné, et s’il était le mari d’une de mes filles ? — » À quoi la Chevrière répondit : « — Je ne pourrais rien vous dire, sinon que si je pouvais vous être plus attachée que je le suis, je le serais d’autant plus que vous m’auriez rendu une chose plus chère que je ne me suis chère à moi-même, et en me la rendant de la façon que vous dites, vous me feriez retrouver un peu de mon espérance perdue, — » et, pleurant, elle se tut. Alors Conrad dit à sa femme : « — Et à toi, femme, que t’en semblerait, si je te donnais un tel gendre ? — » À quoi la dame répondit : « — Non pas seulement l’un d’eux, qui sont gentilshommes, mais un ribaud, s’il vous plaisait, me plairait. — » Alors Conrad dit : « — Femmes, j’espère avant peu de jours vous rendre en cela joyeuses. — » Et voyant déjà les deux jeunes gens revenus en leur premier état, il les fit vêtir honorablement et demanda à Giusfredi : « — Ne goûterais-tu pas une allégresse encore plus grande que celle dont tu jouis, si tu voyais ici ta mère ? — » À quoi Giusfredi répondit : « — Je ne saurais croire que les chagrins que lui ont causé ses malheurs l’aient laissée vivre si longtemps ; mais pourtant si cela était, cela me serait souverainement cher, d’autant que, par ses avis, je croirais pouvoir recouvrer une grande partie de mes biens en Sicile. — » Alors Conrad fit venir l’une et l’autre dames. Elles firent toutes deux une merveilleuse fête à la nouvelle épouse, ne s’étonnant pas peu de l’inspiration qui avait pu pousser Conrad à une clémence telle qu’il l’eût unie à Jeannot. Madame Beritola, à quelques mots de Conrad, se mit à regarder Jeannot, et une vertu occulte réveillant en elle le souvenir des traits enfantins du visage de son fils, sans attendre d’autre explication, les bras ouverts, elle lui sauta au col. Son émotion surabondante et l’allégresse maternelle ne lui permirent pas de prononcer une parole ; au contraire, elle sentit ses forces tellement l’abandonner, qu’elle tomba quasi morte dans les bras de son fils. Celui-ci, bien qu’il s’étonnât beaucoup, se rappelant l’avoir vue souventes fois auparavant en ce même castel sans la reconnaître, reconnut cependant sur-le-champ la douce odeur maternelle, et se blâmant lui-même de son aveuglement passé, il la reçut en pleurant dans ses bras et la baisa tendrement. Et quand madame Beritola, grâce aux soins de la dame de Conrad et de la Spina qui lui prodiguaient l’eau fraîche et tous les autres soins, eût rappelé ses forces perdues, elle embrassa de nouveau son fils avec force larmes et douces paroles, et, pleine de tendresse maternelle, elle le baisa plus de mille fois ; et lui, de son côté, l’accueillit très respectueusement.

« Mais après que les embrassements honnêtes et joyeux eurent été renouvelés à trois ou quatre reprises, non sans grande joie des assistants, et que l’un et l’autre eurent narré leurs aventures, Conrad, ayant déjà signifié à ses amis le plaisir qu’il éprouvait dans sa nouvelle alliance, et ordonné une belle et magnifique fête, Giusfredi lui dit : « — Conrad, vous m’avez réjoui en bien des choses, et vous avez longtemps honoré ma mère ; maintenant, pour que rien de ce qui peut se faire par vous ne nous manque, je vous prie de nous donner, à ma mère et à moi, le plaisir de faire venir à la fête mon frère qui, à l’état de serf, habite la maison de messer Guasparrino d’Oria, lequel, comme je vous l’ai dit déjà, nous prit, lui et moi, dans une de ses courses ; et puis d’envoyer en Sicile quelqu’un qui s’informe exactement de l’état du pays et se mette en quête de savoir ce qu’il est advenu de mon père Arrighetto, s’il est vivant ou mort, et, s’il est vivant, en quelle situation il se trouve ; et qui, une fois pleinement renseigné sur toutes ces choses, s’en revienne vers nous. — » La demande de Giusfredi plut à Conrad, et, sans aucun retard, il envoya secrètement des émissaires à Gênes et en Sicile.

« Celui qui alla à Gênes, après avoir trouvé messer Guasparrino, le pria vivement de la part de Conrad de lui envoyer le Chassé et sa nourrice, et lui expliqua en détail ce qui avait été fait par Conrad au sujet de Giusfredi et de sa mère. Messer Guasparrino s’étonna fort en entendant cela, et dit : « — Il est vrai que je ferais pour Conrad tout ce que je pourrais, pourvu que cela lui plût. J’ai bien chez moi, voilà quatorze ans déjà, le garçon que tu réclames et sa mère, et je les lui enverrai volontiers ; mais tu lui diras de ma part qu’il prenne garde d’avoir été trop crédule en ajoutant foi aux paroles de Jeannot que tu dis se faire appeler aujourd’hui Giusfredi, pour ce qu’il est plus malin qu’il ne croit. — » Ayant ainsi dit, et après avoir fait honneur au brave messager, il se fit amener en secret la nourrice, et l’interrogea prudemment sur ce fait. Celle-ci, ayant su la révolte de Sicile, et apprenant qu’Arrighetto était vivant, la peur qu’elle avait eue jadis fut entièrement dissipée et elle lui dit de point en point tout ce qui était arrivé, ainsi que les raisons qui l’avaient fait agir comme elle avait agi. Messer Guasparrino, voyant que le récit de la nourrice était parfaitement conforme à celui de l’envoyé de Conrad, commença à y ajouter foi, et, d’une manière ou d’une autre, en homme très fin qu’il était, s’étant informé de cette aventure, et trouvant que ses recherches lui donnaient de plus en plus la certitude du fait, il eut honte du vil traitement fait au jeune garçon. Sur quoi, pour racheter sa faute, comme il avait une belle fillette âgée de onze ans, et qu’il connaissait ce qu’Arrighetto avait été et était, il la lui donna pour femme avec une grosse dot ; puis, après une grande fête donnée à cette occasion, il monta sur une galère bien armée, accompagné du garçon, de sa fille, de l’ambassadeur de Conrad et de la nourrice, et s’en vint à Lerici, où il fut reçu par Conrad qui le mena, avec toute sa suite en un sien château, situé non loin de là et où était préparée la grande fête.

« Quelle fut la joie de la mère en revoyant son fils ; quel fut l’accueil que se firent les deux frères ; celui que tous les trois firent à la fidèle nourrice ; quelle fut la fête que tous firent à messer Guasparrino et à sa fille, et celle qu’il fit à tous ; celle enfin à laquelle se livrèrent ensemble Conrad et sa femme, ses fils et ses amis, tout cela ne pourrait se décrire par des mots, et pour ce, Mesdames, je vous laisse le soin de l’imaginer. Afin que la fête fut complète, Dieu, qui comble de ses dons quand il a une fois commencé, voulut qu’arrivât la joyeuse nouvelle qu’Arrighetto était en vie et en bonne situation. En effet, au plus fort de la fête, les convives, hommes et femmes, étant encore assis à table, revint le messager qui était allé en Sicile et qui, entre autres choses, raconta, au sujet d’Arrighetto, qu’il était gardé en captivité par le roi Charles, quand la révolte contre le roi éclata dans la ville ; le peuple en fureur courut à la prison, tua les gardiens, et fit sortir le prisonnier. Puis, comme il était le principal ennemi du roi Charles, les révoltés le firent leur capitaine et se mirent, à sa suite, à chasser et à tuer les Français. Pour quoi, il s’était attiré à un haut point la faveur du roi Pierre, lequel l’avait rétabli dans tous ses biens et dans tous ses titres, ce qui faisait qu’il était en grande et bonne situation. Le messager ajouta qu’il l’avait reçu avec de grands honneurs, et qu’il avait montré une grande joie au sujet de sa femme et de son fils, dont il n’avait jamais rien su depuis ses malheurs. En outre, il leur envoyait une frégate montée par de nombreux gentilshommes que précédait le messager. Celui-ci fut accueilli et écouté avec une grande joie ; et aussitôt, Conrad et quelques-uns de ses amis, allèrent à la rencontre des gentilshommes qui venaient pour madame Beritola et pour Giusfredi, et leur firent un joyeux accueil ; puis Conrad les introduisit au banquet qui n’était pas encore à moitié achevé. Là, la dame et Giusfredi, et tous les autres, leur témoignèrent une telle joie, que jamais on n’en vit de pareille. Quant à eux, avant de se mettre à manger, ils saluèrent Conrad et sa femme de la part d’Arrighetto, et les remercièrent du mieux qu’ils surent et qu’ils purent de l’honneur fait à la femme et au fils d’Arrighetto, mettant ce dernier à leur disposition pour tout ce qui dépendrait de lui. S’étant ensuite tournés vers messire Guasparrino, dont le service était inattendu, ils lui dirent qu’ils étaient certains que, lorsque Arrighetto saurait ce qu’il avait fait pour le Chassé, il lui rendrait de semblables grâces et plus grandes encore. Après quoi ils prirent part à la fête et mangèrent joyeusement en compagnie des deux nouvelles épousées et des deux nouveaux époux. Conrad fêta son gendre et ses autres parents et amis, non-seulement ce jour-là, mais pendant un bon nombre d’autres. Quand la fête fut un peu calmée, il parut temps à madame Beritola, à Giusfredi et aux autres de partir, et, au milieu des pleurs de Conrad, de sa dame et de messer Guasparrino, ils montèrent sur la frégate, emmenant la Spina. Poussés par un vent prospère, ils arrivèrent promptement en Sicile, où tous, les fils et les femmes, furent reçus à Palerme par Arrighetto, avec une telle fête que jamais on ne pourrait le dire. On croit qu’ils y vécurent tous longtemps et très heureux, et, en gens reconnaissants des bienfaits reçus, très amis de messire Dieu. — »



NOUVELLE VII.

Le Soudan de Babylonie envoie sa fille en mariage au roi de Garbe. Celle-ci, par suite de nombreux accidents, tombe dans l’espace de quatre années aux mains de neuf hommes qui l’emmènent en divers pays. En dernier lieu, rendue à son père comme pucelle, elle est de nouveau envoyée au roi de Garbe.


Si la nouvelle d’Émilia avait duré quelques instants de plus, il est probable que la compassion que les jeunes dames éprouvèrent pour les malheurs de madame Beritola, leur aurait arraché des larmes. Mais quand la nouvelle fut finie, il plut à la reine que Pamphile continuât en contant la sienne ; pour quoi, Pamphile qui était le plus obéissant des hommes, commença : « — Plaisantes dames, il est malaisé de connaître ce qui nous convient. C’est ainsi qu’on a pu voir bien souvent que bon nombre de gens, persuadés qu’en devenant riches ils pourraient vivre sans souci et tranquilles, non-seulement ont demandé à Dieu dans leurs prières de leur envoyer la fortune, mais n’ont reculé devant aucune fatigue, aucun péril, pour tâcher de l’acquérir ; et qu’à peine la fortune leur est venue, il s’est trouvé quelqu’un, avide de recueillir un si gros héritage, qui les a assassinés ; lesquels gens, avant d’être devenus riches, aimaient leur manière de vivre. D’autres, parvenus d’une basse extraction au rang royal, à travers mille périlleuses batailles, en répandant à flots le sang de leurs frères et de leurs amis, et croyant goûter alors le bonheur suprême, ont reconnu qu’indépendamment des soucis infinis, des terreurs dont ils virent leur nouvelle situation remplie, qu’indépendamment de la mort qui les atteignit, aux tables royales on buvait le poison dans les coupes d’or. Beaucoup, après avoir avidement souhaité la force corporelle, la beauté, ou les riches parures, ne se sont aperçu qu’ils avaient mal placé leurs désirs qu’envoyant que ces biens mêmes avaient causé leur mort, ou leur avaient attiré une existence malheureuse. Et pour ne point m’appesantir sur tous les humains désirs, j’affirme qu’il n’en est aucun qui puisse être formé par les vivants avec la pleine certitude qu’il mettra à l’abri de la fortune adverse. Pour quoi, si nous voulons agir sagement, nous devrons nous en tenir à ce que nous a donné et peut seul nous donner Celui qui, seul aussi, sait ce qu’il fait. Mais attendu que, si les hommes se trompent souvent dans la plupart de leurs désirs, vous, gracieuses dames, vous péchez surtout en un seul, à savoir en celui d’être belles, tellement que, non contentes des beautés que vous a accordées la nature, vous cherchez à les accroître par un art merveilleux, il me plaît de vous conter combien, à son grand dommage, fut belle une dame sarrazine, à laquelle il advint, en moins de quatre ans, à cause de sa beauté, de célébrer par neuf fois de nouvelles noces.

« Il y a bon temps déjà, vivait en Babylonie, un soudan nommé Beminedab, et à qui, pendant sa vie, tout réussit à souhait. Parmi ses autres nombreux enfants, mâles et femelles, il avait une fille appelée Alaciel, laquelle, au dire de quiconque l’avait vue, était la plus belle femme qui se vît au monde en ces temps-là ; et pour ce que, dans une grande défaite qu’il avait fait essuyer à une multitude d’arabes qui l’avaient attaqué, le roi de Garbe l’avait merveilleusement aidé, il lui avait, sur la demande que celui-ci lui en avait faite comme d’une grâce spéciale, donné sa fille pour épouse et après l’avoir fait monter sur un navire bien armé et bon marcheur, avec une escorte d’honneur composée d’hommes et de femmes, et lui avoir donné de nombreux et riches vêtements, il la lui envoya, en la recommandant à Dieu. Les marins, voyant le temps bien disposé, livrèrent les voiles au vent, et après être sortis du port d’Alexandrie, naviguèrent plusieurs jours très heureusement. Ils avaient déjà dépassé la Sardaigne, et le terme de leur course leur paraissait proche, quand un jour des vents divers s’élevèrent soudain, lesquels étant impétueux outre mesure, fatiguèrent tellement le navire où était la dame et les marins, qu’ils se crurent tous plus d’une fois perdus. Pourtant, agissant en vaillants hommes, de tout leur art et de toutes leurs forces, quoique battus par la mer immense, ils se maintinrent pendant deux jours. La troisième nuit survenant depuis que la tempête était commencée, et celle-ci ne cessant pas mais croissant au contraire de plus en plus, ils ne savaient où ils étaient, et ne pouvaient le savoir par calculs marins, ni le reconnaître par la vue, attendu que le ciel était entièrement obscurci par les nuages et la nuit noire ; quand soudain, se trouvant à peu près à la hauteur de Mayorque, ils sentirent le navire s’entr’ouvrir. Pour quoi, ne voyant aucun moyen de salut, et chacun ayant à l’esprit soi-même et non les autres, ils jetèrent à la mer une chaloupe, et résolus de se fier à celle-ci plutôt qu’au navire détruit, les patrons s’y précipitèrent, suivis un à un de tous les hommes qui étaient sur le navire, bien que ceux qui étaient descendus les premiers sur la chaloupe voulussent les en empêcher le couteau à la main ; et croyant ainsi fuir la mort, ils s’éloignèrent avec la chaloupe. Mais contrariés par le temps, ils ne purent manœuvrer l’embarcation qui s’abîma, et ils périrent tous tant qu’ils étaient. Quant au navire qui était poussé par un vent impétueux, bien qu’il fût entr’ouvert et déjà presque plein d’eau — il n’y était resté personne que la dame et ses femmes, qui toutes, vaincues par la violence de la mer et par la peur, gisaient sur le pont quasi-mortes — il vint en courant très vite heurter contre une plage de l’île de Mayorque ; le choc fut si violent, qu’il s’engrava tout entier dans le sable, loin du rivage, à peu près à la distance d’une jetée de pierre. Là, combattu par la mer, il se tint toute la nuit, sans que le vent pût le faire bouger.

« Le jour venu, et la tempête étant un peu apaisée, la dame qui était à moitié morte, leva la tête, et faible comme elle était se mit à appeler tantôt l’un, tantôt l’autre de ses compagnons ; pour quoi, voyant qu’aucun d’eux ne lui répondait et n’en apercevant aucun, elle s’étonna beaucoup et commença à avoir une grandissime peur. Alors s’étant levée du mieux qu’elle put, elle vit les dames qui l’accompagnaient ainsi que les autres femmes étendues autour d’elle. Après les avoir longtemps appelées, tantôt l’une, tantôt l’autre, elle en trouva peu qui eussent conscience d’elles-mêmes, étant toutes comme mortes de peur ou en proie aux angoisses de l’estomac ; de quoi la peur de la dame devint plus grande encore. Mais néanmoins, la nécessité de prendre une décision la poussant, attendu qu’elle se voyait là toute seule, et sans savoir où elle était, elle stimula celles de ses compagnes qui étaient encore vivantes et les fit lever ; celles-ci ne sachant où les hommes s’en étaient allés et voyant le navire lutter contre le rivage et plein d’eau, se mirent à se lamenter avec elle. L’heure de none était déjà proche qu’elles n’avaient encore vu personne sur le rivage ou autre part, à qui elles pussent inspirer quelque pitié et qui les secourût. Sur l’heure de none, revenant par aventure de chez lui, passa par là un gentilhomme dont le nom était Pericon da Visalgo, suivi de plusieurs de ses familiers à cheval, lequel voyant le navire, comprit aussitôt de quoi il s’agissait, et ordonna à un des familiers de monter sans retard sur le navire et de lui dire ce qu’il y aurait trouvé. Le familier, encore qu’il éprouvât quelque difficulté à ce faire, parvint cependant à y monter, et trouva la gente jeune fille avec les quelques compagnes qui lui restaient, et qui se tenait timidement cachée sous le bec de la proue du navire. Dès qu’elles le virent, pleurant, elles implorèrent à plusieurs reprises sa miséricorde ; mais voyant qu’elles n’étaient pas comprises de lui, et qu’elles ne le comprenaient pas, elles s’efforcèrent de lui expliquer par gestes leur mésaventure. Le familier ayant tout regardé de son mieux, raconta à Pericon ce qu’il y avait sur le navire ; sur quoi Pericon, ayant promptement fait descendre à terre les femmes et les choses les plus précieuses qui s’y trouvaient, s’en fut avec elles dans son château ; et là les femmes s’étant réconfortées par la nourriture et le repos, il comprit à ses riches vêtements, que la dame qu’il avait trouvée devait être une grande et gente dame qu’il reconnut aussi au respect que toutes les autres avaient pour elle seule. Et bien que la dame fut toute pâle et très fatiguée, à cause de la mer, cependant ses beautés n’échappèrent point à Pericon ; pour quoi il résolut soudain en lui-même, si elle n’avait point de mari, de la prendre pour femme, et s’il ne la pouvait avoir pour femme d’obtenir ses faveurs.

