Le Décaméron/Texte entier

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Le Décaméron (1350-1354)
Traduction par Francisque Reynard.
G. Charpentier et Cie, Éditeurs (p. C-621).


BOCCACE


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LE DÉCAMÉRON



TRADUCTION NOUVELLE


par


FRANCISQUE REYNARD



──────


TRADUCTION COMPLÈTE


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PARIS


G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS


13, RUE DE GRENELLE, 13



1884





LE DÉCAMÉRON






BOCCACE


───


LE DÉCAMÉRON



TRADUCTION NOUVELLE


par


FRANCISQUE REYNARD



──────


TRADUCTION COMPLÈTE


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PARIS


G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS


13, RUE DE GRENELLE, 13



1884


Tous droits réservés.



PRÉFACE DU TRADUCTEUR




En France, on s’imagine que Boccace est un auteur de contes plus licencieux les uns que les autres, et l’on dit en souriant d’un air malin : les contes de Boccace, comme on dirait : les contes de La Fontaine. Or, si rien n’est moins exact, rien ne saurait mieux donner la mesure de notre superbe indifférence en fait de littérature étrangère.

Quelqu’un qui nous avait observés de près a dit, avec autant d’à-propos hélas ! que d’esprit, que ce qui distingue les Français des autres peuples, c’est leur ignorance profonde en géographie ; il aurait pu aussi justement ajouter : leur ignorance à peu près complète des littératures étrangères. Les œuvres des écrivains étrangers sont quasi inconnues en France. Les lettrés — encore est-ce l’exception — savent le nom des plus illustres, connaissent le titre de leurs principaux ouvrages, au besoin peuvent en citer une phrase ou deux, et, grâce à ce mince bagage, acquièrent une facile réputation d’érudit. Mais combien y en a-t-il parmi nous qui se soient donné la peine d’étudier les chefs-d’œuvre que la renommée consacre au delà de nos frontières ? Combien y en a-t-il qui soient assez familiers avec la Divine Comédie de Dante, par exemple, pour parler avec quelque autorité de cet incomparable poème qui a tracé en pleine obscurité du moyen âge un si éclatant sillon de lumière ? On nous apprend au collège, quand on veut bien nous l’apprendre, que la Divine Comédie est une conception de génie, mais on se garde de nous en mettre une ligne sous les yeux, et nous allons toute notre vie d’homme instruit, ou prétendu tel, parlant avec un enthousiasme banal d’une chose que nous n’avons jamais vue et que nous n’avons nulle envie de voir. Nous citons à tout propos, avec l’aplomb ordinaire des gens qui ne savent rien, le fameux Lasciate ogni speranza, pour faire voir que nous possédons notre texte, mais il ne faut pas nous demander plus. Nous serions même fort embarrassés de dire à quel endroit du poème se trouve ce passage que tout le monde cite par ouï-dire, et à quoi il a trait.

Ce que je dis de la Divine Comédie peut s’appliquer à n’importe quel chef-d’œuvre étranger. Pétrarque et Arioste sont encore moins lus chez nous que Dante. Nous avons, pendant cent cinquante ans, repoussé Shakespeare, et quand nous avons consenti à le laisser pénétrer jusqu’à nous, c’est à la condition qu’il nous arriverait émondé, mutilé, châtré par un Ducis. Je ne suis pas bien sûr qu’il n’existe pas encore des gens disposés, sur la foi de Voltaire, à traiter de « barbare » le poète d’Hamlet et d’Othello. Quelques-uns d’entre nous, les moins ignares, savent que Camoëns a fait les Lusiades, Milton le Paradis perdu, Klopstock la Messiade, mais c’est tout. Il n’est pas vingt Français qui puissent se vanter d’avoir lu d’un bout à l’autre ces poèmes qui ont immortalisé leurs auteurs. Si nous connaissons l’épisode de Marguerite, du Faust de Gœthe, c’est grâce surtout à la peinture d’Ary Schœffer et à la musique de Gounod. Quant au reste, nous n’en soupçonnons pas un traître mot, et nous n’en avons cure.

Voilà pour les plus grands, pour ceux dont il n’est pas permis de ne pas savoir le nom. Pour les autres, quel que soit le degré de célébrité dont ils jouissent dans leur pays, nous ignorons la plupart du temps jusqu’à leur existence.

Boccace a subi le sort commun chez nous aux écrivains étrangers, et bien que ce nom soit presque aussi populaire en France qu’au delà des Alpes, nous ne le connaissons pas mieux que Dante et Shakespeare. Que dis-je ? Son cas est plus particulier encore. Si nous ne connaissons ni Dante ni Shakespeare, ou si nous ne les connaissons que très imparfaitement, nous ne nous en faisons pas du moins une idée par trop fausse. Nous savons, d’une manière générale, que Dante a écrit un poème où il raconte ses pérégrinations imaginaires à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis, et que Shakespeare a composé de nombreux drames dont les plus célèbres nous sont connus, ne fût-ce que par leur titre ; tandis que nous avons de Boccace et de son œuvre une idée absolument erronée.

Boccace n’a point écrit de contes, dans le sens du moins que nous attachons à ce mot. Il a laissé, entre autres ouvrages en prose et en vers, dénotant tous un écrivain de premier ordre[1], un livre intitulé le Décaméron, d’un mot grec qui veut dire les dix journées. Dans ce livre, son chef-d’œuvre et son vrai titre de gloire, Boccace nous dit comment, pour fuir la peste de 1348, sept jeunes dames et trois jeunes gens de Florence formèrent joyeuse compagnie et s’en allèrent vivre aux champs, au sein des plaisirs et des amusements de toutes sortes, dans l’oubli le plus complet des horreurs qui désolaient leur malheureuse cité. Il nous décrit leurs ébats à travers les campagnes enchanteresses de l’Arno ; puis, quand ils sont las des plaisirs de la table, du chant ou de la danse, de la promenade ou de la pêche, il nous les montre se rassemblant autour de quelque belle source d’eau murmurante, sous les grands arbres de quelque parc ombreux, pour raconter, chacun à son tour, à la mode florentine, des nouvelles sur les sujets les plus divers, mais dont le fond à peu près invariable est une histoire d’amour gaie ou triste, lamentable ou folle, suivant l’humeur de celui qui raconte, ou suivant le sujet imposé par le roi ou la reine de la journée. Si, dans quelques-unes de de ces nouvelles, le narrateur dépasse parfois les bornes du bon goût ou de la décence, ce n’est qu’accidentellement, et le ton général de l’œuvre est sérieux sans jamais être pédant, et très souvent dramatique sans cesser d’être simple.

Tel est le sujet du livre, mais il a une portée autrement grande que celle de simples récits destinés à distraire ou à émouvoir les belles lectrices auxquelles Boccace l’a spécialement dédié. C’est la peinture vivante de toute une époque, de la société telle qu’elle était au quatorzième siècle ; depuis le serf courbé sur la glèbe, jusqu’au très haut et très puissant baron qui n’a qu’un mot à dire, un signe à faire, pour envoyer impunément à la mort femme, enfants, vassaux ; depuis la courtisane qui se vend, jusqu’à la grande dame qui se donne, en passant par l’humble fille qui gagne sa vie en travaillant, et chez laquelle la passion souveraine, l’amour, n’agit pas avec moins d’empire que chez les princesses de sang royal ; depuis le pauvre palefrenier épris de la reine et parvenant, à force d’intelligence et de volonté, à satisfaire sa passion, jusqu’au roi bon enfant et paterne, qui se laisse cocufier comme un simple bourgeois de Florence ; depuis le moine fainéant et goinfre, coureur de femmes et montreur de reliques fantastiques, telles que les charbons du gril de saint Laurent ou les plumes de l’ange Gabriel, jusqu’au sinistre inquisiteur, « investigateur de quiconque avait la bourse pleine » ; jusqu’à l’abbé mîtré et crossé, détenteur de biens immenses et tenant nuit et jour table ouverte à tous venants. Et tous ces personnages ont une allure si naturelle, ils se meuvent dans un cadre si vrai, si bien ajusté à leur taille, que nous les voyons aller et venir comme si nous avions vécu au milieu d’eux en plein quatorzième siècle.

Dans un ordre d’idées non moins élevé, le Décaméron est une éloquente et courageuse protestation de bon sens et de l’esprit de libre examen contre l’abêtissement organisé en système par la scolastique de l’école et la superstition monacale. On a peine à croire que Boccace ait pu écrire sur le clergé de son temps les virulentes satires que son livre contient presque à chaque page, et qu’on dirait échappées de la plume d’un écrivain contemporain, tellement elles sont empreintes du sentiment de la liberté de conscience et de la dignité humaine. Il est allé plus loin ; non content de fustiger à tour de bras moines et prélats, il s’est attaqué au dogme lui-même. Il n’a pas craint de mettre sur le même rang les trois religions : juive, mahométane, chrétienne ; de leur donner une commune origine et de laisser entendre fort clairement qu’elles se valaient toutes les trois ; audace grande en face des bûchers de l’Inquisition. Les distinctions sociales, toutes de convention, n’imposent pas davantage à Boccace, et il y a tel passage de son œuvre où il n’hésite pas à déclarer que tous les hommes naissent égaux, et que la seule noblesse est celle de l’intelligence et de la vertu, non de la naissance et du hasard.

L’auteur du Décaméron est donc plus qu’un agréable et ingénieux faiseur de contes égrillards ; c’est un des maîtres peintres de l’humanité, et, après avoir écrit le dernier mot de son livre, il aurait pu s’écrier avec tout autant de fierté qu’Horace : exegi monumentum. C’est en outre un des plus grands écrivains de l’Italie ; il a fait de l’autre côté des Alpes, pour la prose, ce que Dante et Pétrarque ont fait, presque à la même époque, pour la poésie. De ces trois génies dérive tout ce qu’il y a de beau, de vrai et de grand dans les lettres italiennes. À ces titres, Boccace méritait d’être connu chez nous autrement que par les récits graveleux dont La Fontaine a pris le sujet dans son livre, ou par la grotesque parodie qui a servi de prétexte à Mirabeau pour donner carrière aux fougues de son imagination, sous le nom de traduction libre.

Car c’est à ses imitateurs plus ou moins scrupuleux, que Boccace doit tout à la fois d’avoir un nom populaire en France et d’y être pris pour ce qu’il n’est pas. Il a eu la chance heureuse et malheureuse d’être outrageusement pillé par La Fontaine qui prenait son bien où il le trouvait. La Fontaine est allé choisir dans le Décaméron les anecdotes les plus grivoises, les plus propres à aiguiser l’esprit des amateurs de gravelures, et avec sa malice, sa verve toute gauloise, son prodigieux talent de conteur, il les a habillées à sa façon. Mais s’il a pris à Boccace son rire et sa belle humeur, il s’est donné de garde de lui emprunter l’émotion profonde et sincère qui, chez le grand Florentin, fait toujours pardonner la légèreté du sujet. La Fontaine est un épicurien ; le sentimentalisme est son moindre défaut. Ses héroïnes n’ont d’autre objectif que le plaisir ; elles se donnent parce qu’elles éprouvent à se donner une jouissance matérielle à laquelle elles obéissent presque uniquement. Les belles amoureuses du Décaméron se livrent parce qu’elles aiment ; elles se donnent simplement, naïvement et au besoin elles savent mourir naïvement et simplement aussi, quand leur amour est trahi ou méconnu. Quelles figures plus adorables que celles de la Griselda, ce type ravissant de résignation et de tendresse conjugale ; de la Salvestra expirant de douleur sur le corps de son amant ; de la Simone, de Ghismonda, et de tant d’autres, qui placent les femmes de Boccace à la hauteur idéale des femmes de Shakespeare ! Ces créations charmantes, d’une conception si suave, si poétiques et pourtant si vraies, La Fontaine les a vues passer sans en être touché, sans les avoir comprises, ou peut-être sans vouloir les comprendre. Combien Alfred de Musset s’en est mieux inspiré ! Il a pris, lui aussi, à Boccace le sujet de deux de ses nouvelles, et il en a fait deux chefs-d’œuvre de grâce émue, de finesse et d’exquise poésie. C’est que Musset n’était pas seulement un grand artiste ; c’était un grand poète, et quelque paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, son génie se rapproche infiniment plus de celui de Boccace que le génie de La Fontaine.

Si les emprunts de La Fontaine au Décaméron n’ont servi qu’à nous donner le change sur Boccace, on peut dire également que les traductions qui en ont été faites en français sont insuffisantes pour nous faire connaître le chef-d’œuvre du grand prosateur Italien. Il n’en existe que deux ayant une certaine notoriété ; l’une et l’autre sont fort anciennes. La première a été écrite en 1545 et publiée, à Lyon, en 1548 ; elle a pour auteur Antoine Le Maçon, secrétaire de la reine de Navarre. Elle est exacte, faite avec beaucoup de goût et une parfaite connaissance de la langue italienne ; mais elle a deux inconvénients graves : elle est devenue très rare, malgré les deux éditions qui en ont été récemment publiées[2], et elle est d’une lecture peu facile pour les gens qui ne sont point familiers avec la langue du seizième siècle. Aussi n’est-elle connue que des érudits, et elle ne saurait satisfaire la juste curiosité de la masse des lecteurs.

La seconde traduction est de Sabatier de Castres ; elle date de la fin du siècle dernier. C’est la plus répandue ; c’est la seule à vrai dire que le public ait à sa disposition, et on peut affirmer qu’elle n’a pas peu contribué à donner de l’œuvre capitale de Boccace une idée absolument fausse. C’est pour Sabatier de Castres qu’aurait dû être inventé le fameux proverbe : Traduttore, traditore, traducteur, traître. Il n’est pas possible, en effet, de tronquer, de défigurer plus effrontément l’œuvre qu’on a la prétention de faire connaître. Sabatier de Castres taille, rogne, ajoute, change dans la prose de Boccace avec le sans-gêne le plus complet. Un passage lui semble-t-il difficile à rendre, il le raccourcit, il l’allonge, il le paraphrase à son gré, à moins qu’il ne le supprime tout à fait, comme, pour ne citer qu’un exemple, la fameuse description de la peste de Florence. Qu’on juge par là du reste. Quant aux endroits scabreux, là où la finesse de touche de Boccace voile la crudité du fond, Sabatier appuie comme à plaisir ; il explique, il souligne, il commente, et réussit la plupart du temps à faire une insupportable grossièreté de ce qui, dans le texte, n’était qu’une inoffensive plaisanterie.

Une simple observation fera du reste voir sur-le-champ le crédit que mérite la soi-disant traduction de Sabatier de Castres. Chaque nouvelle du Décaméron est précédée de réflexions ingénieuses et plaisantes, d’un ordre parfois très élevé, et toujours fort intéressantes, que Boccace place dans la bouche du personnage qui raconte. C’est ce qui forme la liaison de son œuvre, en fait un tout, la rend intelligible, en donne le véritable sens. Eh bien ! Sabatier de Castres, dans une note placée en tête de la première journée, déclare à ses lecteurs qu’il a cru devoir « ôter, au commencement de chaque nouvelle, les réflexions de chacun des auditeurs, afin de rendre le récit plus vif et plus agréable. » Cela ne rappelle-t-il pas ce directeur de théâtre de province annonçant sur ses affiches qu’il avait supprimé la musique de la Dame Blanche comme entravant l’action ? Un habile homme que ce Sabatier de Castres ! il a tout le long du chemin des lanternes allumées pour éclairer ses pas, et son premier soin est de souffler dessus. Il n’a pas manqué au surplus d’intituler sa traduction : les Contes de Boccace. De Décaméron, il n’est pas plus question que si le Décaméron n’existait pas.

Donc, ni la version de Le Maçon, complète et fidèle, mais d’une lecture difficile sinon impossible, rare d’ailleurs et fort chère, ni celle de Sabatier de Castres qui, elle, est une véritable tromperie, ne sont de nature à donner de Boccace et de son œuvre capitale une idée vraie. C’est pourquoi j’ai cru qu’il serait intéressant de présenter aux lecteurs français l’auteur du Décaméron sous son véritable aspect. Aussi bien le public, venu enfin à des idées plus justes, ne veut plus de ces traductions par à peu près, avec lesquelles les Dacier, les Lebrun, les Tressan et tant d’autres depuis, l’ont si longtemps berné. Il veut connaître les chefs-d’œuvre étrangers tels qu’ils sont ; il veut savoir ce que l’auteur a dit, tout ce qu’il a dit, rien que ce qu’il a dit, comme il l’a dit. C’est à cette formule que doit dorénavant se conformer tout traducteur qui a le sentiment de sa responsabilité, et c’est ce que je me suis efforcé de faire dans la traduction qu’on va lire. À défaut d’autre mérite, elle a celui de reproduire, aussi exactement que possible, l’œuvre de Boccace et sa physionomie propre. Elle n’a rien emprunté aux traductions qui l’ont précédée ; elle a été faite directement sur l’excellente édition classique de Le Monnier, édition collationnée sur les meilleurs textes. C’est, pour employer l’expression de Montaigne, une œuvre de bonne foi avant tout.

En entreprenant ce travail, je ne m’en suis nullement dissimulé les difficultés. Boccace est, en effet, un des écrivains les plus difficiles à traduire ; non pas que chez lui le sens soit obscur, mais la contexture même de sa phrase en rend la traduction, — j’entends la traduction exacte, la seule que j’admette, — pleine de difficultés. Dans son admiration exclusive des anciens, Boccace a pris pour modèle Cicéron et sa longue période académique, dans laquelle les incidences se greffent sur les incidences, poursuivant l’idée jusqu’au bout et ne la laissant que lorsqu’elle est épuisée, comme le souffle ou l’attention de celui qui lit. Dans la langue latine, souple, flexible, aux inversions naturelles, ce système peut être la source de grandes beautés ; il n’en est pas tout à fait de même pour la langue de Boccace, déjà plus sèche, plus précise, moins apte par conséquent aux inversions et qui s’accommode assez mal de la période cicéronienne. Aussi le plus souvent sa phraséologie est-elle fort complexe, et pour suivre le fil de l’idée première, faut-il apporter une attention soutenue. Ce qui est déjà une difficulté de lecture dans le texte italien, devient un obstacle très sérieux quand on a à traduire ces interminables phrases en français moderne, prototype de précision, de clarté, de logique grammaticale. La langue française, au point de perfection où elle est arrivée, exprime la pensée avec autant d’exactitude mathématique que le chiffre exprime le nombre. Quelle que soit son affinité avec notre idiome, l’italien n’a pas le même rigorisme de la forme. Il permet à l’écrivain des escapades hors de la syntaxe, des licences grammaticales que le français ne saurait tolérer. On conçoit donc qu’il est parfois très difficile de rendre exactement en français, instrument rigide par excellence, ce qu’un auteur italien a écrit avec toute la latitude que lui laisse le peu de sévérité de la langue italienne. Cette difficulté est plus spéciale à Boccace. Je sais bien qu’il y a un moyen commode de l’éluder, et que ce moyen, mes prédécesseurs ne se sont point fait faute de l’employer : c’est de couper les phrases et d’en faire, d’une seule, deux, trois, quatre, autant qu’il est besoin. Mais à ce jeu, on change notablement la physionomie de l’original, et c’est ce que je ne puis admettre.

J’ai donc pris le taureau par les cornes et j’ai accepté la phrase de Boccace comme elle est, à moins, et le cas est rare, qu’il y eût impossibilité matérielle à la transporter dans une phrase qui restât française tout en conservant la physionomie italienne. Si cette méthode a augmenté dans de sérieuses proportions les difficultés du traducteur, elle offre au lecteur l’immense avantage de mettre sous ses yeux le calque on ne peut plus fidèle de l’original. Je dois ajouter que la tournure légèrement archaïque que la phrase acquiert par ce procédé, lui donne une saveur qui n’est point sans charme, tout en offrant une nouvelle garantie d’exactitude. Voilà, je ne puis trop le redire, ce qui fait tout le mérite de la présente traduction, ce qui constitue sa raison d’être et doit la recommander aux lecteurs.

Cette traduction n’est, du reste, qu’une faible partie du travail considérable conçu d’après le même plan, et qui comprendra, si mes forces me le permettent, tous les grands classiques italiens. Déjà la Divine Comédie, de Dante, a paru[3] ; le Roland furieux, d’Arioste, est sous presse. Puis viendront successivement Pétrarque, Tasse, Machiavel, Goldoni, Foscolo, Manzoni, etc. En me vouant à ce labeur de longue haleine, mon but n’a pas été seulement de faire une œuvre utile ou agréable à mes compatriotes ; j’ai voulu, tout en donnant un témoignage particulier d’estime à la généreuse nation dont la littérature a eu tant d’influence sur la nôtre, contribuer à resserrer les liens qui unissent deux peuples faits pour se connaître et s’aimer, et destinés à marcher désormais côte à côte et du même pas dans la voie du progrès et de la liberté.


Francisque Reynard.


Paris, 28 mars 1879.



LE

DÉCAMÉRON


Ici commence le livre appelé Décaméron, et surnommé Prince Galeotio, dans lequel sont contenues cent Nouvelles, dites en dix jours par sept dames et trois jeunes hommes.



AVANT-PROPOS


C’est chose humaine que d’avoir compassion des affligés ; et bien que cela soit un devoir pour chacun, ceux-là surtout y sont le plus obligés, qui ont eu jadis besoin de confort et l’ont trouvé chez quelques-uns. Parmi ces derniers, s’il en fut qui en eurent jamais besoin, le tinrent pour cher, ou en éprouvèrent du plaisir, je suis un de ceux-là. Dès ma première jeunesse, en effet, jusqu’au temps présent, ayant été embrasé outre mesure d’un très haut et noble amour, plus peut-être qu’en le racontant il ne semblerait convenir à ma basse condition, et bien que par les gens discrets à qui la connaissance en parvint j’en aie été loué et estimé davantage, néanmoins cet amour me fut très dur à supporter, non certes par la cruauté de la dame aimée, mais à cause du feu excessif allumé en mon cœur par un appétit peu réglé ; lequel feu, pour ce qu’il ne me laissait satisfait d’aucun résultat convenable, m’avait fait sentir souvent plus d’ennui qu’il n’était besoin. En cet ennui, les plaisants récits d’un ami et ses louables consolations m’apportèrent tant de soulagement, que j’ai la très ferme opinion que c’est à cela que je dois de n’être point mort. Mais, comme il plut à Celui qui, étant lui-même infini, donna pour loi immuable à toutes les choses mondaines d’avoir une fin, mon amour, fervent par-dessus tous les autres, et que ni force de raisonnement, ni conseil, ni vergogne apparente ou péril imminent n’avait pu rompre ni ployer, de soi-même, avec le temps diminua de telle façon, qu’il m’a seulement laissé en la mémoire ce plaisir qu’il fait éprouver d’ordinaire à quiconque ne se hasarde pas à naviguer trop avant parmi ses plus profonds abîmes. Pour quoi, là où il était d’habitude pénible, tout souci étant écarté, je sens qu’il est resté délectable. Mais bien que la peine ait cessé, je n’ai point perdu pour cela le souvenir des bienfaits que j’ai reçus autrefois de ceux que leur bienveillance pour moi portait à prendre part à mes peines : et je ne crois pas que ce souvenir s’efface jamais, sinon par la mort. Et pour ce que la reconnaissance, comme je crois, est entre toutes les autres vertus celle qu’il faut louer, et que le défaut contraire est à blâmer, pour ne point paraître ingrat, je me suis proposé, selon le peu que je puis par moi-même, en échange de ce que j’ai reçu, maintenant que je peux me dire libre, d’apporter quelque allégement sinon à ceux qui m’ont aidé et qui, grâce à leur bonne étoile ou à leur intelligence, n’en ont pas besoin, du moins, à ceux à qui cela est nécessaire. Et bien que mon appui je veux dire mon confort, doive être et soit peu de chose aux besoigneux, néanmoins il me semble qu’il doit se porter de préférence là où le besoin apparaît plus grand, non seulement parce qu’il y sera plus utile, mais aussi parce qu’il y sera tenu pour plus cher. Et qui niera que, de quelque valeur qu’il soit, ce confort ne doive être donné bien plus aux dames amoureuses qu’aux hommes ? Au fond de leurs délicates poitrines, tremblant et rougissant, elles tiennent cachées les amoureuses flammes, lesquelles ont bien plus de forces que celles qui sont apparentes, comme le savent ceux qui ont éprouvé leurs atteintes. En outre, restreintes dans leurs volontés et dans leurs plaisirs par les ordres des pères, des mères, des frères et des maris, elles restent la plupart du temps renfermées dans l’étroite enceinte de leurs chambres, et, s’y tenant quasi oisives, voulant et ne voulant pas en une même heure, roulent des pensers divers qui ne peuvent être toujours gais. Et si quelque mélancolie, mue par un désir de feu, survient en leur esprit, il faut qu’elles l’y gardent à leur grand ennui, à moins qu’elle n’en soit chassée par des propos nouveaux ; sans compter qu’elles sont beaucoup moins fortes que les hommes pour supporter les peines. Il n’en est pas de même des hommes amoureux, comme nous pouvons apertement le voir. Eux, si quelque mélancolie, ou si quelque pensée pénible les afflige, ils ont mille moyens de l’alléger ou de s’en distraire, pour ce que, s’ils le veulent, ils ont loisir d’aller et venir, d’entendre et de voir de nombreuses choses, d’oiseler, chasser, pêcher, chevaucher, jouer ou marchander. Chacun de ces moyens a assez de force pour tirer, en tout ou en partie, l’esprit à soi, et le détourner des ennuyeuses pensées, au moins pour quelque temps ; après quoi, par un moyen ou par un autre, la consolation survient ou bien l’ennui diminue. Donc, afin que par moi soit en partie corrigée la faute de la fortune, laquelle, là où il y a le moins de forces, comme nous voyons pour les femmes délicates fut plus avare d’aide, j’entends, pour le secours et le refuge de celles qui aiment — car aux autres c’est assez de l’aiguille, du fuseau et du dévidoir — raconter cent nouvelles, fables, paraboles ou histoires, comme on voudra les appeler, dites en dix jours par une honnête compagnie de sept dames et de trois jeunes hommes, compagnie formée au temps pestilencieux de la mortalité dernière, ainsi que quelques légères chansons chantées par lesdites dames pour leur plaisir. Dans ces nouvelles, se verront plaisants et âpres cas d’amour et autres événements de fortune, advenus aussi bien dans les temps modernes que dans les temps antiques. Les susdites dames qui les liront, pourront aussi tirer plaisir des choses plaisantes qui y sont montrées et en prendre d’utiles conseils, en tant qu’elles pourront y reconnaître ce qui est à fuir et pareillement ce qui est à suivre ; lesquelles choses je ne crois pas qu’on puisse entendre, sans que l’ennui en soit dissipé. Si cela arrive — et Dieu veuille qu’il en soit ainsi — elles devront en rendre grâce à l’Amour, lequel, me libérant de ses liens, m’a rendu le pouvoir de m’appliquer à leurs plaisirs.






PREMIÈRE JOURNÉE




Ici commence la première Journée du Décaméron, dans laquelle, après que l’auteur a expliqué pour quelle cause il advint que différentes personnes dont il est parlé ci-après se réunirent pour causer entre elles, on devise, sous le commandement de Pampinea, de ce qui plaît le plus à chacun.


Chaque fois, très gracieuses dames, que je considère en moi-même combien vous êtes toutes naturellement compatissantes, je reconnais que le présent ouvrage vous paraîtra avoir un commencement pénible et ennuyeux, car il porte au front le douloureux souvenir de la mortalité causée par la peste que nous venons de traverser, souvenir généralement importun à tous ceux qui ont vu cette peste ou qui en ont eu autrement connaissance. Ce n’est pas que je veuille, pour cela, vous effrayer et vous empêcher de lire plus avant, comme si vous deviez, en lisant, trépasser vous-mêmes au milieu des soupirs et les larmes. Cet horrible commencement ne vous causera pas plus d’ennui qu’aux voyageurs une montagne raide et élevée, après laquelle vient une belle et agréable plaine qui paraît d’autant plus séduisante, que la fatigue de la montée et de la descente a été plus grande. Et de même que l’allégresse succède à la douleur, ainsi les misères sont effacées par la joie qui les suit. À ce court ennui — je dis court, parce qu’il ne dure que quelques pages — succéderont vite la douceur et le plaisir que je vous ai promis précédemment, et que, si je ne vous le disais, vous n’auriez peut-être pas attendus d’un pareil début. Et de vrai, si j’avais pu honnêtement vous mener vers ce que je désire par un chemin autre que cet âpre sentier, je l’aurais volontiers fait. Mais, qu’elle qu’ait été la cause des événements dont on lira ci-après le récit, comme il n’était pas possible d’en démontrer l’exactitude sans rappeler ce souvenir, j’ai été quasi contraint par la nécessité à en parler.

Je dis donc que les années de la fructueuse Incarnation du Fils de Dieu atteignaient déjà le nombre de mille trois cent quarante-huit, lorsque, dans la remarquable cité de Florence, belle au-dessus de toutes les autres cités d’Italie, parvint la mortifère pestilence qui, par l’opération des corps célestes, ou à cause de nos œuvres iniques, avait été déchaînée sur les mortels par la juste colère de Dieu et pour notre châtiment. Quelques années auparavant, elle s’était déclarée dans les pays orientaux, où elle avait enlevé une innombrable quantité de vivants ; puis poursuivant sa marche d’un lieu à un autre, sans jamais s’arrêter, elle s’était malheureusement étendue vers l’Occident. La science, ni aucune précaution humaine, ne prévalait contre elle. C’est en vain que, par l’ordre de magistrats institués pour cela, la cité fut purgée d’une multitude d’immondices ; qu’on défendit l’entrée à tout malade et que de nombreux conseils furent donnés pour la conservation de la santé. C’est en vain qu’on organisa, non pas une fois, mais à diverses reprises, d’humbles prières publiques et des processions, et que d’autres supplications furent adressées à Dieu par les dévotes personnes ; quasi au commencement du printemps de ladite année, le fléau déploya ses douloureux effets dans toute leur horreur et s’affirma d’une prodigieuse façon. Il ne procédait pas comme en Orient où, à quiconque sortait du sang par le nez, c’était signe d’une mort inévitable ; mais, au commencement de la maladie, aux hommes comme aux femmes, naissaient à l’aine et sous les aisselles certaines enflures dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, les autres comme un œuf, et d’autres moins, et que le vulgaire nommait bubons pestilentiels. Et des deux parties susdites, dans un court espace de temps, ce bubon mortifère gagnait indifféremment tout le reste du corps. Plus tard, la nature de la contagion vint à changer, et se manifesta par des taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras et sur les cuisses, ainsi que sur les autres parties du corps, chez les uns larges et rares, chez les autres petites et nombreuses. Et comme en premier lieu le bubon avait été et était encore indice certain de mort prochaine, ainsi l’étaient ces taches pour tous ceux à qui elles venaient. Pour en guérir, il n’y avait ni conseil de médecin, ni vertu de médecine qui parût valoir, ou qui portât profit. Au contraire, soit que la nature du mal ne le permît pas, soit que l’ignorance des médecins — parmi lesquels, outre les vrais savants on comptait un très grand nombre de femmes et d’hommes qui n’avaient jamais eu aucune notion de médecine — ne sût pas reconnaître de quelle cause il provenait et, par conséquent, n’appliquât point le remède convenable, non-seulement peu de gens guérissaient, mais presque tous mouraient dans les trois jours de l’apparition des signes susdits, qui plus tôt, qui plus tard, et sans éprouver de fièvre, ou sans qu’il survînt d’autre complication.

Ce qui donna encore plus de force à cette peste, ce fut qu’elle se communiquait des malades aux personnes saines, de la même façon que le feu quand on l’approche d’une grande quantité de matières sèches ou ointes. Et le mal s’accrut encore non-seulement de ce que la fréquentation des malades donnait aux gens bien portants la maladie ou les germes d’une mort commune, mais de ce qu’il suffisait de toucher les vêtements ou quelque autre objet ayant appartenu aux malades, pour que la maladie fût communiquée à qui les avait touchés. C’est chose merveilleuse à entendre, ce que j’ai à dire ; et si cela n’avait pas été vu par les yeux d’un grand nombre de personnes et par les miens, loin d’oser l’écrire, à peine pourrais-je le croire même si je l’avais entendu de la bouche d’un homme digne de foi. Je dis que l’énergie de cette pestilence fut telle à se communiquer de l’un à l’autre, que non-seulement elle se transmettait de l’homme à l’homme, mais, chose plus étonnante encore, qu’il arriva très souvent qu’un animal étranger à l’espèce humaine, pour avoir touché un objet ayant appartenu à une personne malade ou morte de cette maladie, tombait lui-même malade et périssait dans un très court espace de temps. De quoi mes yeux — comme j’ai dit plus haut — eurent un jour, entre autres faits du même genre, la preuve suivante : les haillons d’un pauvre homme mort de la peste ayant été jetés sur la voie publique, deux porcs étaient survenus et, selon leur habitude, avaient pris ces haillons dans leur gueule et les avaient déchirés du groin et des dents. Au bout d’une heure à peine, après avoir tourné sur eux-mêmes comme s’ils avaient pris du poison, ils tombèrent morts tous les deux sur les haillons qu’ils avaient malencontreusement mis en pièces.

De ces choses et de beaucoup d’autres semblables, naquirent diverses peurs et imaginations parmi ceux qui survivaient, et presque tous en arrivaient à ce degré de cruauté d’abandonner et de fuir les malades et tout ce qui leur avait appartenu ; et, ce faisant, chacun croyait garantir son propre salut. D’aucuns pensaient que vivre avec modération et se garder de tout excès, était la meilleure manière de résister à un tel fléau. S’étant formés en sociétés, il vivaient séparés de tous les autres groupes. Réunis et renfermés dans les maisons où il n’y avait point de malades et où ils pouvaient vivre le mieux ; usant avec une extrême tempérance des mets les plus délicats et des meilleurs vins ; fuyant toute luxure, sans se permettre de parler à personne, et sans vouloir écouter aucune nouvelle du dehors au sujet de la mortalité ou des malades, ils passaient leur temps à faire de la musique et à se livrer aux divertissements qu’ils pouvaient se procurer. D’autres, d’une opinion contraire, affirmaient que boire beaucoup, jouir, aller d’un côté et d’autre en chantant et en se satisfaisant en toute chose, selon son appétit, et rire et se moquer de ce qui pouvait advenir, était le remède le plus certain à si grand mal. Et, comme ils le disaient, ils mettaient de leur mieux leur théorie en pratique, courant jour et nuit d’une taverne à une autre, buvant sans mode et sans mesure, et faisant tout cela le plus souvent dans les maisons d’autrui, pour peu qu’ils y trouvassent choses qui leur fissent envie ou plaisir. Et ils pouvaient agir ainsi en toute facilité, pour ce que chacun, comme s’il ne devait plus vivre davantage, avait, de même que sa propre personne, mis toutes ses affaires à l’abandon. Sur quoi, la plupart des maisons étaient devenues communes, et les étrangers s’en servaient, lorsqu’ils les trouvaient sur leur passage, comme l’aurait fait le propriétaire lui-même. Au milieu de toutes ces préoccupations bestiales, on fuyait toujours les malades le plus qu’on pouvait. En une telle affliction, au sein d’une si grande misère de notre cité, l’autorité révérée des lois, tant divines qu’humaines, était comme tombée et abandonnée par les ministres et les propres exécuteurs de ces lois, lesquels, comme les autres citoyens, étaient tous, ou morts, ou malades, ou si privés de famille, qu’ils ne pouvaient remplir aucun office ; pour quoi, il était licite à chacun de faire tout ce qu’il lui plaisait. Beaucoup d’autres, entre les deux manières de vivre susdites, en observaient une moyenne, ne se restreignant point sur leur nourriture comme les premiers, et ne se livrant pas, comme les seconds, à des excès de boisson ou à d’autres excès, mais usant de toutes choses d’une façon suffisante, selon leur besoin. Sans se tenir renfermés, ils allaient et venaient, portant à la main qui des fleurs, qui des herbes odoriférantes, qui diverses sortes d’aromates qu’ils se plaçaient souvent sous le nez pensant que c’était le meilleur préservatif que de réconforter le cerveau avec de semblables parfums, attendu que l’air semblait tout empoisonné et comprimé par la puanteur des corps morts, des malades et des médicaments. Quelques-uns, d’un avis plus cruel, comme étant par aventure le plus sûr, disaient qu’il n’y avait pas de remède meilleur, ni même aussi bon, contre les pestes, que de fuir devant elles. Poussés par cette idée, n’ayant souci de rien autre que d’eux-mêmes, beaucoup d’hommes et de femmes abandonnèrent la cité, leurs maisons, leurs demeures, leurs parents et leurs biens, et cherchèrent un refuge dans leurs maisons de campagne ou dans celles de leurs voisins, comme si la colère de Dieu, voulant punir par cette peste l’iniquité des hommes, n’eût pas dû les frapper partout où ils seraient, mais s’abattre seulement sur ceux qui se trouvaient au dedans des murs de la ville, ou comme s’ils avaient pensé qu’il ne devait plus rester personne dans une ville dont la dernière heure était venue.

Et bien que de ceux qui émettaient ces opinions diverses, tous ne mourussent pas, il ne s’ensuivait pas que tous échappassent. Au contraire, beaucoup d’entre eux tombant malades et de tous côtés, ils languissaient abandonnés, ainsi qu’eux-mêmes, quand ils étaient bien portants, en avaient donné l’exemple à ceux qui restaient sains et saufs. Outre que les citadins s’évitaient les uns les autres, que les voisins n’avaient aucun soin de leur voisin, les parents ne se visitaient jamais, ou ne se voyaient que rarement et seulement de loin. Par suite de ce deuil public, une telle épouvante était entrée dans les cœurs, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, que le frère abandonnait son frère, l’oncle son neveu, la sœur son frère, et souvent la femme son mari. Et, chose plus forte et presque incroyable, les pères et les mères refusaient de voir et de soigner leurs enfants, comme si ceux-ci ne leur eussent point appartenu. Pour cette raison, à ceux qui, et la foule en était innombrable, tombaient malades, il ne restait d’autre secours que la charité des amis — et de ceux-ci il y en eut peu — ou l’avarice des serviteurs qui, alléchés par de gros salaires, continuaient à servir leurs maîtres. Toutefois, malgré ces gros salaires, le nombre des serviteurs n’avait pas augmenté, et ils étaient tous, hommes et femmes, d’un esprit tout à fait grossier. La plupart des services qu’ils rendaient, ne consistaient guère qu’à porter les choses demandées par les malades, ou à voir quand ils mouraient ; et souvent à un tel service, ils se perdaient eux-mêmes avec le gain acquis. De cet abandon des malades par les voisins, les parents et les amis, ainsi que de la rareté des serviteurs, provint une habitude jusque-là à peu près inconnue, à savoir que toute femme, quelque agréable, quelque belle, quelque noble qu’elle pût être, une fois tombée malade, n’avait nul souci d’avoir pour la servir un homme quel qu’il fût, jeune ou non, et de lui montrer sans aucune vergogne toutes les parties de son corps, absolument comme elle aurait fait à une femme, pour peu que la nécessité de la maladie l’exigeât ; ce qui, chez celles qui guérirent, fut sans doute causé, par la suite, d’une honnêteté moindre. Il s’ensuivit aussi la mort de beaucoup de gens qui, par aventure, s’ils avaient été secourus, s’en seraient échappés. Sur quoi, tant par le manque de services opportuns que les malades ne pouvaient avoir, que par la force de la peste, la multitude de ceux qui de jour et de nuit mouraient, était si grande dans la cité, que c’était une stupeur non pas seulement de le voir, mais de l’entendre dire. Aussi, la nécessité fit-elle naître entre ceux qui survivaient des mœurs complètement différentes des anciennes.

Il était alors d’usage, comme nous le voyons encore faire aujourd’hui, que les parentes et les voisines se réunissent dans la maison du mort, et là, pleurassent avec celles qui lui appartenaient de plus près. D’un autre côté devant la maison mortuaire, les voisins et un grand nombre d’autres citoyens se réunissaient aux proches parents ; puis, suivant la qualité du mort, les prêtres arrivaient, et il était porté sur les épaules de ses égaux, avec une grande pompe de cierges allumés et de chants, jusqu’à l’église choisie par lui avant de mourir. Ces usages, dès que la fureur de la peste vint à s’accroître, cessèrent en tout ou en partie, et des usages nouveaux les remplacèrent. C’est ainsi que les gens mouraient, non seulement sans avoir autour de leur cercueil un nombreux cortège de femmes, mais il y en avait beaucoup qui s’en allaient de cette vie sans témoins ; et bien rare étaient ceux à qui les larmes pieuses ou amères de leurs parents étaient accordées. Au contraire, ces larmes étaient la plupart du temps remplacées par des rires, de joyeux propos et des fêtes, et les femmes, ayant en grande partie dépouillé la pitié qui leur est naturelle, avaient, en vue de leur propre salut, complètement adopté cet usage. Ils étaient peu nombreux, ceux dont les corps étaient accompagnés à l’église de plus de dix ou douze de leur voisins ; encore ces voisins n’étaient-ils pas des citoyens honorables et estimés, mais une manière de croquemorts, provenant du bas peuple, et qui se faisaient appeler fossoyeurs. Payés pour de pareils services, il s’emparaient du cercueil, et, à pas pressés, le portaient non pas à l’église que le défunt avait choisie avant sa mort, mais à la plus voisine, le plus souvent derrière quatre ou cinq prêtres et quelquefois sans aucun. Ceux-ci, avec l’aide des fossoyeurs, sans se fatiguer à trop long ou trop solennel office, mettaient le corps dans la première sépulture inoccupée qu’il trouvaient. La basse classe, et peut-être une grande partie de la moyenne, était beaucoup plus malheureuse encore, pour ce que les gens, retenus la plupart du temps dans leurs maisons par l’espoir ou la pauvreté, ou restant dans le voisinage, tombaient chaque jour malades par milliers, et, n’étant servis ni aidés en rien, mouraient presque tous sans secours. Il y en avait beaucoup qui finissaient sur la voie publique, soit de jour soit de nuit. Beaucoup d’autres, bien qu’ils fussent morts dans leurs demeures, faisaient connaître à leurs voisins qu’ils étaient morts, par la seule puanteur qui s’exhalait de leurs corps en putréfaction. Et de ceux-ci et des autres qui mouraient partout, toute la cité était pleine. Les voisins, mus non moins par la crainte de la corruption des morts que par la charité envers les défunts, avaient adopté la méthode suivante : soit eux-mêmes, soit avec l’aide de quelques porteurs quand ils pouvaient s’en procurer, ils transportaient hors de leurs demeures les corps des trépassés et les plaçaient devant le seuil des maisons où, principalement pendant la matinée, les passants pouvaient en voir un grand nombre. Alors, on faisait venir des cercueils, et il arriva souvent que, faute de cercueils, on plaça les cadavres sur une table. Parfois une seule bière contenait deux ou trois cadavres, et il n’arriva pas seulement une fois, mais bien souvent, que la femme et le mari, les deux frères, le père et le fils, furent ainsi emportés ensemble. Il advint aussi un nombre infini de fois, que deux prêtres allant avec une croix enterrer un mort, trois ou quatre cercueils, portés par des croquemorts, se mirent derrière le cortège, et que les prêtres qui croyaient n’avoir qu’un mort à ensevelir, en avaient sept ou huit et quelquefois davantage. Les morts n’en étaient pas pour cela honorés de plus de larmes, de plus de pompe, ou d’une escorte plus nombreuse ; au contraire, les choses en étaient venues à ce point qu’on ne se souciait pas plus des hommes qu’on ne soucierait à cette heure d’humbles chèvres. Par quoi il apparut très manifestement que ce que le cours naturel des choses n’avait pu montrer aux sages à supporter avec patience, au prix de petits et rares dommages, la grandeur des maux avait appris aux gens simples à le prévoir ou à ne point s’en soucier. La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps qui étaient portés aux diverses églises chaque jour et quasi à toute heure, et comme on tenait surtout à enterrer chacun en un lieu convenable suivant l’ancien usage, on faisait dans les cimetières des églises, tant les autres endroits étaient pleins, de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d’un peu de terre, jusqu’à ce qu’on fût arrivé au sommet de la fosse.

Et pour ne pas nous arrêter davantage sur chaque particularité de nos misères passées, advenues dans la cité, je dis qu’en cette époque si funeste, la campagne environnante ne fut pas plus épargnée. Sans parler des châteaux, qui dans leurs étroites limites, ressemblaient à la ville, dans les villages écartés, les misérables et pauvres cultivateurs, ainsi que leur famille, sans aucun secours de médecin, sans l’assistance d’aucun serviteur, par les chemins, sur les champs mêmes qu’ils labouraient, ou dans leurs chaumières, de jour et de nuit, mouraient non comme des hommes, mais comme des bêtes. Pour quoi, devenus aussi relâchés dans leurs mœurs que les citadins, eux aussi ne se souciaient plus de rien qui leur appartînt, ni d’aucune affaire. Tous, au contraire, comme s’ils attendaient la mort dans le jour même où ils se voyaient arrivés, appliquaient uniquement leur esprit non à cultiver, en prévision de l’avenir, les fruits de la terre, mais à consommer ceux qui s’offraient à eux. C’est pourquoi il advint que les bœufs, les ânes, les brebis, les chèvres, les porcs, les poules et les chiens mêmes, si fidèles à l’homme, chassés de leurs habitations, erraient par les champs — où les blés étaient laissés à l’abandon sans être récoltés, ni même fauchés — et s’en allaient où et comme il leur plaisait. Et beaucoup, comme des êtres raisonnables, après avoir pâturé tout le jour, la nuit venue, s’en retournaient repus à leurs étables, sans être conduits par aucun berger.

Mais laissons la campagne et revenons à la ville. Que pourrait-on dire de plus ? Si longue et si grande fut la cruauté du ciel, et peut-être en partie celle des hommes, qu’entre le mois de mars et le mois de juillet suivant, tant par la force de la peste, que par le nombre des malades mal servis ou abandonnés grâce à la peur éprouvée par les gens bien portants, plus de cent mille créatures humaines perdirent certainement la vie dans les murs de la cité de Florence. Peut-être, avant cette mortalité accidentelle, on n’aurait jamais pensé qu’il y en eût tant dans notre ville. Oh ! que de grands palais, que de belles maisons, que de nobles demeures où vivaient auparavant des familles entières, et qui étaient pleines de seigneurs et de dames demeurèrent vides jusqu’au moindre serviteur ! Que de races illustres, que d’héritages considérables, que de richesses fameuses, l’on vit rester sans héritiers naturels ! Que de vaillants hommes, que de belles dames, que de beaux jeunes gens, que Gallien, Hippocrate ou Esculape eux-mêmes auraient jugés pleins de santé, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, leurs amis, qui, le soir venu, soupèrent dans l’autre monde avec leurs ancêtres !

Il m’est très pénible à moi aussi, d’aller si longuement à travers tant de misères. Pour quoi, je veux désormais laisser cette partie de mon sujet, pouvant aisément le faire. Je dis donc que notre cité étant dans cette triste situation et quasi vide d’habitants, il advint — comme je l’appris depuis d’une personne digne de foi — que, dans la vénérable église de Santa-Maria-Novella, un mardi matin qu’il ne s’y trouvait presque pas d’autres personnes, sept jeunes dames, en habits de deuil, comme il convenait en un tel lieu se rencontrèrent après les offices divins. Elles étaient toutes unies par l’amitié, le voisinage ou la parenté. Aucune n’avait dépassé la vingt-huitième année, et la plus jeune n’avait pas moins de dix-huit ans. Chacune d’elle était sage et de sang noble, belle de corps, distinguées de manières et d’une honnêteté parfaite. Je citerais en propres termes leurs noms, si une juste raison ne me défendait de les dire, à savoir que je ne veux pas, à cause des choses suivantes qui furent racontées ou écoutées par elles, qu’aucune d’elles puisse tirer vergogne, les lois du plaisir étant aujourd’hui sévères, tandis qu’alors, pour les raisons ci-dessus déduites, elles étaient des plus larges. Je ne veux pas non plus donner prétexte aux envieux, prêts à mordre toute vie louable, de diminuer en rien la réputation de ces généreuses dames, à propos des récits susdits. Pour quoi, afin de pouvoir faire connaître ce qu’elles racontèrent sans éprouver la moindre confusion, j’entends les désigner en tout ou en partie par des noms appropriés à la qualité de chacune. La première est la plus âgée, nous l’appellerons Pampinea ; la seconde Fiammetta ; la troisième, Philomène, et la quatrième, Emilia. Nous donnerons ensuite le nom de Lauretta à la cinquième, celui de Néiphile à la sixième, et nous nommerons la dernière Élisa, non sans motif. N’ayant été, les unes et les autres, amenées là par aucun projet, mais se trouvant par hasard réunies en un coin de l’église, elle s’assirent en cercle, et après de nombreux soupirs, laissant de côté les patenôtres, elles se mirent à causer entre elles sur la misère du temps. Au bout de quelques instants, les autres s’étant tues, Pampinea commença à parler ainsi :

« — Mes chères dames, vous pouvez, ainsi que moi, avoir souvent ouï dire que celui qui use honnêtement de son droit n’a jamais fait tort à personne. Or, c’est un droit naturel à quiconque naît ici-bas, que de conserver et défendre sa vie tant qu’il peut. Ce droit est si bien reconnu, qu’il est déjà advenu plus d’une fois que, pour le sauvegarder, des hommes ont été tués sans qu’il y eût crime aucun. Et si cela est permis par les lois à la protection desquelles tout mortel doit de vivre en sécurité, combien plus nous est-il permis, à nous et à tous autres, de prendre pour la conservation de notre vie les précautions que nous pouvons ? Quand je viens à songer à ce que nous avons fait ce matin et les jours passés ; quand je pense à l’entretien que nous avons en ce moment, je comprends, et vous pouvez semblablement comprendre, que chacune de nous doit être remplie de crainte pour elle-même. De cela je ne m’étonne point ; mais je m’étonne de ce que, avec notre jugement de femme, nous ne prenions aucune précaution contre ce que chacune de nous craint justement. Nous restons ici, à mon avis, non autrement que si nous voulions ou devions constater combien de corps morts ont été ensevelis, ou bien écouter si les moines de là dedans, dont le nombre est réduit à presque rien, chantent leurs offices à l’heure voulue, ou bien encore montrer par nos vêtements, à tous ceux qui nous voient, la nature et l’étendue de nos misères. Si nous sortons d’ici, nous voyons les morts ou les malades transportés de toutes parts ; nous voyons ceux que, pour leurs méfaits, l’autorité des lois publiques a jadis condamnés à l’exil, se rire de ces lois, pour ce qu’ils sentent que les exécuteurs sont morts ou malades, et courir par la ville où ils commettent toutes sortes de violences et de crimes ; nous voyons la lie de notre cité, engraissée de notre sang, et, sous le nom de fossoyeurs, s’en aller, à notre grand dommage, chevauchant et courant de tous côtés et nous reprochant nos malheurs dans des chants déshonnêtes. Nous n’entendons que ceci : tels sont morts et tels autres vont mourir ! Et s’il y avait encore des gens pour les pousser, nous entendrions s’élever de partout de douloureuses plaintes. Je ne sais s’il vous advient à vous comme à moi ; mais quand je rentre dans ma demeure, et que je ne retrouve, de toute ma nombreuse famille, que ma servante, j’ai peur et je sens comme si tous mes cheveux se dressaient sur ma tête. Il me semble en quelque endroit de ma maison que j’aille ou que je m’arrête, voir les ombres de ceux qui sont trépassés, non avec les visages que j’avais coutume de leur voir, mais sous un aspect horrible qui leur est venu tout nouvellement je ne sais d’où et qui m’épouvante. Toutes ces choses font qu’ici, hors d’ici et dans ma propre maison, il me semble être mal, d’autant plus que je crois que de tous ceux qui avait comme nous la possibilité d’aller quelque part, nous sommes les seules qui soyons restées. Et s’il en est resté quelques-uns, j’ai entendu dire que, sans faire aucune distinction entre les choses honnêtes et celles qui ne le sont pas, poussés seulement par l’instinct, seuls ou en compagnie, ils faisaient ce qui leur plaisait le plus. Et ce n’est pas seulement les personnes libres qui agissent ainsi ; celles qui sont enfermées dans les monastères, s’imaginant que cela leur est permis et n’est défendu qu’aux autres, rompant les lois de l’obéissance, s’adonnent aux plaisirs charnels, croyant ainsi échapper à la contagion, et sont devenues lascives et dissolues. S’il en est ainsi — ce qui se voit manifestement — que faisons-nous ici ? Qu’attendons-nous ? À quoi songeons-nous ? Pourquoi sommes-nous plus paresseuses, plus lentes pour notre salut que le reste des habitants de la cité ? Nous estimons-nous moins précieuses que les autres, ou croyons-nous que notre vie est liée à notre corps par une chaîne plus forte que chez les autres, et qu’ainsi nous ne devions rien redouter qui soit capable de la briser ? Combien nous nous trompons ! Combien nous sommes trompées ! quelle sottise est la nôtre si nous pensons ainsi ! Toutes les fois que nous voudrons nous rappeler le nombre et la qualité des jeunes hommes et des femmes vaincues par cette cruelle pestilence, nous en verrons ouvertement les raisons. C’est pourquoi, afin que, par délicatesse ou par indolence, nous ne tombions pas dans ce péril auquel nous pourrions échapper si nous le voulions, — je ne sais s’il vous semble comme il me semble à moi-même — je pense qu’il serait très bon, ainsi que beaucoup d’autres ont fait avant nous et font encore, que nous sortions de cette cité, et, fuyant comme la mort les exemples déshonnêtes des autres, nous allions nous revêtir honnêtement dans nos maisons de campagne, dont chacune de nous possède un grand nombre, pour nous y livrer à toute allégresse, à tout le plaisir que nous pourrons prendre, sans dépasser en rien les bornes de la raison. Là, on entend les petits oiseaux chanter ; on voit verdoyer les collines et les plaines, et ondoyer les champs de blés non autrement que la mer ; on voit plus de mille espèces d’arbres, et l’on aperçoit plus librement le ciel qui, tout courroucé qu’il soit, ne nous refuse pas ses beautés éternelles, bien plus belles à contempler que les murs vides de notre cité. Là aussi, outre l’air qui est beaucoup plus pur, nous trouverons en bien plus grand nombre les choses qui sont nécessaires à la vie en ces temps malsains, tandis que les ennuis y seront bien moindres. Bien que les laboureurs y meurent comme font ici les citadins, le fléau y est d’autant moins fort, que les maisons et les habitants sont plus rares que dans la cité. D’un autre côté, si je vois bien, nous n’abandonnons ici personne. Nous pouvons dire, au contraire, que nous sommes plutôt abandonnées, puisque les nôtres, en mourant ou en fuyant la mort, comme si nous ne leur appartenions pas, nous ont laissées au milieu d’une telle affliction. Aucun reproche ne peut donc nous atteindre, pour avoir suivi un semblable conseil ; douleur et ennui, peut-être la mort, pourraient, si nous ne le suivions pas, nous advenir. C’est pourquoi, s’il vous en semble, je crois que nous ferons bien de prendre nos servantes, et, nous faisant suivre d’elles avec tout ce qui est nécessaire, aujourd’hui dans un endroit, demain dans un autre, nous nous livrerons aux plaisirs que la saison peut donner. Nous resterons ainsi jusqu’à ce que nous voyions — si auparavant nous ne sommes pas atteints par la mort — que le ciel ait mis fin à ces tristes choses. Et souvenez-vous qu’il ne s’oppose pas plus à ce départ honnête de notre part, qu’il ne s’oppose à ce que la plupart des autres restent pour vivre malhonnêtement. — »

Les autres dames, ayant écouté Pampinea, non-seulement louèrent son conseil, mais, désireuses de le suivre, avaient déjà commencé à se concerter sur la façon dont elles s’y prendraient, comme si, en se levant de là, elles devaient se mettre sur-le-champ en route. Mais Philomène, qui était la plus avisée, dit : « Mesdames, bien que ce qu’a exposé Pampinea soit très bien dit, ce n’est pas une raison pour courir, comme je m’aperçois que vous voulez faire. Souvenez-vous que nous sommes toutes femmes, et il n’en est pas une de nous qui soit assez enfant pour ne pas bien savoir comment les femmes s’accommodent ensemble et savent se régler sans le secours d’un homme. Nous sommes mobiles, contredisantes, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses. Pour quoi, je crains fort, si nous ne prenons pas d’autre guide que nous, que notre société ne se dissolve beaucoup trop tôt et avec moins d’honneur pour nous qu’il ne faudrait. Et, pour ce, il est bon de réfléchir avant que nous commencions. — » Elisa dit alors : « — De vrai, les hommes sont les chefs des femmes, et sans leur autorité, rarement il arrive qu’une œuvre de nous parvienne à une fin louable. Mais comment pourrions-nous avoir ces hommes ? Chacune de nous sait que, des siens, la majeure partie est morte. Quant à ceux qui ont survécu, les uns ici, les autres là, réunis en divers groupes, sans que nous sachions où, il s’en vont fuyant ce que nous cherchons nous-mêmes à fuir. Prier des étrangers de nous rendre ce service, ne serait pas convenable. Pour quoi, si nous voulons pourvoir à notre salut, il faut trouver à nous arranger de façon que, où que nous allions pour nous divertir ou pour nous reposer, ennui ni scandale ne s’ensuive. — »

Pendant que les dames raisonnaient ainsi, voici qu’entrèrent dans l’église trois jeunes gens dont le moins âgé n’avait cependant pas moins de vingt-cinq ans, et chez lesquels, ni la perversité du temps, ni la perte d’amis ou de parents, ni la peur pour eux-mêmes, n’avaient pu, je ne dis pas éteindre, mais refroidir l’ardeur amoureuse. Le premier s’appelait Pamphile, le second Philostrate, et le troisième Dioneo. Chacun d’eux était d’humeur plaisante et de belles manières ; et ils s’en allaient cherchant pour leur suprême consolation, dans une telle perturbation de toutes choses, à voir leurs dames, lesquelles, par aventure, étaient toutes trois parmi les sept susdites, de même que quelques-unes des autres étaient parentes ou alliées de certains d’entre eux. Elles les aperçurent les premières, avant qu’elles n’en eussent été vues ; pour quoi, Pampinea commença en souriant : « — Voici que la fortune nous est dès le début favorable ; elle met à notre disposition des jeunes gens discrets, pleins de valeur, et qui volontiers nous serviront de guides et de serviteurs, si nous ne refusons pas de les prendre pour cet office. — » Neiphile, dont le visage était devenu tout vermeil de vergogne, pour ce qu’elle était une de celles qu’aimait un des trois jeunes gens, dit : « — Par Dieu, Pampinea, prends garde à ce que tu dis. Je reconnais parfaitement qu’on ne pourrait rien dire que de très bon par n’importe lequel d’entre eux, et je les crois très aptes à remplir une mission encore plus difficile que celle-là. Je pense également qu’ils tiendraient bonne et honnête compagnie, non pas seulement à nous, mais à de bien plus belles et de bien plus dignes que nous ne sommes. Mais, comme c’est chose très connue qu’ils sont amoureux de quelques-unes de nous, je crains qu’il ne s’ensuive infamie ou blâme, sans qu’il y eût de notre faute ou de la leur, si nous les emmenons avec nous. — » Philomène dit alors : « — Cela importe peu ; là où je vis honnêtement, et alors que je ne me sens la conscience mordue d’aucune façon, je laisse, à qui veut, dire le contraire ; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi. Or, si ces jeunes gens sont disposés à venir avec nous, nous pouvons dire comme Pampinéa, que la fortune est favorable à notre projet. — » Les autres, l’entendant parler si résolûment, non-seulement n’objectèrent rien, mais, d’un commun accord, estimèrent qu’il fallait appeler les trois jeunes gens pour leur faire connaître leur intention, et les prier de vouloir bien leur tenir compagnie en un tel voyage. Pour quoi, sans plus de pourparlers, Pampinéa, qui était parente de l’un d’eux, s’étant levée, s’avança à la rencontre des jeunes gens qui s’étaient arrêtés pour les regarder, et les saluant d’un air joyeux, leur communiqua leur projet, en les priant, de la part de toutes ses compagnes, de consentir à leur tenir compagnie, d’un pur et fraternel esprit. Les jeunes gens crurent tout d’abord qu’on voulait rire d’eux. Mais quand il eurent vu que la dame parlait sérieusement, ils répondirent d’un air joyeux qu’ils étaient prêts. Et sans mettre de retard, avant même de quitter cet endroit, ils combinèrent ce qu’ils auraient à faire au moment du départ.

Après avoir fait préparer toute chose opportune, et être convenus de l’endroit où ils entendaient aller, le matin suivant, c’est-à-dire le mercredi, au lever du jour, les dames avec leurs servantes et les trois jeunes gens avec leurs domestiques, étant sortis de la ville, se mirent en route. Ils ne dépassèrent pas deux milles sans être parvenus à l’endroit primitivement choisi par eux. Cet endroit était situé sur une petite montagne éloignée de toutes nos routes, et couverte d’arbustes variés et de plantes au vert feuillage. Au sommet était un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des appartements, des salles, des chambres toutes plus belles les unes que les autres, avec des prés tout autour et de merveilleux jardins. Il y avait des puits aux eaux fraîches ; des caves pleines de vins de prix, chose mieux disposée pour des buveurs intrépides que pour des dames sobres et honnêtes. Le palais était soigneusement nettoyé ; dans les chambres les lits étaient faits, et la joyeuse compagnie, à son arrivée, trouva non sans plaisir tous les appartements garnis et jonchés d’herbes odoriférantes et de toutes les fleurs que la saison pouvait produire. À peine arrivés, ils s’assirent, et Dioneo, qui entre tous, était un jeune homme plaisant et plein d’esprit dit : « — Mesdames, votre instinct, bien plus que notre sagacité, nous a conduits ici. Je ne sais ce que, dans votre pensée, vous entendez y faire ; pour moi, j’ai laissé toutes mes idées au dedans des portes de la ville, alors que j’en suis sorti il n’y a qu’un instant avec vous. C’est pourquoi, ou bien disposez-vous à vous divertir, à rire ou à chanter avec moi — je dis tout autant qu’il convient à votre dignité — ou bien permettez que j’aille retrouver mes idées et que je rentre dans la cité si éprouvée. — » À quoi Pampinea, comme si elle avait également chassé tous ses soucis, répondit joyeusement : « — Dioneo, tu parles très bien ; il faut vivre en une fête continuelle ; ce n’est pas un autre motif qui nous a fait fuir ces tristesses. Mais pour ce que les choses faites sans mesure ne peuvent durer longtemps, moi qui ai eu la première l’idée de former une si belle société, je songe au moyen de nous entretenir en joie. Je pense qu’il est nécessaire de choisir parmi nous un chef que nous honorerons, et auquel nous obéirons comme étant notre supérieur, et dont l’unique pensée sera de nous disposer à vivre joyeusement. Et afin que chacun éprouve le poids de cette sollicitude, ainsi que le plaisir de la souveraineté, et, étant choisi d’un côté et de l’autre, ne puisse inspirer aucune jalousie, je dis que ce fardeau et cet honneur doivent être confiés à chacun de nous pour une journée. Le premier sera nommé à l’élection par nous tous. Pour ceux qui suivront, lorsque l’heure de vesprée s’approchera, ils seront élus au bon plaisir de celui, qui, ce jour-là, aura possédé le pouvoir souverain. Et celui ou celle que nous aurons reconnu pour chef, pendant tout le temps que durera son pouvoir, ordonnera et disposera toute chose, le lieu où nous nous tiendrons, et la façon dont nous aurons à vivre. — »

Ces paroles plurent beaucoup, et d’une seule voix, ils l’élurent reine pour le premier jour. Philomène ayant aussitôt couru vers un laurier, pour ce qu’elle avait entendu dire en quelle grande estime étaient les feuilles de cet arbre, et combien elles honoraient quiconque méritait d’en être couronné, cueillit quelques uns de ses rameaux dont elle fit une belle couronne. Cette couronne, mise sur la tête du roi ou de la reine, fut, pendant tout le temps que dura la compagnie, le signe manifeste pour tous de la souveraineté royale.