« Pericon était homme de fière prestance et très robuste ayant pendant quelques jours fait servir abondamment la dame, cette dernière s’était de la sorte entièrement rétablie. Pour quoi, voyant qu’elle était belle au delà de toute imagination, et fort ennuyé de ne pouvoir la comprendre et de n’être point compris d’elle, et de ne pouvoir ainsi savoir qui elle était, démesurément enflammé cependant par sa beauté, il s’efforça, par gestes plaisants et amoureux, de l’amener à satisfaire ses désirs ; mais cela ne servait à rien ; elle repoussait complètement ses offres de service, et l’ardeur de Pericon s’en allumait d’autant plus. Ce que voyant la dame, comme elle était déjà demeurée parmi ces gens pendant plusieurs jours, elle comprit à leurs façons d’agir qu’elle était chez les chrétiens, et en un lieu où, même si elle l’avait su, il lui aurait peu réussi de se faire connaître. Sentant également qu’à la longue, par force ou par amour, il lui faudrait en venir à satisfaire Pericon, elle résolut de dominer par sa force d’âme la situation malheureuse où elle se trouvait. Elle recommanda donc à ses femmes — il ne lui en était plus resté que trois — de ne révéler à personne qui elles étaient, à moins qu’elles ne se trouvassent en un endroit où elles verraient moyen d’être secourues et délivrées. En outre, elle les engagea fortement à conserver leur chasteté, affirmant que pour elle, elle était bien résolue à ce que personne, si ce n’est son mari, pût jouir d’elle. Ses femmes la louèrent beaucoup de cela, et promirent de suivre ses ordres selon leur pouvoir.

« Pericon s’enflammant chaque jour davantage — d’autant plus qu’il voyait à sa portée la chose désirée et qu’elle lui était refusée — et voyant que ses frais n’aboutissaient à rien, résolut d’agir par ruse et artifice, réservant la force pour la fin. S’étant aperçu plusieurs fois que le vin plaisait à la dame comme une personne qui n’avait pas été habituée à en boire, sa religion le lui défendant, il pensa qu’il la pourrait prendre à l’aide du vin, ministre ordinaire de Vénus. Feignant de ne plus avoir envie de ce dont elle se montrait si avare, il fit servir un soir, en manière de fête solennelle, un beau souper, auquel la dame vint assister. À ce souper égayé par toutes sortes de bonnes choses, il ordonna à celui qui la servait de lui donner à boire des vins variés mêlés ensemble, ce que le serviteur fit très bien : et elle qui ne se méfiait pas de cela, entraînée par l’agrément du breuvage, en prit plus qu’il n’aurait été honnête. De quoi, toute infortune passée étant oubliée, elle devint joyeuse, et voyant quelques femmes danser à la mode de Mayorque, elle dansa à la mode d’Alexandrie. Ce que voyant Pericon, il lui sembla qu’il était près d’obtenir ce qu’il désirait, et continuant à lui faire servir plus abondamment des mets et des vins, il prolongea le souper une grande partie de la nuit. Enfin, les convives partis, il entra dans la chambre de la dame seul avec elle. Celle-ci, plus chaude de vin que retenue par l’honnêteté, entra dans le lit, après s’être dépouillée de ses vêtements en présence de Pericon, comme s’il avait été une de ses femmes, et sans être retenue par la moindre vergogne. Pericon l’imita sans retard, et ayant éteint toute lumière, il se glissa prestement à ses côtés, la saisit dans ses bras, et sans qu’elle lui opposât la moindre résistance, il se mit à se satisfaire amoureusement avec elle. Ce qu’ayant senti la dame, elle qui n’avait jamais su auparavant avec quelle corne cossaient les hommes, quasi repentante de n’avoir pas consenti aux avances de Pericon, et sans attendre d’être invitée par lui à de si douces noces, elle l’y invita plusieurs fois elle-même, non par des paroles, car elle ne savait pas se faire entendre, mais par gestes.

« Pendant qu’elle goûtait ce grand plaisir avec Pericon, la fortune mécontente de l’avoir, de femme de roi qu’elle était, fait devenir l’amie d’un simple châtelain, lui prépara bientôt une plus rude amitié. Pericon avait un frère âgé de vingt-cinq ans, beau et frais comme une rose, dont le nom était Marato ; ayant vu Alaciel, et celle-ci lui ayant souverainement plu, il crut s’apercevoir, selon qu’il pouvait en juger par ses gestes, qu’il en était bien accueilli ; et estimant que rien ne l’empêchait d’obtenir ce qu’il désirait d’elle, si non la garde vigilante que Pericon en faisait, il tomba dans une pensée cruelle, pensée qui fut suivie sans retard d’un criminel effet. Il y avait alors par hasard dans le port de la ville un navire chargé de marchandises pour Chiarenza en Romagne et dont deux jeunes Génois étaient les patrons ; déjà la voile était levée pour partir au premier bon vent ; Marato s’étant entendu avec eux prépara tout pour qu’ils le reçussent la nuit suivante avec la dame. Cela fait, la nuit étant venue, et ayant tout disposé pour ce qu’il avait à faire, il s’en alla dans la maison de Pericon qui ne se défiait nullement de lui, accompagné de quelques fidèles compagnons, qu’il avait requis pour l’aider dans ses projets, et suivant le plan arrêté entre eux, il se cacha dans la maison. Quand une partie de la nuit fut écoulée, il ouvrit à ses compagnons, alla avec eux à l’endroit où Pericon dormait avec la dame et étant entrés, ils tuèrent Pericon endormi et s’emparèrent de la dame qui s’était réveillée et se lamentait, la menaçant de mort si elle faisait du bruit. Puis, avec la plus grande partie des choses précieuses appartenant à Pericon, sans avoir été entendus, ils s’en allèrent promptement au port où, sans plus de retard, Marato monta avec la dame sur le navire, laissant ses compagnons s’en retourner.

« Les marins ayant bonne et fraîche brise, levèrent les voiles et se mirent en voyage. La dame se lamenta amèrement sur sa première mésaventure ainsi que sur la seconde, mais Marato, ayant en main le Saint-Croissant que Dieu nous donna, se mit à la consoler de telle façon que bientôt, apprivoisée avec lui, elle eut oublié Pericon ; et déjà elle s’estimait heureuse, quand la fortune, non satisfaite des tristesses passées, lui en prépara une nouvelle. Comme elle était très belle de forme, ainsi que nous l’avons déjà dit souvent et de manières fort gracieuses, les deux jeunes patrons du navire s’énamourèrent si fort d’elle, qu’oubliant toute autre chose, ils ne s’occupaient qu’à la servir et qu’à lui être agréable, prenant bien garde que Marato ne le soupçonnât. S’étant aperçus l’un l’autre de leur amour, ils eurent à ce sujet un entretien secret où ils convinrent de faire en commun l’acquisition de la dame, comme si l’amour devait se traiter de la même façon que les marchandises ou les profits du commerce. La voyant parfaitement gardée par Marato, et pour ce étant empêchés dans leur projet, un jour que le navire marchait à pleines voiles et que Marato se tenait sur la poupe à regarder la mer sans se méfier en rien d’eux, ils s’approchèrent de lui d’un commun accord, le saisirent prestement par derrière et le jetèrent à la mer ; et le navire alla plus d’un mille avant que personne se fût aperçu que Marato était tombé à l’eau. Ce qu’apprenant la dame, et ne voyant aucune possibilité de le retrouver, elle mit à recommencer sur le navire ses premières plaintes. Sur quoi, les deux amants vinrent incontinent pour la consoler et par de douces paroles, par de grandes promesses, bien qu’elle les comprît peu ils s’efforçaient de calmer la dame qui pleurait bien moins le mari perdu que sur sa propre mésaventure. Après lui avoir tenu une ou deux fois de longs discours, il leur sembla qu’ils l’avaient quasi consolée, et ils en vinrent à discuter pour savoir celui qui le premier la mènerait coucher avec lui. Voulant chacun être le premier, et ne pouvant s’accorder entre eux à ce sujet, ils commencèrent d’abord à échanger de graves injures ; leur colère s’en augmentant, ils mirent la main aux couteaux, et s’attaquant avec fureur, ils s’en portèrent plusieurs coups avant que ceux qui étaient sur le navire pussent les séparer ; sur quoi l’un deux tomba mort, et l’autre, gravement blessé en plusieurs endroits, eut la vie sauve. Cette aventure contraria beaucoup la dame, qui se voyait seule et sans l’appui de personne et craignait fort que la colère des parents et des amis des deux patrons se tournât contre elle ; mais les prières du blessé, et une prompte arrivée à Chiarenza, la sauvèrent de ce danger de mort.

« Étant descendue à terre avec le blessé, et demeurant avec lui dans une auberge, le bruit de sa grande beauté courut soudain par la ville, et ce bruit parvint aux oreilles du prince de la Morée qui était alors à Chiarenza. Ce dernier voulut la voir, et l’ayant vue, elle lui parut plus belle que la renommée la faisait ; c’est pourquoi il s’énamoura si fortement d’elle, qu’il ne pouvait penser à autre chose ; et ayant entendu de quelle façon elle était venue là, il résolut d’essayer de l’avoir. Comme il cherchait les moyens pour y parvenir, les parents du blessé l’ayant appris, sans attendre davantage, ils la lui envoyèrent, ce qui fut très agréable au prince et aussi à la dame, pour ce qu’il lui sembla que cela la tirait d’un grand péril. Le prince la voyant, outre sa beauté, ornée d’habits royaux, ne pouvant autrement savoir qui elle était, pensa qu’elle devait être une noble dame, et son amour en redoubla. La tenant en grand honneur, il la traitait non comme sa maîtresse, mais comme sa propre femme. Pour quoi, la dame se rappelant ses malheurs passés, et se trouvant en comparaison fort bien et surtout toute réconfortée, était redevenue joyeuse, et ses beautés fleurirent tellement, qu’il semblait que toute la Romagne n’eût point à parler d’autre chose. Cela fit que le duc d’Athènes, jeune homme beau et vaillant de sa personne, ami et parent du prince, eut le désir de la voir, et sous prétexte d’aller visiter celui-ci, comme il avait l’habitude de le faire parfois, il s’en vint avec une belle et honorable suite à Chiarenza où il fut reçu avec honneur et en grande fête. Au bout de quelques jours étant venus à causer ensemble des beautés de cette dame, le duc demanda si c’était chose aussi belle qu’on le prétendait. À quoi le prince répondit : « — Beaucoup plus, mais de cela ce ne sont pas mes paroles, mais tes yeux que je veux prendre pour garants. — » Alors, sur les instances du duc, ils s’en allèrent ensemble là où elle était. La dame, informée d’avance de leur visite, les reçut en riches atours et d’un air joyeux ; et l’ayant fait asseoir entre eux, ils ne purent avoir le plaisir de causer avec elle, pour ce qu’elle n’entendait rien ou que bien peu de leur langage. Pour quoi chacun la regardait comme une merveilleuse chose, et surtout le duc qui pouvait à peine croire qu’elle fût créature mortelle ; et croyant, grâce à l’amoureux venin qu’il buvait par les yeux, pouvoir satisfaire son désir en la regardant, il prépara son propre malheur, en s’énamourant ardemment d’elle. Quand il eut pris congé d’elle avec le prince, et qu’il put penser à son aise, il estima le prince heureux entre tous, pouvant disposer à son plaisir d’une si belle chose. Après y avoir longuement et diversement songé, son feu amoureux pesant plus que son honnêteté, il résolut, quoi qu’il en dût arriver, d’enlever cette félicité au prince, et de s’en rendre seul possesseur par quelque moyen que ce fût ; et dans sa hâte, laissant de côté toute raison et toute justice, il concentra sa pensée tout entière vers les embûches.

« Un jour donc, suivant l’exécrable projet arrêté par lui de concert avec un camérier secret du prince, lequel avait nom Ciuriaci, il fit préparer très secrètement tous ses chevaux et tous ses bagages afin de pouvoir partir ; et, la nuit venue, le susdit Ciuriaci l’introduisit en cachette, avec un sien compagnon armé comme lui, dans la chambre du prince, qu’il vit, à cause de la grande chaleur, la dame dormant, debout tout nu à une fenêtre donnant sur la mer, pour respirer une petite brise qui s’en élevait. Pour quoi, après avoir informé d’avance son compagnon de ce qu’il avait à faire, il alla sans bruit par la chambre jusqu’à la fenêtre, et là il frappa le prince dans les reins d’un coup de couteau qui le transperça de part en part, puis il le saisit promptement et le jeta par la fenêtre. Le palais qui donnait sur la mer était très élevé, et la fenêtre à laquelle était le prince avait vue sur quelques masures effondrées par l’impétuosité de la mer, et dans lesquelles personne n’allait sinon très rarement. Il advint donc, comme le duc l’avait prévu, que la chute du corps du prince ne fut entendue et ne put l’être de personne. Le compagnon du duc, voyant cette action accomplie et faisant semblant de vouloir embrasser Ciuraci, lui jeta prestement autour du col un lacet qu’il avait apporté tout exprès, et le tira si violemment que Ciuraci ne put pousser un seul cri. Le duc étant venu à son aide, ils l’étranglèrent et le jetèrent par la même fenêtre qu’ils avaient jeté le prince. Cela fait, voyant qu’ils n’avaient été entendus ni par la dame, ni par d’autres, le duc prit en main une lumière, la porta vers le lit, et découvrit en silence la dame qui dormait profondément. La regardant des pieds à la tête, il l’admira beaucoup, et si, vêtue, elle lui avait plu, elle lui plut au delà de toute comparaison étant nue. Pour quoi, embrasé d’un plus chaud désir, et nullement épouvanté du crime qu’il venait de commettre, les mains encore ensanglantées, il se glissa à ses côtés et se coucha près d’elle qui était tout assoupie et croyait que c’était le prince. Après qu’il fut demeuré avec elle en grandissime plaisir, il se leva et ayant fait venir quelques-uns de ses compagnons, il fit enlever la dame de façon qu’elle ne pût crier, et la fit emporter par une fausse porte par laquelle il était entré ; puis, l’ayant placée sur un cheval, il se mit en route avec tous ses gens, faisant le moins de bruit qu’il pouvait, et s’en retourna vers Athènes. Mais comme il était marié, il n’alla point jusque là, et s’arrêta en un très bel endroit à lui, qu’il avait sur le bord de la mer ; là, il la tint cachée et lui fit servir tout ce dont elle avait besoin.

« Les courtisans du prince avaient, le lendemain matin, attendu jusqu’à l’heure de none qu’il se levât ; mais n’entendant rien, et ayant poussé les portes des chambres qui n’étaient point fermées, sans voir non plus personne, ils pensèrent qu’il était allé incognito quelque part passer quelques jours en compagnie de sa belle dame, et ils n’en prirent plus de souci. Les choses étant en cet état, il advint que, le jour suivant, un fou étant entré dans les ruines où gisaient le corps du prince et celui de Ciuriaci, saisit Ciuriaci par le lacet, et s’en alla en le traînant derrière lui. Ciuriaci fut non sans grand étonnement, reconnu par un grand nombre de gens, lesquels, au moyen de promesses, s’étant fait mener par le fou à l’endroit d’où il l’avait traîné, y trouvèrent, au grand désespoir de toute la ville, le corps du prince qu’ils ensevelirent avec honneur. Et comme on cherchait les auteurs d’un si grand forfait, et qu’on vit que le duc d’Athènes n’était plus là, mais qu’il avait disparu furtivement, ils estimèrent, comme cela était vrai, que c’était lui qui avait fait le coup et emmené la dame. Pour quoi, mettant à la place du prince mort un de ses frères, ils l’élurent pour leur prince, et l’excitèrent de tout leur pouvoir à se venger. Ce dernier, ayant par la suite eu la preuve que la chose s’était passée comme on l’avait imaginé tout d’abord, rassembla de tous côtés ses amis, ses parents et ses serviteurs, en forma rapidement une belle, grande et puissante armée, et se dirigea contre le duc d’Athènes pour lui faire la guerre. Le duc, apprenant cela, apprêta également ses forces pour se défendre, et de nombreux seigneurs accoururent à son aide, parmi lesquels, envoyés par l’empereur de Constantinople, se trouvaient son fils Constantin et Manovello, son neveu, avec une belle et nombreuse suite. Ces princes furent reçus très honorablement par le duc et encore plus par la duchesse, pour ce qu’elle était leur sœur.

« Les choses tournant de jour en jour davantage à la guerre, la duchesse, le moment venu, les fit venir tous les deux en sa chambre, et là, avec force larmes et force paroles, elle leur conta toute l’histoire, les motifs de la guerre, et leur montra l’affront que lui faisait le duc avec cette femme qu’il croyait tenir si bien cachée ; et se plaignant fort de tout cela, elle les pria d’apporter de leur mieux remède, pour l’honneur du duc et pour sa consolation à elle. Les jeunes gens savaient le fait tel qu’il était, et pour ce, sans trop l’interroger, ils réconfortèrent la duchesse du mieux qu’ils surent, et la remplirent de bonne espérance. Ayant été informés par elle de l’endroit où était la dame, ils partirent ; et comme ils avaient souvent entendu vanter la merveilleuse beauté de celle-ci, ils désirèrent la voir et prièrent le duc de la leur montrer. Celui-ci, ne se souvenant plus de ce qui était advenu au prince pour la lui avoir montrée à lui-même, promit de le faire. Et ayant fait préparer un magnifique déjeuner, dans un très beau jardin où demeurait la dame, il les conduisit, le lendemain matin, avec quelques autres compagnons, manger avec elle. Constantin étant assis à côté de la dame, se mit à la regarder plein d’étonnement, affirmant en lui-même qu’il n’avait jamais vu chose si belle, et que certainement le duc devait être excusé si, pour posséder une si belle chose, il avait trahi son ami et avait commis un crime ; et comme il la regardait à plusieurs reprises, l’admirant chaque fois de plus en plus, il ne lui en advint pas autrement à lui qu’il n’en était advenu au duc. Pour quoi, il partit énamouré d’elle, et ayant abandonné toute pensée de guerre, il se mit à songer comment il pourrait l’enlever au duc, cachant soigneusement son amour à tout le monde.

« Pendant qu’il brûlait de ce feu, le moment vint de sortir pour aller contre le prince qui déjà s’approchait des domaines du duc, pour quoi, le duc et Constantin, et tous leurs autres compagnons, suivant l’ordre adopté, étant sortis d’Athènes s’en allèrent s’établir aux frontières, afin que le prince n’avançât pas davantage. Ils y étaient depuis plusieurs jours, lorsque Constantin, ayant toujours l’esprit et la pensée tournés vers la dame, et s’imaginant que, maintenant que le duc n’était plus près d’elle, il pourrait très bien en venir à satisfaire son désir, pour avoir un motif de retourner à Athènes, feignit d’être tombé gravement malade ; pour quoi, avec la permission du duc, ayant remis son commandement à Manovello, il s’en vint à Athènes vers sa sœur. Là, après un jour de repos, l’ayant amenée à causer de l’injure qu’elle avait reçue du duc à propos de la dame qu’il entretenait, il lui dit que, si elle voulait, il l’aiderait en cette circonstance, en l’enlevant de l’endroit où elle était, et l’emmènerait au loin. La duchesse, croyant que Constantin lui faisait cette proposition par affection pour elle et non par amour pour la dame, dit que cela lui plairait fort s’il s’arrangeait de façon que le duc ne pût jamais savoir qu’elle y avait prêté la main, ce que Constantin lui promit pleinement ; pour quoi, la duchesse consentit à ce qu’il fît du mieux qu’il lui semblerait.

« Constantin, ayant fait armer en secret une barque légère, la fit amener un soir tout au près du jardin où demeurait la dame, et informa ceux des siens qui la montaient de ce qu’ils auraient à faire ; puis, avec les autres, il alla au palais où était la dame. Là, par ceux qui étaient au service de cette dernière, et par la dame elle-même, il fut joyeusement reçu, et elle l’accompagna au jardin, selon qu’il lui plut, avec ses serviteurs et les compagnons de Constantin. Celui-ci, sous prétexte d’avoir à lui parler de la part du duc, alla seul avec elle vers une porte qui donnait sur la mer, et qui avait été à l’avance ouverte par un de ses compagnons ; et là, ayant par le signal convenu, appelé la barque, il fit prestement saisir la dame, et la fit porter sur la barque ; puis, étant revenu vers les serviteurs, il leur dit : « — Que personne ne bouge ou ne dise mot, s’il ne veut mourir, pour ce que je n’entends pas ravir la dame du duc, mais effacer la honte qu’il fait à ma sœur. — » À cela, nul n’osa répondre ; pour quoi Constantin, monté avec les siens sur la barque, et s’étant approché de la dame qui pleurait, ordonna qu’on mît les rames à l’eau et qu’on partît. Volant plutôt que voguant, ils parvinrent à Egine un peu avant le point du jour, et étant descendus à terre pour se reposer, Constantin se satisfit avec la dame qui pleurait sur sa malheureuse beauté. De là, remontés sur la barque, ils parvinrent en peu de jours à Chios, où, par crainte de la colère de son père, et redoutant aussi de se voir enlever la dame qu’il avait ravie, il plut à Constantin de rester comme en un lieu sûr. Pendant plusieurs jours, la dame pleura sa mésaventure ; mais, à la fin, consolée par Constantin, elle se mit, comme elle avait fait les autres fois, à prendre plaisir de ce que la fortune lui apportait.

« Pendant que les choses allaient ainsi, Osbech, alors roi des turcs, et qui était en guerre continuelle avec l’empereur, vint en ce temps par hasard à Smyrne ; et là, ayant entendu dire que Constantin se tenait à Chios sans prendre la moindre précaution, et y menait une existence lascive avec une dame qu’il avait volée, il s’y rendit une nuit avec quelques petits navires de guerre ; et étant entré sans bruit dans la ville avec ses gens, il en surprit beaucoup dans leur lit avant que ceux-ci s’aperçussent que les ennemis étaient survenus ; quant au petit nombre de ceux qui s’étaient réveillés à la rumeur et avaient pris les armes, ils furent occis. La ville tout entière était brûlée, et le butin et les prisonniers portés sur les navires, ils retournèrent vers Smyrne. Là, Osbech, qui était jeune, trouva, en passant son butin en revue, la belle dame qui avait été prise endormie dans son lit ; pour quoi, très content de la voir, il en fit sur-le-champ sa femme, célébra les noces et coucha joyeusement avec elle plusieurs mois. L’empereur qui, avant que ces choses arrivassent, avait fait un traité avec Basan, roi de Cappadoce, afin qu’il assaillît d’un côté Osbech avec ses forces, pendant qu’il l’attaquerait d’un autre côté avec les siennes, et qui ne l’avait pas encore pu mettre à exécution pour ce qu’il ne voulait pas faire, comme n’étant pas convenable, une des choses que lui demandait Basan, apprenant ce qui était arrivé à son fils, et dolent outre mesure de cela, fit sans plus attendre ce que lui demandait le roi de Cappadoce, et le pressa tant qu’il put de fondre sur Osbech, s’apprêtant de son côté à lui tomber sus. Osbech, apprenant cela, rassembla une armée avant d’être cerné par les deux puissants souverains, et alla à la rencontre du roi de Cappadoce, laissant à Smyrne sa belle dame sous la garde d’un de ses familiers qui était en même temps son ami ; et après qu’il eut combattu quelque temps contre le roi de Cappadoce, il fut tué dans la bataille, et son armée déconfite et dispersée ; pour quoi, Basan, victorieux, marcha librement vers Smyrne, et, sur son passage tous lui obéissaient comme au vainqueur.

« Le familier d’Osbech, nommé Antiochus, à qui la belle dame avait été donné en garde, la voyant si belle, s’en amouracha, bien qu’il fût vieux, sans garder le moins du monde fidélité à son ami et seigneur ; et sachant sa langue — ce qui était très agréable à la dame qui, depuis plusieurs années, avait dû se résoudre à vivre comme si elle était sourde et muette, n’ayant personne qu’elle pût comprendre ou dont elle pût être comprise — poussé par l’amour, il prit en peu de jours tant de familiarité avec elle, que bientôt, sans nul égard pour leur seigneur qui était sous les armes et en guerre, ils devinrent non seulement amis, mais amants, prenant l’un avec l’autre, sous les draps, un merveilleux plaisir. Mais apprenant qu’Osbech avait été vaincu et tué, et que Basan venait, pillant tout sur son passage, ils se disposèrent à partir ensemble sans l’attendre, mais toutefois après avoir pris la plus grande partie des choses appartenant à Osbech. Ils s’en allèrent donc tous les deux secrètement à Rhodes, où, au bout de peu de temps, Antiochus tomba malade à mourir.

« Il était logé par hasard avec un marchand de Chypre qu’il aimait beaucoup, et qui était son meilleur ami ; sentant sa fin venir, il pensa à lui laisser ce qu’il possédait ainsi que sa chère dame. Près de la mort, il les appela tous les deux et leur dit : « — Je vois, sans que je puisse en douter, que je m’en vais, ce qui me chagrine, pour ce que je ne me suis jamais plus réjoui de vivre que je le faisais. Il est vrai que je meurs très content d’une chose, à savoir que, puisque je dois mourir, je me vois mourir dans les bras des deux personnes que j’ai plus aimées que qui que ce soit au monde, c’est-à-dire dans les tiens, très cher ami, et dans ceux de cette dame que j’ai aimée plus que moi-même du moment que je l’ai connue. Il est vrai qu’il m’est dur de la voir rester ici, étrangère, sans aide et sans conseil, moi mourant ; et cela me serait plus dur encore, si je ne te sentais pas ici, car j’espère que, par amitié pour moi, tu auras d’elle le même soin que tu aurais eu de moi. Et pour ce, je te prie tant que je peux, s’il arrive que je meure, que mes affaires et elle-même te soient confiées, et que tu fasses de l’une et des autres ce que tu croiras devoir faire pour la consolation de mon âme. Et toi, très chère dame, je te prie de ne pas m’oublier après ma mort, afin que là-bas je puisse me vanter que, sur cette terre, j’ai été aimé de la plus belle dame que la nature ait jamais formée. Si vous me donnez entière espérance sur ces deux choses, sans nul doute je m’en irai consolé. — » Son ami le marchand, ainsi que la dame, pleuraient en entendant ces paroles ; et quand il eut fini, ils le réconfortèrent et lui promirent sur leur foi de faire ce dont il les priait, s’il arrivait qu’il mourût. Il ne tarda guère à trépasser, et il fut enseveli avec honneur par eux. Puis, quelques jours après, le marchand de Chypre, ayant terminé tout ce qu’il avait à faire à Rhodes, et voulant s’en retourner à Chypre sur un coche de catalans qui se trouvait dans le port, demanda à la belle dame ce qu’elle voulait faire, car pour lui, il lui fallait retourner à Chypre. La dame répondit que, si cela lui plaisait, elle irait volontiers avec lui, espérant que, par amitié pour Antiochus, elle serait traitée et regardée par lui comme une sœur. Le marchand répondit que son désir serait satisfait ; et afin de la soustraire à toute injure qui pourrait survenir avant qu’ils fussent arrivés à Chypre, il la fit passer pour sa femme. Une fois montés sur le navire, on leur donna une chambre à la poupe, et afin que le fait ne parût pas contraire aux paroles, ils dormirent tous deux en un même petit lit. Pour quoi, il advint ce que ni l’un ni l’autre n’avait prévu en partant de Rhodes, c’est-à-dire que l’obscurité jointe à la commodité, à la chaleur du lit dont les forces ne sont pas petites, leur firent oublier l’amitié et l’amour qu’ils avaient pour Antiochus mort, et qu’attirés par un égal appétit, ils commencèrent à se caresser mutuellement, si bien qu’avant d’avoir gagné Baffa, où habitait le chyprien, ils s’étaient déjà apparentés. Arrivés à Baffa, la dame resta longtemps avec le marchand.

« Sur ces entrefaites, arriva à Baffa, pour une affaire, un gentilhomme nommé Antigone, de grand âge et de grand sens mais peu de fortune, pour ce que, s’étant entremis pour de nombreuses choses au service du roi de Chypre, le sort lui avait été contraire. Passant un jour devant la maison où la belle dame demeurait — le marchand étant allé en Arménie avec sa marchandise — Antigone la vit à une fenêtre. Comme elle était très belle, il se mit à la regarder, et il lui sembla l’avoir vue une autre fois, mais sans pouvoir dire en aucune façon où. De son côté, la belle dame, qui avait été longtemps le jouet de la fortune, mais dont les malheurs touchaient à leur fin, dès qu’elle vit Antigone, se rappela l’avoir vu à Alexandrie au service de son père. Pour quoi, prise d’une subite espérance de pouvoir encore par son aide revenir à son état royal, et voyant que son marchand était absent, elle fit rappeler Antigone, dès qu’elle put. Celui-ci étant venu, elle lui demanda en rougissant s’il était Antigone de Famagosta, ainsi qu’elle le croyait. Antigone répondit que oui, et lui dit en outre : « — Madame il me semble de vous reconnaître, je ne puis en aucune façon me rappeler où je vous ai connue ; pour quoi je vous prie, si cela ne vous fâche point, de me remettre en mémoire qui vous êtes. — »

La dame, entendant qui il était, lui jeta le bras au col en pleurant fortement, et après quelques instants, comme il était très étonné, elle lui demanda s’il ne l’avait jamais vue à Alexandrie. À cette question, Antigone reconnut aussitôt qu’elle était Alaciel, fille du Soudan, qu’on croyait morte en mer, et voulut s’incliner devant elle ; mais elle ne le souffrit point, et le pria de s’asseoir à ses côtés. Ce qu’ayant fait Antigone, il lui demanda respectueusement comment, quand et d’où elle était venue en ces lieux, alors que par toute l’Égypte on avait pour certain qu’elle s’était noyée en mer, et il y avait déjà plusieurs années. À quoi la dame dit : « — Je voudrais bien qu’il en eût été ainsi, plutôt que d’avoir mené la vie que j’ai menée, et je crois que mon père le voudrait aussi, si jamais il la connaît. — » Et cela dit, elle se remit à pleurer abondamment. Pour quoi Antigone lui dit : « — Madame ne vous découragez pas avant qu’il ne soit besoin. S’il vous plaît, narrez-moi vos malheurs, et quelle vie a été la vôtre. Peut-être, avec l’aide de Dieu, pourrons-nous arranger les choses convenablement. — » « — Antigone — dit la belle dame — il m’a semblé, quand je t’ai vu, voir mon père, et mue par cet amour et cette tendresse que je suis tenue de lui porter, pouvant me cacher de toi, je me suis fait connaître ; et il y a peu de personnes dont la vue m’eût fait autant de plaisir que celui que j’ai éprouvé en te voyant et en te reconnaissant avant tout autre. Et pour ce, ce que j’ai toujours tenu caché dans ma mauvaise fortune, je te le dirai à toi comme à mon père. Si tu vois, après que tu l’auras entendu, quelque moyen de me pouvoir remettre en ma première condition, je te prie de le saisir ; si tu n’en vois pas, je te prie de ne dire jamais à personne que tu m’as vue, ni que tu as entendu parler de moi. — « Cela dit, toujours pleurant, elle lui conta ce qui lui était arrivé, du jour où elle fut jetée sur l’île de Mayorque, jusqu’au moment présent. De quoi Antigone se mit à l’a plaindre avec compassion ; puis, quand il eût réfléchi peu ; il dit : « — Madame, puisque dans vos infortunes on n’a pas su qui vous étiez, sans nul doute je vous rendrai à votre père plus chère que jamais, puis pour femme au roi de Garbe. — » Et la dame lui ayant demandé comment, il lui indiqua minutieusement ce qu’elle devait faire, et afin qu’un autre incident ne pût déranger leur projet, Antigone retourna le jour même à Famagosta et alla trouver le roi, auquel il dit : « — Mon seigneur si cela vous agrée, vous pouvez d’un même coup vous faire grand honneur, et m’être très utile à moi qui suis pauvre à cause de vous, sans qu’il vous en coûte grand’chose. — » Le roi demanda comment. Antigone dit alors : « — Il est arrivé à Baffa la belle jeune fille du Soudan qu’on a cru longtemps noyée ; pour sauver son honneur, elle a souffert de longues et cruelles épreuves ; elle se trouve à présent en un pauvre état, et désire retourner chez son père. S’il vous plaît de la lui mander sous ma garde, ce serait grand honneur pour vous et grand bien pour moi ; je crois que le Soudan n’oublierait jamais un pareil service. — » Le roi, mu par une royale générosité d’âme, répondit aussitôt que cela lui plaisait ; et l’ayant envoyé chercher la dame, il la fit venir à Famagosta où elle fut reçue par la reine et par lui avec une fête inexprimable et de magnifiques honneurs. Interrogée par le roi et par la reine sur ses aventures, Alaciel leur fit un récit selon la leçon que lui avait faite Antigone. Peu de jours après, sur sa demande, le roi, lui ayant donné une belle et honorable suite composée d’hommes et de femmes, la renvoya, sous la conduite d’Antigone, au Soudan ; et il n’est pas besoin de demander si elle fut reçue par celui-ci avec joie, ainsi qu’Antigone et toute sa suite.

« Quand elle fut un peu reposée, le Soudan voulut savoir comment il se faisait qu’elle vivait encore, et qu’elle fût restée si longtemps sans lui avoir jamais rien fait savoir de l’état où elle se trouvait. La dame, qui avait parfaitement retenu les conseils d’Antigone, se mit à parler ainsi après son père : « — Mon père, le vingtième jour environ après que je vous eus quitté, notre navire, assailli par une cruelle tempête, alla pendant une nuit heurter contre certaine plage vers le ponant, voisin d’un lieu appelé Aigues-Mortes. Ce qu’il advint des hommes qui étaient sur notre navire, je ne l’ai jamais su et ne le sais pas. Je me souviens seulement que, le jour venu, et revenant à la vie de quasi-morte que j’étais, le navire naufragé ayant déjà été vu par les paysans qui étaient accourus de toute la contrée pour le piller, nous fûmes, moi et deux de mes femmes, portées sur le rivage, et prises aussitôt par des jeunes gens qui se mirent à fuir, entraînant qui l’une qui l’autre de nos compagnes. Qu’est-il advenu d’elles ? je ne le sus jamais ; mais deux jeunes gens m’ayant prise, et se disputant entre eux pour m’avoir, et me traînant par les cheveux, tandis que je pleurais abondamment, il advint que ceux qui m’entraînaient ainsi passant en un chemin pour entrer dans un grand bois, quatre hommes à cheval survinrent et aussitôt que ceux qui m’entraînaient les virent, il me lâchèrent soudain et ils se mirent à fuir. Les quatre hommes qui me parurent d’un aspect plein d’autorité, voyant cela, coururent à l’endroit où j’étais et m’adressèrent de nombreuses demandes auxquelles je fis de nombreuses réponses, mais je ne fus pas comprise par eux et je ne les compris pas non plus. Après avoir tenu longtemps conseil, ils me mirent sur un de leurs chevaux et me menèrent à un monastère de femmes de leur religion ; là je ne sais ce qu’ils dirent, mais je fus reçue par toutes les femmes avec douceur, et toujours respectée par elles, et en grande dévotion, j’ai ensuite servi avec elles saint Croissant en Val-Creux, à qui les femmes de ce pays portent une grande vénération. Mais après être demeurée quelque temps avec elles, et avoir un peu appris leur langue, comme elles me demandaient qui et d’où j’étais, connaissant le pays où je me trouvais et craignant, si je disais la vérité, d’être chassée par elles comme ennemie de leur loi, je répondis que j’étais fille d’un grand gentilhomme de Chypre, et que mon père m’ayant envoyée à mon mari en Crète, nous avions par hasard fait naufrage. Et souvent, en bien des choses, par crainte qu’il m’arrivât pis, j’observai leurs usages ; enfin la principale de ces dames, qu’elles nomme abbesse, m’ayant demandé si je voulais m’en retourner en Chypre, je répondis que je ne désirais rien de plus ; mais elle, craignant pour mon honneur, ne voulut jamais me confier aux gens qui allaient à Chypre. Cependant il y a à peu près deux mois, certains gentilshommes de France étant arrivés avec leurs femmes, dont l’une était parente de l’abbesse, et celle-ci apprenant qu’ils allaient à Jérusalem visiter le tombeau où celui qu’ils tiennent pour Dieu fut enseveli après avoir été mis à mort par les Juifs, elle me recommanda à eux, et les pria de me rendre à mon père. Combien ces gentilshommes me respectèrent, et avec quelle joie ils m’admirent parmi leurs dames, serait une longue histoire à raconter. Étant donc montés sur un navire, nous parvînmes après plusieurs jours à Baffa ; me voyant arrivée là, où je ne connaissais personne, et comme je ne savais ce que je devais dire aux gentilshommes qui voulaient me présenter à mon père selon ce qui leur avait été recommandé par la vénérable dame, Dieu qui sans doute s’occupait de moi, amena sur le rivage Antigone, à l’heure même où nous descendions à Baffa. Je m’empressai de l’appeler, et je lui dis dans notre langue, pour ne pas être comprise des gentilshommes ni de leurs dames, qu’il m’accueillît comme sa fille. Il me comprit sur-le champ, et après m’avoir fait une grande fête, il fit honneur, selon que sa pauvreté le lui permettait, à ces gentilshommes et à ces dames, et me mena au roi de Chypre qui me reçut avec des honneurs que je ne pourrais jamais vous raconter, et qui m’a renvoyée vers vous. S’il reste autre chose à dire, qu’Antigone, qui m’a plusieurs fois entendue conter mes aventures, vous le raconte. — »