Pampinea, faite reine, ordonna à tous de se taire. Puis ayant fait venir devant elle les domestiques des trois jeunes gens et les servantes qui étaient au nombre de quatre, et comme chacun se taisait, elle dit : « — Afin que, la première, je vous donne à tous l’exemple de l’ordre, grâce auquel, allant toujours de mieux en mieux, notre société, à notre grand plaisir et sans nulle honte, pourra vivre et durer tant que cela nous conviendra, j’institue Parmenon, domestique de Dioneo, mon sénéchal, et je lui commets le soin et la direction de toute notre maison, ainsi que le service qui regarde la salle à manger. J’entends que Sirisco, domestique de Pamphile, soit notre pourvoyeur et trésorier et qu’il suive les ordres de Parmenon. Pour Tindaro, il sera au service de Philostrate et des deux autres hommes ; il prendra soin de leurs chambres, lorsque ses camarades, empêchés par leur service, ne pourront le faire. Misia, ma servante, et Lisisca, servante de Philomène, se tiendront constamment à la cuisine et apprêteront avec diligence les provisions qui leur seront fournies par Parmenon. Chimera, servante de Lauretta, et Stratilia, servante de Fiammetta, auront soin des chambres des dames et entretiendront en état de propreté les endroits où nous nous tiendrons. Mandons et ordonnons en outre à chacun s’il veut avoir notre faveur pour chère, de se donner de garde, où qu’il aille, d’où qu’il revienne, quoi qu’il entende ou qu’il voie, de nous apporter aucune nouvelle du dehors autre que nouvelle joyeuse. — » Ces ordres donnés sommairement et approuvés par tous, elle se leva gaîment et dit : « — Là sont les jardins, là sont les prés ; ici nombre d’endroits charmants où chacun est libre d’aller selon son plaisir ; mais quand trois heures sonneront, que tous soient ici, pour manger à la fraîche. — »

Licence lui ayant été donnée par la nouvelle reine, la joyeuse compagnie des jeunes gens mêlés aux belles dames s’engagea à pas lents dans un jardin, s’entretenant des choses agréables, tressant des guirlandes de feuillage de toutes sortes, et chantant des refrains amoureux. Quand ils furent restés le temps que la reine leur avait accordé, ils revinrent à la maison. Là il virent que Parmenon avait soigneusement commencé son office, car, entrés dans une salle du rez-de-chaussée, ils trouvèrent les tables mises, avec des nappes éblouissantes de blancheur et des verres qui brillaient comme de l’argent, le tout couvert de fleurs de genêt. Pour quoi, après s’être lavé les mains, ils allèrent tous, avec l’assentiment de la reine, s’asseoir chacun à la place que Parmenon avait marquée. Puis vinrent les mets délicats et les vins les plus fins, et, sans plus attendre, les trois serviteurs se mirent à servir les tables. Toutes ces choses si belles et si bien ordonnées réjouirent les convives, et tous mangèrent au milieu de joyeux propos et d’un air de fête. Les tables levées, comme il se trouvait que toutes les dames, ainsi que les jeunes gens, savaient danser, et que plusieurs d’entre eux savaient sonner excellemment du luth et chanter, la reine ordonna d’apporter les instruments, et, sur son commandement, Dioneo ayant pris un luth et la Fiammetta une viole, tous deux commencèrent doucement à jouer un air de danse. Alors, la reine avec les autres dames et les deux jeunes gens, ayant envoyé les serviteurs prendre leurs repas, formèrent une ronde, et les danses commencèrent. La ronde finie, on se mit à chanter de joyeuses chansons d’amour, et il continuèrent de cette façon jusqu’à ce qu’il parût temps à la reine d’aller dormir. Sur quoi, congé ayant été donné à tous, les trois jeunes gens gagnèrent leurs chambres séparées de celles des dames, et ils les trouvèrent avec des lits bien faits et toutes garnies de fleurs comme le salon. Les dames trouvèrent également les leurs préparées et ornées de semblable façon ; pour quoi, s’étant dépouillés de leurs vêtements, ils se livrèrent tous au repos.

L’heure de none était sonnée depuis peu, lorsque la reine, s’étant levée, fit lever toutes ses autres compagnes ainsi que les jeunes gens, affirmant que trop dormir le jour était nuisible. Puis ils s’en allèrent en un pré où l’herbe était verte et haute et qui était partout abrité du soleil. Là, un doux zéphir s’étant mis à souffler, il s’assirent tous en rond sur l’herbe, suivant l’ordre de la reine qui leur parla ainsi : « — Comme vous voyez, le soleil est haut et la chaleur est grande, et l’on n’entend d’autre bruit que le cri de la cigale, là haut, parmi les oliviers. Aller en quelque autre lieu serait, pour le moment, certainement une folie. Ici l’endroit est beau, et nous sommes au frais. Il y a, comme vous voyez échiquiers et des échecs, et chacun peut, selon qu’il lui fera plaisir, prendre son amusement. Mais si en cela mon avis est suivi, ce n’est pas en jouant — car au jeu l’esprit d’un des partenaires est mécontent, sans que l’autre partenaire ou ceux qui regardent jouer éprouvent beaucoup de plaisir — mais en racontant des nouvelles, ce qui peut donner du plaisir à tous, que nous passerons cette chaude partie de la journée. Chacun de vous n’aura pas achevé de dire sa petite nouvelle, que le soleil sera sur son déclin et, la chaleur étant tombée, nous pourrons, là où il nous sera le plus agréable, aller prendre divertissement. Pour quoi, si ce que je dis vous plaît — et je suis disposée à suivre à cet égard votre bon plaisir — faisons ainsi. Si cela ne vous plaît pas, que chacun, jusqu’à l’heure de vesprée ; fasse ce qui lui conviendra le mieux. — » Les dames, ainsi que les hommes, approuvèrent la proposition de raconter des nouvelles. « — Or donc — dit la reine — si cela vous plaît, pour cette première journée, j’ordonne que chacun soit libre de parler sur le sujet qu’il voudra. — » Et, s’étant tournée vers Pamphile qui était assis à sa droite, elle lui dit, d’un air aimable, de donner l’exemple aux autres, en racontant le premier une de ses nouvelles. Pamphile, dès qu’il eût entendu cet ordre, tous l’écoutant, commença aussitôt ainsi.


NOUVELLE I

Ser Ciappelletto trompe un saint moine par une fausse confession, et meurt. Après avoir été un très méchant homme pendant sa vie, il passe pour un saint après sa mort, et est appelé San Ciappelletto.


« — Il convient, très chères dames, que l’homme donne pour principe à tout ce qu’il fait l’admirable et saint nom de Celui qui est auteur de toutes choses. Pour quoi, devant le premier entamer nos récits, j’entends commencer par une de ses plus étonnantes merveilles, afin que, celle-là entendue, notre espoir en lui soit affermi d’une façon immuable, et que son nom soit à jamais loué par nous. Il est manifeste que les choses temporelles, de même qu’elles sont transitoires et mortelles, sont également en soi et hors de soi pleines d’ennui, d’angoisse et de peine, et sujettes à des périls infinis, auxquels sans aucun doute nous ne pourrions, nous qui vivons mêlés à elles et qui faisons partie d’elles, résister ni remédier, si la grâce spéciale de Dieu ne nous prêtait force et prévoyance. Cette grâce, il ne faut pas croire qu’elle descende à nous et en nous à cause de notre mérite ; mais elle est mue par sa propre bonté et par les prières de ceux qui furent mortels comme nous le sommes actuellement, et qui, ayant suivi pendant leur vie les volontés de Dieu, jouissent maintenant avec lui de l’éternelle béatitude. C’est à eux que, comme à des représentants qui connaissent par expérience notre fragilité, et n’osant peut-être pas présenter nous-mêmes nos prières devant un tel juge, nous nous adressons pour les choses que nous estimons nous être opportunes. Mais si Dieu est plein de miséricorde pour nous, nous voyons aussi que parfois, l’œil des mortels ne pouvant pénétrer en aucune façon dans sa pensée, il arrive que, trompés par l’opinion, nous choisissons pour nous représenter auprès de la majesté divine un intermédiaire éloigné d’elle par un éternel exil. Néanmoins Dieu à qui rien n’est caché, regardant davantage à la pureté d’intention de celui qui prie qu’à son ignorance ou qu’à l’exil de celui par qui l’on prie, exauce ceux qui l’implorent, comme si leur intercesseur jouissait de sa vue bienheureuse. C’est ce qui pourra manifestement ressortir de la nouvelle que j’entends raconter ; je dis manifestement, non pas suivant le jugement de Dieu, mais suivant le jugement des hommes.

« On raconte donc que Musciatto Franzesi, étant de richissime et grand marchand devenu chevalier, dut aller en Toscane avec messire Charles-sans-terre, frère du roi de France, qui avait été mandé et sollicité par le pape Boniface. Sentant que ses affaires, comme le sont la plupart du temps celles des marchands, étaient de toute façon fort embrouillées, et qu’il ne pourrait les remettre en ordre ni facilement, ni promptement, il se décida à confier cette tâche à plusieurs personnes, ce qu’il réussit à faire pour toutes, sauf pour une, étant fort en peine de trouver un homme assez capable pour recouvrer les crédits qu’il avait faits à plusieurs Bourguignons. Le motif de son embarras provenait de ce qu’il connaissait les Bourguignons pour des gens chicaneurs, de mauvaise condition et déloyaux : et il ne lui revenait à la mémoire personne qui fût assez retors pour qu’il pût l’opposer avec confiance à leur mauvaise foi. Après avoir longuement cherché, il se souvint d’un certain ser Ciapperello da Prato qui venait souvent en sa maison à Paris et que, à cause de sa petite stature et de la recherche de sa mise, les Français, qui ne savaient ce que voulait dire Cepparello et qui croyaient que cela était synonyme de Cappello, c’est-à-dire guirlande en leur langage familier, appelaient non Cappello, mais Ciappelletto. Il était donc connu de tous sous le nom de Ciappelletto, tandis que peu de personnes connaissaient son vrai nom de ser Ciapperello.

« Voici quel était le genre de vie de ce Ciappelletto : étant notaire, il éprouvait grande vergogne quand un de ses actes — et il faut dire qu’il en faisait peu — était tenu pour autrement que pour faux. Il en aurait fait de ce genre autant qu’il lui en eût été demandé, et plus volontiers gratis que d’autres pour un gros salaire. Il rendait un faux témoignage avec un souverain plaisir, qu’il en fût ou non requis. À cette époque, les serments avaient en France une grande autorité, et comme il ne regardait en aucune façon à en faire de faux, il gagnait toutes les affaires mauvaises dans lesquelles il était appelé à jurer sur sa foi de dire la vérité. Il éprouvait aussi du plaisir et s’appliquait beaucoup à susciter entre amis, parents ou autres personnes, des inimitiés et des scandales, et il en prenait d’autant plus de joie, qu’il en voyait résulter plus de mal. Invité à commettre un homicide ou quelque autre action coupable, loin de refuser jamais, il acceptait volontiers, et il lui arriva plus d’une fois de blesser ou de tuer des gens de ses propres mains. Il était grand blasphémateur de Dieu et des saints, et pour la moindre petite chose, il était plus colère que qui que ce soit. Il n’allait jamais à l’église ; quant aux sacrements qu’elle ordonne, il en parlait en termes abominables, comme d’une chose vile. Au contraire, il fréquentait volontiers et visitait les tavernes et autres lieux déshonnêtes. Il fuyait les femmes comme les chiens les coups de bâton, et il se complaisait dans le vice contraire, à l’instar du plus débauché des hommes. Il aurait volé et pillé avec la même conscience qu’un saint homme aurait fait l’aumône. Il était glouton et grand buveur, au point de s’en rendre parfois honteusement malade, et joueur, et pipeur de dés. Pourquoi m’étendre en tant de paroles ? Il était le plus méchant homme qui fût peut-être jamais né. Ses méfaits furent longtemps protégés par la puissance et la haute situation de messer Musciatto qui le mettait à l’abri des poursuites de ceux auxquels il faisait trop souvent du tort, et même de la cour à laquelle il s’attaquait aussi.

« Messer Musciatto s’étant donc rappelé ce ser Cepparello dont il connaissait parfaitement la vie, pensa que c’était là l’homme qu’il lui fallait pour opposer à la mauvaise foi des Bourguignons. Pour ce, il le fit appeler, et lui parla ainsi : « — Ser Ciappelletto, comme tu sais, je suis sur le point de partir d’ici, et ayant entre autres clients à faire à des Bourguignons, hommes pleins de tromperie, je ne sais à qui je pourrais plus convenablement qu’à toi confier le soin de leur réclamer ce qu’ils me doivent. C’est pourquoi, comme tu ne fais rien pour le moment, si tu veux te consacrer à cela, j’entends te faire avoir les faveurs de la cour et te donner une large part sur ce que tu recouvreras. — » Ser Ciappelletto qui était oisif et mal partagé quant aux biens de ce monde, et qui voyait s’éloigner celui qui avait été longtemps son soutien et son refuge, réfléchit promptement et, contraint pour ainsi dire par la nécessité, répondit qu’il le voulait volontiers. Pour quoi, ayant pris ensemble leurs arrangements, et messer Musciatto étant parti, ser Ciappelletto, muni de sa procuration et de lettres de recommandation du roi, s’en alla en Bourgogne où il ne connaissait presque personne. Là, dissimulant sa nature emportée, il commença avec des façons douces et bénignes, à faire des recouvrements et ce pour quoi il était venu, comme s’il réservait les moyens violents pour les derniers.

« Ainsi faisant, comme il s’était logé dans la maison de deux frères florentins qui prêtaient usure, et qui le tenaient en grande considération par respect pour messer Musciatto, il advint qu’il tomba malade. Sur quoi, les deux frères firent promptement venir des médecins et des domestiques pour le servir, et firent tout ce qu’il était nécessaire pour le remettre en bonne santé. Mais tout secours était inutile, et le bonhomme qui était déjà vieux et qui avait vécu dans le désordre, au dire des médecins, allait chaque jour de mal en pis, comme un homme atteint du mal de la mort ; de quoi les deux frères se lamentaient fort. Et un jour qu’ils étaient dans une chambre voisine de celle où ser Ciappelletto gisait malade, ils commencèrent à s’entretenir tous deux à son sujet. « — Qu’en ferons-nous ? disait l’un ; nous voici fortement embarrassés de lui. Chasser un homme si malade, serait une source de grand blâme et l’on pourrait nous accuser de peu de cœur si, après nous avoir vus le recevoir tout d’abord et puis le faire servir et soigner avec tant de sollicitude, on nous voyait, sans qu’il ait rien fait qui ait pu nous déplaire, le mettre hors de chez nous aussi subitement et alors qu’il est malade à mourir. D’autre part, il a été un si méchant homme, qu’il ne voudra point se confesser ni recevoir aucun des sacrements de l’Église. Mourant sans confession, aucune église ne voudra recevoir son corps ; il sera bien plutôt jeté dans une fosse, comme un chien. Et s’il se confesse, ses péchés sont si nombreux et si horribles, que le résultat sera le même, pour ce que moine ni prêtre ne se trouvera qui veuille ou qui puisse l’absoudre. S’il en advient ainsi, le peuple de cette ville, tant à cause de notre métier qui lui paraît inique et dont on dit tout le long du jour du mal, que par envie de voler, voyant cela, se soulèvera en grande fumeur, et criera : ces chiens de Lombards qu’on refuse de recevoir à l’église, nous ne voulons plus les supporter ! et l’on courra sus à nos maisons et, d’aventure, non-seulement on nous ravira notre avoir, mais on s’attaquera peut-être aussi à nos personnes. De quoi, de toute manière, il en tournera mal pour nous si celui-ci meurt. — »

« Ser Ciappelletto qui, comme nous l’avons dit, gisait près de l’endroit où les deux frères parlaient de la sorte, ayant l’ouïe subtile comme nous voyons le plus souvent les malades l’avoir, entendit ce qu’ils disaient de lui. Il les fit appeler et leur dit : « — Je ne veux pas que vous puissiez craindre quoi que ce soit à cause de moi, ni que vous ayez peur de recevoir à mon sujet aucun dommage. J’ai entendu ce que vous avez dit de moi, et je suis certain qu’il en adviendrait comme vous dites, si les choses se passaient comme vous le prévoyez ; mais elles se passeront autrement. J’ai, de mon vivant, assez fait d’injures à Dieu, pour lui en faire encore une maintenant que je suis près de ma mort ; il ne m’en adviendra ni plus ni moins. Pour ce, occupez-vous de me faire venir un saint et bon moine, le plus saint et le meilleur que vous pourrez trouver, s’il en est un, et laissez-moi faire ; j’arrangerai certainement vos affaires et les miennes de façon que tout ira bien et que vous aurez lieu d’être satisfaits. — » Les deux frères, bien qu’ils ne fondassent pas grand espoir sur cela, allèrent néanmoins à un couvent de moines, et demandèrent un saint et digne homme pour entendre la confession d’un Lombard qui était malade chez eux. On leur donna un vieux moine de bonne et sainte vie, grand maître en Écriture, homme très vénérable et dans lequel tous les habitants de la ville avaient une grande et spéciale dévotion, et ils l’emmenèrent.

« Le moine, arrivé dans la chambre où gisait ser Ciappelletto, et s’étant assis à son côté, commença par le réconforter doucement, puis il lui demanda combien de temps il y avait qu’il s’était confessé pour la dernière fois. À quoi ser Ciappelletto, qui ne s’était jamais confessé, répondit : « — Mon père, j’ai pour habitude de me confesser au moins une fois chaque semaine, sans compter qu’il y a beaucoup de semaines où je me confesse davantage. Il est vrai que depuis que je suis malade, huit jours se sont passés sans que je me sois confessé, tant a été grand l’abattement que la maladie m’a occasionné. — » Le moine lui dit alors : « — Mon fils, tu as bien fait, et c’est ainsi qu’il faut faire toujours. Je vois que, puisque tu t’es confessé si souvent, j’aurai peu à te demander et peu à entendre. — » Ser Ciappelletto dit : « — Messire moine, ne parlez point ainsi. « Je ne me suis jamais confessé si souvent que je n’aie voulu me confesser généralement de tous les péchés dont je me souvenais depuis le jour où je naquis, jusqu’au jour de la confession. Pour quoi, je vous prie, mon bon père, de m’interroger aussi minutieusement sur chaque chose que si je ne m’étais jamais confessé. Ne vous arrêtez pas à mon état de maladie, car j’aime mieux déplaire à ma chair que, faisant ce qui lui plaît, commettre un acte qui puisse être une cause de perdition pour mon âme que mon Sauveur a rachetée de son sang précieux. — »

« Ces paroles plurent fort au saint homme et lui parurent un signe de bonne disposition d’esprit. Après avoir vivement loué ser Ciappelletto de cette pratique, il commença par lui demander s’il n’avait jamais commis le péché de luxure avec une femme. À quoi ser Ciappelletto répondit on soupirant : « — Mon père, sur ce point je rougis de vous dire la vérité, craignant de pécher par sa vaine gloire. — » À quoi le saint moine dit :« — Parle en toute sûreté, car en disant la vérité, en confession ou autrement, on ne pèche jamais. — » Alors ser Ciappelletto dit : « — Puisque vous m’assurez de cela, je vous la dirai : je suis aussi vierge que lorsque je sortis du corps de ma mère. — » « — Ô béni sois-tu de Dieu — dit le moine — comme tu as bien fait ! et, ce faisant, tu as d’autant plus de mérite que, le voulant, tu avais plus le loisir de faire le contraire que nous ne l’avons, nous et tous les autres qui sont soumis à une règle quelconque. — » Puis il lui demanda s’il avait offensé Dieu par le péché de la gourmandise. À quoi, soupirant fortement, ser Ciappelletto répondit que oui, et plusieurs fois ; pour ce que, comme outre les jeûnes de carême que font dans l’année les personnes dévotes, il avait l’habitude de jeûner au pain et à l’eau au moins trois fois par semaine, il lui était arrivé de boire cette eau avec le même plaisir et la même avidité qu’éprouvent les buveurs à boire le vin, et spécialement quand il avait supporté quelque fatigue en priant ou en allant en pèlerinage et souvent il avait désiré avoir certaine salade d’herbes comme celles que les femmes cueillent quand elles vont dans la campagne. Et une fois son manger lui avait paru meilleur qu’il n’aurait dû paraître à quelqu’un qui jeûnait par dévotion, comme il le faisait. À quoi le moine dit : « — Mon fils, ces péchés sont naturels et sont fort légers ; et c’est pourquoi je désire que tu ne t’en charges pas plus la conscience qu’il n’est besoin. Il arrive à tout homme, quelque saint qu’il soit, qu’après un long jeûne le manger lui paraît bon, ainsi que le boire après la fatigue. — » « — Oh ! — dit ser Ciappelletto — mon père, vous me dites cela pour me réconforter. Vous pensez bien que je sais que les choses qui se font au service de Dieu se doivent toutes faire nettement et sans aucune souillure d’esprit, et que quiconque agit autrement commet un péché. — » Le moine, très satisfait, dit : « — Et moi, je suis content que tu penses ainsi dans ton âme, et ta pure et bonne conscience me plaît fort en cela. Mais dis-moi : as-tu péché par avarice, désirant plus qu’il n’est convenable, ou détenant ce que tu n’aurais pas dû garder ? — » À quoi ser Ciappelletto dit : « — Mon père, je ne voudrais pas que vous le croyiez parce que je suis dans la maison de ces usuriers. Je n’ai rien à faire avec eux ; au contraire, j’étais venu pour les admonester et les châtier, et les arracher à cet abominable gain ; et je crois que j’en serais venu à bout, si Dieu ne m’avait ainsi visité. Mais il faut que vous sachiez que mon père a fait de moi un homme riche et que j’ai donné, à sa mort, la plus grande partie de sa fortune à Dieu. Puis, pour soutenir mon existence et pouvoir aider les pauvres de Jésus-Christ, je me suis livré à mes modestes opérations commerciales, et si j’ai désiré gagner sur elles, j’ai toujours partagé par moitié avec les pauvres de Dieu ce que j’ai gagné, employant une moitié pour mes besoins, leur donnant l’autre moitié. Et en cela mon créateur m’a si bien aidé, que j’ai toujours fait mes affaires de mieux en mieux. — » «. — Tu as bien fait — dit le moine — mais combien de fois t’es-tu mis en colère ? — » « — Oh ! — dit ser Ciappelletto, — cela, je dois dire que je l’ai fait souvent. Et qui pourrait s’en empêcher en voyant tout le long du jour les hommes faire des choses viles, ne pas observer les commandements de Dieu, ne pas craindre ses jugements ? Ils ont été nombreux les jours où j’aurais voulu être plutôt mort que vivant, en voyant les jeunes gens pleins de vanité, jurer et se parjurer, aller aux tavernes, ne pas visiter les églises, et suivre plutôt les voies du monde que celle de Dieu. — » Le moine dit alors : « — Mon fils, c’est là une bonne colère, et pour moi je ne saurais t’imposer d’en faire pénitence. Mais peut-être parfois la colère a pu te pousser à commettre quelque homicide, ou à dire des injures à quelqu’un, ou à lui faire quelque autre offense ? — » À quoi ser Ciappelletto répondit : « — Hélas ! messire, vous qui me paraissez un homme de Dieu, comment me parlez-vous ainsi ? Si j’avais eu la moindre pensée de faire la plus petite des choses que vous dites, croyez-vous que je me persuaderais que Dieu m’ait si longtemps supporté ? Ces choses sont bonnes pour des bandits, des méchants hommes, et pour mon compte je n’en ai jamais vu un sans que je n’aie dit : Dieu te convertisse ! — » Alors le moine dit : « — Or, mon cher fils, sois béni de Dieu. As-tu jamais porté faux témoignage contre quelqu’un, ou dit du mal d’autrui, ou pris à un autre contre son gré ce que lui appartenait ? — » « — Mais oui, messire — répondit ser Ciappelletto, — j’ai dit du mal d’autrui. J’ai eu un voisin qui, fort à tort, ne faisait que battre sa femme, de sorte qu’une fois je dis du mal de lui aux parents de celle-ci, tellement j’eus pitié de cette malheureuse qu’il brutalisait comme Dieu seul pourrait le dire, chaque fois qu’il avait bu outre mesure. — » Le moine dit alors : « — Très-bien. Tu me dis que tu as été marchand ; n’as-tu jamais trompé personne, comme font d’habitude tes confrères ? — » « — Par ma foi, oui, messire — dit ser Ciappelletto — j’ai trompé quelqu’un, mais je ne sais pas qui il était ; je sais seulement qu’une fois un homme m’ayant payé de l’argent qu’il me devait pour des vêtements que je lui avais vendus, je mis cet argent dans un tiroir sans le compter. Un mois après, je trouvai qu’il y avait quatre deniers de plus que ce qu’il me devait ; pour quoi, ne l’ayant plus revu, et les ayant conservés une année pour les lui rendre, je les donnai en aumône. — » Le moine dit : « — C’est peu de chose, et tu fis bien en agissant comme tu l’as fait. —

« Le saint moine demanda ensuite beaucoup d’autres choses, et à toutes il fut répondu de cette façon. Comme il voulait déjà donner l’absolution, ser Ciappelletto dit : « — Messire, il y a encore un péché que je ne vous ai pas dit. — » Le moine demanda lequel, et Ciappelletto dit : « — Je me souviens qu’un samedi, après none, je fis balayer ma maison par mon domestique, et que je n’eus pas pour le saint jour du dimanche le respect que je devais. — » « — Oh ! mon fils — dit le moine — ceci est chose légère. — » « — Non — dit ser Ciappelletto — ne dites pas que c’est chose légère, car le dimanche ne saurait être trop honoré, pour ce que c’est un tel jour que Notre-Seigneur ressuscita de la mort à la vie. — » Le moine dit alors : « — N’as-tu pas fait d’autres choses ? — » « — Oui, messire — répondit ser Ciappelletto — car sans m’en apercevoir, je crachai une fois dans l’église de Dieu. — » Le moine se mit à sourire, et dit : « — Mon fils, c’est chose dont il ne ne faut point s’inquiéter. Nous qui sommes des religieux, nous y crachons tout le long du jour. — » Alors ser Ciappelletto dit : « — Et vous faites une grande vilenie, pour ce que nulle chose ne doit être tenue plus propre que le saint temple dans lequel on offre des sacrifices à Dieu. — » Et il lui dit beaucoup de choses de ce genre ; puis il se mit à soupirer et à pleurer fortement, ce qu’il savait trop bien faire quand il voulait. Le saint moine dit : « — Mon fils, qu’as-tu ? — » Ser Ciappelletto répondit : « — Hélas ! messire, il me reste à dire un péché dont je ne me suis jamais confessé, tellement j’ai honte de le dire, et chaque fois que je me le rappelle, je pleure comme vous voyez, et il me semble que jamais Dieu ne me pardonnera à cause de ce péché. — » Alors le saint moine dit : « — Allons, allons, mon fils, que dis-tu là ? Si tous les péchés qui ont été jusqu’ici commis par tous les hommes et qui se doivent commettre par eux tant que le monde durera, étaient réunis sur la tête d’un seul individu, et que cet individu s’en montrât repentant et contrit comme je te vois, la bonté et la miséricorde de Dieu sont si grandes, qu’en les lui confessant, il les pardonnerait libéralement. Pour ce, dis-le en toute assurance. — » Alors ser Ciappelletto dit, pleurant toujours très fort : « — Hélas ! mon père, mon péché est trop grand, et à peine puis-je croire, si vos prières ne me viennent en aide, qu’il me soit jamais pardonné par Dieu. — » À quoi le moine dit : « — Dis-le moi en toute sécurité, car je te promets de prier Dieu pour toi. — » Cependant ser Ciappelletto pleurait toujours et ne parlait pas, et le moine l’exhortait à parler. Mais après que ser Ciappelletto, pleurant, eût tenu longtemps le moine en suspens, il poussa un grand soupir et dit : « — Mon père, puisque vous me promettez de prier Dieu pour moi, je vous le dirai. Sachez donc que, lorsque j’étais tout petit, je maudis une fois ma mère. — » Et cela dit, il recommença à pleurer fortement. Le moine dit : « — Ô mon fils, est-ce là ce qui te paraît un si grand péché ! Les hommes blasphèment Dieu tout le jour, et il pardonne volontiers à qui se repent de l’avoir blasphémé ; et tu ne crois pas qu’il puisse te pardonner cela ! Ne pleure pas ; console-toi, car certainement, quand même tu aurais été un de ceux qui le mirent en croix, il te pardonnerait en faveur de la contrition que je te vois. — » Ser Ciappelletto dit alors : « — Hélas ! mon père, que dites-vous ? Ma douce mère qui me porta dans son sein pendant neuf mois, le jour et la nuit, et me tint suspendu plus de cent fois à son cou, j’ai trop mal fait en blasphémant contre elle, et c’est un trop grand péché ; et si vous ne priez pas Dieu pour moi, il ne me sera point pardonné. — »

« Le moine voyant qu’il ne restait plus rien autre à dire à ser Ciappelletto, lui donna l’absolution ainsi que sa bénédiction, le tenant pour un très saint homme, car il croyait pleinement que tout ce qui lui avait été dit était vrai. Et qui ne l’aurait cru, voyant un homme en danger de mort parler ainsi ! Après quoi, il lui dit : « — Ser Ciappelletto, avec l’aide de Dieu, vous serez bientôt guéri ; mais s’il arrivait cependant que Dieu rappelât à lui votre âme bénie et bien disposée, vous plairait-il que votre corps fût enseveli dans notre couvent ? — » À quoi ser Ciappelletto répondit : « — Oui, messire, et même je ne voudrais pas être enseveli ailleurs, puisque vous m’avez promis de prier Dieu pour moi, sans que j’aie jamais eu une dévotion spéciale pour votre ordre. C’est pourquoi je vous prie, lorsque vous serez rentré dans votre couvent, de faire en sorte que l’on m’apporte le corps très-véritable du Christ que vous consacrez le matin sur l’autel, car, bien que je n’en sois pas digne, je désire avec votre licence le prendre et puis recevoir la sainte et extrême-onction, afin que, si j’ai vécu comme un pécheur, je meure au moins comme un chrétien. — » Le saint homme dit que cela lui plaisait fort et qu’il parlait bien, et qu’il ferait en sorte que le viatique lui fût apporté sans retard ; ce qui fut fait.

« Les deux frères qui craignaient que ser Ciappelletto ne les trompât, s’étaient placés contre une cloison qui séparait la chambre où gisait le malade d’une autre chambre voisine, et là, écoutant, ils entendirent facilement ce qu’il disait au moine. Il leur était arrivé par moment d’avoir si grande envie de rire, en entendant les choses qu’il se confessait d’avoir faites, qu’ils étaient sur le point d’éclater, et ils se disaient entre eux : « — Quel homme est celui-ci, que ni la vieillesse, ni la maladie, ni la peur de la mort dont il se voit si proche, ni même Dieu devant le jugement duquel il s’attend à comparaître d’ici à peu d’heures, n’ont pu l’arracher à sa scélératesse, et n’ont pu faire qu’il ne voulût pas mourir comme il a vécu ? — » Mais cependant, voyant qu’on lui avait dit qu’il serait enseveli dans l’église, ils ne se préoccupèrent pas du reste.

« Peu après, ser Ciappelletto communia, et comme son état s’aggravait considérablement, il reçut l’extrême-onction ; puis, un peu après vêpres, le jour même où il avait fait une si bonne confession, il mourut. Pour quoi, les deux frères ayant tout ordonné à ses frais pour qu’il fût honorablement enseveli, et ayant envoyé dire au couvent des moines qu’ils vinssent le soir veiller, et le matin emporter le corps, préparèrent tout ce qu’il fallait pour les funérailles. Le saint moine qui l’avait confessé, apprenant qu’il était trépassé, alla trouver le prieur du couvent, et ayant fait sonner au chapitre, démontra aux moines assemblés que ser Ciappelletto avait été un saint homme, selon qu’il avait pu s’en convaincre par sa confession ; et, dans l’espoir que par lui Dieu ferait de nombreux miracles, il leur persuada de recevoir son corps avec un grand respect et une grande dévotion. À quoi, croyant que c’était la vérité, le prieur et les autres moines consentirent. Et le soir, étant tous allés là où gisait le corps de ser Ciappelletto, ils firent autour de lui une grande et solennelle veille, et, le matin, revêtus tous de chemises et de chapes, le livre à la main et la croix portée devant eux, ils allèrent chercher le corps en grande pompe et solennité et le portèrent en leur église, suivis de presque toute la population de la ville, hommes et femmes. Quand Ciappelletto fut dans l’église, le saint moine qui l’avait confessé monta en chaire et se mit à prêcher de merveilleuses choses sur lui, sur sa vie, ses jeûnes, sa virginité, sa simplicité, son innocence, sa sainteté, racontant entre autres choses ce que ser Ciappelletto lui avait confessé en pleurant comme son plus grand péché, et comment il avait pu à grand peine lui mettre dans l’idée que Dieu dût lui pardonner. Prenant occasion de cela pour réprimander le peuple qui l’écoutait, il dit : « — Et vous, maudits de Dieu, pour le moindre fétu de paille que vous trouvez sous vos pieds, vous blasphémez Dieu, sa mère et toute la cour du paradis. — » Il parla aussi beaucoup de sa loyauté et de sa pureté, et bientôt, par ses paroles auxquelles les gens de la ville ajoutaient entièrement foi, il excita tellement en faveur du défunt la dévotion de tous les assistants, que lorsque l’office fut terminé, la foule vint lui baiser les pieds et les mains, et qu’on lui arracha tous ses vêtements, chacun se tenant fort heureux s’il pouvait en avoir un morceau. Il fallut qu’on le laissât exposé là tout le jour, afin qu’il pût être vu et visité par tous. Puis, la nuit venue, il fut honorablement enseveli sous un tombeau de marbre, dans une chapelle, et sans plus tarder, le jour suivant les gens commencèrent à la visiter, à allumer des cierges, à l’adorer, à lui adresser des vœux et à suspendre des images de cire autour de son tombeau, selon la promesse faite. Le bruit de sa renommée et de sa sainteté s’accrut tellement, ainsi que la dévotion qu’on lui rendit, à lui qui était quasi inconnu, que, en quelque adversité qu’on se trouvât, on ne s’adressait pas à d’autre saint qu’à lui, et qu’on l’appela, qu’on l’appelle encore, san Ciappelletto. On affirme que Dieu a opéré par lui de nombreux miracles et en opère chaque jour en faveur de qui se recommande dévotement de lui.

« Donc, c’est ainsi que vécut et mourut ser Ciappelletto da Prato, et qu’il passa à l’état de saint, comme vous l’avez entendu. Non que je veuille nier qu’il soit possible qu’il jouisse de la béatitude en présence de Dieu ; car bien que sa vie ait été scélérate et perverse, il put à sa dernière heure avoir une telle contrition que, par aventure, Dieu l’ait eu en miséricorde et l’ait reçu dans son royaume. Mais comme cela nous est caché, je raisonne selon ce qui peut nous paraître vraisemblable, et je dis que celui-ci doit plutôt être en perdition entre les mains du diable, qu’au paradis. Et, s’il en est ainsi, la bonté de Dieu peut se manifester grandement à nous, car elle a égard non à notre erreur, mais à la pureté de la foi ; car elle nous excuse alors que nous prenons pour intermédiaire un de ses ennemis, le croyant son ami, tout comme si nous avions eu recours pour obtenir sa faveur, à un saint véritable. Pour quoi, afin que par sa grâce, en cette présente adversité et en si joyeuse compagnie, nous soyons gardés sains et saufs, louant son nom sous la protection duquel nous nous sommes réunis, ayons-le en respect, et recommandons-lui nos besoins, sûrs d’être exaucés. — » Et ici, Pamphile se tut.



NOUVELLE II

Le juif Abraham, poussé par Jeannot de Chevigné, va à la cour de Rome, et voyant la dépravation des gens d’église, il retourna à Paris et se fait chrétien.


La nouvelle de Pamphile fit en partie rire les dames qui l’approuvèrent dans son ensemble. Elle fut attentivement écoutée, et lorsqu’elle fut finie, la reine ordonna à Néiphile, qui était assise près de Pamphile, d’en dire une afin de suivre l’ordre dans lequel on avait commencé. Celle-ci, non moins courtoise de manières qu’elle était belle, répondit joyeusement ; oui, et commença de cette façon : « — Pamphile nous a montré dans sa nouvelle la bonté que Dieu avait de ne point regarder à nos erreurs, lorsque nous nous appuyons sur des choses que nous ne pouvons pas voir par nous-mêmes ; et moi j’entends, par mon récit, démontrer combien cette même bonté, supportant patiemment les péchés de ceux qui devraient lui rendre un témoignage éclatant par leurs actes et par leurs paroles, et qui font tout le contraire, nous donne la preuve de son infaillible vérité, afin que nous poursuivions d’un esprit plus ferme ce que nous croyons être vrai.

« J’ai entendu dire, gracieuses dames, qu’il fut autrefois dans Paris un grand marchand, bon homme, lequel fut appelé Jeannot de Chevigné, très loyal et très droit, et qui faisait un grand commerce de draperie. Il était particulièrement lié d’amitié avec un juif très riche, nommé Abraham, qui était aussi marchand, et, comme lui, très droit et très loyal. Jeannot, voyant la droiture et la loyauté de son ami, se mit à regretter vivement que l’âme d’un homme si bon, si sage et d’une telle valeur, fût en voie de perdition par manque de Foi. C’est pourquoi il entreprit amicalement de lui faire abandonner les erreurs de la croyance judaïque, et le supplia de se convertir à la religion chrétienne qu’il pouvait voir, étant sainte et bonne, prospérer et augmenter sans cesse, tandis qu’au contraire la sienne diminuait et se mourait, ainsi que cela était manifeste. Le juif répondit qu’il ne voyait aucune religion sainte et bonne hors la religion juive ; qu’il y était né et qu’il entendait y vivre et y mourir. Jeannot ne se tint point pour cela de lui renouveler au bout de quelque temps les mêmes exhortations, lui démontrant, aussi grossièrement que les marchands savent le faire, pour quelles raisons notre religion est meilleure que la religion juive.

« Bien que le juif fût un grand maître dans la loi juive, néanmoins, soit que la grande amitié qu’il avait pour Jeannot l’ébranlât, soit que les paroles que l’Esprit-Saint plaçait sur la langue de l’homme simple eussent produit de l’effet, il commença à se plaire beaucoup aux démonstrations de Jeannot. Cependant, obstiné dans sa croyance, il ne se laissait pas convertir. De même qu’il se montrait tenace, de même Jeannot ne se lassait pas de le solliciter, à tel point que le juif, vaincu par une telle insistance, dit : « — Voici, Jeannot, qu’il te plaît que je devienne chrétien, et je suis disposé à le devenir, à la condition que j’irai d’abord à Rome, et que là je verrai celui que tu dis être le vicaire de Dieu sur la terre, et que je serai témoin de ses mœurs et de ses actes, ainsi que de ceux de ses moines-cardinaux, Et s’ils me paraissent tels que je puisse, grâce à tes paroles et à eux, comprendre que votre foi est meilleure que la mienne, comme tu t’es efforcé de me le démontrer, je ferai ce que je t’ai dit. Dans le cas contraire, je resterai juif, comme je suis. — »

« Quand Jeannot entendit cela, il fut chagrin outre mesure, se disant tout bas : « — J’ai perdu ma peine ; je croyais cependant l’avoir utilement employée en m’imaginant avoir converti celui-ci. En effet, s’il va à la cour de Rome, et s’il voit la vie scélérate et mauvaise des clercs, non-seulement de juif il ne se fera pas chrétien, mais s’il était chrétien, sans aucun doute il se ferait juif. — » En s’étant retourné vers Abraham, il dit : « — Eh ! mon ami, pourquoi veux-tu affronter une-telle fatigue et une telle dépense que d’aller d’ici à Rome ? sans compter que par mer ou par terre, pour un homme riche comme tu l’es, tout est plein de périls. Ne crois-tu donc pas trouver ici quelqu’un qui puisse te donner le baptême ? Et si par hasard tu as quelques doutes au sujet de la Foi que je t’ai expliquée, où trouveras-tu de meilleurs maîtres, de plus savants hommes que ceux qui sont ici, pour t’éclairer sur ce que tu voudras ou demanderas ? C’est pourquoi, à mon avis, ce voyage est chose superflue. Imagine-toi que là-bas les prélats sont comme tu as pu les voir ici, et qu’ils sont d’autant meilleurs, qu’ils sont plus près du Pasteur souverain. Pour ce, si tu m’en crois, tu remettras cette fatigue à une autre fois, à l’occasion de quelque jubilé, où, par aventure, je t’accompagnerai. — » À quoi le juif répondit : « — Je crois Jeannot, que les choses sont comme tu me dis ; mais, me résumant en un mot, si tu veux que je fasse ce dont tu m’as tant prié, je suis tout à fait résolu à aller à Rome ; autrement, je n’en ferai jamais rien. — » Jeannot voyant sa résolution, dit : « — Va donc à la bonne aventure ! — » Et, à part lui, il pensait qu’il ne se ferait jamais Chrétien, quand il aurait vu la cour de Rome ; mais pourtant, n’y pouvant plus rien, il n’insista pas.

« Le juif monta à cheval, et le plus rapidement qu’il put, il alla à la cour de Rome, où, étant arrivé, il fut honorablement reçu par ses coreligionnaires juifs. Il y demeura sans dire à personne pourquoi il était venu, et se mit à observer avec soin la façon de vivre du Pape, des cardinaux, des autres prélats et de tous les courtisans. Et tant par ce dont il s’aperçut lui-même, en homme fort avisé qu’il était, que par ce qu’il sut d’autrui, il trouva que, du plus grand au plus petit, tous péchaient généralement par une luxure déshonnête, non-seulement d’une manière naturelle, mais encore à la mode de Sodome, sans aucun frein de remords ou de vergogne, tellement que, pour obtenir les plus grandes faveurs, la protection des courtisanes ou des jeunes garçons était toute-puissante. En outre, il reconnut qu’ils étaient universellement gloutons, buveurs, ivrognes, serviteurs de leur ventre, à l’instar des brutes, plus que de toute autre chose. Et, regardant plus avant, il les vit tous avares, si cupides d’argent qu’ils vendaient et achetaient à beaux derniers le sang humain, même chrétien, et les choses divines quelles qu’elles fussent, appartenant aux sacrifices et aux bénéfices, les transformant en marchandises pour lesquelles il y avait plus de courtiers qu’il y en avait à Paris pour les draperies ou autres choses. À la simonie la plus évidente, ils avaient donné le nom de procuratie, et à la gloutonnerie celui de sustentation, comme si Dieu ne connaissait pas, je ne dirai point la signification des mots, mais les intentions des esprits pervers, et se laissait, à la façon des hommes, tromper par le nom des choses. Tout cela, et bien d’autres choses encore qu’il faut taire, déplut souverainement au juif, comme à un homme sobre et modeste qu’il était, et pensant en avoir assez vu, il se décida à retourner à Paris ; ce qu’il fit.

« Dès que Jeannot sut qu’il était revenu, il accourut, n’ayant pas le moindre espoir de le voir devenir chrétien, et ils se firent l’un à l’autre grande fête. Puis, lorsque le juif se fut reposé quelques jours Jeannot lui demanda ce qu’il pensait du Saint-Père, des cardinaux et des autres courtisans. À quoi le juif répondit sans hésiter :« — Je pense que Dieu doit les punir tous tant qu’il sont. Et je te dis, si j’ai su bien regarder, que je n’y ai vu ni sainteté, ni dévotion, ni bonnes œuvres, ni bon exemple. Par contre, l’avarice et la gloutonnerie et choses semblables ou pires, si toutefois il peut en être de pires, m’ont paru tellement dans les mœurs de tous, que j’ai pris ce lieu plutôt pour une officine d’œuvres diaboliques que d’œuvres divines. Aussi, après y avoir réfléchi avec beaucoup de sollicitude, en toute liberté d’esprit, et avec prudence, il me paraît que votre Pasteur, et par conséquent tous les autres, s’efforcent de réduire à néant et de chasser du monde la religion chrétienne, alors qu’ils devraient en être le fondement et le soutien. Et pour ce que je vois qu’il en résulte le contraire de ce qu’ils semblent chercher, c’est-à-dire que votre religion s’étend sans cesse et devient plus florissante et plus éclatante, il me paraît clairement que l’Esprit-Saint en est le soutien et le fondement, comme étant plus vraie et plus sainte que les autres. Pour quoi, là où je restais sensible et rebelle à tes exhortations et refusais de me faire chrétien, je te dis maintenant très sincèrement que, pour rien au monde, je n’abandonnerais l’idée de me faire chrétien. Allons donc à l’église, et là, suivant le rite de votre sainte Foi, je me ferai baptiser. — » Jeannot, qui s’attendait à une conclusion toute contraire, en l’entendant parler ainsi, fut l’homme le plus content qui fût jamais. Étant allé avec lui à Notre-Dame de Paris, il requit les clercs de cette église de donner le baptême à Abraham. Ceux-ci, voyant que ce dernier le demandait aussi, le firent aussitôt, et Jeannot le tint sur les fonts baptismaux et le nomma Jean. Puis il le fit complètement instruire par de savants hommes dans notre Foi qu’il apprit rapidement ; et depuis il fut un bon et digne homme, et de sainte vie. — »



NOUVELLE III

Le juif Melchissedech, avec une histoire de trois anneaux, évite un piège dangereux que le Saladin lui avait tendu.


Sa nouvelle ayant été louée par tous, Néiphile se tut. Aussitôt Philomène, suivant le bon plaisir de la reine, commença à parler ainsi : « — La nouvelle dite par Néiphile me remet en mémoire le cas difficile advenu jadis à un juif. Comme il a déjà été très bien parlé sur Dieu et sur notre religion, on ne pourra désormais refuser de descendre aux événements et aux actes qui concernent les hommes. Je vais vous en parler tout à l’heure, et quand vous aurez entendu ma nouvelle, peut-être deviendrez-vous plus prudentes dans vos réponses aux questions qui vous auront été faites. Vous devez savoir, ô mes amoureuses compagnes, que de même que la bêtise fait souvent sortir les gens d’une situation heureuse pour les mener dans une grande misère, ainsi la prévoyance tire le sage des plus grands périls et le met en sûreté. Que la bêtise conduise d’un état satisfaisant à un état contraire, cela se voit par de nombreux exemples que nous n’avons pas à relater pour le moment, considérant que tout le long du jour nous en voyons manifestement plus de mille ; mais que le bon sens soit une occasion de se tirer d’affaire, c’est ce que je montrerai brièvement par ma petite nouvelle, comme je l’ai promis.

« Le Saladin, dont la valeur fut telle que non-seulement elle le fit, de rien qu’il était, sultan de Babylone, mais qu’elle lui fit remporter de nombreuses victoires sur les roi sarrasins et chrétiens, avait en diverses guerres, et par ses grandissimes largesses, dépensé tout son trésor, et se trouvait, par suite de quelque accident imprévu, avoir besoin d’une bonne somme d’argent. Ne voyant pas où il pourrait se la procurer aussi rapidement que besoin était, il se souvint d’un juif d’Alexandrie, nommé Melchissedech, qui prêtait à usure, et pensa que cet homme pourrait le débarrasser s’il le voulait ; mais le juif en question était si avare, qu’il n’aurait jamais consenti de lui-même à le faire, et cependant le sultan ne voulait pas employer la force pour l’y contraindre. Poussé par la nécessité, Saladin, tout occupé à trouver un moyen d’obtenir ce service du juif, résolut de lui faire une violence qui eût quelque apparence de raison. L’ayant fait appeler, et l’ayant reçu familièrement, il le fit asseoir près de lui, puis il lui dit : « — Brave homme, j’ai entendu dire par plusieurs que tu es fort sage et fort instruit dans les choses de Dieu. Pour ce, je voudrais volontiers savoir de toi laquelle des trois religions tu tiens pour la vraie, la juive, la sarrasine ou la chrétienne. — » Le juif qui était en effet un homme très sage, s’aperçut fort bien que le Saladin cherchait à le prendre par ses propres paroles en lui adressant cette question, et pensa qu’il ne devait pas louer une des trois religions plus que les deux autres, de façon que le Saladin ne connût pas sa pensée. Pour quoi, sentant qu’il lui fallait faire une réponse par laquelle il ne pût être pris, et son esprit étant vivement aiguisé, il lui vint aussitôt la réponse qu’il devait faire, et il dit :

« — Mon seigneur, la question que vous me faites est belle, et pour vous dire ce que j’en pense, il me faut vous conter une petite nouvelle que vous comprendrez. Si je ne fais erreur je me rappelle avoir entendu dire souvent qu’il fut autrefois un homme grand et riche, lequel, parmi les autres joyaux qu’il possédait dans son trésor, avait un anneau très beau et très précieux. Voulant à cause de sa valeur et de sa beauté, lui faire honneur et le transmettre perpétuellement à ses descendants, il ordonna que celui de ses fils sur qui cet anneau serait trouvé, comme le lui ayant remis lui-même, fût reconnu pour son héritier, et fût honoré et respecté par tous les autres comme le chef de la famille. Celui à qui l’anneau fut laissé transmit cet ordre à ses descendants et fit comme avait fait son prédécesseur. En peu de temps, cet anneau passa de main en main à de nombreux maîtres et parvint ainsi à un homme qui avait trois fils beaux et vertueux, et très obéissants à leur père ; pour quoi, il les aimait également tous les trois. Les jeunes gens connaissaient la tradition de l’anneau, et comme chacun d’eux désirait être le plus honoré parmi ses frères, ils priaient, chacun pour soi et du mieux qu’ils savaient, le père qui était déjà vieux, pour avoir l’anneau quand il mourrait. Le brave homme qui les aimait tous les trois également, ne savait lui-même choisir celui à qui il laisserait l’anneau. L’ayant promis à chacun d’eux en particulier, il songea à les satisfaire tous les trois. Il en fit faire secrètement par un habile ouvrier deux aux autres si semblables au premier, que lui-même qui les avait fait faire, pouvait à peine distinguer le vrai. Quand il vint à mourir, il en donna secrètement un à chacun de ses enfants, qui, après la mort de leur père, voulant chacun occuper sa succession et sa dignité, et se les déniant l’un à l’autre, produisirent leur anneau aux yeux de tous, en témoignage de leur prétention. Les anneaux furent trouvés tellement pareils, que l’on ne savait reconnaître le vrai, et que la question de savoir quel était le véritable héritier du père resta pendante et l’est encore. Et j’en dis de même, mon seigneur, des trois religions données aux trois peuples par Dieu le Père, et sur lesquelles vous me questionnez. Chacun d’eux croit être son héritier et avoir sa vraie loi et ses vrais commandements ; mais la question de savoir qui les a est encore pendante, comme celle des anneaux. — »

« Le Saladin reconnut que le juif avait su échapper très adroitement au lacet qu’il lui avait jeté dans les jambes ; c’est pourquoi il se décida à lui exposer son besoin d’argent, et à lui demander s’il voulait lui rendre service ; et ainsi il fit, lui avouant ce qu’il avait eu l’intention de faire s’il ne lui avait pas répondu aussi discrètement qu’il avait fait. Le juif, de son propre chef, prêta au Saladin tout ce que ce dernier lui demanda et, par la suite, le Saladin le remboursa entièrement. Il lui fit en outre de grands dons, le tint toujours pour son ami, et le garda près de lui, dans une grande et honorable situation. — »



NOUVELLE IV

Un moine ayant commis un péché digne d’une très grave punition, échappe à la peine qu’il avait méritée en reprochant adroitement la même faute à son abbé.


Déjà Philomène, débarrassée de sa nouvelle, avait fait silence, quand Dioneo qui était assis près d’elle, sans attendre le commandement de la reine, et voyant par l’ordre adopté que c’était à lui à conter, se mit à parler de la façon suivante. « — Amoureuses dames, si j’ai bien compris l’intention de vous toutes, nous somme ici pour nous divertir nous-mêmes en contant des nouvelles. Et pour ce, afin qu’il ne soit point contrevenu à cela, j’estime qu’il doit être permis à chacun — et c’est ce que notre reine elle-même a dit il y a un moment — de conter la nouvelle qu’il croit devoir le plus amuser. Pour quoi, venant d’entendre qu’Abraham avait eu l’âme sauvée par les bons conseils de Jeannot de Chevigné, et que Melchissedec par sa présence d’esprit avait défendu ses richesses des embûches de Saladin, je veux, sans m’exposer à des reproches de votre part, conter brièvement par quelle ruse un moine échappa à une grave punition corporelle.

« Il était autrefois dans la Lunigiane, pays qui n’est pas très loin de celui-ci, un monastère plus renommé pour sa sainteté et plus fourni de moines qu’il ne l’est aujourd’hui. Parmi les religieux de ce monastère, se trouvait un jeune moine dont la vigueur et la jeunesse n’avaient pu être domptées par le jeûne et les veilles. Un jour que, par aventure, sur le coup de midi, alors que tous les autres moines dormaient, il se promenait tout seul autour du monastère ; lequel était situé dans un lieu fort solitaire, il aperçut une jeune fille très belle, qui était probablement la fille de quelque laboureur de la contrée, et qui s’en allait par les champs cueillant certaines herbes. À peine l’eût-il vue, qu’il fut assailli par une ardente concupiscence charnelle. Pour quoi, s’étant approché, il entra en conversation et, d’un propos à un autre, il fit si bien qu’il s’entendit parfaitement avec elle, et qu’il l’emmena avec lui dans sa cellule, ce dont personne ne s’aperçut.

« Pendant que, emporté par un trop grand désir, il se divertissait avec elle moins prudemment qu’il n’eût fallu, il advint que l’abbé, ayant achevé sa sieste, et passant tout doucement devant sa cellule, entendit le bruit qu’ils faisaient tous les deux. Afin de mieux reconnaître les voix, il s’approcha doucement de la porte pour écouter, et il reconnut qu’il y avait une femme dans la cellule. Son premier mouvement fut de se faire ouvrir ; puis il pensa qu’il valait mieux agir autrement. Il retourna dans sa chambre et attendit que le jeune moine sortît de la sienne. Ce dernier, bien qu’il fût fort occupé par l’extrême plaisir qu’il prenait avec la jeune fille, se tenait cependant sur ses gardes. Ayant cru entendre un bruit de pas dans le couloir, il mit l’œil au trou de la serrure ; il vit parfaitement l’abbé en train d’écouter, et il comprit bien que ce dernier avait pu s’apercevoir qu’une femme était dans sa cellule. De quoi, sachant qu’il devait lui advenir une grande punition, il fut fort chagrin. Pourtant, sans rien montrer de son ennui à la jeune fille, il se mit à chercher en toute hâte s’il ne pourrait trouver aucun moyen de salut. C’est alors qu’il lui vint à l’esprit une nouvelle ruse qui le fit parvenir à ses fins. Feignant d’être assez demeuré avec la jeune fille, il lui dit : « — Je vais chercher un moyen de te faire sortir d’ici sans que tu sois vue ; pour cela, attends-moi tranquillement jusqu’à ce que je revienne. — » Puis il sortit, ferma la cellule à clef et s’en alla droit à la chambre de l’abbé lui présenter la clef, ainsi que chaque moine faisait quand il sortait, et il lui dit d’un air calme : « — Messire, je n’ai pu ce matin faire rentrer tout les bois que j’avais fait couper ; en conséquence, avec votre permission, je vais aller à la forêt et le faire transporter. — »

« L’abbé, afin de mieux constater la faute commise, et voyant que le moine ne s’était point aperçu qu’il l’avait vu, se réjouit de cet incident, prit la clef et lui donna la permission demandée. Dès qu’il l’eut vu partir, il se mit à réfléchir sur ce qu’il valait mieux faire, ou bien ouvrir la cellule en présence de tous et leur montrer la faute, pour qu’ensuite ils n’eussent pas occasion de murmurer contre lui quand il punirait le moine, ou bien apprendre par la jeune fille même comment la chose s’était passée. Et songeant à part lui que celle-ci pouvait être la femme ou la fille d’un homme auquel il n’aurait pas voulu faire cette honte de la montrer à tous les moines, il résolut de voir d’abord qui elle était, et de prendre ensuite un parti. Il s’en alla doucement à la cellule, l’ouvrit, entra et referma la porte. La jeune fille, voyant entrer l’abbé, toute éperdue et tremblant de honte, se mit à pleurer. Messire l’abbé ayant jeté l’œil sur elle et la voyant belle et fraîche, sentit, quelque vieux qu’il fût, l’aiguillon de la chair non moins vif que ne l’avait senti son jeune moine, et il se mit à dire en lui-même : « — Eh ! pourquoi ne prendrais-je pas du plaisir quand je puis en avoir ? Avec cela que les privations et les ennuis seront toujours prêts tant que je voudrai ! Voilà une belle jeune fille, et personne au monde ne sait qu’elle est ici. Si je puis la décider à satisfaire mes désirs, je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas. Qui le saura ? Personne ne le saura jamais, et péché caché est à moitié pardonné. Cette occasion ne se représentera peut être jamais plus. J’estime qu’il est grandement sage de prendre le bien quand Dieu vous l’envoie. — » Ce disant, et ayant du tout au tout changé le projet pour lequel il était venu, il s’approcha de la jeune fille, se mit à la consoler doucement et à lui dire de ne pas pleurer, et, de parole en parole, il finit par lui exprimer son désir. La jeune fille, qui n’était ni de fer ni de diamant, se plia très complaisamment au désir de l’abbé, lequel l’ayant saisie dans ses bras et embrassée à plusieurs reprises, monta avec elle sur le lit du moine. Mais songeant au poids considérable de sa dignité et à l’âge tendre de la jeune fille, craignant peut-être de la blesser sous sa corpulence, il ne se mit pas sur elle ; il la fit mettre sur lui, et, dans cette posture, se divertit longtemps avec elle.

« Le moine qui avait fait semblant d’aller au bois, s’était caché dans le dortoir. Dès qu’il vit l’abbé entrer dans sa chambre, il fut tout de suite rassuré, comprenant que sa ruse devait réussir, et quand il vit fermer la porte en dedans, il en fut certain. Sortant de l’endroit où il était, il s’en vint doucement regarder par une fente, et il vit et entendit tout ce que l’abbé faisait et disait. Lorsqu’il parut à l’abbé être assez demeuré avec la jeune fille, il l’enferma dans la cellule et retourna à sa chambre. Peu après, entendant venir le moine, et croyant qu’il revenait du bois, il s’apprêta à le réprimander fortement et à le faire mettre au cachot, afin de posséder à lui seul la proie si bien gagnée. L’ayant fait appeler, il l’admonesta gravement et d’un ton sévère, et ordonna qu’il fût conduit au cachot. Le moine répondit prestement : « — Messire, je ne suis pas encore assez resté dans l’ordre de Saint-Benoît, pour pouvoir en connaître toutes les règles. Vous ne m’aviez pas encore montré que les moines dussent s’humilier sous les femmes comme dans les jeûnes et dans les veilles. Mais maintenant que vous me l’avez montré, je vous promets, si vous me pardonnez pour cette fois, de ne plus jamais pécher en cela, mais de faire toujours comme je vous ai vu faire. — » L’abbé qui était un homme avisé, comprit sur-le-champ que non-seulement le moine avait plus d’esprit que lui, mais qu’il avait vu ce qu’il avait fait. Pour quoi, se reprochant sa propre faute, il eut honte d’infliger au moine une punition qu’il avait méritée aussi bien que lui. Il lui pardonna, et après lui avoir recommandé le silence sur ce qu’il avait vu, ils firent sortir sans bruit la jeune fille, et il est à croire qu’ils durent la faire rentrer plus d’une fois depuis. — »



NOUVELLE V

La marquise de Montferrat, au moyen d’un repas uniquement composé de poules, et avec quelques paroles gracieuses, réprime le fol amour du roi de France.


La nouvelle contée par Dioneo amena tout d’abord quelque vergogne au cœur des dames qui l’écoutaient, vergogne qui se manifesta par une honnête rougeur sur leur visage. Puis, se regardant les unes les autres, et pouvant à peine tenir leur sérieux, elles écoutèrent en riant sous cape. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine, après avoir gourmandé Dioneo, et lui avoir fait comprendre que de semblables récits ne devaient pas être faits devant des dames, se retourna vers la Fiametta qui était assise sur l’herbe auprès de lui, et lui ordonna de suivre l’ordre adopté. Celle-ci commença gracieusement et d’un air joyeux : « — De même que je vois avec plaisir que nous ayons entrepris de prouver par nos récits la force des belles et promptes réponses, et combien les hommes ont raison de chercher à aimer toujours une dame de plus haut lignage qu’eux, je crois aussi que c’est chez les dames une grande prévoyance que de savoir se garder de prendre de l’amour pour un homme de plus haute condition qu’elles. Il m’est donc venu à l’esprit, mes belles dames, de vous démontrer, dans la nouvelle que j’ai à vous dire, comment, par ses actes et ses paroles, une gente dame se garda de ce péril et en écarta autrui.

« Le marquis de Montferrat, homme d’une grande vaillance et gonfalonier de l’Église, avait passé les mers pour suivre une croisade générale faite à main armée par les Chrétiens. Comme on parlait de sa valeur à la cour du roi Philippe le Borgne, lequel s’apprêtait lui aussi à partir de France pour la même croisade, un chevalier prétendit qu’il n’y avait pas sous les étoiles un couple pareil au marquis et à sa femme, attendu que, autant le marquis l’emportait en tout sur les autres chevaliers, autant la dame l’emportait sur les autres femmes du monde par sa beauté et sa vertu. Ces paroles entrèrent de telle façon dans l’esprit du roi de France, que sans avoir jamais vu cette dame, il se mit soudain à l’aimer avec passion, et résolut, pour faire le voyage qu’il projetait, de ne pas prendre la mer ailleurs qu’à Gênes, pour ce que, allant jusque-là par terre, il aurait une occasion favorable d’aller voir la marquise, songeant aussi que, si le marquis était absent, il pourrait mener son désir à bonne fin. Et, comme il l’avait résolu, il fit ; c’est pourquoi, ayant envoyé en avant le gros de ses gens, il se mit lui-même en route avec peu de serviteurs et de gentilshommes. Arrivé près des terres du marquis, il envoya un jour à l’avance prévenir la dame qu’elle l’attendît pour déjeuner le matin suivant. La dame, sage et avisée, répondit gracieusement que c’était pour elle une faveur au-dessus de toute autre, et qu’il serait le bienvenu. Puis elle se mit à réfléchir sur ce que voulait dire la visite d’un pareil roi, alors que son mari était absent, et elle ne se trompa point en pensant que c’était sa réputation de beauté qui l’amenait ; néanmoins, en vaillante dame, elle se disposa à lui faire honneur. Elle fit prévenir ceux de ses gentilshommes qui étaient restés auprès d’elle, et préparer, après avoir pris leurs conseils, tout ce qu’il fallait, mais elle voulut ordonner autant de poules qu’il y en avait dans le pays, elle ordonna elle seule le festin et les mets. Ayant fait rassembler sans retard à ses cuisiniers de préparer uniquement ce genre de mets pour le royal convive.

« Au jour dit, le roi arriva et fut reçu par la dame avec grande fête et grand honneur. Comme il la regardait, elle lui parut belle et avenante bien au delà de ce qu’il avait pu en juger par les paroles du chevalier ; il s’en émerveilla beaucoup et lui fit force compliments, son désir s’allumant d’autant plus qu’il trouvait que la dame surpassait l’idée qu’il s’en était faite auparavant. Après qu’il eût pris quelque repos dans des appartements richement décorés de tout ce qui convenait pour recevoir un tel personnage, et l’heure du dîner étant venue, le roi et la marquise s’assirent à la même table, tandis que les autres convives, selon leur qualité, prirent place aux autres tables. On servit alors successivement au roi des plats nombreux, des vins excellents et rares, et comme en outre il ne cessait de regarder complaisamment la belle marquise, il éprouvait un grand plaisir. Pourtant les plats se succédant les uns aux autres, le roi commença à s’étonner un peu en voyant que les mets, très variés comme assaisonnement, se composaient uniquement de poules. Bien qu’il connût le pays où il était comme étant très copieux en gibier de diverses espèces, et qu’il eût annoncé son arrivée à la dame assez tôt pour qu’elle pût faire chasser, cependant, quel que fût son étonnement, il ne voulut pas en prendre occasion pour le lui témoigner, si ce n’est au sujet de ses poules : et s’étant tourné vers elle d’un air joyeux, il lui dit : « — Madame, est-ce qu’en ce pays il ne naît que des poules, sans aucun coq ? — » La marquise comprit très bien la question, et il lui sembla que, suivant son désir, Dieu l’avait envoyée en temps opportun pour faire connaître ses dispositions. À la demande du roi, elle se tourna vers lui et lui répondit avec franchise : « — Monseigneur, non ; mais les femmes, bien qu’elles diffèrent entre elles par les vêtements et les dignités, sont toutes faites ici comme ailleurs. — » Le roi, à ces paroles, comprit très bien la raison pour laquelle on lui avait servi un repas tout en poules, ainsi que la sagesse cachée sous cette réponse. Il s’aperçut qu’il perdrait son éloquence avec une pareille femme et que ce n’était point le lieu d’employer la force. Pourquoi, de même qu’il s’était enflammé inconsidérément pour elle, il comprit qu’il fallait sagement pour son honneur éteindre le feu si malencontreusement allumé. Sans plus dire un mot, craignant ses réponses, il renonça à tout espoir et, le dîner fini, afin de couvrir par un prompt départ le motif de sa visite déshonnête, il la remercia de l’honneur qu’il avait reçu d’elle, la recommanda à Dieu, et partit pour Gênes. — »


NOUVELLE VI

Un brave homme confond par un bon mot la méchante hypocrisie des gens de religion.


Après que toutes les dames eurent approuvé la courageuse et spirituelle leçon donnée par la marquise au roi de France, Émilia, qui était assise près de la Fiametta, commença, sur le bon plaisir de la reine, à parler ainsi : « Moi non plus je ne vous cacherai pas la leçon donnée par un courageux séculier à un religieux avare, au moyen d’un mot non moins plaisant que recommandable.

« Donc, ô chères jeunes dames, il y avait, dans notre cité, il n’y a pas encore grand temps de cela, un frère mineur, inquisiteur de l’hérésie perverse, lequel, bien qu’il s’efforçât de paraître un saint et zélé partisan de la religion chrétienne, comme il font tous, n’était pas moins bon investigateur de qui avait la bourse pleine, que de quiconque se sentait du refroidissement pour la foi. Comme il se donnait beaucoup de mal pour cela, il lui tomba par aventure entre les mains un bonhomme beaucoup plus riche d’argent que de sens, et qui, non par irréligion, mais par bêtise et peut-être échauffé par le vin ou par un excès de joie, en était venu à dire un jour, dans une réunion d’amis, qu’il avait un vin si bon que le Christ lui-même en boirait. Ce propos ayant été rapporté à l’inquisiteur, celui-ci, sachant que les richesses du bonhomme étaient grandes et sa bourse bien gonflée, courut impétueusement, cum gladiis et fustibus, lui intenter un bon procès, prévoyant bien qu’il en résulterait sinon une amélioration dans la croyance de l’inculpé, du moins une abondance de florins soutirés de sa poche, comme il advint, du reste. L’ayant fait appeler, il lui demanda si ce qui avait été dénoncé sur son compte était vrai. Le bonhomme répondit que oui. À quoi le très saint inquisiteur, qui était un dévot de saint Jean-Barbe-d’Or, dit : « — Donc, tu as fait du Christ un buveur, un amateur de vins exquis, comme s’il était Cinciglione, ou quelque autre de vos ivrognes, piliers de taverne ; et maintenant, d’un air humble, tu veux nous faire croire que c’est là une faute tout à fait légère ! elle n’est pas comme elle te paraît ; tu aurais mérité le feu, si nous voulions agir envers toi comme nous le devrions. — » C’est en ces termes, suivis de beaucoup d’autres semblables, et d’un ton menaçant, comme si le pauvre diable eût été Épicure niant l’immortalité des âmes, qu’il lui parla. Il ne tarda pas à lui faire une telle peur, que le bonhomme, au moyen de personnes intermédiaires, lui fit graisser la main avec une bonne quantité de graisse de saint Jean Bouche d’Or — laquelle guérit souverainement la maladie d’avarice des clercs et spécialement des frères mineurs qui n’osent toucher de l’argent — afin qu’il agît miséricordieusement à son égard. Ce baume dont — bien qu’il soit très actif — Galien ne parle dans aucune partie de son livre sur la médecine, opéra si bien, que le feu dont il avait été menacé se changea en une simple croix. Comme s’il eût dû traverser la mer pour aller en croisade, on lui mit sur le dos, afin de lui faire une plus belle bannière, une croix jaune sur un fond noir. En outre, l’argent promis ayant été payé, on le retint pendant plusieurs jours encore, lui donnant pour pénitence d’entendre chaque matin la messe à Sainte-Croix, et de se présenter devant l’inquisiteur un peu avant l’heure du repas ; pour le reste du jour, on le laissa libre de faire ce qui lui plairait.

« Le bonhomme accomplissant régulièrement sa pénitence, il advint qu’un matin, à la messe, il entendit un évangile dans lequel on chantait : vous recevrez cent pour un et vous posséderez la vie éternelle, paroles qu’il retint très exactement dans sa mémoire. Suivant l’ordre qui lui avait été donné, s’étant ensuite présenté à l’heure du repas devant l’inquisiteur, il le trouva en train de dîner. L’inquisiteur lui ayant demandé s’il avait entendu la messe le matin, il lui répondit aussitôt : « — Oui messire. — » À quoi l’inquisiteur dit : « — Y as-tu entendu quelque chose dont tu puisses douter, ou sur laquelle tu aies à m’interroger ? — » « — Certes — répondit le bonhomme — je n’ai de doute sur aucune des choses que j’ai entendues ; je les tiens toutes au contraire pour vraies. J’en ai même entendu une qui m’a fait avoir de vous et de vos autres confrères très grande compassion, pensant à la mauvaise situation que vous devez avoir dans l’autre vie ? — » L’inquisiteur dit alors : « — Et quelle est cette parole qui t’a ému de compassion pour nous ? — » Le bonhomme reprit : « — Messire, c’est cette parole de l’Évangile qui dit : vous recevrez cent pour un. — » L’inquisiteur dit : « Cette parole est vraie ; mais pourquoi t’a-t-elle ému ? — » « — Messire — répondit le bonhomme — je vais vous le dire. Depuis que je viens ici, j’ai vu chaque jour donner au dehors à une foule de pauvres gens tantôt un, tantôt deux grandissimes chaudrons de bouillon que l’on prend aux moines de ce couvent et à vous, comme superflu. Pourquoi, si l’on vous rend là-bas cent pour un, vous en aurez tant, que vous devrez tous vous y noyer. — » Tous les convives assis à la table de l’inquisiteur se mirent à rire ; mais l’inquisiteur, comprenant que ceci était une satire de leur hypocrisie en fait d’aumônes, se troubla tout à fait. Et n’eût été qu’il avait déjà été blâmé de ce qu’il avait fait, il aurait suscité au bonhomme un nouveau procès, pour avoir mordu par un bon mot lui et les autres moines fainéants. Dans son dépit, il lui ordonna de faire désormais ce qu’il voudrait, sans plus se présenter devant lui. — »



NOUVELLE VII

Bergamino, en contant une nouvelle concernant Primasso et l’abbé de Cluny, critique honnêtement un trait inaccoutumé d’avarice chez messer Can della Scala.


La gentillesse d’Émilia et sa plaisante nouvelle excitèrent le rire de la reine et des autres assistants, qui louèrent beaucoup la présence d’esprit de ce nouveau croisé. Mais quand les rires furent apaisés et que chacun eût fait silence, Philostrate, dont le tour était venu de conter, se mit à parler de la façon suivante : « — C’est une belle chose, valeureuses dames, que d’atteindre un but qui ne bouge pas ; mais ce qui est presque merveilleux, c’est lorsqu’un archer frappe à l’improviste un objet qui vient à se montrer tout à coup. La vie lourde et vicieuse des clercs, qui se signale par une perversité constante en tant de choses, donne sans trop de difficultés matière à parler, à mordre et à reprendre à tous ceux qui veulent le faire. C’est pourquoi, quelque bien que fît le bonhomme, en blâmant l’inquisiteur sur l’hypocrite charité des moines, qui donnent aux pauvres ce qu’ils devraient donner aux porcs ou jeter à la rue, j’estime qu’il faut encore plus louer celui dont je vais parler et dont la précédente nouvelle me fait souvenir. S’adressant à messer Can della Scala, magnifique seigneur, il le critiqua sur une subite et inusitée avarice apparut en lui, au moyen d’une ingénieuse nouvelle, où il fit figurer, sous le couvert d’autrui, ce que de lui et de Can della Scala il voulait dire. Voici cette nouvelle :

« Comme l’éclatante renommée le proclame quasi par le monde entier, messer Can della Scala, à qui la fortune fut favorable en beaucoup de choses, fut un des plus notables et des plus magnifiques seigneurs que l’on ait connus en Italie depuis l’empereur Frédéric II jusqu’alors. Ayant résolu de donner à Vérone une grande et merveilleuse fête, à laquelle devaient venir de toute part nombre de gens et principalement des artistes de toute sorte, messer Can changea subitement d’idée, qu’elle qu’en fût la raison, et après avoir richement gratifié ceux qui étaient venus, il les congédia, Un seul, nommé Bergamino, habile et beau parleur au point que ceux-là seuls pouvaient le croire qui l’avaient entendu, ne reçut aucun cadeau, et comme il n’avait pas été congédié, il était resté, espérant qu’il finirait par obtenir satisfaction. Mais messer Can avait pensé que, quoi qu’il pût lui donner, ce serait chose plus perdue que s’il l’avait jeté au feu ; c’est pourquoi il ne lui avait rien dit ni rien fait dire. Bergamino, au bout de quelques jours, voyant qu’on ne l’appelait en aucune façon pour ce qui concernait son métier, et dépensant beaucoup à l’auberge avec ses chevaux et ses domestiques, commença à s’inquiéter. Cependant, il attendait toujours, car il ne lui paraissait pas convenable de partir ainsi. Il avait apporté avec lui trois beaux et riches vêtements qui lui avaient été donnés par d’autres seigneurs pour paraître honorablement à la fête. Comme son hôte voulait être payé, il lui en donna d’abord un ; puis, son séjour se prolongeant, il se décida, pour pouvoir rester plus longtemps à l’auberge, à lui donner le second. Enfin, il se mit à vivre sur le troisième, résolu à rester tant qu’il durerait, puis à partir.

« Or, pendant qu’il mangeait sur son troisième habit, il advint qu’un jour, messer Can étant à dîner, il se présenta devant lui avec un visage fort mélancolique. Ce que voyant, messer Can, plus pour se gausser de lui que pour jouir de sa réponse, lui dit : « — Bergamino, qu’as-tu pour être si mélancolique ? Dis-nous-en la raison. — » Alors Bergamino, sans avoir l’air de réfléchir, bien qu’il y eût longtemps réfléchi, se mit à débiter sur-le-champ cette nouvelle, fort à point pour son propre cas : « Monseigneur, vous saurez que Primasso fut un grammairien fort expert, et en outre grand et habile versificateur parmi tous les autres. Ces talents le rendirent si estimable et si célèbre, que, bien qu’il ne fût pas connu de vue partout, personne, grâce à son nom et à sa renommée, n’ignorait ce que c’était que Primasso. Or, il advint que, se trouvant un jour à Paris, dans un état misérable, comme cela lui arrivait la plupart du temps, car son savoir était peu apprécié des gens riches, il ouït parler de l’abbé de Cluny, qui passe pour le prélat le plus riche en revenus que possède l’Église après le Pape. Il entendit raconter de lui de merveilleuses et magnifiques choses, entre autres qu’il tenait cour ouverte, et que jamais personne, se présentant là où il était, ne s’était vu refuser le manger ni le boire, pourvu qu’il allât le réclamer quand l’abbé était à table. Ce qu’entendant Primasso, qui aimait à fréquenter les hommes généreux et les grands seigneurs, il résolut d’y aller pour voir la munificence de cet abbé, et s’informa à quelle distance de Paris il demeurait. Il lui fut répondu que l’abbé possédait une maison à six milles environ ; sur quoi Primasso pensa qu’il pourrait, en partant le matin de bonne heure s’y trouver à l’heure du repas. Il se fit donc enseigner le chemin ; mais n’ayant trouvé personne qui y allât, il craignit par aventure de se tromper et d’aller à un endroit où il ne trouverait rien à manger ; pour quoi, dans cette prévision et afin de ne pas souffrir de manque de nourriture, il songea à emporter avec lui trois pains, se disant que, quant à l’eau, bien qu’elle fût peu de son goût, il en trouverait partout. Après avoir serré ses pains sur sa poitrine, il se mit en route et marcha si bien, qu’il arriva, avant l’heure du repas, là où se trouvait l’abbé. Étant entré dans la maison, il regarda de tous côtés, et voyant le grand nombre de tables mises, les grands apprêts de la cuisine et tout ce qui avait été préparé pour le dîner, il se dit à lui-même : vraiment, c’est aussi magnifique qu’on le dit. Il était depuis un moment à regarder toutes ces choses, lorsque le sénéchal de l’abbé, l’heure de manger étant venue, ordonna de donner l’eau pour les mains, et cela ayant été fait, fit asseoir chaque convive à table. Il advint par hasard que Primasso fut assis juste en face de la porte de la chambre d’où l’abbé devait sortir pour venir dans la salle à manger. Il était d’usage dans cette maison, que ni vin, ni eau, ni rien qui se pût manger ou boire, fût posé sur les tables avant que l’abbé ne se fût assis. Le sénéchal ayant donc fait placer tout le monde, fit dire à l’abbé que, quand il lui plairait, le repas était prêt. L’abbé fit ouvrir sa chambre pour passer dans la salle du festin, et, tout en venant, regarda machinalement devant lui. Par aventure, la première personne qui frappa ses regards fut Primasso, dont les habits étaient fort délabrés et qu’il ne connaissait pas de vue. À peine l’eût-il aperçu, qu’il lui vint à l’esprit une pensée mauvaise, comme il n’en avait jusque-là jamais eu, et il se dit : « — Voyez à qui je donne mon bien à manger ! — » Et, revenant sur ses pas, il ordonna de refermer la porte, et demanda à ceux qui étaient près de lui si quelqu’un connaissait ce ribaud qui était assis à table en face de la porte de sa chambre. Chacun répondit que non. Primasso qui avait envie de manger, comme quelqu’un qui avait marché et qui n’avait pas déjeuné à son heure habituelle, après avoir attendu un peu, et voyant que l’abbé ne venait pas, tira de son sein un des pains qu’il avait apportés et se mit à manger. L’abbé, après quelques minutes d’attente, ordonna à un de ses valets de voir si Primasso était parti. Le valet répondit : « — Non, messire ; au contraire, il mange du pain, ce qui prouve qu’il en a apporté avec lui. — » L’abbé dit alors : « — Eh bien ! qu’il mange le sien, s’il en a, car il ne mangera pas du nôtre aujourd’hui. — » L’abbé aurait désiré que Primasso s’en allât de lui-même, car il ne lui semblait pas bien de le renvoyer. Primasso, ayant mangé un de ses pains, et l’abbé ne venant pas encore, se mit à manger le second, ce qui fut également rapporté à l’abbé, qui avait encore envoyé voir s’il était parti. Enfin, l’abbé ne venant toujours pas, Primasso, son second pain mangé, se mit à entamer le troisième, ce qui fut encore dit à l’abbé, lequel commença à réfléchir et à se dire : « — Eh ! quelle nouvelle idée m’est aujourd’hui venue ! quelle avarice, quel dédain, et pour qui ! voilà des années que je donne mon bien à manger à qui en a voulu, sans regarder s’il est gentilhomme ou vilain, pauvre ou riche, marchand ou pirate ; je l’ai vu dévorer sous mes yeux par une infinité de ribauds, et jamais il ne m’est entré dans l’esprit cette pensée qui m’est venue pour celui-ci. Certainement l’avarice ne doit point m’avoir assailli pour un homme de peu ; ce doit être un homme de grande valeur, celui qui m’a paru être un ribaud, puisque mon esprit s’est ainsi ravisé de lui faire honneur. — Ainsi dit, il voulut savoir qui il était, et ayant appris que c’était Primasso qui était venu voir par lui-même la munificence dont il avait entendu parler, et le connaissant déjà de réputation pour un homme de valeur, il eut honte, et, décidé à réparer sa faute, il s’empressa de lui faire honneur de toute façon. Après le dîner, selon qu’il convenait à la qualité de Primasso, il le fit vêtir noblement, lui donna de l’argent et un palefroi, et lui permit de rester ou de s’en aller selon son plaisir. De quoi Primasso, satisfait, lui rendit les meilleures grâces qu’il put, et s’en retourna à cheval vers Paris, d’où il était venu à pied. — »

« Messer Can, qui était un seigneur intelligent, n’eut pas besoin d’autre démonstration pour comprendre ce que voulait dire Bergamino et lui dit en souriant : « — Bergamino, tu m’as très adroitement montré mes torts, ton mérite et mon avarice, et ce que tu désires de moi. Et vraiment, je n’ai jamais été, comme aujourd’hui pour toi, assailli par l’avarice. Mais je la chasserai avec le bâton que toi-même m’as indiqué. — » Et ayant fait payer l’hôtelier de Bergamino, il lui donna un de ses plus beaux habits, de l’argent, un cheval, et lui laissa la liberté de rester ou de s’en aller, selon son plaisir. — »



NOUVELLE VIII

Guiglielmo Borsiere, avec quelques mots polis, perce jusqu’au vif messer Ermino de Grimaldi sur son avarice.


Après Philostrate venait Lauretta. Quand elle eut entendu bien louer l’ingéniosité de Bergamino, sentant que c’était à elle à dire quelque chose, sans en attendre l’ordre, elle commença ainsi : « — Chères compagnes, la précédente nouvelle m’amène à vous dire de quelle façon également un vaillant homme de cour flagella, non sans avantage pour lui, la cupidité d’un riche marchand ; et bien que cette cupidité ressemble à celle qui a été décrite dans la dernière nouvelle, elle ne devra pas moins vous intéresser, si vous songez au bien qui en advint en définitive.

« Il fut donc à Gênes, il y a déjà bon temps, un gentilhomme nommé messire Ermino de Grimaldi, lequel, suivant la croyance générale, était, par ses immenses domaines et par son argent comptant, de beaucoup le plus riche de tous les plus riches citoyens qu’on connût alors en Italie. Mais, de même qu’il surpassait en richesse tous ses compatriotes, il surpassait en avarice et en ladrerie tous les ladres et tous les avares du monde ; car non-seulement il tenait la bourse serrée quand il s’agissait de recevoir honorablement quelqu’un, mais il s’imposait les plus grandes privations pour ce qui concernait sa personne, dans la crainte de dépenser, à l’encontre des Génois, qui ont l’habitude de se vêtir somptueusement ; et il en agissait de même pour le boire et le manger. Pour quoi, on lui avait très justement enlevé son nom de Grimaldi, et chacun se contentait de l’appeler messer Ermino Avarizia. Or, pendant qu’à ne rien dépenser il accumulait trésors sur trésors, il arriva à Gênes un vaillant homme de cour aux belles manières et beau parleur, appelé Guiglielmo Borsiere, fort différent des courtisans d’aujourd’hui, lesquels, à leur grande vergogne, imitent les mœurs corrompues et blâmables de ceux qui veulent être appelés gentilshommes et seigneurs de renom, et ne sont que des ânes, ayant été élevés dans la grossièreté naturelle aux hommes les plus vils, plutôt que dans les cours. Oui, là où jadis les gentilshommes faisaient consister leur métier à ramener la paix parmi les princes entre lesquels étaient nées des guerres et des querelles ; à s’occuper de mariages, de parentés, d’alliances ; à récréer par de bons mots les esprits des gens fatigués ; à faire l’amusement des cours, ou bien, par de sévères et paternelles réprimandes, à flétrir les vices des méchants — et tout cela pour de très légères récompenses — on les voit aujourd’hui s’ingénier à passer leur temps à dire du mal les uns des autres ; à semer la zizanie ; à dire de tristes méchancetés et, ce qui est pis, à en commettre en vue de tous ; à divulguer, faussement ou non, les malheurs, les hontes et les sujets de tristesse de chacun : enfin à pousser, à l’aide de fausses promesses, les gens de bien aux choses viles et scélérates. Et celui-là est estimé le plus, celui-là est le plus honoré et le plus comblé de faveurs parmi ces seigneurs misérables et déhontés, qui dit les paroles les plus abominables ou qui fait les actes les plus vils : grande honte et grand blâme pour le monde actuel, et preuve trop évidente que la vertu, dont ils se sont depuis longtemps écartés, a été délaissée par les malheureux vivants pour se vautrer dans la tourbe des vices.

« Mais, revenant à ce que j’avais commencé et dont une juste indignation m’a détourné plus que je ne croyais, je dis que le susdit Guiglielmo fut honoré par tous les gentilshommes de Gênes et fréquenté volontiers par eux. Étant demeuré quelques jours dans la ville, et ayant entendu raconter beaucoup de choses touchant la ladrerie et l’avarice de messer Ermino, il voulut le voir. Messer Ermino avait déjà entendu dire combien ce Guiglielmo Borsiere était homme de valeur, et ayant en soi, quelque avare qu’il fût, un reste de gentilhommerie, il le reçut avec des paroles très amicales et d’un visage joyeux, et se mit à causer longuement avec lui sur des sujets nombreux et variés. Tout en causant de la sorte, il le conduisit, ainsi que les autres Génois qui étaient en sa compagnie, dans une maison neuve et très belle qu’il venait de faire construire, et après la lui avoir montrée tout entière, il lui dit : « — Eh ! messire Guiglielmo, vous qui avez vu et entendu nombre de choses, pourriez-vous m’en indiquer une qui n’ait jamais été vue et que je pourrais faire peindre dans le salon de cette maison ? — » À quoi Guiglielmo, entendant cette demande inconvenante, répondit : « — Messire, je ne me croirais pas capable de vous indiquer quelque chose qui n’ait jamais été vu, si ce n’est peut-être des éternuements ou choses semblables, mais si cela vous plaît, je vous indiquerai bien une chose que je ne crois pas que vous ayez jamais vue. — » Messer Ermino, ne s’attendant pas à ce qu’il devait lui répondre, dit : « — Eh ! je vous prie, dites-moi quelle est cette chose. — » Sur quoi Guiglielmo lui dit alors sans hésiter : « — Faites-y peindre la Libéralité. — » Dès que messer Ermino eût entendu ces mots, il fut pris subitement d’une vergogne telle, qu’elle eut la force de lui inspirer un esprit tout opposé à celui qu’il avait eu jusqu’alors, et il dit : « — Messire Guiglielmo, je l’y ferai peindre de façon que jamais ni vous, ni d’autres, ne pourrez me dire avec raison que je ne l’ai ni vue ni connue. — » Et telle fut la vertu de la parole dite par Guiglielmo, qu’à partir de ce moment, il fut le plus libéral et le plus généreux de tous les gentilshommes de son temps, celui qui honora le plus les étrangers et ses compatriotes. — »



NOUVELLE IX

Le roi de Chypre, piqué au vif par une dame de Gascogne, devient homme d’énergie, de pusillanime qu’il était.


Il ne restait plus qu’Élisa à recevoir l’ordre de la reine. Sans l’attendre, elle commença toute joyeuse : « — Jeunes dames, il est advenu déjà souvent que ce que des réprimandes nombreuses et de fréquentes punitions n’ont pu faire sur un homme, un mot, dit par hasard bien plus qu’avec intention, l’a opéré. C’est ce qui est fort bien apparu dans la nouvelle contée par la Lauretta, et je prétends vous le démontrer encore par une autre nouvelle très courte. Pour quoi, comme les bonnes choses peuvent toujours être utiles, on doit les écouter avec attention, quel que soit le narrateur.

« Je dis donc qu’au temps du premier roi de Chypre, après la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon, il advint qu’une gente dame de Gascogne alla en pèlerinage au Saint-Sépulcre. À son retour, elle passa à Chypre, où elle fut cruellement outragée par quelques scélérats. De quoi ne pouvant se consoler, elle pensa à aller se réclamer du roi. Mais on lui dit qu’elle perdrait sa peine, pour ce que le roi était de nature si pusillanime et tellement bon à rien, que loin de venger les injures faites aux autres, il supportait avec une lâcheté blâmable celles qu’on lui faisait ; à tel point, que quiconque avait quelque sujet de courroux contre lui pouvait se soulager en l’insultant. Ce qu’entendant la dame, et désespérant d’obtenir vengeance ni soulagement à son chagrin, elle résolut de flétrir la lâcheté du susdit roi. S’étant présentée tout en pleurs devant lui, elle dit : « — Mon Seigneur, je ne viens pas en ta présence parce que j’attends de toi vengeance de l’injure qui m’a été faite ; mais puisque tu ne peux me donner cette satisfaction, je te prie de m’enseigner comment tu fais pour souffrir les injures que j’entends dire que l’on te fait, afin que, me modelant sur toi, je puisse supporter patiemment la mienne que, Dieu le sait, je te donnerais volontiers si je le pouvais, attendu que tu les supportes si bien. — » Le roi, qui avait été jusqu’alors insouciant et nonchalant, comme s’il se réveillait d’un long sommeil, commença par venger sévèrement l’injure faite à la dame, et se montra rigide punisseur de quiconque porta depuis atteinte à l’honneur de sa couronne ou commit quelque chose contre lui. — »



NOUVELLE X

Maître Albert de Bologne fait honnêtement rougir une dame qui avait voulu lui faire honte de ce qu’il était amoureux d’elle.


Élisa s’étant tue, la reine restait la dernière à conter sa nouvelle. Elle se mit gracieusement à parler, et dit : « — Valeureuses jeunes femmes, comme dans les nuits sereines les étoiles sont l’ornement du ciel, et comme, au printemps, les fleurs sont l’ornement des prés verts, ainsi les bons mots sont l’ornement des belles manières et des entretiens agréables. Ces bons mots, pour ce qu’ils sont brefs, conviennent beaucoup mieux aux dames qu’aux hommes, quoique aujourd’hui il existe peu ou pas de femme qui comprenne un bon mot ou qui, si elle l’avait compris, sût y répondre ; je le dis à la honte générale et de nous et de toutes celles qui vivent. La raison en est que la supériorité qui était dans l’esprit des femmes d’autrefois, les femmes actuelles l’ont reportée sur les ornements du corps ; de sorte que celle à qui l’on voit sur le dos les vêtements les plus voyants, les plus bigarrés, les plus ornés, tout le monde croit devoir la priser et l’honorer plus que les autres, sans songer que si l’on posait toutes ces choses sur l’échine ou sur le dos d’un âne, cet âne en porterait encore plus qu’aucune d’elles, et qu’ainsi elle ne doit pas en être plus honorée qu’un âne. J’ai vergogne de l’avouer, parce que je ne puis rien dire contre les autres que je ne dise contre moi-même : ces femmes si parées, si fardées, si bigarrées, sont comme des statues de marbres muettes et insensibles, ou bien, si elles répondent quand on les interroge, feraient beaucoup mieux de se taire. Elles donnent à entendre que c’est de la pureté d’âme que provient leur impuissance à soutenir la conversation avec les hommes de valeur, et, à leur bêtise, elles donnent le nom d’honnêteté, comme s’il n’y avait de femme honnête que celle qui cause avec sa servante, sa lavandière ou sa boulangère. Mais si la nature l’avait voulu ainsi, comme elles essaient de le faire croire, elle leur aurait limité bien plus qu’elle ne l’a fait la faculté de babiller. Il est vrai que, comme en toute autre chose, il faut en celle-ci considérer et le temps, et le lieu et la personne avec qui l’on parle ; car parfois il advient que celui, homme ou femme, qui croyait avec un bon mot en faire rougir un autre, et qui n’avait pas bien mesuré ses forces avec celles de son interlocuteur, a vu se retourner contre lui-même l’embarras où il croyait jeter autrui. Pour quoi, afin que vous sachiez prendre garde à vous, et pour qu’en outre vous ne donniez pas prétexte à répéter ce proverbe qui se dit communément partout, qu’en toutes choses les femmes vont toujours au pire, je veux que la dernière nouvelle d’aujourd’hui, celle qu’il m’appartient de vous dire, vous fasse bien comprendre que, puisque vous êtes au-dessus des autres par la noblesse de l’esprit, vous devez vous montrer également supérieures par l’excellence des manières.

« Il n’y a pas encore beaucoup d’années, vivait à Bologne un très grand médecin, dont la réputation, répandue dans le monde entier, survit peut-être encore, et qui s’appelait maître Albert. Il était déjà vieux et approchait de soixante ans ; mais il avait une telle élévation d’esprit que, bien que la chaleur naturelle eût à peu près abandonné son corps, il ne put éviter les atteintes des amoureuses flammes, ayant vu à une fête une très belle dame, veuve et appelée, selon ce que disent quelques-uns, madame Malgherida de’ Ghisolieri. Elle lui plut souverainement, tout comme s’il eût été jeune homme, et dans son cœur mûr, il ressentit une si vive ardeur, qu’il lui était impossible de bien reposer la nuit, si, la veille, il n’avait pas vu le charmant visage de la dame, objet de ses désirs. Aussi, passait-il continuellement, tantôt à pied, tantôt à cheval, selon que cela lui était le plus commode, devant la maison de sa belle. Celle-ci, et plusieurs autres dames, ne tardèrent pas à deviner le motif de ces allées et venues, et, à plusieurs reprises, elles rirent fort entre elles de voir un homme si vieux d’ans et de sens, pris d’amour, comme si elles avaient cru que cette passion si agréable naissait uniquement dans les cervelles vides des jeunes gens, et ne pouvait entrer ni rester dans d’autres. Pour quoi, les promenades de maître Albert continuant, il advint qu’un jour de fête, cette dame étant avec plusieurs de ses amies assise sur le devant de sa porte, elles le virent de loin venir vers elles. Aussitôt, elles résolurent de l’appeler et de le bien accueillir, puis de le railler sur son amour ; et ainsi firent-elles. S’étant donc toutes levées, et l’ayant invité à s’arrêter, elles le menèrent dans une cour pleine de fraîcheur, où elles firent apporter des vins fins et des confetti. Enfin, avec de belles et avenantes paroles, elles lui demandèrent comment il pouvait se faire qu’il se fût énamouré de cette belle dame qu’il savait bien être aimée par un grand nombre de beaux et jeunes gentilshommes.

« Le maître se sentant très courtoisement attaqué, fit joyeux visage et dit : « — Madame, que j’aime, cela ne doit être sujet d’étonnement pour aucune personne sage et spécialement pour vous, pour ce que vous méritez d’être aimée, mais si les forces que réclament les amoureux exercices sont naturellement ravies aux hommes âgés, la bonne volonté ne leur est point ravie pour cela, ni le discernement de ce qu’il faut aimer, ce qui est d’autant plus prisé par eux qu’ils ont là-dessus plus d’expérience que les jeunes gens. L’espoir qui me pousse, moi vieillard, à vous aimer, vous qui êtes aimée de tant de jeunes hommes, est celui-ci : plusieurs fois déjà j’ai vu des dames collationner avec des lupins et des porreaux. Et bien que dans le porreau rien ne soit bon, cependant la partie la moins fade et la moins désagréable est la tête ; pourtant, vous toutes, excitées par un appétit à rebours, vous le tenez par la tête et mangez les feuilles, qui non-seulement ne sont bonnes à rien, mais ont un mauvais goût. Que sais-je, Madame, si dans le choix de vos amants vous ne faites pas de même ! Et si vous faisiez ainsi, je serais celui que vous choisiriez, tandis que vous repousseriez les autres. — » La gente dame ainsi que ses compagnes rougirent quelque peu, et elle dit ; « — Maître vous nous avez très bien et très courtoisement punies de notre présomption ; toutefois votre amour m’est cher comme celui d’un sage et vaillant homme. Pour ce, mon honneur sauf, disposez sûrement de moi selon votre plaisir, comme de votre chose. — » Le maître s’étant levé avec ses compagnons, remercia la dame, et, riant et d’un air de fête, prit congé d’elle et partit. Ainsi la dame, ne s’avisant pas qui elle raillait, croyant vaincre, fut vaincue. De quoi, vous-mêmes, si vous êtes sages, vous vous garderez expressément. — »

Déjà le soleil inclinait à l’heure de vesprée, et la chaleur avait en grande partie diminué, quand les nouvelles des jeunes dames et des trois jeunes gens se trouvèrent être finies. Pour quoi, leur reine dit très gracieusement : « — Désormais, chères compagnes, il ne reste plus autre chose à faire sous mon commandement, pour la présente journée, que de vous donner une nouvelle reine qui, suivant sa fantaisie, disposera de son temps et du nôtre dans un honnête plaisir ; et quant à ce qu’il reste de jour d’ici à la nuit, comme il arrive parfois que celui qui ne prend pas ses précautions à temps peut se trouver embarrassé plus tard, et afin que ce que la nouvelle reine décidera pour demain matin se puisse préparer en temps opportun, je pense qu’il faut commencer dès maintenant les journées suivantes. C’est pourquoi en considération de Celui par qui tout vit et qui est notre unique consolation, Philomène, jeune dame très discrète, guidera notre royaume en qualité de reine pendant la journée de demain. — » Ayant ainsi parlé, elle se leva, ôta la guirlande de laurier de sa tête et la mit respectueusement sur celle de Philomène que tous, elle la première, et après elle les autres dames et les jeunes gens, saluèrent comme reine, et dont chacun s’empressa gaiement de reconnaître la souveraineté.

Philomène, après avoir un peu rougi de vergogne en se voyant couronnée du signe de la royauté, et se rappelant les paroles dites peu auparavant par Pampinea, afin de ne point paraître sotte, reprit son assurance habituelle, et tout d’abord confirma tous les offices donnés par Pampinea et disposa ce qu’il y avait à faire pour la matinée suivante et pour le futur dîner, disant qu’on demeurerait là où l’on était. Puis elle se mit à parler ainsi : « — Très chères compagnes, quoique Pampinea, par sa courtoisie bien plus que pour mon propre mérite, m’ait fait votre reine à toutes, je ne suis pas pour cela disposée, dans votre manière de vivre, à suivre seulement mon avis, mais à consulter aussi le vôtre. Et afin que vous sachiez ce qu’il me paraît bon de faire, et que vous puissiez par conséquent y ajouter ou en retrancher à votre fantaisie, j’entends vous l’expliquer en peu de mots. Si j’ai bien pris garde aujourd’hui aux façons d’agir de Pampinea, elles m’ont semblé aussi louables que pleines d’agrément, et pour ce, jusqu’à ce que, par une trop longue continuation ou par un autre motif, elles nous deviennent ennuyeuses, je ne pense pas qu’il faille les changer. Donc, après être convenus de ce que nous aurons à faire en commençant, nous nous lèverons d’ici, nous irons nous reposer un peu, et dès que le soleil sera près de se coucher, nous souperons à la fraîche. Puis, après quelques chansons et autres passe-temps, il sera bon d’aller dormir. Demain matin, levés à la fraîcheur, nous irons nous divertir quelque part, selon qu’il sera à chacun le plus agréable, et, comme aujourd’hui nous avons fait, nous reviendrons manger à l’heure voulue ; nous danserons, puis, ayant achevé notre sieste ainsi que nous l’avons fait aujourd’hui, nous reviendrons ici conter des nouvelles, ce qui, à mon avis, constitue une grande part de notre plaisir et nous est fort utile. Il est vrai que ce que Pampinea n’a pu faire à cause de l’heure tardive de son élection à la royauté, je veux commencer de le faire, c’est-à-dire, imposer à tous la limite dans laquelle se restreindront nos nouvelles, et vous le bien expliquer d’avance, afin que chacun ait le temps de songer à quelque belle nouvelle sur la donnée proposée, laquelle, si cela vous plaît sera celle-ci : attendu que, dès le commencement du monde, les hommes dans maints cas différents ont été le jouet de la fortune, et qu’ils le seront jusqu’à la fin, chacun devra parler sur ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au-delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat. — »

Les dames ainsi que les hommes approuvèrent cet ordre et dirent qu’ils le suivraient. Seul, Dioneo, tous les autres se taisant, dit : « — Madame, comme tous les autres, je déclare agréable et recommandable l’ordre donné par vous ; mais je vous requiers un don de grâce spéciale, lequel don je désire qu’on me le concède pour tout le temps que notre société durera, et c’est celui-ci, à savoir que je ne sois pas contraint à cette loi de dire ma nouvelle selon la donnée proposée, si je ne le veux pas, mais que je puisse conter celle qui me plaira. Et pour que personne ne croie que je requiers cette faveur en homme qui n’a point de nouvelles en mains, je désire être jusqu’à nouvel ordre le dernier à conter. — » La reine qui le connaissait pour un homme gai et de joyeuse humeur, comprit très bien qu’il ne demandait cela que pour reposer la société par quelque nouvelle joyeuse, quand elle serait fatiguée, et, avec le consentement des autres, elle lui accorda gracieusement cette faveur. Alors, s’étant levés, ils se dirigèrent à pas lents vers un ruisseau limpide qui descendait d’une montagne en une vallée ombragée d’arbres nombreux, à travers des rochers et de verts herbages. Là, s’étant déchaussés et les bras nus, ils entrèrent dans l’eau et se livrèrent à des ébats variés ; puis, l’heure du repas approchant, ils s’en revinrent au palais et soupèrent avec un vif plaisir. Après le souper, ayant fait apporter les instruments, la reine ordonna qu’une danse fût organisée, et la Lauretta la conduisant, elle dit à Emilia de chanter une chanson accompagnée par le luth de Dioneo. Pour obéir à cet ordre, Lauretta organisa prestement une danse et la conduisit, pendant qu’Emilia chantait amoureusement la canzone suivante :

Je suis si amoureuse de ma beauté,
Que d’un autre amour jamais
N’aurai, je crois, souci ni désir.

J’y vois, chaque fois que je me regarde en un miroir,
Ce bien qui rend l’esprit content,
Et aucun accident nouveau ou pensée ancienne
Ne peut me priver de ce cher plaisir.
Pourrai-je voir jamais
Quelqu’un qui me mette au cœur un nouveau désir ?

Ce bien ne fuit pas quand je veux
Le contempler encore pour ma satisfaction ;
Au contraire, il accourt au-devant de mes yeux,
Si suave à ressentir, qu’aucune parole
Ne le pourrait dire, ni être comprise
D’aucun mortel jamais
Qui ne brûlerait pas d’un semblable désir.

Et moi, qui m’enflamme de plus en plus à chaque heure.
Plus je tiens les yeux fixés sur lui,
Plus je m’y donne, plus je m’y livre toute,
Goûtant déjà un peu de ce qu’il m’a promis ;
Et j’en espère encore par la suite plus grande joie,
Ainsi faite que jamais
On ne sente ici-bas pareil désir.

Cette petite ballade finie, et tous y ayant joyeusement répondu, bien que ses paroles eussent donné fort à penser à quelques-uns, on se livra à d’autres danses ; puis, une partie de la nuit étant déjà passée, il plut à la reine de mettre fin à la première journée. Ayant fait allumer les torches, elle ordonna que tous allassent se reposer jusqu’au lendemain matin ; ce que chacun, ayant regagné sa chambre, s’empressa de faire.




DEUXIÈME JOURNÉE



La première Journée du Décaméron finie, commence la deuxième, dans laquelle, sous le commandement de Philomène, on devise de ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat.


Déjà, avec sa lumière, le soleil avait porté partout le jour nouveau, et les oiseaux, éparpillés sur les vertes branches, en rendaient par leurs chants joyeux témoignage aux oreilles, lorsque les dames et les trois jeunes gens s’étant levés, pénétrèrent dans les jardins. Là, foulant à pas lents les herbes humides de rosée, faisant de belles guirlandes, ils se promenèrent longtemps de côté et d’autre. Et comme ils avaient fait le jour précédent, ainsi ils firent en ce présent jour : après avoir mangé au frais et s’être livrés à quelques danses, ils allèrent se reposer ; puis s’étant levés après none, ainsi qu’il plut à leur reine, et s’étant réunis dans le pré rempli de fraîcheur, ils s’assirent autour de Philomène. Celle-ci, qui était belle et d’aspect fort agréable, resta un instant sans rien dire, couronnée de sa guirlande de lauriers. Quand elle eut bien inspecté de l’œil toute la compagnie, elle ordonna à Néiphile de donner le signal des nouvelles en en contant une. Néiphile, sans chercher à s’excuser, se mit d’un air joyeux à parler ainsi :



NOUVELLE I

Martellino feint d’être perclus et de recouvrer la santé sur le corps de saint Arrigo. Sa fourberie ayant été reconnue, il est battu, mis en prison, et en grand danger d’être pendu. Finalement, il en échappe.


« — Souventes fois, très chères dames, il est advenu que celui qui s’était ingénié à rire d’autrui, et notamment à propos des choses que l’on doit respecter, s’est retrouvé seul avec ses mauvaises plaisanteries et le blâme qu’elles lui ont attiré. Donc, pour obéir au commandement de la reine, et pour entrer par ma nouvelle dans le sujet proposé, j’entends vous conter ce qui, d’abord malencontreusement, puis, hors de toute prévision, arriva très heureusement à un de nos concitoyens.

« Il n’y a pas encore longtemps, il y avait à Trévise un Allemand nommé Arrigo, lequel, étant pauvre, servait pour de l’argent de portefaix à qui réclamait ses services ; toutefois, il était tenu par tous pour un homme de sainte et bonne vie. Que ce fût vrai ou faux, il arriva qu’à l’heure de sa mort, selon ce que les Trévisans affirment, toutes les cloches de la principale église de Trévise se mirent à sonner sans être tirées par personne. Cela ayant passé pour un miracle, chacun soutenait que cet Arrigo était un saint ; aussi la population de la cité accourut-elle à la maison où gisait le corps, et on le transporta comme on eût fait de celui d’un saint à l’église principale, suivi des boiteux, des paralytiques, des aveugles, et de tous les gens atteints d’une infirmité quelconque, comme si tous, en touchant le corbillard, devaient recouvrer la santé.

« Au milieu d’un tel tumulte et concours de peuple, arrivèrent à Trévise trois de nos concitoyens, dont l’un était nommé Stecchi, l’autre Martellino et le troisième Marchese, et qui, visitant les cours des princes, amusaient par leurs bouffonneries et les bons tours qu’ils jouaient. N’étant jamais venus à Trévise, et voyant courir tout le monde, ils s’étonnèrent, et ayant appris le motif de ce tumulte, il leur vint envie d’y aller et de voir. Après qu’ils eurent fait déposer leurs bagages dans une auberge, Marchese dit : « — Nous voulons aller voir ce saint ; mais pour mon compte je ne vois pas comment nous pourrons y parvenir, car j’ai entendu dire que la place est remplie d’Allemands et d’autres gens d’armes que le gouverneur de cette ville y fait stationner afin qu’on ne commette pas de désordres. En outre, l’église, à ce qu’on dit, est tellement pleine de monde, que personne ne peut plus y entrer. — » Alors, Martellino qui désirait voir le spectacle, dit : « — Je ne m’arrête point à cela, car je trouverai bien un moyen d’arriver jusqu’au corps du saint. — » Marchese dit : « — Comment ? — » Martellino répondit : « — Je vais te le dire. Je ferai comme si j’étais paralytique ; toi, d’un côté, et Stecchi de l’autre, vous me soutiendrez comme si je ne pouvais marcher seul, et vous ferez semblant de vouloir me mener là, afin que le saint me guérisse ; il n’y aura personne qui, voyant cela, ne nous fasse place et ne nous laisse passer. — » Le moyen plut à Marchese et à Stecchi, et sans plus de retard ils sortirent de l’auberge.

« Arrivés en un endroit où ils étaient seuls, Martellino se tordit les mains, les doigts, les bras, les jambes, ainsi que la bouche, les yeux et tout le visage, de si merveilleuse façon, qu’aucun de ceux qui l’auraient vu, n’aurait pu dire qu’il n’était pas vraiment perclus et paralysé de toute sa personne. Ainsi contrefait et soutenu par Marchese et Stecchi, ils se dirigèrent tous trois vers l’église, d’un air plein de piété, et demandant humblement pour l’amour de Dieu, à tous ceux qui se trouvaient devant eux, de leur faire place, ce qu’ils obtenaient tout de suite. En peu de temps, tout le monde les regardant et criant : faites place, faites place ! ils parvinrent à l’endroit où était déposé le corps de saint Arrigo. Aussitôt, quelques galants hommes qui étaient autour prirent Martellino et le placèrent sur le corps, pour qu’à ce contact il revînt à la santé. Martellino, tout le monde étant attentif à ce qu’il adviendrait de lui, après être resté quelque temps dans cette position, se mit, comme quelqu’un qui savait parfaitement jouer ce rôle, à faire semblant d’étendre l’un de ses doigts, puis la main, puis le bras, et tout le reste du corps. Ce que voyant la foule, une si grande rumeur s’éleva en faveur de saint Arrigo, que le tonnerre n’aurait pu se faire entendre.

« Par aventure, se trouvait près de là un Florentin qui connaissait bien Martellino, mais qui ne l’avait pas reconnu quand on l’avait amené, à cause de son déguisement. Le voyant redressé, et l’ayant reconnu, il se mit sur-le-champ à rire et à dire : « — Dieu le punisse ! qui n’aurait cru, en le voyant venir, qu’il était véritablement paralysé ? — » Ces paroles furent entendues de quelques habitants de Trévise qui demandèrent aussitôt : « — Comment, il n’était point paralysé ? — » À quoi le Florentin répondit : « — Non pas, grâce à Dieu ; il a toujours été aussi droit que n’importe lequel de nous ; mais, comme vous avez pu le voir, il sait mieux que personne faire des contorsions et se contrefaire comme il veut. — » À peine ces gens eurent-ils entendu cela, qu’ils n’en demandèrent pas davantage ; se frayant de force un passage, ils se mirent à crier : « — Qu’on s’empare de ce traître, ce contempteur de Dieu et des saints, qui n’étant nullement paralysé, pour se moquer de notre saint et de nous, est venu ici comme s’il l’était. — » Et ce disant, ils le saisirent, et l’ayant entraîné loin de là, ils le prirent par les cheveux, lui arrachèrent tous les vêtements qu’il avait sur le dos, et se mirent à lui donner force coups de poing et coups de pied. Il n’y avait pas un seul des assistants qui ne se ruât à cette besogne. Martellino criait : pour Dieu ! grâce ! et se défendait tant qu’il pouvait ; mais cela ne lui servait à rien, la foule qui l’entourait devenant de plus en plus épaisse.

« Ce que voyant, Stecchi et Marchese commencèrent à se dire entre eux que la chose allait mal, et craignant pour eux-mêmes, ils hésitaient à le secourir. Bien plus, ils criaient avec les autres qu’il fallait le mettre à mort, songeant néanmoins comment ils pourraient le tirer des mains du peuple qui l’aurait certainement tué, si une idée n’était venue subitement à Marchese. Tous les familiers de la Seigneurie étant dehors, Marchese, le plus vite qu’il put, s’en alla trouver celui qui remplaçait le podestat et dit : « — Justice, au nom de Dieu ! il y a là-bas un méchant homme qui m’a volé ma bourse avec cent florins d’or. Je vous prie de le faire prendre, afin que je retrouve mon bien. — » Dès qu’on eut entendu sa plainte, une douzaine de sergents coururent à l’endroit où le malheureux Martellino était peigné sans peigne ; avec la plus grande peine du monde pour percer la foule, ils l’arrachèrent de ses mains, tout rompu et tout moulu, et le conduisirent au palais. Un grand nombre de gens l’y suivirent, prétendant qu’il s’était joué d’eux, et ayant appris qu’il avait été arrêté comme coupeur de bourses, il leur parut qu’il n’y avait pas de meilleure occasion pour se venger de lui, de sorte que chacun se mit à dire aussi qu’il lui avait enlevé sa bourse. Ce qu’entendant, le juge du podestat, qui était un homme brutal, le fit prestement mener en un lieu sûr et se mit à l’interroger. Mais Martellino répondit en plaisantant, tenant cette accusation pour peu sérieuse ; de quoi le juge courroucé le fit lier à l’estrapade où il le fit traiter de la bonne manière, afin de lui faire avouer ce qu’on lui reprochait et le faire ensuite pendre par la gorge. Quand on l’eut reposé par terre, le juge, lui demandant de nouveau si ce qu’on avait dit contre lui était vrai, Martellino, voyant qu’il ne lui servait à rien de dire non, dit : « — Monseigneur, je suis prêt à confesser la vérité, mais faites dire d’abord à chacun de ceux qui m’accusent quand et où je lui ai coupé sa bourse, et je vous dirai ce que j’ai fait et ce que je n’ai pas fait. — » Le juge dit : « — Ceci me plaît. — » Et en ayant fait appeler quelques-uns, l’un dit que sa bourse lui avait été coupée huit jours auparavant, l’autre six, un autre quatre, et quelques-uns le jour même. Ce qu’entendant, Martellino dit : « — Monseigneur, ils mentent tous par la gorge. Mais la preuve que moi je vous ai dit la vérité, c’est que je ne suis jamais venu en cette ville, sinon depuis peu d’heures. Et à peine y ai-je été arrivé, que je suis allé, pour ma mésaventure, voir le corps du saint, où j’ai été coiffé comme vous pouvez voir. Et vous pouvez vous assurer de la vérité de ce que je dis, par l’officier de la Seigneurie qui préside à l’arrivée des étrangers, ainsi que par son livre, et enfin par mon hôtelier. Pour quoi, si vous trouvez que tout s’est passé comme je vous dis, vous ne voudrez pas, sur les instances de ces méchants hommes, me torturer et me mettre à mort. — »

« Pendant que les choses en étaient à ce point, Marchese et Stecchi, qui avaient appris que le juge du podestat procédait sérieusement contre lui et l’avait déjà mis à l’estrapade, furent pris de grande peur et se dirent : « — Nous avons mal fait ; nous l’avons tiré de la poêle, pour le jeter dans le feu. » Pour quoi, ayant cherché avec sollicitude partout, et ayant réussi à retrouver leur hôtelier, ils lui contèrent l’aventure. De quoi celui-ci riant beaucoup, les mena à un certain Sandro Agolanti qui habitait Trévise et avait grand crédit auprès du gouverneur, et lui ayant dit en détail tout ce qu’il en était, il se joignit à eux pour le prier de s’occuper des intérêts de Martellino. Sandro, après avoir bien ri, s’en alla trouver le gouverneur et demanda qu’on fit venir Martellino, ce qui fut fait. Ceux qui allèrent le chercher, le trouvèrent encore en chemise devant le juge, fort ému et ayant grand peur, pour ce que le juge ne voulait entendre aucune raison. Au contraire, ayant par aventure les Florentins en haine, il était tout disposé à le faire pendre, et ne voulait pas, tout d’abord, le céder au gouverneur ; il ne le fit que contraint et à contre cœur. Lorsque Martellino fut devant le gouverneur, et après qu’il lui eût tout dit, il le pria pour grande grâce de le laisser aller, car avant qu’il ne fût de retour à Florence, il lui semblerait toujours avoir la corde au cou. Le gouverneur rit beaucoup de cette aventure, et fit donner un vêtement à chacun de trois compagnons ; après quoi ils s’en retournèrent chez eux sains et saufs, sortis, contre toute espérance, d’un si grand péril. — »



NOUVELLE II

Renauld d’Asti, ayant été dévalisé, arrive à Castel-Guiglielmo où il reçoit l’hospitalité d’une dame veuve. Après avoir été dédommagé de toutes ses pertes, il retourne chez lui sain et sauf.


Les dames rirent sans mesure des infortunes de Martellino racontées par Néiphile, et, parmi les jeunes gens, ce fut Philostrate qui rit le plus. Comme il était assis près de Néiphile, la reine lui ordonna de conter après elle. Sans aucun retard, il commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous conte une nouvelle où les choses de la religion seront en partie mêlées à des mésaventures ainsi qu’à des scènes d’amour, et qui certainement ne pourra qu’être avantageuse à entendre, spécialement par ceux qui voyagent à travers les pays peu sûrs de l’amour, où quiconque n’a pas dit la patenôtre de saint Julien est bien souvent mal logé, encore qu’il ait bon lit.

« Donc, au temps du marquis Azzo de Ferrare, un marchand nommé Renauld d’Asti était venu à Bologne pour ses affaires. Après les avoir terminées, et comme il s’en revenait chez lui, il advint qu’au sortir de Ferrare, et chevauchant du côté de Vérone, il rencontra des gens qui paraissaient être des voyageurs et qui étaient en réalité des brigands et des hommes de méchante vie et condition, avec lesquels il fit route en causant imprudemment. Ces gens, voyant qu’il était marchand, et pensant qu’il devait porter de l’argent sur lui, formèrent le projet de le voler au premier moment qu’ils verraient propice. Pour ce, afin qu’il ne prît aucun soupçon, ils s’en allaient avec lui, parlant, en gens modestes et de condition paisible, de choses honnêtes et loyales, et se faisant, autant qu’ils pouvaient et savaient, humbles et doux envers lui ; pour quoi Renauld s’estimait très heureux de les avoir rencontrés, pour ce qu’il était seul avec un de ses domestiques qui l’accompagnait, à cheval. Ainsi cheminant, et passant, comme il advient dans les conversations, d’une chose à une autre, ils en vinrent à parler des prières que les hommes adressent à Dieu, et l’un des brigands — ils étaient trois — dit à Renauld : « — Et vous, mon gentilhomme, quelle oraison avez-vous l’habitude de dire en voyageant ? — » À quoi Renauld répondit : « — De vrai, je suis un homme matériel et grossier, et j’ai peu d’oraisons en mains ; je vis à l’antique et je laisse courir deux sols pour vingt-quatre derniers. Mais néanmoins, j’ai toujours eu l’habitude en voyageant de dire, le matin quand je quitte l’auberge, une patenôtre et un ave Maria pour l’âme du père et de la mère de saint Julien ; après quoi, je prie Dieu et saint Julien de me donner bon logis pour la nuit suivante. Et très souvent déjà, pendant ma vie, je me suis trouvé dans mes voyages en de grands périls ; non seulement j’en ai toujours échappé, mais la nuit d’après j’ai trouvé bon gîte et bonne auberge. Pour quoi, j’ai la ferme croyance que saint Julien, en l’honneur de qui je dis cette oraison, m’a obtenu cette grâce de Dieu. Et il ne me semblerait pas que la journée pût se bien passer, ni qu’il pût m’advenir heureusement pour la nuit d’après, si je ne l’avais pas dite le matin. — » À quoi celui qui avait fait la demande dit : « — Et ce matin, l’avez-vous dite ? — » À quoi Renauld répondit : « — Oui bien. — » Alors son interlocuteur qui savait ce qui devait s’en suivre, dit en lui-même : « — Tu en auras besoin, car si aucun empêchement ne survient, à mon avis, tu seras cependant mal logé. — » Puis il lui dit : « — Moi aussi, j’ai déjà bien voyagé et je n’ai jamais dit cette oraison, quoique je l’aie entendu recommander par bon nombre de gens, et malgré cela, il ne m’est jamais arrivé d’être logé autrement que très bien. Il est vrai qu’à la place de cette oraison, j’ai l’habitude de réciter le derupésti, ou la intemerata, ou le de profundis, dont la vertu est grande, comme avait coutume de me dire ma grand’mère. — »

« Ainsi parlant de choses et d’autres et poursuivant leur route, en attendant le lieu et le moment propices à leur mauvais dessein, il advint qu’un soir, au delà de Castel-Guiglielmo, au passage d’une rivière, les trois compagnons voyant l’heure avancée, l’endroit solitaire et sombre, se jetèrent sur Renauld, le volèrent et l’ayant laissé à pied et en chemise, s’en allèrent en lui disant : « — Va, et vois si ton saint Julien te donnera bon logis cette nuit, car le nôtre nous en donnera un excellent. — » Et ayant passé la rivière, ils continuèrent leur chemin. Quant au domestique de Renauld, le voyant attaqué, comme un poltron qu’il était, il n’essaya pas la moindre tentative pour le défendre, mais faisant faire volte face au cheval qu’il montait, il ne cessa de courir jusqu’à ce qu’il fût à Castel-Guiglielmo où, le soir étant déjà venu, il se logea sans prendre plus de souci.

« Renauld, resté en chemise et à pied, le froid étant très grand et la neige tombant avec force, ne savait que faire ; voyant la nuit venir, transis et claquant des dents, il se mit à regarder s’il n’apercevrait pas autour de lui quelque refuge où il pût passer la nuit, afin de ne pas mourir de froid. Mais n’en voyant aucun — la contrée avait été un peu auparavant en guerre et tout avait été brûlé — et saisi par le froid, il se dirigea en courant vers Castel-Guiglielmo, ne sachant pas si son domestique s’était réfugié là ou ailleurs, et pensant que, s’il pouvait y entrer, Dieu lui enverrait du secours. Mais la nuit obscure le surprit à plus d’un mille encore de la ville, de sorte qu’il y arriva si tard qu’il trouva les portes fermées et les ponts levés, et qu’il ne put y entrer. Désolé, inconsolable, se lamentant, il regardait autour de lui s’il ne pourrait du moins trouver un endroit où il ne recevrait pas la neige sur le dos, lorsqu’il vit par hasard une maison qui avançait un peu en dehors des remparts, et sous la saillie de laquelle il résolut de se mettre pour attendre le jour. Y étant allé, il y trouva une porte ; malheureusement, elle était fermée. Devant la porte, se trouvait amassée un peu de paille ; triste et dolent, il s’y coucha, ne cessant de se plaindre à saint Julien, et disant que ce n’était pas là ce qu’avait mérité la foi qu’il avait en lui. Mais saint Julien, ayant jeté les yeux sur le pauvre diable, lui prépara sans retard un bon gîte.

« Il y avait alors dans Castel-Guiglielmo une dame veuve et plus belle de corps que n’importe qui ; le marquis Azzo qui l’aimait plus que sa propre vie, la tenait là à sa disposition. La susdite veuve habitait justement dans la maison sous laquelle Renauld s’était décidé à rester. Par aventure, le marquis avait fait dire la veille, à sa maîtresse, qu’il viendrait passer la nuit chez elle, où il avait ordonné de préparer en secret un bain et un excellent souper. Tout étant prêt, et la dame n’attendant plus que la venue du marquis, il advint qu’un messager se présenta aux portes de la ville, portant au marquis des nouvelles qui le firent subitement monter à cheval. Pour quoi, ayant envoyé dire à la dame qu’elle ne l’attendît pas, il se mit sur-le-champ en route. La dame, quelque peu désappointée, ne sachant que faire, se décida à entrer dans le bain préparé pour le marquis, puis à souper et à se mettre au lit.

« Étant donc entrée dans le bain qui se trouvait tout à côté de la porte où le malheureux Renauld s’était tapis hors de la ville, la dame entendit les gémissements et le claquement de dents de Renauld qui semblait changé en cigogne. Ayant appelé sa servante, elle lui dit : « — Va là-haut, et regarde hors des remparts qui est au pied de cette porte et ce qu’on y fait. — » La servante y alla, et la transparence de l’atmosphère aidant, elle vit Renauld en chemise et nu, assis en cet endroit comme je vous l’ai dit, et tremblant de toutes ses forces ; pour quoi elle lui demanda qui il était. Renauld, tremblant si fort qu’il pouvait à peine prononcer une parole, lui dit le plus brièvement qu’il put qui il était, comment et pourquoi il était là ; puis il se mit à la supplier, si cela se pouvait, de ne pas le laisser mourir de froid pendant la nuit. La servante, apitoyée, revint trouver la dame et lui conta tout. Celle-ci, émue aussi de pitié, se rappela qu’elle avait la clef de cette porte qui servait parfois aux entrées clandestines du marquis, et dit : « — Va vite lui ouvrir. Le souper est prêt et personne ne le mangerait, et nous avons de quoi le loger. — » La servante ayant vivement approuvé la dame de son humanité, retourna vers Renauld, lui ouvrit et le fit entrer. La dame le voyant presque raide de froid, lui dit : « — Et vite, brave homme, entrez dans ce bain qui est encore chaud. — » Et lui, sans attendre plus longue invitation, le fit volontiers, et tout réconforté par la chaleur, il lui sembla ressusciter. Pendant ce temps, la dame lui fit tenir prêts des vêtements que son mari portait peu avant sa mort. Lorsqu’il les eut revêtus, ils semblaient qu’il eussent été faits pour lui. Alors, attendant les ordres de la dame, il se mit à remercier saint Julien qui l’avait délivré de la mauvaise nuit à laquelle il s’attendait, et l’avait conduit à bonne auberge à ce qu’il lui semblait.

« La dame, après s’être reposée un peu, fit faire un grand feu dans une de ses chambres, s’y installa et demanda des nouvelles du brave homme. À quoi la servante répondit : « — Madame, il s’est habillé ; c’est un bel homme, et il a tout l’air d’être une personne de bien et de bonnes manières. — » « — Va donc — dit la dame — appelle-le et dis-lui qu’il vienne ici près du feu où il soupera, car je sais qu’il n’a pas soupé. — » Renaud, entré dans la chambre et voyant la dame, la salua respectueusement et lui rendit grâces de son mieux pour sa bonne action. La dame, l’ayant vu et entendu, et le trouvant tel que la servante avait dit, l’accueillit d’un air joyeux. Elle le fit asseoir familièrement devant le feu à côté d’elle et l’interrogea sur l’accident qui l’avait amené là. Sur quoi, Renauld lui conta tout par ordre. La dame avait, par suite de l’arrivée à Castel-Guiglielmo du domestique de Renauld, entendu parler de cette affaire, ce qui fit qu’elle ajouta foi à ce qu’il lui disait ; elle lui apprit à son tour ce qu’elle savait au sujet de son domestique, et où il pourrait facilement le trouver le lendemain matin. Puis, la table mise, Renauld, sur les instances de la dame, et après qu’ils se furent tous deux lavé les mains, se mit à souper. Il était grand de sa personne, beau et agréable de figure, et de manières gracieuses et avenantes ; c’était un homme d’âge moyen. La veuve l’ayant regardé à plusieurs reprises, le trouva fort à son goût, et l’appétit de la concupiscence se trouvant réveillé en elle par l’idée que le marquis devait venir coucher avec elle, elle se mit en tête d’en devenir amoureuse.

« Donc, après le souper, s’étant levée de table, elle prit conseil de sa servante pour savoir s’il ne lui semblerait pas juste que, puisque le marquis s’était moqué d’elle, elle usât du bien que la fortune lui envoyait. La servante, voyant le désir de la dame, l’engagea le plus qu’elle put et qu’elle sut à contenter ce désir. Quant à la dame, retournée près du feu où elle avait laissé Renauld seul, elle se mit à le regarder amoureusement et lui dit : « — Eh ! Renauld, pourquoi êtes-vous si pensif ? Ne croyez-vous pas que vous pourrez être dédommagé d’un cheval et de quelques vêtements que vous avez perdus ? Rassurez-vous et tenez-vous en joie ; vous êtes chez vous ; même, je veux vous dire davantage, car vous voyant sur le dos ces habits qui appartiennent à mon défunt mari, il m’a semblé que c’était lui, et il m’est venu ce soir cent fois le désir de vous accoler et baiser ; et si je n’avais craint de vous déplaire, je l’eusse certainement fait. — » Renauld, entendant ces paroles et voyant le feu des regards de la dame, en homme qui n’est point sot s’avança vers elle les bras ouverts et lui dit : « — Madame, quand je songe que c’est grâce à vous que je puis dire désormais que je suis en vie, et d’où vous m’avez tiré, je crois que ce serait grande injure de ma part si je ne m’empressais de faire tout ce qui peut vous être agréable. Donc, contentez votre désir de m’accoler et me baiser, car moi, je vous accolerai et baiserai plus que volontiers. — » Après cela, plus n’était besoin de paroles. La dame toute allumée d’amoureux désirs, se jeta prestement dans ses bras, et après que mille fois, la serrant étroitement, il l’eût embrassée et eût été embrassé par elle, ils se levèrent de là, s’en allèrent dans la chambre et sans plus de retard, s’étant déshabillés, pleinement et à de nombreuses reprises, avant que le jour vînt, ils satisfirent leurs désirs.

« Mais dès que l’aurore vint à paraître, selon le bon plaisir de la dame, ils se levèrent, afin que cette aventure ne pût être soupçonnée par personne ; elle lui donna des vêtements en assez mauvais état et ayant rempli sa bourse d’argent, elle le pria de tenir tout ceci caché ; enfin, après lui avoir montré le chemin qu’il devait prendre pour retrouver son domestique, elle le fit sortir par la porte où il était entré. Le jour étant tout à fait revenu et les portes ayant été ouvertes, il entra dans Castel-Guiglielmo comme s’il arrivait de loin et retrouva son domestique. Pour quoi, ayant revêtu les habits qu’il avait dans sa valise, il se disposait à monter sur le cheval de son domestique, lorsqu’il advint, comme par miracle, que les trois brigands qui l’avaient volé la veille furent pris à la suite d’un nouveau méfait et conduits en cette ville. Sur leurs aveux, on lui restitua son cheval, ses vêtements et son argent. Il ne perdit pas autre chose qu’une paire de jarretières dont les brigands ne se rappelèrent pas ce qu’ils avaient fait. Pour quoi Renauld, rendant grâce à saint Julien, monta à cheval et retourna sain et sauf chez lui. Quant aux trois brigands, ils allèrent, dès le lendemain, battre l’air de leurs talons. — »



NOUVELLE III

Trois jeunes gens, ayant dissipé leur avoir, tombent dans la misère. Leur neveu, revenant désespéré chez lui, fait la rencontre d’un abbé qui se trouve être la fille du roi d’Angleterre, laquelle l’épouse, répare les pertes de ses oncles et les rétablit dans leur premier état.