« Antigone s’étant alors tourné vers le Soudan dit : « — Mon seigneur, comme elle me l’a dit à plusieurs reprises, et comme me l’ont dit les gentilshommes et les dames avec lesquelles elle vint, ainsi elle vous l’a raconté. Elle a oublié seulement de vous dire une chose, et je crois qu’elle l’a fait parce qu’il ne lui appartenait pas de vous la dire, c’est-à-dire combien ces gentilshommes et ces dames avec lesquelles elle est venue, ont parlé de l’honnêteté de la vie qu’elle avait tenue avec les religieuses dames, et de sa vertu, et de ses mœurs pures, et des larmes et des gémissements que firent les dames et les gentilshommes, quand après l’avoir remise entre mes mains, ils se séparèrent d’elle. Pour lesquelles choses, si je voulais redire pleinement ce qu’ils m’ont dit, non-seulement le jour actuel, mais la nuit ne suffirait pas ; sachez seulement que, selon qu’en témoignaient leurs paroles et aussi selon ce que j’ai pu voir, vous pouvez vous vanter d’avoir la fille la plus belle, la plus honnête, la plus vaillante, qu’aucun autre seigneur qui porte aujourd’hui la couronne. — »

« Le Soudan fit de tout cela une merveilleuse fête, et pria plusieurs fois Dieu de lui faire la grâce de pouvoir récompenser dignement tous ceux qui avait honoré sa fille, et principalement le roi de Chypre qui la lui avait renvoyée avec tant d’honneur. Et au bout de quelques jours, ayant fait de grandes largesses à Antigone, il lui donna licence de retourner à Chypre, rendant grâce au roi, par lettre et par ambassadeurs spéciaux, de ce qu’il avait fait pour sa fille. Après quoi, voulant achever ce qui avait été commencé, à savoir que sa fille fût la femme du roi de Garbe, il le fit savoir à celui-ci, et lui écrivit en outre que, s’il lui plaisait de la recevoir, il l’envoyât chercher. Le roi de Garbe fit de cela grande fête, et ayant envoyé une escorte d’honneur pour la chercher, il la reçut avec joie. Et elle qui avait couché avec huit hommes peut-être dix mille fois, se coucha à ses côtés comme pucelle et lui fit accroire qu’elle l’était. Elle vécut en reine auprès de lui, très heureuse, pendant longtemps. Et pour ce, on dit : bouche baisée ne perd pas sa vente ; au contraire, elle se renouvelle comme la lune. — »



NOUVELLE VIII

Le comte d’Angers, faussement accusé, s’enfuit en exil et laisse ses deux enfants en Angleterre. Revenu incognito, il les trouve en bonne situation, va comme palefrenier à l’armée du roi de France, et reconnu innocent, est rétabli dans son premier état.


Les aventures diverses de la belle Alaciel firent souvent soupirer les dames ; mais qui sait quel motif leur faisait pousser ces soupirs ? Peut-être y en avait-il parmi elles qui soupiraient non moins par désir de semblables noces, que par compassion pour Alaciel. Mais laissons cela pour le moment. Les dernières paroles dites par Pamphile les ayant fait rire, et la reine voyant par elles que la nouvelle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer par une des siennes. Celle-ci, le faisant d’un air joyeux, commença : « — C’est un champ très vaste que celui par lequel nous nous promenons aujourd’hui, et il n’est personne qui ne pourrait y fournir, non pas une course, mais dix assez facilement, tellement la fortune l’a rempli de ses cas étranges et pénibles ; et pour venir à conter un de ceux-ci qui sont infinis, je dis que :

« L’empire romain étant passé des Français aux Allemands, une grandissime inimitié naquit entre les deux nations, et par suite une guerre acerbe et continuelle, à l’occasion de laquelle, tant pour la défense de son pays que pour l’offense reçue, le roi de France et l’un de ses fils, avec toutes les forces de leur royaume, et suivis d’autant de parents et d’amis qu’ils purent en rassembler, levèrent une très grande armée pour marcher contre les ennemis. Avant de partir, afin de ne point laisser leur royaume sans gouvernement, et comme ils tenaient le comte Gaultier d’Angers pour un gentilhomme sage et pour leur fidèle et dévoué serviteur, et qu’il leur paraissait, bien qu’ils le sussent très versé en l’art de la guerre, plus apte aux choses délicates qu’aux fatigues ils lui laissèrent en leur lieu et place tout le gouvernement du royaume de France, avec le titre de vicaire général ; puis ils se mirent en route. Gaultier se mit donc avec soin et grand ordre à l’office qui lui était confié, conférant toujours sur toutes choses avec la reine et la belle-fille de celle-ci ; et bien que ces dernières eussent été laissées sous sa juridiction, néanmoins, il les honorait comme ses Dames et comme ses supérieures

« Ledit Gaultier, âgé d’environ quarante ans, était très beau de corps et aussi plaisant de manières qu’aucun autre gentilhomme. Il était en outre le plus charmant et le plus distingué chevalier qu’on connût à cette époque, et un de ceux qui prenaient le plus de soin de sa personne. Or, il advint que le roi de France et son fils étant à la guerre dont j’ai déjà parlé et la dame de Gaultier étant morte lui laissant un fils et une fille tout enfants, comme il fréquentait la cour des dames susdites et parlait souvent avec elles des besoins du royaume, la dame du fils du roi jeta les yeux sur lui, et voyant avec une grandissime affection sa personne et ses belles manières, s’enflamma vivement pour lui d’un amour secret. Se sentant jeune et fraîche, et le voyant, lui, sans femme, elle pensa qu’elle pourrait facilement satisfaire son désir ; et, songeant que la honte seule pourrait l’en empêcher, elle résolut de chasser cette honte et de lui manifester son amour. Un jour donc qu’elle était seule et que le moment lui parut propice, elle l’envoya chercher comme si elle avait à lui parler d’autres choses. Le comte dont la pensée était très loin de celle de la dame, vint à elle, sans aucun retard, et, selon son désir, s’assit sur un siège à côté d’elle dans une chambre où ils étaient seuls. Déjà le comte lui avait deux fois demandé le motif pour lequel elle l’avait fait venir, et elle se taisait, lorsqu’enfin poussée par l’amour, devenue toute rouge de honte, quasi pleurant et toute tremblante, elle se mit à parler ainsi avec des paroles brisées :

« Très cher et doux ami, et mon seigneur, vous pouvez, en homme sage, connaître facilement combien grande est la fragilité des hommes et des femmes, et, pour divers motifs, combien plus grande elle est chez les unes que chez les autres ; pour quoi, devant un juge impartial, une même faute ne doit pas recevoir une même peine à cause de la qualité diverse des personnes. Et qui pourrait dire qu’on ne devrait pas beaucoup plus blâmer un pauvre homme ou une pauvre femme qui auraient besoin de gagner leur vie avec leur travail, s’ils étaient stimulés par l’amour, et s’ils agissaient comme une dame qui serait riche et oisive et à qui ne manquerait rien de ce qui pourrait lui plaire ? Certes, je crois qu’il n’y a personne qui le pourrait dire. Par cette raison j’estime que lesdites choses doivent être un grand motif d’excuse en faveur de celle qui les possède, si d’aventure elle se laisse aller à aimer ; pour le reste, ce qui doit lui faire pardonner, c’est d’avoir choisi un sage et valeureux amant, si celle qui aime a fait ainsi. Ces choses, qui sont toutes les deux en moi selon ce qu’il me semble et plusieurs autres encore qui me doivent induire à aimer, comme par exemple ma jeunesse et l’éloignement de mon mari, doivent maintenant s’élever pour le service de ma défense, dans le brûlant amour que j’ai conçu à votre aspect. Et si elles peuvent sur vous ce qu’elles peuvent sur les hommes sages, je vous prie de me donner aide et conseil dans ce que je vous demanderai. Il est vrai que, par suite de l’éloignement de mon mari, ne pouvant résister aux aiguillons de la chair, ni à la force de l’amour, qui ont tant de puissance qu’ils ont déjà vaincu et qu’ils vainquent chaque jour, non pas seulement les tendres femmes, mais les hommes les plus forts ; me trouvant au milieu du bien-être et de l’oisiveté dans lesquels vous me voyez, je me suis laissée aller à suivre les plaisirs de l’amour et à devenir amoureuse. Et comme je reconnais qu’une pareille chose, si elle était sue, ne serait pas honnête, néanmoins si elle est et si elle reste cachée, je ne la juge quasi en rien déshonnête. Amour m’a été si gracieux que non-seulement il ne m’a pas laissé choisir mon amant en pleine connaissance, mais qu’il m’a aidé en cela, en vous montrant à moi digne d’être aimé par une dame faite comme je suis. Car, si mon sentiment ne me trompe pas, je vous tiens pour le plus beau, le plus plaisant, le plus prisé et le plus sage chevalier qui se puisse trouver dans le royaume de France ; et je puis également dire que, de même que je me trouve sans mari, je vous vois aussi sans femme. Pour quoi, je vous prie, au nom d’un amour aussi grand que celui que je vous porte, que vous ne me refusiez pas de me donner le vôtre, et que vous ayez pitié de ma jeunesse, laquelle vraiment, comme la glace au feu, se consume pour vous. — » À ces paroles, les larmes survinrent en telle abondance que, bien qu’elle eût l’intention de lui adresser encore ses prières, elle n’eut pas la force de parler plus avant ; mais le visage baissé, et quasi vaincue, elle laissa tomber en pleurant sa tête sur la poitrine du comte.

« Le comte qui était un très loyal chevalier, se mit à la reprendre avec de très graves reproches d’un si fol amour, et à la repousser — car déjà elle voulait se jeter à son col — et à affirmer avec serment qu’il aimerait mieux être écartelé avant de consentir qu’une pareille chose arrivât contre l’honneur de son seigneur, soit par lui, soit par tout autre. Ce qu’entendant la dame, oubliant soudain son amour et allumée d’une colère féroce, elle dit : « — Donc, vilain chevalier, je serai de la sorte dédaignée par vous dans mon désir ? Mais ne plaise à Dieu, puisque vous voulez me faire mourir, qu’à mon tour je ne vous fasse pas mourir ou chasser du monde. — » Et ayant ainsi dit, elle se porta à l’instant les mains aux cheveux, les brouillant et se les arrachant tous, et après avoir déchiré ses vêtements sur sa poitrine elle se mit à crier d’une voix forte : « — À l’aide, à l’aide, voici que le comte d’Angers veut me faire violence. — » Le comte voyant cela, et doutant beaucoup plus de la jalousie des courtisans que de sa conscience ; craignant, à cause de cela, qu’on n’ajoutât plus de foi à la malignité de la dame qu’à son innocence, se redressa sur pied le plus tôt qu’il put, sortit de la chambre et du palais, et s’enfuit à sa demeure, où sans prendre conseil de personne, ayant mis ses deux enfants à cheval, il monta lui-même sur un autre et se dirigea le plus rapidement possible vers Calais.

« À la rumeur de la dame, beaucoup de gens accoururent, lesquels, l’ayant vue, et ayant entendu les motifs de ses cris, non-seulement crurent à ses paroles, mais ajoutèrent que la beauté et les manières galantes du comte avaient été longuement mises en œuvre par lui pour en venir à cette fin. On courut donc en fureur à la maison du comte pour l’arrêter ; mais ne le trouvant pas, on commença par voler tout ce qu’elle contenait, puis on la jeta par terre jusqu’aux fondements. La nouvelle répandue en ce sens odieux, parvint à l’armée au roi et à son fils, lesquels, très courroucés, le condamnèrent lui et ses descendants à un perpétuel exil, promettant de riches récompenses à qui le leur ramènerait vif ou mort.

« Le comte très peiné de ce que, en s’enfuyant, il était devenu coupable, d’innocent qu’il était, parvint sans se faire connaître et sans avoir été reconnu, lui ni ses fils, à Calais, d’où il passa promptement en Angleterre, et s’en alla à Londres sous de pauvres habits. Avant d’y entrer, il fit de longues recommandations à ses deux jeunes enfants, et principalement sur deux choses : d’abord, qu’ils devaient patiemment supporter l’état de pauvreté où la fortune les avait réduits ainsi que lui-même sans qu’il y eût de leur faute, puis qu’ils se gardassent avec le plus grand soin de jamais faire connaître à personne d’où ils étaient, ni de qui ils étaient fils, si la vie leur était chère. Le fils appelé Louis était âgé d’environ neuf ans, et la fille qui avait nom Violante, en avait à peu près sept. Selon que le comportait leur âge tendre, ils comprirent tous deux parfaitement la leçon de leur père, et ils le montrèrent bien dans la suite par leurs actes. Afin de mieux pouvoir les cacher, le comte crut devoir changer leurs noms, ce qu’il fit ; il appela le fils Perot et la fille Jeannette ; et étant arrivés tous trois à Londres, pauvrement vêtus, à la façon dont nous voyons faire ces vagabonds français, ils se mirent à demander l’aumône.

« Et étant d’aventure un matin pour cela en une église, il advint qu’une grande dame, qui était la femme d’un des maréchaux du roi d’Angleterre, vit en descendant de l’église, ce comte et ses deux petits enfants qui imploraient l’aumône, et lui demanda d’où il était et si c’était là ses enfants. À quoi il répondit qu’il était de Picardie, et que par suite des méfaits de son ribaud de fils aîné, il lui avait fallu partir avec ces deux-là qui étaient aussi ses enfants. La dame, qui était compatissante, jeta les yeux sur la petite fille, et celle-ci lui ayant plu beaucoup, pour ce qu’elle était belle et avenante, elle dit : « — Brave homme, si tu veux laisser venir avec moi ta petite fille, je la prendrai volontiers, pour ce qu’elle a bonne mine. Et si elle fait une brave femme, je la marierai en temps convenable de façon qu’elle sera bien. — » Cette demande plut fort au comte, et il répondit sur-le-champ que oui ; et il la lui donna avec force larmes et en la lui recommandant beaucoup. Ayant ainsi casé la fille, et sachant bien à qui, il résolut de ne pas rester davantage en ces lieux ; mais continuant à demander l’aumône, il traversa l’île et parvint, avec Perot, au pays de Galles, non sans éprouver une grande fatigue, comme un homme qui n’avait pas l’habitude d’aller à pied.

« Là était un autre maréchal du roi qui tenait grand état et avait un nombreux domestique, et dans la cour duquel le comte et son fils se réfugiaient souvent pour avoir à manger. Dans cette cour, un fils dudit maréchal et d’autres enfants de gentilshommes se livrant parfois à des jeux enfantins, par exemple à courir et à sauter, Perot commença à se mêler à eux, et à exécuter aussi adroitement ou même mieux qu’aucun d’eux, tous les jeux auxquels ils se livraient. Ce que le maréchal ayant vu une fois, et la tournure et les manières de l’enfant lui plaisant beaucoup, il demanda qui il était. On lui dit qu’il était le fils d’un pauvre homme qui venait là quelquefois pour demander la charité. Sur quoi, le maréchal le lui fit demander, et le comte, qui ne demandait pas autre chose à Dieu, le lui donna volontiers, quelque chagrin qu’il eût à se séparer de lui. Le comte ayant donc placé son fils et sa fille, résolut de ne pas rester plus longtemps en Angleterre, mais du mieux qu’il put, il passa en Irlande, et parvenu à Stanford, s’engagea comme serviteur à la solde d’un chevalier d’un comte du pays, faisant tout ce qui appartient au métier de serviteur ou de garçon d’écurie ; et là, sans être jamais reconnu de personne, avec beaucoup de peines et de fatigues, il séjourna longtemps.

» Violante, appelée Jeannette, et qui était restée à Londres avec la gente dame, croissait chaque année en force et en beauté, et s’était tellement acquis la faveur de la dame, du mari de celle-ci, et de tous les gens de la maison ainsi que de tous ceux qui la connaissaient, que c’était chose merveilleuse à voir ; et il n’y avait personne qui, voyant ses manières et son maintien, ne dît qu’elle était digne de grand bien et de grandissime honneur. Pour quoi, la gente dame qui l’avait reçue de son père, sans avoir pu jamais savoir qui il était autrement que ce qu’elle avait entendu de lui, s’était proposée de la marier honorablement, suivant la condition dont elle estimait qu’elle était. Mais Dieu, juste juge des mérites, la connaissait pour femme noble, et sachant qu’elle portait, sans faute de sa part, la peine de la faute d’autrui, en disposa autrement. Et afin que la gente fille ne tombât point aux mains d’un vilain, on doit croire que ce qui advint fut permis par sa bonté.

« La gente dame avec laquelle Jeannette demeurait, avait de son mari un fils unique que son père et sa mère aimaient beaucoup, tant pour ce qu’il était leur fils, que pour ce qu’il le méritait par sa valeur et ses qualités, étant plus qu’un autre bien élevé, et vaillant et beau de sa personne. Ce fils avait environ six ans de plus que la Jeannette, et la voyant très belle et gracieuse, il s’énamoura si fortement d’elle, qu’il ne voyait rien au-dessus. Et pour ce qu’il croyait qu’elle devait être de basse condition, non-seulement il n’osait pas la demander pour femme à son père et à sa mère, mais craignant qu’on ne blâmât de s’être mis à aimer si bas, il tenait son amour caché le plus qu’il pouvait ; ce qui le stimulait beaucoup plus que s’il l’avait découvert. De quoi il advint que, par surcroît de chagrin, il tomba malade et d’une manière grave. Plusieurs médecins furent appelés à le soigner, et ayant examiné tous les symptômes, et ne pouvant connaître sa maladie, ils désespéraient tous communément de sa guérison. De quoi le père et la mère du jeune homme éprouvaient une si grande douleur et mélancolie, qu’une plus grande n’aurait pu se supporter ; et souventes fois, avec de douces prières, ils lui demandaient la cause de son mal ; à quoi il ne donnait que des soupirs pour réponse, ou bien disait qu’il se sentait consumer tout entier.