Les dames écoutèrent avec admiration le récit des aventures de Renauld d’Asti, louèrent sa dévotion, et rendirent grâce à Dieu et à saint Julien, qui, au moment où il en avait le plus besoin, lui avaient porté secours. On n’en accusa pas plus pour cela de sottise — bien que ceci fût dit tout bas — la dame qui avait su prendre le bien que Dieu lui avait envoyé chez elle. Pendant que l’on discourait en riant sur la bonne nuit qu’elle avait passée, Pampinea, qui était assise à côté de Philostrate, voyant que c’était à son tour de conter, se mit à songer à ce qu’elle avait à dire, puis, après avoir reçu l’ordre de la reine, non moins résolue que joyeuse, elle commença à parler ainsi : « — Valeureuses dames, plus on parle des agissements de la Fortune, et plus, à qui veut y bien regarder, il reste à dire. Et de cela personne ne doit s’étonner si l’on pense discrètement que toutes les choses que nous appelons sottement nôtres sont dans ses mains, et par conséquent sont continuellement transmises par elle des uns aux autres et réciproquement, selon son jugement secret et sans ordre connu de nous. C’est ce que l’on voit en toute circonstance et tout le long du jour, et ce qui a été démontré par quelques-unes des nouvelles précédentes. Néanmoins, puisqu’il plaît à notre reine qu’on parle encore sur ce sujet, j’ajouterai aux récits déjà faits une nouvelle de moi qui ne sera peut-être pas sans utilité pour ceux qui l’écouteront, et qui, je crois, devra plaire.

« Il fut jadis dans notre cité un chevalier qui avait nom messer Tedaldo, lequel, selon que quelques-uns le veulent, appartenait à la famille des Lamberti. D’autres affirment qu’il était de celle des Agolanti, se fondant surtout sur la profession exercée dans la suite par ses fils, profession que les Agolanti ont toujours exercée et exercent encore. Mais, laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux maisons il appartenait, je dis qu’il fut dans son temps un richissime chevalier, et qu’il eut trois fils, dont le premier s’appela Lambert, le second Tedaldo et le troisième Agolante, tous trois beaux et aimables jeunes gens. Le plus âgé n’avait pas encore accompli ses dix-huit ans, quand le richissime messer Tedaldo vint à mourir, leur laissant, comme à ses héritiers légitimes, tout son bien, meubles et immeubles. Se voyant très riches en argent comptant et en domaines, ils se mirent à dépenser sans aucun autre mobile que leur bon plaisir, sans frein ni retenue, entretenant un nombreux domestique, force chevaux de prix, des chiens, des oiseaux ; prodiguant les largesses ; courant les joutes ; faisant non-seulement ce qui convient à des gentilshommes, mais encore ce qui prenait fantaisie à leur juvénile appétit de faire. Cette vie ne dura pas longtemps, car le trésor que leur avait laissé leur père vint à s’épuiser, et leurs revenus ne suffisant pas à leurs dépenses accoutumées, ils se mirent à vendre et à engager leurs biens. Vendant aujourd’hui l’un, le lendemain l’autre, ils s’aperçurent à peine qu’ils en étaient venus à ne posséder presque plus rien. La pauvreté ouvrit alors leurs yeux que la richesse avait tenus fermés. C’est pourquoi Lambert, ayant un jour mandé les deux autres, leur représenta quelle avait été la magnificence de leur père et la leur, quelles avaient été leurs richesses, et la pauvreté à laquelle ils en étaient arrivés par leurs dépenses désordonnées. Du mieux qu’il sut, il les engagea, avant que leur misère fût plus connue, à vendre le peu qui leur restait et à partir avec lui ; ce qu’ils firent. Sans prendre congé de personne, sans aucune cérémonie, ils sortirent de Florence, et ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés en Angleterre. Là, ayant loué une petite maison, près de Londres, faisant mince dépense, ils se mirent avec âpreté à prêter à usure ; et la fortune leur fut en cela si favorable, qu’en peu d’années ils amassèrent de grandes sommes d’argent. Avec cet argent, retournant successivement tantôt l’un, tantôt l’autre, à Florence, ils rachetèrent une grande partie de leurs anciennes propriétés, en achetèrent de nouvelles et prirent femme. Continuant à faire l’usure en Angleterre, ils y firent venir un de leurs neveux, jeune homme qui avait nom Alexandre, et tous les trois revinrent à Florence, ayant oublié à quoi les avaient réduits une première fois leurs dépenses extravagantes. Bien que tous eussent de la famille, ils se remirent à dépenser plus étourdiment que jamais, jouissant d’un grand crédit auprès de tous les marchands, et empruntant de grosses sommes. Pendant quelques années, leur train fut soutenu par l’argent que leur envoyait Alexandre qui s’était mis à prêter aux barons sur le produit de leurs places fortes et de leurs autres charges, ce qui lui rapportait de gros bénéfices.

« Tandis que les trois frères dépensaient ainsi largement et empruntaient quand ils manquaient d’argent, comptant toujours fermement sur l’Angleterre, il advint que, contre toutes les prévisions, une guerre s’éleva en Angleterre entre le roi et l’un de ses fils, par laquelle toute l’île se divisa, qui tenant pour l’un, qui pour l’autre. Cela fut cause que la ressource des places fortes où commandaient les barons, fut enlevée à Alexandre qui n’avait plus rien pour garantir ses créances. Espérant que d’un jour à l’autre la paix se ferait entre le père et le fils et que, par conséquent, tout lui serait remboursé, intérêts et capital, Alexandre ne quittait pas l’île, et les trois frères qui étaient à Florence ne diminuaient en rien leurs énormes dépenses, empruntant chaque jour davantage. Mais lorsque après plusieurs années on ne vit aucun effet suivre les espérances, les trois frères non-seulement perdirent tout crédit, mais furent poursuivis, ceux à qui ils devaient voulant être payés. Leurs propriétés n’ayant pas suffi à solder toutes leurs dettes, ils furent mis en prison pour le reste, et leurs femmes ainsi que leurs enfants s’enfuirent de côté et d’autre, en assez pauvre équipage, ne sachant plus qu’attendre sinon une existence à jamais misérable. Alexandre, qui, pendant plusieurs années, avait attendu en Angleterre que la paix se fît, voyant qu’elle n’arrivait pas, et craignant non-seulement d’attendre en vain, mais que sa vie fût en danger, se décida à retourner en Italie et se mit tout seul en chemin.

« Comme il sortait de Bruges, il vit, par aventure, qu’en sortait aussi un abbé blanc, accompagné de beaucoup de moines, de nombreux domestiques et précédé d’un grand équipage. Près de lui, venaient deux vieux chevaliers, parents du roi, avec lesquels Alexandre s’aboucha comme avec des connaissances, et qui l’admirent volontiers en leur compagnie. Chemin faisant, Alexandre leur demanda discrètement qui étaient ces moines qui les précédaient avec une si grande suite, et où ils allaient. À quoi l’un des chevaliers répondit : « — Celui qui marche à la tête, est un jeune homme, notre parent, récemment élu abbé d’une des plus grandes abbayes d’Angleterre ; et pour ce qu’il n’a pas l’âge exigé par les lois pour une telle dignité, nous allons avec lui à Rome pour prier le saint père de lui accorder une dispense d’âge et de le confirmer dans sa dignité. Mais il ne faut parler de cela à personne. — »

« En chemin, le nouvel abbé, marchant tantôt devant, tantôt derrière ses gens, ainsi que nous voyons faire chaque jour aux seigneurs qui voyagent, aperçut près de lui Alexandre lequel était fort jeune, beau de personne et de visage, d’aussi bon ton et d’aussi belles manières que quiconque. À la première vue, il plut infiniment à l’abbé qui le fit appeler près de lui, se mit à lui causer et lui demanda qui il était, d’où il venait et où il allait. À quoi Alexandre répondit en exposant franchement sa situation, et après avoir satisfait à sa demande, lui offrit ses services dans le peu qu’il pourrait. L’abbé entendant sa belle façon de parler, frappé surtout de ses belles manières, le tint — bien que la profession qu’il exerçait fût assez servile — pour un gentilhomme, et s’éprit tout à fait de lui. Plein de compassion pour ses mésaventures, il le réconforta familièrement et lui dit d’avoir bonne espérance, pour ce que, s’il était homme de bien, Dieu le replacerait dans la situation d’où la fortune l’avait fait tomber et plus haut encore. Il le pria, puisqu’il allait en Toscane, de lui faire le plaisir de rester en sa compagnie, attendu qu’il y allait aussi. Alexandre le remercia de ses bonnes paroles et ajouta qu’il était entièrement à ses ordres.

« L’abbé cheminant donc avec Alexandre, dont la vue lui avait inspiré au cœur des sentiments tout nouveaux il advint qu’après plusieurs jours, ils arrivèrent dans une petite ville qui n’était pas trop richement pourvue en auberges. L’abbé voulant y loger, Alexandre le fit descendre chez un hôtelier qui avait été longtemps son domestique, et lui fit préparer la moins mauvaise chambre de la maison. Comme il était déjà devenu en quelque sorte le sénéchal de l’abbé, étant homme fort pratique, il logea du mieux qu’il put toute la suite de l’abbé, qui ça, qui là. Après que l’abbé eut soupé, la nuit étant déjà fort avancée et chacun ayant été dormir, Alexandre demanda à l’hôtelier où il pourrait reposer à son tour. À quoi l’hôte répondit : « — En vérité, je ne sais pas. Tu vois que tout est plein, et que moi et les miens sommes forcés de dormir sur le plancher. Cependant, dans la chambre de l’abbé, il y a un cabinet où je peux te conduire et te dresser un petit lit où tu pourras, si cela te va, passer la nuit de ton mieux. » — À quoi Alexandre dit : « — Comment veux-tu que j’aille dans la chambre de l’abbé, puisque tu sais qu’elle est si petite, que l’on n’a pu y faire coucher aucun de ses moines ? Si je m’étais aperçu qu’il y eût un cabinet quand on préparait son lit, j’y aurais placé ses moines, et j’aurais pris pour moi la chambre où ceux-ci dorment. — » À quoi l’hôtelier dit : » — La chose est faite, et tu peux, si tu veux, reposer en cet endroit le mieux du monde. L’abbé dort, ses courtines sont tirées ; je te porterai, sans bruit, un petit lit de plume, et tu y dormiras. — » Alexandre voyant que tout cela pouvait se faire sans déranger l’abbé, y consentit, et s’y arrangea le plus doucement possible.

« L’abbé qui ne dormait pas, et qui, au contraire, était tout entier à ses nouveaux désirs, avait entendu ce que l’hôtelier et Alexandre s’étaient dit, et avait vu où Alexandre s’était allé coucher. Fort content de cela, il se mit à dire en lui-même : « — Dieu a envoyé l’occasion favorable à mes désirs : si je ne la saisis pas, il est probable qu’elle ne se représentera plus. — » Et il résolut de la saisir. Tout faisant silence dans l’auberge, il appela à voix basse Alexandre, et lui dit de venir se coucher auprès de lui. Alexandre après beaucoup d’excuses, s’étant déshabillé, se mit à ses côtés. Alors l’abbé lui ayant mis la main sur la poitrine, se mit à le caresser de la même façon que les jeunes filles font avec leur amant. De quoi Alexandre s’étonna fort et crut que l’abbé était pris d’un amour déshonnête, pour le toucher de la sorte. Soit que l’abbé se doutât de sa crainte, soit qu’Alexandre eût fait quelque geste de dégoût, il se mit tout à coup à sourire, et ayant prestement écarté sa chemise, il prit la main d’Alexandre et la posa sur sa poitrine, disant : « — Alexandre, chasse ta mauvaise pensée, cherche, et reconnais ce que je cache à tous. — » Alexandre ayant posé la main sur le sein de l’abbé, trouva deux petits tétons ronds, fermes et délicats, qui semblaient faits d’ivoire. À cette découverte, voyant que c’était une femme, sans attendre une nouvelle invitation, il l’entoura lestement de ses bras, et se disposait à l’embrasser, quand elle lui dit : « — Comme tu peux le voir, je suis femme et non homme. Je suis partie pucelle de chez moi, et j’allais trouver le pape pour qu’il me marie. Par un effet de ta bonne fortune ou de mon malheur, dès que je t’ai vu l’autre jour, je me suis tellement éprise d’amour pour toi, que jamais femme n’a aimé un homme à ce point. Pour quoi, j’ai résolu de te prendre pour mari de préférence à tout autre. Aussi, si tu ne veux pas de moi pour femme, sors sur-le-champ d’ici et regagne ton lit. — » Alexandre, bien qu’il ne la connût pas, considérant quelle suite elle avait, estima qu’elle devait être noble et riche, et de plus il la voyait très belle. Pour quoi, sans réfléchir trop longtemps, il répondit que si cela lui plaisait à elle, cela lui était à lui très agréable. S’étant alors assise sur le lit, devant un tableau qui représentait l’effigie de Notre-Seigneur, elle lui mit au doigt un anneau et se fit épouser. Puis, s’étant embrassés, au grand plaisir de tous deux, ils se satisfirent tout le reste de la nuit. Ils prirent ensuite leurs mesures pour leurs plaisirs futurs et, le jour venu, Alexandre se leva, sortit de la chambre par où il y était entré, sans que personne sût où il avait couché pendant la nuit, et joyeux outre mesure. Il se remit en route avec l’abbé et son escorte, et plusieurs jours après, ils arrivèrent à Rome.

« Là, après s’être reposés quelques jours, l’abbé, les deux chevaliers et Alexandre, sans autre suite, allèrent trouver le pape et, leurs révérences faites, l’abbé se mit à parler ainsi : « — Saint-Père, vous devez mieux que personne savoir que tous ceux qui veulent vivre bien et honnêtement doivent autant que possible fuir les occasions qui pourraient les entraîner à faire le contraire. C’est pour cela que moi, qui ai le désir de vivre honnêtement, je me suis enfuie secrètement sous l’habit que vous me voyez, avec une grande partie du trésor du roi d’Angleterre, mon père, lequel voulait me marier au vieux roi d’Écosse, moi, jeune comme vous voyez, et que je me suis mise en route pour venir ici, afin que Votre Sainteté me mariât. Ce n’est pas tant la vieillesse du roi d’Écosse qui m’a fait fuir, que la peur de faire, à cause de la fragilité de ma jeunesse, quelque chose contre les lois divines et contre l’honneur du sang royal, si j’étais mariée à lui. Ainsi résolue, je venais, lorsque Dieu, qui seul connaît parfaitement ce qui convient à chacun, a placé devant mes yeux, par sa miséricorde je crois, celui qu’il lui plaît que j’aie pour mari. C’est ce jeune homme — et elle montra Alexandre — que vous voyez ici près de moi, et dont les manières, la vaillance sont dignes des plus grandes dames du monde, bien que peut-être la noblesse de son sang ne soit pas aussi illustre que celle du sang royal. C’est donc lui que j’ai pris et que je veux pour époux ; et je n’en aurai jamais d’autre, quoi qu’en puisse penser mon père ou qui que ce soit. Le principal motif pour lequel je me suis mise en route n’existe donc plus ; mais il m’a plu d’achever mon voyage, autant pour visiter et adorer les lieux saints dont cette cité est remplie, et pour m’agenouiller aux pieds de Votre Sainteté, que pour déclarer ouvertement devant vous, et par conséquent devant tous les hommes, le mariage contracté entre Alexandre et moi en présence de Dieu. Pour quoi, je vous prie humblement que ce qui a plu à Dieu et à moi vous soit agréable, et que vous nous donniez votre bénédiction, afin qu’avec elle nous soyons plus sûrs que notre union plaira à Celui dont vous êtes le vicaire, et que nous puissions vivre et mourir ensemble à l’honneur de Dieu et de vous. — »

« Alexandre fut fort étonné en apprenant que sa femme était fille du roi d’Angleterre, et son cœur s’emplit d’une grande allégresse. Mais les deux chevaliers furent plus étonnés encore, et ils furent tellement courroucés, que s’ils avaient été ailleurs que devant le pape, ils auraient fait un mauvais parti à Alexandre et peut-être à la dame. D’un autre côté, le pape s’étonna beaucoup de l’habit porté par la dame et du choix qu’elle avait fait ; mais voyant qu’il n’y avait pas moyen de revenir sur ce qui était fait, il se rendit à sa prière. Tout d’abord il apaisa les chevaliers qu’il voyait si courroucés, et les ayant remis en paix avec la dame et avec Alexandre, il donna des ordres pour ce qui restait à faire.

« Le jour fixé par lui étant venu, en présence de tous les cardinaux et d’un grand nombre de personnages de haut rang qu’il avait invités et qui étaient venus pour assister à la magnifique fête qu’il avait fait préparer, il fit venir la dame revêtue d’habits royaux et qui était si belle et si plaisante à voir, qu’elle était justement louée par tous. Alexandre vint également revêtu d’habits splendides, ressemblant beaucoup moins, dans son maintien et dans son air, à un jeune usurier qu’à un prince de sang royal, et recevant les hommages des deux chevaliers. Puis le pape fit de nouveau célébrer solennellement les épousailles, et après avoir fait de belles et somptueuses noces, il leur donna congé avec sa bénédiction.

« Il plut à la dame et à Alexandre, en quittant Rome, d’aller à Florence où la renommée avait déjà porté la nouvelle. Ils y furent reçus par les Florentins avec de grands honneurs. La dame fit mettre en liberté les trois frères, après avoir fait payer tous leurs créanciers, et les remit, eux et leurs femmes, en possession de leurs biens. Fort approuvés de tous pour cela, Alexandre et sa femme, emmenant avec eux Agolante, quittèrent Florence et vinrent à Paris, où ils furent reçus avec beaucoup d’honneurs par le roi. De là, les deux chevaliers allèrent en Angleterre, et ils firent si bien auprès du roi, que celui-ci rendit ses bonnes grâces à sa fille et l’accueillit en grande fête, ainsi que son gendre qu’il fit peu de temps après chevalier, en lui donnant la comté de Cornouailles. Alexandre déploya tant d’habileté, tant de savoir faire, qu’il raccommoda le fils avec le père, dont il s’ensuivit un grand bien pour toute l’île, et ce qui lui conquit l’affection et l’estime de tous les habitants du pays. Quant à Agolante, il recouvra en totalité ce qui lui était dû, et il s’en revint à Florence, riche outre mesure, après avoir été fait chevalier par le comte Alexandre. Le comte vécut très glorieusement avec sa femme et, suivant l’affirmation d’aucuns, grâce à sa prudence, à sa valeur, et avec l’aide de son beau-père, il conquit par la suite l’Écosse et en fut couronné roi. — »



NOUVELLE IV

Landolfo Ruffolo ruiné se fait corsaire. Pris par des Génois, il fait naufrage et se sauve sur une caisse pleine de pierreries. Il est recueilli à Gulfe par une brave femme et retourne chez lui plus riche qu’avant.


La Lauretta était assise auprès de Pampinea ; voyant cette dernière arrivée à la fin de sa glorieuse nouvelle, sans plus attendre elle se mit à parler de la sorte : « — Très gracieuses dames, aucun acte de la fortune, à mon avis, ne se peut voir de plus grand, que lorsque quelqu’un, d’une infime misère s’élève à l’état royal, comme la nouvelle de Pampinea nous a montré qu’il était advenu à son Alexandre. Et puisque à quiconque racontera désormais sur le sujet imposé, il faudra parler dans ces limites, je ne rougirai point de dire une nouvelle qui ne présente pas un aussi splendide dénouement bien qu’elle traite d’infortunes encore plus grandes. Je sais bien que, vu la beauté de la précédente, ma nouvelle sera écoutée avec moins d’intérêt, mais comme je ne peux pas davantage, ce sera mon excuse.

« On croit généralement que le rivage qui s’étend de Reggio à Gaëte est la partie la plus agréable de l’Italie. C’est là que, tout près de Salerne, est une côte dominant la mer et que les habitants appellent la côte d’Amalfi. Elle est parsemée de petites cités, de jardins et de ruisseaux ; peuplée de citoyens riches et se livrant au commerce aussi activement que qui que ce soit. Parmi les cités susdites, il en est une appelée Ravello, dans laquelle, de même qu’on y compte aujourd’hui des gens riches, il y eut autrefois un nomme richissime, nommé Landolfo Ruffolo. Sa fortune ne lui suffisant pas, il voulut la doubler, et il faillit la perdre presque tout entière et se perdre lui-même avec. Cet homme donc, suivant l’habitude des marchands, après s’être tracé un plan, acheta un très grand navire, consacra toute sa fortune à le charger de marchandises variées, et partit avec lui pour l’île de Chypre. Il y trouva plusieurs autres vaisseaux chargés des mêmes marchandises que celles qu’il avait apportées ; pour quoi, non seulement il dut vendre les siennes à vil prix, mais les jeter à l’eau pour s’en débarrasser, ce qui le mena à une ruine presque complète. Fort ennuyé de ce résultat, ne sachant que faire et se voyant, d’homme très riche, devenu en si peu de temps presque pauvre, il pensa à se tuer ou à voler pour restaurer ses affaires, afin de ne pas s’en revenir pauvre dans son pays d’où il était parti riche. Ayant trouvé acheteur pour son grand navire, avec l’argent de cette vente et celui qu’il avait retiré de ses marchandises, il acheta un navire léger, propre à faire métier de corsaire, et l’arma de tout ce qu’il fallait pour un tel service ; puis il se mit à piller les autres pour se refaire, et principalement les Turcs.

« À ce métier, la fortune lui fut beaucoup plus favorable qu’elle ne lui avait été pour la vente de ses marchandises. Au bout d’un an à peine, il avait pillé et pris tant de navires turcs, qu’il se trouva avoir non-seulement rattrapé ce qu’il avait perdu en marchandises, mais l’avoir grandement doublé. Pour quoi, consolé de sa première perte, jugeant qu’il était assez riche pour ne pas en risquer une seconde, il se dit que ce qu’il avait devait lui suffire, sans en chercher davantage. En conséquence, il se disposa à retourner chez lui. Mais craignant les hasards du commerce, il ne prit pas la peine de convertir son argent en marchandises ou en valeurs il l’emporta sur le navire avec lequel il l’avait gagné, et fit force de rames pour s’en revenir. Il était déjà parvenu dans l’Archipel, lorsqu’un soir un vent de sirocco s’étant élevé — qui non-seulement contrariait sa marche, mais fit devenir la mer très grosse, à ce point que son léger navire n’aurait pu le supporter — il se réfugia dans un port formé par une petite île où, à l’abri de ce vent, il se proposa d’en attendre un meilleur. Peu d’instants après, deux grosses caraques génoises, venant de Constantinople, entrèrent à grand’peine dans le port, pour fuir la tempête devant laquelle Landolfo avait fui lui-même. Ceux qui les montaient, ayant aperçu le navire, et voyant que la voie pour partir lui était fermée ; apprenant à qui il appartenait et sachant par la renommée que c’était à un homme très riche, se disposèrent à s’en emparer, en gens naturellement très avides de rapines et de gains. Ils mirent à terre une partie des leurs armés d’arbalètes, et les firent placer de façon que personne ne pût descendre du navire sans s’exposer à être criblé de traits. Puis se faisant remorquer par des chaloupes, et aidés par le courant, ils accostèrent le petit navire de Landolfo dont ils s’emparèrent en un clin d’œil sans beaucoup de peine et sans perdre un homme. Ayant fait descendre Landolfo sur une de leurs caraques, et ayant fait transborder tout ce qui se trouvait sur le navire, ils le coulèrent bas, retenant Landolfo prisonnier et ne lui laissant sur le dos que de méchants haillons.

« Le jour suivant, le vent ayant changé, les caraques firent voile vers le levant et voguèrent heureusement tout ce jour-là. Mais, vers le soir, un vent de tempête se mit à souffler, lequel, soulevant d’immenses vagues, sépara les deux caraques. La force du vent fut telle, que la caraque sur laquelle était le pauvre Landolfo fut poussée violemment sur l’île de Céphalonie, et vint frapper contre un rocher où elle s’ouvrit et se brisa comme un morceau de verre qui rencontrerait un mur. Les malheureux qui la montaient — la mer étant déjà toute couverte de marchandises qui surnageaient, de caisses, de tables, comme d’ordinaire en ces sortes d’accidents — bien que la nuit fut très obscure, la mer grosse et houleuse, se mirent à nager, ceux du moins qui savaient, et s’accrochèrent à tous les objets que le hasard faisait passer à leur portée. Parmi eux, le malheureux Landolfo, bien qu’il eût auparavant souvent appelé la mort, préférant mourir plutôt que de retourner chez lui pauvre comme il se voyait, la voyant si près, en eut peur. Comme les autres, une table s’étant trouvée à portée de sa main, il s’y attacha, espérant que Dieu, ne voulant pas le noyer, lui enverrait quelque secours. S’étant mis à cheval sur la table, ballotté d’un côté et d’autre par la mer et par le vent, il s’y soutint de son mieux jusqu’au jour. Alors, regardant autour de lui, il ne vit rien que les nuages et la mer, et une caisse qui surnageait et s’approchait parfois de lui à sa grande peur, car il craignait d’en être heurté de façon à se noyer. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il l’éloignait avec la main autant qu’il pouvait, bien qu’il eût peu de forces. Sur ces entrefaites, il advint qu’un coup de vent et un coup de lame s’abattirent si fort sur cette caisse, qu’elle heurta violemment la table où était Landolfo. La table fut renversée et Landolfo précipité dans les flots. Revenu à la surface, il se mit à nager, poussé plus par la peur que par ses propres forces, et aperçut la table loin de lui ; pour quoi, craignant de ne pouvoir parvenir jusqu’à elle, il s’approcha de la caisse qui était tout près de lui, et, se plaçant à plat ventre sur le couvercle, il se mit à la diriger avec les bras.

« Dans cette situation, poussé çà et là par les vagues, n’ayant rien à manger et buvant plus qu’il n’aurait voulu, sans savoir où il était et sans avoir autre chose que la mer, il passa tout le jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, réduit à l’état d’éponge, et s’accrochant fortement des deux mains aux rebords de la caisse, à la façon de ceux qui sont près de se noyer et qui saisissent un objet quelconque, il parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de l’île de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l’eau salée les vases de sa cuisine. Dès qu’elle vit s’approcher cette masse informe, elle prit peur et se mit à fuir en criant. Landolfo ne pouvait parler et y voyait à peine ; c’est pourquoi il ne lui dit rien. Cependant, comme le flux le poussait vers la terre, la femme finit par reconnaître la forme d’une caisse, et regardant avec plus d’attention, elle vit les bras qui pendaient en dehors, puis la figure du naufragé, et comprit ce que c’était. Pour quoi, mue de compassion, elle entra dans la mer, qui s’était enfin calmée, le saisit par les cheveux, et le tira à terre avec la caisse dont elle eut beaucoup de peine à lui détacher les mains. Après avoir placé la caisse sur la tête de sa petite fille qui était avec elle, elle emporta Landolfo, comme elle eût fait d’un petit enfant, jusque dans sa cabane, où, après l’avoir mis dans un bain chaud, elle le frotta et le lava jusqu’à ce que la chaleur lui revînt avec une partie de ses forces. Quand elle crut le moment venu, elle le sortit du bain et le réconforta avec du bon vin et des confitures ; enfin, du mieux qu’elle put, elle le soigna, si bien que ses forces étant revenues, il reconnut où il était. C’est pourquoi la bonne femme crut devoir lui rendre la caisse qu’elle avait sauvée, et lui dit d’oublier désormais sa mésaventure ; ce qu’il fit.

« Landolfo, qui ne se souvenait pas de la caisse, la prit néanmoins quand la bonne femme la lui présenta, pensant qu’elle ne pouvait avoir si peu de valeur qu’il ne la vendît un jour. Comme il la trouva fort légère, son espérance fut très amoindrie ; néanmoins, la bonne femme n’étant pas à la maison, il l’ouvrit pour voir ce qu’il y avait dedans, et il y trouva un grand nombre de pierreries, les unes travaillées, les autres brutes. Ce voyant, et reconnaissant qu’elles avaient une grande valeur, car il s’y entendait un peu, il loua Dieu qui n’avait pas voulu l’abandonner encore, et il se sentit tout réconforté. Mais, en homme qui ayant été deux fois en peu de temps le jouet de la fortune devient méfiant une troisième, il pensa qu’il lui faudrait beaucoup de prudence pour emporter ces richesses jusque chez lui. Pour quoi, il les enveloppa du mieux qu’il put dans quelques chiffons, et dit à la bonne femme qu’il n’avait plus besoin de la caisse et qu’il la priait de lui donner un sac en échange. La bonne femme le fit volontiers, et après l’avoir remerciée le plus qu’il put du service qu’il en avait reçu, il partit, son sac sur l’épaule, et, étant monté sur un bateau, il passa à Brindisi ; de là, sans s’éloigner de la côte, il arriva enfin à Trani où il retrouva quelques-uns de ses compatriotes qui étaient drapiers. Il fut habillé par eux quasi pour l’amour de Dieu, après qu’il leur eût raconté tous ses malheurs, hormis l’incident de la caisse. On lui prêta en outre un cheval, et, après lui avoir fourni une escorte pour le conduire jusqu’à Ravello où il disait vouloir retourner, on le fit partir. Là, se sentant enfin en sûreté, et remerciant Dieu qui l’avait conduit, il délia son sac, examina avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait auparavant toutes ses pierreries, et trouva qu’il en avait tant et de si belles, qu’en les vendant à un prix convenable et même à prix réduit, il serait du double plus riche que quand il était parti. Ayant trouvé à s’en défaire, il envoya une grosse somme d’argent en récompense du service reçu à la bonne femme de Gulfe qui l’avait tiré de la mer, et il fit un don pareil à ceux de Trani qui l’avaient habillé. Il garda pour lui le reste, sans plus vouloir se livrer au commerce, et en vécut honorablement jusqu’à la fin. — »



NOUVELLE V

Andreuccio de Pérouse, venu à Naples pour acheter des chevaux, éprouve dans une même nuit trois graves accidents ; il se tire de tous les trois et retourne chez lui avec un riche rubis.


« — Les pierreries trouvées par Landolfo — commença la Fiammetta, à qui c’était le tour de conter — m’ont remis en mémoire une nouvelle où il n’est guère moins question de périls que dans celle narrée par Lauretta, mais qui en diffère en ce que ces périls, au lieu de se dérouler en l’espace de plusieurs années peut-être, survinrent en une seule nuit, comme vous allez l’entendre.

« Suivant ce que j’ai appris, il y eut autrefois à Pérouse, un jeune homme nommé Andreuccio di Pietro, et qui était marchand de chevaux. Ayant appris qu’à Naples on les avait à bon marché, il mit dans sa bourse cinq cents florins en or, et comme il n’était jamais sorti de chez lui, il partit en compagnie d’autres marchands, et arriva à Naples un dimanche soir sur la fin du jour. S’étant informé auprès de son hôtelier, il s’en alla dès le lendemain matin au marché où il vit beaucoup de chevaux dont le bon nombre lui plurent. Il en marchanda plusieurs ; mais comme il ne put s’accorder sur aucun, afin de montrer qu’il était bien venu dans l’intention d’acheter, il tira à plusieurs reprises de sa bourse les florins qu’elle contenait, et les étala, comme un sot et un imprudent, aux yeux des allants et venants. Dans un de ces moments où il était en train de montrer sa bourse, il advint qu’une jeune Sicilienne très belle, mais disposée à se livrer au premier venu pour un prix modique, passa près de lui sans qu’il s’en aperçût et vit la bourse. Aussitôt elle se dit : « — Ne vaudrait-il pas mieux que cet argent fût à moi ? — » Et elle continua son chemin. Elle avait avec elle une vieille femme, sicilienne aussi, et qui, en apercevant Andreuccio, la laissa et courut affectueusement vers lui, pour l’embrasser ; ce que voyant la jeune femme, elle se tint sans rien dire à l’écart et attendit. Andreuccio s’étant retourné et ayant reconnu la vieille, lui fit grande fête ; puis, quand elle lui eut promis d’aller le voir à son auberge, elle le quitta sans poursuivre davantage l’entretien et Andreuccio se remit à marchander ; mais il n’acheta rien de cette matinée.

« La jeune femme qui avait vu d’abord la bourse d’Andreuccio, puis sa rencontre avec la vieille, désireuse de trouver un moyen d’avoir tout ou partie de l’argent, se mit à interroger adroitement sa compagne et lui demanda qui était ce jeune homme et d’où il venait, ce qu’il faisait là et comment elle le connaissait. La vieille l’informa de tout ce qui concernait Andreuccio, et lui raconta ce qu’il lui avait dit lui-même en quelques mots ; elle lui apprit qu’elle était restée longtemps chez son père en Sicile, puis à Pérouse ; elle lui dit aussi où il logeait et pourquoi il était venu. La jeune femme pleinement renseignée sur sa famille, sur lui-même et sur le nom de ses parents, se basa là-dessus avec une perfide malice pour arriver à ses fins. De retour chez elle, elle donna de l’ouvrage à la vieille pour toute la journée, afin de l’empêcher d’aller revoir Andreuccio ; puis elle prit à part une jeune servante qu’elle avait dressée à de pareils services, et l’envoya à la tombée de la nuit, à l’auberge où Andreuccio venait de rentrer. La servante, en y arrivant, le trouva par hasard sur le seuil de la porte et s’adressa justement à lui pour le demander. Quand elle sut par sa réponse que c’était bien lui à qui elle avait affaire, elle le tira à l’écart et lui dit : « — Messire, une gente dame de cette ville aurait volontiers, si cela vous plaisait, un entretien avec vous. — » En entendant cette confidence, Andreuccio regarda la jeune fille des pieds à la tête, et comme elle lui fit l’effet d’être la servante de la dame en question, il pensa que cette dame était devenue amoureuse de lui, comme du plus beau garçon qui fût alors à Naples. Il se hâta de répondre qu’il était prêt et demanda où et quand la dame voulait le voir. À quoi la suivante répondit : « — Messire, quand il vous plaira de venir, elle vous attend chez elle. — » Andreuccio, sans prévenir personne dans l’auberge, lui répondit vivement : « Eh bien ! va devant et je te suivrai. — » Sur quoi, la jeune suivante le conduisit chez sa maîtresse dans une rue appelée Maupertuis, dont le nom même indique quelle honnête rue c’était. Mais comme il n’en savait rien et qu’il ne s’en doutait même pas, il crut aller en un lieu fort honnête, près d’une dame estimable. La jeune servante le précédant toujours, il entra dans la maison sans hésiter, et pendant qu’il montait l’escalier, la suivante ayant appelé sa dame en lui disant : « — Voici Andreuccio — » il la vit qui l’attendait en haut de l’escalier.

« Elle était encore très jeune, grande de sa personne et fort belle de visage, vêtue et parée très élégamment. Dès qu’elle aperçut Andreuccio, elle descendit trois marches à sa rencontre, les bras ouverts, et lui sautant au cou, elle resta ainsi quelques instants sans rien dire, comme empêchée par un excès de tendresse. Enfin, tout en pleurs, elle le baisa au front, et d’une voix émue, elle lui dit : « — Ô mon Andreuccio, sois le bienvenu. — » Étonné, stupéfait de caresses si tendres, il répondit : « — Madame, soyez la bien trouvée. — » Alors l’ayant pris par la main, elle le conduisit dans son salon, d’où, sans lui dire un seul mot, elle le fit entrer dans sa chambre qui était toute parfumée de senteurs de roses, de fleurs d’oranger et d’autres odeurs, et où il vit un très beau lit tout encourtiné, de nombreuses robes sur les porte-manteaux, suivant la coutume du pays, et beaucoup d’autres vêtements très riches et très beaux, Étant encore tout neuf, il crut fermement en voyant toutes ces choses, qu’il était pour le moins chez une très grande dame.

« Après qu’ils se furent assis tous deux sur un siège qui était au pied du lit, la dame commença à parler de la sorte : « — Andreuccio, je suis certaine que tu t’étonnes des caresses que je te fais et de mes larmes, attendu que tu ne me connais pas, et que certainement tu ne te rappelles pas m’avoir jamais vue ; mais tu vas entendre une chose qui t’étonnera plus encore peut-être, c’est que je suis ta sœur, Et je puis te dire que, puisque Dieu m’a fait une telle grâce qu’avant de mourir j’aie vu un de mes frères — et je souhaite les voir tous — je mourrai maintenant contente. Et si tu n’as jamais entendu parler de cela, je vais te le dire. Pietro, mon père et le tien, comme tu as pu le savoir, je crois, habita longtemps à Palerme où, par sa bonté et ses manières agréables il fut et est encore très aimé de ceux qui l’ont connu. Parmi les personnes qui eurent de l’affection pour lui, ma mère, qui était une noble dame et qui se trouvait veuve alors, l’aima plus que tous, à tel point que, bravant la crainte de son père, de ses frères, bravant l’honneur même, elle se donna à lui, si bien que je naquis de cette liaison, comme tu vois. Par la suite, Pietro ayant été obligé de quitter Palerme et de retourner à Pérouse, il me laissa toute petite avec ma mère, et jamais, à ce que j’ai appris, il ne se souvint ni de moi ni d’elle ; de quoi, s’il n’était mon père, je le blâmerais fortement — laissant de côté l’affection qu’il aurait dû me porter à moi, sa fille, née non d’une servante ou d’une femme méprisable — à cause de l’ingratitude qu’il a montrée envers ma mère qui, sans savoir qui il était, mue par un amour fidèle, lui avait donné ses biens et sa personne. Mais quoi ! les mauvaises actions accomplies, depuis longtemps, sont plus faciles à blâmer qu’à réparer. La chose se passa donc ainsi ; il m’abandonna toute petite à Palerme où, quand je fus devenue grande, ma mère qui était riche, me donna pour femme à un gentilhomme de bien de Girgenti, lequel par amour pour ma mère et pour moi, revint habiter à Palerme. Là, en sa qualité de Guelfe, il noua des intelligences avec notre roi Charles ; intelligences qui furent connues du roi Frédéric avant qu’elles eussent pu produire leur effet, ce qui nous obligea à fuir de Sicile, alors que je m’attendais à être la plus grande dame qui eût jamais été en cette île. Ayant pris le peu que nous pûmes prendre — je dis peu, par rapport aux biens immenses que nous possédions — ayant abandonné nos terres et nos palais, nous nous réfugiâmes dans cette ville, où le roi Charles se montra si généreux envers nous, que nous fûmes dédommagées en grande partie des pertes que nous avions supportées pour lui. Il nous donna des domaines et des châteaux, et accorda à mon mari, qui est ton beau-frère, une pension régulière, comme tu pourras encore le voir. C’est ainsi que je me trouve à Naples, où, grâce à Dieu et non à toi, mon cher frère, j’ai pu te voir. — » Ayant ainsi parlé, elle l’étreignit de nouveau dans ses bras, et, tout en pleurs, elle le baisa tendrement au front.

« À cette fable si bien ordonnée, débitée si naturellement par elle qu’aucune hésitation n’était venue arrêter la parole entre ses dents, que sa langue n’avait pas un seul instant balbutié, Andreuccio, se rappelant qu’il était vrai que son père avait été à Palerme, connaissant par lui-même les mœurs des jeunes gens qui s’amourachent volontiers dans leur jeunesse, et voyant ces larmes si tendres, ces embrassements et ces baisers si honnêtes, tint pour plus que vrai ce qu’elle lui disait. Aussi, quand elle se tut, il lui répondit : « — Madame, vous ne devez pas être surprise si je m’étonne de ce qui m’arrive, car il est vrai que mon père n’a jamais parlé de votre mère ni de vous, ou s’il en a parlé, cela n’est point venu à ma connaissance ; de sorte que je ne vous connaissais pas plus que si vous n’aviez pas existé, et il m’est d’autant plus cher d’avoir trouvé ici une sœur, que je suis seul au monde et que j’étais loin d’espérer pareille aubaine. Et de vrai, je ne connais personne de si haute condition que vous ne dussiez lui être chère ; à plus forte raison m’êtes-vous chère à moi qui ne suis qu’un pauvre petit marchand. Mais je vous prie de m’éclairer sur un point ; comment avez-vous su que j’étais ici ? — » À quoi elle répondit : « — Ce matin je l’ai su par une pauvre femme qui reste souvent avec moi, et qui, à ce qu’elle m’a dit, a habité longtemps avec notre père a Palerme et à Pérouse ; et s’il ne m’avait pas semblé plus honnête que tu vinsses me voir dans cette maison qui est comme tienne, plutôt que d’aller te voir, moi, dans la maison d’un autre, il y a grand temps que je serais allée à toi. — » Puis elle se mit à demander des nouvelles de tous ses parents, en les nommant les uns après les autres ; à quoi Andreuccio répondit, plus convaincu par cette dernière preuve qu’il n’était besoin.

« L’entretien ayant été fort long et la chaleur étant grande, elle fit venir du vin de Grèce et des confetti, et versa à boire à Andreuccio. Après quoi celui-ci voulut partir, l’heure du dîner étant venue, mais elle ne le souffrit en aucune façon, fit semblant de se fâcher très fort, et, l’embrassant, elle dit : « — Hélas ! je vois bien que je te suis peu chère ; croirait-on que tu es auprès d’une sœur que tu n’as jamais vue, dans sa maison, où, venant à Naples, tu aurais dû descendre, et que tu veux la quitter pour aller dîner à l’auberge ! de vrai, tu dîneras avec moi, et bien que mon mari soit absent, ce qui me chagrine beaucoup, je saurai bien en ma qualité de dame te faire honneur. — » À quoi Andreuccio, ne sachant que répondre, dit : « — Vous m’êtes aussi chère qu’une sœur doit l’être, mais si je ne vais pas à mon auberge, on m’y attendra toute la soirée pour dîner, et je ferai une malhonnêteté. — » Elle dit alors : « — Loué soit Dieu ! n’ai-je pas chez moi assez de gens pour envoyer dire qu’on ne t’attende pas ! mais tu montrerais encore plus de courtoisie, tu ne ferais même que ton devoir, en envoyant dire à tes compagnons de venir dîner ici ce soir ; après quoi, si tu voulais toujours t’en aller, vous pourriez partir tous ensemble. — » Andreuccio répondit qu’il ne voulait pas de ses compagnons pour ce soir, mais que, puisque cela lui faisait plaisir qu’il restât, cela lui était à lui très agréable. Alors elle fit semblant d’envoyer dire à son auberge qu’on ne l’attendît pas pour dîner ; et, après bon nombre d’autres propos, ils se mirent à table où ils furent splendidement servis de mets nombreux, et où elle fit durer adroitement le repas jusqu’à la nuit obscure. Quand ils furent levés de table, et comme Andreuccio voulait partir, elle dit qu’elle ne le souffrirait point, pour ce que Naples n’était pas une ville où on pouvait aller sûrement la nuit, surtout un étranger ; qu’en envoyant dire qu’on ne l’attendît pas pour dîner, elle avait fait également prévenir qu’il ne viendrait pas coucher. Andreuccio la crut, toujours dupe de sa bonne foi, et comme il lui était agréable d’être près d’elle, il resta. Après le dîner, ils causèrent longuement, et une bonne partie de la nuit s’étant écoulée, elle laissa enfin Andreuccio reposer dans sa chambre, avec un jeune garçon pour lui indiquer ce dont il aurait besoin, et elle se retira avec ses femmes dans une autre chambre.

« La chaleur était grande ; aussi Andreuccio, se voyant seul, se mit sur-le-champ en bras de chemise, ôta ses chausses et les jeta sur le lit. Sollicité par un besoin naturel d’expulser le superflu de son ventre, il demanda au petit garçon où cela pourrait se faire, et celui-ci le conduisit dans un angle de la chambre et lui montra une porte en disant : « — Entrez là. — » Andreuccio y entra en toute confiance, mais ayant mis le pied par aventure sur une planche dont le bout opposé était détaché de la solive, il tomba avec elle au fond de la fosse. Dieu le protégea assez pour qu’il ne se fît aucun mal dans sa chute, bien qu’il fût tombé de haut ; mais il fut tout embrenné de l’ordure dont l’endroit était rempli. Afin que vous entendiez mieux ce que je viens de dire et ce qui suit, il faut que je vous décrive cet endroit. Dans une petite rue — comme nous en voyons surtout entre deux corps de bâtiments — on avait établi, entre les deux maisons voisines, deux solives sur lesquelles on avait cloué quelques planches, en ménageant une place pour s’asseoir. C’était avec une de ces planches qu’il était tombé.

« Se trouvant donc au fond de la fosse, Andreuccio, fort marri de l’aventure, se mit à appeler le jeune garçon ; mais celui-ci, dès qu’il l’eut entendu tomber, s’était empressé d’aller le dire à la dame, qui courut promptement à sa chambre voir si ses vêtements y étaient. Les ayant trouvés ainsi que l’argent qu’Andreuccio, peu confiant, portait toujours imprudemment sur lui et pour lequel, feignant d’être de Palerme et se faisant passer pour fille d’un Pérousin, elle avait ourdi cette ruse, sans plus se soucier de lui, elle s’empressa de fermer la porte par laquelle il était sorti. Andreuccio, voyant que le jeune garçon ne lui répondait pas, se mit à crier plus fort, mais inutilement. Déjà soupçonneux, et commençant, mais trop tard, à s’apercevoir qu’on l’avait trompé, il grimpa sur un petit mur qui séparait la fosse de la voie publique et, ayant sauté dans la rue, il s’en alla à la porte de la maison qu’il reconnut très bien, et là il appela longtemps en vain, frappa et se démena comme un diable.

« Comprenant alors clairement sa mésaventure, il se mit à se lamenter, et à dire : hélas ! comme en peu de temps j’ai perdu cinq cents florins et une sœur ! Après plusieurs plaintes de ce genre, il se mit de nouveau à frapper à la porte et à crier, tant et si bien que plusieurs voisins qu’il avait réveillés, se levèrent, ne pouvant supporter cet ennuyeux tapage. Une des servantes de la dame, d’un air à moitié endormie, s’étant mise à la fenêtre, cria de mauvaise humeur : « — Qui frappe là-bas ? — » « — Oh ! — dit Andreuccio — « ne me connais-tu pas ? je suis Andreuccio, frère de madame Fleur de Lys. — » À quoi elle répondit : « — Brave « homme, si tu as trop bu, va dormir et tu reviendras demain. Je ne sais ce que signifie cet Andreuccio dont tu parles et les sornettes que tu débites ; va-t-en, et laisse-nous dormir, s’il te plaît. — » « — Comment ! — dit Andreuccio — tu ne sais pas ce que je dis ? Certes, oui, tu le « sais ; mais si les parentés de Sicile sont ainsi faites « qu’elles s’oublient en si peu de temps, rends-moi aux « moins mes vêtements que j’ai laissés là-haut, et je m’en « irai volontiers à la garde de Dieu. — » À quoi elle dit en riant : « — Brave homme, je crois que tu rêves. — » À ces mots, rentrer et fermer la fenêtre fut pour elle l’affaire d’une seconde. Sur quoi Andreuccio, déjà certain de son malheur, fut près de changer en rage sa grande colère, et il résolut d’obtenir par les injures ce qu’il n’avait pu ravoir par les prières. Pour quoi, ayant pris une grosse pierre, il recommença à cogner furieusement à la porte à coups répétés et bien plus fort que la première fois.

« À ce bruit, les voisins qu’il avait déjà réveillés, croyant avoir affaire à quelque fou qui criait ainsi pour être désagréable à cette bonne dame, se mirent à la fenêtre et, de même que tous les chiens d’une rue aboient contre un chien étranger, crièrent « — C’est une grande infamie de venir à cette heure débiter de pareilles injures sous les fenêtres des dames de qualité. Pour Dieu, brave homme, va-t-en ; laisse-nous dormir, s’il te plaît. Si tu as affaire avec cette dame, tu reviendras demain ; mais ne nous ennuie pas ainsi cette nuit. — « Enhardi probablement par ces paroles, un ruffian de la dame, qui était dans la maison et qu’Andreuccio n’avait ni vu, ni entendu, se mit à la fenêtre, et d’une voix forte et terrible, dit : « — Qui est là-bas ? — » À cette voix, Andreuccio leva la tête et vit un individu qui lui parut devoir être un homme d’importance, à la barbe noire et touffue et qui bâillait et se frottait les yeux comme s’il sortait du lit. Non sans trembler, il lui répondit : « — Je suis un frère de la dame qui habite là-dedans. — » Mais celui-ci, sans attendre qu’Andreuccio eût terminé sa réponse, et plus farouche qu’avant, dit : « — Je ne sais qui me tient de descendre et de te donner tant de coups de bâtons que je t’aie vu décamper, assassin, fâcheux ivrogne que tu es, qui ne veux pas nous laisser dormir de cette nuit. — » À ces mots, ayant rentré la tête, il ferma la fenêtre. Quelques-uns des voisins qui connaissaient fort bien son honnête profession, dirent doucement à Andreuccio : « — Pour Dieu, brave homme, va-t-en, si tu ne veux pas te faire tuer ici cette nuit ; va-t-en, ce sera meilleur pour toi. — » Andreuccio, qu’avaient épouvanté l’apparition et la grosse voix du ruffian, crut prudent de suivre les conseils qui lui semblaient dictés par pure charité pour lui. Plus chagrin que jamais, désespéré à l’idée de son argent perdu, il reprit, pour s’en retourner à son auberge, le chemin que lui avait fait suivre la veille la jeune servante, sans trop savoir où il allait. La puanteur qu’il exhalait l’incommodant fort, et voulant se diriger vers la mer pour s’y laver, il prit à main gauche et s’engagea dans une rue appelée rue Catalana.

« Il gagnait ainsi le haut de la ville, lorsque, par aventure, il aperçut deux individus qui se dirigeaient vers lui, une lanterne à la main. Craignant qu’ils ne fussent de la police, ou des gens mal intentionnés, il se réfugia, pour les éviter, dans une masure qu’il vit près de lui. Mais ces individus, comme s’ils avaient projeté de se rendre au même endroit, entrèrent aussi dans la masure, et l’un d’eux ayant déposé à terre certains instruments en fer qu’il portait sur l’épaule, ils se mirent à les examiner et à causer sur la façon dont ils s’en serviraient. Pendant qu’ils parlaient, l’un d’eux dit : « — Que veut dire ceci ? Je sens une puanteur telle que je n’en ai jamais senti de pareille. — » Ce disant, il leva un peu la lanterne, et ils virent le malheureux Andreuccio. Stupéfaits, ils demandèrent : « — Qui est là ? — » Andreuccio se taisait ; mais s’approchant tout près de lui avec leur lumière, ils lui demandèrent ce qu’il faisait là en un si malpropre état. Alors Andreuccio leur conta tout ce qui lui était arrivé. Ceux-ci cherchant dans leur esprit où cette aventure pouvait bien lui être advenue, se dirent entre eux : C’est certainement dans la maison de Scarabone Buttafuoco, que le coup a été fait. Et s’étant retourné vers lui, l’un d’eux lui dit : « — Brave homme, bien que tu aies perdu ton argent, tu as fort à remercier Dieu d’être tombé dans la fosse et de n’avoir pu rentrer dans la maison, car si tu n’étais pas tombé, il est sûr que, dans ton premier sommeil, tu aurais été assassiné, et tu aurais perdu la vie en même temps que ton argent. Mais que te sers désormais de gémir ? Tu ne pourrais pas plus ravoir un denier de cet argent, qu’une des étoiles du ciel ; tu pourras même fort bien être assassiné si l’on apprend jamais que tu as dit un mot de tout cela. — » Ceci dit, ils se consultèrent un moment, et lui dirent : « — Vois, nous avons compassion de toi ; c’est pourquoi si tu veux nous aider dans ce que nous allons faire, nous pouvons te certifier que tu toucheras pour ta part beaucoup plus que ce que tu as perdu. — »

« On avait le jour même enterré un archevêque de Naples, nommé messer Philippe Minutolo, lequel avait été enseveli avec de très riches ornements et un rubis au doigt qui valait à lui seul, disait-on, plus de cinq cents florins d’or. Les deux compères avaient projeté de dépouiller l’archevêque, et ils déclarèrent leur projet à Andreuccio. Celui-ci, plus intéressé qu’avisé, consentit à les suivre. Ils se dirigeaient vers la cathédrale lorsque Andreuccio sentant toujours très mauvais, l’un d’eux dit : « — Ne pourrions-nous trouver moyen de le laver un peu, afin qu’il ne sente pas si fort ? — » L’autre dit : « — Oui ; nous sommes près d’un puits où il y a d’habitude une corde et un grand seau ; allons-y et nous l’y laverons promptement. — » Arrivés au puits, ils trouvèrent bien la corde, mais le seau avait été enlevé ; pour quoi ils convinrent d’attacher Andreuccio à la corde, de le descendre dans le puits où il se laverait, puis, une fois lavé, de le remonter, toujours au moyen de la corde ; ce qu’ils firent.

« À peine l’eurent-ils descendu, qu’il survint plusieurs familiers de la Seigneurie auxquels la chaleur extrême et la poursuite de quelque malfaiteur avaient donné soif, et qui venaient au puits pour y boire. Les deux compagnons les apercevant, se mirent incontinent à fuir, sans que les familiers eussent le temps de les voir. Cependant, Andreuccio qui s’était lavé au fond du puits, agita la corde pour qu’on le remontât. Les familiers, après avoir déposé leurs boucliers de bois, leurs armes et leurs casques, se mirent à tirer la corde, croyant ramener au bout le seau plein d’eau. Dès qu’Andreuccio se vit arrivé au bord du puits, il lâcha la corde et saisit la margelle à pleines mains. Ce que voyant, les familiers pris de peur soudaine, sans dire une parole, lâchèrent à leur tour la corde et se mirent à fuir le plus vite qu’ils purent. De quoi Andreuccio s’étonna fort, et s’il ne se fût pas bien tenu, il serait retombé au fond du puits, non sans grand danger de se tuer. Mais, ayant réussi à sortir, et ayant vu les armes qu’il savait que ses compagnons n’avaient pas apportées, il s’étonna encore davantage.

« Ne sachant ce que cela voulait dire, et craignant quelque méchant tour de sa mauvaise fortune, il se décida à s’en aller sans toucher à rien, et partit sans savoir où il allait. Chemin faisant, il rencontra ses deux compagnons qui revenaient pour le tirer du puits. En le voyant, ils furent très étonnés et lui demandèrent qui l’en avait retiré. Andreuccio répondit qu’il ne le savait pas, et leur raconta comment cela s’était fait et ce qu’il avait trouvé à sa sortie. Ceux-ci, comprenant tout, lui dirent en riant pourquoi ils s’étaient enfuis et quels étaient ceux qui l’avaient tiré du puits. Comme il était près de minuit, sans discourir davantage, ils se dirigèrent vers la cathédrale. Y étant entrés sans bruit, ils allèrent droit au tombeau qui était de marbre et fort grand, et, au moyen de leurs instruments de fer, ils soulevèrent le couvercle de façon qu’un homme pût s’y introduire. Ceci fait, l’un d’eux se mit à dire : « — Qui entrera là-dedans ? — » À quoi l’autre répondit : « — Ce ne sera pas moi. — » « — Ni moi — dit le premier — mais qu’Andreuccio y entre. — » « — Je n’en ferai rien — dit Andreuccio. — » Alors les deux autres s’étant retournés vers lui, dirent : « — Comment, tu n’y entreras pas ! Par Dieu, si tu n’y entres pas, nous te donnerons tant de coups de cette barre de fer sur la tête, que nous te laisserons pour mort. — » Andreuccio tremblant de peur, entra, disant en lui-même : « — Ceux-ci me font entrer pour mieux me tromper. Quand je leur aurai donné tout ce qui est là-dedans, et pendant que je sortirai à grand peine de ce caveau, ils s’en iront et je resterai sans rien. — » Pour quoi, il résolut de se faire d’abord sa part ; se rappelant l’anneau précieux dont ils lui avaient parlé, ainsi qu’il a été dit plus haut, il le tira du doigt de l’Archevêque et le mit au sien : puis il leur passa la crosse, la mître et les gants, et, dépouillant le cadavre jusqu’à la chemise, il leur donna tout, disant qu’il n’y avait plus rien. Les autres affirmant que l’anneau devait y être, lui dirent de chercher partout ; mais lui répondant qu’il ne le trouvait pas, et faisant semblant de chercher, les amusa quelque temps. De leur côté, les deux compères qui n’étaient pas moins rusés que lui, tout en lui disant de bien chercher, retirèrent vivement la barre de fer qui soutenait le couvercle, et s’enfuirent, le laissant enfermé dans le tombeau.

« Chacun peut s’imaginer ce que devint Andreuccio en se voyant ainsi enfermé. À plusieurs reprises il essaya, de la tête et des épaules, de soulever le couvercle, mais il y perdit sa peine ; enfin, vaincu par la douleur, il s’évanouit et tomba sur le cadavre de l’archevêque. Qui eût pu alors le voir, aurait eu de la peine à dire qui, de l’archevêque ou de lui, était le plus mort. Revenu à lui, il se mit à gémir lamentablement, se voyant dans l’alternative de mourir de faim au milieu de la puanteur et de la vermine d’un corps mort, si personne ne venait ouvrir le sépulcre, ou, si quelqu’un venait l’ouvrir, et l’y trouvait, d’être pendu comme voleur.

« Au beau milieu de ses réflexions, de plus en plus chagrin, il entendit marcher dans l’église, et parler plusieurs personnes. C’était, comme il ne tarda pas à s’en apercevoir, des gens qui venaient faire précisément ce que lui et ses compagnons avaient déjà fait ; de quoi sa peur s’augmenta fort. Quand les nouveaux venus eurent soulevé le couvercle, ils en vinrent à savoir qui entrerait, ce que nul ne voulait faire. Cependant, après une longue discussion, un prêtre dit : « — De quoi avez-vous peur ? Croyez-vous qu’il va vous manger ? Les morts ne mangent pas les vivants. J’y entrerai, moi. — » Et ayant ainsi parlé, il se mit à plat ventre sur le bord du tombeau, tournant la tête au dehors, et y introduisit ses jambes pour y entrer plus facilement. Ce que voyant, Andreuccio se leva, saisit le prêtre par une jambe et fit mine de vouloir le tirer à lui. Le prêtre se sentant saisi, poussa un cri strident et se jeta précipitamment hors du tombeau. Ses compagnons épouvantés se mirent à fuir comme s’ils étaient poursuivis par cent mille diables, et laissant le tombeau ouvert. Andreuccio, joyeux au delà de tout espoir, se précipita au dehors, et sortit en toute hâte de l’église par l’endroit où il y était entré. Après avoir marché à l’aventure, ayant au doigt le susdit anneau, il se trouva à la pointe du jour sur la plage, et de là se rabattit sur son auberge, où ses compagnons et son hôtelier avaient été toute la nuit fort en peine de lui. Quand il leur eut raconté ce qui lui était arrivé, l’hôtelier lui donna le conseil de partir sur-le-champ de Naples, ce qu’il fit aussitôt ; et il s’en revint à Pérouse, ayant échangé son argent contre une bague, alors qu’il était allé pour acheter des chevaux. — »



NOUVELLE VI

Madame Beritola, ayant perdu ses deux fils, est trouvée sur une île déserte avec deux chevreaux. Elle va en Lunigiane où l’un de ses fils, entré au service de son seigneur, est surpris avec la fille de celui-ci et mis en prison. Reconnu par sa mère, il épouse la fille du seigneur, et son frère ayant été retrouvé, ils reviennent tous en leur premier état.


Les dames, ainsi que les jeunes gens, avaient ri beaucoup des infortunes d’Andreuccio narrées par la Fiammetta, quand Emilia, voyant que la nouvelle était terminée, et sur l’ordre de la Reine, commença ainsi : « — Ce sont choses graves et ennuyeuses que les variations de la fortune, et comme toutes les fois qu’on en parle, c’est une occasion de réveil pour notre esprit légèrement disposé à s’endormir sous ses caresses trompeuses, je pense qu’heureux et malheureux ne doivent jamais refuser de les entendre, car les premiers y puisent un avertissement et les seconds une consolation. C’est pour quoi, bien qu’on ait déjà dit beaucoup de choses là-dessus, j’entends vous conter une nouvelle non moins vraie qu’émouvante, laquelle, encore qu’elle eut fini joyeuse, parle d’une peine si grande et si longue, que je peux à peine croire qu’elle ait pu être adoucie par la joie qui la suivit.

« Très chères dames, vous devez savoir qu’après la mort de l’empereur Frédéric II, Manfred fut couronné roi de Sicile. Auprès de ce dernier, était dans une très grande situation un gentilhomme de Naples, nommé Arrighetto Capece, lequel avait pour femme une belle et gente dame également napolitaine, appelée madame Beritola Caracciola. Cet Arrighetto avait en mains le gouvernement de l’île, quand il apprit que le roi Charles Ier avait vaincu et tué Manfred à Bénévent, et que tout le royaume se soumettait à lui. Se fiant peu à la courte fidélité des Siciliens, et ne voulant pas devenir le sujet de l’ennemi de son seigneur, il s’apprêtait à fuir. Mais ce projet ayant été connu par les Siciliens, lui et plusieurs autres amis et serviteurs du roi Manfred furent aussitôt remis prisonniers au roi Charles, qui prit ensuite possession de l’île. Madame Beritola, en un tel changement de choses, ne sachant ce qu’il était advenu d’Arrighetto, et soupçonnant toutefois ce qui était arrivé, eut peur de recevoir quelque outrage et, ayant abandonné tout ce qu’elle avait, elle monta sur une barque avec son jeune fils à peine âgé de huit ans, appelé Giusfredi et s’enfuit, enceinte et pauvre, à Lipari, où elle accoucha d’un autre enfant mâle, qu’elle appela le Chassé ; elle prit ensuite une nourrice, et monta avec cette dernière et ses enfants sur un navire, pour s’en retourner chez ses parents, à Naples. Mais il arriva tout autrement que ce qu’elle avait prévu, attendu que le navire, qui devait aller à Naples, fut poussé par la force du vent vers l’île de Ponza, où, l’ayant fait entrer dans un petit bras de mer, l’équipage attendit le moment propice pour continuer le voyage.

« Madame Beritola étant, comme les autres, descendue sur l’île, et ayant trouvé un lieu solitaire et reculé, se mit à se lamenter sur son Arrighetto. Comme elle faisait ainsi chaque jour, il advint qu’une fois qu’elle était occupée à gémir, sans que personne, mariniers ou autres, s’en fût aperçu, une galère de corsaires survint, qui fit main basse sur tout l’équipage et s’enfuit avec sa prise. Madame Beritola, sa lamentation quotidienne finie, retourna au rivage pour rejoindre ses enfants, comme elle avait coutume de faire, et ne trouva personne. De quoi elle s’étonna tout d’abord, puis soudain, se doutant de ce qui était arrivé, elle jeta les yeux sur la mer et vit la galère qui n’était pas encore fort éloignée et qui emmenait le navire derrière elle. Par quoi elle comprit que, de même que son mari, elle avait perdu ses fils. Et se voyant pauvre, et seule, et abandonnée, sans savoir si elle devait jamais retrouver aucun des siens, elle tomba évanouie sur le rivage en appelant son mari et ses enfants. Il n’y avait là personne pour rappeler par de l’eau fraîche ou autrement ses forces perdues ; pour quoi, ses esprits purent aller à la débandade tant qu’il leur plut ; mais après qu’en son misérable corps ses forces furent revenues avec les larmes et les gémissements, elle appela longuement ses enfants, et s’en alla longtemps les cherchant dans toutes les cavernes environnantes. Quand elle vit que sa peine était vaine et que la nuit arrivait, espérant et ne sachant quoi, elle se préoccupa de son propre sort, et, s’éloignant du rivage, elle se réfugia dans cette même caverne où elle était accoutumé de pleurer et de se lamenter. Après une nuit passée dans une frayeur mortelle et une douleur indescriptible, le jour vint, et l’heure de tierce étant passée, comme elle n’avait pas soupé la veille, elle se mit, poussée par la faim, à manger de l’herbe comme elle put, pleurant et vivement préoccupée de la façon dont elle allait vivre. Pendant qu’elle songeait ainsi, elle vit venir une chèvre qui, après être entrée tout près de là dans une caverne, en sortit peu d’instants après et s’en alla dans la forêt. Pour quoi, s’étant levée, elle entra dans la caverne d’où la chèvre était sortie, et vit deux petits chevreaux, nés sans doute le jour même, et qui lui parurent la chose la plus douce et la plus charmante du monde. Comme depuis son nouvel accouchement son lait n’était pas encore passé, elle les prit tendrement, et les mit sur son sein. Ceux-ci ne refusant point le service offert, se mirent à la téter comme ils auraient fait avec leur mère, et depuis ce moment ne firent aucune distinction entre leur mère et elle. Pour quoi, la gente dame, estimant avoir trouvé en ce lieu désert une compagnie, et devenue l’amie de la chèvre non moins que de ses petits, résolut de vivre et de mourir là, paissant l’herbe et buvant de l’eau, et pleurant chaque fois qu’elle se rappelait son mari, ses fils et sa vie passée.

« La gente dame demeurant en cet état et devenue sauvage, il advint, après plusieurs mois, que poussé aussi par une tempête, un navire de Pisans vint à l’endroit où elle était arrivée elle-même longtemps avant, et qu’il y demeura plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, des marquis Malespini, avec une sienne dame vertueuse et sainte ; ils revenaient en pèlerinage de tous les lieux saints qui sont dans le royaume de Pouille, et s’en retournaient chez eux. Un jour Conrad pour se désennuyer se mit à parcourir l’île avec sa femme, quelques-uns de ses familiers et ses chiens. Arrivés non loin de l’endroit où était madame Beritola, les chiens de Conrad commencèrent à poursuivre les deux chevreaux qui, déjà grands, s’en allaient paître. Les chevreaux, chassés par les chiens, ne cherchèrent pas d’autre refuge que la caverne où était madame Beritola. Ce que voyant, celle-ci se leva, prit un bâton et fit reculer les chiens. À ce moment, Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, étaient survenus, et voyant cette femme qui était devenue noire, maigre et poilue, ils furent très surpris, et madame Beritola s’étonna encore plus de les voir. Mais après que, sur ses instances, Conrad eût fait retirer ses chiens, ils l’amenèrent après force prières à dire qui elle était et ce qu’elle faisait là ; et elle leur fît connaître entièrement sa condition, ses malheurs et sa sauvage résolution. Ce qu’entendant, Conrad, qui avait beaucoup connu Arrighetto Capece, pleura de compassion, et par de douces paroles s’efforça de la détourner de sa sauvage résolution, lui offrant de la ramener chez elle, ou de la garder auprès de lui, avec autant de respect que si elle eût été sa propre sœur, jusqu’à ce que Dieu lui envoyât fortune plus joyeuse. La dame ne se pliant pas à ses offres, Conrad la laissa avec sa femme à qui il dit de faire venir de quoi manger, de revêtir la pauvre déguenillée d’une de ses robes, et de faire tout son possible pour la ramener avec elle. La gente dame, restée avec madame Beritola pleura tout d’abord beaucoup avec elle sur ses infortunes, et ayant fait venir des vêtements et de la nourriture, l’amena avec la plus grande peine du monde à les prendre et à manger ; enfin après beaucoup de prières, et madame Beritola lui affirmant qu’elle ne consentirait jamais à aller là où elle serait connue, elle lui persuada de s’en venir avec elle en Lunigiane avec les deux chevreaux et la chèvre, laquelle entre temps était rentrée, et, non sans grande surprise de la gente dame, lui avait fait une très grande fête. Sur ces entrefaites, le beau temps étant revenu, madame Beritola monta avec Conrad et sa femme sur leur navire, ainsi que la chèvre et les deux chevreaux, à cause desquels — comme la plupart ne savaient pas son nom — elle fut surnommée la Chevrière, et poussés par un bon vent jusqu’à la baie de la Magra, ils y mirent pied à terre et montèrent à leur château. Là, madame Beritola, en habit de veuve, se tint auprès de la femme de Conrad, humble et obéissante, comme si elle était sa damoiselle, et portant toujours grande tendresse à ses chevreaux qu’elle faisait amplement nourrir.

« Les Corsaires qui s’étaient emparés à Ponza du navire sur lequel madame Beritola était venue, s’en allèrent avec tous ses compagnons à Gênes après l’avoir laissée, ne l’ayant pas vue. Là, le butin ayant été partagé entre les patrons de la galère, la nourrice de madame Beritola et les deux enfants échurent entr’autres choses à un messer Guasparrino d’Oria, qui l’envoya avec les deux enfants à sa demeure pour y servir tous trois en qualité de serfs. La nourrice affligée outre mesure de la perte de sa dame et de la malheureuse fortune où elle se voyait tombée, elle et les deux enfants, pleura longtemps ; mais quand elle vit que les larmes ne servaient à rien, et qu’elle était esclave comme eux — encore qu’elle fût une pauvre femme elle était cependant sage et avisée — elle se consola d’abord du mieux qu’elle put ; puis voyant où ils étaient arrivés, elle s’avisa que si les deux enfants étaient reconnus, ils pourraient d’aventure recevoir de mauvais traitements. En outre, espérant qu’un jour ou l’autre la fortune pourrait changer, et qu’eux-mêmes, s’ils étaient encore vivants, pourraient revenir à leur situation perdue, elle pensa qu’il ne fallait découvrir à personne qui ils étaient avant qu’elle ne vît qu’il en fût temps ; de sorte que, à tous ceux qui l’interrogeaient là-dessus, elle disait qu’ils étaient ses fils. Elle n’appelait pas l’aîné Giusfredi, mais Jeannot de Procida ; quant au plus jeune, elle ne prit pas la peine de changer son nom ; et elle eut grand soin d’expliquer à Giusfredi pourquoi elle avait changé le sien, et à quel danger il pouvait être exposé s’il était reconnu. Et elle lui rappelait cela non une fois, mais très souvent ; sur quoi l’enfant, qui était fort intelligent, se conduisait avec beaucoup de prudence, suivant la recommandation de la sage nourrice.

« Les deux garçons et la nourrice, mal vêtus et plus mal chaussés, employés aux plus vils offices, vécurent donc ensemble patiemment pendant plusieurs années dans la demeure de messer Guasparrino. Mais Jeannot, âgé déjà de seize ans, ayant plus de cœur qu’il ne convenait à un serf, et dédaignant la bassesse de sa condition servile, monta un jour sur les galères qui allaient à Alexandrie, et quittant le service de messer Guasparrino, s’en alla en plusieurs endroits, mais sans pouvoir réussir en rien. À la fin, trois ou quatre ans après son départ de chez messer Guasparrino, étant devenu un beau et grand jeune homme, et ayant appris que son père qu’il croyait mort était encore vivant, mais retenu en captivité et en prison par le roi Charles, il parvint, quasi désespérant de la fortune et allant à l’aventure, en Lunigiane, où il devint par hasard un des familiers de Conrad Malespina, qu’il servit très fidèlement et qui en fut très satisfait. Et bien que quelquefois il vît sa mère qui était avec la femme de Conrad, il ne la reconnut pas, ni elle non plus, tellement l’âge les avait changés l’un et l’autre de ce qu’ils étaient quand ils s’étaient vus pour la dernière fois.

« Jeannot étant donc au service de Conrad, il advint qu’une fille de celui-ci, dont le nom était Spina, restée veuve d’un Niccolo da Grignano, revint à la maison de son père. Elle était fort belle et très agréable, et avait à peine dépassé seize ans. Par aventure elle jeta les yeux sur Jeannot et Jeannot sur elle, et ils s’énamourèrent l’un de l’autre. Cet amour ne resta pas longtemps sans effet, et il se passa plusieurs mois avant que personne s’en aperçût. Pour quoi, se croyant trop assurés du secret, ils commencèrent à agir d’une manière moins discrète que n’en demandaient de pareilles relations ; et un jour qu’ils allaient le long d’un bois agréable et très touffu, la jeune fille et Jeannot ayant laissé tout le reste de la compagnie, y entrèrent ; croyant avoir beaucoup d’avance sur ceux qui les suivaient, ils s’assirent en un endroit agréable, plein d’herbe et de fleurs et entièrement entouré par les arbres, et se mirent à prendre l’un de l’autre un amoureux plaisir. Ils étaient depuis longtemps ensemble, bien que le grand plaisir qu’ils avaient éprouvé leur eût fait paraître le temps court, lorsqu’ils furent surpris en cet endroit, d’abord par la mère de la jeune fille, puis par Conrad. Celui-ci, affligé outre mesure de ce qu’il voyait, les fit saisir sans en dire le motif par trois de ses serviteurs, les fit conduire enchaînés dans un de ses châteaux, et frémissant de colère et de courroux, il se disposait à les faire honteusement mourir. La mère de la jeune fille ayant compris par quelques paroles échappées à Conrad, quelle était son intention à l’égard des coupables, et ne pouvant supporter cette idée, bien qu’elle fût très courroucée et qu’elle pensât que sa fille avait mérité les plus cruels châtiments pour la faute qu’elle avait commise, s’en vint trouver son époux irrité et se mit à le supplier de ne pas se laisser aller à devenir dans sa vieillesse le meurtrier de sa fille, ni à se souiller les mains du sang d’un de ses serviteurs, le conjurant de trouver une autre manière de satisfaire sa colère, comme par exemple de les faire emprisonner et de leur faire pleurer en prison la faute commise. La bonne dame insista tant par ces paroles et par beaucoup d’autres, qu’elle détourna Conrad de la pensée de les faire mourir ; il ordonna donc que chacun des deux amants fût emprisonné en un lieu séparé, et là, bien gardé ; qu’on ne leur donnât que peu de nourriture, et qu’on leur fît subir de durs traitements, jusqu’à ce qu’il disposât autrement d’eux ; et ainsi fut fait. Ce que fut leur vie dans la captivité et dans les larmes continuelles, au milieu de plus de privations qu’il n’aurait été besoin, chacun peut le penser.

« Jeannot et la Spina étaient depuis un an déjà dans une si poignante situation, sans que Conrad se fût souvenu d’eux, quand il advint que le roi Pierre d’Aragon, par la connivence de messire Jean de Procida, souleva l’île de Sicile et l’enleva au roi Charles ; de quoi Conrad, comme Gibelin, fit grande fête. Jeannot ayant appris cette nouvelle par un de ceux qui le gardaient, poussa un grand soupir et dit : « — Hélas ! voilà quatorze ans passés que je vais errant misérablement par le monde, n’attendant rien autre que cela, et maintenant que la chose est arrivée, afin que jamais plus je n’aie à espérer de bonheur, elle me trouve en prison, d’où je n’espère jamais sortir, si ce n’est mort. — » « — Et comment ! — dit le geôlier — que t’importe à toi ce que les plus grands rois se font entre eux ? Qu’avais-tu à faire en Sicile ? — » À quoi Jeannot dit : « — Il me semble que mon cœur se brise lorsque je me rappelle ce que jadis eut à y faire mon père, que je me souviens, encore que je fusse petit enfant quand je m’enfuis, avoir vu grand seigneur du vivant du roi Manfred. — » Le geôlier poursuivit : « — Et qui fut ton père ? — » « — Je puis désormais — dit Jeannot — nommer mon père en toute sûreté, puisque je me vois tombé dans le même danger où je craignais de le trouver lui-même. Il fut appelé et s’appelle encore, s’il vit, Arrighetto Capece, et moi je ne me nomme pas Jeannot, mais Giusfredi ; et je ne doute point que, si j’étais hors d’ici et que je retournasse en Sicile, je n’y eusse encore une grande situation. — »

« Le brave gardien, sans pousser la conversation plus avant, à la première occasion qu’il eut, raconta tout cela à Conrad. Ce que voyant Conrad, bien qu’il se montrât disposé à ne pas s’en rapporter au prisonnier, il s’en alla vers madame Beritola, et lui demanda affectueusement si elle n’avait pas eu un enfant qui avait nom Giusfredi. La dame répondit en pleurant que si l’aîné des deux enfants qu’elle avait eus était vivant, il s’appellerait ainsi et serait âgé de vingt-deux ans. En entendant cela, Conrad comprit que c’était bien lui, et il lui vint à la pensée, s’il en était ainsi, qu’il pouvait d’un même coup faire une grande miséricorde, et effacer sa honte ainsi que celle de sa fille, en la donnant pour femme à ce jeune homme ; et pour ce, ayant fait venir secrètement Jeannot, il l’interrogea minutieusement sur toute sa vie passée. Voyant par des indices manifestes qu’il était vraiment Giusfredi, fils d’Arrighetto Capece, il lui dit : « — Jeannot, tu sais de quelle nature et combien grande est l’injure que tu m’as faite en la personne de ma propre fille, alors que je te traitais bien et amicalement, et que tu devais, comme tout serviteur doit faire, toujours t’efforcer d’agir en vue de mon honneur et de mes intérêts ; bien des gens si tu leur avais fait ce que tu m’as fait, t’auraient fait honteusement mourir, ce que ma pitié n’a pas voulu. Maintenant, puisqu’il en est comme tu dis, et que tu es fils de gentilhomme et de gente dame, je veux, si tu le veux toi-même mettre fin à tes angoisses et te tirer de la misère et de la captivité où tu es, et d’un même coup remettre ton honneur et le mien en leur place voulue. Comme tu le sais, la Spina, que tu as prise par un amour indigne de toi et d’elle, est veuve, et sa dot est grande et bonne. Quelles sont ses mœurs et son père et sa mère, tu le sais. De ton état présent, je ne dis rien. Pour quoi, dès que tu le voudras, je consens, puisqu’elle fut ton amante d’une façon déshonnête, qu’elle devienne honnêtement ta femme, et que tu restes ici près de moi et près d’elle tant qu’il te plaira, comme mon fils. — »

« La prison avait abattu les forces physiques de Jeannot, mais son âme généreuse, digne de son origine, n’avait en aucune façon été diminuée, non plus que l’amour qu’il avait pour sa dame. Et bien qu’il désirât ardemment ce que Conrad lui offrait, et qu’il se vît en son pouvoir, il n’abaissa en rien la réponse que sa grandeur d’âme lui indiquait qu’il devait faire, et il répondit : « — Conrad, ce n’est ni la cupidité de devenir seigneur, ni le désir d’acquérir de l’argent, ni autre motif semblable qui me firent jamais attenter, comme un traître, à tes intérêts. J’aimais ta fille, et je l’aime et l’aimerai toujours, pour ce que je la tiens digne de mon amour. Et si j’ai agi vis-à-vis d’elle moins qu’honnêtement selon l’opinion des gens vulgaires, j’ai commis la faute à laquelle est toujours exposée la jeunesse, laquelle faute, si l’on voulait qu’elle ne se produisît pas, il faudrait supprimer la jeunesse ; de même, si les vieux voulaient se rappeler avoir été jeunes et mesurer les fautes des autres aux leurs, et les leurs à celles des autres, elle ne serait pas si grave que toi et beaucoup d’autres la font ; je l’ai commise comme ami, non comme ennemi. Ce que tu m’offres, je l’ai toujours désiré, et si j’avais cru que cette faveur eût dû m’être accordée, il y a longtemps que je l’aurais demandée ; et elle me sera maintenant d’autant plus chère, que mon espérance de l’avoir était moindre. Si tu n’as point véritablement l’intention que tes paroles me font entrevoir, ne me repais point d’une espérance vaine ; fais-moi ramener en prison, et là, fais-moi souffrir tout ce qu’il te plaira ; pour moi, tant que j’aimerai la Spina, je t’aimerai toujours par amour d’elle, quoi que tu me fasses, et je t’aurai en respect. — »

« Conrad, voyant cela, s’étonna ; il eut Jeannot en grande estime, et, tenant son amour pour fervent, le jeune homme ne lui en fut que plus cher. Pour ce, s’étant levé, il l’accola et le baisa, et sans plus de retard, ordonna que la Spina fut secrètement amenée. Celle-ci était devenue dans sa prison, maigre, pâle et débile, et presqu’une autre femme que celle qu’elle paraissait d’ordinaire, de même que Jeannot était devenu un autre homme ; tous deux, en présence de Conrad, et d’un consentement mutuel, contractèrent mariage suivant nos usages. Et lorsque après quelques jours, pendant lesquels, sans rien dire à personne de ce qui s’était fait, il leur fit donner tout ce dont ils avaient besoin et ce qui leur plaisait il lui parut temps de rendre leurs mères heureuses, ayant fait appeler sa femme et la Chevrière, il leur parla ainsi : « — Que diriez-vous, Madame, si je vous faisais retrouver votre fils aîné, et s’il était le mari d’une de mes filles ? — » À quoi la Chevrière répondit : « — Je ne pourrais rien vous dire, sinon que si je pouvais vous être plus attachée que je le suis, je le serais d’autant plus que vous m’auriez rendu une chose plus chère que je ne me suis chère à moi-même, et en me la rendant de la façon que vous dites, vous me feriez retrouver un peu de mon espérance perdue, — » et, pleurant, elle se tut. Alors Conrad dit à sa femme : « — Et à toi, femme, que t’en semblerait, si je te donnais un tel gendre ? — » À quoi la dame répondit : « — Non pas seulement l’un d’eux, qui sont gentilshommes, mais un ribaud, s’il vous plaisait, me plairait. — » Alors Conrad dit : « — Femmes, j’espère avant peu de jours vous rendre en cela joyeuses. — » Et voyant déjà les deux jeunes gens revenus en leur premier état, il les fit vêtir honorablement et demanda à Giusfredi : « — Ne goûterais-tu pas une allégresse encore plus grande que celle dont tu jouis, si tu voyais ici ta mère ? — » À quoi Giusfredi répondit : « — Je ne saurais croire que les chagrins que lui ont causé ses malheurs l’aient laissée vivre si longtemps ; mais pourtant si cela était, cela me serait souverainement cher, d’autant que, par ses avis, je croirais pouvoir recouvrer une grande partie de mes biens en Sicile. — » Alors Conrad fit venir l’une et l’autre dames. Elles firent toutes deux une merveilleuse fête à la nouvelle épouse, ne s’étonnant pas peu de l’inspiration qui avait pu pousser Conrad à une clémence telle qu’il l’eût unie à Jeannot. Madame Beritola, à quelques mots de Conrad, se mit à regarder Jeannot, et une vertu occulte réveillant en elle le souvenir des traits enfantins du visage de son fils, sans attendre d’autre explication, les bras ouverts, elle lui sauta au col. Son émotion surabondante et l’allégresse maternelle ne lui permirent pas de prononcer une parole ; au contraire, elle sentit ses forces tellement l’abandonner, qu’elle tomba quasi morte dans les bras de son fils. Celui-ci, bien qu’il s’étonnât beaucoup, se rappelant l’avoir vue souventes fois auparavant en ce même castel sans la reconnaître, reconnut cependant sur-le-champ la douce odeur maternelle, et se blâmant lui-même de son aveuglement passé, il la reçut en pleurant dans ses bras et la baisa tendrement. Et quand madame Beritola, grâce aux soins de la dame de Conrad et de la Spina qui lui prodiguaient l’eau fraîche et tous les autres soins, eût rappelé ses forces perdues, elle embrassa de nouveau son fils avec force larmes et douces paroles, et, pleine de tendresse maternelle, elle le baisa plus de mille fois ; et lui, de son côté, l’accueillit très respectueusement.

« Mais après que les embrassements honnêtes et joyeux eurent été renouvelés à trois ou quatre reprises, non sans grande joie des assistants, et que l’un et l’autre eurent narré leurs aventures, Conrad, ayant déjà signifié à ses amis le plaisir qu’il éprouvait dans sa nouvelle alliance, et ordonné une belle et magnifique fête, Giusfredi lui dit : « — Conrad, vous m’avez réjoui en bien des choses, et vous avez longtemps honoré ma mère ; maintenant, pour que rien de ce qui peut se faire par vous ne nous manque, je vous prie de nous donner, à ma mère et à moi, le plaisir de faire venir à la fête mon frère qui, à l’état de serf, habite la maison de messer Guasparrino d’Oria, lequel, comme je vous l’ai dit déjà, nous prit, lui et moi, dans une de ses courses ; et puis d’envoyer en Sicile quelqu’un qui s’informe exactement de l’état du pays et se mette en quête de savoir ce qu’il est advenu de mon père Arrighetto, s’il est vivant ou mort, et, s’il est vivant, en quelle situation il se trouve ; et qui, une fois pleinement renseigné sur toutes ces choses, s’en revienne vers nous. — » La demande de Giusfredi plut à Conrad, et, sans aucun retard, il envoya secrètement des émissaires à Gênes et en Sicile.

« Celui qui alla à Gênes, après avoir trouvé messer Guasparrino, le pria vivement de la part de Conrad de lui envoyer le Chassé et sa nourrice, et lui expliqua en détail ce qui avait été fait par Conrad au sujet de Giusfredi et de sa mère. Messer Guasparrino s’étonna fort en entendant cela, et dit : « — Il est vrai que je ferais pour Conrad tout ce que je pourrais, pourvu que cela lui plût. J’ai bien chez moi, voilà quatorze ans déjà, le garçon que tu réclames et sa mère, et je les lui enverrai volontiers ; mais tu lui diras de ma part qu’il prenne garde d’avoir été trop crédule en ajoutant foi aux paroles de Jeannot que tu dis se faire appeler aujourd’hui Giusfredi, pour ce qu’il est plus malin qu’il ne croit. — » Ayant ainsi dit, et après avoir fait honneur au brave messager, il se fit amener en secret la nourrice, et l’interrogea prudemment sur ce fait. Celle-ci, ayant su la révolte de Sicile, et apprenant qu’Arrighetto était vivant, la peur qu’elle avait eue jadis fut entièrement dissipée et elle lui dit de point en point tout ce qui était arrivé, ainsi que les raisons qui l’avaient fait agir comme elle avait agi. Messer Guasparrino, voyant que le récit de la nourrice était parfaitement conforme à celui de l’envoyé de Conrad, commença à y ajouter foi, et, d’une manière ou d’une autre, en homme très fin qu’il était, s’étant informé de cette aventure, et trouvant que ses recherches lui donnaient de plus en plus la certitude du fait, il eut honte du vil traitement fait au jeune garçon. Sur quoi, pour racheter sa faute, comme il avait une belle fillette âgée de onze ans, et qu’il connaissait ce qu’Arrighetto avait été et était, il la lui donna pour femme avec une grosse dot ; puis, après une grande fête donnée à cette occasion, il monta sur une galère bien armée, accompagné du garçon, de sa fille, de l’ambassadeur de Conrad et de la nourrice, et s’en vint à Lerici, où il fut reçu par Conrad qui le mena, avec toute sa suite en un sien château, situé non loin de là et où était préparée la grande fête.

« Quelle fut la joie de la mère en revoyant son fils ; quel fut l’accueil que se firent les deux frères ; celui que tous les trois firent à la fidèle nourrice ; quelle fut la fête que tous firent à messer Guasparrino et à sa fille, et celle qu’il fit à tous ; celle enfin à laquelle se livrèrent ensemble Conrad et sa femme, ses fils et ses amis, tout cela ne pourrait se décrire par des mots, et pour ce, Mesdames, je vous laisse le soin de l’imaginer. Afin que la fête fut complète, Dieu, qui comble de ses dons quand il a une fois commencé, voulut qu’arrivât la joyeuse nouvelle qu’Arrighetto était en vie et en bonne situation. En effet, au plus fort de la fête, les convives, hommes et femmes, étant encore assis à table, revint le messager qui était allé en Sicile et qui, entre autres choses, raconta, au sujet d’Arrighetto, qu’il était gardé en captivité par le roi Charles, quand la révolte contre le roi éclata dans la ville ; le peuple en fureur courut à la prison, tua les gardiens, et fit sortir le prisonnier. Puis, comme il était le principal ennemi du roi Charles, les révoltés le firent leur capitaine et se mirent, à sa suite, à chasser et à tuer les Français. Pour quoi, il s’était attiré à un haut point la faveur du roi Pierre, lequel l’avait rétabli dans tous ses biens et dans tous ses titres, ce qui faisait qu’il était en grande et bonne situation. Le messager ajouta qu’il l’avait reçu avec de grands honneurs, et qu’il avait montré une grande joie au sujet de sa femme et de son fils, dont il n’avait jamais rien su depuis ses malheurs. En outre, il leur envoyait une frégate montée par de nombreux gentilshommes que précédait le messager. Celui-ci fut accueilli et écouté avec une grande joie ; et aussitôt, Conrad et quelques-uns de ses amis, allèrent à la rencontre des gentilshommes qui venaient pour madame Beritola et pour Giusfredi, et leur firent un joyeux accueil ; puis Conrad les introduisit au banquet qui n’était pas encore à moitié achevé. Là, la dame et Giusfredi, et tous les autres, leur témoignèrent une telle joie, que jamais on n’en vit de pareille. Quant à eux, avant de se mettre à manger, ils saluèrent Conrad et sa femme de la part d’Arrighetto, et les remercièrent du mieux qu’ils surent et qu’ils purent de l’honneur fait à la femme et au fils d’Arrighetto, mettant ce dernier à leur disposition pour tout ce qui dépendrait de lui. S’étant ensuite tournés vers messire Guasparrino, dont le service était inattendu, ils lui dirent qu’ils étaient certains que, lorsque Arrighetto saurait ce qu’il avait fait pour le Chassé, il lui rendrait de semblables grâces et plus grandes encore. Après quoi ils prirent part à la fête et mangèrent joyeusement en compagnie des deux nouvelles épousées et des deux nouveaux époux. Conrad fêta son gendre et ses autres parents et amis, non-seulement ce jour-là, mais pendant un bon nombre d’autres. Quand la fête fut un peu calmée, il parut temps à madame Beritola, à Giusfredi et aux autres de partir, et, au milieu des pleurs de Conrad, de sa dame et de messer Guasparrino, ils montèrent sur la frégate, emmenant la Spina. Poussés par un vent prospère, ils arrivèrent promptement en Sicile, où tous, les fils et les femmes, furent reçus à Palerme par Arrighetto, avec une telle fête que jamais on ne pourrait le dire. On croit qu’ils y vécurent tous longtemps et très heureux, et, en gens reconnaissants des bienfaits reçus, très amis de messire Dieu. — »



NOUVELLE VII.

Le Soudan de Babylonie envoie sa fille en mariage au roi de Garbe. Celle-ci, par suite de nombreux accidents, tombe dans l’espace de quatre années aux mains de neuf hommes qui l’emmènent en divers pays. En dernier lieu, rendue à son père comme pucelle, elle est de nouveau envoyée au roi de Garbe.


Si la nouvelle d’Émilia avait duré quelques instants de plus, il est probable que la compassion que les jeunes dames éprouvèrent pour les malheurs de madame Beritola, leur aurait arraché des larmes. Mais quand la nouvelle fut finie, il plut à la reine que Pamphile continuât en contant la sienne ; pour quoi, Pamphile qui était le plus obéissant des hommes, commença : « — Plaisantes dames, il est malaisé de connaître ce qui nous convient. C’est ainsi qu’on a pu voir bien souvent que bon nombre de gens, persuadés qu’en devenant riches ils pourraient vivre sans souci et tranquilles, non-seulement ont demandé à Dieu dans leurs prières de leur envoyer la fortune, mais n’ont reculé devant aucune fatigue, aucun péril, pour tâcher de l’acquérir ; et qu’à peine la fortune leur est venue, il s’est trouvé quelqu’un, avide de recueillir un si gros héritage, qui les a assassinés ; lesquels gens, avant d’être devenus riches, aimaient leur manière de vivre. D’autres, parvenus d’une basse extraction au rang royal, à travers mille périlleuses batailles, en répandant à flots le sang de leurs frères et de leurs amis, et croyant goûter alors le bonheur suprême, ont reconnu qu’indépendamment des soucis infinis, des terreurs dont ils virent leur nouvelle situation remplie, qu’indépendamment de la mort qui les atteignit, aux tables royales on buvait le poison dans les coupes d’or. Beaucoup, après avoir avidement souhaité la force corporelle, la beauté, ou les riches parures, ne se sont aperçu qu’ils avaient mal placé leurs désirs qu’envoyant que ces biens mêmes avaient causé leur mort, ou leur avaient attiré une existence malheureuse. Et pour ne point m’appesantir sur tous les humains désirs, j’affirme qu’il n’en est aucun qui puisse être formé par les vivants avec la pleine certitude qu’il mettra à l’abri de la fortune adverse. Pour quoi, si nous voulons agir sagement, nous devrons nous en tenir à ce que nous a donné et peut seul nous donner Celui qui, seul aussi, sait ce qu’il fait. Mais attendu que, si les hommes se trompent souvent dans la plupart de leurs désirs, vous, gracieuses dames, vous péchez surtout en un seul, à savoir en celui d’être belles, tellement que, non contentes des beautés que vous a accordées la nature, vous cherchez à les accroître par un art merveilleux, il me plaît de vous conter combien, à son grand dommage, fut belle une dame sarrazine, à laquelle il advint, en moins de quatre ans, à cause de sa beauté, de célébrer par neuf fois de nouvelles noces.

« Il y a bon temps déjà, vivait en Babylonie, un soudan nommé Beminedab, et à qui, pendant sa vie, tout réussit à souhait. Parmi ses autres nombreux enfants, mâles et femelles, il avait une fille appelée Alaciel, laquelle, au dire de quiconque l’avait vue, était la plus belle femme qui se vît au monde en ces temps-là ; et pour ce que, dans une grande défaite qu’il avait fait essuyer à une multitude d’arabes qui l’avaient attaqué, le roi de Garbe l’avait merveilleusement aidé, il lui avait, sur la demande que celui-ci lui en avait faite comme d’une grâce spéciale, donné sa fille pour épouse et après l’avoir fait monter sur un navire bien armé et bon marcheur, avec une escorte d’honneur composée d’hommes et de femmes, et lui avoir donné de nombreux et riches vêtements, il la lui envoya, en la recommandant à Dieu. Les marins, voyant le temps bien disposé, livrèrent les voiles au vent, et après être sortis du port d’Alexandrie, naviguèrent plusieurs jours très heureusement. Ils avaient déjà dépassé la Sardaigne, et le terme de leur course leur paraissait proche, quand un jour des vents divers s’élevèrent soudain, lesquels étant impétueux outre mesure, fatiguèrent tellement le navire où était la dame et les marins, qu’ils se crurent tous plus d’une fois perdus. Pourtant, agissant en vaillants hommes, de tout leur art et de toutes leurs forces, quoique battus par la mer immense, ils se maintinrent pendant deux jours. La troisième nuit survenant depuis que la tempête était commencée, et celle-ci ne cessant pas mais croissant au contraire de plus en plus, ils ne savaient où ils étaient, et ne pouvaient le savoir par calculs marins, ni le reconnaître par la vue, attendu que le ciel était entièrement obscurci par les nuages et la nuit noire ; quand soudain, se trouvant à peu près à la hauteur de Mayorque, ils sentirent le navire s’entr’ouvrir. Pour quoi, ne voyant aucun moyen de salut, et chacun ayant à l’esprit soi-même et non les autres, ils jetèrent à la mer une chaloupe, et résolus de se fier à celle-ci plutôt qu’au navire détruit, les patrons s’y précipitèrent, suivis un à un de tous les hommes qui étaient sur le navire, bien que ceux qui étaient descendus les premiers sur la chaloupe voulussent les en empêcher le couteau à la main ; et croyant ainsi fuir la mort, ils s’éloignèrent avec la chaloupe. Mais contrariés par le temps, ils ne purent manœuvrer l’embarcation qui s’abîma, et ils périrent tous tant qu’ils étaient. Quant au navire qui était poussé par un vent impétueux, bien qu’il fût entr’ouvert et déjà presque plein d’eau — il n’y était resté personne que la dame et ses femmes, qui toutes, vaincues par la violence de la mer et par la peur, gisaient sur le pont quasi-mortes — il vint en courant très vite heurter contre une plage de l’île de Mayorque ; le choc fut si violent, qu’il s’engrava tout entier dans le sable, loin du rivage, à peu près à la distance d’une jetée de pierre. Là, combattu par la mer, il se tint toute la nuit, sans que le vent pût le faire bouger.

« Le jour venu, et la tempête étant un peu apaisée, la dame qui était à moitié morte, leva la tête, et faible comme elle était se mit à appeler tantôt l’un, tantôt l’autre de ses compagnons ; pour quoi, voyant qu’aucun d’eux ne lui répondait et n’en apercevant aucun, elle s’étonna beaucoup et commença à avoir une grandissime peur. Alors s’étant levée du mieux qu’elle put, elle vit les dames qui l’accompagnaient ainsi que les autres femmes étendues autour d’elle. Après les avoir longtemps appelées, tantôt l’une, tantôt l’autre, elle en trouva peu qui eussent conscience d’elles-mêmes, étant toutes comme mortes de peur ou en proie aux angoisses de l’estomac ; de quoi la peur de la dame devint plus grande encore. Mais néanmoins, la nécessité de prendre une décision la poussant, attendu qu’elle se voyait là toute seule, et sans savoir où elle était, elle stimula celles de ses compagnes qui étaient encore vivantes et les fit lever ; celles-ci ne sachant où les hommes s’en étaient allés et voyant le navire lutter contre le rivage et plein d’eau, se mirent à se lamenter avec elle. L’heure de none était déjà proche qu’elles n’avaient encore vu personne sur le rivage ou autre part, à qui elles pussent inspirer quelque pitié et qui les secourût. Sur l’heure de none, revenant par aventure de chez lui, passa par là un gentilhomme dont le nom était Pericon da Visalgo, suivi de plusieurs de ses familiers à cheval, lequel voyant le navire, comprit aussitôt de quoi il s’agissait, et ordonna à un des familiers de monter sans retard sur le navire et de lui dire ce qu’il y aurait trouvé. Le familier, encore qu’il éprouvât quelque difficulté à ce faire, parvint cependant à y monter, et trouva la gente jeune fille avec les quelques compagnes qui lui restaient, et qui se tenait timidement cachée sous le bec de la proue du navire. Dès qu’elles le virent, pleurant, elles implorèrent à plusieurs reprises sa miséricorde ; mais voyant qu’elles n’étaient pas comprises de lui, et qu’elles ne le comprenaient pas, elles s’efforcèrent de lui expliquer par gestes leur mésaventure. Le familier ayant tout regardé de son mieux, raconta à Pericon ce qu’il y avait sur le navire ; sur quoi Pericon, ayant promptement fait descendre à terre les femmes et les choses les plus précieuses qui s’y trouvaient, s’en fut avec elles dans son château ; et là les femmes s’étant réconfortées par la nourriture et le repos, il comprit à ses riches vêtements, que la dame qu’il avait trouvée devait être une grande et gente dame qu’il reconnut aussi au respect que toutes les autres avaient pour elle seule. Et bien que la dame fut toute pâle et très fatiguée, à cause de la mer, cependant ses beautés n’échappèrent point à Pericon ; pour quoi il résolut soudain en lui-même, si elle n’avait point de mari, de la prendre pour femme, et s’il ne la pouvait avoir pour femme d’obtenir ses faveurs.

« Pericon était homme de fière prestance et très robuste ayant pendant quelques jours fait servir abondamment la dame, cette dernière s’était de la sorte entièrement rétablie. Pour quoi, voyant qu’elle était belle au delà de toute imagination, et fort ennuyé de ne pouvoir la comprendre et de n’être point compris d’elle, et de ne pouvoir ainsi savoir qui elle était, démesurément enflammé cependant par sa beauté, il s’efforça, par gestes plaisants et amoureux, de l’amener à satisfaire ses désirs ; mais cela ne servait à rien ; elle repoussait complètement ses offres de service, et l’ardeur de Pericon s’en allumait d’autant plus. Ce que voyant la dame, comme elle était déjà demeurée parmi ces gens pendant plusieurs jours, elle comprit à leurs façons d’agir qu’elle était chez les chrétiens, et en un lieu où, même si elle l’avait su, il lui aurait peu réussi de se faire connaître. Sentant également qu’à la longue, par force ou par amour, il lui faudrait en venir à satisfaire Pericon, elle résolut de dominer par sa force d’âme la situation malheureuse où elle se trouvait. Elle recommanda donc à ses femmes — il ne lui en était plus resté que trois — de ne révéler à personne qui elles étaient, à moins qu’elles ne se trouvassent en un endroit où elles verraient moyen d’être secourues et délivrées. En outre, elle les engagea fortement à conserver leur chasteté, affirmant que pour elle, elle était bien résolue à ce que personne, si ce n’est son mari, pût jouir d’elle. Ses femmes la louèrent beaucoup de cela, et promirent de suivre ses ordres selon leur pouvoir.

« Pericon s’enflammant chaque jour davantage — d’autant plus qu’il voyait à sa portée la chose désirée et qu’elle lui était refusée — et voyant que ses frais n’aboutissaient à rien, résolut d’agir par ruse et artifice, réservant la force pour la fin. S’étant aperçu plusieurs fois que le vin plaisait à la dame comme une personne qui n’avait pas été habituée à en boire, sa religion le lui défendant, il pensa qu’il la pourrait prendre à l’aide du vin, ministre ordinaire de Vénus. Feignant de ne plus avoir envie de ce dont elle se montrait si avare, il fit servir un soir, en manière de fête solennelle, un beau souper, auquel la dame vint assister. À ce souper égayé par toutes sortes de bonnes choses, il ordonna à celui qui la servait de lui donner à boire des vins variés mêlés ensemble, ce que le serviteur fit très bien : et elle qui ne se méfiait pas de cela, entraînée par l’agrément du breuvage, en prit plus qu’il n’aurait été honnête. De quoi, toute infortune passée étant oubliée, elle devint joyeuse, et voyant quelques femmes danser à la mode de Mayorque, elle dansa à la mode d’Alexandrie. Ce que voyant Pericon, il lui sembla qu’il était près d’obtenir ce qu’il désirait, et continuant à lui faire servir plus abondamment des mets et des vins, il prolongea le souper une grande partie de la nuit. Enfin, les convives partis, il entra dans la chambre de la dame seul avec elle. Celle-ci, plus chaude de vin que retenue par l’honnêteté, entra dans le lit, après s’être dépouillée de ses vêtements en présence de Pericon, comme s’il avait été une de ses femmes, et sans être retenue par la moindre vergogne. Pericon l’imita sans retard, et ayant éteint toute lumière, il se glissa prestement à ses côtés, la saisit dans ses bras, et sans qu’elle lui opposât la moindre résistance, il se mit à se satisfaire amoureusement avec elle. Ce qu’ayant senti la dame, elle qui n’avait jamais su auparavant avec quelle corne cossaient les hommes, quasi repentante de n’avoir pas consenti aux avances de Pericon, et sans attendre d’être invitée par lui à de si douces noces, elle l’y invita plusieurs fois elle-même, non par des paroles, car elle ne savait pas se faire entendre, mais par gestes.

« Pendant qu’elle goûtait ce grand plaisir avec Pericon, la fortune mécontente de l’avoir, de femme de roi qu’elle était, fait devenir l’amie d’un simple châtelain, lui prépara bientôt une plus rude amitié. Pericon avait un frère âgé de vingt-cinq ans, beau et frais comme une rose, dont le nom était Marato ; ayant vu Alaciel, et celle-ci lui ayant souverainement plu, il crut s’apercevoir, selon qu’il pouvait en juger par ses gestes, qu’il en était bien accueilli ; et estimant que rien ne l’empêchait d’obtenir ce qu’il désirait d’elle, si non la garde vigilante que Pericon en faisait, il tomba dans une pensée cruelle, pensée qui fut suivie sans retard d’un criminel effet. Il y avait alors par hasard dans le port de la ville un navire chargé de marchandises pour Chiarenza en Romagne et dont deux jeunes Génois étaient les patrons ; déjà la voile était levée pour partir au premier bon vent ; Marato s’étant entendu avec eux prépara tout pour qu’ils le reçussent la nuit suivante avec la dame. Cela fait, la nuit étant venue, et ayant tout disposé pour ce qu’il avait à faire, il s’en alla dans la maison de Pericon qui ne se défiait nullement de lui, accompagné de quelques fidèles compagnons, qu’il avait requis pour l’aider dans ses projets, et suivant le plan arrêté entre eux, il se cacha dans la maison. Quand une partie de la nuit fut écoulée, il ouvrit à ses compagnons, alla avec eux à l’endroit où Pericon dormait avec la dame et étant entrés, ils tuèrent Pericon endormi et s’emparèrent de la dame qui s’était réveillée et se lamentait, la menaçant de mort si elle faisait du bruit. Puis, avec la plus grande partie des choses précieuses appartenant à Pericon, sans avoir été entendus, ils s’en allèrent promptement au port où, sans plus de retard, Marato monta avec la dame sur le navire, laissant ses compagnons s’en retourner.

« Les marins ayant bonne et fraîche brise, levèrent les voiles et se mirent en voyage. La dame se lamenta amèrement sur sa première mésaventure ainsi que sur la seconde, mais Marato, ayant en main le Saint-Croissant que Dieu nous donna, se mit à la consoler de telle façon que bientôt, apprivoisée avec lui, elle eut oublié Pericon ; et déjà elle s’estimait heureuse, quand la fortune, non satisfaite des tristesses passées, lui en prépara une nouvelle. Comme elle était très belle de forme, ainsi que nous l’avons déjà dit souvent et de manières fort gracieuses, les deux jeunes patrons du navire s’énamourèrent si fort d’elle, qu’oubliant toute autre chose, ils ne s’occupaient qu’à la servir et qu’à lui être agréable, prenant bien garde que Marato ne le soupçonnât. S’étant aperçus l’un l’autre de leur amour, ils eurent à ce sujet un entretien secret où ils convinrent de faire en commun l’acquisition de la dame, comme si l’amour devait se traiter de la même façon que les marchandises ou les profits du commerce. La voyant parfaitement gardée par Marato, et pour ce étant empêchés dans leur projet, un jour que le navire marchait à pleines voiles et que Marato se tenait sur la poupe à regarder la mer sans se méfier en rien d’eux, ils s’approchèrent de lui d’un commun accord, le saisirent prestement par derrière et le jetèrent à la mer ; et le navire alla plus d’un mille avant que personne se fût aperçu que Marato était tombé à l’eau. Ce qu’apprenant la dame, et ne voyant aucune possibilité de le retrouver, elle mit à recommencer sur le navire ses premières plaintes. Sur quoi, les deux amants vinrent incontinent pour la consoler et par de douces paroles, par de grandes promesses, bien qu’elle les comprît peu ils s’efforçaient de calmer la dame qui pleurait bien moins le mari perdu que sur sa propre mésaventure. Après lui avoir tenu une ou deux fois de longs discours, il leur sembla qu’ils l’avaient quasi consolée, et ils en vinrent à discuter pour savoir celui qui le premier la mènerait coucher avec lui. Voulant chacun être le premier, et ne pouvant s’accorder entre eux à ce sujet, ils commencèrent d’abord à échanger de graves injures ; leur colère s’en augmentant, ils mirent la main aux couteaux, et s’attaquant avec fureur, ils s’en portèrent plusieurs coups avant que ceux qui étaient sur le navire pussent les séparer ; sur quoi l’un deux tomba mort, et l’autre, gravement blessé en plusieurs endroits, eut la vie sauve. Cette aventure contraria beaucoup la dame, qui se voyait seule et sans l’appui de personne et craignait fort que la colère des parents et des amis des deux patrons se tournât contre elle ; mais les prières du blessé, et une prompte arrivée à Chiarenza, la sauvèrent de ce danger de mort.

« Étant descendue à terre avec le blessé, et demeurant avec lui dans une auberge, le bruit de sa grande beauté courut soudain par la ville, et ce bruit parvint aux oreilles du prince de la Morée qui était alors à Chiarenza. Ce dernier voulut la voir, et l’ayant vue, elle lui parut plus belle que la renommée la faisait ; c’est pourquoi il s’énamoura si fortement d’elle, qu’il ne pouvait penser à autre chose ; et ayant entendu de quelle façon elle était venue là, il résolut d’essayer de l’avoir. Comme il cherchait les moyens pour y parvenir, les parents du blessé l’ayant appris, sans attendre davantage, ils la lui envoyèrent, ce qui fut très agréable au prince et aussi à la dame, pour ce qu’il lui sembla que cela la tirait d’un grand péril. Le prince la voyant, outre sa beauté, ornée d’habits royaux, ne pouvant autrement savoir qui elle était, pensa qu’elle devait être une noble dame, et son amour en redoubla. La tenant en grand honneur, il la traitait non comme sa maîtresse, mais comme sa propre femme. Pour quoi, la dame se rappelant ses malheurs passés, et se trouvant en comparaison fort bien et surtout toute réconfortée, était redevenue joyeuse, et ses beautés fleurirent tellement, qu’il semblait que toute la Romagne n’eût point à parler d’autre chose. Cela fit que le duc d’Athènes, jeune homme beau et vaillant de sa personne, ami et parent du prince, eut le désir de la voir, et sous prétexte d’aller visiter celui-ci, comme il avait l’habitude de le faire parfois, il s’en vint avec une belle et honorable suite à Chiarenza où il fut reçu avec honneur et en grande fête. Au bout de quelques jours étant venus à causer ensemble des beautés de cette dame, le duc demanda si c’était chose aussi belle qu’on le prétendait. À quoi le prince répondit : « — Beaucoup plus, mais de cela ce ne sont pas mes paroles, mais tes yeux que je veux prendre pour garants. — » Alors, sur les instances du duc, ils s’en allèrent ensemble là où elle était. La dame, informée d’avance de leur visite, les reçut en riches atours et d’un air joyeux ; et l’ayant fait asseoir entre eux, ils ne purent avoir le plaisir de causer avec elle, pour ce qu’elle n’entendait rien ou que bien peu de leur langage. Pour quoi chacun la regardait comme une merveilleuse chose, et surtout le duc qui pouvait à peine croire qu’elle fût créature mortelle ; et croyant, grâce à l’amoureux venin qu’il buvait par les yeux, pouvoir satisfaire son désir en la regardant, il prépara son propre malheur, en s’énamourant ardemment d’elle. Quand il eut pris congé d’elle avec le prince, et qu’il put penser à son aise, il estima le prince heureux entre tous, pouvant disposer à son plaisir d’une si belle chose. Après y avoir longuement et diversement songé, son feu amoureux pesant plus que son honnêteté, il résolut, quoi qu’il en dût arriver, d’enlever cette félicité au prince, et de s’en rendre seul possesseur par quelque moyen que ce fût ; et dans sa hâte, laissant de côté toute raison et toute justice, il concentra sa pensée tout entière vers les embûches.

« Un jour donc, suivant l’exécrable projet arrêté par lui de concert avec un camérier secret du prince, lequel avait nom Ciuriaci, il fit préparer très secrètement tous ses chevaux et tous ses bagages afin de pouvoir partir ; et, la nuit venue, le susdit Ciuriaci l’introduisit en cachette, avec un sien compagnon armé comme lui, dans la chambre du prince, qu’il vit, à cause de la grande chaleur, la dame dormant, debout tout nu à une fenêtre donnant sur la mer, pour respirer une petite brise qui s’en élevait. Pour quoi, après avoir informé d’avance son compagnon de ce qu’il avait à faire, il alla sans bruit par la chambre jusqu’à la fenêtre, et là il frappa le prince dans les reins d’un coup de couteau qui le transperça de part en part, puis il le saisit promptement et le jeta par la fenêtre. Le palais qui donnait sur la mer était très élevé, et la fenêtre à laquelle était le prince avait vue sur quelques masures effondrées par l’impétuosité de la mer, et dans lesquelles personne n’allait sinon très rarement. Il advint donc, comme le duc l’avait prévu, que la chute du corps du prince ne fut entendue et ne put l’être de personne. Le compagnon du duc, voyant cette action accomplie et faisant semblant de vouloir embrasser Ciuraci, lui jeta prestement autour du col un lacet qu’il avait apporté tout exprès, et le tira si violemment que Ciuraci ne put pousser un seul cri. Le duc étant venu à son aide, ils l’étranglèrent et le jetèrent par la même fenêtre qu’ils avaient jeté le prince. Cela fait, voyant qu’ils n’avaient été entendus ni par la dame, ni par d’autres, le duc prit en main une lumière, la porta vers le lit, et découvrit en silence la dame qui dormait profondément. La regardant des pieds à la tête, il l’admira beaucoup, et si, vêtue, elle lui avait plu, elle lui plut au delà de toute comparaison étant nue. Pour quoi, embrasé d’un plus chaud désir, et nullement épouvanté du crime qu’il venait de commettre, les mains encore ensanglantées, il se glissa à ses côtés et se coucha près d’elle qui était tout assoupie et croyait que c’était le prince. Après qu’il fut demeuré avec elle en grandissime plaisir, il se leva et ayant fait venir quelques-uns de ses compagnons, il fit enlever la dame de façon qu’elle ne pût crier, et la fit emporter par une fausse porte par laquelle il était entré ; puis, l’ayant placée sur un cheval, il se mit en route avec tous ses gens, faisant le moins de bruit qu’il pouvait, et s’en retourna vers Athènes. Mais comme il était marié, il n’alla point jusque là, et s’arrêta en un très bel endroit à lui, qu’il avait sur le bord de la mer ; là, il la tint cachée et lui fit servir tout ce dont elle avait besoin.

« Les courtisans du prince avaient, le lendemain matin, attendu jusqu’à l’heure de none qu’il se levât ; mais n’entendant rien, et ayant poussé les portes des chambres qui n’étaient point fermées, sans voir non plus personne, ils pensèrent qu’il était allé incognito quelque part passer quelques jours en compagnie de sa belle dame, et ils n’en prirent plus de souci. Les choses étant en cet état, il advint que, le jour suivant, un fou étant entré dans les ruines où gisaient le corps du prince et celui de Ciuriaci, saisit Ciuriaci par le lacet, et s’en alla en le traînant derrière lui. Ciuriaci fut non sans grand étonnement, reconnu par un grand nombre de gens, lesquels, au moyen de promesses, s’étant fait mener par le fou à l’endroit d’où il l’avait traîné, y trouvèrent, au grand désespoir de toute la ville, le corps du prince qu’ils ensevelirent avec honneur. Et comme on cherchait les auteurs d’un si grand forfait, et qu’on vit que le duc d’Athènes n’était plus là, mais qu’il avait disparu furtivement, ils estimèrent, comme cela était vrai, que c’était lui qui avait fait le coup et emmené la dame. Pour quoi, mettant à la place du prince mort un de ses frères, ils l’élurent pour leur prince, et l’excitèrent de tout leur pouvoir à se venger. Ce dernier, ayant par la suite eu la preuve que la chose s’était passée comme on l’avait imaginé tout d’abord, rassembla de tous côtés ses amis, ses parents et ses serviteurs, en forma rapidement une belle, grande et puissante armée, et se dirigea contre le duc d’Athènes pour lui faire la guerre. Le duc, apprenant cela, apprêta également ses forces pour se défendre, et de nombreux seigneurs accoururent à son aide, parmi lesquels, envoyés par l’empereur de Constantinople, se trouvaient son fils Constantin et Manovello, son neveu, avec une belle et nombreuse suite. Ces princes furent reçus très honorablement par le duc et encore plus par la duchesse, pour ce qu’elle était leur sœur.

« Les choses tournant de jour en jour davantage à la guerre, la duchesse, le moment venu, les fit venir tous les deux en sa chambre, et là, avec force larmes et force paroles, elle leur conta toute l’histoire, les motifs de la guerre, et leur montra l’affront que lui faisait le duc avec cette femme qu’il croyait tenir si bien cachée ; et se plaignant fort de tout cela, elle les pria d’apporter de leur mieux remède, pour l’honneur du duc et pour sa consolation à elle. Les jeunes gens savaient le fait tel qu’il était, et pour ce, sans trop l’interroger, ils réconfortèrent la duchesse du mieux qu’ils surent, et la remplirent de bonne espérance. Ayant été informés par elle de l’endroit où était la dame, ils partirent ; et comme ils avaient souvent entendu vanter la merveilleuse beauté de celle-ci, ils désirèrent la voir et prièrent le duc de la leur montrer. Celui-ci, ne se souvenant plus de ce qui était advenu au prince pour la lui avoir montrée à lui-même, promit de le faire. Et ayant fait préparer un magnifique déjeuner, dans un très beau jardin où demeurait la dame, il les conduisit, le lendemain matin, avec quelques autres compagnons, manger avec elle. Constantin étant assis à côté de la dame, se mit à la regarder plein d’étonnement, affirmant en lui-même qu’il n’avait jamais vu chose si belle, et que certainement le duc devait être excusé si, pour posséder une si belle chose, il avait trahi son ami et avait commis un crime ; et comme il la regardait à plusieurs reprises, l’admirant chaque fois de plus en plus, il ne lui en advint pas autrement à lui qu’il n’en était advenu au duc. Pour quoi, il partit énamouré d’elle, et ayant abandonné toute pensée de guerre, il se mit à songer comment il pourrait l’enlever au duc, cachant soigneusement son amour à tout le monde.

« Pendant qu’il brûlait de ce feu, le moment vint de sortir pour aller contre le prince qui déjà s’approchait des domaines du duc, pour quoi, le duc et Constantin, et tous leurs autres compagnons, suivant l’ordre adopté, étant sortis d’Athènes s’en allèrent s’établir aux frontières, afin que le prince n’avançât pas davantage. Ils y étaient depuis plusieurs jours, lorsque Constantin, ayant toujours l’esprit et la pensée tournés vers la dame, et s’imaginant que, maintenant que le duc n’était plus près d’elle, il pourrait très bien en venir à satisfaire son désir, pour avoir un motif de retourner à Athènes, feignit d’être tombé gravement malade ; pour quoi, avec la permission du duc, ayant remis son commandement à Manovello, il s’en vint à Athènes vers sa sœur. Là, après un jour de repos, l’ayant amenée à causer de l’injure qu’elle avait reçue du duc à propos de la dame qu’il entretenait, il lui dit que, si elle voulait, il l’aiderait en cette circonstance, en l’enlevant de l’endroit où elle était, et l’emmènerait au loin. La duchesse, croyant que Constantin lui faisait cette proposition par affection pour elle et non par amour pour la dame, dit que cela lui plairait fort s’il s’arrangeait de façon que le duc ne pût jamais savoir qu’elle y avait prêté la main, ce que Constantin lui promit pleinement ; pour quoi, la duchesse consentit à ce qu’il fît du mieux qu’il lui semblerait.

« Constantin, ayant fait armer en secret une barque légère, la fit amener un soir tout au près du jardin où demeurait la dame, et informa ceux des siens qui la montaient de ce qu’ils auraient à faire ; puis, avec les autres, il alla au palais où était la dame. Là, par ceux qui étaient au service de cette dernière, et par la dame elle-même, il fut joyeusement reçu, et elle l’accompagna au jardin, selon qu’il lui plut, avec ses serviteurs et les compagnons de Constantin. Celui-ci, sous prétexte d’avoir à lui parler de la part du duc, alla seul avec elle vers une porte qui donnait sur la mer, et qui avait été à l’avance ouverte par un de ses compagnons ; et là, ayant par le signal convenu, appelé la barque, il fit prestement saisir la dame, et la fit porter sur la barque ; puis, étant revenu vers les serviteurs, il leur dit : « — Que personne ne bouge ou ne dise mot, s’il ne veut mourir, pour ce que je n’entends pas ravir la dame du duc, mais effacer la honte qu’il fait à ma sœur. — » À cela, nul n’osa répondre ; pour quoi Constantin, monté avec les siens sur la barque, et s’étant approché de la dame qui pleurait, ordonna qu’on mît les rames à l’eau et qu’on partît. Volant plutôt que voguant, ils parvinrent à Egine un peu avant le point du jour, et étant descendus à terre pour se reposer, Constantin se satisfit avec la dame qui pleurait sur sa malheureuse beauté. De là, remontés sur la barque, ils parvinrent en peu de jours à Chios, où, par crainte de la colère de son père, et redoutant aussi de se voir enlever la dame qu’il avait ravie, il plut à Constantin de rester comme en un lieu sûr. Pendant plusieurs jours, la dame pleura sa mésaventure ; mais, à la fin, consolée par Constantin, elle se mit, comme elle avait fait les autres fois, à prendre plaisir de ce que la fortune lui apportait.

« Pendant que les choses allaient ainsi, Osbech, alors roi des turcs, et qui était en guerre continuelle avec l’empereur, vint en ce temps par hasard à Smyrne ; et là, ayant entendu dire que Constantin se tenait à Chios sans prendre la moindre précaution, et y menait une existence lascive avec une dame qu’il avait volée, il s’y rendit une nuit avec quelques petits navires de guerre ; et étant entré sans bruit dans la ville avec ses gens, il en surprit beaucoup dans leur lit avant que ceux-ci s’aperçussent que les ennemis étaient survenus ; quant au petit nombre de ceux qui s’étaient réveillés à la rumeur et avaient pris les armes, ils furent occis. La ville tout entière était brûlée, et le butin et les prisonniers portés sur les navires, ils retournèrent vers Smyrne. Là, Osbech, qui était jeune, trouva, en passant son butin en revue, la belle dame qui avait été prise endormie dans son lit ; pour quoi, très content de la voir, il en fit sur-le-champ sa femme, célébra les noces et coucha joyeusement avec elle plusieurs mois. L’empereur qui, avant que ces choses arrivassent, avait fait un traité avec Basan, roi de Cappadoce, afin qu’il assaillît d’un côté Osbech avec ses forces, pendant qu’il l’attaquerait d’un autre côté avec les siennes, et qui ne l’avait pas encore pu mettre à exécution pour ce qu’il ne voulait pas faire, comme n’étant pas convenable, une des choses que lui demandait Basan, apprenant ce qui était arrivé à son fils, et dolent outre mesure de cela, fit sans plus attendre ce que lui demandait le roi de Cappadoce, et le pressa tant qu’il put de fondre sur Osbech, s’apprêtant de son côté à lui tomber sus. Osbech, apprenant cela, rassembla une armée avant d’être cerné par les deux puissants souverains, et alla à la rencontre du roi de Cappadoce, laissant à Smyrne sa belle dame sous la garde d’un de ses familiers qui était en même temps son ami ; et après qu’il eut combattu quelque temps contre le roi de Cappadoce, il fut tué dans la bataille, et son armée déconfite et dispersée ; pour quoi, Basan, victorieux, marcha librement vers Smyrne, et, sur son passage tous lui obéissaient comme au vainqueur.

« Le familier d’Osbech, nommé Antiochus, à qui la belle dame avait été donné en garde, la voyant si belle, s’en amouracha, bien qu’il fût vieux, sans garder le moins du monde fidélité à son ami et seigneur ; et sachant sa langue — ce qui était très agréable à la dame qui, depuis plusieurs années, avait dû se résoudre à vivre comme si elle était sourde et muette, n’ayant personne qu’elle pût comprendre ou dont elle pût être comprise — poussé par l’amour, il prit en peu de jours tant de familiarité avec elle, que bientôt, sans nul égard pour leur seigneur qui était sous les armes et en guerre, ils devinrent non seulement amis, mais amants, prenant l’un avec l’autre, sous les draps, un merveilleux plaisir. Mais apprenant qu’Osbech avait été vaincu et tué, et que Basan venait, pillant tout sur son passage, ils se disposèrent à partir ensemble sans l’attendre, mais toutefois après avoir pris la plus grande partie des choses appartenant à Osbech. Ils s’en allèrent donc tous les deux secrètement à Rhodes, où, au bout de peu de temps, Antiochus tomba malade à mourir.

« Il était logé par hasard avec un marchand de Chypre qu’il aimait beaucoup, et qui était son meilleur ami ; sentant sa fin venir, il pensa à lui laisser ce qu’il possédait ainsi que sa chère dame. Près de la mort, il les appela tous les deux et leur dit : « — Je vois, sans que je puisse en douter, que je m’en vais, ce qui me chagrine, pour ce que je ne me suis jamais plus réjoui de vivre que je le faisais. Il est vrai que je meurs très content d’une chose, à savoir que, puisque je dois mourir, je me vois mourir dans les bras des deux personnes que j’ai plus aimées que qui que ce soit au monde, c’est-à-dire dans les tiens, très cher ami, et dans ceux de cette dame que j’ai aimée plus que moi-même du moment que je l’ai connue. Il est vrai qu’il m’est dur de la voir rester ici, étrangère, sans aide et sans conseil, moi mourant ; et cela me serait plus dur encore, si je ne te sentais pas ici, car j’espère que, par amitié pour moi, tu auras d’elle le même soin que tu aurais eu de moi. Et pour ce, je te prie tant que je peux, s’il arrive que je meure, que mes affaires et elle-même te soient confiées, et que tu fasses de l’une et des autres ce que tu croiras devoir faire pour la consolation de mon âme. Et toi, très chère dame, je te prie de ne pas m’oublier après ma mort, afin que là-bas je puisse me vanter que, sur cette terre, j’ai été aimé de la plus belle dame que la nature ait jamais formée. Si vous me donnez entière espérance sur ces deux choses, sans nul doute je m’en irai consolé. — » Son ami le marchand, ainsi que la dame, pleuraient en entendant ces paroles ; et quand il eut fini, ils le réconfortèrent et lui promirent sur leur foi de faire ce dont il les priait, s’il arrivait qu’il mourût. Il ne tarda guère à trépasser, et il fut enseveli avec honneur par eux. Puis, quelques jours après, le marchand de Chypre, ayant terminé tout ce qu’il avait à faire à Rhodes, et voulant s’en retourner à Chypre sur un coche de catalans qui se trouvait dans le port, demanda à la belle dame ce qu’elle voulait faire, car pour lui, il lui fallait retourner à Chypre. La dame répondit que, si cela lui plaisait, elle irait volontiers avec lui, espérant que, par amitié pour Antiochus, elle serait traitée et regardée par lui comme une sœur. Le marchand répondit que son désir serait satisfait ; et afin de la soustraire à toute injure qui pourrait survenir avant qu’ils fussent arrivés à Chypre, il la fit passer pour sa femme. Une fois montés sur le navire, on leur donna une chambre à la poupe, et afin que le fait ne parût pas contraire aux paroles, ils dormirent tous deux en un même petit lit. Pour quoi, il advint ce que ni l’un ni l’autre n’avait prévu en partant de Rhodes, c’est-à-dire que l’obscurité jointe à la commodité, à la chaleur du lit dont les forces ne sont pas petites, leur firent oublier l’amitié et l’amour qu’ils avaient pour Antiochus mort, et qu’attirés par un égal appétit, ils commencèrent à se caresser mutuellement, si bien qu’avant d’avoir gagné Baffa, où habitait le chyprien, ils s’étaient déjà apparentés. Arrivés à Baffa, la dame resta longtemps avec le marchand.

« Sur ces entrefaites, arriva à Baffa, pour une affaire, un gentilhomme nommé Antigone, de grand âge et de grand sens mais peu de fortune, pour ce que, s’étant entremis pour de nombreuses choses au service du roi de Chypre, le sort lui avait été contraire. Passant un jour devant la maison où la belle dame demeurait — le marchand étant allé en Arménie avec sa marchandise — Antigone la vit à une fenêtre. Comme elle était très belle, il se mit à la regarder, et il lui sembla l’avoir vue une autre fois, mais sans pouvoir dire en aucune façon où. De son côté, la belle dame, qui avait été longtemps le jouet de la fortune, mais dont les malheurs touchaient à leur fin, dès qu’elle vit Antigone, se rappela l’avoir vu à Alexandrie au service de son père. Pour quoi, prise d’une subite espérance de pouvoir encore par son aide revenir à son état royal, et voyant que son marchand était absent, elle fit rappeler Antigone, dès qu’elle put. Celui-ci étant venu, elle lui demanda en rougissant s’il était Antigone de Famagosta, ainsi qu’elle le croyait. Antigone répondit que oui, et lui dit en outre : « — Madame il me semble de vous reconnaître, je ne puis en aucune façon me rappeler où je vous ai connue ; pour quoi je vous prie, si cela ne vous fâche point, de me remettre en mémoire qui vous êtes. — »

La dame, entendant qui il était, lui jeta le bras au col en pleurant fortement, et après quelques instants, comme il était très étonné, elle lui demanda s’il ne l’avait jamais vue à Alexandrie. À cette question, Antigone reconnut aussitôt qu’elle était Alaciel, fille du Soudan, qu’on croyait morte en mer, et voulut s’incliner devant elle ; mais elle ne le souffrit point, et le pria de s’asseoir à ses côtés. Ce qu’ayant fait Antigone, il lui demanda respectueusement comment, quand et d’où elle était venue en ces lieux, alors que par toute l’Égypte on avait pour certain qu’elle s’était noyée en mer, et il y avait déjà plusieurs années. À quoi la dame dit : « — Je voudrais bien qu’il en eût été ainsi, plutôt que d’avoir mené la vie que j’ai menée, et je crois que mon père le voudrait aussi, si jamais il la connaît. — » Et cela dit, elle se remit à pleurer abondamment. Pour quoi Antigone lui dit : « — Madame ne vous découragez pas avant qu’il ne soit besoin. S’il vous plaît, narrez-moi vos malheurs, et quelle vie a été la vôtre. Peut-être, avec l’aide de Dieu, pourrons-nous arranger les choses convenablement. — » « — Antigone — dit la belle dame — il m’a semblé, quand je t’ai vu, voir mon père, et mue par cet amour et cette tendresse que je suis tenue de lui porter, pouvant me cacher de toi, je me suis fait connaître ; et il y a peu de personnes dont la vue m’eût fait autant de plaisir que celui que j’ai éprouvé en te voyant et en te reconnaissant avant tout autre. Et pour ce, ce que j’ai toujours tenu caché dans ma mauvaise fortune, je te le dirai à toi comme à mon père. Si tu vois, après que tu l’auras entendu, quelque moyen de me pouvoir remettre en ma première condition, je te prie de le saisir ; si tu n’en vois pas, je te prie de ne dire jamais à personne que tu m’as vue, ni que tu as entendu parler de moi. — « Cela dit, toujours pleurant, elle lui conta ce qui lui était arrivé, du jour où elle fut jetée sur l’île de Mayorque, jusqu’au moment présent. De quoi Antigone se mit à l’a plaindre avec compassion ; puis, quand il eût réfléchi peu ; il dit : « — Madame, puisque dans vos infortunes on n’a pas su qui vous étiez, sans nul doute je vous rendrai à votre père plus chère que jamais, puis pour femme au roi de Garbe. — » Et la dame lui ayant demandé comment, il lui indiqua minutieusement ce qu’elle devait faire, et afin qu’un autre incident ne pût déranger leur projet, Antigone retourna le jour même à Famagosta et alla trouver le roi, auquel il dit : « — Mon seigneur si cela vous agrée, vous pouvez d’un même coup vous faire grand honneur, et m’être très utile à moi qui suis pauvre à cause de vous, sans qu’il vous en coûte grand’chose. — » Le roi demanda comment. Antigone dit alors : « — Il est arrivé à Baffa la belle jeune fille du Soudan qu’on a cru longtemps noyée ; pour sauver son honneur, elle a souffert de longues et cruelles épreuves ; elle se trouve à présent en un pauvre état, et désire retourner chez son père. S’il vous plaît de la lui mander sous ma garde, ce serait grand honneur pour vous et grand bien pour moi ; je crois que le Soudan n’oublierait jamais un pareil service. — » Le roi, mu par une royale générosité d’âme, répondit aussitôt que cela lui plaisait ; et l’ayant envoyé chercher la dame, il la fit venir à Famagosta où elle fut reçue par la reine et par lui avec une fête inexprimable et de magnifiques honneurs. Interrogée par le roi et par la reine sur ses aventures, Alaciel leur fit un récit selon la leçon que lui avait faite Antigone. Peu de jours après, sur sa demande, le roi, lui ayant donné une belle et honorable suite composée d’hommes et de femmes, la renvoya, sous la conduite d’Antigone, au Soudan ; et il n’est pas besoin de demander si elle fut reçue par celui-ci avec joie, ainsi qu’Antigone et toute sa suite.