« Il advint un jour qu’un médecin très jeune, mais de science profonde étant près de lui et le tenant par le bras à l’endroit où l’on cherche d’habitude le pouls, la Jeannette qui, par déférence pour sa mère, le servait avec sollicitude, entra pour une cause quelconque dans la chambre où gisait le jeune homme. Dès que celui-ci la vit, sans dire une parole ou sans faire un geste, il ressentit avec plus de violence en son cœur l’ardeur amoureuse ; pour quoi le pouls se mit à lui battre plus fort que d’ordinaire, ce que le médecin ayant immédiatement senti il s’en étonna, et resta muet pour voir le temps que durerait le battement du pouls. Dès que la Jeannette sortit de la chambre, le battement s’arrêta, pour quoi il parut au médecin avoir deviné une partie de la cause de la maladie du jeune homme, et au bout d’un moment, comme s’il voulait demander quelque chose à la Jeannette, il la fit appeler, tenant toujours le malade par le bras. La jeune fille étant venue aussitôt, dès qu’elle entra dans la chambre, le battement du pouls reprit le jeune homme, et, elle partie, le battement cessa. Sur quoi le médecin, estimant avoir une suffisante certitude, se leva et ayant pris à part le père et la mère du jeune homme, il leur dit : « — La guérison de votre fils n’est pas au pouvoir des médecins, mais elle est entre les mains de la Jeannette, que le jeune homme, comme je l’ai reconnu à des signes certains, aime ardemment, bien qu’elle ne s’en aperçoive pas, à ce que j’ai cru voir. Vous savez désormais ce que vous avez à faire, si sa vie vous est chère. — »

« Le gentilhomme et sa dame, entendant cela, furent contents, puisqu’aucun remède ne s’était trouvé pour sa guérison, bien que cela les fâchait beaucoup, s’il fallait en venir, ce qu’ils craignaient, à devoir donner la Jeannette pour épouse à leur fils. Le médecin parti, ils s’en allèrent donc vers le malade, et la dame lui dit ainsi : « — Mon fils, je n’aurais jamais cru que tu m’aurais caché aucun de tes désirs, et surtout que je te verrais mourir pour ne point avoir obtenu ce que tu désirais ; pour ce que tu devais être certain et que tu dois l’être, qu’il n’y a nulle chose que je puisse faire pour te contenter, même quand elle serait moins qu’honnête, que je ne la fasse par moi-même. Mais puisque tu as fait ainsi, il est advenu que Dieu a eu plus de pitié de toi que toi-même, et afin que tu ne meures pas de cette maladie, il m’a montré la cause de ton mal, laquelle n’est autre qu’un très grand amour que tu portes à quelque jeune fille, quelle qu’elle soit. Et en vérité, tu n’aurais pas dû avoir honte de le déclarer, pour ce que ton âge le requiert, et si tu n’étais point amoureux, je t’estimerais moins. Donc, mon fils, ne te cache pas de moi, mais découvre-moi sans crainte tout ton désir, et dépouille la mélancolie et la pensée que tu as et dont vient cette maladie ; reprends courage et sois bien certain qu’il n’y aura rien de ce que tu m’imposeras pour te satisfaire, que je ne fasse selon mon pouvoir, en femme qui t’aime plus que ma vie. Chasse la honte et la peur, et dis-moi si je puis aider ton amour en quelque chose, et si tu ne trouves pas que je mette tout mon soin à cela, et que je le mène à bonne fin, aie-moi pour la plus cruelle mère qui aura jamais enfanté un fils. — »

« En entendant les paroles de sa mère, le jeune homme rougit tout d’abord, puis pensant en lui-même que personne autre ne pourrait mieux qu’elle satisfaire son plaisir, ayant chassé toute vergogne, il lui dit ainsi : « — Madame, nulle autre chose ne m’a fait tenir mon amour caché, que de m’être aperçu, à propos d’un grand nombre de gens, que, devenus vieux, ils ne veulent plus se souvenir d’avoir été jeunes. Mais puisque je vous vois bien disposée en cela, non-seulement je ne nierai pas ce dont vous vous êtes aperçue, mais encore je vous dirai de qui je suis amoureux, à la condition que l’effet suivra votre promesse selon ce que vous pourrez, et ainsi vous pourrez m’avoir bien portant. — » À quoi la dame — se fiant trop à ce qui ne devait pas arriver en la forme qu’elle arrangeait déjà en elle-même — répondit généreusement qu’il lui découvrît sans crainte tout son désir, car sans aucun retard elle ferait de façon qu’il eût ce qu’il souhaitait : « — Madame — dit alors le jeune homme — la haute beauté et les louables manières de notre Jeannette et l’impossibilité de la faire s’apercevoir de mon amour, bien qu’elle soit compatissante, comme aussi n’avoir pas eu le courage de manifester cet amour à personne, voilà ce qui m’a conduit où vous me voyez ; et si ce que vous m’avez promis ne s’en suit pas d’une façon ou d’une autre, soyez sûre que ma vie sera courte. — » La dame, à qui il paraissait plus à propos de le réconforter que de le réprimander, dit en souriant : « — Ah ? mon fils, c’est donc pour cela que tu t’es laissé tomber malade ? Rassure-toi, et laisse-moi faire une fois que tu seras guéri. — »

« Le jeune homme, plein de bonne espérance, donna en peu de temps des signes d’un grand mieux ; de quoi la dame étant très contente, elle se disposa avoir comment elle pourrait tenir ce qu’elle avait promis. Ayant un jour appelé la Jeannette, elle lui demanda fort courtoisement en manière de plaisanterie, si elle avait quelque amoureux. La Jeannette, devenue toute rougissante, répondit : « — Madame, à une pauvre demoiselle chassée, comme je le suis, de chez elle, et qui demeure au service des autres comme je le fais, on ne lui demande pas et il n’est pas bien à elle d’espérer d’aimer. — » À quoi la dame dit : « — Et si vous n’en avez pas, nous voulons vous en donner un dont vous serez toute joyeuse, et pour lequel vous priserez davantage votre beauté ; pour ce qu’il ne convient point qu’une aussi belle demoiselle que vous êtes reste sans amant. — » À quoi la Jeannette répondit : « — Madame, en m’enlevant à la pauvreté où j’étais avec mon père, vous m’avez élevée comme votre fille, et pour ce je devrais faire tout pour vous plaire ; mais en cela je ne vous complairai point, croyant faire bien. S’il vous plaît de me donner un mari, j’entends aimer celui-là, mais un autre, non : pour ce que de l’héritage de mes aïeux nulle chose ne m’est restée si ce n’est l’honneur, que j’entends garder et conserver tant que ma vie durera. — » Ces paroles parurent à la dame fort contraires à ce qu’elle entendait obtenir pour remplir la promesse faite à son fils, bien que, en femme sage, elle louât beaucoup en soi-même la demoiselle ; et elle dit : « — Comment, Jeannette, si monseigneur le roi, qui est jeune chevalier, comme tu es très belle demoiselle, voulait avoir plaisir de ton amour, tu le lui refuserais ? — » À quoi elle répondit sur-le-champ : « — Le roi pourrait peut-être me faire violence, mais il ne pourrait rien avoir de mon consentement, sinon chose honnête. — » La dame comprenant quelle était sa résolution, laissa de côté les paroles et songea à la mettre à l’épreuve. Elle dit en conséquence à son fils de faire en sorte, dès qu’il serait guéri, de l’emmener avec lui dans une chambre, et là, de s’efforcer d’obtenir d’elle à son plaisir, disant que cela lui paraissait déshonnête qu’elle prêchât pour son fils, comme une ruffianne, et priât la demoiselle. De quoi le jeune homme ne fut d’aucune façon satisfait, et retomba soudain plus malade ; ce que la dame voyant, elle découvrit pleinement son intention à la Jeannette. Mais la trouvant plus résolue que jamais, elle raconta à son mari ce qu’elle avait fait, et bien que cela leur parût pénible, ils se décidèrent d’un mutuel consentement, à la lui donner pour épouse, aimant mieux voir leur fils vivant, avec une femme non digne de lui, que mort faute d’aucune ; et ainsi ils firent après de nombreux pourparlers. De quoi la Jeannette fut très contente, et, d’un cœur reconnaissant, rendit grâces à Dieu de ce qu’il ne l’avait pas oubliée ; mais pourtant, malgré cela elle ne dit jamais qu’elle était autre chose que la fille d’un Picard. Le jeune homme étant guéri, célébra les noces, plus joyeux que tout autre homme, et se mit à se donner du bon temps avec elle.

« Perot qui était resté dans le pays de Galles avec le maréchal d’Angleterre, grandissant de son côté, gagna la faveur de son maître et devint très beau de sa personne et fort supérieur à tous les autres habitants de l’île, en cela que, ni dans les tournois, ni dans les joutes, ni en aucune autre passe d’armes, il n’y avait personne dans le pays qui valût autant que lui ; pour quoi, chacun l’appelant Perot le Picard il était connu de tous et célèbre. Et de même que Dieu n’avait point oublié sa sœur, de même il montra bien qu’il se souvenait de lui, pour ce qu’une pestilence mortelle étant venue en cette contrée, elle emporta quasi la moitié des gens sans compter que la plus grande partie du reste s’enfuit de peur en d’autres lieux ; de quoi le pays paraissait entièrement abandonné. Dans cette mortalité, le maréchal son seigneur, sa dame et un sien fils, ainsi que bon nombre d’autres frères, neveux et parents, moururent, et il ne resta de toute sa maison qu’une demoiselle déjà en âge d’être mariée, ainsi que Perot et quelques familiers. La pestilence ayant un peu cessé, la demoiselle, pour ce que Perot était prud’homme et vaillant, le prit pour mari au grand plaisir et sur le conseil des quelques vassaux qui étaient restés dans le pays, et le fit seigneur de tout ce qui lui était échu par héritage. Et il ne se passa guère de temps, sans que le roi d’Angleterre, ayant appris que le maréchal était mort, et connaissant la valeur de Perot le Picard, le mît à la place de celui qui était mort, et le fît son maréchal. Et ainsi il advint en peu de temps des deux enfants innocents du comte d’Angers, laissés par lui comme perdus.

« Il y avait déjà dix-huit ans passés que le comte d’Angers était parti en s’enfuyant de Paris, et qu’il demeurait en Irlande où il avait beaucoup souffert, menant une existence très misérable, quand, se voyant déjà vieux, il lui vint le désir de savoir s’il le pouvait, ce qu’il était advenu de ses enfants. Pour quoi, se voyant entièrement changé de ce qu’il était autrefois, et se sentant, par suite d’un long travail, plus fort de sa personne que quand il demeurait oisif en son jeune âge, il quitta, très pauvre et fort mal vêtu, celui chez lequel il était longtemps resté, et s’en vint en Angleterre. Là étant allé à l’endroit où il avait laissé Perot, il le trouva maréchal et grand seigneur et le vit bien portant et robuste et beau de sa personne ; ce qui lui agréa fort ; mais il ne voulut point se faire connaître, jusqu’à ce qu’il eût su des nouvelles de la Jeannette. Pour quoi s’étant mis en chemin, il ne s’arrêta pas avant d’être arrivé à Londres : là, s’étant secrètement informé de la dame à laquelle il avait laissé sa fille et de l’état de celle-ci, il trouva la Jeannette femme du fils de cette dame, ce qui lui plut beaucoup, et il estima petite son adversité passée, puisqu’il avait trouvé ses enfants vivants et en bonne situation ; et désireux de voir sa fille, il se mit, comme un pauvre homme, à rôder autour de sa demeure. Sur quoi, Jaquet Lamiens — c’est ainsi que s’appelait le mari de la Jeannette — l’ayant un jour aperçu, et ayant compassion de lui pour ce qu’il le vit pauvre et vieux, ordonna à l’un de ses familiers de le mener à sa maison et de lui faire donner à manger pour l’amour de Dieu : ce que le familier fit volontiers. La Jeannette avait déjà eu de Jaquet plusieurs fils, dont l’aîné n’avait pas plus de huit ans, et qui étaient les plus beaux et les plus gracieux enfants du monde. Dès qu’ils virent le comte manger, ils se mirent à l’entourer et à lui faire fête, comme si, poussé par une force occulte, ils avaient compris que celui-ci était leur aïeul. Le comte reconnaissant ses petits-enfants, se mit à leur témoigner sa tendresse et à leur faire des caresses ; aussi, les enfants ne voulaient plus le quitter, bien que celui qui était commis à leur garde les appelât. Sur quoi, la Jeannette, apprenant cela, sortit d’une chambre et s’en vint là où était le comte, et menaça vivement les enfants de les battre, s’ils ne faisaient pas ce que leur maître voulait. Les enfants se mirent à pleurer et à dire qu’ils voulaient rester auprès de ce brave homme qui les aimait plus que leur maître, de quoi la dame et le comte rirent. Le comte s’était levé, non à la façon d’un père, mais comme un pauvre homme, pour faire honneur à sa fille, comme à une dame, et avait éprouvé en la voyant un merveilleux plaisir dans l’âme. Mais elle, ni en ce moment ni après, ne le reconnut, pour ce qu’il était outre mesure changé de ce qu’il était d’ordinaire, étant vieux, chauve et barbu, et maigre et bruni, et qu’il paraissait être un tout autre homme que le comte. La dame voyant que les enfants ne voulaient pas se séparer de lui, et pleuraient quand elle voulait les faire partir, dit au maître qu’il les laissât rester un peu.

« Les enfants étant donc avec le prud’homme, il advint que le père de Jaquet revint et apprit le fait du maître des enfants, pour quoi, comme il tenait en mépris la Jeannette, il dit : « — Laissez-les à la male aventure que Dieu leur donne ; car ils retournent d’eux-mêmes à ce dont ils sont sortis. Ils sont, par leur mère, issus de mendiant : et pour ce, il n’y a point à s’étonner si volontiers ils demeurent avec les mendiants. — » Le comte entendit ces paroles, et il en fut fort marri ; mais pourtant, courbant les épaules, il supporta cette injure comme il en avait supporté beaucoup d’autres. Jaquet avait appris la fête que les enfants avaient faite au prud’homme, et bien que cela lui déplût, néanmoins il les aimait tant, que pour ne point les voir pleurer, il ordonna que, si le prud’homme voulait entrer chez lui pour quelque service, il fût reçu. Ce dernier répondit qu’il y resterait volontiers, mais qu’il ne savait pas faire autre chose que soigner les chevaux, à quoi il avait été employé toute sa vie. On lui confia donc un cheval, et dès qu’il en avait terminé le pansement, il se mettait à jouer avec les enfants.

« Pendant que la fortune menait en cette guise le comte d’Angers et ses enfants, il advint que le roi de France, après avoir conclu plusieurs trêves avec les Allemands, mourut, et que son fils, dont la femme était celle à cause de laquelle le comte avait été chassé, fut couronné en son lieu et place. Le nouveau roi, la dernière trêve avec les Tudesques étant expirée, recommença une très rude guerre, et, pour l’y aider, le roi d’Angleterre lui envoya, comme à son nouveau parent, un grand nombre de gens d’armes sous les ordres de son maréchal Perot et de Jaquet Lamiens, fils de l’autre maréchal, et avec lequel le prud’homme — c’est-à-dire le comte — alla, et, sans être reconnu de personne, resta au camp un bon temps comme garçon d’écurie ; là, se conduisant en vaillant homme, il fit par ses bons avis et par ses actes, plus qu’on ne requérait de lui. Or, il advint que, pendant la guerre, la reine de France tomba gravement malade. Reconnaissant elle-même qu’elle était proche de la mort, contrite de tous ses péchés, elle se confessa dévotement à l’archevêque de Rouen qui était tenu par tous pour un très saint et bon homme et, entre autres péchés elle lui raconta ce que, à grand tort, le comte d’Angers avait éprouvé à cause d’elle. Non-seulement elle voulut le lui dire à lui, mais elle le raconta, tout comme cela s’était passé, devant un grand nombre d’autres gentilshommes, les priant de faire de telle sorte avec le roi que le comte, s’il était vivant, ou, au cas contraire, quelqu’un de ses enfants, fussent rétablis en leur position ; et peu de temps après, étant passée de cette vie, elle fut ensevelie honorablement. Cette confession ayant été rapportée au roi, celui-ci, après avoir douloureusement gémi sur les injustices faites à tort à ce vaillant homme, fit publier un ban par toute l’armée et en bon nombre d’autres lieux, où il était dit que quiconque le renseignerait sur le comte d’Angers ou sur quelqu’un de ses enfants, serait merveilleusement récompensé par lui, pour ce qu’il le tenait innocent du crime pour lequel il avait été exilé, d’après la confession faite par la reine, et qu’il entendait le remettre en son premier état et plus haut encore.