« Quand elle fut un peu reposée, le Soudan voulut savoir comment il se faisait qu’elle vivait encore, et qu’elle fût restée si longtemps sans lui avoir jamais rien fait savoir de l’état où elle se trouvait. La dame, qui avait parfaitement retenu les conseils d’Antigone, se mit à parler ainsi après son père : « — Mon père, le vingtième jour environ après que je vous eus quitté, notre navire, assailli par une cruelle tempête, alla pendant une nuit heurter contre certaine plage vers le ponant, voisin d’un lieu appelé Aigues-Mortes. Ce qu’il advint des hommes qui étaient sur notre navire, je ne l’ai jamais su et ne le sais pas. Je me souviens seulement que, le jour venu, et revenant à la vie de quasi-morte que j’étais, le navire naufragé ayant déjà été vu par les paysans qui étaient accourus de toute la contrée pour le piller, nous fûmes, moi et deux de mes femmes, portées sur le rivage, et prises aussitôt par des jeunes gens qui se mirent à fuir, entraînant qui l’une qui l’autre de nos compagnes. Qu’est-il advenu d’elles ? je ne le sus jamais ; mais deux jeunes gens m’ayant prise, et se disputant entre eux pour m’avoir, et me traînant par les cheveux, tandis que je pleurais abondamment, il advint que ceux qui m’entraînaient ainsi passant en un chemin pour entrer dans un grand bois, quatre hommes à cheval survinrent et aussitôt que ceux qui m’entraînaient les virent, il me lâchèrent soudain et ils se mirent à fuir. Les quatre hommes qui me parurent d’un aspect plein d’autorité, voyant cela, coururent à l’endroit où j’étais et m’adressèrent de nombreuses demandes auxquelles je fis de nombreuses réponses, mais je ne fus pas comprise par eux et je ne les compris pas non plus. Après avoir tenu longtemps conseil, ils me mirent sur un de leurs chevaux et me menèrent à un monastère de femmes de leur religion ; là je ne sais ce qu’ils dirent, mais je fus reçue par toutes les femmes avec douceur, et toujours respectée par elles, et en grande dévotion, j’ai ensuite servi avec elles saint Croissant en Val-Creux, à qui les femmes de ce pays portent une grande vénération. Mais après être demeurée quelque temps avec elles, et avoir un peu appris leur langue, comme elles me demandaient qui et d’où j’étais, connaissant le pays où je me trouvais et craignant, si je disais la vérité, d’être chassée par elles comme ennemie de leur loi, je répondis que j’étais fille d’un grand gentilhomme de Chypre, et que mon père m’ayant envoyée à mon mari en Crète, nous avions par hasard fait naufrage. Et souvent, en bien des choses, par crainte qu’il m’arrivât pis, j’observai leurs usages ; enfin la principale de ces dames, qu’elles nomme abbesse, m’ayant demandé si je voulais m’en retourner en Chypre, je répondis que je ne désirais rien de plus ; mais elle, craignant pour mon honneur, ne voulut jamais me confier aux gens qui allaient à Chypre. Cependant il y a à peu près deux mois, certains gentilshommes de France étant arrivés avec leurs femmes, dont l’une était parente de l’abbesse, et celle-ci apprenant qu’ils allaient à Jérusalem visiter le tombeau où celui qu’ils tiennent pour Dieu fut enseveli après avoir été mis à mort par les Juifs, elle me recommanda à eux, et les pria de me rendre à mon père. Combien ces gentilshommes me respectèrent, et avec quelle joie ils m’admirent parmi leurs dames, serait une longue histoire à raconter. Étant donc montés sur un navire, nous parvînmes après plusieurs jours à Baffa ; me voyant arrivée là, où je ne connaissais personne, et comme je ne savais ce que je devais dire aux gentilshommes qui voulaient me présenter à mon père selon ce qui leur avait été recommandé par la vénérable dame, Dieu qui sans doute s’occupait de moi, amena sur le rivage Antigone, à l’heure même où nous descendions à Baffa. Je m’empressai de l’appeler, et je lui dis dans notre langue, pour ne pas être comprise des gentilshommes ni de leurs dames, qu’il m’accueillît comme sa fille. Il me comprit sur-le champ, et après m’avoir fait une grande fête, il fit honneur, selon que sa pauvreté le lui permettait, à ces gentilshommes et à ces dames, et me mena au roi de Chypre qui me reçut avec des honneurs que je ne pourrais jamais vous raconter, et qui m’a renvoyée vers vous. S’il reste autre chose à dire, qu’Antigone, qui m’a plusieurs fois entendue conter mes aventures, vous le raconte. — »

« Antigone s’étant alors tourné vers le Soudan dit : « — Mon seigneur, comme elle me l’a dit à plusieurs reprises, et comme me l’ont dit les gentilshommes et les dames avec lesquelles elle vint, ainsi elle vous l’a raconté. Elle a oublié seulement de vous dire une chose, et je crois qu’elle l’a fait parce qu’il ne lui appartenait pas de vous la dire, c’est-à-dire combien ces gentilshommes et ces dames avec lesquelles elle est venue, ont parlé de l’honnêteté de la vie qu’elle avait tenue avec les religieuses dames, et de sa vertu, et de ses mœurs pures, et des larmes et des gémissements que firent les dames et les gentilshommes, quand après l’avoir remise entre mes mains, ils se séparèrent d’elle. Pour lesquelles choses, si je voulais redire pleinement ce qu’ils m’ont dit, non-seulement le jour actuel, mais la nuit ne suffirait pas ; sachez seulement que, selon qu’en témoignaient leurs paroles et aussi selon ce que j’ai pu voir, vous pouvez vous vanter d’avoir la fille la plus belle, la plus honnête, la plus vaillante, qu’aucun autre seigneur qui porte aujourd’hui la couronne. — »

« Le Soudan fit de tout cela une merveilleuse fête, et pria plusieurs fois Dieu de lui faire la grâce de pouvoir récompenser dignement tous ceux qui avait honoré sa fille, et principalement le roi de Chypre qui la lui avait renvoyée avec tant d’honneur. Et au bout de quelques jours, ayant fait de grandes largesses à Antigone, il lui donna licence de retourner à Chypre, rendant grâce au roi, par lettre et par ambassadeurs spéciaux, de ce qu’il avait fait pour sa fille. Après quoi, voulant achever ce qui avait été commencé, à savoir que sa fille fût la femme du roi de Garbe, il le fit savoir à celui-ci, et lui écrivit en outre que, s’il lui plaisait de la recevoir, il l’envoyât chercher. Le roi de Garbe fit de cela grande fête, et ayant envoyé une escorte d’honneur pour la chercher, il la reçut avec joie. Et elle qui avait couché avec huit hommes peut-être dix mille fois, se coucha à ses côtés comme pucelle et lui fit accroire qu’elle l’était. Elle vécut en reine auprès de lui, très heureuse, pendant longtemps. Et pour ce, on dit : bouche baisée ne perd pas sa vente ; au contraire, elle se renouvelle comme la lune. — »



NOUVELLE VIII

Le comte d’Angers, faussement accusé, s’enfuit en exil et laisse ses deux enfants en Angleterre. Revenu incognito, il les trouve en bonne situation, va comme palefrenier à l’armée du roi de France, et reconnu innocent, est rétabli dans son premier état.


Les aventures diverses de la belle Alaciel firent souvent soupirer les dames ; mais qui sait quel motif leur faisait pousser ces soupirs ? Peut-être y en avait-il parmi elles qui soupiraient non moins par désir de semblables noces, que par compassion pour Alaciel. Mais laissons cela pour le moment. Les dernières paroles dites par Pamphile les ayant fait rire, et la reine voyant par elles que la nouvelle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer par une des siennes. Celle-ci, le faisant d’un air joyeux, commença : « — C’est un champ très vaste que celui par lequel nous nous promenons aujourd’hui, et il n’est personne qui ne pourrait y fournir, non pas une course, mais dix assez facilement, tellement la fortune l’a rempli de ses cas étranges et pénibles ; et pour venir à conter un de ceux-ci qui sont infinis, je dis que :

« L’empire romain étant passé des Français aux Allemands, une grandissime inimitié naquit entre les deux nations, et par suite une guerre acerbe et continuelle, à l’occasion de laquelle, tant pour la défense de son pays que pour l’offense reçue, le roi de France et l’un de ses fils, avec toutes les forces de leur royaume, et suivis d’autant de parents et d’amis qu’ils purent en rassembler, levèrent une très grande armée pour marcher contre les ennemis. Avant de partir, afin de ne point laisser leur royaume sans gouvernement, et comme ils tenaient le comte Gaultier d’Angers pour un gentilhomme sage et pour leur fidèle et dévoué serviteur, et qu’il leur paraissait, bien qu’ils le sussent très versé en l’art de la guerre, plus apte aux choses délicates qu’aux fatigues ils lui laissèrent en leur lieu et place tout le gouvernement du royaume de France, avec le titre de vicaire général ; puis ils se mirent en route. Gaultier se mit donc avec soin et grand ordre à l’office qui lui était confié, conférant toujours sur toutes choses avec la reine et la belle-fille de celle-ci ; et bien que ces dernières eussent été laissées sous sa juridiction, néanmoins, il les honorait comme ses Dames et comme ses supérieures

« Ledit Gaultier, âgé d’environ quarante ans, était très beau de corps et aussi plaisant de manières qu’aucun autre gentilhomme. Il était en outre le plus charmant et le plus distingué chevalier qu’on connût à cette époque, et un de ceux qui prenaient le plus de soin de sa personne. Or, il advint que le roi de France et son fils étant à la guerre dont j’ai déjà parlé et la dame de Gaultier étant morte lui laissant un fils et une fille tout enfants, comme il fréquentait la cour des dames susdites et parlait souvent avec elles des besoins du royaume, la dame du fils du roi jeta les yeux sur lui, et voyant avec une grandissime affection sa personne et ses belles manières, s’enflamma vivement pour lui d’un amour secret. Se sentant jeune et fraîche, et le voyant, lui, sans femme, elle pensa qu’elle pourrait facilement satisfaire son désir ; et, songeant que la honte seule pourrait l’en empêcher, elle résolut de chasser cette honte et de lui manifester son amour. Un jour donc qu’elle était seule et que le moment lui parut propice, elle l’envoya chercher comme si elle avait à lui parler d’autres choses. Le comte dont la pensée était très loin de celle de la dame, vint à elle, sans aucun retard, et, selon son désir, s’assit sur un siège à côté d’elle dans une chambre où ils étaient seuls. Déjà le comte lui avait deux fois demandé le motif pour lequel elle l’avait fait venir, et elle se taisait, lorsqu’enfin poussée par l’amour, devenue toute rouge de honte, quasi pleurant et toute tremblante, elle se mit à parler ainsi avec des paroles brisées :

« Très cher et doux ami, et mon seigneur, vous pouvez, en homme sage, connaître facilement combien grande est la fragilité des hommes et des femmes, et, pour divers motifs, combien plus grande elle est chez les unes que chez les autres ; pour quoi, devant un juge impartial, une même faute ne doit pas recevoir une même peine à cause de la qualité diverse des personnes. Et qui pourrait dire qu’on ne devrait pas beaucoup plus blâmer un pauvre homme ou une pauvre femme qui auraient besoin de gagner leur vie avec leur travail, s’ils étaient stimulés par l’amour, et s’ils agissaient comme une dame qui serait riche et oisive et à qui ne manquerait rien de ce qui pourrait lui plaire ? Certes, je crois qu’il n’y a personne qui le pourrait dire. Par cette raison j’estime que lesdites choses doivent être un grand motif d’excuse en faveur de celle qui les possède, si d’aventure elle se laisse aller à aimer ; pour le reste, ce qui doit lui faire pardonner, c’est d’avoir choisi un sage et valeureux amant, si celle qui aime a fait ainsi. Ces choses, qui sont toutes les deux en moi selon ce qu’il me semble et plusieurs autres encore qui me doivent induire à aimer, comme par exemple ma jeunesse et l’éloignement de mon mari, doivent maintenant s’élever pour le service de ma défense, dans le brûlant amour que j’ai conçu à votre aspect. Et si elles peuvent sur vous ce qu’elles peuvent sur les hommes sages, je vous prie de me donner aide et conseil dans ce que je vous demanderai. Il est vrai que, par suite de l’éloignement de mon mari, ne pouvant résister aux aiguillons de la chair, ni à la force de l’amour, qui ont tant de puissance qu’ils ont déjà vaincu et qu’ils vainquent chaque jour, non pas seulement les tendres femmes, mais les hommes les plus forts ; me trouvant au milieu du bien-être et de l’oisiveté dans lesquels vous me voyez, je me suis laissée aller à suivre les plaisirs de l’amour et à devenir amoureuse. Et comme je reconnais qu’une pareille chose, si elle était sue, ne serait pas honnête, néanmoins si elle est et si elle reste cachée, je ne la juge quasi en rien déshonnête. Amour m’a été si gracieux que non-seulement il ne m’a pas laissé choisir mon amant en pleine connaissance, mais qu’il m’a aidé en cela, en vous montrant à moi digne d’être aimé par une dame faite comme je suis. Car, si mon sentiment ne me trompe pas, je vous tiens pour le plus beau, le plus plaisant, le plus prisé et le plus sage chevalier qui se puisse trouver dans le royaume de France ; et je puis également dire que, de même que je me trouve sans mari, je vous vois aussi sans femme. Pour quoi, je vous prie, au nom d’un amour aussi grand que celui que je vous porte, que vous ne me refusiez pas de me donner le vôtre, et que vous ayez pitié de ma jeunesse, laquelle vraiment, comme la glace au feu, se consume pour vous. — » À ces paroles, les larmes survinrent en telle abondance que, bien qu’elle eût l’intention de lui adresser encore ses prières, elle n’eut pas la force de parler plus avant ; mais le visage baissé, et quasi vaincue, elle laissa tomber en pleurant sa tête sur la poitrine du comte.

« Le comte qui était un très loyal chevalier, se mit à la reprendre avec de très graves reproches d’un si fol amour, et à la repousser — car déjà elle voulait se jeter à son col — et à affirmer avec serment qu’il aimerait mieux être écartelé avant de consentir qu’une pareille chose arrivât contre l’honneur de son seigneur, soit par lui, soit par tout autre. Ce qu’entendant la dame, oubliant soudain son amour et allumée d’une colère féroce, elle dit : « — Donc, vilain chevalier, je serai de la sorte dédaignée par vous dans mon désir ? Mais ne plaise à Dieu, puisque vous voulez me faire mourir, qu’à mon tour je ne vous fasse pas mourir ou chasser du monde. — » Et ayant ainsi dit, elle se porta à l’instant les mains aux cheveux, les brouillant et se les arrachant tous, et après avoir déchiré ses vêtements sur sa poitrine elle se mit à crier d’une voix forte : « — À l’aide, à l’aide, voici que le comte d’Angers veut me faire violence. — » Le comte voyant cela, et doutant beaucoup plus de la jalousie des courtisans que de sa conscience ; craignant, à cause de cela, qu’on n’ajoutât plus de foi à la malignité de la dame qu’à son innocence, se redressa sur pied le plus tôt qu’il put, sortit de la chambre et du palais, et s’enfuit à sa demeure, où sans prendre conseil de personne, ayant mis ses deux enfants à cheval, il monta lui-même sur un autre et se dirigea le plus rapidement possible vers Calais.

« À la rumeur de la dame, beaucoup de gens accoururent, lesquels, l’ayant vue, et ayant entendu les motifs de ses cris, non-seulement crurent à ses paroles, mais ajoutèrent que la beauté et les manières galantes du comte avaient été longuement mises en œuvre par lui pour en venir à cette fin. On courut donc en fureur à la maison du comte pour l’arrêter ; mais ne le trouvant pas, on commença par voler tout ce qu’elle contenait, puis on la jeta par terre jusqu’aux fondements. La nouvelle répandue en ce sens odieux, parvint à l’armée au roi et à son fils, lesquels, très courroucés, le condamnèrent lui et ses descendants à un perpétuel exil, promettant de riches récompenses à qui le leur ramènerait vif ou mort.

« Le comte très peiné de ce que, en s’enfuyant, il était devenu coupable, d’innocent qu’il était, parvint sans se faire connaître et sans avoir été reconnu, lui ni ses fils, à Calais, d’où il passa promptement en Angleterre, et s’en alla à Londres sous de pauvres habits. Avant d’y entrer, il fit de longues recommandations à ses deux jeunes enfants, et principalement sur deux choses : d’abord, qu’ils devaient patiemment supporter l’état de pauvreté où la fortune les avait réduits ainsi que lui-même sans qu’il y eût de leur faute, puis qu’ils se gardassent avec le plus grand soin de jamais faire connaître à personne d’où ils étaient, ni de qui ils étaient fils, si la vie leur était chère. Le fils appelé Louis était âgé d’environ neuf ans, et la fille qui avait nom Violante, en avait à peu près sept. Selon que le comportait leur âge tendre, ils comprirent tous deux parfaitement la leçon de leur père, et ils le montrèrent bien dans la suite par leurs actes. Afin de mieux pouvoir les cacher, le comte crut devoir changer leurs noms, ce qu’il fit ; il appela le fils Perot et la fille Jeannette ; et étant arrivés tous trois à Londres, pauvrement vêtus, à la façon dont nous voyons faire ces vagabonds français, ils se mirent à demander l’aumône.

« Et étant d’aventure un matin pour cela en une église, il advint qu’une grande dame, qui était la femme d’un des maréchaux du roi d’Angleterre, vit en descendant de l’église, ce comte et ses deux petits enfants qui imploraient l’aumône, et lui demanda d’où il était et si c’était là ses enfants. À quoi il répondit qu’il était de Picardie, et que par suite des méfaits de son ribaud de fils aîné, il lui avait fallu partir avec ces deux-là qui étaient aussi ses enfants. La dame, qui était compatissante, jeta les yeux sur la petite fille, et celle-ci lui ayant plu beaucoup, pour ce qu’elle était belle et avenante, elle dit : « — Brave homme, si tu veux laisser venir avec moi ta petite fille, je la prendrai volontiers, pour ce qu’elle a bonne mine. Et si elle fait une brave femme, je la marierai en temps convenable de façon qu’elle sera bien. — » Cette demande plut fort au comte, et il répondit sur-le-champ que oui ; et il la lui donna avec force larmes et en la lui recommandant beaucoup. Ayant ainsi casé la fille, et sachant bien à qui, il résolut de ne pas rester davantage en ces lieux ; mais continuant à demander l’aumône, il traversa l’île et parvint, avec Perot, au pays de Galles, non sans éprouver une grande fatigue, comme un homme qui n’avait pas l’habitude d’aller à pied.

« Là était un autre maréchal du roi qui tenait grand état et avait un nombreux domestique, et dans la cour duquel le comte et son fils se réfugiaient souvent pour avoir à manger. Dans cette cour, un fils dudit maréchal et d’autres enfants de gentilshommes se livrant parfois à des jeux enfantins, par exemple à courir et à sauter, Perot commença à se mêler à eux, et à exécuter aussi adroitement ou même mieux qu’aucun d’eux, tous les jeux auxquels ils se livraient. Ce que le maréchal ayant vu une fois, et la tournure et les manières de l’enfant lui plaisant beaucoup, il demanda qui il était. On lui dit qu’il était le fils d’un pauvre homme qui venait là quelquefois pour demander la charité. Sur quoi, le maréchal le lui fit demander, et le comte, qui ne demandait pas autre chose à Dieu, le lui donna volontiers, quelque chagrin qu’il eût à se séparer de lui. Le comte ayant donc placé son fils et sa fille, résolut de ne pas rester plus longtemps en Angleterre, mais du mieux qu’il put, il passa en Irlande, et parvenu à Stanford, s’engagea comme serviteur à la solde d’un chevalier d’un comte du pays, faisant tout ce qui appartient au métier de serviteur ou de garçon d’écurie ; et là, sans être jamais reconnu de personne, avec beaucoup de peines et de fatigues, il séjourna longtemps.

» Violante, appelée Jeannette, et qui était restée à Londres avec la gente dame, croissait chaque année en force et en beauté, et s’était tellement acquis la faveur de la dame, du mari de celle-ci, et de tous les gens de la maison ainsi que de tous ceux qui la connaissaient, que c’était chose merveilleuse à voir ; et il n’y avait personne qui, voyant ses manières et son maintien, ne dît qu’elle était digne de grand bien et de grandissime honneur. Pour quoi, la gente dame qui l’avait reçue de son père, sans avoir pu jamais savoir qui il était autrement que ce qu’elle avait entendu de lui, s’était proposée de la marier honorablement, suivant la condition dont elle estimait qu’elle était. Mais Dieu, juste juge des mérites, la connaissait pour femme noble, et sachant qu’elle portait, sans faute de sa part, la peine de la faute d’autrui, en disposa autrement. Et afin que la gente fille ne tombât point aux mains d’un vilain, on doit croire que ce qui advint fut permis par sa bonté.

« La gente dame avec laquelle Jeannette demeurait, avait de son mari un fils unique que son père et sa mère aimaient beaucoup, tant pour ce qu’il était leur fils, que pour ce qu’il le méritait par sa valeur et ses qualités, étant plus qu’un autre bien élevé, et vaillant et beau de sa personne. Ce fils avait environ six ans de plus que la Jeannette, et la voyant très belle et gracieuse, il s’énamoura si fortement d’elle, qu’il ne voyait rien au-dessus. Et pour ce qu’il croyait qu’elle devait être de basse condition, non-seulement il n’osait pas la demander pour femme à son père et à sa mère, mais craignant qu’on ne blâmât de s’être mis à aimer si bas, il tenait son amour caché le plus qu’il pouvait ; ce qui le stimulait beaucoup plus que s’il l’avait découvert. De quoi il advint que, par surcroît de chagrin, il tomba malade et d’une manière grave. Plusieurs médecins furent appelés à le soigner, et ayant examiné tous les symptômes, et ne pouvant connaître sa maladie, ils désespéraient tous communément de sa guérison. De quoi le père et la mère du jeune homme éprouvaient une si grande douleur et mélancolie, qu’une plus grande n’aurait pu se supporter ; et souventes fois, avec de douces prières, ils lui demandaient la cause de son mal ; à quoi il ne donnait que des soupirs pour réponse, ou bien disait qu’il se sentait consumer tout entier.

« Il advint un jour qu’un médecin très jeune, mais de science profonde étant près de lui et le tenant par le bras à l’endroit où l’on cherche d’habitude le pouls, la Jeannette qui, par déférence pour sa mère, le servait avec sollicitude, entra pour une cause quelconque dans la chambre où gisait le jeune homme. Dès que celui-ci la vit, sans dire une parole ou sans faire un geste, il ressentit avec plus de violence en son cœur l’ardeur amoureuse ; pour quoi le pouls se mit à lui battre plus fort que d’ordinaire, ce que le médecin ayant immédiatement senti il s’en étonna, et resta muet pour voir le temps que durerait le battement du pouls. Dès que la Jeannette sortit de la chambre, le battement s’arrêta, pour quoi il parut au médecin avoir deviné une partie de la cause de la maladie du jeune homme, et au bout d’un moment, comme s’il voulait demander quelque chose à la Jeannette, il la fit appeler, tenant toujours le malade par le bras. La jeune fille étant venue aussitôt, dès qu’elle entra dans la chambre, le battement du pouls reprit le jeune homme, et, elle partie, le battement cessa. Sur quoi le médecin, estimant avoir une suffisante certitude, se leva et ayant pris à part le père et la mère du jeune homme, il leur dit : « — La guérison de votre fils n’est pas au pouvoir des médecins, mais elle est entre les mains de la Jeannette, que le jeune homme, comme je l’ai reconnu à des signes certains, aime ardemment, bien qu’elle ne s’en aperçoive pas, à ce que j’ai cru voir. Vous savez désormais ce que vous avez à faire, si sa vie vous est chère. — »

« Le gentilhomme et sa dame, entendant cela, furent contents, puisqu’aucun remède ne s’était trouvé pour sa guérison, bien que cela les fâchait beaucoup, s’il fallait en venir, ce qu’ils craignaient, à devoir donner la Jeannette pour épouse à leur fils. Le médecin parti, ils s’en allèrent donc vers le malade, et la dame lui dit ainsi : « — Mon fils, je n’aurais jamais cru que tu m’aurais caché aucun de tes désirs, et surtout que je te verrais mourir pour ne point avoir obtenu ce que tu désirais ; pour ce que tu devais être certain et que tu dois l’être, qu’il n’y a nulle chose que je puisse faire pour te contenter, même quand elle serait moins qu’honnête, que je ne la fasse par moi-même. Mais puisque tu as fait ainsi, il est advenu que Dieu a eu plus de pitié de toi que toi-même, et afin que tu ne meures pas de cette maladie, il m’a montré la cause de ton mal, laquelle n’est autre qu’un très grand amour que tu portes à quelque jeune fille, quelle qu’elle soit. Et en vérité, tu n’aurais pas dû avoir honte de le déclarer, pour ce que ton âge le requiert, et si tu n’étais point amoureux, je t’estimerais moins. Donc, mon fils, ne te cache pas de moi, mais découvre-moi sans crainte tout ton désir, et dépouille la mélancolie et la pensée que tu as et dont vient cette maladie ; reprends courage et sois bien certain qu’il n’y aura rien de ce que tu m’imposeras pour te satisfaire, que je ne fasse selon mon pouvoir, en femme qui t’aime plus que ma vie. Chasse la honte et la peur, et dis-moi si je puis aider ton amour en quelque chose, et si tu ne trouves pas que je mette tout mon soin à cela, et que je le mène à bonne fin, aie-moi pour la plus cruelle mère qui aura jamais enfanté un fils. — »

« En entendant les paroles de sa mère, le jeune homme rougit tout d’abord, puis pensant en lui-même que personne autre ne pourrait mieux qu’elle satisfaire son plaisir, ayant chassé toute vergogne, il lui dit ainsi : « — Madame, nulle autre chose ne m’a fait tenir mon amour caché, que de m’être aperçu, à propos d’un grand nombre de gens, que, devenus vieux, ils ne veulent plus se souvenir d’avoir été jeunes. Mais puisque je vous vois bien disposée en cela, non-seulement je ne nierai pas ce dont vous vous êtes aperçue, mais encore je vous dirai de qui je suis amoureux, à la condition que l’effet suivra votre promesse selon ce que vous pourrez, et ainsi vous pourrez m’avoir bien portant. — » À quoi la dame — se fiant trop à ce qui ne devait pas arriver en la forme qu’elle arrangeait déjà en elle-même — répondit généreusement qu’il lui découvrît sans crainte tout son désir, car sans aucun retard elle ferait de façon qu’il eût ce qu’il souhaitait : « — Madame — dit alors le jeune homme — la haute beauté et les louables manières de notre Jeannette et l’impossibilité de la faire s’apercevoir de mon amour, bien qu’elle soit compatissante, comme aussi n’avoir pas eu le courage de manifester cet amour à personne, voilà ce qui m’a conduit où vous me voyez ; et si ce que vous m’avez promis ne s’en suit pas d’une façon ou d’une autre, soyez sûre que ma vie sera courte. — » La dame, à qui il paraissait plus à propos de le réconforter que de le réprimander, dit en souriant : « — Ah ? mon fils, c’est donc pour cela que tu t’es laissé tomber malade ? Rassure-toi, et laisse-moi faire une fois que tu seras guéri. — »

« Le jeune homme, plein de bonne espérance, donna en peu de temps des signes d’un grand mieux ; de quoi la dame étant très contente, elle se disposa avoir comment elle pourrait tenir ce qu’elle avait promis. Ayant un jour appelé la Jeannette, elle lui demanda fort courtoisement en manière de plaisanterie, si elle avait quelque amoureux. La Jeannette, devenue toute rougissante, répondit : « — Madame, à une pauvre demoiselle chassée, comme je le suis, de chez elle, et qui demeure au service des autres comme je le fais, on ne lui demande pas et il n’est pas bien à elle d’espérer d’aimer. — » À quoi la dame dit : « — Et si vous n’en avez pas, nous voulons vous en donner un dont vous serez toute joyeuse, et pour lequel vous priserez davantage votre beauté ; pour ce qu’il ne convient point qu’une aussi belle demoiselle que vous êtes reste sans amant. — » À quoi la Jeannette répondit : « — Madame, en m’enlevant à la pauvreté où j’étais avec mon père, vous m’avez élevée comme votre fille, et pour ce je devrais faire tout pour vous plaire ; mais en cela je ne vous complairai point, croyant faire bien. S’il vous plaît de me donner un mari, j’entends aimer celui-là, mais un autre, non : pour ce que de l’héritage de mes aïeux nulle chose ne m’est restée si ce n’est l’honneur, que j’entends garder et conserver tant que ma vie durera. — » Ces paroles parurent à la dame fort contraires à ce qu’elle entendait obtenir pour remplir la promesse faite à son fils, bien que, en femme sage, elle louât beaucoup en soi-même la demoiselle ; et elle dit : « — Comment, Jeannette, si monseigneur le roi, qui est jeune chevalier, comme tu es très belle demoiselle, voulait avoir plaisir de ton amour, tu le lui refuserais ? — » À quoi elle répondit sur-le-champ : « — Le roi pourrait peut-être me faire violence, mais il ne pourrait rien avoir de mon consentement, sinon chose honnête. — » La dame comprenant quelle était sa résolution, laissa de côté les paroles et songea à la mettre à l’épreuve. Elle dit en conséquence à son fils de faire en sorte, dès qu’il serait guéri, de l’emmener avec lui dans une chambre, et là, de s’efforcer d’obtenir d’elle à son plaisir, disant que cela lui paraissait déshonnête qu’elle prêchât pour son fils, comme une ruffianne, et priât la demoiselle. De quoi le jeune homme ne fut d’aucune façon satisfait, et retomba soudain plus malade ; ce que la dame voyant, elle découvrit pleinement son intention à la Jeannette. Mais la trouvant plus résolue que jamais, elle raconta à son mari ce qu’elle avait fait, et bien que cela leur parût pénible, ils se décidèrent d’un mutuel consentement, à la lui donner pour épouse, aimant mieux voir leur fils vivant, avec une femme non digne de lui, que mort faute d’aucune ; et ainsi ils firent après de nombreux pourparlers. De quoi la Jeannette fut très contente, et, d’un cœur reconnaissant, rendit grâces à Dieu de ce qu’il ne l’avait pas oubliée ; mais pourtant, malgré cela elle ne dit jamais qu’elle était autre chose que la fille d’un Picard. Le jeune homme étant guéri, célébra les noces, plus joyeux que tout autre homme, et se mit à se donner du bon temps avec elle.

« Perot qui était resté dans le pays de Galles avec le maréchal d’Angleterre, grandissant de son côté, gagna la faveur de son maître et devint très beau de sa personne et fort supérieur à tous les autres habitants de l’île, en cela que, ni dans les tournois, ni dans les joutes, ni en aucune autre passe d’armes, il n’y avait personne dans le pays qui valût autant que lui ; pour quoi, chacun l’appelant Perot le Picard il était connu de tous et célèbre. Et de même que Dieu n’avait point oublié sa sœur, de même il montra bien qu’il se souvenait de lui, pour ce qu’une pestilence mortelle étant venue en cette contrée, elle emporta quasi la moitié des gens sans compter que la plus grande partie du reste s’enfuit de peur en d’autres lieux ; de quoi le pays paraissait entièrement abandonné. Dans cette mortalité, le maréchal son seigneur, sa dame et un sien fils, ainsi que bon nombre d’autres frères, neveux et parents, moururent, et il ne resta de toute sa maison qu’une demoiselle déjà en âge d’être mariée, ainsi que Perot et quelques familiers. La pestilence ayant un peu cessé, la demoiselle, pour ce que Perot était prud’homme et vaillant, le prit pour mari au grand plaisir et sur le conseil des quelques vassaux qui étaient restés dans le pays, et le fit seigneur de tout ce qui lui était échu par héritage. Et il ne se passa guère de temps, sans que le roi d’Angleterre, ayant appris que le maréchal était mort, et connaissant la valeur de Perot le Picard, le mît à la place de celui qui était mort, et le fît son maréchal. Et ainsi il advint en peu de temps des deux enfants innocents du comte d’Angers, laissés par lui comme perdus.

« Il y avait déjà dix-huit ans passés que le comte d’Angers était parti en s’enfuyant de Paris, et qu’il demeurait en Irlande où il avait beaucoup souffert, menant une existence très misérable, quand, se voyant déjà vieux, il lui vint le désir de savoir s’il le pouvait, ce qu’il était advenu de ses enfants. Pour quoi, se voyant entièrement changé de ce qu’il était autrefois, et se sentant, par suite d’un long travail, plus fort de sa personne que quand il demeurait oisif en son jeune âge, il quitta, très pauvre et fort mal vêtu, celui chez lequel il était longtemps resté, et s’en vint en Angleterre. Là étant allé à l’endroit où il avait laissé Perot, il le trouva maréchal et grand seigneur et le vit bien portant et robuste et beau de sa personne ; ce qui lui agréa fort ; mais il ne voulut point se faire connaître, jusqu’à ce qu’il eût su des nouvelles de la Jeannette. Pour quoi s’étant mis en chemin, il ne s’arrêta pas avant d’être arrivé à Londres : là, s’étant secrètement informé de la dame à laquelle il avait laissé sa fille et de l’état de celle-ci, il trouva la Jeannette femme du fils de cette dame, ce qui lui plut beaucoup, et il estima petite son adversité passée, puisqu’il avait trouvé ses enfants vivants et en bonne situation ; et désireux de voir sa fille, il se mit, comme un pauvre homme, à rôder autour de sa demeure. Sur quoi, Jaquet Lamiens — c’est ainsi que s’appelait le mari de la Jeannette — l’ayant un jour aperçu, et ayant compassion de lui pour ce qu’il le vit pauvre et vieux, ordonna à l’un de ses familiers de le mener à sa maison et de lui faire donner à manger pour l’amour de Dieu : ce que le familier fit volontiers. La Jeannette avait déjà eu de Jaquet plusieurs fils, dont l’aîné n’avait pas plus de huit ans, et qui étaient les plus beaux et les plus gracieux enfants du monde. Dès qu’ils virent le comte manger, ils se mirent à l’entourer et à lui faire fête, comme si, poussé par une force occulte, ils avaient compris que celui-ci était leur aïeul. Le comte reconnaissant ses petits-enfants, se mit à leur témoigner sa tendresse et à leur faire des caresses ; aussi, les enfants ne voulaient plus le quitter, bien que celui qui était commis à leur garde les appelât. Sur quoi, la Jeannette, apprenant cela, sortit d’une chambre et s’en vint là où était le comte, et menaça vivement les enfants de les battre, s’ils ne faisaient pas ce que leur maître voulait. Les enfants se mirent à pleurer et à dire qu’ils voulaient rester auprès de ce brave homme qui les aimait plus que leur maître, de quoi la dame et le comte rirent. Le comte s’était levé, non à la façon d’un père, mais comme un pauvre homme, pour faire honneur à sa fille, comme à une dame, et avait éprouvé en la voyant un merveilleux plaisir dans l’âme. Mais elle, ni en ce moment ni après, ne le reconnut, pour ce qu’il était outre mesure changé de ce qu’il était d’ordinaire, étant vieux, chauve et barbu, et maigre et bruni, et qu’il paraissait être un tout autre homme que le comte. La dame voyant que les enfants ne voulaient pas se séparer de lui, et pleuraient quand elle voulait les faire partir, dit au maître qu’il les laissât rester un peu.

« Les enfants étant donc avec le prud’homme, il advint que le père de Jaquet revint et apprit le fait du maître des enfants, pour quoi, comme il tenait en mépris la Jeannette, il dit : « — Laissez-les à la male aventure que Dieu leur donne ; car ils retournent d’eux-mêmes à ce dont ils sont sortis. Ils sont, par leur mère, issus de mendiant : et pour ce, il n’y a point à s’étonner si volontiers ils demeurent avec les mendiants. — » Le comte entendit ces paroles, et il en fut fort marri ; mais pourtant, courbant les épaules, il supporta cette injure comme il en avait supporté beaucoup d’autres. Jaquet avait appris la fête que les enfants avaient faite au prud’homme, et bien que cela lui déplût, néanmoins il les aimait tant, que pour ne point les voir pleurer, il ordonna que, si le prud’homme voulait entrer chez lui pour quelque service, il fût reçu. Ce dernier répondit qu’il y resterait volontiers, mais qu’il ne savait pas faire autre chose que soigner les chevaux, à quoi il avait été employé toute sa vie. On lui confia donc un cheval, et dès qu’il en avait terminé le pansement, il se mettait à jouer avec les enfants.

« Pendant que la fortune menait en cette guise le comte d’Angers et ses enfants, il advint que le roi de France, après avoir conclu plusieurs trêves avec les Allemands, mourut, et que son fils, dont la femme était celle à cause de laquelle le comte avait été chassé, fut couronné en son lieu et place. Le nouveau roi, la dernière trêve avec les Tudesques étant expirée, recommença une très rude guerre, et, pour l’y aider, le roi d’Angleterre lui envoya, comme à son nouveau parent, un grand nombre de gens d’armes sous les ordres de son maréchal Perot et de Jaquet Lamiens, fils de l’autre maréchal, et avec lequel le prud’homme — c’est-à-dire le comte — alla, et, sans être reconnu de personne, resta au camp un bon temps comme garçon d’écurie ; là, se conduisant en vaillant homme, il fit par ses bons avis et par ses actes, plus qu’on ne requérait de lui. Or, il advint que, pendant la guerre, la reine de France tomba gravement malade. Reconnaissant elle-même qu’elle était proche de la mort, contrite de tous ses péchés, elle se confessa dévotement à l’archevêque de Rouen qui était tenu par tous pour un très saint et bon homme et, entre autres péchés elle lui raconta ce que, à grand tort, le comte d’Angers avait éprouvé à cause d’elle. Non-seulement elle voulut le lui dire à lui, mais elle le raconta, tout comme cela s’était passé, devant un grand nombre d’autres gentilshommes, les priant de faire de telle sorte avec le roi que le comte, s’il était vivant, ou, au cas contraire, quelqu’un de ses enfants, fussent rétablis en leur position ; et peu de temps après, étant passée de cette vie, elle fut ensevelie honorablement. Cette confession ayant été rapportée au roi, celui-ci, après avoir douloureusement gémi sur les injustices faites à tort à ce vaillant homme, fit publier un ban par toute l’armée et en bon nombre d’autres lieux, où il était dit que quiconque le renseignerait sur le comte d’Angers ou sur quelqu’un de ses enfants, serait merveilleusement récompensé par lui, pour ce qu’il le tenait innocent du crime pour lequel il avait été exilé, d’après la confession faite par la reine, et qu’il entendait le remettre en son premier état et plus haut encore.

« Le comte, sous son habit de palefrenier, ayant ouï ces choses, et voyant qu’elles étaient vraies, alla soudain trouver Jaquet et le pria de se réunir avec Perot, pour ce qu’il voulait leur montrer ce que le roi cherchait. Tous trois étant donc réunis, le comte dit à Perot qui pensait déjà à se faire reconnaître : « — Perot, Jaquet que voici a ta sœur pour femme, et n’en eut jamais de dot ; et pour ce, afin que ta sœur ne soit point sans dot, j’entends que lui et non un autre, en te faisant connaître comme fils du comte d’Angers, ait la récompense que le roi promet pour la Violante, ta sœur et son épouse, et pour moi, qui suis le comte d’Angers et votre père. — » Perot entendant cela et le regardant fixement, le reconnut aussitôt, et se jeta en pleurant à ses pieds et lui dit en l’embrassant : « — Mon père, soyez le bienvenu. — » Jaquet, en entendant d’abord ce que le comte avait dit, puis en voyant ce que Perot faisait, fut en un même instant saisi d’un tel étonnement et d’une telle allégresse, qu’il savait à peine ce qu’il devait faire ; mais pourtant, ajoutant foi à ces paroles, et tout honteux des mots injurieux qu’il avait parfois adressés au comte qu’il croyait un palefrenier, il se laissa tomber à ses pieds en pleurant, et lui demanda humblement pardon de tous les outrages passés, ce que le comte lui accorda très bénignement après l’avoir relevé. Et après avoir tous trois longuement parlé des aventures de chacun d’eux, et beaucoup pleuré et s’être aussi bien réjoui ensemble, Perot et Jaquet voulant revêtir le comte, celui-ci ne le souffrit en aucune façon, mais il voulut qu’auparavant Jaquet fût assuré d’avoir la récompense promise et que, cela fait, il le présentât au roi sous son habit de palefrenier pour faire plus de honte à ce dernier. Jaquet donc, accompagné du comte et de Perot, vint devant le roi et offrit de lui présenter le comte et ses enfants, à condition qu’il lui donnerait, suivant le ban publié, la récompense promise. Le roi fit promptement apporter pour tous la récompense qui parut merveilleuse aux yeux de Jaquet, et ordonna qu’il pourrait l’emporter avec lui s’il présentait vraiment le comte et ses enfants, comme il le promettait. Alors Jaquet s’étant retourné, et ayant fait mettre devant lui le comte, son palefrenier, ainsi que Perot, dit : « — Monseigneur, voici le père et le fils ; la fille, qui est ma femme, n’est point ici, mais avec l’aide de Dieu, vous la verrez bientôt. — »

Le roi, oyant cela, regarda le comte, et bien que celui-ci fût grandement changé de ce qu’il était auparavant, il le reconnut et les yeux quasi pleins de larmes il le releva comme il s’était mis à genoux devant lui, l’accola et le baisa ; puis il accueillit amicalement Perot, et ordonna que le comte fût incontinent pourvu de vêtements, de domestiques, de chevaux et de harnais, selon qu’il convenait à sa noblesse ; ce qui fut fait aussitôt. En outre, le roi fit grand honneur à Jaquet et voulut connaître toutes ses aventures passées ; et quand Jaquet eut reçu les hautes récompenses qu’on lui donna pour avoir découvert le comte et ses enfants, le comte lui dit : « — Prends-les de la munificence de Monseigneur le roi, et souviens-toi de dire à ton père que tes fils, ses petits-enfants et les miens, ne sont point issus par leur mère d’un mendiant. — » Jaquet prit les présents, et fit venir à Paris sa femme et sa belle-mère ; la femme de Perot y vint aussi ; et là, ils firent une grandissime fête avec le comte que le roi avait rétabli dans tous ses biens, et qu’il avait fait plus puissant qu’il n’avait jamais été. Puis, avec sa permission chacun retourna chez soi, et le comte vécut à Paris jusqu’à sa mort plus glorieusement que jamais. — »



NOUVELLE IX


Bernabo de Gênes, induit en erreur, perd son argent et ordonne de tuer sa femme innocente. Celle-ci se sauve et entre, sous des habits d’homme, au service du Soudan. Elle retrouve celui qui a trompé son mari, le fait punir, et ayant repris ses habits de femme, elle revient avec son mari à Gènes.


Élisa ayant fourni sa tâche en contant sa touchante nouvelle, la reine Philomène qui était belle et grande de sa personne, et qui, plus que tout autre, était d’un visage riant et agréable, se recueillit un instant et dit : « — La convention faite avec Dioneo doit être observée ; pour quoi, comme il ne reste plus que lui et moi à dire des nouvelles, je dirai d’abord la mienne, et lui, qui a requis cela comme une faveur, parlera le dernier. — » Et ayant dit cela, elle commença ainsi : « — Parmi le vulgaire, on a coutume d’émettre souvent ce proverbe, à savoir que le trompeur reste au pied du trompé ; ce dont il ne semble pas qu’on pourrait démontrer la vérité, si les accidents qui arrivent ne la démontraient d’eux-mêmes. Et pour ce, poursuivant le sujet proposé, il m’est venu l’envie de vous démontrer, très chères dames, que cela est vrai comme on le dit ; et il ne devra point vous être désagréable de l’avoir entendu, afin que vous sachiez vous garder des trompeurs.

« Il y avait en une auberge à Paris, plusieurs gros marchands italiens, venus là, qui pour une affaire, qui pour une autre, suivant leur coutume. Ayant un soir joyeusement soupé, ils se mirent à causer entre eux de diverses choses, et, d’un propos à un autre, ils en vinrent à parler de leurs femmes qu’ils avaient laissées chez eux, et l’un d’eux commença par dire en plaisantant : « — Je ne sais comment fait la mienne, mais ce que je sais bien, c’est que, quand il me tombe entre les mains une jeunesse qui me plaît, je mets de côté l’amour que je porte à ma femme, et je prends avec celle-ci tout le plaisir que je peux. — » Un autre répondit : « — Et moi, je fais de même, pour ce que si je crois que ma femme pourchasse de son côté les aventures, elle le fait ; et si je ne le crois pas, elle ne le fait pas moins ; et ainsi nous nous rendons la pareille ; pour un âne donné on en reçoit un autre. — » Le troisième, prenant la parole, en arriva à la même conclusion ; et bientôt tous semblèrent s’accorder en ceci que les femmes laissées à elles-mêmes n’entendaient point perdre leur temps. Un seul, qui avait nom Bernabo Lomellin de Gènes, dit le contraire, affirmant que, par faveur spéciale de Dieu, il avait pour femme la dame la mieux douée de toutes les vertus que doit avoir dame, chevalier ou écuyer, et qu’il n’y en avait peut-être pas une autre comme elle en Italie ou ailleurs ; pour ce qu’elle était belle de corps et encore très jeune, adroite et robuste de sa personne, et qu’il n’y avait rien de ce qui concernait les dames, comme par exemple les ouvrages de soie et semblables choses, qu’elle ne fît mieux qu’aucune autre. En outre, il disait qu’il n’y avait aucun écuyer ou serviteur, comme on voudra dire, qui servît à la table d’un seigneur mieux et d’une façon plus accorte qu’elle, attendu qu’elle était très bien élevée, sage et discrète. Il la vanta ensuite encore plus de ce qu’elle montait à cheval, portait un oiseau, lisait, écrivait et calculait mieux que si elle eût été un marchand ; et de là, après beaucoup d’autres éloges, il en arriva au sujet sur lequel on raisonnait en ce moment, affirmant avec serment, qu’on ne pouvait en trouver une plus honnête et plus chaste qu’elle ; pour quoi, il avait la certitude que, quand bien même il resterait hors de chez lui dix ans et même toujours, elle ne prêterait jamais la moindre attention à ces sornettes avec un autre homme.

« Parmi les marchands qui devisaient ainsi, il y avait un jeune homme appelé Ambrogiuolo de Plaisance, qui se mit à faire la plus grande risée du monde du dernier éloge que Bernabo avait donné à sa femme, et qui lui demanda, en le raillant, si l’empereur lui avait concédé un tel privilège plus qu’à tous les autres hommes. Bernabo quelque peu irrité, dit que ce n’était pas l’empereur mais Dieu, lequel pouvait un peu plus que l’empereur, qui lui avait concédé cette faveur. Alors Ambrogiuolo dit : « — Bernabo, je ne doute pas que tu croies dire vrai ; mais à ce qu’il me paraît, tu as peu regardé à la nature des choses ; pour ce que si tu y avais regardé, je sais que tu n’es point d’esprit assez grossier pour que tu n’eusses pas observé à ce sujet certaines choses qui te feraient parler avec plus de modération sur cette matière. Et pour que tu ne croies pas que nous, qui avons parlé très librement de nos femmes, nous nous imaginions avoir d’autres femmes que toi ou autrement faites que la tienne, mais que nous avons parlé ainsi d’après une expérience naturelle, je veux un peu raisonner avec toi sur ce sujet. J’ai toujours entendu dire que l’homme est le plus noble animal que Dieu ait créé parmi les êtres mortels, et qu’après lui vient la femme ; mais l’homme, comme on le croit généralement et comme on le voit par ses œuvres, est plus parfait ; et ayant une perfection plus grande, il doit sans aucun doute avoir plus de fermeté et de constance, pour ce que les femmes sont en général plus mobiles ; et la raison s’en pourrait démontrer par bon nombre d’arguments naturels que, pour le moment, j’entends laisser de côté. Donc, si l’homme qui est d’une plus grande fermeté, ne peut se défendre non pas seulement de céder aux prières d’une femme, mais de désirer celle qui lui plaît, et outre ce désir de faire tout ce qu’il peut pour se trouver avec elle, et cela non pas une fois par mois, mais mille fois par jour, qu’espères-tu qu’une femme naturellement mobile puisse faire aux prières, aux flatteries, aux présents, aux mille autres moyens dont usera un homme habile qui l’aime ? Crois-tu qu’elle pourra y résister ? Certes, quand bien même tu l’affirmerais, je ne crois pas que tu le crois ; et toi-même tu dis que ton épouse est femme et qu’elle est de chair et d’os, comme le sont les autres. Pour quoi, s’il est ainsi, elle doit avoir les mêmes désirs et les mêmes forces qu’ont les autres pour résister à ces appétits naturels ; il est donc possible, quoiqu’elle soit très honnête, qu’elle fasse ce que les autres font ; et il n’y a point de choses qu’on puisse ainsi nier rigoureusement ou dont on puisse affirmer le contraire, comme tu fais. — » À quoi Bernabo répondit et dit : « — Je suis marchand et non philosophe, et je répondrai comme marchand ; et je dis que je reconnais que ce que tu dis peut arriver aux sottes chez lesquelles il n’y a nulle vergogne ; mais celles qui sont sages ont un tel soin de leur honneur, qu’elles deviennent pour le garder plus fortes que les hommes qui de ce n’ont souci ; et ma femme est de celles qui sont ainsi faites. — » Ambrogiuolo dit : « — Vraiment, si chaque fois qu’elles se laissent aller à ces sortes d’aventures il leur poussait au front une corne qui serait une preuve de ce qu’elles auraient fait, je crois qu’il y en aurait peu qui s’y laisseraient aller ; mais loin qu’il leur pousse une corne, il n’en reste à celles qui sont sages ni traces, ni empreinte ; et la honte et le déshonneur ne consistent que dans les choses ébruitées ; pour quoi, quand elles peuvent le faire en secret, elles le font, ou bien elles perdent l’occasion par bêtise. Et crois ceci pour certain, que celle-là seule est chaste qui n’a jamais été sollicitée de personne, ou qui ayant elle-même sollicité, n’a point été écoutée. Et encore que je sache par des raisons naturelles et vraies qu’il en doive être ainsi, je n’en parlerais pas avec autant de certitude que je le fais, si je n’en avais fait souvent l’épreuve avec bon nombre d’entre elles. Et je te dis ceci, à savoir que si j’étais auprès de ta femme si sage, je me ferais fort de l’amener en peu de temps à faire ce que j’ai déjà obtenu de bien d’autres. — » Bernabo, courroucé, répondit : « — Notre discussion pourrait s’éterniser en paroles ; tu dirais ceci et moi cela, et finalement il n’en résulterait rien. Mais puisque tu dis qu’elles sont toutes aussi faciles, et que ton talent de séduction est si puissant, je consens — afin de te rendre certain de l’honnêteté de ma femme — à ce qu’on me coupe la tête si tu peux jamais l’amener à faire en ceci selon ton plaisir ; et si tu ne le peux pas, je ne veux pas que tu perdes moins que mille florins d’or. — » Ambrogiuolo déjà échauffé par la discussion, répondit : « — Je ne sais trop ce que je ferais de ton sang si j’étais victorieux ; mais si tu as envie de voir la preuve de ce que je t’ai dit, mets cinq mille florins d’or, lesquels doivent t’être moins chers que ta tête, contre mille des miens ; et tandis que tu n’as fixé aucun terme, je consens à m’engager à aller à Gênes et, dans trois mois, à dater du jour où je partirai d’ici, à faire de ta femme à ma volonté, et à rapporter en témoignage une de ses choses les plus précieuses, et à te donner de telles et de si grandes preuves, que tu confesseras toi-même que c’est vrai, à condition que tu me promettras sur ta foi de ne point aller avant le terme fixé à Gênes, ni d’écrire à ta femme quoi que ce soit sur ce sujet. — » Bernabo dit que cela lui plaisait beaucoup, et bien que les autres marchands qui étaient là s’efforçassent de le détourner de ce faire, prévoyant quel grand mal en pouvait naître, les esprits des deux marchands étaient si échauffés, que, passant outre aux observations de leurs autres compagnons, ils s’engagèrent vis-à-vis l’un de l’autre par un bel écrit de leur propre main.

« L’obligation signée, Bernabo resta à Paris et Ambrogiuolo, le plus tôt qu’il put, s’en vint à Gènes. Après y être demeuré quelques jours et s’être informé avec beaucoup de précautions du nom de la rue où demeurait la dame et de sa manière de vivre, il en entendit dire tout ce qu’il en avait entendu déjà de Bernabo et bien plus encore ; pour quoi il lui parut qu’il avait fait une entreprise folle. Mais cependant, s’étant abouché avec une pauvre femme, laquelle fréquentait beaucoup la maison de la dame qui lui voulait grand bien, et ne pouvant arriver à autre chose, il la corrompit à force d’argent, et se fit porter par elle dans une caisse artistement construite selon ses indications, non-seulement dans la maison, mais dans la chambre de la gente dame. Là, comme si la bonne femme s’en voulait aller quelque part, elle pria, suivant la leçon que lui avait faite Ambrogiuolo, qu’on lui gardât la caisse pendant quelques jours. La caisse étant donc restée dans la chambre, et la nuit étant venue, Ambrogiuolo, à l’heure où il pensait que la dame dormait, ouvrit la caisse au moyen de certains engins, et se trouva sans avoir fait de bruit dans la chambre où il y avait une lumière allumée. Pour quoi, il se mit à examiner l’aspect de la chambre, les peintures et toutes les autres choses remarquables qui s’y trouvaient, afin de les retenir en sa mémoire. Puis, s’étant approché du lit et voyant que la dame ainsi qu’une petite fille qui était avec elle dormaient profondément, il la découvrit tout entière et reconnut qu’elle était aussi belle nue que sous ses vêtements, mais il ne vit aucun signe qu’il pût rappeler, hors un qu’elle avait sous le sein gauche et qui consistait en une petite excroissance autour de laquelle étaient quelques poils blonds comme l’or ; cela vu, il la recouvrit doucement, bien que, la voyant si belle, il lui fût venu le désir de risquer sa vie et de se coucher près d’elle. Mais cependant, ayant ouï dire qu’elle était dure et rebelle à ces sortes de jeux, il ne s’y hasarda point ; et étant resté tout à son aise dans la chambre pendant la plus grande partie de la nuit, il s’empara d’une bourse, d’une soubreveste qu’il prit dans un coffre, d’un anneau, d’une ceinture, et mit le tout dans sa caisse qu’il ferma comme elle était auparavant, après y être rentré ; et, dans cette situation, il passa deux nuits, sans que la dame s’aperçût de rien. Le troisième jour, la bonne femme, suivant l’ordre qui lui avait été donné, revint chercher sa caisse et la reporta à l’endroit où elle l’avait prise. Ambrogiuolo en sortit, et ayant, selon la promesse faite, payé la bonne femme, il retourna le plus tôt qu’il put à Paris avec les objets en question, et avant le terme fixé.

« Là, ayant réuni en présence de Bernabo les marchands qui avaient assisté à la discussion et au pari, il dit qu’il avait gagné l’enjeu déposé entre leurs mains, pour ce qu’il avait fait ce dont il s’était vanté ; et pour montrer que c’était vrai, il décrivit d’abord la forme de la chambre et les peintures qui y étaient ; puis il montra les objets qu’il avait apportés avec lui, affirmant les avoir reçus de la dame. Bernabo avoua que la chambre était faite comme il le disait, et reconnut également que les objets avaient appartenus à sa femme, mais il dit qu’Ambrogiuolo pouvait avoir su par quelque domestique comment la chambre était faite, et avoir eu de même lesdits objets ; pour quoi, s’il n’avait pas autre chose à dire, cela ne lui semblait pas suffisant pour se déclarer vainqueur. À quoi, Ambrigiuolo dit : « — De vrai, cela devrait suffire ; mais puisque tu veux que j’en dise davantage, je le dirai. Je te dirai donc que madame Ginevra, ta femme, a sous le sein gauche un petit signe, autour duquel sont cinq ou six poils blonds comme l’or. — »

Quand Bernabo entendit cela, il sentit une telle douleur, qu’il lui sembla qu’on lui avait donné d’un couteau au cœur ; et le visage tout bouleversé, bien qu’il n’eût pas encore dit une parole, il donna assez manifestement à voir que ce qu’Ambrogiuolo disait était vrai, et après un moment, il dit : « — Seigneurs, ce que dit Ambrogiuolo est vrai ; et pour ce, puisqu’il a gagné, qu’il vienne quand il lui plaira, et il sera payé. — » Et, comme il avait dit, le jour suivant Ambrogiuolo fut entièrement payé.

« Bernabo, ayant quitté Paris, s’en vint à Gênes, l’esprit fortement courroucé contre la dame. Comme il était déjà proche de la ville, il ne voulut point y entrer, mais il s’arrêta à une vingtaine de milles, dans un de ses domaines, d’où il envoya à Gênes un de ses familiers en qui il avait grande confiance, avec deux chevaux et des lettres où il disait à la dame qu’il était de retour, et qu’elle vînt le rejoindre. Il ordonna en outre secrètement au familier lorsqu’il serait arrivé avec la dame dans un endroit qui lui paraîtrait propice, de la tuer sans miséricorde, et de revenir vers lui. Le familier arrivé à Gênes, ayant remis les lettres et rempli son message, fut accueilli par la dame avec une grande joie, et le lendemain matin, montée à cheval avec le familier, elle s’achemina vers sa maison de campagne. Tout en cheminant ensemble, et causant de choses et d’autres, ils parvinrent en un vallon profond et solitaire, couvert d’arbres et de rochers énormes. L’endroit paraissant favorable au familier pour accomplir sans danger pour lui l’ordre de son maître, il tira son coutelas, et saisissant la dame par le bras, il dit : « — Madame, recommandez votre âme à Dieu, car sans pousser plus avant, il vous faut mourir. — » La dame, voyant le coutelas et entendant ces paroles, dit tout épouvantée : « — Grâce, de par Dieu ; avant que de me tuer, dis-moi en quoi je t’ai offensé, que tu doives me tuer. — » « — Madame — dit le familier — vous ne m’avez offensé en rien, mais je ne sais en quoi vous avez offensé votre mari, si ce n’est qu’il m’a ordonné de vous tuer en chemin sans avoir aucune pitié de vous ; et il m’a menacé, si je ne le faisais pas, de me faire pendre par la gorge. Vous savez combien je lui suis soumis, et si je puis dire : non, quand il m’impose de faire quelque chose. Dieu sait que votre sort me fait de la peine, mais je ne puis pas autre chose. — » À quoi la dame dit en pleurant : « — Ah ! Dieu merci, tu ne voudrais pas, pour un autre, devenir le meurtrier de qui ne t’a point offensé. Dieu qui connaît tout, sait que jamais je n’ai rien fait qui me doive faire recevoir une telle récompense de mon mari. Mais laissons cela ; tu peux, si tu le veux, complaire en même temps à Dieu, à ton maître et à moi de la façon suivante : prends mes vêtements, après m’avoir donné seulement ta veste et un capuchon, et retourne avec eux vers celui qui est ton maître et le mien, et dis-lui que tu m’as tuée ; et je te jure, par mon salut que je te devrai, que je m’éloignerai, et que j’irai si loin que jamais ni lui, ni toi, ni personne en ces contrées n’aura de mes nouvelles. — » Le familier qui se disposait à contre-cœur à la tuer, se laissa facilement apitoyer ; pour quoi, ayant pris ses vêtements, il lui donna sa mauvaise veste et un capuchon, lui laissa le peu d’argent qu’elle avait, et après l’avoir priée de s’éloigner de ces contrées, il la laissa à pied dans le vallon et s’en alla vers son maître auquel il dit que non-seulement son ordre avait été exécuté, mais qu’il avait abandonné aux loups le corps de sa femme après l’avoir tuée. Bernabo, quelques temps après retourna à Gênes, où le fait ayant été su, on le blâma fortement.

« La dame, restée seule et désolée, s’en alla, dès que la nuit fut venue et en se contrefaisant le plus qu’elle pouvait, vers un petit village qui était près de là, où, ayant acheté à une vieille femme ce dont elle avait besoin, elle rajusta la veste à son dos en la raccourcissant, fit de sa chemise une paire de chausses, et se coupa les cheveux ; après quoi ayant tout à fait l’allure d’un marinier, elle s’en alla vers la mer. Elle y trouva par aventure un gentilhomme catalan, nommé segnor Encararch, lequel était descendu d’un navire à lui qui était non loin de là, à Albe, pour se rafraîchir à une fontaine. Étant entrée en pourparlers avec ce gentilhomme, elle s’engagea avec lui comme serviteur, et monta sur le navire, se faisant appeler Sicuran da Finale. Là, son maître lui ayant donné des vêtements moins misérables, elle se mit à le servir si bien et avec tant de dévouement, qu’elle gagna complètement sa faveur.

« Peu de temps après, il arriva que ce gentilhomme catalan navigua avec un de ses chargements jusqu’à Alexandrie où il apportait certains faucons voyageurs au soudan, auquel il alla les présenter. Le Soudan l’ayant quelquefois invité à sa table, et ayant remarqué les façons de Sicuran qui le suivait partout pour le servir, et ses façons lui ayant plu, il le demanda au catalan ; celui-ci, bien que cela le contrariât beaucoup, le lui donna. En peu de temps, Sicuran, par son savoir-faire, ne gagna pas moins la faveur et l’amitié du soudan, qu’il ne l’avait fait pour le catalan. Pour quoi, il advint par la suite qu’une grande réunion de marchands chrétiens et sarrazins devant se tenir à une certaine époque sous la forme d’une foire de l’année, dans la ville d’Acre soumise à l’autorité du soudan, celui-ci, qui avait coutume d’y envoyer chaque année, en outre de quelques officiers, un de ses grands dignitaires, afin de veiller à la garde et à la sûreté des marchands et de leurs marchandises, résolut, le moment venu, d’y envoyer Sicuran, lequel savait déjà très bien la langue du pays ; et ainsi fut fait. Sicuran étant donc venu à Acre en qualité de seigneur et capitaine de la garde des marchands et des marchandises, il s’acquitta avec soin et promptitude de ce qui était de son office, et en allant et examinant tout autour de lui, il vit un grand nombre de marchands siciliens, pisans, génois, vénitiens et d’autres contrées d’Italie, avec lesquels il se lia volontiers en souvenir de son pays. Or, il advint, une fois entre autres, qu’étant descendu en une boutique de marchands vénitiens, il vit parmi les autres joyaux une bourse et une ceinture qu’il reconnut sur-le-champ lui avoir appartenu, ce dont il s’étonna ; mais, sans témoigner autrement son étonnement, il demanda gracieusement à qui elles appartenaient et si on voulait les vendre. Ambrogiuolo de Plaisance était venu à la foire avec beaucoup de marchandises, sur un navire de vénitiens ; entendant que le capitaine de la garde demandait à qui étaient ces objets, il s’avança et dit en riant : « — Messire, ces objets sont à moi et je ne les vends point ; mais s’ils vous plaisent, je vous les donnerai volontiers. — » Sicuran, en le voyant rire, soupçonna que ce marchand l’avait reconnu à quelqu’un de ses gestes ; mais néanmoins, faisant bonne contenance, il dit : « — Tu ris peut-être parce que tu me vois, moi homme d’armes, questionner sur ces objets de femme ? — » Ambrogiuolo dit : « — Messire, je ne ris point de cela, mais je ris de la façon dont j’ai acquis ces objets. — » À quoi Sicuran dit : « — Eh ! que Dieu te donne bonne aventure ; si c’est une chose qui puisse se dire, dis-moi comment tu les as eus. — » « — Messire — dit Ambrogiuolo — elles m’ont été données avec d’autres choses par une gente dame de Gênes, appelée madame Ginevra, femme de Bernabo Lomellin, une nuit que je couchais avec elle, et elle m’a prié de les garder pour l’amour d’elle. Or, je ris, pour ce que je me souviens de la sottise de Bernabo qui fut assez fol pour parier cinq mille florins d’or contre mille, que je n’amènerais pas sa femme à faire à mon plaisir, ce que je fis cependant et gagnant ainsi le pari ; quant à lui, qui aurait dû plutôt se punir de sa bêtise que de s’en prendre à sa femme d’avoir fait ce que toutes les femmes font, il s’en revint de Paris à Gênes, où, à ce que j’ai appris depuis, il la fit occire. — »

« En entendant cela, Sicuran comprit aussitôt quel avait été le motif de la colère de Bernabo contre sa femme, et reconnaissant clairement que cet homme était la cause de tous ses malheurs, il résolut en soi-même de ne pas le laisser impuni. Il feignit donc d’avoir eu son récit comme agréable, et se lia adroitement avec lui d’une étroite amitié, si bien que, sur ses encouragements, Ambrogiuolo, la foire finie, le suivit à Alexandrie avec tout ce qu’il avait ; là, Sicuran lui fit construire une boutique et lui donna un grand nombre de ses propres deniers ; pour quoi, voyant qu’il en résultait grand profit pour lui, Ambrogiuolo prolongeait volontiers son séjour. Sicuran, désireux de prouver son innocence à Bernabo, n’eut point de repos qu’il n’eût trouvé, grâce à l’entremise de plusieurs gros marchands génois qui étaient à Alexandrie, l’occasion de le faire venir ; et Bernabo étant en assez pauvre état, il le fit accueillir en secret par un sien ami, jusqu’à ce que le moment lui parût venu d’exécuter ce qu’il avait l’intention de faire.