« Le comte, sous son habit de palefrenier, ayant ouï ces choses, et voyant qu’elles étaient vraies, alla soudain trouver Jaquet et le pria de se réunir avec Perot, pour ce qu’il voulait leur montrer ce que le roi cherchait. Tous trois étant donc réunis, le comte dit à Perot qui pensait déjà à se faire reconnaître : « — Perot, Jaquet que voici a ta sœur pour femme, et n’en eut jamais de dot ; et pour ce, afin que ta sœur ne soit point sans dot, j’entends que lui et non un autre, en te faisant connaître comme fils du comte d’Angers, ait la récompense que le roi promet pour la Violante, ta sœur et son épouse, et pour moi, qui suis le comte d’Angers et votre père. — » Perot entendant cela et le regardant fixement, le reconnut aussitôt, et se jeta en pleurant à ses pieds et lui dit en l’embrassant : « — Mon père, soyez le bienvenu. — » Jaquet, en entendant d’abord ce que le comte avait dit, puis en voyant ce que Perot faisait, fut en un même instant saisi d’un tel étonnement et d’une telle allégresse, qu’il savait à peine ce qu’il devait faire ; mais pourtant, ajoutant foi à ces paroles, et tout honteux des mots injurieux qu’il avait parfois adressés au comte qu’il croyait un palefrenier, il se laissa tomber à ses pieds en pleurant, et lui demanda humblement pardon de tous les outrages passés, ce que le comte lui accorda très bénignement après l’avoir relevé. Et après avoir tous trois longuement parlé des aventures de chacun d’eux, et beaucoup pleuré et s’être aussi bien réjoui ensemble, Perot et Jaquet voulant revêtir le comte, celui-ci ne le souffrit en aucune façon, mais il voulut qu’auparavant Jaquet fût assuré d’avoir la récompense promise et que, cela fait, il le présentât au roi sous son habit de palefrenier pour faire plus de honte à ce dernier. Jaquet donc, accompagné du comte et de Perot, vint devant le roi et offrit de lui présenter le comte et ses enfants, à condition qu’il lui donnerait, suivant le ban publié, la récompense promise. Le roi fit promptement apporter pour tous la récompense qui parut merveilleuse aux yeux de Jaquet, et ordonna qu’il pourrait l’emporter avec lui s’il présentait vraiment le comte et ses enfants, comme il le promettait. Alors Jaquet s’étant retourné, et ayant fait mettre devant lui le comte, son palefrenier, ainsi que Perot, dit : « — Monseigneur, voici le père et le fils ; la fille, qui est ma femme, n’est point ici, mais avec l’aide de Dieu, vous la verrez bientôt. — »

Le roi, oyant cela, regarda le comte, et bien que celui-ci fût grandement changé de ce qu’il était auparavant, il le reconnut et les yeux quasi pleins de larmes il le releva comme il s’était mis à genoux devant lui, l’accola et le baisa ; puis il accueillit amicalement Perot, et ordonna que le comte fût incontinent pourvu de vêtements, de domestiques, de chevaux et de harnais, selon qu’il convenait à sa noblesse ; ce qui fut fait aussitôt. En outre, le roi fit grand honneur à Jaquet et voulut connaître toutes ses aventures passées ; et quand Jaquet eut reçu les hautes récompenses qu’on lui donna pour avoir découvert le comte et ses enfants, le comte lui dit : « — Prends-les de la munificence de Monseigneur le roi, et souviens-toi de dire à ton père que tes fils, ses petits-enfants et les miens, ne sont point issus par leur mère d’un mendiant. — » Jaquet prit les présents, et fit venir à Paris sa femme et sa belle-mère ; la femme de Perot y vint aussi ; et là, ils firent une grandissime fête avec le comte que le roi avait rétabli dans tous ses biens, et qu’il avait fait plus puissant qu’il n’avait jamais été. Puis, avec sa permission chacun retourna chez soi, et le comte vécut à Paris jusqu’à sa mort plus glorieusement que jamais. — »



NOUVELLE IX


Bernabo de Gênes, induit en erreur, perd son argent et ordonne de tuer sa femme innocente. Celle-ci se sauve et entre, sous des habits d’homme, au service du Soudan. Elle retrouve celui qui a trompé son mari, le fait punir, et ayant repris ses habits de femme, elle revient avec son mari à Gènes.


Élisa ayant fourni sa tâche en contant sa touchante nouvelle, la reine Philomène qui était belle et grande de sa personne, et qui, plus que tout autre, était d’un visage riant et agréable, se recueillit un instant et dit : « — La convention faite avec Dioneo doit être observée ; pour quoi, comme il ne reste plus que lui et moi à dire des nouvelles, je dirai d’abord la mienne, et lui, qui a requis cela comme une faveur, parlera le dernier. — » Et ayant dit cela, elle commença ainsi : « — Parmi le vulgaire, on a coutume d’émettre souvent ce proverbe, à savoir que le trompeur reste au pied du trompé ; ce dont il ne semble pas qu’on pourrait démontrer la vérité, si les accidents qui arrivent ne la démontraient d’eux-mêmes. Et pour ce, poursuivant le sujet proposé, il m’est venu l’envie de vous démontrer, très chères dames, que cela est vrai comme on le dit ; et il ne devra point vous être désagréable de l’avoir entendu, afin que vous sachiez vous garder des trompeurs.

« Il y avait en une auberge à Paris, plusieurs gros marchands italiens, venus là, qui pour une affaire, qui pour une autre, suivant leur coutume. Ayant un soir joyeusement soupé, ils se mirent à causer entre eux de diverses choses, et, d’un propos à un autre, ils en vinrent à parler de leurs femmes qu’ils avaient laissées chez eux, et l’un d’eux commença par dire en plaisantant : « — Je ne sais comment fait la mienne, mais ce que je sais bien, c’est que, quand il me tombe entre les mains une jeunesse qui me plaît, je mets de côté l’amour que je porte à ma femme, et je prends avec celle-ci tout le plaisir que je peux. — » Un autre répondit : « — Et moi, je fais de même, pour ce que si je crois que ma femme pourchasse de son côté les aventures, elle le fait ; et si je ne le crois pas, elle ne le fait pas moins ; et ainsi nous nous rendons la pareille ; pour un âne donné on en reçoit un autre. — » Le troisième, prenant la parole, en arriva à la même conclusion ; et bientôt tous semblèrent s’accorder en ceci que les femmes laissées à elles-mêmes n’entendaient point perdre leur temps. Un seul, qui avait nom Bernabo Lomellin de Gènes, dit le contraire, affirmant que, par faveur spéciale de Dieu, il avait pour femme la dame la mieux douée de toutes les vertus que doit avoir dame, chevalier ou écuyer, et qu’il n’y en avait peut-être pas une autre comme elle en Italie ou ailleurs ; pour ce qu’elle était belle de corps et encore très jeune, adroite et robuste de sa personne, et qu’il n’y avait rien de ce qui concernait les dames, comme par exemple les ouvrages de soie et semblables choses, qu’elle ne fît mieux qu’aucune autre. En outre, il disait qu’il n’y avait aucun écuyer ou serviteur, comme on voudra dire, qui servît à la table d’un seigneur mieux et d’une façon plus accorte qu’elle, attendu qu’elle était très bien élevée, sage et discrète. Il la vanta ensuite encore plus de ce qu’elle montait à cheval, portait un oiseau, lisait, écrivait et calculait mieux que si elle eût été un marchand ; et de là, après beaucoup d’autres éloges, il en arriva au sujet sur lequel on raisonnait en ce moment, affirmant avec serment, qu’on ne pouvait en trouver une plus honnête et plus chaste qu’elle ; pour quoi, il avait la certitude que, quand bien même il resterait hors de chez lui dix ans et même toujours, elle ne prêterait jamais la moindre attention à ces sornettes avec un autre homme.

« Parmi les marchands qui devisaient ainsi, il y avait un jeune homme appelé Ambrogiuolo de Plaisance, qui se mit à faire la plus grande risée du monde du dernier éloge que Bernabo avait donné à sa femme, et qui lui demanda, en le raillant, si l’empereur lui avait concédé un tel privilège plus qu’à tous les autres hommes. Bernabo quelque peu irrité, dit que ce n’était pas l’empereur mais Dieu, lequel pouvait un peu plus que l’empereur, qui lui avait concédé cette faveur. Alors Ambrogiuolo dit : « — Bernabo, je ne doute pas que tu croies dire vrai ; mais à ce qu’il me paraît, tu as peu regardé à la nature des choses ; pour ce que si tu y avais regardé, je sais que tu n’es point d’esprit assez grossier pour que tu n’eusses pas observé à ce sujet certaines choses qui te feraient parler avec plus de modération sur cette matière. Et pour que tu ne croies pas que nous, qui avons parlé très librement de nos femmes, nous nous imaginions avoir d’autres femmes que toi ou autrement faites que la tienne, mais que nous avons parlé ainsi d’après une expérience naturelle, je veux un peu raisonner avec toi sur ce sujet. J’ai toujours entendu dire que l’homme est le plus noble animal que Dieu ait créé parmi les êtres mortels, et qu’après lui vient la femme ; mais l’homme, comme on le croit généralement et comme on le voit par ses œuvres, est plus parfait ; et ayant une perfection plus grande, il doit sans aucun doute avoir plus de fermeté et de constance, pour ce que les femmes sont en général plus mobiles ; et la raison s’en pourrait démontrer par bon nombre d’arguments naturels que, pour le moment, j’entends laisser de côté. Donc, si l’homme qui est d’une plus grande fermeté, ne peut se défendre non pas seulement de céder aux prières d’une femme, mais de désirer celle qui lui plaît, et outre ce désir de faire tout ce qu’il peut pour se trouver avec elle, et cela non pas une fois par mois, mais mille fois par jour, qu’espères-tu qu’une femme naturellement mobile puisse faire aux prières, aux flatteries, aux présents, aux mille autres moyens dont usera un homme habile qui l’aime ? Crois-tu qu’elle pourra y résister ? Certes, quand bien même tu l’affirmerais, je ne crois pas que tu le crois ; et toi-même tu dis que ton épouse est femme et qu’elle est de chair et d’os, comme le sont les autres. Pour quoi, s’il est ainsi, elle doit avoir les mêmes désirs et les mêmes forces qu’ont les autres pour résister à ces appétits naturels ; il est donc possible, quoiqu’elle soit très honnête, qu’elle fasse ce que les autres font ; et il n’y a point de choses qu’on puisse ainsi nier rigoureusement ou dont on puisse affirmer le contraire, comme tu fais. — » À quoi Bernabo répondit et dit : « — Je suis marchand et non philosophe, et je répondrai comme marchand ; et je dis que je reconnais que ce que tu dis peut arriver aux sottes chez lesquelles il n’y a nulle vergogne ; mais celles qui sont sages ont un tel soin de leur honneur, qu’elles deviennent pour le garder plus fortes que les hommes qui de ce n’ont souci ; et ma femme est de celles qui sont ainsi faites. — » Ambrogiuolo dit : « — Vraiment, si chaque fois qu’elles se laissent aller à ces sortes d’aventures il leur poussait au front une corne qui serait une preuve de ce qu’elles auraient fait, je crois qu’il y en aurait peu qui s’y laisseraient aller ; mais loin qu’il leur pousse une corne, il n’en reste à celles qui sont sages ni traces, ni empreinte ; et la honte et le déshonneur ne consistent que dans les choses ébruitées ; pour quoi, quand elles peuvent le faire en secret, elles le font, ou bien elles perdent l’occasion par bêtise. Et crois ceci pour certain, que celle-là seule est chaste qui n’a jamais été sollicitée de personne, ou qui ayant elle-même sollicité, n’a point été écoutée. Et encore que je sache par des raisons naturelles et vraies qu’il en doive être ainsi, je n’en parlerais pas avec autant de certitude que je le fais, si je n’en avais fait souvent l’épreuve avec bon nombre d’entre elles. Et je te dis ceci, à savoir que si j’étais auprès de ta femme si sage, je me ferais fort de l’amener en peu de temps à faire ce que j’ai déjà obtenu de bien d’autres. — » Bernabo, courroucé, répondit : « — Notre discussion pourrait s’éterniser en paroles ; tu dirais ceci et moi cela, et finalement il n’en résulterait rien. Mais puisque tu dis qu’elles sont toutes aussi faciles, et que ton talent de séduction est si puissant, je consens — afin de te rendre certain de l’honnêteté de ma femme — à ce qu’on me coupe la tête si tu peux jamais l’amener à faire en ceci selon ton plaisir ; et si tu ne le peux pas, je ne veux pas que tu perdes moins que mille florins d’or. — » Ambrogiuolo déjà échauffé par la discussion, répondit : « — Je ne sais trop ce que je ferais de ton sang si j’étais victorieux ; mais si tu as envie de voir la preuve de ce que je t’ai dit, mets cinq mille florins d’or, lesquels doivent t’être moins chers que ta tête, contre mille des miens ; et tandis que tu n’as fixé aucun terme, je consens à m’engager à aller à Gênes et, dans trois mois, à dater du jour où je partirai d’ici, à faire de ta femme à ma volonté, et à rapporter en témoignage une de ses choses les plus précieuses, et à te donner de telles et de si grandes preuves, que tu confesseras toi-même que c’est vrai, à condition que tu me promettras sur ta foi de ne point aller avant le terme fixé à Gênes, ni d’écrire à ta femme quoi que ce soit sur ce sujet. — » Bernabo dit que cela lui plaisait beaucoup, et bien que les autres marchands qui étaient là s’efforçassent de le détourner de ce faire, prévoyant quel grand mal en pouvait naître, les esprits des deux marchands étaient si échauffés, que, passant outre aux observations de leurs autres compagnons, ils s’engagèrent vis-à-vis l’un de l’autre par un bel écrit de leur propre main.

« L’obligation signée, Bernabo resta à Paris et Ambrogiuolo, le plus tôt qu’il put, s’en vint à Gènes. Après y être demeuré quelques jours et s’être informé avec beaucoup de précautions du nom de la rue où demeurait la dame et de sa manière de vivre, il en entendit dire tout ce qu’il en avait entendu déjà de Bernabo et bien plus encore ; pour quoi il lui parut qu’il avait fait une entreprise folle. Mais cependant, s’étant abouché avec une pauvre femme, laquelle fréquentait beaucoup la maison de la dame qui lui voulait grand bien, et ne pouvant arriver à autre chose, il la corrompit à force d’argent, et se fit porter par elle dans une caisse artistement construite selon ses indications, non-seulement dans la maison, mais dans la chambre de la gente dame. Là, comme si la bonne femme s’en voulait aller quelque part, elle pria, suivant la leçon que lui avait faite Ambrogiuolo, qu’on lui gardât la caisse pendant quelques jours. La caisse étant donc restée dans la chambre, et la nuit étant venue, Ambrogiuolo, à l’heure où il pensait que la dame dormait, ouvrit la caisse au moyen de certains engins, et se trouva sans avoir fait de bruit dans la chambre où il y avait une lumière allumée. Pour quoi, il se mit à examiner l’aspect de la chambre, les peintures et toutes les autres choses remarquables qui s’y trouvaient, afin de les retenir en sa mémoire. Puis, s’étant approché du lit et voyant que la dame ainsi qu’une petite fille qui était avec elle dormaient profondément, il la découvrit tout entière et reconnut qu’elle était aussi belle nue que sous ses vêtements, mais il ne vit aucun signe qu’il pût rappeler, hors un qu’elle avait sous le sein gauche et qui consistait en une petite excroissance autour de laquelle étaient quelques poils blonds comme l’or ; cela vu, il la recouvrit doucement, bien que, la voyant si belle, il lui fût venu le désir de risquer sa vie et de se coucher près d’elle. Mais cependant, ayant ouï dire qu’elle était dure et rebelle à ces sortes de jeux, il ne s’y hasarda point ; et étant resté tout à son aise dans la chambre pendant la plus grande partie de la nuit, il s’empara d’une bourse, d’une soubreveste qu’il prit dans un coffre, d’un anneau, d’une ceinture, et mit le tout dans sa caisse qu’il ferma comme elle était auparavant, après y être rentré ; et, dans cette situation, il passa deux nuits, sans que la dame s’aperçût de rien. Le troisième jour, la bonne femme, suivant l’ordre qui lui avait été donné, revint chercher sa caisse et la reporta à l’endroit où elle l’avait prise. Ambrogiuolo en sortit, et ayant, selon la promesse faite, payé la bonne femme, il retourna le plus tôt qu’il put à Paris avec les objets en question, et avant le terme fixé.

« Là, ayant réuni en présence de Bernabo les marchands qui avaient assisté à la discussion et au pari, il dit qu’il avait gagné l’enjeu déposé entre leurs mains, pour ce qu’il avait fait ce dont il s’était vanté ; et pour montrer que c’était vrai, il décrivit d’abord la forme de la chambre et les peintures qui y étaient ; puis il montra les objets qu’il avait apportés avec lui, affirmant les avoir reçus de la dame. Bernabo avoua que la chambre était faite comme il le disait, et reconnut également que les objets avaient appartenus à sa femme, mais il dit qu’Ambrogiuolo pouvait avoir su par quelque domestique comment la chambre était faite, et avoir eu de même lesdits objets ; pour quoi, s’il n’avait pas autre chose à dire, cela ne lui semblait pas suffisant pour se déclarer vainqueur. À quoi, Ambrigiuolo dit : « — De vrai, cela devrait suffire ; mais puisque tu veux que j’en dise davantage, je le dirai. Je te dirai donc que madame Ginevra, ta femme, a sous le sein gauche un petit signe, autour duquel sont cinq ou six poils blonds comme l’or. — »

Quand Bernabo entendit cela, il sentit une telle douleur, qu’il lui sembla qu’on lui avait donné d’un couteau au cœur ; et le visage tout bouleversé, bien qu’il n’eût pas encore dit une parole, il donna assez manifestement à voir que ce qu’Ambrogiuolo disait était vrai, et après un moment, il dit : « — Seigneurs, ce que dit Ambrogiuolo est vrai ; et pour ce, puisqu’il a gagné, qu’il vienne quand il lui plaira, et il sera payé. — » Et, comme il avait dit, le jour suivant Ambrogiuolo fut entièrement payé.