« Sicuran avait déjà fait raconter à Ambrogiuolo son histoire devant le Soudan dont ce dernier avait eu grand plaisir ; mais quand il vit que Bernabo était arrivé, il pensa qu’il ne fallait point retarder davantage. Ayant choisi le moment favorable, il supplia le Soudan de faire venir devant lui Ambrogiuolo et Bernabo, et en présence de Bernabo, si cela ne se pouvait faire de bon gré, d’exiger par la rigueur qu’Ambrogiuolo dît la vérité au sujet de ce qu’il se vantait d’avoir obtenu de la femme de Bernabo. C’est pourquoi, Ambrogiuolo et Bernabo étant venus, le Soudan, en présence de nombreux assistants, ordonna d’un air sévère à Ambrogiuolo de dire la vérité, et comment il avait gagné cinq mille florins d’or à Bernabo, là était aussi présent Sicuran, en lequel Ambrogiuolo avait la plus grande confiance, et qui, d’un air plus courroucé encore, le menaçait des plus cruels supplices, s’il ne le disait. Pour quoi, Ambrogiuolo, doublement épouvanté, et se voyant contraint de parler, ne s’attendant du reste à d’autre châtiment que la restitution des cinq mille florins d’or et des objets volés par lui, raconta, en présence de Bernabo et de tous les autres, comment le fait s’était passé. Et quand Ambrogiuolo eût parlé, Sicuran, comme s’il eût été l’exécuteur des volontés du soudan, se tourna vers Bernabo et dit : « — Et toi, que fis-tu à ta femme, à propos de cette tromperie ? — » À quoi Bernabo répondit : « — Moi, irrité d’avoir perdu mon argent, et de l’affront que je croyais avoir reçu de ma femme, je la fis tuer par un de mes familiers ; et, d’après ce que m’a raconté celui-ci, elle fut promptement dévorée par les loups. — »

« Toutes ces choses ayant été dites en présence du soudan, entendues et comprises par lui, sans qu’il sût encore à quoi Sicuran, qui avait tout ordonné et qui avait posé lui-même les questions, voulait en venir, celui-ci lui dit : « — Mon seigneur, vous pouvez très clairement voir combien cette bonne dame se peut glorifier de son amant et de son mari ; car l’amant lui ravit l’honneur en même temps qu’il détruit sa réputation et ruine son mari, et le mari, croyant plus facilement au mensonge d’autrui qu’à la vérité dont une longue expérience lui devait avoir donné la certitude, la fait tuer et la donne à manger aux loups ; en outre, l’affection que lui porte l’amant et le mari est telle, qu’étant longtemps restés près d’elle, aucun ne la reconnaît. Mais pour ce que vous savez maintenant fort bien ce que chacun d’eux a mérité, si vous voulez me permettre, comme une faveur spéciale, de faire punir le trompeur et de pardonner au trompé, je ferai venir ici cette dame devant vous et devant eux. — » Le Soudan, disposé en cette circonstance à complaire jusqu’au bout à Sicuran, dit que cela lui plaisait, et qu’il fît venir la dame. Bernabo, qui croyait fermement que sa femme était morte, s’étonna beaucoup ; quant à Ambrogiuolo, prévoyant déjà son châtiment, et tremblant d’être réduit à chose pire encore qu’à rendre l’argent, il ne savait s’il devait souhaiter ou craindre que la dame vînt, et il attendait sa venue avec une grande anxiété.

« Le Soudan ayant donc accordé à Sicuran ce qu’il demandait, celui-ci, pleurant et se jetant à ses genoux, quitta la voix d’homme, n’ayant plus désir de garder son déguisement masculin, et dit : « — Mon seigneur, je suis la malheureuse Ginevra, obligée d’errer six ans par le monde à l’aventure sous un déguisement d’homme, par ce traître d’Ambrogiuolo qui m’a faussement et déloyalement accusée, et par cet homme inique et cruel qui m’a livrée à son serviteur pour me tuer et me donner à manger aux loups. — » Et déchirant le devant de ses habits et montrant sa poitrine, elle fit voir ouvertement au soudan et à tous les autres qu’elle était femme ; puis se tournant vers Ambrogiuolo, elle lui demanda, en l’injuriant, s’il avait jamais couché avec elle, comme il s’en était auparavant vanté. Celui-ci l’ayant déjà reconnue, et devenu quasi-muet de honte, ne disait rien.

« Le soudan qui l’avait toujours tenue pour un homme, ce voyant et entendant, tomba en un tel étonnement que, malgré ce qu’il avait vu et entendu, il crut que c’était plutôt un songe qu’une réalité. Mais pourtant, quand son étonnement fut passé, reconnaissant la vérité, il combla d’éloges la vie, la constance, les mœurs et la vertu de la Ginevra qu’il avait jusque-là appelée Sicuran. Et après lui avoir fait apporter de très riches habits et lui avoir donné des dames pour lui tenir compagnie, suivant la demande qu’elle lui adressa il fit grâce à Bernabo de la mort qu’il avait méritée. Ce dernier, ayant reconnu sa femme, se jeta à ses pieds en pleurant et en demandant pardon ; sur quoi, bien qu’il en fût peu digne, elle le lui accorda avec bonté, et, le faisant lever, l’embrassa tendrement comme son mari.

« Aussitôt après, le soudan commanda qu’incontinent Ambrogiuolo fut lié à un pal en un endroit élevé de la ville, et enduit de miel, et qu’on ne l’en détachât pas qu’il n’en tombât de lui-même ; et ainsi fut fait. Puis il ordonna que tout ce qui avait appartenu à Ambrogiuolo fût donné à la dame, ce qui n’était pas peu de chose et ne valait pas moins de dix mille roubles. Et après avoir fait préparer une très belle fête, où il traita fort honorablement Bernabo en sa qualité de mari de madame Ginevra, et madame Ginevra comme une très valeureuse dame, il leur donna, tant en joyaux, qu’en vases d’or et d’argent et en espèces, pour une valeur de plus de dix mille autres roubles. Puis, la fête terminée, il leur fit préparer un navire et leur donna licence de retourner à Gênes quand cela leur plairait. Ils y revinrent très riches et dans une grande allégresse, et ils y furent accueillis avec de grands honneurs, spécialement madame Ginevra, que tout le monde croyait morte, et qui, pendant tout le temps qu’elle vécut, eut une grande réputation de vertu.

« Quant à Ambrogiuolo, le jour même où il fut lié au pal et enduit de miel, il fut tué et dévoré, à son grand supplice, par les mouches, les guêpes et les taons dont le pays est infesté ; et ses ossements blanchis et retenus seulement par les nerfs, restèrent pendant longtemps sans qu’on y touchât, comme un témoignage, pour quiconque les voyait, de sa méchanceté. Et ainsi le trompeur resta au pied de celui qu’il avait trompé. — »



NOUVELLE X


Paganino de Monaco enlève la femme de messer Ricciardo da Chinzica, lequel, ayant appris où elle est, va la redemander à Paganino. Mais elle ne veut pas retourner avec lui, et messer Ricciardo étant mort, elle devient la femme de Paganino.


Chacun, dans l’honnête compagnie, loua beaucoup, comme étant très belle, la nouvelle contée par la reine, et surtout Dioneo à qui seul il restait à raconter dans la présente journée. Après bon nombre d’éloges adressés au précédent récit, il dit : « — Belles dames, un endroit de la nouvelle de la reine m’a fait renoncer à vous en dire une que j’avais en l’esprit, pour vous en conter une autre, je veux dire la bêtise de Bernabo — quelque bien qui lui en advînt — et de tous les autres qui se laissent aller à croire ce qu’il paraissait croire lui-même, c’est-à-dire qui s’imaginent que pendant qu’ils vont par le monde, se satisfaisant avec celle-ci et celle-là, tantôt une fois, tantôt une autre, leurs femmes restées à la maison se tiennent les mains à la ceinture, comme si nous, qui naissons et grandissons au milieu d’elles, nous ne savions pas ce qu’elles désirent. En vous disant cette nouvelle, je vous montrerai du même coup quelle est la sottise de ceux qui pensent ainsi, et combien plus grande encore est celle de ceux qui, se croyant plus puissants que la nature, s’imaginent pouvoir par des démonstrations fabuleuses suppléer à ce qu’ils peuvent faire, et s’efforcent d’amener les autres au point où ils en sont, alors que la nature de celui qu’ils sollicitent ne le permet pas.

« Il y eut donc à Pise un juge doué de plus d’esprit que de force corporelle, et dont le nom était messer Ricciardo di Chinzica, lequel croyant peut-être pouvoir satisfaire les femmes avec les mêmes moyens qu’il satisfaisait à l’étude, mit, en homme très riche qu’il était, une extrême sollicitude à prendre pour femme une belle et jeune dame, alors qu’il aurait dû doublement repousser cette idée, s’il avait su se conseiller soi-même comme il savait conseiller les autres. La chose advint comme il voulut, pour ce que messer Lotto Gualandi lui donna pour femme une sienne fille, nommée Bartolomea, une des plus belles et des plus désirables jeunes femmes de Pise, où il y en a bien peu qui ne ressemblent à des lézards gris. Le juge l’ayant menée en grandissime fête à sa maison, et ayant fait des noces magnifiques, se hasarda, la première nuit, à la toucher une fois pour consommer le mariage, et encore s’en fallut-il de peu qu’il ne pût finir la partie ; pour quoi, le matin d’après, comme un homme maigre, sec et de peu de souffle qu’il était, il lui fallut se réconforter avec du bon vin, des confitures fortifiantes et autres ingrédients, afin de se remettre en vie.

« Or ce messire le juge, meilleur estimateur de ses forces qu’il n’avait été avant son mariage, commença à enseigner à sa femme un calendrier bon pour les enfants qui apprennent à lire, et peut-être fabriqué jadis à Ravenne. En effet, selon qu’il lui montrait, il n’y avait pas dans ce calendrier un jour qui ne fût la fête d’un saint, mais de plusieurs, en révérence desquels il lui démontrait que l’homme et la femme se devaient abstenir de relations conjugales, y ajoutant encore les jeûnes, les quatre temps et vigiles des apôtres et de mille autres saints, et le vendredi et le samedi, et le dimanche du Seigneur, et tout le carême, et certains moments de la lune, et nombre d’autres exceptions, pensant peut-être qu’on pouvait faire avec les femmes dans le lit comme il faisait parfois lui-même en plaidant au civil. Il employa longtemps cette méthode, non sans grave mélancolie de la dame, qui n’en tâtait à peine pas plus d’une fois par mois, prenant bien garde qu’un autre ne lui apprît les jours de travail, comme il lui avait appris les jours de fête.

« Il advint qu’un jour, la chaleur étant grande, l’envie prit messer Ricciardo d’aller se promener en un sien domaine fort beau, voisin de Monte Nero, et d’y rester quelques jours pour prendre l’air avec sa belle dame. Et là, voulant lui donner quelque distraction, il fit un jour pêcher, et étant monté, lui sur une petite barque avec les pêcheurs, et elle sur une autre avec les autres dames, ils s’en allèrent voir ; et le plaisir les entraînant, ils s’éloignèrent, quasi sans s’en apercevoir, plusieurs milles en mer. Pendant qu’ils étaient le plus occupés à regarder, survint soudain une galère de Paganino da Mare, fameux corsaire d’alors, laquelle ayant vu les barques, se dirigea vers elles. Ces dernières ne purent s’enfuir assez vite que Paganino n’atteignît celle où étaient les femmes ; et y voyant la belle dame, sans plus vouloir autre chose il la mit sur sa galère, sous les yeux de messer Ricciardo qui était déjà retourné à terre et continua sa route. Ce que voyant messire le juge, lui qui était si jaloux qu’il avait peur de l’air même, il ne faut pas demander s’il fut désolé. Ce fut en vain, qu’à Pise et ailleurs, il se plaignit de la barbarie des corsaires, sans savoir qui lui avait pris sa femme et où on l’avait emmenée. Quant à Paganino, voyant la dame si belle, l’aventure lui semblait excellente ; n’ayant pas de femme, il résolut de la garder toujours près de lui, et comme elle pleurait fort, il se mit à la consoler doucement. La nuit venue, le calendrier lui étant tombé de la ceinture et les fêtes et jours fériés lui étant sortis de la mémoire, il commença à la consoler par des actes, les paroles lui paraissant avoir fait peu d’effet dans le jour ; et il la consola si bien, qu’avant qu’ils arrivassent à Monaco, le juge et ses lois étaient loin de l’esprit de la dame qui se mit à vivre le plus joyeusement du monde avec Paganino. Celui-ci l’ayant menée à Monaco, outre les consolations qu’il lui donnait de jour et de nuit, il la traitait honorablement comme sa femme.

« Au bout d’un certain temps, messer Ricciardo ayant appris où était sa femme, fut pris d’un ardent désir de la revoir : avisant que personne ne ferait aussi bien que lui ce qu’il fallait faire, il résolut d’aller la trouver lui-même, disposé à dépenser pour sa rançon tout l’argent qu’il faudrait. S’étant mis en mer, il s’en alla à Monaco, et là il vit sa femme et fut vu par elle qui, le soir même, en parla à Paganino et l’informa de ses intentions. Le lendemain matin, Messer Ricciardo, voyant Paganino, l’accosta, et lui fit sur-le-champ de grandes démonstrations d’amitié, bien que Paganino, attendant où il voulait en venir, feignît de ne le point connaître. Pour quoi, quand le moment parut venu à messer Ricciardo, il lui découvrit, du mieux qu’il sut et le plus gracieusement possible, le motif de sa venue, le priant de lui demander ce qu’il lui plairait et de lui rendre la dame. À quoi Paganino répondit d’un air joyeux : « — Messire, soyez le bien venu ; et pour vous répondre brièvement, je vous dis ceci : il est vrai que j’ai chez moi une jeune dame ; et je ne sais si elle est votre femme ou celle d’un autre, pour ce que je ne vous connais pas ni elle non plus, si ce n’est pour le peu de temps qu’elle a demeuré avec moi. Si vous êtes son mari, comme vous le dites, je vous conduirai vers elle, car vous me semblez être un aimable gentilhomme, et je suis certain qu’elle vous reconnaîtra bien. Si elle dit que les choses sont comme vous le prétendez, et qu’elle veuille s’en aller avec vous, vous me donnerez pour sa rançon ce que vous-même voudrez ; si les choses ne sont pas ainsi, vous feriez une vilaine action en me la voulant ôter, pour ce que je suis jeune, et puis tout comme un autre avoir une femme, et surtout celle-ci qui est la plus plaisante que j’aie jamais vue. — Messer Ricciardo dit alors : « — Certes, elle est ma femme, et si tu me mènes où elle est, tu le verras ; elle se jettera aussitôt à mon col ; et pour ce, je ne demande pas qu’il soit fait autrement que tu l’as toi-même proposé. — » « — Allons donc — dit Paganino. — »

« Ils se rendirent donc en la maison de Paganino, et étant entrés dans une salle, Paganino fit appeler la dame. Celle-ci, habillée et parée, sortit de sa chambre et étant venue dans celle où était messer Ricciardo avec Paganino, elle n’adressa pas plus la parole à messer Ricciardo qu’elle n’eût fait pour un autre étranger qui serait venu avec Paganino chez lui. Ce que voyant, le juge qui s’attendait à être reçu par elle avec une grandissime fête, s’étonna fortement, et se mit à dire en lui-même : peut-être la mélancolie et le long chagrin que j’ai éprouvés après l’avoir perdue, m’ont tellement changé qu’elle ne me reconnaît pas. Pour quoi, il lui dit : « — Femme, il m’en coûte cher de t’avoir menée à la pêche, pour ce qu’on n’éprouva jamais douleur semblable à celle que j’ai endurée depuis que je t’ai perdue, et toi, tu ne sembles pas me reconnaître, tellement tu me fais un sauvage accueil. Ne vois-tu pas que je suis ton messer Ricciardo, venu ici pour payer ce que voudra ce gentilhomme en la maison de qui nous sommes, afin de te ravoir et de t’emmener ; et qu’il veut bien te rendre à moi en échange de ce que je voudrai lui payer ? — » La dame s’étant tournée vers lui, dit en souriant un peu : « — Messire, est-ce à moi que vous parlez ? prenez garde de me prendre pour une autre ; car, pour moi, je ne me souviens pas de vous avoir jamais vu. — » Messer Ricciardo dit : « — Prends garde à ce que tu dis, regarde-moi bien ; si tu veux bien te rappeler, tu verras bien que je suis ton Ricciardo di Chinzica. — » La dame dit : « — Messire, vous me pardonnerez, ce n’est peut-être pas chose honnête à moi, comme vous vous l’imaginez, de tant vous regarder, mais je vous ai néanmoins assez regardé pour bien savoir que je ne vous ai jamais vu. — » Messer Ricciardo pensa qu’elle agissait ainsi par peur de Paganino, et qu’elle ne voulait pas avouer devant lui qu’elle le connaissait ; pour quoi, après un moment, il pria Paganino de le laisser parler seul dans une chambre avec la dame. Paganino dit que cela lui plaisait, pourvu qu’il ne la dût point embrasser contre sa volonté ; et il ordonna à la dame d’aller avec lui dans une chambre, d’écouter ce qu’il voulait lui dire et de lui répondre comme cela lui plairait.

« La dame et messer Ricciardo étant donc allés seuls en une chambre, dès qu’ils se furent assis, messer Ricciardo se mit à dire : « — Eh ! cœur de mon corps, ma douce âme, mon espoir, ne reconnais-tu pas maintenant ton Ricciardo qui t’aime plus que lui-même ? Comment cela peut-il se faire ? suis-je tellement changé ? Et ! mon bel œil, regarde-moi un peu. — » La dame se mit à rire et sans en laisser dire plus, elle dit : « — Vous savez bien que je ne suis pas si oublieuse que je ne reconnaisse que vous êtes messer Ricciardo di Chinzica, mon mari ; mais vous, pendant que j’ai été avec vous, vous avez montré que vous me connaissiez très mal, pour ce que si vous aviez été sage, comme vous voulez qu’on le croie, vous deviez bien avoir assez de bon sens pour voir que j’étais jeune et fraîche et gaillarde, et pour savoir par conséquent ce qu’il faut aux jeunes femmes, en outre des vêtements et du manger, bien que, par vergogne, elles ne le disent pas ; comment le faisiez-vous, vous le savez ! Et si l’étude des lois vous était plus agréable que votre femme, vous ne deviez pas la prendre ; pour moi, vous ne me fîtes jamais l’effet d’un juge, mais bien d’un crieur-juré de sacrements et de fêtes, de jeûnes et de vigiles, tellement vous les connaissiez bien. Et je vous dis que si vous aviez fait faire par les laboureurs qui travaillaient vos domaines autant de fêtes que vous en faisiez faire à celui qui avait mon petit champ à labourer, vous n’auriez jamais récolté un grain de blé. Dieu, qui a pris en pitié ma jeunesse, m’a fait rencontrer celui avec lequel je demeure en cette maison, où l’on ne sait pas ce que c’est qu’une fête — je dis ces fêtes que vous, plus dévot à Dieu qu’au service des dames, vous célébriez — et dont jamais n’ont franchi la porte, samedi ni vendredi, ni vigiles, ni quatre-temps, ni carême qui est chose si longue ; au contraire on y travaille de jour et de nuit, et l’on y bat la laine : et cette nuit même, dès que matines ont sonné, je sais bien comment le fait est allé, une fois en sus. Donc, j’entends rester avec lui et travailler pendant que je suis jeune ; quant au fêtes, aux pénitences et aux jeûnes, je me réserve de les observer quand je serai vieille ; et vous, allez-vous-en à la bonne aventure le plus tôt que vous pourrez, et faites sans moi autant de fêtes qu’il vous plaira. — »

« En entendant ces paroles, messer Ricciardo éprouva une douleur insupportable ; et quand il l’eut vu se taire, il dit :

« — Oh ! ma douce âme qu’est-ce que tu dis là ? n’as-tu point garde à l’honneur de tes parents et à ton propre honneur ? Veux-tu rester ici plus longtemps prostituée à cet homme et en péché mortel, tandis qu’à Pise tu es ma femme ? Celui-ci, quand il sera fatigué de toi, te chassera à ta grande honte ; moi, je t’aurai toujours pour chère, et toujours, encore que je ne le voulusse pas, tu seras Dame en ma maison. Dois-tu pour cet appétit désordonné et peu honnête, abandonner en même temps et ton honneur et moi qui t’aime plus que ma vie ? Eh ! ma chère espérance, ne parle plus ainsi ; consens à venir avec moi ; à partir d’aujourd’hui, puisque je connais ton désir, je m’efforcerai de le satisfaire ; donc, ô mon doux bien, change d’avis et viens-t’en avec moi, car je n’ai jamais éprouvé de joie depuis que tu m’as été enlevée. — » À quoi la dame répondit : « — Quant à mon honneur, je n’entends que personne, maintenant qu’il n’en peut être autrement, se montre plus susceptible que moi ; que mes parents ne s’en sont-ils souciés, eux quand ils me donnèrent à vous ! S’ils ne furent point alors soucieux de mon honneur, je n’entends pas me soucier présentement du leur ; et si je suis maintenant en péché mortier, j’y resterai quand même je serais en péché pilon ; n’en soyez pas plus en peine que moi. Et je vous dis ceci : ici, il me semble être la femme de Paganino, tandis qu’à Pise il me semblait être votre concubine, en voyant que pour les points de la lune et les mesures de géométrie, les planètes venaient se mettre entre vous et moi, tandis qu’ici Paganino me tient toute la nuit en ses bras, et m’étreint, et me mord ; et comme il m’arrange, Dieu vous le dit pour moi. Vous dites aussi que vous vous efforcerez ; et de quoi ? de le faire lever à coups de bâtons ? Je sais que vous êtes devenu un preux chevalier depuis que je ne vous ai vu. Allez, et efforcez-vous de vivre ; car me semble au contraire que vous vivez en ce monde en simple locataire, tellement vous me paraissez étique et malingre. Et je vous dirai plus encore : quand celui-ci me laissera — et il ne me paraît pas disposé à cela tant que je voudrai rester avec lui — je n’entends point pour cela retourner jamais à vous, dont en vous compressant tout entier on ne ferait pas une écuelle de sauce, pour ce qu’à mon très grand dommage et détriment j’y ai été une fois ; je chercherai ma pitance ailleurs. Sur quoi, je vous le dis de nouveau : ici il n’y a fête ni vigiles, ce qui fait que j’entends y rester ; et pour ce, le plus tôt que vous pourrez, allez-vous-en à la garde de Dieu, sinon je croirai que vous voulez me faire violence. — »

« Messire Ricciardo se voyant en mauvais parti, et reconnaissant sa folie d’avoir pris une femme jeune alors qu’il était épuisé, sortit de la chambre d’un air dolent et triste, et dit à Paganino beaucoup de paroles encore qui n’aboutirent à rien. Enfin, sans avoir rien obtenu, il laissa la dame et s’en retourna à Pise où il tomba tellement fou de douleur, qu’il s’en allait dans Pise ne répondant pas autre chose à tous ceux qui le saluaient ou lui parlaient, sinon : le mauvais trou ne veut pas de fête ; et au bout de peu de temps il mourut. Ce qu’ayant appris Paganino, et connaissant l’amour que la dame lui portait, il la prit pour femme légitime, et sans jamais observer fêtes ou vigiles, sans faire le carême, ils travaillèrent tous deux tant que les jambes les purent porter, et se donnèrent du bon temps. Pour quoi, mes chères dames, il me paraît que Bernabo, dans sa discussion avec Ambrogiuolo, chevauchait la chèvre à l’encontre de son penchant. — »

Cette nouvelle donna tellement à rire à toute la compagnie, qu’il n’y avait personne à qui les mâchoires ne fissent mal, et d’un consentement unanime toutes les dames avouèrent que Dioneo disait vrai et que Bernabo avait été une bête. Mais quand la nouvelle fut finie et que le rire se fut apaisé, la reine ayant observé que l’heure était déjà tardive et que tous avaient conté la leur, qu’ainsi la fin de son pouvoir était venue, ôta la couronne de dessus sa tête suivant le cérémonial adopté, et la posa sur la tête de Néiphile, en disant d’un air joyeux : « — Que désormais, chère compagne, le gouvernement de ce petit peuple t’appartienne. — » Puis elle retourna s’asseoir. Néiphile rougit un peu de l’honneur reçu ; son visage devint tel que se montre la fraîche rose d’avril ou de mai aux premières lueurs du jour, et ses yeux, légèrement baissés et pleins de désir, brillèrent comme l’étoile du matin. Mais quand se fut apaisée l’honnête rumeur par laquelle les assistants faisaient un joyeux accueil à leur reine, celle-ci, ayant repris cœur et s’étant assise un peu plus haut que d’habitude : « — Puisque je suis votre reine, et pour ne pas m’écarter de la manière suivie par celles qui l’ont été avant moi, et dont vous avez par votre obéissance approuvé le commandement, je vous ferai connaître en peu de mots mon avis, et s’il est adopté par votre conseil, nous le suivrons. Comme vous le savez, c’est demain vendredi et après demain samedi, jours ennuyeux à la plupart des gens à cause des aliments qu’on a coutume d’y manger ; sans compter que le vendredi est digne de tout notre respect pour ce que c’est le jour en lequel Celui qui est mort pour nous souffrit sa passion. Pour quoi, je pense qu’il serait juste et convenable qu’en l’honneur de Dieu, nous nous occupions ce jour-là plutôt de prières que de nouvelles. En outre, le samedi, les dames ont coutume de se laver la tête et de se débarrasser de la poussière et de la malpropreté qui peut leur être survenue par leurs travaux de la précédente semaine ; et elles ont semblablement coutume de jeûner en l’honneur de la Vierge mère du fils de Dieu, et de ne se livrer à aucun travail à cause du dimanche suivant. Pour quoi, ne pouvant pleinement suivre en ce jour l’ordre de vivre adopté par nous, j’estime qu’il est bienséant de nous dispenser de conter ce jour-là des nouvelles. Après, pour ce que nous serons restés ici pendant quatre jours, si nous voulons éviter que de nouveaux venus nous arrivent, je crois qu’il sera opportun de changer l’endroit et d’aller ailleurs, et j’ai déjà pensé et prévu où nous devrons aller. Quand donc nous serons réunis en ce nouvel endroit, dimanche, après la sieste — ayant eu aujourd’hui assez de loisir pour discourir et discuter — tant parce que vous aurez eu plus de temps pour y penser, que parce qu’il sera encore plus beau de restreindre un peu la licence de nos nouvelles, j’ai pensé que l’on devra deviser de ceux qui par leur industrie ont acquis ce qu’ils avaient longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu’ils avaient perdu. Sur ce, que chacun pense à dire quelque chose qui puisse être utile ou tout au moins agréable à la compagnie, le privilège de Dioneo étant toujours sauvegardé. — »

Chacun loua le langage de la reine et l’ordre proposé par elle, et ils décidèrent qu’il en serait ainsi. Après quoi la reine, ayant fait appeler son sénéchal, lui indiqua avec précision où il devrait faire mettre les tables le soir, et ce qu’il devait faire ensuite pendant tout le temps de son commandement. Et cela fait, s’étant levée ainsi que toute sa compagnie, elle donna licence à chacun de faire ce qui lui plairait le plus. Les dames et les hommes se dirigèrent en conséquence vers un petit jardin, et là, après qu’ils se furent un peu promenés, l’heure du souper venue, ils soupèrent avec joie et plaisir, et s’étant levés de table dès qu’il plut à la reine, Emilia menant la danse, la canzone suivante fut chantée par Pampinea, les autres dames lui répondant :


 Quelle dame chantera, si non moi
  Qui suis satisfaite en tous mes désirs ?

 Viens donc, Amour, cause de tout mon bien,
  De tout espoir et de tout effet joyeux ;
  Chantons ensemble un peu,
  Non les soupirs et les peines amères
  Qui me font présentement tes plaisirs plus doux,
  Mais bien le feu éclatant
  Au milieu duquel je brûle et je vis en liesse et en joie,
  T’adorant comme mon Dieu.

 Tu m’as dis devant les yeux, ô Amour,
  Le premier jour que tes feux me pénétrèrent,
  Un jeune homme tel,
  Que, pour la beauté, l’ardeur, la vaillance,
  On n’en trouverait jamais un meilleur,
  Ni même un qui l’égalerait.
  Je m’enflammai tellement pour lui, qu’aujourd’hui
  J’en chante avec toi, joyeuse, ô mon seigneur.

 Et ce qui, en cela, m’est un souverain plaisir,
  C’est que je lui plais autant qu’il me plaît.
  Grâce à toi, ô Amour.


  Pour quoi je possède en ce monde
  Ce que je désire, et j’espère avoir la paix en l’autre,
  À cause de l’entière fidélité
  Que je lui porte : Dieu qui voit cela,
  Dans son royaume nous le concédera aussi.


Après celle-ci, on en chanta plusieurs autres, et l’on fit plusieurs danses, et l’on sonna de divers instruments. Mais la reine estimant qu’il était temps d’aller se reposer, chacun s’en alla à sa chambre, précédé par les torches ; et ayant vaqué, les deux jours suivants, aux choses dont la reine avait tout d’abord parlé, ils attendirent le dimanche avec impatience.



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TROISIÈME JOURNÉE




La seconde Journée du Décaméron finie, commence la troisième, dans laquelle, sous le commandement de Néiphile, on devise de ceux qui, par leur adresse, ont acquis ce qu’ils avaient longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu’ils avaient perdu.


Déjà l’aurore, de vermeille qu’elle était, commençait à jaunir à l’approche du soleil, quand, le dimanche, la reine s’étant levée, fit lever toute sa compagnie. Le sénéchal qui, depuis un bon moment déjà, avait envoyé à l’endroit où l’on devait aller une grande partie des choses nécessaires, ainsi que les gens qui devaient les y préparer, voyant la reine en chemin, fit promptement charger tout le reste comme si on eût quasi levé le camp de là, et s’en alla avec les bagages et le reste des serviteurs derrière les seigneurs et les dames. La reine donc, accompagnée et suivie de ses dames et des trois jeunes gens, et guidée par le chant de peut-être vingt rossignols et autres oiseaux de toutes sortes, marchant à pas lents par un sentier peu fréquenté mais plein d’herbes vertes et de fleurs, lesquelles, le soleil survenant, commençaient toutes à s’ouvrir, prit son chemin vers l’occident et, tout en devisant, plaisantant et riant avec sa troupe, sans dépasser deux mille pas, les conduisit fort avant la troisième heure à un très beau et riche palais. Y étant entrés, ils le parcoururent en entier, et ayant vu les grandes salles et les belles chambres brillantes de propreté et pleines de tout ce qu’il leur fallait, ils admirèrent vivement ce palais et en tinrent le maître pour un seigneur magnifique. Étant ensuite descendus en bas, et ayant vu l’ample et joyeuse cour, les caves pleines de vins exquis et l’eau fraîche qui sourdait en abondance, ils l’admirèrent plus encore. Puis, désireux de se reposer un peu, ils allèrent s’asseoir sur une galerie qui dominait toute la cour et qui était remplie des fleurs que comportait la saison, ainsi que de verdure ; et là, le discret sénéchal les reçut avec délicieux confetti et des vins exquis dont ils se réconfortèrent. Après quoi, s’étant fait ouvrir un jardin attenant au palais et qui était tout entouré de murs, ils y entrèrent, et dès leur entrée, l’ensemble leur en paraissant d’une beauté merveilleuse, ils se mirent à en regarder plus attentivement les diverses parties. Ce jardin avait en de nombreux endroits, tout autour et au milieu, de très vastes allées droites comme des flèches et couvertes de vignes en treilles qui annonçaient devoir donner cette année force raisins ; et les fleurs répandaient par tout le jardin une si puissante odeur, mêlée qu’elle était au parfum des nombreuses autres plantes embaumant l’air, qu’il leur semblait être au milieu de toutes les épices qui naquirent jamais en Orient. Les bords de ces allées étaient quasi tout couverts de rosiers blancs et vermeils et de jasmins ; de sorte que, non-seulement pendant la matinée, mais alors même que le soleil était le plus haut, on pouvait aller partout sous une ombre odoriférante et agréable, sans être atteint par ses rayons. Combien nombreuses étaient les plantes de ce lieu, quelles elles étaient et dans quel ordre on les avait disposées, tout cela serait trop long à raconter ; mais il n’en était aucune de celles qu’on regarde comme précieuses et que notre climat peut supporter, qui ne s’y trouvât en abondance. Au milieu du jardin — ce qui n’est pas moins à louer que toutes les choses précédentes, mais bien plus encore — était un pré d’herbe menue et si verte qu’elle paraissait noire, tout émaillé de plus de dix mille espèces de fleurs, et clos tout à l’entour de cèdres et d’orangers très verts et très vigoureux, lesquels, portant en même temps des fruits mûrs, des fruits verts et des fleurs, non-seulement faisaient un plaisant ombrage pour les yeux, mais frappaient agréablement l’odorat. Au milieu de ce pré était une fontaine du marbre le plus blanc, avec de merveilleuses sculptures. Au centre, d’une figure posée sur une colonne qui était droit au milieu, jaillissait vers le ciel — je ne sais si c’était d’une veine naturelle ou artificielle — une eau si abondante et qui s’élevait si haut, pour retomber ensuite avec un doux bruit dans la claire fontaine, qu’il en aurait moins fallu pour faire tourner un moulin. Cette eau — je dis celle qui surabondait quand la fontaine était pleine — s’échappait du pré par une voie cachée et par de petits canaux très beaux et très habilement faits. Une fois hors du pré, revenue au grand jour, elle l’entourait complètement ; de là, elle parcourait tout le jardin par de semblables petits canaux, puis elle était recueillie en dernier lieu en un endroit d’où elle sortait enfin de ce beau jardin et précipitait ses eaux limpides vers la plaine, faisant, avant d’y arriver, tourner deux moulins avec beaucoup de force et au grand avantage du maître.

La vue de ce jardin, sa belle ordonnance, les plantes et la fontaine avec les petits ruisseaux qui en dérivaient, tout cela plut tellement aux dames et aux trois jeunes gens, qu’ils se mirent tous à affirmer que, si le paradis pouvait exister sur terre, ils ne savaient quelle autre forme on aurait pu lui donner sinon celle de ce jardin, et qu’ils n’imaginaient pas quelle autre beauté on aurait pu lui ajouter. Ils allaient donc très contents tout à l’entour, se composant de très belles guirlandes de feuillages variés, ce pendant qu’ils écoutaient plus de vingt sortes d’oiseaux, lesquels chantaient à l’envi l’un de l’autre, quand ils furent frappés d’une plaisante beauté dont ils ne s’étaient pas encore aperçus, éblouis qu’ils avaient été par les autres : à savoir qu’ils virent le jardin rempli de peut-être cent variétés de beaux animaux qu’ils allaient se montrant les uns aux autres. D’un côté sortaient les lapins, de l’autre couraient les lièvres ; là reposaient les chevreaux couchés ; ailleurs les jeunes cerfs allaient paissant. Et outre ceux-là, plusieurs espèces d’animaux inoffensifs allaient et venaient comme des bêtes quasi domestiques, chacune selon sa fantaisie. Toutes ces choses, venant après les plaisirs précédemment goûtés, leur en procurèrent un bien plus grand. Mais quand, regardant tantôt une chose, tantôt une autre, ils eurent assez marché, ils firent dresser les tables autour de la belle fontaine, et après avoir chanté six petites chansons et s’être livrés à quelques danses, ils allèrent manger, selon le bon plaisir de la reine et ayant été servis dans un grand et bel ordre, et à leur loisir de bonnes et délicates victuailles, devenus plus gais, ils se levèrent et se livrèrent de nouveau à la musique, aux chants et aux danses, jusqu’à ce qu’il parût bon à la reine, la chaleur survenant, que ceux à qui cela plairait allassent dormir. Les uns y allèrent ; les autres, séduits par la beauté du lieu, n’y voulurent point aller, mais, demeurés là, se mirent qui à lire des romans, qui à jouer aux échecs, qui aux tables, pendant que leurs compagnons dormaient. L’heure de none passée, après s’être levés et s’être rafraîchi la figure avec de l’eau fraîche, ils s’en vinrent dans le pré, suivant qu’il plut à la reine, et s’étant assis près de la fontaine, en leur mode habituel, ils attendirent le moment de dire des nouvelles sur le sujet proposé par la reine. Le premier d’entre eux à qui la reine imposa cette charge fut Philostrate, lequel commença de cette façon :


NOUVELLE I


Masetto de Lamporecchio s’étant fait passer pour muet, devient jardinier d’un couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.


« — Très belles dames, il y en a beaucoup de ces hommes et de ces femmes assez sots pour croire que dès qu’on a posé sur la tête d’une jeune fille le bandeau blanc et sur son dos la robe noire, elle n’est plus femme et ne se sent plus d’appétits féminins, comme si, en la faisant nonne, on l’avait tait devenir de pierre ; et si par hasard ils entendent dire quelque chose contre cette croyance qu’ils ont, ils se fâchent comme si un grand crime contre nature avait été commis, sans songer qu’eux-mêmes ne se peuvent rassasier par la pleine licence qu’ils ont de faire tout ce qu’ils veulent, ni sans vouloir réfléchir à la grande force de l’oisiveté et de la solitude. Et semblablement, il y en a encore beaucoup de ceux qui croient trop que la pioche, la bêche, la mauvaise nourriture et les fatigues enlèvent entièrement aux travailleurs de la terre les appétits de la concupiscence, et les rendent très grossiers d’intelligence et de jugement. Combien se trompent tous ceux qui pensent ainsi ? Mais il me plaît, puisque la reine me l’a commandé, et que je ne m’écarte pas du sujet proposé par elle, de vous le démontrer plus clairement par une petite nouvelle.

« Dans nos contrées était autrefois et est encore un couvent de femmes très renommé pour sa sainteté, et que je ne nommerai pas, pour ne diminuer en quoi que ce soit sa réputation. Il n’y a pas longtemps que dans ce couvent, où ne se trouvaient alors que huit nonnes avec une abbesse, toutes fort jeunes, était un pauvre homme chargé de cultiver un beau jardin que les religieuses possédaient. Mécontent de son salaire, il régla un beau jour ses comptes avec l’intendant des nonnes et s’en retourna à Lamporecchio, d’où il était. Là, parmi ceux qui l’accueillirent joyeusement, était un jeune ouvrier fort, robuste et, pour un campagnard, très beau de sa personne, et qui avait nom Masetto. Ayant demandé au bonhomme où il était resté si longtemps, celui-ci, qui s’appelait Nuto, le lui ayant dit, Masetto l’interrogea sur ce qu’il faisait dans le couvent. À quoi Nuto répondit : « — Je travaillais dans leur grand et beau jardin, et, en outre, j’allais quelquefois au bois pour la provision ; je puisais de l’eau et faisais quelques autres semblables besognes, mais les nonnes me donnaient un si mince salaire que je pouvais à peine payer mes chaussures. En outre, elles sont toutes jeunes, et il me semble qu’elles ont le diable au corps, car on ne peut rien faire à leur goût. Au contraire, souvent, quand je travaillais au jardin, l’une disait ; Porte ceci là, et l’autre disait : Porte-le ici ; une autre m’enlevait la bêche des mains et disait : Ceci n’est pas bien : et elles me causaient tant de tracas que je laissais là l’ouvrage et que je sortais du jardin. De sorte que, soit pour une chose, soit pour une autre, je n’ai plus voulu y rester, et je m’en suis venu. Leur intendant, quand je suis parti, m’a prié, si j’avais sous la main quelqu’un qui pût faire ce service, de le lui envoyer, et je le lui ai promis ; mais Dieu le fasse solide des reins comme je lui en chercherai et lui en enverrai un ! — »

« Quand Masetto eut entendu ce que lui disait Nuto, il lui vint en l’esprit un si grand désir d’être avec ces nonnes qu’il s’en consumait tout entier, comprenant bien aux paroles de Nuto qu’il pourrait venir à bout de ce qu’il désirait. Mais avisant qu’il n’y arriverait pas s’il ne lui parlait point, il lui dit : « — Et ! comme tu as bien fait de t’en revenir ! Un homme est-il fait pour vivre avec des femmes ? Il lui vaudrait mieux vivre avec des diables. Elles ne savent pas, six fois sur sept, ce qu’elles veulent elles-mêmes. — » Mais dès que leur entretien eut cessé, Masetto se mit à songer à la façon dont il s’y devait prendre pour s’introduire près d’elles ; et comme il se savait parfaitement apte aux services dont parlait Nuto, il ne craignit pas d’être refusé pour ce motif, mais parce qu’il était trop jeune et de bonne mine. Pour quoi, avoir ruminé en soi-même de nombreux projets, il se dit : « — L’endroit est très loin d’ici et personne ne m’y connaît. Si je sais faire semblant d’être muet, certainement j’y serai reçu. — » Et s’arrêtant à cette ruse, sa cognée au cou, sans dire à personne où il allait, il s’en vint au monastère comme un pauvre homme. Y étant arrivé, il y entra et trouva par hasard l’intendant dans la cour. Alors, par gestes, comme font les muets, il lui témoigna le désir d’avoir à manger pour l’amour de Dieu, lui donnant à entendre que, s’il en avait besoin, il irait lui fendre du bois. L’intendant lui donna volontiers à manger, puis il le mit devant quelques souches que Nuto n’avait pas pu fendre, et que lui, qui était très robuste, fendit toutes en peu de temps. L’intendant, qui avait besoin d’aller au bois, l’emmena ensuite avec lui et, là, lui fit couper des fagots ; puis ayant mis l’âne devant lui, il lui fit comprendre par signes de le conduire au couvent. Masetto s’en acquitta fort bien ; pour quoi l’intendant le retint plusieurs jours pour certains travaux qu’il y avait à faire.

« Or il advint qu’un jour l’abbesse le vit et demanda à l’intendant qui il était. Celui-ci lui dit : « — Madame, c’est un pauvre homme sourd et muet, qui, un de ces jours derniers, est venu me demander l’aumône, de sorte que je lui ai fait du bien et lui ai donné à faire plusieurs choses qui devaient être faites. S’il savait travailler le jardin et qu’il voulût demeurer ici, je crois que nous aurions un bon serviteur, car il nous en faut un et il ferait ce qu’il pourrait. En outre, vous n’auriez point à craindre qu’il parlât à vos jeunes nonnes. — » À qui l’abbesse dit : « — Sur ma foi en Dieu, tu dis vrai ; sache s’il sait travailler, et essaie de le retenir ; donne-lui quelque paire de mauvais souliers, quelque vieux capuchon ; flatte-le ; soigne-le ; donne-lui bien à manger. — » L’intendant dit qu’il le ferait. Masetto n’était guère loin, mais faisant semblant de balayer la cour, il entendait toute cette conversation, et, joyeux, il disait en lui-même : « — Si vous m’y introduisez, je vous travaillerai si bien le jardin, que jamais il n’aura été travaillé de la sorte. — » Bref, l’intendant ayant vu qu’il savait très bien travailler, et lui ayant demandé par signes s’il voulait rester, et Masetto lui ayant répondu également par signes qu’il y consentait, il l’occupa, lui enjoignit de travailler le jardin et lui montra ce qu’il avait à faire ; puis il alla vaquer aux autres affaires du couvent et le laissa.

« Masetto travaillant tous les jours, les nonnes commencèrent à le taquiner et à se moquer de lui, comme il arrive souvent qu’on fait avec les muets, et lui disaient les plus scélérates paroles du monde, croyant n’être pas entendues de lui ; et l’abbesse, qui pensait sans doute qu’il était sans queue comme sans parole, ne se préoccupait en aucune façon de cela. Il advint toutefois qu’un jour Masetto ayant beaucoup travaillé et se reposant, deux toutes jeunes nonnes, qui se promenaient par le jardin, s’approchèrent de l’endroit où il était et se mirent à le regarder pendant qu’il faisait semblant de dormir. Pour quoi, l’une d’elles, qui était plus hardie, dit à l’autre : « Si je croyais que tu me gardasses le secret, je te dirais une pensée que j’ai eue plusieurs fois, et qui pourrait te faire aussi plaisir à toi. — » L’autre répondit : « — Parle en toute sûreté, car certainement je ne le dirai à personne. — » Alors la jeune effrontée commença : « — Je ne sais si tu as réfléchi à la façon dont nous sommes tenues enfermées, et que jamais un homme n’ose entrer ici, si ce n’est l’intendant qui est vieux, et ce muet. Pour moi, j’ai plusieurs fois entendu dire à des dames qui sont venues nous voir, que toutes les autres douceurs du monde sont une plaisanterie en comparaison du plaisir que la femme goûte avec l’homme. Pour quoi, il m’est plus d’une fois venu à l’esprit, puisque je ne puis le faire avec d’autres, d’éprouver avec ce muet s’il en est ainsi. C’est l’homme le mieux du monde choisi pour cela, car, même quand il voudrait, il ne pourrait ni ne saurait le redire. Tu vois que c’est un jeune sot, vigoureux plutôt qu’intelligent. Volontiers j’écouterai ce qu’il t’en semble. — » « — Hélas ! — dit l’autre — qu’est-ce que tu dis ? Ne sais-tu pas que nous avons promis notre virginité à Dieu ? — » « — Oh ! — dit la première — combien de choses on lui promet tout le long du jour, dont on ne tient aucune ! si nous la lui avons promise, que les autres la tiennent. — » À quoi sa compagne dit : « — Et si nous devenions grosses, comment ferions-nous ? — » L’autre dit alors : « — Tu commences à penser au mal avant qu’il arrive. Quand il sera venu, alors on y pensera. Il y aura mille moyens de faire que cela ne se sache jamais, pourvu que nous ne le disions pas nous-mêmes. — » Entendant cela, l’autre, qui avait meilleure envie que sa compagne d’éprouver quelle bête c’était que l’homme, dit : « — Or bien, comment ferons-nous ? — » À quoi la première répondit : « — Tu vois que c’est l’heure de none ; je crois que les sœurs sont toutes endormies, excepté nous. Regardons par le jardin s’il n’y a personne, et nous n’aurons plus autre chose à faire qu’à le prendre par la main et le mener dans cette cabane où il se met à l’abri de la pluie ; et là l’une se tiendra avec lui et l’autre fera la garde. Il est si niais, qu’il fera comme nous voudrons. — » Masetto entendait toute cette conversation, et, disposé à obéir, n’attendait plus que d’être pris par l’une d’elles. Les jeunes nonnes ayant bien regardé partout, et s’étant assurées que d’aucun côté elles ne pouvaient être vues, celle qui avait pris d’abord la parole, s’approcha de Masetto et le réveilla ; aussitôt, il se leva tout debout. Sur quoi, lui prenant la main avec des airs engageants, et tandis qu’il riait d’un air niais, elle le mena dans la cabane où, sans se faire trop inviter, il fit ce qu’elle voulut. La nonne en loyale compagne, ayant eu ce qu’elle désirait, céda la place à l’autre, et Masetto se montrant toujours aussi simple, fit encore à leur volonté. Pour quoi, avant qu’elles s’en allassent, elles voulurent éprouver chacune plus d’une fois comment le muet savait chevaucher. Et depuis, causant souvent entre elles, elles disaient que c’était bien la plus douce chose dont elles eussent entendu parler : et prenant le temps à heure convenable, elles s’en allaient s’ébattre avec le muet.

« Il advint un jour qu’une de leurs compagnes, s’étant aperçue de la chose par la fenêtre de sa cellule, le fit remarquer à deux autres. Toutes trois délibérèrent tout d’abord d’aller le dénoncer à l’abbesse ; mais bientôt, changeant d’avis, elles s’accordèrent avec leurs compagnes pour éprouver elles aussi la puissance de Masetto. Au bout d’un certain temps, par suite de divers incidents, les trois autres nonnes vinrent se joindre aux premières. Enfin, l’abbesse, qui ne s’était pas encore aperçue de ces choses, se promenant un jour seule au jardin, par une chaleur grande, trouva Masetto — lequel, pour avoir trop chevauché la nuit, était assez peu disposé à travailler le jour — étendu tout endormi à l’ombre d’un amandier ; et comme le vent avait relevé le pan de devant de sa chemise, tout restait à découvert. Ce que regardant la dame, et se voyant seule, elle tomba dans ce même appétit où étaient tombées ses nonnains. Ayant réveillé Masetto, elle l’emmena avec elle dans sa chambre où, pendant plusieurs jours, au grand déplaisir des nonnes qui ne voyaient plus le jardinier venir travailler le jardin, elle le retint, éprouvant à diverses reprises cette douceur qu’elle avait auparavant coutume de blâmer chez autrui. Enfin, elle le renvoya de sa chambre à son logis ; mais comme elle voulait le revoir souvent, et qu’elle lui demandait plus que sa part, Masetto, ne pouvant satisfaire à telle besogne, s’avisa que son métier de muet pourrait bien, s’il durait plus longtemps, lui causer un dommage par trop grand. Et pour ce, une nuit qu’il était avec l’abbesse, rompant le silence, il se mit à dire : « — Madame, j’ai entendu dire qu’un coq suffit bien pour dix poules, mais que dix hommes peuvent mal satisfaire une seule femme ; d’où je ne puis, moi, en servir neuf ; à quoi je ne pourrais durer : au contraire, en suis-je venu par ce que j’ai fait jusqu’ici, à un tel point, que je ne puis plus faire ni beaucoup ni peu. Et pour ce, laissez-moi aller à la grâce de Dieu, ou bien trouvez un moyen d’arranger cela. — » La dame, entendant parler celui qu’elle tenait pour muet, toute surprise, dit : « — Qu’est cela ? je croyais que tu étais muet. — » « Madame — dit Masetto — je l’étais aussi, mais non de naissance ; la parole m’avait été enlevée par une maladie, et seulement de cette nuit je me la sens rendue ; dont je loue Dieu tant que je puis. — » La dame le crut, et lui demanda ce qu’il voulait dire par ces neuf femmes qu’il avait à servir. Masetto lui dit le fait. Ce qu’entendant l’abbesse, elle s’aperçut qu’aucune de ses nonnes n’avait été plus sage qu’elle ; pour quoi, en femme discrète, sans laisser partir Masetto, elle résolut de s’entendre avec ses nonnes pour trouver un moyen d’arranger les choses de façon que le couvent ne fût pas couvert de scandale par le fait de Masetto. L’intendant étant mort un des jours précédents, les nonnes, d’un mutuel consentement, chacune sachant ce que toutes avaient fait, et avec l’assentiment de Masetto, s’arrangèrent pour faire croire que, grâce à leurs prières et au mérite du saint dont le couvent portait le nom, la parole avait été rendue à Masetto après avoir été longtemps muet ; elles le firent leur intendant, et lui répartirent la besogne de façon qu’il pût la supporter. Aussi, bien qu’il eût engendré nombre de moinillons, les choses se passèrent cependant si discrètement, qu’on n’en sut rien, sinon après la mort de l’abbesse, Masetto étant alors bien près d’être vieux, et, devenu riche, fort désireux de s’en retourner chez lui. La découverte de son aventure lui facilita l’accomplissement de ce désir. C’est ainsi que Masetto sur ses vieux jours s’en revint, riche et père de famille sans avoir eu la peine de nourrir ses enfants et de les entretenir, et ayant su par sa prévoyance bien employer sa jeunesse, au lieu d’où il était parti une cognée sur le cou, affirmant qu’ainsi le Christ traitait quiconque lui posait des cornes au chapeau. — »


NOUVELLE II


Un palefrenier couche avec la femme du roi Agilulf. Ce dernier s’en aperçoit, retrouve le coupable et lui tond une mèche de cheveux. Le tondu tond à son tour ses camarades, et se tire ainsi de sa male aventure.


Pilostrate étant arrivé à la fin de sa nouvelle qui avait parfois fait un peu rougir les dames et parfois les avait fait rire, il plut à la reine que Pampinea contât à son tour. Celle-ci, commençant d’un air riant, dit : — « D’aucuns sont assez peu discrets pour vouloir montrer qu’ils savent et connaissent ce qu’il ne leur appartient pas de savoir, et parfois, pour cela, reprenant les défauts dont personne ne s’est aperçu chez autrui, ils croient atténuer leur propre honte, tandis qu’ils l’accroissent à l’infini ; et que cela soit vrai, j’entends, amoureuses dames, vous le prouver en vous montrant, dans l’esprit d’un vaillant roi, une astuce qui ne doit pas être moins prisée peut-être que celle de Masetto.

« Agilulf, roi des Lombards, avait, comme ses prédécesseurs, placé le siège de son royaume à Pavie, cité de Lombardie, après avoir pris pour femme Teudelinge, restée veuve d’Autari qui avait été également roi des Lombards, laquelle fut une très belle dame, sage et honnête, mais malheureuse en amour. Grâce au courage et au grand sens de ce roi Agilulf, les affaires de Lombardie ayant été pendant un certain temps prospères et tranquilles, il advint qu’un palefrenier de la susdite reine, homme de condition très basse quant à la naissance, mais d’un esprit plus élevé que ne le comportait un aussi vil métier, et de sa personne beau et grand, s’énamoura sans mesure de la reine, tout comme s’il avait été le roi. Comme sa profession infime ne lui avait pas empêché de reconnaître que son amour était hors de toute convenance, en homme sage il ne s’en ouvrait à personne, pas plus qu’il n’avait la hardiesse de le découvrir à la reine par ses regards ; et quoiqu’il vécut sans aucune espérance de devoir jamais lui plaire, cependant il se glorifiait en lui-même d’avoir placé ses pensées en haut lieu. Et comme il brûlait tout entier d’une amoureuse flamme, il s’étudiait à faire, par dessus tous ses autres compagnons, tout ce qu’il croyait devoir plaire à la reine. Pour quoi il se trouvait que la reine, devant chevaucher, montait plus volontiers son palefroi que celui d’aucun autre ; ce que, quand cela arrivait, il regardait comme une grandissime faveur ; et jamais il ne lâchait les étriers, se tenant pour heureux quand parfois il pouvait toucher ses vêtements. Mais, de même que nous voyons souvent arriver que l’amour devient d’autant plus grand que l’espérance est moindre, ainsi il advint dans le cœur de ce pauvre palefrenier ; à tel point qu’il lui était très douloureux d’être obligé de tenir son grand désir ainsi caché, comme il faisait, sans être réconforté d’aucun espoir ; aussi plus d’une fois, ne pouvant se guérir de cet amour, il résolut de mourir. Songeant à quel moyen il aurait recours, il prit le parti de s’arranger de façon que l’on vît bien qu’il mourait à cause de l’amour qu’il avait porté et qu’il portait à la reine ; et il décida que son entreprise serait telle, qu’il tenterait pour elle la fortune afin de satisfaire tout ou partie de son désir. Il ne se hasarda point à parler à la reine, ni à lui faire connaître son amour par lettre, car il savait qu’il parlerait et qu’il écrirait en vain ; mais il voulut éprouver si, par ruse, il pourrait coucher avec elle. Il n’y avait pas d’autre ruse ni d’autre voie que de trouver le moyen de parvenir jusqu’à la reine et de pénétrer dans sa chambre en se faisant passer pour le roi, lequel, il le savait, ne couchait pas toujours avec sa femme. Pour quoi, afin de voir de quelle façon le roi s’y prenait, et quel costume il avait quand il allait la voir, il se cacha à plusieurs reprises la nuit dans une grande salle du palais qui était située entre la chambre du roi et celle de la reine. Or, une nuit entre autres, il vit le roi enveloppé dans un grand manteau et tenant d’une main une lumière et de l’autre une baguette, sortir de sa chambre et aller à la chambre de la reine, et là, sans dire mot, frapper une fois ou deux à la porte avec cette baguette ; et incontinent la porte lui était ouverte et la lumière lui était enlevée des mains. Ayant donc vu cela, et ayant vu aussi le roi s’en retourner, il pensa à faire de même ; et ayant réussi à se procurer un manteau semblable à celui qu’il avait vu au roi, ainsi qu’une lumière et une petite baguette, et après s’être lavé tout d’abord en un bain chaud, afin que l’odeur de l’écurie n’incommodât pas la reine ou ne la fît s’apercevoir de la ruse, il se cacha, ainsi qu’il en avait l’habitude, dans la grande salle. Quand il vit que tout le monde dormait, et quand le temps lui sembla venu de donner effet à son désir ou de trouver la mort qu’il souhaitait, il fit un peu de feu avec la pierre et l’amadou qu’il portait, alluma sa lumière, et enveloppé hermétiquement dans son manteau, il s’en alla à la porte de la chambre où il frappa deux coups avec la baguette. La chambre fut ouverte par une camériste à moitié endormie qui lui prit la lumière des mains et l’éteignit ; sur quoi, lui, sans rien dire, étant entré, et ayant déposé son manteau, il se glissa dans le lit où la reine dormait. L’ayant saisie dans ses bras, et feignant d’être de méchante humeur, pour ce qu’il savait que le roi quand il était de mauvaise humeur ne prononçait pas un mot, sans rien dire et sans qu’il lui fût rien dit, il connut plusieurs fois charnellement la reine. Et bien qu’il lui semblât dur de s’en aller, cependant, craignant qu’une trop longue séance lui fût occasion de changer en tristesse le plaisir éprouvé, il se leva, et après avoir repris son manteau et sa lumière, sans rien dire autre chose, il s’en alla, et le plus tôt qu’il put regagna son lit.

« Il pouvait à peine y être revenu, quand le roi, s’étant levé, alla à la chambre de la reine, ce dont celle-ci s’émerveilla fort ; et comme il était entré dans le lit et la saluait joyeusement, elle prit hardiesse de sa bonne humeur et dit : « — Ô mon seigneur, quelle nouveauté est-ce, cette nuit ? Vous venez à peine de me quitter, et, au-delà de vos habitudes, vous avez pris de moi plaisir, et vous revenez derechef si vite ? Prenez garde à ce que vous faites. — » Le roi, entendant ces paroles, soupçonna soudain que la reine avait été trompée par une ressemblance de manières et de personne ; mais, en homme sage, il se garda bien, voyant que la reine ni personne autre ne s’en était aperçue, de l’en faire apercevoir. C’est ce que nombre de sots n’auraient pas fait ; ils auraient dit au contraire : je ne suis pas venu ; quel est celui qui est venu ? Comment est-il venu ? Qui est-ce ? De quoi seraient survenues de nombreuses choses par lesquelles il aurait inutilement contristé la reine et lui aurait donnée l’idée de désirer une seconde fois ce qu’elle avait déjà goûté : en taisant l’aventure, il ne pouvait lui en revenir aucune honte, tandis qu’en parlant, il se serait attiré du déshonneur. Le roi répondit donc, plus irrité au fond du cœur que dans son air et dans ses paroles : « — Femme, ne vous semblé-je pas homme capable d’avoir été ici tantôt et d’y revenir une autre fois ? — » À quoi la reine répondit : « — Mon seigneur, si, mais cependant je vous prie de prendre garde à votre santé. — » Alors le roi dit : « — Il me plaît de suivre votre conseil ; et pour cette fois, sans vous causer plus d’ennui, je vais m’en retourner. — » Et le cœur plein de colère et de mécontentement à cause de l’affront qu’il voyait qu’on lui avait fait, il reprit son manteau, sortit de la chambre et songea à trouver sans bruit celui qui l’avait fait, pensant bien que c’était quelqu’un de sa maison, et que, quel qu’il fût, il n’avait pu encore en sortir.

« Ayant donc pris une petite lumière dans une petite lanterne, il s’en alla vers un vaste corps de logis qui était dans son palais au-dessus des écuries, et dans lequel dormaient en divers lits presque tous ses familiers. Et estimant que, quel que fût celui qui avait fait ce que la dame lui avait dit, son pouls et ses battements de cœur ne pouvaient être encore apaisés à cause de la rude besogne qu’il avait accomplie, il se mit à tâter sans bruit, en commençant par un des bouts de la salle, la poitrine de tous ses gens, pour savoir si le cœur battait vite à l’un d’entre eux. Tous dormaient fortement, hormis celui qui avait été avec la reine et qui ne dormait pas encore ; pour quoi, voyant venir le roi, et comprenant ce qu’il cherchait, il se mit à trembler tellement, qu’au battement de cœur que la fatigue éprouvée peu avant lui avait occasionné, la peur en ajouta un plus grand ; et il vit bien que si le roi s’en apercevait, il le ferait mourir sur le champ. Et bien que de nombreuses pensées lui allassent par l’esprit sur ce qu’il avait à faire, cependant voyant le roi sans arme, il résolut de faire semblant de dormir et d’attendre ce que le roi ferait. Après avoir longtemps cherché, et n’en trouvant aucun qui lui parût être celui qu’il croyait, le roi arriva à notre homme, et voyant que le cœur lui battait fort, il se dit : c’est lui ! Mais, en homme qui n’entendait rien faire qui fût su, il se borna, avec une paire de ciseaux qu’il portait sur lui, à lui couper quelques mèches de cheveux qu’en ces temps on portait très longs, afin qu’à l’aide de cette marque il pût le reconnaître le lendemain matin ; cela fait, il s’en alla et regagna sa chambre.

« Le palefrenier qui avait tout vu, comprit clairement, en homme avisé qu’il était, pourquoi il avait été ainsi marqué. Aussi, s’étant levé sans plus attendre, et ayant cherché des ciseaux dont, par aventure, il y avait une paire dans la salle pour le service des chevaux, il alla doucement vers tous ceux qui étaient couchés, et leur coupa à tous les cheveux sur les oreilles de la même façon ; et cela fait, sans avoir été entendu, il s’en revint dormir.

« Le matin, le roi s’étant levé, ordonna qu’avant que les portes du palais s’ouvrissent, tous ses gens passassent devant lui ; ce qui fut fait. Et tous, sans rien avoir sur la tête, étant rangés devant lui, il se mit à les examiner pour voir lequel avait été tondu par lui ; et voyant le plus grand nombre d’entre eux avec les cheveux coupés de la même façon, il s’étonna et se dit en lui-même : « — Celui que je cherche, bien qu’il soit de basse condition, montre bien qu’il est d’un grand sens. — » Puis, voyant qu’il ne pouvait avoir sans faire d’esclandre celui qu’il cherchait, et peu disposé à vouloir, pour une petite vengeance, s’attirer grande vergogne, il se borna à avertir le coupable d’un mot seulement, et à lui faire voir qu’il était aperçu de la chose ; s’étant donc tourné vers tous ses gens, il dit : « — Que celui qui l’a fait ne le fasse plus jamais, et allez avec Dieu. — » Un autre aurait voulu faire mettre à la gêne, torturer, examiner, questionner, et, ce faisant, aurait ébruité ce que chacun doit s’efforcer de cacher ; et l’ayant découvert, encore qu’il en eût pris entière vengeance, sa honte n’en aurait pas été diminuée mais fort accrue, et l’honneur de sa femme contaminé.

« Ceux qui entendirent ces paroles du roi s’étonnèrent et se demandèrent longtemps entre eux ce qu’il avait voulu dire par là ; mais nul ne les comprit, sinon celui à qui seul elles s’adressaient ; lequel en homme sage, n’en ouvrit jamais la bouche du vivant du roi, pas plus qu’il ne commit désormais sa vie au hasard en une semblable aventure. — »


NOUVELLE III


Sous prétexte de confession et de pureté de conscience, une dame énamourée d’un jouvenceau pousse un moine, sans que celui-ci s’aperçoive de la supercherie, à lui faciliter le moyen de voir son amant.