« Bernabo, ayant quitté Paris, s’en vint à Gênes, l’esprit fortement courroucé contre la dame. Comme il était déjà proche de la ville, il ne voulut point y entrer, mais il s’arrêta à une vingtaine de milles, dans un de ses domaines, d’où il envoya à Gênes un de ses familiers en qui il avait grande confiance, avec deux chevaux et des lettres où il disait à la dame qu’il était de retour, et qu’elle vînt le rejoindre. Il ordonna en outre secrètement au familier lorsqu’il serait arrivé avec la dame dans un endroit qui lui paraîtrait propice, de la tuer sans miséricorde, et de revenir vers lui. Le familier arrivé à Gênes, ayant remis les lettres et rempli son message, fut accueilli par la dame avec une grande joie, et le lendemain matin, montée à cheval avec le familier, elle s’achemina vers sa maison de campagne. Tout en cheminant ensemble, et causant de choses et d’autres, ils parvinrent en un vallon profond et solitaire, couvert d’arbres et de rochers énormes. L’endroit paraissant favorable au familier pour accomplir sans danger pour lui l’ordre de son maître, il tira son coutelas, et saisissant la dame par le bras, il dit : « — Madame, recommandez votre âme à Dieu, car sans pousser plus avant, il vous faut mourir. — » La dame, voyant le coutelas et entendant ces paroles, dit tout épouvantée : « — Grâce, de par Dieu ; avant que de me tuer, dis-moi en quoi je t’ai offensé, que tu doives me tuer. — » « — Madame — dit le familier — vous ne m’avez offensé en rien, mais je ne sais en quoi vous avez offensé votre mari, si ce n’est qu’il m’a ordonné de vous tuer en chemin sans avoir aucune pitié de vous ; et il m’a menacé, si je ne le faisais pas, de me faire pendre par la gorge. Vous savez combien je lui suis soumis, et si je puis dire : non, quand il m’impose de faire quelque chose. Dieu sait que votre sort me fait de la peine, mais je ne puis pas autre chose. — » À quoi la dame dit en pleurant : « — Ah ! Dieu merci, tu ne voudrais pas, pour un autre, devenir le meurtrier de qui ne t’a point offensé. Dieu qui connaît tout, sait que jamais je n’ai rien fait qui me doive faire recevoir une telle récompense de mon mari. Mais laissons cela ; tu peux, si tu le veux, complaire en même temps à Dieu, à ton maître et à moi de la façon suivante : prends mes vêtements, après m’avoir donné seulement ta veste et un capuchon, et retourne avec eux vers celui qui est ton maître et le mien, et dis-lui que tu m’as tuée ; et je te jure, par mon salut que je te devrai, que je m’éloignerai, et que j’irai si loin que jamais ni lui, ni toi, ni personne en ces contrées n’aura de mes nouvelles. — » Le familier qui se disposait à contre-cœur à la tuer, se laissa facilement apitoyer ; pour quoi, ayant pris ses vêtements, il lui donna sa mauvaise veste et un capuchon, lui laissa le peu d’argent qu’elle avait, et après l’avoir priée de s’éloigner de ces contrées, il la laissa à pied dans le vallon et s’en alla vers son maître auquel il dit que non-seulement son ordre avait été exécuté, mais qu’il avait abandonné aux loups le corps de sa femme après l’avoir tuée. Bernabo, quelques temps après retourna à Gênes, où le fait ayant été su, on le blâma fortement.

« La dame, restée seule et désolée, s’en alla, dès que la nuit fut venue et en se contrefaisant le plus qu’elle pouvait, vers un petit village qui était près de là, où, ayant acheté à une vieille femme ce dont elle avait besoin, elle rajusta la veste à son dos en la raccourcissant, fit de sa chemise une paire de chausses, et se coupa les cheveux ; après quoi ayant tout à fait l’allure d’un marinier, elle s’en alla vers la mer. Elle y trouva par aventure un gentilhomme catalan, nommé segnor Encararch, lequel était descendu d’un navire à lui qui était non loin de là, à Albe, pour se rafraîchir à une fontaine. Étant entrée en pourparlers avec ce gentilhomme, elle s’engagea avec lui comme serviteur, et monta sur le navire, se faisant appeler Sicuran da Finale. Là, son maître lui ayant donné des vêtements moins misérables, elle se mit à le servir si bien et avec tant de dévouement, qu’elle gagna complètement sa faveur.

« Peu de temps après, il arriva que ce gentilhomme catalan navigua avec un de ses chargements jusqu’à Alexandrie où il apportait certains faucons voyageurs au soudan, auquel il alla les présenter. Le Soudan l’ayant quelquefois invité à sa table, et ayant remarqué les façons de Sicuran qui le suivait partout pour le servir, et ses façons lui ayant plu, il le demanda au catalan ; celui-ci, bien que cela le contrariât beaucoup, le lui donna. En peu de temps, Sicuran, par son savoir-faire, ne gagna pas moins la faveur et l’amitié du soudan, qu’il ne l’avait fait pour le catalan. Pour quoi, il advint par la suite qu’une grande réunion de marchands chrétiens et sarrazins devant se tenir à une certaine époque sous la forme d’une foire de l’année, dans la ville d’Acre soumise à l’autorité du soudan, celui-ci, qui avait coutume d’y envoyer chaque année, en outre de quelques officiers, un de ses grands dignitaires, afin de veiller à la garde et à la sûreté des marchands et de leurs marchandises, résolut, le moment venu, d’y envoyer Sicuran, lequel savait déjà très bien la langue du pays ; et ainsi fut fait. Sicuran étant donc venu à Acre en qualité de seigneur et capitaine de la garde des marchands et des marchandises, il s’acquitta avec soin et promptitude de ce qui était de son office, et en allant et examinant tout autour de lui, il vit un grand nombre de marchands siciliens, pisans, génois, vénitiens et d’autres contrées d’Italie, avec lesquels il se lia volontiers en souvenir de son pays. Or, il advint, une fois entre autres, qu’étant descendu en une boutique de marchands vénitiens, il vit parmi les autres joyaux une bourse et une ceinture qu’il reconnut sur-le-champ lui avoir appartenu, ce dont il s’étonna ; mais, sans témoigner autrement son étonnement, il demanda gracieusement à qui elles appartenaient et si on voulait les vendre. Ambrogiuolo de Plaisance était venu à la foire avec beaucoup de marchandises, sur un navire de vénitiens ; entendant que le capitaine de la garde demandait à qui étaient ces objets, il s’avança et dit en riant : « — Messire, ces objets sont à moi et je ne les vends point ; mais s’ils vous plaisent, je vous les donnerai volontiers. — » Sicuran, en le voyant rire, soupçonna que ce marchand l’avait reconnu à quelqu’un de ses gestes ; mais néanmoins, faisant bonne contenance, il dit : « — Tu ris peut-être parce que tu me vois, moi homme d’armes, questionner sur ces objets de femme ? — » Ambrogiuolo dit : « — Messire, je ne ris point de cela, mais je ris de la façon dont j’ai acquis ces objets. — » À quoi Sicuran dit : « — Eh ! que Dieu te donne bonne aventure ; si c’est une chose qui puisse se dire, dis-moi comment tu les as eus. — » « — Messire — dit Ambrogiuolo — elles m’ont été données avec d’autres choses par une gente dame de Gênes, appelée madame Ginevra, femme de Bernabo Lomellin, une nuit que je couchais avec elle, et elle m’a prié de les garder pour l’amour d’elle. Or, je ris, pour ce que je me souviens de la sottise de Bernabo qui fut assez fol pour parier cinq mille florins d’or contre mille, que je n’amènerais pas sa femme à faire à mon plaisir, ce que je fis cependant et gagnant ainsi le pari ; quant à lui, qui aurait dû plutôt se punir de sa bêtise que de s’en prendre à sa femme d’avoir fait ce que toutes les femmes font, il s’en revint de Paris à Gênes, où, à ce que j’ai appris depuis, il la fit occire. — »

« En entendant cela, Sicuran comprit aussitôt quel avait été le motif de la colère de Bernabo contre sa femme, et reconnaissant clairement que cet homme était la cause de tous ses malheurs, il résolut en soi-même de ne pas le laisser impuni. Il feignit donc d’avoir eu son récit comme agréable, et se lia adroitement avec lui d’une étroite amitié, si bien que, sur ses encouragements, Ambrogiuolo, la foire finie, le suivit à Alexandrie avec tout ce qu’il avait ; là, Sicuran lui fit construire une boutique et lui donna un grand nombre de ses propres deniers ; pour quoi, voyant qu’il en résultait grand profit pour lui, Ambrogiuolo prolongeait volontiers son séjour. Sicuran, désireux de prouver son innocence à Bernabo, n’eut point de repos qu’il n’eût trouvé, grâce à l’entremise de plusieurs gros marchands génois qui étaient à Alexandrie, l’occasion de le faire venir ; et Bernabo étant en assez pauvre état, il le fit accueillir en secret par un sien ami, jusqu’à ce que le moment lui parût venu d’exécuter ce qu’il avait l’intention de faire.

« Sicuran avait déjà fait raconter à Ambrogiuolo son histoire devant le Soudan dont ce dernier avait eu grand plaisir ; mais quand il vit que Bernabo était arrivé, il pensa qu’il ne fallait point retarder davantage. Ayant choisi le moment favorable, il supplia le Soudan de faire venir devant lui Ambrogiuolo et Bernabo, et en présence de Bernabo, si cela ne se pouvait faire de bon gré, d’exiger par la rigueur qu’Ambrogiuolo dît la vérité au sujet de ce qu’il se vantait d’avoir obtenu de la femme de Bernabo. C’est pourquoi, Ambrogiuolo et Bernabo étant venus, le Soudan, en présence de nombreux assistants, ordonna d’un air sévère à Ambrogiuolo de dire la vérité, et comment il avait gagné cinq mille florins d’or à Bernabo, là était aussi présent Sicuran, en lequel Ambrogiuolo avait la plus grande confiance, et qui, d’un air plus courroucé encore, le menaçait des plus cruels supplices, s’il ne le disait. Pour quoi, Ambrogiuolo, doublement épouvanté, et se voyant contraint de parler, ne s’attendant du reste à d’autre châtiment que la restitution des cinq mille florins d’or et des objets volés par lui, raconta, en présence de Bernabo et de tous les autres, comment le fait s’était passé. Et quand Ambrogiuolo eût parlé, Sicuran, comme s’il eût été l’exécuteur des volontés du soudan, se tourna vers Bernabo et dit : « — Et toi, que fis-tu à ta femme, à propos de cette tromperie ? — » À quoi Bernabo répondit : « — Moi, irrité d’avoir perdu mon argent, et de l’affront que je croyais avoir reçu de ma femme, je la fis tuer par un de mes familiers ; et, d’après ce que m’a raconté celui-ci, elle fut promptement dévorée par les loups. — »

« Toutes ces choses ayant été dites en présence du soudan, entendues et comprises par lui, sans qu’il sût encore à quoi Sicuran, qui avait tout ordonné et qui avait posé lui-même les questions, voulait en venir, celui-ci lui dit : « — Mon seigneur, vous pouvez très clairement voir combien cette bonne dame se peut glorifier de son amant et de son mari ; car l’amant lui ravit l’honneur en même temps qu’il détruit sa réputation et ruine son mari, et le mari, croyant plus facilement au mensonge d’autrui qu’à la vérité dont une longue expérience lui devait avoir donné la certitude, la fait tuer et la donne à manger aux loups ; en outre, l’affection que lui porte l’amant et le mari est telle, qu’étant longtemps restés près d’elle, aucun ne la reconnaît. Mais pour ce que vous savez maintenant fort bien ce que chacun d’eux a mérité, si vous voulez me permettre, comme une faveur spéciale, de faire punir le trompeur et de pardonner au trompé, je ferai venir ici cette dame devant vous et devant eux. — » Le Soudan, disposé en cette circonstance à complaire jusqu’au bout à Sicuran, dit que cela lui plaisait, et qu’il fît venir la dame. Bernabo, qui croyait fermement que sa femme était morte, s’étonna beaucoup ; quant à Ambrogiuolo, prévoyant déjà son châtiment, et tremblant d’être réduit à chose pire encore qu’à rendre l’argent, il ne savait s’il devait souhaiter ou craindre que la dame vînt, et il attendait sa venue avec une grande anxiété.

« Le Soudan ayant donc accordé à Sicuran ce qu’il demandait, celui-ci, pleurant et se jetant à ses genoux, quitta la voix d’homme, n’ayant plus désir de garder son déguisement masculin, et dit : « — Mon seigneur, je suis la malheureuse Ginevra, obligée d’errer six ans par le monde à l’aventure sous un déguisement d’homme, par ce traître d’Ambrogiuolo qui m’a faussement et déloyalement accusée, et par cet homme inique et cruel qui m’a livrée à son serviteur pour me tuer et me donner à manger aux loups. — » Et déchirant le devant de ses habits et montrant sa poitrine, elle fit voir ouvertement au soudan et à tous les autres qu’elle était femme ; puis se tournant vers Ambrogiuolo, elle lui demanda, en l’injuriant, s’il avait jamais couché avec elle, comme il s’en était auparavant vanté. Celui-ci l’ayant déjà reconnue, et devenu quasi-muet de honte, ne disait rien.

« Le soudan qui l’avait toujours tenue pour un homme, ce voyant et entendant, tomba en un tel étonnement que, malgré ce qu’il avait vu et entendu, il crut que c’était plutôt un songe qu’une réalité. Mais pourtant, quand son étonnement fut passé, reconnaissant la vérité, il combla d’éloges la vie, la constance, les mœurs et la vertu de la Ginevra qu’il avait jusque-là appelée Sicuran. Et après lui avoir fait apporter de très riches habits et lui avoir donné des dames pour lui tenir compagnie, suivant la demande qu’elle lui adressa il fit grâce à Bernabo de la mort qu’il avait méritée. Ce dernier, ayant reconnu sa femme, se jeta à ses pieds en pleurant et en demandant pardon ; sur quoi, bien qu’il en fût peu digne, elle le lui accorda avec bonté, et, le faisant lever, l’embrassa tendrement comme son mari.

« Aussitôt après, le soudan commanda qu’incontinent Ambrogiuolo fut lié à un pal en un endroit élevé de la ville, et enduit de miel, et qu’on ne l’en détachât pas qu’il n’en tombât de lui-même ; et ainsi fut fait. Puis il ordonna que tout ce qui avait appartenu à Ambrogiuolo fût donné à la dame, ce qui n’était pas peu de chose et ne valait pas moins de dix mille roubles. Et après avoir fait préparer une très belle fête, où il traita fort honorablement Bernabo en sa qualité de mari de madame Ginevra, et madame Ginevra comme une très valeureuse dame, il leur donna, tant en joyaux, qu’en vases d’or et d’argent et en espèces, pour une valeur de plus de dix mille autres roubles. Puis, la fête terminée, il leur fit préparer un navire et leur donna licence de retourner à Gênes quand cela leur plairait. Ils y revinrent très riches et dans une grande allégresse, et ils y furent accueillis avec de grands honneurs, spécialement madame Ginevra, que tout le monde croyait morte, et qui, pendant tout le temps qu’elle vécut, eut une grande réputation de vertu.

« Quant à Ambrogiuolo, le jour même où il fut lié au pal et enduit de miel, il fut tué et dévoré, à son grand supplice, par les mouches, les guêpes et les taons dont le pays est infesté ; et ses ossements blanchis et retenus seulement par les nerfs, restèrent pendant longtemps sans qu’on y touchât, comme un témoignage, pour quiconque les voyait, de sa méchanceté. Et ainsi le trompeur resta au pied de celui qu’il avait trompé. — »



NOUVELLE X


Paganino de Monaco enlève la femme de messer Ricciardo da Chinzica, lequel, ayant appris où elle est, va la redemander à Paganino. Mais elle ne veut pas retourner avec lui, et messer Ricciardo étant mort, elle devient la femme de Paganino.


Chacun, dans l’honnête compagnie, loua beaucoup, comme étant très belle, la nouvelle contée par la reine, et surtout Dioneo à qui seul il restait à raconter dans la présente journée. Après bon nombre d’éloges adressés au précédent récit, il dit : « — Belles dames, un endroit de la nouvelle de la reine m’a fait renoncer à vous en dire une que j’avais en l’esprit, pour vous en conter une autre, je veux dire la bêtise de Bernabo — quelque bien qui lui en advînt — et de tous les autres qui se laissent aller à croire ce qu’il paraissait croire lui-même, c’est-à-dire qui s’imaginent que pendant qu’ils vont par le monde, se satisfaisant avec celle-ci et celle-là, tantôt une fois, tantôt une autre, leurs femmes restées à la maison se tiennent les mains à la ceinture, comme si nous, qui naissons et grandissons au milieu d’elles, nous ne savions pas ce qu’elles désirent. En vous disant cette nouvelle, je vous montrerai du même coup quelle est la sottise de ceux qui pensent ainsi, et combien plus grande encore est celle de ceux qui, se croyant plus puissants que la nature, s’imaginent pouvoir par des démonstrations fabuleuses suppléer à ce qu’ils peuvent faire, et s’efforcent d’amener les autres au point où ils en sont, alors que la nature de celui qu’ils sollicitent ne le permet pas.

« Il y eut donc à Pise un juge doué de plus d’esprit que de force corporelle, et dont le nom était messer Ricciardo di Chinzica, lequel croyant peut-être pouvoir satisfaire les femmes avec les mêmes moyens qu’il satisfaisait à l’étude, mit, en homme très riche qu’il était, une extrême sollicitude à prendre pour femme une belle et jeune dame, alors qu’il aurait dû doublement repousser cette idée, s’il avait su se conseiller soi-même comme il savait conseiller les autres. La chose advint comme il voulut, pour ce que messer Lotto Gualandi lui donna pour femme une sienne fille, nommée Bartolomea, une des plus belles et des plus désirables jeunes femmes de Pise, où il y en a bien peu qui ne ressemblent à des lézards gris. Le juge l’ayant menée en grandissime fête à sa maison, et ayant fait des noces magnifiques, se hasarda, la première nuit, à la toucher une fois pour consommer le mariage, et encore s’en fallut-il de peu qu’il ne pût finir la partie ; pour quoi, le matin d’après, comme un homme maigre, sec et de peu de souffle qu’il était, il lui fallut se réconforter avec du bon vin, des confitures fortifiantes et autres ingrédients, afin de se remettre en vie.

« Or ce messire le juge, meilleur estimateur de ses forces qu’il n’avait été avant son mariage, commença à enseigner à sa femme un calendrier bon pour les enfants qui apprennent à lire, et peut-être fabriqué jadis à Ravenne. En effet, selon qu’il lui montrait, il n’y avait pas dans ce calendrier un jour qui ne fût la fête d’un saint, mais de plusieurs, en révérence desquels il lui démontrait que l’homme et la femme se devaient abstenir de relations conjugales, y ajoutant encore les jeûnes, les quatre temps et vigiles des apôtres et de mille autres saints, et le vendredi et le samedi, et le dimanche du Seigneur, et tout le carême, et certains moments de la lune, et nombre d’autres exceptions, pensant peut-être qu’on pouvait faire avec les femmes dans le lit comme il faisait parfois lui-même en plaidant au civil. Il employa longtemps cette méthode, non sans grave mélancolie de la dame, qui n’en tâtait à peine pas plus d’une fois par mois, prenant bien garde qu’un autre ne lui apprît les jours de travail, comme il lui avait appris les jours de fête.

« Il advint qu’un jour, la chaleur étant grande, l’envie prit messer Ricciardo d’aller se promener en un sien domaine fort beau, voisin de Monte Nero, et d’y rester quelques jours pour prendre l’air avec sa belle dame. Et là, voulant lui donner quelque distraction, il fit un jour pêcher, et étant monté, lui sur une petite barque avec les pêcheurs, et elle sur une autre avec les autres dames, ils s’en allèrent voir ; et le plaisir les entraînant, ils s’éloignèrent, quasi sans s’en apercevoir, plusieurs milles en mer. Pendant qu’ils étaient le plus occupés à regarder, survint soudain une galère de Paganino da Mare, fameux corsaire d’alors, laquelle ayant vu les barques, se dirigea vers elles. Ces dernières ne purent s’enfuir assez vite que Paganino n’atteignît celle où étaient les femmes ; et y voyant la belle dame, sans plus vouloir autre chose il la mit sur sa galère, sous les yeux de messer Ricciardo qui était déjà retourné à terre et continua sa route. Ce que voyant messire le juge, lui qui était si jaloux qu’il avait peur de l’air même, il ne faut pas demander s’il fut désolé. Ce fut en vain, qu’à Pise et ailleurs, il se plaignit de la barbarie des corsaires, sans savoir qui lui avait pris sa femme et où on l’avait emmenée. Quant à Paganino, voyant la dame si belle, l’aventure lui semblait excellente ; n’ayant pas de femme, il résolut de la garder toujours près de lui, et comme elle pleurait fort, il se mit à la consoler doucement. La nuit venue, le calendrier lui étant tombé de la ceinture et les fêtes et jours fériés lui étant sortis de la mémoire, il commença à la consoler par des actes, les paroles lui paraissant avoir fait peu d’effet dans le jour ; et il la consola si bien, qu’avant qu’ils arrivassent à Monaco, le juge et ses lois étaient loin de l’esprit de la dame qui se mit à vivre le plus joyeusement du monde avec Paganino. Celui-ci l’ayant menée à Monaco, outre les consolations qu’il lui donnait de jour et de nuit, il la traitait honorablement comme sa femme.

« Au bout d’un certain temps, messer Ricciardo ayant appris où était sa femme, fut pris d’un ardent désir de la revoir : avisant que personne ne ferait aussi bien que lui ce qu’il fallait faire, il résolut d’aller la trouver lui-même, disposé à dépenser pour sa rançon tout l’argent qu’il faudrait. S’étant mis en mer, il s’en alla à Monaco, et là il vit sa femme et fut vu par elle qui, le soir même, en parla à Paganino et l’informa de ses intentions. Le lendemain matin, Messer Ricciardo, voyant Paganino, l’accosta, et lui fit sur-le-champ de grandes démonstrations d’amitié, bien que Paganino, attendant où il voulait en venir, feignît de ne le point connaître. Pour quoi, quand le moment parut venu à messer Ricciardo, il lui découvrit, du mieux qu’il sut et le plus gracieusement possible, le motif de sa venue, le priant de lui demander ce qu’il lui plairait et de lui rendre la dame. À quoi Paganino répondit d’un air joyeux : « — Messire, soyez le bien venu ; et pour vous répondre brièvement, je vous dis ceci : il est vrai que j’ai chez moi une jeune dame ; et je ne sais si elle est votre femme ou celle d’un autre, pour ce que je ne vous connais pas ni elle non plus, si ce n’est pour le peu de temps qu’elle a demeuré avec moi. Si vous êtes son mari, comme vous le dites, je vous conduirai vers elle, car vous me semblez être un aimable gentilhomme, et je suis certain qu’elle vous reconnaîtra bien. Si elle dit que les choses sont comme vous le prétendez, et qu’elle veuille s’en aller avec vous, vous me donnerez pour sa rançon ce que vous-même voudrez ; si les choses ne sont pas ainsi, vous feriez une vilaine action en me la voulant ôter, pour ce que je suis jeune, et puis tout comme un autre avoir une femme, et surtout celle-ci qui est la plus plaisante que j’aie jamais vue. — Messer Ricciardo dit alors : « — Certes, elle est ma femme, et si tu me mènes où elle est, tu le verras ; elle se jettera aussitôt à mon col ; et pour ce, je ne demande pas qu’il soit fait autrement que tu l’as toi-même proposé. — » « — Allons donc — dit Paganino. — »

« Ils se rendirent donc en la maison de Paganino, et étant entrés dans une salle, Paganino fit appeler la dame. Celle-ci, habillée et parée, sortit de sa chambre et étant venue dans celle où était messer Ricciardo avec Paganino, elle n’adressa pas plus la parole à messer Ricciardo qu’elle n’eût fait pour un autre étranger qui serait venu avec Paganino chez lui. Ce que voyant, le juge qui s’attendait à être reçu par elle avec une grandissime fête, s’étonna fortement, et se mit à dire en lui-même : peut-être la mélancolie et le long chagrin que j’ai éprouvés après l’avoir perdue, m’ont tellement changé qu’elle ne me reconnaît pas. Pour quoi, il lui dit : « — Femme, il m’en coûte cher de t’avoir menée à la pêche, pour ce qu’on n’éprouva jamais douleur semblable à celle que j’ai endurée depuis que je t’ai perdue, et toi, tu ne sembles pas me reconnaître, tellement tu me fais un sauvage accueil. Ne vois-tu pas que je suis ton messer Ricciardo, venu ici pour payer ce que voudra ce gentilhomme en la maison de qui nous sommes, afin de te ravoir et de t’emmener ; et qu’il veut bien te rendre à moi en échange de ce que je voudrai lui payer ? — » La dame s’étant tournée vers lui, dit en souriant un peu : « — Messire, est-ce à moi que vous parlez ? prenez garde de me prendre pour une autre ; car, pour moi, je ne me souviens pas de vous avoir jamais vu. — » Messer Ricciardo dit : « — Prends garde à ce que tu dis, regarde-moi bien ; si tu veux bien te rappeler, tu verras bien que je suis ton Ricciardo di Chinzica. — » La dame dit : « — Messire, vous me pardonnerez, ce n’est peut-être pas chose honnête à moi, comme vous vous l’imaginez, de tant vous regarder, mais je vous ai néanmoins assez regardé pour bien savoir que je ne vous ai jamais vu. — » Messer Ricciardo pensa qu’elle agissait ainsi par peur de Paganino, et qu’elle ne voulait pas avouer devant lui qu’elle le connaissait ; pour quoi, après un moment, il pria Paganino de le laisser parler seul dans une chambre avec la dame. Paganino dit que cela lui plaisait, pourvu qu’il ne la dût point embrasser contre sa volonté ; et il ordonna à la dame d’aller avec lui dans une chambre, d’écouter ce qu’il voulait lui dire et de lui répondre comme cela lui plairait.

« La dame et messer Ricciardo étant donc allés seuls en une chambre, dès qu’ils se furent assis, messer Ricciardo se mit à dire : « — Eh ! cœur de mon corps, ma douce âme, mon espoir, ne reconnais-tu pas maintenant ton Ricciardo qui t’aime plus que lui-même ? Comment cela peut-il se faire ? suis-je tellement changé ? Et ! mon bel œil, regarde-moi un peu. — » La dame se mit à rire et sans en laisser dire plus, elle dit : « — Vous savez bien que je ne suis pas si oublieuse que je ne reconnaisse que vous êtes messer Ricciardo di Chinzica, mon mari ; mais vous, pendant que j’ai été avec vous, vous avez montré que vous me connaissiez très mal, pour ce que si vous aviez été sage, comme vous voulez qu’on le croie, vous deviez bien avoir assez de bon sens pour voir que j’étais jeune et fraîche et gaillarde, et pour savoir par conséquent ce qu’il faut aux jeunes femmes, en outre des vêtements et du manger, bien que, par vergogne, elles ne le disent pas ; comment le faisiez-vous, vous le savez ! Et si l’étude des lois vous était plus agréable que votre femme, vous ne deviez pas la prendre ; pour moi, vous ne me fîtes jamais l’effet d’un juge, mais bien d’un crieur-juré de sacrements et de fêtes, de jeûnes et de vigiles, tellement vous les connaissiez bien. Et je vous dis que si vous aviez fait faire par les laboureurs qui travaillaient vos domaines autant de fêtes que vous en faisiez faire à celui qui avait mon petit champ à labourer, vous n’auriez jamais récolté un grain de blé. Dieu, qui a pris en pitié ma jeunesse, m’a fait rencontrer celui avec lequel je demeure en cette maison, où l’on ne sait pas ce que c’est qu’une fête — je dis ces fêtes que vous, plus dévot à Dieu qu’au service des dames, vous célébriez — et dont jamais n’ont franchi la porte, samedi ni vendredi, ni vigiles, ni quatre-temps, ni carême qui est chose si longue ; au contraire on y travaille de jour et de nuit, et l’on y bat la laine : et cette nuit même, dès que matines ont sonné, je sais bien comment le fait est allé, une fois en sus. Donc, j’entends rester avec lui et travailler pendant que je suis jeune ; quant au fêtes, aux pénitences et aux jeûnes, je me réserve de les observer quand je serai vieille ; et vous, allez-vous-en à la bonne aventure le plus tôt que vous pourrez, et faites sans moi autant de fêtes qu’il vous plaira. — »

« En entendant ces paroles, messer Ricciardo éprouva une douleur insupportable ; et quand il l’eut vu se taire, il dit :

« — Oh ! ma douce âme qu’est-ce que tu dis là ? n’as-tu point garde à l’honneur de tes parents et à ton propre honneur ? Veux-tu rester ici plus longtemps prostituée à cet homme et en péché mortel, tandis qu’à Pise tu es ma femme ? Celui-ci, quand il sera fatigué de toi, te chassera à ta grande honte ; moi, je t’aurai toujours pour chère, et toujours, encore que je ne le voulusse pas, tu seras Dame en ma maison. Dois-tu pour cet appétit désordonné et peu honnête, abandonner en même temps et ton honneur et moi qui t’aime plus que ma vie ? Eh ! ma chère espérance, ne parle plus ainsi ; consens à venir avec moi ; à partir d’aujourd’hui, puisque je connais ton désir, je m’efforcerai de le satisfaire ; donc, ô mon doux bien, change d’avis et viens-t’en avec moi, car je n’ai jamais éprouvé de joie depuis que tu m’as été enlevée. — » À quoi la dame répondit : « — Quant à mon honneur, je n’entends que personne, maintenant qu’il n’en peut être autrement, se montre plus susceptible que moi ; que mes parents ne s’en sont-ils souciés, eux quand ils me donnèrent à vous ! S’ils ne furent point alors soucieux de mon honneur, je n’entends pas me soucier présentement du leur ; et si je suis maintenant en péché mortier, j’y resterai quand même je serais en péché pilon ; n’en soyez pas plus en peine que moi. Et je vous dis ceci : ici, il me semble être la femme de Paganino, tandis qu’à Pise il me semblait être votre concubine, en voyant que pour les points de la lune et les mesures de géométrie, les planètes venaient se mettre entre vous et moi, tandis qu’ici Paganino me tient toute la nuit en ses bras, et m’étreint, et me mord ; et comme il m’arrange, Dieu vous le dit pour moi. Vous dites aussi que vous vous efforcerez ; et de quoi ? de le faire lever à coups de bâtons ? Je sais que vous êtes devenu un preux chevalier depuis que je ne vous ai vu. Allez, et efforcez-vous de vivre ; car me semble au contraire que vous vivez en ce monde en simple locataire, tellement vous me paraissez étique et malingre. Et je vous dirai plus encore : quand celui-ci me laissera — et il ne me paraît pas disposé à cela tant que je voudrai rester avec lui — je n’entends point pour cela retourner jamais à vous, dont en vous compressant tout entier on ne ferait pas une écuelle de sauce, pour ce qu’à mon très grand dommage et détriment j’y ai été une fois ; je chercherai ma pitance ailleurs. Sur quoi, je vous le dis de nouveau : ici il n’y a fête ni vigiles, ce qui fait que j’entends y rester ; et pour ce, le plus tôt que vous pourrez, allez-vous-en à la garde de Dieu, sinon je croirai que vous voulez me faire violence. — »

« Messire Ricciardo se voyant en mauvais parti, et reconnaissant sa folie d’avoir pris une femme jeune alors qu’il était épuisé, sortit de la chambre d’un air dolent et triste, et dit à Paganino beaucoup de paroles encore qui n’aboutirent à rien. Enfin, sans avoir rien obtenu, il laissa la dame et s’en retourna à Pise où il tomba tellement fou de douleur, qu’il s’en allait dans Pise ne répondant pas autre chose à tous ceux qui le saluaient ou lui parlaient, sinon : le mauvais trou ne veut pas de fête ; et au bout de peu de temps il mourut. Ce qu’ayant appris Paganino, et connaissant l’amour que la dame lui portait, il la prit pour femme légitime, et sans jamais observer fêtes ou vigiles, sans faire le carême, ils travaillèrent tous deux tant que les jambes les purent porter, et se donnèrent du bon temps. Pour quoi, mes chères dames, il me paraît que Bernabo, dans sa discussion avec Ambrogiuolo, chevauchait la chèvre à l’encontre de son penchant. — »

Cette nouvelle donna tellement à rire à toute la compagnie, qu’il n’y avait personne à qui les mâchoires ne fissent mal, et d’un consentement unanime toutes les dames avouèrent que Dioneo disait vrai et que Bernabo avait été une bête. Mais quand la nouvelle fut finie et que le rire se fut apaisé, la reine ayant observé que l’heure était déjà tardive et que tous avaient conté la leur, qu’ainsi la fin de son pouvoir était venue, ôta la couronne de dessus sa tête suivant le cérémonial adopté, et la posa sur la tête de Néiphile, en disant d’un air joyeux : « — Que désormais, chère compagne, le gouvernement de ce petit peuple t’appartienne. — » Puis elle retourna s’asseoir. Néiphile rougit un peu de l’honneur reçu ; son visage devint tel que se montre la fraîche rose d’avril ou de mai aux premières lueurs du jour, et ses yeux, légèrement baissés et pleins de désir, brillèrent comme l’étoile du matin. Mais quand se fut apaisée l’honnête rumeur par laquelle les assistants faisaient un joyeux accueil à leur reine, celle-ci, ayant repris cœur et s’étant assise un peu plus haut que d’habitude : « — Puisque je suis votre reine, et pour ne pas m’écarter de la manière suivie par celles qui l’ont été avant moi, et dont vous avez par votre obéissance approuvé le commandement, je vous ferai connaître en peu de mots mon avis, et s’il est adopté par votre conseil, nous le suivrons. Comme vous le savez, c’est demain vendredi et après demain samedi, jours ennuyeux à la plupart des gens à cause des aliments qu’on a coutume d’y manger ; sans compter que le vendredi est digne de tout notre respect pour ce que c’est le jour en lequel Celui qui est mort pour nous souffrit sa passion. Pour quoi, je pense qu’il serait juste et convenable qu’en l’honneur de Dieu, nous nous occupions ce jour-là plutôt de prières que de nouvelles. En outre, le samedi, les dames ont coutume de se laver la tête et de se débarrasser de la poussière et de la malpropreté qui peut leur être survenue par leurs travaux de la précédente semaine ; et elles ont semblablement coutume de jeûner en l’honneur de la Vierge mère du fils de Dieu, et de ne se livrer à aucun travail à cause du dimanche suivant. Pour quoi, ne pouvant pleinement suivre en ce jour l’ordre de vivre adopté par nous, j’estime qu’il est bienséant de nous dispenser de conter ce jour-là des nouvelles. Après, pour ce que nous serons restés ici pendant quatre jours, si nous voulons éviter que de nouveaux venus nous arrivent, je crois qu’il sera opportun de changer l’endroit et d’aller ailleurs, et j’ai déjà pensé et prévu où nous devrons aller. Quand donc nous serons réunis en ce nouvel endroit, dimanche, après la sieste — ayant eu aujourd’hui assez de loisir pour discourir et discuter — tant parce que vous aurez eu plus de temps pour y penser, que parce qu’il sera encore plus beau de restreindre un peu la licence de nos nouvelles, j’ai pensé que l’on devra deviser de ceux qui par leur industrie ont acquis ce qu’ils avaient longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu’ils avaient perdu. Sur ce, que chacun pense à dire quelque chose qui puisse être utile ou tout au moins agréable à la compagnie, le privilège de Dioneo étant toujours sauvegardé. — »

Chacun loua le langage de la reine et l’ordre proposé par elle, et ils décidèrent qu’il en serait ainsi. Après quoi la reine, ayant fait appeler son sénéchal, lui indiqua avec précision où il devrait faire mettre les tables le soir, et ce qu’il devait faire ensuite pendant tout le temps de son commandement. Et cela fait, s’étant levée ainsi que toute sa compagnie, elle donna licence à chacun de faire ce qui lui plairait le plus. Les dames et les hommes se dirigèrent en conséquence vers un petit jardin, et là, après qu’ils se furent un peu promenés, l’heure du souper venue, ils soupèrent avec joie et plaisir, et s’étant levés de table dès qu’il plut à la reine, Emilia menant la danse, la canzone suivante fut chantée par Pampinea, les autres dames lui répondant :


 Quelle dame chantera, si non moi
  Qui suis satisfaite en tous mes désirs ?

 Viens donc, Amour, cause de tout mon bien,
  De tout espoir et de tout effet joyeux ;
  Chantons ensemble un peu,
  Non les soupirs et les peines amères
  Qui me font présentement tes plaisirs plus doux,
  Mais bien le feu éclatant
  Au milieu duquel je brûle et je vis en liesse et en joie,
  T’adorant comme mon Dieu.

 Tu m’as dis devant les yeux, ô Amour,
  Le premier jour que tes feux me pénétrèrent,
  Un jeune homme tel,
  Que, pour la beauté, l’ardeur, la vaillance,
  On n’en trouverait jamais un meilleur,
  Ni même un qui l’égalerait.
  Je m’enflammai tellement pour lui, qu’aujourd’hui
  J’en chante avec toi, joyeuse, ô mon seigneur.

 Et ce qui, en cela, m’est un souverain plaisir,
  C’est que je lui plais autant qu’il me plaît.
  Grâce à toi, ô Amour.


  Pour quoi je possède en ce monde
  Ce que je désire, et j’espère avoir la paix en l’autre,
  À cause de l’entière fidélité
  Que je lui porte : Dieu qui voit cela,
  Dans son royaume nous le concédera aussi.


Après celle-ci, on en chanta plusieurs autres, et l’on fit plusieurs danses, et l’on sonna de divers instruments. Mais la reine estimant qu’il était temps d’aller se reposer, chacun s’en alla à sa chambre, précédé par les torches ; et ayant vaqué, les deux jours suivants, aux choses dont la reine avait tout d’abord parlé, ils attendirent le dimanche avec impatience.



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