Déjà se taisait Pampinea, et l’audace et la prudence du palefrenier avaient été louées par plus d’un des assistants, ainsi que le bon sens du roi, quand la reine, s’étant tournée vers Philomène, lui ordonna de poursuivre ; pour quoi Philomène commença gracieusement à parler ainsi :« — J’entends vous raconter un bon tour qui fut justement fait par une belle dame à un grave religieux, et qui doit d’autant plus plaire à tout séculier, que les religieux, très sots le plus souvent et hommes d’habitudes et de mœurs étranges, croient valoir et en savoir plus que les autres en toute chose, alors qu’ils leur sont de beaucoup inférieurs, comme étant des gens qui, par lâcheté d’âme, n’ayant pas, comme les autres hommes, l’énergie de pourvoir à leurs besoins, se réfugient là où ils peuvent avoir à manger, comme le porc. Je raconterai cette nouvelle, ô plaisantes dames, non-seulement pour suivre l’ordre imposé, mais encore pour vous faire voir que les religieux eux-mêmes, auxquels nous autres, outre mesure crédules, nous accordons trop de confiance, peuvent être et sont parfois bafoués, non pas seulement par les hommes, mais par quelques-unes de nous.

« En notre cité, plus pleine de tromperies que d’amour et de foi, fut, il n’y a pas encore beaucoup d’années, une gente dame distinguée par sa beauté et ses belles manières, et autant que tout autre dotée par la nature d’un esprit élevé et d’un jugement subtil. Je ne veux pas dire son nom, pas plus qu’aucun de ceux qui sont cités dans la présente nouvelle, bien que je les sache, pour ce qu’il y a des gens qui vivent encore qui s’en fâcheraient, alors qu’il n’y aurait qu’à en rire et qu’à passer outre. Cette dame donc, qui était née de haut lignage et qui se voyait mariée à un artisan lainier, pour ce que son mari était artisan, ne pouvait surmonter le dédain de son âme, car elle estimait qu’aucun homme de basse condition, quelque richissime qu’il fût, n’était digne d’une femme noble. Et voyant aussi que, malgré toutes ses richesses, son mari n’était bon qu’à dévider un écheveau, faire ourdir une toile, ou discuter avec une filandière de ce qui avait été filé, elle résolut de ne plus vouloir en aucune façon de ses embrassements, si non en tant qu’elle ne pourrait les lui refuser, et de chercher, pour sa propre satisfaction, quelqu’un qui lui parût plus digne de cela que le lainier ; et elle s’énamoura d’un fort brave homme d’âge moyen, tellement que si elle ne l’avait pas vu dans le jour, elle ne pouvait passer la nuit suivante sans ennui. Mais le brave homme ne s’en apercevant pas, n’en avait cure, et elle, qui était très prudente, n’osait le lui faire savoir ni par ambassade de femme, ni par lettre, craignant les dangers qui pourraient en advenir.

« Or, ayant appris qu’il avait de nombreuses relations avec un religieux, lequel, bien qu’il fût un gros homme ignorant, néanmoins, pour ce qu’il menait une très sainte vie, avait auprès de tout le monde la réputation d’un très digne moine, la dame pensa qu’il pouvait être un excellent intermédiaire entre elle et son amant. Après avoir bien pensé au moyen qu’elle devait prendre, elle s’en alla à l’heure convenable à l’église où il demeurait, et l’ayant fait appeler, elle dit que quand cela lui plairait, elle désirait se confesser à lui. Le moine, la voyant, et la tenant pour femme noble, l’écouta volontiers, et, après la confession, elle lui dit : « — Mon père, il me faut recourir à vous pour avoir aide et conseil dans ce que vous allez entendre. Je sais, puisque je vous l’ai dit, que vous connaissez mes parents et mon mari, dont je suis aimée plus que la vie, et je ne désire rien que je ne l’aie incontinent de lui, comme d’un homme très riche qui peut bien le faire. Et laissant de côté ce que je ferais, je dis que si je pensais seulement à quoi que ce fût contre son honneur ou son plaisir, aucune femme ne serait jamais plus digne du bûcher que moi. Or, il y a quelqu’un, dont à vrai dire je ne sais pas le nom, mais qui me paraît une personne de bien, et qui si l’on ne m’a pas trompée là-dessus, vous fréquente beaucoup. Il est beau et grand de sa personne, vêtu d’habits bruns très honnêtes, et ne sachant pas sans doute la ferme intention que j’ai, il semble avoir mis le siège autour de moi, de sorte que je ne puis me montrer à la porte ou à la fenêtre, ni sortir de la maison, sans qu’incontinent il ne se présente devant moi ; et je m’étonne qu’il ne soit pas maintenant ici ; ce dont je me plains fort, pour ce que ces sortes de choses, faites souvent sans la moindre faute, attirent le blâme aux honnêtes femmes. J’avais eu tout d’abord l’idée de le faire dire à mes frères, mais j’ai ensuite pensé que les hommes font parfois les commissions de façon que les réponses sont aigres, d’où naissent des altercations, et des altercations on en vient aux faits ; pour quoi, afin que mal et scandale n’en naissent, je me suis tue, et j’ai résolu de le dire plutôt à vous qu’à tout autre, tant parce que vous me semblez être son ami, que parce qu’il vous sied bien à vous de reprendre sur telles choses non pas seulement les amis, mais les étrangers. Pour quoi, je vous prie uniquement pour l’amour de Dieu, que vous le réprimandiez de cela et le priiez de ne plus tenir une pareille conduite. Il y a assez d’autres dames qui sont, d’aventure, disposées à ces choses, et à qui il conviendra d’être suivies et courtisées par lui, tandis qu’à moi ce m’est un très grave ennui, n’ayant en aucune façon l’esprit disposé à tel sujet. — »

« Le digne moine comprit incontinent de qui elle parlait vraiment, et ayant beaucoup loué la dame de ses bonnes dispositions, croyant fermement vrai ce qu’elle disait, il lui promit d’opérer si bien et de telle façon qu’il ne lui serait plus causé d’ennui par cette personne ; puis, comme il la connaissait très riche, il vanta les œuvres de charité et d’aumône, lui racontant ses besoins. À quoi la dame dit : « — Je vous en prie pour Dieu, s’il niait, dites-lui sans crainte que c’est moi qui vous l’ai dit et que je suis venue m’en plaindre. — » Et sur ce, la confession étant prise et la pénitence prise, se rappelant les encouragements que lui avait donnés le moine sur les œuvres de charité, elle lui remplit en cachette la main de pièces de monnaie, le pria de dire des messes pour l’âme de ses morts, et s’étant levée de ses pieds, elle s’en retourna chez elle.

« Peu après, comme il en avait l’habitude, le brave homme vint trouver le moine, lequel, après qu’ils eurent ensemble parlé un certain temps d’une chose et d’une autre, le tira à part et se mit à le reprendre très doucement sur la cour et la poursuite qu’il croyait qu’il faisait à la dame, selon ce que celle-ci lui avait donné à entendre. Le brave homme s’étonna beaucoup, ne l’ayant en effet jamais guettée, et commença à vouloir s’excuser en disant qu’il n’avait passé que très rarement devant la maison de la dame. Mais le moine ne le laissa point parler et lui dit : « — Il ne faut pas faire semblant de t’étonner, ni perdre tes paroles à le nier, pour ce que tu ne le peux ; je n’ai pas su cela par les voisins ; c’est elle-même qui, se plaignant fortement de toi, me l’a dit. Et outre que ces sottises ne te conviennent plus bien désormais, je te dis à son sujet que si jamais j’en trouvai une rebelle à ces folies, c’est elle ; aussi, pour ton honneur et pour sa satisfaction, je te prie de cesser tes poursuites et de la laisser. — » Le brave homme, plus avisé que le digne moine, comprit sans trop de peine la sagacité de la dame, et feignant quelque peu d’avoir honte, il dit qu’il ne s’en occuperait plus désormais ; et ayant quitté le moine, il s’en alla à la maison de la dame, laquelle se tenait constamment aux aguets à une petite fenêtre pour le voir, s’il venait à passer. En le voyant venir, elle se montra si joyeuse et si aimable, qu’il put fort bien comprendre qu’il avait saisi le véritable sens des paroles du moine. Et de ce jour, avec beaucoup de prudence, à son plaisir et à la très grande joie et satisfaction de la dame, faisant semblant d’en avoir l’occasion pour tout autre chose, il continua de passer par la même rue.

« Mais la dame, s’étant bien vite aperçue qu’elle lui plaisait autant qu’il lui plaisait à elle, et désireuse de l’enflammer davantage et de l’assurer de l’amour qu’elle lui portait, ayant choisi le lieu et le moment, s’en retourna vers le digne moine, et s’étant placé à ses pieds dans l’église, se mit à se plaindre. Ce voyant, le moine lui demanda avec intérêt quelle nouvelle elle avait. La dame répondit : « — Mon père, les nouvelles que j’ai ne sont autres que de ce maudit de Dieu, votre ami, dont je me suis plainte à vous l’autre jour ; pour ce que je crois qu’il est né pour mon plus grand tourment et pour me faire faire chose dont je ne me consolerais jamais et pour laquelle je n’oserais jamais plus après me jeter à vos pieds. — » « — Comment ! — dit le moine — ne s’est-il pas abstenu de te causer désormais de l’ennui ? — » « — Certes, non — dit la dame — au contraire ; après que je m’en fus plainte à vous, comme s’il en avait eu du dépit, ayant probablement pris en mauvaise part que je m’en fusse plainte, pour une fois qu’il passait avant, je crois qu’après il y est passé sept. Et maintenant plût à Dieu qu’il se fût borné à y passer et à me guetter ; mais il a été assez hardi et assez insolent pour m’envoyer, pas plus tard qu’hier, une femme m’apporter de ses nouvelles et me conter ses frasques, et comme si je n’avais pas de bourses et des ceintures, il m’a envoyé une bourse et une ceinture ; ce que j’ai eu et j’ai si fort pour mauvais, que je crois, si je n’avais pas eu peur de pécher, et puis à cause de votre amitié pour lui, que j’aurais fait le diable ; mais pourtant je me suis calmée, et n’ai rien voulu faire avant de vous le faire savoir. En outre, j’avais déjà rendu la bourse et la ceinture à cette espèce de femme qu’il m’avait envoyée, pour qu’elle les lui reportât, et je lui avais donné un congé brutal, mais craignant qu’elle les gardât pour soi et lui dît que je les avais acceptées, comme j’entends dire qu’elles font quelquefois, je les lui redemandai, et, pleine de dédain, je les lui enlevai des mains ; et je vous les ai apportées pour que vous les lui rendiez et lui disiez que je n’ai pas besoin de ses présents, pour ce que, grâce à Dieu et à mon mari, j’ai tant de bourses et de ceintures que je les noierais dedans. Après cela, je vous en demande pardon comme à un père, mais s’il ne cesse pas son manège, je le dirai à mon mari et à mes frères, et advienne que pourra ; car j’aime beaucoup mieux qu’il reçoive un affront, s’il doit en recevoir un, que d’être blâmée à cause de lui, n’est-ce pas, mon père ? — » Cela dit, et tout en pleurant beaucoup, elle tira de dessous sa robe une très belle et riche bourse, ainsi qu’une jolie et précieuse petite ceinture, et les jeta sur les genoux du moine, qui les prit, croyant pleinement ce que la dame disait, et, courroucé outre mesure, dit : « — Ma fille, si tu te tourmentes de ces choses, je ne m’en étonne point et je ne saurais t’en blâmer ; mais je loue fort qu’en ceci tu suives mon conseil. Je l’ai réprimandé l’autre jour et il a mal tenu ce qu’il m’avait promis. Pour quoi, autant pour cela que pour ce qu’il a fait de nouveau, je crois que je lui réchaufferai de telle façon les oreilles, qu’il ne te donnera plus de souci ; et toi, avec la bénédiction de Dieu, ne te laisse pas vaincre assez par la colère pour le dire à l’un des tiens, car il pourrait s’ensuivre trop de mal. Ne crains pas que de cela aucun blâme arrive jamais, car je serai toujours, et devant Dieu et devant les hommes, très ferme témoin de ton honnêteté. — » La dame fit semblant de se consoler un peu, et ayant laissé ce sujet, en personne qui connaissait l’avarice du moine et celle de ses autres confrères, elle dit : « — Messire, ces nuits dernières me sont apparus plusieurs de mes parents, et il me semble qu’ils sont en grandissime peine et ne demandent pas autre chose que des prières, et spécialement ma mère, qui me paraît si affligée et si malheureuse, que c’est une pitié de le voir. Je crois qu’elle souffre de très grandes peines de me voir en cette tribulation à cause de cet ennemi de Dieu, et pour ce je voudrais que vous me disiez pour leurs âmes les quarante messes de san Grigorio, et quelques-unes de vos propres prières, afin que Dieu les arrache à ce feu qui les châtie. — » Et ayant ainsi dit, elle lui mit un florin dans la main. Le saint moine le prit joyeusement, et par de bonnes paroles, et en lui citant de bons exemples, il affermit sa dévotion ; puis, après lui avoir donné sa bénédiction, il la laissa aller.

« La dame partie, le moine ne s’apercevant pas qu’il était bafoué, envoya chercher son ami, lequel étant venu, et le voyant tout courroucé, s’avisa sur-le-champ qu’il aurait des nouvelles de la dame, et attendit ce que le moine voulait lui dire. Celui-ci, lui répétant les nouvelles plaintes que la dame lui avait faites, et lui parlant de nouveau sur un ton acerbe et irrité, le réprimanda beaucoup de ce que la dame lui avait dit qu’il avait fait. Le brave homme, qui ne voyait pas encore où le moine voulait en venir, niait assez faiblement avoir envoyé la bourse et la ceinture, afin de ne pas enlever au moine cette croyance si par hasard la dame le lui avait fait croire. Mais le moine, fortement fâché, dit : « — Comment peux-tu le nier, méchant homme ? puisque c’est elle-même qui me les a rapportés en pleurant ; vois si tu les reconnais. — » Le brave homme, feignant d’avoir grande honte, dit : « — Mais oui, je les reconnais, et je confesse que j’ai mal fait, et je vous jure, puisque je la vois ainsi disposée, que vous n’entendrez plus jamais un mot de cela. — » Après bon nombre de paroles, l’imbécile de moine remit enfin à son ami la bourse et la ceinture, et après l’avoir bien morigéné et l’avoir prié de ne plus se livrer à ces choses, et en avoir obtenu la promesse, il le renvoya.

« Le brave homme, très joyeux et de la certitude qu’il lui semblait avoir de l’amour de la dame et du beau présent qu’il avait reçu, dès qu’il eût quitté le moine, s’en alla avec précaution en certain endroit où il fît voir à sa dame qu’il avait l’un et l’autre objet, de quoi la dame fut très contente, et plus encore de ce qu’il lui paraissait que son stratagème allait de mieux en mieux. Et comme elle n’attendait plus que son mari s’en allât quelque part, pour compléter son œuvre, il advint que pour une raison quelconque celui-ci dut partir quelque temps après pour Gênes. Le matin même où après être monté à cheval il était parti, la dame s’en alla trouver le saint moine et après beaucoup de simagrées, elle lui dit en pleurant : « — Mon père, maintenant je vous le dis bien, je ne puis en supporter davantage ; mais comme l’autre jour je vous ai promis de ne rien faire avant de vous l’avoir d’abord dit, je suis venue pour m’en excuser auprès de vous ; et afin que vous croyiez que j’ai raison et de gémir et de me plaindre, je veux vous dire ce que votre ami, ou plutôt ce diable d’enfer, me fit ce matin il y a quelques instants. Je ne sais par quelle male aventure il a su que mon mari était parti hier matin pour Gênes ; toujours est-il que ce matin, à l’heure que je vous ai dite, il est entré dans mon jardin et a grimpé au moyen d’un arbre jusqu’à la fenêtre de ma chambre qui donne sur le jardin, et déjà il avait ouvert la fenêtre et voulait entrer dans ma chambre, quand m’étant réveillée soudain, je me levai et me serais mise à crier, j’aurais crié, si lui, qui n’était pas encore entré, ne m’eût demandé merci au nom de Dieu et au vôtre, me disant qui il était ; pour quoi, l’entendant, je me tus par déférence pour vous, et nue comme je vins au monde, je courus lui fermer la fenêtre au visage. Quant à lui, je crois qu’il s’en est allé en sa male heure, pour ce que je ne l’ai plus entendu. Maintenant, si c’est une chose belle et qu’il faille endurer, voyez-le-vous-même. Pour moi, je n’entends pas la supporter plus longtemps ; je pense au contraire en avoir trop souffert de sa part, par égard pour vous. — » Le moine, oyant cela, fut l’homme le plus irrité du monde et ne savait que dire, si ce n’est de lui demander à plusieurs reprises si elle avait bien reconnu que c’était lui et non un autre. À quoi la dame répondit : « — Loué soit Dieu, si je ne le reconnais pas d’avec un autre ? je vous dis que c’était lui, et quand il le nierait, ne le croyez pas. — » Le moine dit alors : — Ma fille, il n’y a dire cette fois, sinon que c’est là une hardiesse trop grande et une mauvaise action ; et toi tu as fait ton devoir, en le renvoyant comme tu l’as fait. Mais je te prie, afin que Dieu te garde de la honte, de même que tu as suivi deux fois mon conseil, de le suivre encore cette fois, c’est-à-dire de me laisser faire, sans te plaindre à aucun de tes parents, pour voir si je peux dompter ce diable déchaîné que je croyais être un saint. Si je puis faire tant que de le tirer de cette bestialité, ce sera bien ; et si je ne puis, je te donne maintenant, en même temps que ma bénédiction, ma parole que tu pourras faire ce que tu jugeras à propos, et que ce sera bien fait. — » « — Or, voici — dit la dame — pour cette fois je ne veux pas vous irriter ni vous désobéir ; mais faites en sorte qu’il se donne de garde de m’ennuyer davantage, car je vous promets de ne plus revenir à vous pour ce motif. — » Et sans en dire plus, quasi toute courroucée, elle quitta le moine.

« La dame était à peine hors de l’église, que le brave homme survint et fut appelé par le moine, qui, l’ayant pris à part, lui dit les plus grandes injures qui eussent jamais été dites à un homme, le traitant de parjure et de traître. L’autre, qui déjà par deux fois ayant reconnu ce que signifiaient les reproches de ce moine, était aux écoutes, et par des réponses embarrassées s’ingéniant à le faire parler, il lui dit tout d’abord : « — Pourquoi ce courroux, messire ! ai-je crucifié le Christ ? — » À quoi le moine répondit : « — Voyez le déhonté ! entendez ce qu’il dit ! il parle ni plus ni moins comme si un an ou deux s’étaient passés, et comme si ses méfaits et sa malhonnêteté eussent été oubliés par longueur de temps. T’est-il donc, depuis ce matin jusqu’à présent, sorti de la mémoire que tu avais outragé autrui ? Où as-tu été ce matin un peu avant le jour ? — » Le brave homme répondit : «  — Je ne sais où j’ai été ; mais la nouvelle vous en est arrivé bien vite. — » « — C’est vrai — dit le moine — que la nouvelle m’en est arrivée. Je m’avise que tu croyais que parce que le mari n’y était pas, la gente dame dût te recevoir incontinent dans ses bras. Hé ! messire, en voilà un honnête homme ! il est devenu coureur de nuit, ouvreur de jardin et grimpeur d’arbres. Croyais-tu par ton importunité vaincre l’honnêteté de cette dame, que tu vas grimper jusqu’à ses fenêtres la nuit le long des arbres ? Rien ne lui déplaît plus au monde que toi ; cependant tu tentes de nouveau l’aventure. En vérité, laissons de côté qu’elle te l’a montré en beaucoup de choses, mais tu t’es bien amendé par mes admonestations ! Mais voici ce que je veux te dire. Jusqu’ici, non par l’amour qu’elle te porte, mais grâce à l’insistance de mes prières, elle a tu ce que tu as fait, mais elle ne le taira plus ; je lui ai accordé la permission, si tu lui déplais encore en quoi que ce soit, de faire à sa guise. Que feras-tu, si elle le dit à ses frères ? — »

« Le brave homme ayant suffisamment compris ce qu’il avait besoin de savoir, apaisa le moine du mieux qu’il sut et qu’il put par d’amples promesses, et prit congé de lui. Le lendemain matin il pénétra dans le jardin, grimpa sur l’arbre, et ayant trouvé la fenêtre ouverte il entra dans la chambre où, le plus tôt qu’il put, il se mit dans les bras de sa belle dame. Celle-ci, qui l’avait attendu avec le plus grand désir, le reçut joyeusement en disant : « — Grand merci à messer le moine, qui t’a si bien enseigné le chemin pour venir ici. — « Puis, prenant l’un de l’autre plaisir, causant et riant beaucoup de la simplicité de l’imbécile de moine, plaisantant les étoupes, les peignes et les cardes, ils se satisfirent ensemble à leur grand contentement. Et ayant combiné leurs plans, ils firent en sorte, sans plus avoir à retourner vers messer le moine, de se retrouver ensemble un grand nombre d’autres nuits avec un égal plaisir. Et je prie Dieu que sa sainte miséricorde m’en octroie de semblables à moi et à toutes les âmes chrétiennes qui en ont désir. — »


NOUVELLE IV


Don Felice enseigne à frère Puccio comment il deviendra bienheureux en faisant une certaine pénitence. Pendant que frère Puccio fait cette pénitence, don Felice se donne du bon temps avec la femme de celui-ci.


Lorsque, sa nouvelle finie, Philomène se tut, et que Dioneo, par de douces paroles, eût vivement loué l’esprit de la dame et surtout la prière faite en dernier lieu par Philomène, la reine se tourna en riant vers Pamphile et dit : « — Et maintenant, Pamphile, continue à nous amuser par quelque agréable récit. — » « — Volontiers répondit aussitôt Pamphile — et il commença : « — Madame, il y a beaucoup de gens qui, s’efforçant d’aller en paradis, y envoient les autres sans s’en apercevoir. C’est ce qui advint, il n’y pas encore longtemps, à une de nos voisines, comme vous pourrez l’entendre.

« Suivant ce que j’ai ouï dire, vivait autrefois, près de San Brancazio, un brave homme fort riche, nommé Puccio di Rinieri ; mais comme, en prenant de l’âge, il s’était complètement adonné à la dévotion, et qu’il s’était engagé parmi les bigots de Saint-François, on l’appelait frère Puccio. Dans ce genre de vie toute spirituelle, ne possédant pour famille qu’une femme et qu’une servante, et n’ayant par conséquent besoin de se livrer à aucune profession, il fréquentait beaucoup l’église. Ignorant et d’une pâte grossière, il disait ses patenôtres, allait aux prêches, assistait à la messe, ne manquait jamais de faire sa partie dans les cantiques que chantaient les séculiers, jeûnait et se donnait la discipline, et passait pour être de la confrérie des flagellés. Sa femme, qui avait nom dame Isabetta, encore jeune, de vingt-huit à trente ans, fraîche, belle et potelée comme une pomme d’api, faisait, par suite de la sainteté de son mari et peut-être de son vieil âge, de plus nombreuses et de plus longues diètes qu’elle n’aurait voulu. Quand elle avait envie de coucher, ou plutôt de se divertir avec lui, il lui racontait la vie du Christ, les sermons de frère Nastagio, les lamentations de la Madeleine, ou autres choses semblables.

« Sur ces entrefaites, arriva de Paris un moine appelé don Felice, conventuel de San Brancazio, jeune et beau de sa personne, d’esprit fin et de science profonde, avec lequel frère Puccio se lia d’étroite amitié. Comme don Felice lui éclaircissait tous ses doutes et se montrait un fort saint homme, frère Puccio prit l’habitude de le mener chez lui et de lui donner à dîner et à souper toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion. Quant à la dame, pour complaire à frère Puccio, elle était devenue l’amie de don Felice, et l’accueillait très volontiers. Or, le moine, continuant à fréquenter la maison de frère Puccio, et voyant sa femme si fraîche et si rondelette, comprit qu’elle était la chose dont elle devait manquer le plus, et songea, pour décharger frère Puccio de toute fatigue, à le suppléer auprès d’elle. Lui ayant à plusieurs reprises lancé d’adroites œillades, il fit tant qu’il alluma dans le cœur de la dame le même désir qu’il avait lui-même. Le moine, s’étant aperçu de cela, se hasarda à lui exprimer ses vœux. Mais quelque disposée qu’il la trouvât à mener l’affaire à bonne fin, il ne pouvait trouver un moyen d’y arriver, attendu qu’elle ne voulait lui donner rendez-vous que chez elle, ce qui ne se pouvait pas, frère Puccio ne sortant jamais de la ville ; de quoi le moine avait grand ennui.

« Après y avoir bien réfléchi, il imagina un moyen de se rencontrer avec la dame dans sa maison même, sans attirer le soupçon et malgré la présence de frère Puccio. Celui-ci étant un jour allé le voir, il lui parla ainsi : « — J’ai déjà plusieurs fois compris, frère Puccio, que ton désir est de te sanctifier, à quoi il me semble que tu t’achemines par une voie très longue, alors qu’il en est une beaucoup plus courte. Le pape et les autres hauts prélats qui la connaissent et en usent, ne veulent pas qu’on la dévoile, car le clergé qui vit surtout d’aumônes, serait tout de suite ruiné, si les séculiers ne lui venaient plus en aide par leurs aumônes. Mais comme tu es mon ami, et que tu m’as fort honorablement reçu, je te l’enseignerais si je croyais que tu ne dusses la révéler à qui que ce soit au monde, et que tu la suivisses. — » Frère Puccio, désireux de connaître la chose, se mit aussitôt à le prier avec instance de lui enseigner, et à lui jurer que jamais, à moins que cela ne lui convînt, il n’en parlerait à personne, affirmant que, si cette voie était telle qu’il pût la suivre, il le ferait. « — Puisque tu me le promets — dit le moine — je te la montrerai. Tu sauras que les saints docteurs soutiennent que, pour devenir bienheureux, il faut faire la pénitence que tu vas entendre. Mais comprends-moi bien : je ne dis pas qu’après avoir accompli cette pénitence, tu ne seras pas moins pécheur que tu n’es ; mais il arrivera que les péchés que tu auras commis jusqu’au moment de la-dite pénitence te seront tous effacés ou pardonnés, et que ceux que tu commettras après, ne te seront pas comptés pour ta damnation, mais s’en iront avec l’eau bénite, comme de simples péchés véniels. Il faut donc commencer la pénitence par te confesser en grande hâte de tes péchés, puis t’astreindre à une grande abstinence et à un jeûne de quarante jours, pendant lesquels tu devras non-seulement t’abstenir d’autres femmes, mais même de toucher à la tienne. En outre, il faut choisir dans ta propre maison un endroit d’où tu puisses voir le ciel pendant la nuit, et, à l’heure de complies, te rendre en cet endroit, et là avoir une table très large, posée de façon que, te tenant debout, tu puisses y appuyer les reins et, tenant les pieds à terre, y étendre les bras comme si tu étais crucifié. Si tu veux soutenir tes bras avec une cheville, tu le peux faire. Dans cette position, regardant le ciel, tu te tiendras sans bouger jusqu’au matin. Si tu étais lettré, il te faudrait, pendant ce temps, dire certaines oraisons que je t’indiquerais ; mais comme tu ne l’es pas, il te faudra réciter trois cents Pater noster avec trois cents Ave Maria, en l’honneur de la Trinité. Pendant que tu regarderas le ciel, tu te rappelleras que Dieu a été le créateur du ciel et de la terre, et tu auras présente à la mémoire la passion du Christ, te trouvant dans la même position qu’il fut lui-même sur la croix. Puis, dès que matines sonneront, tu pourras, si tu veux, t’en aller et, tout habillé, te jeter sur ton lit et dormir. Dans la matinée, tu iras à l’église, et là, tu entendras au moins trois messes, et tu diras cinquante Pater noster et autant d’Ave Maria. Après cela, tu vaqueras naturellement à tes affaires si tu en as ; tu iras dîner, et, le soir, tu retourneras à l’église, et là tu diras certaines oraisons que je te donnerai par écrit et sans lesquelles rien ne pourrait être fait. Enfin, à compiles, tu recommenceras comme la veille. En faisant ainsi, comme je l’ai fait moi-même autrefois j’espère qu’avant la fin de ta pénitence, tu éprouveras les meilleurs effets de la béatitude éternelle, si tu l’accomplis avec dévotion. — » Frère Puccio dit alors : « — Ce n’est chose ni trop dure, ni trop longue, et cela peut fort bien se faire. Pour ce, je veux en l’honneur du saint nom de Dieu, commencer dimanche. — » Et s’étant séparé de don Felice, il revint chez lui, où avec sa permission toutefois, il conta tout de point en point à sa femme.

« La dame comprit trop bien ce que le moine avait voulu dire en recommandant à frère Puccio de ne pas bouger jusqu’au matin ; pour quoi, ce moyen lui paraissant fort bon, elle répondit à son mari que cette pénitence, comme tout ce qu’il pouvait faire pour le salut de son âme, la réjouissait, et que, pour que Dieu lui rendît sa pénitence profitable, elle voulait jeûner avec lui, mais non faire plus. Tout étant donc convenu, et le dimanche étant arrivé, frère Puccio commença sa pénitence, et messire le moine, après s’être entendu avec la dame, s’en venait à l’heure où il ne pouvait être vu, souper presque tous les soirs avec elle, ayant soin toujours de bien manger et de bien boire, puis couchait avec elle jusqu’au matin. Alors il se levait, s’en allait, et frère Puccio regagnait son lit.

« L’endroit que frère Puccio avait choisi pour faire sa pénitence se trouvait tout à côté de la chambre où couchait la dame et n’en était séparé que par une mince cloison. Une nuit que le moine et la dame se trémoussaient par trop vigoureusement, il sembla à frère Puccio que le plancher remuait. Sur quoi, comme il avait déjà dit cent Pater noster, il s’arrêta et, sans bouger, appela sa femme et lui demanda ce qu’elle faisait. La dame, qui était d’humeur plaisante, et qui en ce moment chevauchait probablement la bête de saint Benoît ou celle de saint Jean Gualberto, répondit : « — Ma foi, mon cher mari, je me trémousse tant que je peux. — » Frère Puccio dit alors : « — Comment tu te trémousses ! que signifie ce trémoussement ? — » La dame, riant, et d’un air joyeux, car elle était gaillarde et avait sans doute ses raisons pour rire, répondit : « — Comment, vous ne savez pas ce que cela signifie ? Je vous l’ai entendu dire mille fois : qui n’a pas soupé le soir se démène toute la nuit. — » Frère Puccio crut que le jeûne l’empêchait en effet de dormir et la faisait ainsi se retourner sur son lit ; pour quoi, il lui dit naïvement : « — Femme, je te l’ai bien dit de ne pas jeûner ; mais enfin puisque tu as voulu le faire, ne pense pas à cela, et songe à dormir. Tu donnes de telles secousses au lit, que tu fais tout remuer dans la maison. — » La dame dit alors : « — Ne vous en inquiétez pas ; je sais bien ce que je fais ; faites votre affaire en conscience, moi je ferai du mieux que je pourrai. — » Frère Puccio se tut et se remit à ses patenôtres.

« À partir de cette nuit, la dame et messer le moine, ayant fait préparer un lit dans une autre partie de la maison, s’y fêtèrent grandement pendant tout le temps que dura la pénitence de frère Puccio. À l’heure dite, le moine s’en allait, la dame retournait à son lit et, peu après, frère Puccio revenait de l’endroit où il faisait sa pénitence. Les choses continuant de cette façon, frère Puccio faisant la pénitence et la dame et le moine prenant le plaisir, elle dit plusieurs fois à son compagnon : « — Tu fais faire à frère Puccio la pénitence grâce à laquelle nous avons gagné le paradis ! — » Et comme cela semblait plaire beaucoup à la dame qui avait été longtemps tenue à la diète par son mari, elle s’habitua si bien à la bonne chère que lui octroyait le moine, qu’une fois la pénitence de frère Puccio finie, elle trouva moyen de se rassasier ailleurs avec lui, et d’en prendre longuement et à discrétion. Ainsi, pour que mes dernières paroles concordent avec les premières, il advint que, tandis que frère Puccio crut gagner le paradis en faisant pénitence, il y envoya et le moine qui lui avait montré le chemin pour y aller, et sa femme qui, auprès de lui, manquait par trop de ce que messer le moine, en homme charitable, lui dispensait copieusement. — »


NOUVELLE V


Le Magnifique donne son palefroi à messer Francesco Vergellesi, sous condition de parler seul à seul avec sa femme. Celle-ci ne répondant pas, il fait lui-même la réponse, dont l’effet ne tarde pas à s’ensuivre.


Pamphile avait, non sans avoir provoqué le rire des dames, fini la nouvelle de frère Puccio, quand la reine ordonna gracieusement à Elisa de poursuivre. Celle-ci, plutôt d’un air hautain qu’autrement — non par malice, mais par habitude ancienne — commença à parler ainsi : « — Bon nombre de gens s’imaginent que parce qu’ils savent beaucoup les autres ne savent rien, lesquels très souvent, tandis qu’ils croient bafouer les autres, s’aperçoivent après coup, que c’est eux qui ont été bafoués par autrui. Pour quoi, je tiens pour grande folie celle de quiconque se hasarde sans nécessité à essayer les forces de l’esprit des autres. Mais comme peut-être tout le monde n’est pas de mon opinion, il me plaît de vous raconter tout en suivant l’ordre imposé, ce qui en advint à un chevalier de Pistoie.

« Il y avait à Pistoie, dans la famille des Vergellesi, un chevalier nommé messer Francesco, homme très riche, sage et avisé en tout, mais avare sans mesure ; lequel, devant aller à Milan comme Podestat, s’était muni de tout ce qu’il fallait pour y aller honorablement, excepté d’un palefroi qui fût assez bon pour lui, et comme il n’en trouvait aucun qui lui plût, il en était tout préoccupé. Il y avait alors à Pistoie un jeune homme, nommé Ricciardo, de petite naissance, mais fort riche, et qui était si distingué et si accompli de sa personne, qu’il était généralement appelé par tous : le Magnifique. Il avait longtemps aimé et courtisé sans succès la femme de messer Francesco, laquelle était fort belle et très honnête. Pour l’heure, il possédait un des plus beaux palefrois de Toscane et y tenait beaucoup à cause de sa beauté. Comme chacun savait dans le public qu’il courtisait la femme de messer Francesco, quelqu’un dit à ce dernier que s’il demandait au Magnifique son palefroi, il l’obtiendrait à cause de l’amour que celui-ci portait à sa femme. Messer Francesco poussé par l’avarice, ayant fait appeler le Magnifique, lui demanda de lui vendre son palefroi, afin que le Magnifique lui en fît don. Le Magnifique, oyant cela, en ressentit du plaisir et dit au chevalier : « — Messire, quand vous me donneriez tout ce que vous possédez au monde, vous ne pourriez avoir mon palefroi par voie d’achat ; mais vous pouvez bien l’avoir dès qu’il vous plaira, à la condition qu’avant de vous le livrer, je puisse, avec votre permission et en votre présence, adresser quelques mots à votre femme, mais assez loin de tout le monde pour que je ne sois entendu de personne autre qu’elle. — » Le chevalier, poussé par l’avarice, et espérant se moquer de lui, répondit que cela lui plaisait et que, dès qu’il le voudrait, la chose se ferait. Puis, l’ayant laissé dans la salle de son palais, il alla dans la chambre de sa femme, et après lui avoir dit comment il pouvait facilement gagner le palefroi, il lui ordonna de venir écouter le Magnifique, mais il lui recommanda de se bien garder de rien lui dire, ni de lui répondre peu ou prou. La dame blâma beaucoup cela, mais pourtant, voulant se conformer aux désirs de son mari, elle dit qu’elle le ferait, et suivant messer Francesco, elle alla dans la salle écouter ce que le Magnifique voulait lui dire. Celui-ci, ayant renouvelé ses conventions avec le chevalier, alla s’asseoir avec la dame dans un coin de la salle, loin de tout le monde, et se mit à dire ainsi :

« — Valeureuse dame, je suis certain que vous êtes assez avisée pour avoir depuis longtemps compris à quel amour pour vous m’a conduit votre beauté, laquelle, sans aucun doute, surpasse celle de toutes les autres femmes que j’aie jamais vues. Je passe sous silence les louables manières et les singulières vertus qui sont en vous et qui suffiraient à prendre le cœur de tout homme ; et pour ce, il n’est pas besoin que je démontre par mes paroles que mon amour est le plus grand et le plus fervent que jamais homme ait porté à aucune dame ; et j’irai ainsi, sans aucun doute, pendant tout le temps que ma misérable vie soutiendra mes membres et plus encore, car si l’on s’aime là-bas comme ici, je vous aimerai éternellement. Pour quoi, vous pouvez être sûr que vous n’avez nulle chose, qu’elle soit précieuse ou vile, que vous deviez estimer vôtre en toutes circonstances, autant que moi et tout ce qui m’appartient. Et afin que vous en ayez une preuve bien certaine, je dois vous dire que je considérerais comme la plus grande faveur que vous me commandassiez de faire quelque chose en mon pouvoir qui vous plût, car il faudrait, moi ordonnant, que tout le monde m’obéit promptement. Donc, si je suis ainsi à vous, comme vous entendez que je suis, je m’enhardirai non sans raison à adresser mes prières à votre beauté, de laquelle seule me peut venir toute ma paix, tout mon bien, tout mon salut, et non d’ailleurs. Et ainsi, ô mon cher bien et l’unique espérance de mon âme qui va se nourrissant de son amoureux feu et n’espère qu’en vous, je vous en prie comme un très humble serviteur, faites que votre bonté soit telle, et que la dureté que vous avez autrefois montrée envers moi qui suis vôtre, soit si adoucie, que je sois réconforté par votre pitié, et que je puisse dire que, de même que je suis devenu amoureux à cause de votre beauté, ainsi par elle j’ai reçu la vie qui, si votre esprit altier ne s’incline pas devant mes prières, sans aucun doute s’évanouira ; et alors je mourrai, et vous pourrez être accusée d’être mon meurtrier. Et sans compter que ma mort ne vous ferait point honneur, néanmoins je crois que votre conscience vous le reprochant parfois, il vous fâcherait de l’avoir fait, et que, parfois aussi, mieux disposée, vous vous diriez à vous-même : Hé ! combien ai-je mal fait de ne pas avoir eu pitié de mon Magnifique ! et ce repentir ne pouvant remédier à rien, vous serait une plus grande cause d’ennui. Pour quoi, afin que cela n’arrive pas, maintenant que vous pouvez me venir en aide, inquiétez-vous de cela, et loin de me laisser mourir, prenez-moi en miséricorde, pour ce qu’à vous seule il appartient désormais de me faire le plus heureux et le plus malheureux homme qui soit. J’espère que votre courtoisie sera telle que vous ne souffrirez pas que, pour un si grand et si méritant amour, je reçoive la mort pour récompense, mais qu’avec une réponse joyeuse et pleine de grâce vous réconforterez mes esprits lesquels, tout épouvantés, tremblent à votre aspect. — » Et là, se taisant, il répandit quelques larmes, poussa de profonds soupirs, et attendit ce que la gente dame lui répondrait.

« La dame que la longue cour, les joutes, les aubades, et les autres semblables choses que le Magnifique avait faites pour l’amour d’elle, n’avaient pu émouvoir, fut émue par les paroles de ce très fervent amant, et commença à sentir ce que jamais elle n’avait senti auparavant, c’est-à-dire ce que c’était que l’amour. Et bien que, pour suivre l’ordre de son mari, elle se tût, elle ne put pour cela, grâce à quelques soupirs qui lui échappèrent, cacher ce qu’elle aurait volontiers avoué au Magnifique si elle lui avait répondu. Le Magnifique ayant attendu un moment, et voyant qu’aucune réponse ne venait, s’étonna tout d’abord, puis se mit à soupçonner la ruse du chevalier ; mais pourtant, regardant la dame au visage, et voyant que parfois elle lui lançait des coups d’œil, et en outre s’apercevant des soupirs qu’elle s’efforçait de ne pas laisser sortir de sa poitrine dans toute leur force, il en prit bonne espérance, et s’appuyant là-dessus, il forma un nouveau projet, et se mit à la place de la dame, et celle-ci l’écoutant toujours, à se répondre à lui-même en cette façon :

« — Mon Magnifique, sans doute il y a grand temps que je me suis aperçue que ton amour pour moi est très grand et parfait, et maintenant je le vois encore plus par tes paroles, et j’en suis contente comme je le dois. Toutefois, si je t’ai paru dure et cruelle, je ne veux pas que tu croies qu’au fond de l’âme j’aie été ce que je paraissais être sur mon visage ; au contraire, je t’ai toujours aimé et je t’ai eu pour cher par-dessus tous les autres hommes ; mais il m’a fallu agir comme je l’ai fait par peur d’autrui, et pour conserver ma réputation d’honnêteté. Mais maintenant le temps est venu où je pourrai clairement te montrer si je t’aime, et te récompenser de l’amour que tu m’as porté et que tu me portes ; et pour ce, reprends courage et aie bonne espérance, car messer Francesco est sur le point d’aller dans peu de jours comme Podestat à Milan, comme tu sais, puisque pour l’amour de moi tu lui as donné le beau palefroi ; dès qu’il sera parti, je te promets sans faute, sur ma foi et pour le bon amour que je te porte, qu’au bout de peu de jours tu te trouveras avec moi, et que nous donnerons plaisir et entier achèvement à notre amour. Et de peur que je ne puisse pas une autre fois t’entretenir à ce sujet, je te dis dès à présent ceci : le jour où tu verras deux bonnets suspendus à la fenêtre de ma chambre qui donne sur notre jardin, le soir de la nuit suivante, prenant bien garde que tu sois vu, fais en sorte de venir me trouver par la porte du jardin ; tu me trouveras t’attendant, et nous aurons toute la nuit fête et plaisir l’un de l’autre, comme nous le désirons. — »

« Quand le Magnifique eût ainsi parlé à la place de la dame, il se mit à parler pour soi et répondit ainsi : « — Très chère dame, l’abondance de la joie que votre réponse m’a causée, m’a tellement ravi ma force, qu’à peine je puis faire une réponse pour vous en rendre de justes grâces ; et si je pouvais parler comme je désire, je ne trouverais pas de réponse assez longue pour pouvoir vous rendre pleinement grâce comme je voudrais, et comme il me faudrait le faire ; et pour ce, je laisse à votre considération discrète de connaître ce que je ne peux, malgré mon désir, vous faire savoir par mes paroles. Je vous dis seulement que je penserai sans faute à faire comme vous me l’avez ordonné ; et alors peut-être plus rassuré par le don si grand que vous m’avez concédé, je m’ingénierai selon mon pouvoir, à vous rendre les plus grandes grâces qu’il me sera possible. Or, il ne nous reste plus rien à nous dire ici pour le moment ; et pourtant, ma très chère dame, Dieu vous donne cette allégresse et ce bien que vous désirez le plus, et je vous recommande à Dieu. — »

Pour tout cela, la dame ne dit pas une parole ; sur quoi le Magnifique se leva, et revint vers le chevalier qui, le voyant levé, vint à sa rencontre et lui dit en riant : « — Que t’en semble ? t’ai-je bien tenu ma promesse ? — » « — Non, Messire — répondit le Magnifique — car vous m’aviez promis de me faire parler avec votre femme, et vous m’avez fait parler à une statue de marbre. — » Cette parole plut beaucoup au chevalier qui, bien qu’il eût bonne opinion de la dame, en prit encore une meilleure et dit : « — Maintenant, il est bien à moi, le palefroi qui était à toi ? — » À quoi le Magnifique répondit : « — Oui, messire, mais si j’avais cru retirer de la faveur que vous m’avez faite le fruit que j’en ai retiré, je vous l’aurais donné sans vous la demander ; et maintenant plût à Dieu que j’eusse fait ainsi, pour ce que vous avez acheté le palefroi et que je ne vous l’ai pas vendu. — » Le chevalier rit de cela, et étant désormais pourvu d’un palefroi, il se mit en route peu de jours après, et s’en alla vers Milan pour y exercer la charge de Podestat.

« La dame restée libre dans sa maison, repensant aux paroles du Magnifique et à l’amour qu’il lui portait, ainsi qu’au palefroi qu’il avait donné pour l’amour d’elle, et le voyant passer souvent de sa fenêtre, se dit en elle-même : — Que fais-je ; pourquoi perdre ma jeunesse ? mon mari s’en est allé à Milan et ne reviendra pas de six mois ; et quand me compensera-t-il jamais de cette absence ? sera-ce quand je serai vieille ? et en outre, quand trouverai-je jamais un amant comme le Magnifique ? Je suis seule et n’ai à craindre personne ; je ne sais pourquoi je ne prends pas de bon temps pendant que je peux ; je n’aurai pas toujours la facilité comme je l’ai présentement ; personne ne le saura jamais ; et si toutefois cela se devait savoir, il vaut mieux faire et se repentir après, que se repentir de n’avoir pas fait. — » Et ayant pris en elle-même cette résolution, elle suspendit un jour deux bonnets à la fenêtre du jardin, comme le Magnifique le lui avait dit. Ce que voyant le Magnifique, il fut très joyeux, et dès que la nuit fut venue, il s’en alla très secrètement et seul à la porte du jardin de la dame et la trouva ouverte ; de là, il gagna une autre porte qui donnait entrée dans la maison où il trouva la dame qui l’attendait. Le voyant venir, elle se leva pour aller à sa rencontre et le reçut avec une grandissime fête ; et lui, l’accolant et la baisant cent mille fois, il la suivit en haut par l’escalier ; là, s’étant couchés sans plus de retard, ils connurent les suprêmes jouissances de l’amour. Et bien que cette fois fût la première, ce ne fut pas la dernière, pour ce que tout le temps que le chevalier fut à Milan, et encore après son retour, le Magnifique revint bon nombre de fois, au grandissime plaisir de chacune des parties. — »



NOUVELLE VI


Ricciardo Minutolo aime la femme de Filippello Fighiuolfo. Sachant qu’elle était jalouse de son mari, il lui dit que Filippello a un rendez-vous le jour suivant dans une maison de bains avec sa femme à lui. La dame ne manque pas d’y aller et, croyant être avec son mari, elle couche avec Ricciardo.


Il ne restait plus rien à dire à Élisa quand, après avoir loué la sagacité du Magnifique, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre en en disant une. Celle-ci répondit tout en riant : « — Madame, volontiers. — » Et elle commença : « — Il faut sortir un peu de notre cité qui de même qu’elle abonde en toute autre chose, est pleine d’exemples pour tout sujet et, comme Elisa a fait, raconter un peu les choses advenues dans le reste du monde. Et pour ce, nous transportant à Naples, je dirai comment une de ces bigotes qui se montrent si dédaigneuses des choses d’amour, fut amenée par l’ingéniosité d’un sien amant à sentir le fruit de l’amour avant d’en avoir connu les fleurs ; ce qui, en même temps que cela vous donnera de la prudence pour les choses qui peuvent advenir, vous causera du plaisir par les choses advenues.

« À Naples, cité très ancienne, et peut-être aussi plaisante, ou même plus, qu’aucune autre d’Italie, fut jadis un jeune homme illustre par la noblesse du sang et signalé par ses grandes richesses, dont le nom était Ricciardo Minutolo, lequel, bien qu’il eût pour femme une très belle et très désirable jeune dame, s’amouracha d’une autre qui, suivant l’opinion de tous, surpassait de très loin en beauté toutes les autres dames napolitaines, et s’appelait Catella. C’était la femme d’un jeune homme également gentilhomme, appelé Filippello Fighiuolfo, qu’en femme très honnête elle aimait et estimait plus que toute autre chose.

« Ricciardo Minutolo aimant donc cette Catella, et faisant toutes les choses par lesquelles la faveur et l’amour d’une dame se doivent pouvoir acquérir, et, malgré cela, ne pouvant en rien parvenir à satisfaire ses désirs, était quasi désespéré ; et ne sachant ou ne pouvant se défaire de son amour, il ne savait ni mourir ni trouver du plaisir à vivre. Comme il était en cette disposition d’esprit, des dames qui étaient ses parentes l’engagèrent un jour à s’abstenir d’un tel amour, pour ce qu’il luttait en vain, Catella n’ayant d’autre bien que Filippello, dont elle était si jalouse, qu’elle croyait que le moindre oiseau qui volait par l’air le lui allait enlever. Ricciardo, apprenant la jalousie de Catella, forma soudain un projet pour arriver à ses plaisirs, et se mit à feindre de ne plus espérer l’amour de Catella, et d’avoir placé son affection sur une autre gente dame, et, pour l’amour de celle-ci, il se mit à faire ostentation de joutes et de fêtes et à faire toutes les choses qu’il avait coutume de faire pour Catella. Il ne se passa guère de temps que quasi tous les Napolitains, et entre autres Catella, fussent persuadés que ce n’était plus Catella, mais cette nouvelle dame qu’il aimait passionnément ; et il persévéra si bien en cela, que non-seulement chacun le tenait pour certain, mais que Catella se départit de la sauvagerie qu’elle avait vis-à-vis de lui à cause de l’amour qu’il paraissait lui porter et que, dans ses allées et venues, elle se mit à le saluer gracieusement en voisin, comme elle faisait pour les autres.

« Or, il advint que, la saison étant chaude, et de nombreuses troupes de dames et de cavaliers étant allées s’établir sur le bord de la mer, suivant l’usage des Napolitains, Ricciardo, sachant que Catella y était allée avec sa société, y alla aussi avec la sienne et fut reçu dans la société de Catella, après s’être fait longtemps inviter comme s’il n’eût guère été désireux d’y rester. Là, les dames, et Catella avec elles, se mirent à le plaisanter sur son nouvel amour, au sujet duquel, se montrant fort épris, il leur fournissait ample matière de raisonner. À la longue, les dames étant allées, qui ici, qui là, ainsi qu’on fait en ces sortes d’endroit, et Catella étant restée avec Ricciardo en petite compagnie, Ricciardo lui lança un mot piquant sur une certaine amourette qu’avait Vilippello son mari, et pour lequel elle entra en soudaine jalousie et se mit a brûler du désir de savoir ce que Ricciardo voulait dire. Après s’être maîtrisée quelque temps, ne pouvant plus se retenir, elle pria Ricciardo, pour l’amour de la dame qu’il aimait le plus, de lui faire le plaisir de l’éclairer sur ce qu’il avait dit de Filippello. Ricciardo lui dit : « — Vous m’avez prié au nom d’une personne telle que je n’ose vous refuser ce que vous me demandez ; et pour ce, je suis prêt à vous le dire, à condition que vous me promettrez que vous n’en direz jamais rien ni à lui, ni à autrui, sinon quand vous aurez eu la preuve que ce que je vais vous conter est vrai ; donc, quand vous voudrez, je je vous apprendrai comment vous pourrez le voir. — » Ce qu’il demandait plut à la dame ; elle le crut vrai et lui jura de ne jamais le dire.

« S’étant donc retirés à part, en un endroit où ils ne pussent être entendus des autres, Ricciardo commença à parler ainsi : « — Madame, si je vous aimais comme je vous ai aimée autrefois, je n’aurais pas l’audace de vous dire quelque chose que je croirais devoir vous causer de l’ennui ; mais comme cet amour est passé, j’aurai moins de souci de vous éclairer sur tout. Je ne sais pas si Filippello a jamais pris l’ombrage de l’amour que je vous ai porté, ou s’il a cru que j’aie jamais été aimé de vous ; mais, qu’il en ait été ou non ainsi, je n’en ai jamais rien montré dans ma personne ; or, maintenant, attendant peut-être l’occasion, et croyant que j’ai moins de soupçon, il semble vouloir me faire à moi ce que je soupçonne qu’il craint que je lui aie fait, c’est-à-dire vouloir avoir ma femme à son plaisir et, suivant ce que je sais, depuis quelque temps, il l’a secrètement obsédée par bon nombre de messages, ce que j’ai entièrement su d’elle ; et même elle a fait les réponses selon que je le lui ai ordonné. Mais pourtant ce matin, avant que je vinsse ici, j’ai trouvé dans la maison de ma femme, en conversation intime avec elle, une personne que j’ai incontinent jugée pour ce qu’elle était ; pour quoi, j’ai appelé ma femme, et lui ai demandé ce que cette personne voulait. Elle me dit : — C’est la poursuivante de Filippello qu’en me faisant lui répondre et lui donner espoir tu m’as mis sur le dos ; et il dit qu’il veut savoir ce que j’entends faire, et que, quant à lui, dès que je le voudrai, il fera en sorte que je pourrai le rencontrer en secret dans une maison de bains de cette ville ; et pour ce, il me prie et m’obsède ; et n’était que tu m’as fait, je ne sais pourquoi, tenir tout ce trafic, je m’en serais débarrassée de façon qu’il n’aurait jamais guetté là où je me serais trouvée. — » Alors, il m’a paru qu’il allait trop loin, qu’il n’en fallait pas souffrir davantage et que je devais vous le dire, afin que vous sachiez quelle récompense reçoit votre complète fidélité pour laquelle j’ai été jadis près de mourir. Et pour que vous ne croyiez pas que ce sont là des mots et des fables, mais que vous puissiez, quand l’envie vous en viendra, le voir et le toucher apertement, j’ai fait faire par ma femme à la personne qui l’attendait, cette réponse qu’elle était prête à aller demain, sur l’heure de none, quand tout le monde dormirait, à cette maison de bains ; sur quoi, celle-ci, très contente, l’a quittée. Maintenant, je ne crois pas que vous croyez que j’y enverrai ma femme ; mais, si j’étais de vous, je ferais qu’il me trouvât en place de celle qu’il croit y trouver ; et après que je serais restée quelque temps avec lui, je lui ferais voir avec qui il a été et je lui en ferais l’honneur qui lui convient ; et, faisant ainsi, je crois qu’il en aurait une telle vergogne qu’en une même heure, l’injure qu’il veut faire à vous et à moi serait vengée. — »

Catella, entendant cela, sans prendre aucunement garde à ce qu’était celui qui le disait ni à ses tromperies, ajouta foi sur le champ, selon l’habitude des jaloux, à ces paroles, et se mettant à rattacher à ce fait certaines choses advenues auparavant, allumée d’une colère subite, répondit qu’elle le ferait certainement ; que ce n’était pas si malaisé à faire, et que s’il venait, elle lui ferait une telle honte que toutes les fois qu’il verrait une femme, cela lui reviendrait à la mémoire. Ricciardo, enchanté de cela, et son projet lui paraissant bon et marcher admirablement, la confirma dans ce dessein par beaucoup d’autres paroles, et augmenta encore sa crédulité, la priant néanmoins de se garder de dire jamais qu’elle l’avait appris de lui ; ce qu’elle lui promit sur sa foi. Le matin suivant, Ricciardo s’en alla trouver une bonne femme qui tenait la maison de bains dont il avait parlé à Catella ; il lui dit ce qu’il entendait faire et la pria de lui être en cela aussi favorable qu’elle pourrait. La bonne femme, qui lui était très obligée, dit qu’elle le ferait volontiers, et concerta avec lui ce qu’elle avait à faire ou à dire. Il y avait dans la maison de bains une chambre très obscure, pour ce qu’il n’y avait aucune fenêtre par où la lumière pût entrer ; suivant les instructions de Ricciardo, la bonne femme l’arrangea, y fit mettre du mieux qu’elle put un lit dans lequel Ricciardo, ainsi qu’il était convenu, se mit et attendit Catella.

« La dame, ayant entendu les paroles de Ricciardo, et leur ayant donné plus de créance qu’il n’était besoin, s’en retourna le soir pleine d’indignation chez elle où, d’aventure, Filippello s’en revint de son côté préoccupé d’autre pensée, et ne lui fit peut-être pas l’accueil amical qu’il avait coutume de lui faire. Ce que voyant, elle entra en un soupçon plus grand encore qu’elle n’était, se disant à soi-même : Vraiment, il a l’esprit à cette dame avec laquelle il croit avoir demain plaisir et contentement ; mais certainement cela n’arrivera pas. Et elle resta toute la nuit sur cette pensée, et songeant à ce qu’elle devrait lui dire quand elle serait avec lui.

« Mais que dire de plus ? L’heure de none venue, Catella ayant pris avec elle sa suivante et sans rien changer à son projet, s’en alla à cette maison de bains que Ricciardo lui avait indiquée, et là, ayant trouve la bonne femme, elle lui demanda si Filippello était venu ce jour-là. À quoi, la bonne femme, stylée par Ricciardo, dit : « — Êtes-vous cette dame qui devez venir lui parler ? — » Catella répondit : « — Oui, je le suis. — » « — Donc — dit la bonne femme — allez le trouver. — » Catella, cherchant ce qu’elle n’aurait pas voulu trouver, se fit mener à la chambre où était Ricciardo, y entra la tête couverte, et s’y enferma. Ricciardo, la voyant venir, se leva joyeux, et l’ayant reçue en ses bras, dit doucement : « — Bien venue soit mon âme ! — » Catella, pour mieux feindre ce qu’elle n’était pas, l’accola et le baisa et lui fit grande fête, sans prononcer une seule parole, craignant, si elle parlait, d’être reconnue par lui.

« La chambre était très obscure — de quoi chacun d’eux était content — et même après qu’on y était longtemps resté, les yeux n’en reprenaient pas plus de pouvoir. Ricciardo la mena sur le lit et, là, sans parler, de peur que la voix se pût reconnaître, ils restèrent longuement, au grand contentement et au grand plaisir de l’une et de l’autre partie. Mais lorsqu’il parut temps à Catella de donner libre cours à son indignation, elle commença à parler ainsi, enflammée d’une fervente colère : « — Ah ! combien est malheureux le sort des femmes, et comme est mal employé l’amour que beaucoup d’elles portent à leur mari ! Moi, malheureuse, voilà déjà huit ans que je t’ai aimé plus que ma vie, et toi, comme je l’ai vu, tu brûles tout entier, tu te consumes dans l’amour d’une femme étrangère, coupable et méchant homme que tu es. Or, avec qui crois-tu avoir été ? Tu as été avec celle que, par de fausses caresses, tu as depuis trop longtemps trompée en lui montrant de l’amour, tandis que tu étais énamouré ailleurs. Je suis Catella ; je ne suis pas la femme de Ricciardo, traître déloyal que tu es ! Écoute si tu reconnais ma voix ; c’est bien moi ; et il me semble qu’il se passera plus de mille ans avant que nous soyons en plein jour, pour que je puisse te faire honte comme tu le mérites, vil chien maudit que tu es ! Hélas ! pauvre de moi ; à qui ai-je pendant tant d’années porté un tel amour ? à ce chien déloyal qui, croyant avoir en ses bras une autre femme, m’a fait plus de caresses et donné plus de preuves d’amour en si peu de temps que j’ai été avec lui, que pendant tout le reste du temps que je lui ai appartenu. Tu as été bien gaillard aujourd’hui, chien de renégat, tandis qu’à la maison tu as coutume de te montrer si débile et sans puissance. Mais, loué soit Dieu, car c’est ton champ, non celui d’autrui, comme tu croyais, que tu as labouré. Je ne m’étonne point, si cette nuit, tu ne m’as point approchée ; tu attendais d’être ailleurs pour te décharger de ton fardeau, et tu voulais arriver frais cavalier à la bataille ; mais, grâce à Dieu et à ma prévoyance, l’eau a pris son cours par en bas, comme elle devait. Pourquoi ne réponds-tu pas, homme coupable ? Pourquoi ne dis-tu rien ? Es-tu devenu muet en m’entendant ? Sur ma foi en Dieu, je ne sais ce qui me retient de te planter les mains dans les yeux et de le les arracher. Tu as cru faire cette trahison très secrètement ; par Dieu ! les uns en savent autant que les autres ; j’ai mis à tes trousses de meilleurs chiens que tu ne croyais. — »

« Ricciardo se réjouissait à part lui de ces paroles, et, sans rien répondre, l’accolait et la baisait et lui faisait de plus grandes caresses que jamais. Pour quoi, elle, poursuivant ses invectives, disait : « — Oui, tu crois maintenant me tromper avec tes caresses feintes, chien fastidieux que tu es, et m’apaiser et me consoler ; tu te trompes. Je ne serai jamais consolée de cela que je ne t’en aie vitupéré en présence d’autant de parents et d’amis que nous en avons. Or, ne suis-je pas, méchant homme, aussi belle que l’est la femme de Ricciardo Minutolo ? Ne suis-je pas aussi noble dame ? Que ne réponds-tu, maudit chien ? Qu’a-t-elle de plus que moi, elle ? Éloigne-toi, ne me touche pas, car tu as trop accompli de faits d’armes pour aujourd’hui. Je sais bien qu’à présent que tu connais qui je suis, tu ferais par force ce que tu viens de faire ; mais si Dieu m’accorde sa faveur, je t’en ferai encore endurer l’envie ; et je ne sais à quoi tient que j’envoie chercher Ricciardo qui m’a aimée plus que lui-même, et ne put jamais se vanter que je l’aie une seule fois regardé, et je ne sais pas quel mal il y aurait eu à le faire. Tu as cru avoir ici sa femme, et c’est comme si tu l’avais eue, en tant que ce n’est point par ta faute que cela n’est pas arrivé ; donc, si moi je l’avais eu, lui, tu ne pourrais avec raison m’en blâmer. — »

« Les paroles de la dame furent longues et longs aussi ses reproches ; à la fin pourtant, Ricciardo pensant que, s’il la laissait s’en aller sur cette croyance, il pourrait s’ensuivre beaucoup de mal, résolut de se faire connaître et de la tirer de l’erreur où elle était, et l’ayant reprise dans ses bras et si bien enlacée qu’elle ne pouvait partir, il dit : « — Ma douce âme, ne vous courroucez point ; ce que je n’ai pu avoir simplement en vous aimant, Amour m’a appris à l’obtenir en vous trompant, et je suis votre Ricciardo. — » Ce qu’entendant Catella, et reconnaissant la voix, elle voulut soudain se jeter hors du lit, mais elle ne put ; sur quoi, elle voulut crier ; mais Ricciardo lui ferma la bouche des deux mains, et dit : « — Madame, il ne peut se faire désormais que ce qui a été n’ait pas été, dussiez-vous crier tout le temps de votre vie ; et si vous criez, ou si vous faites d’une façon quelconque savoir jamais cela à quelqu’un, deux choses en adviendront. L’une sera — dont vous ne devez pas vous soucier peu — que votre honneur et votre bonne réputation seront compromis, pour ce que, quand vous diriez que je vous ai fait venir ici par ruse, je dirai que ce n’est pas vrai, et qu’au contraire je vous y ai fait venir en vous promettant de l’argent et des cadeaux, et que ne vous les ayant pas donnés aussi largement que vous l’espériez, vous vous êtes fâchée et que c’est pour cela que vous faites cette rumeur et ces reproches. Et vous savez que le monde est plus disposé à croire le mal que le bien ; pour ce, on me croira plutôt que vous. Après cela, il s’ensuivra entre votre mari et moi une inimitié mortelle, et les choses pourront aller de façon que je le tuerai ou qu’il me tuera, de quoi vous ne sauriez plus être jamais joyeuse ni contente. Et pour ce, cœur de mon corps, renoncez à vous déshonorer vous-même, en même temps qu’à mettre en danger et en lutte votre mari et moi. Vous n’êtes pas la première qui a été trompée et vous ne serez pas la dernière, et moi je ne vous ai pas trompée pour vous enlever ce qui est à vous, mais à cause de la surabondance d’amour que je vous porte et que je suis disposé à vous porter toujours, comme je le suis à rester votre très humble serviteur. Et comme il y a grand temps que moi et tout ce que j’ai, et ce que je puis ou je vaux, sommes à votre service, j’entends qu’à partir de ce moment tout cela vous appartienne plus que jamais. Maintenant, vous êtes avisée pour toutes les autres choses, et ainsi je suis certain que vous le serez en celle-ci. — »

« Catella, pendant que Ricciardo parlait ainsi, pleurait fortement, et bien qu’elle fût grandement courroucée et qu’elle se répandît en reproches, néanmoins la raison lui montrait que ce que disait Ricciardo était vrai, car elle reconnut que ce qu’il lui avait fait voir comme devant arriver était possible, et pour ce, elle dit : « — Ricciardo, je ne sais comment Dieu me donnera la force de supporter l’injure et la tromperie que tu m’as faites. Je ne veux pas crier ici où ma simplicité et ma jalousie excessive m’ont conduite ; mais sois certain que jamais je ne serai contente, si, d’une façon ou d’une autre, je ne me vois vengée de ce que tu m’as fait ; et pour ce, laisse-moi aller, ne me retiens plus ; tu as eu ce que tu désirais, et tu m’as jouée tant qu’il t’a plu ; il est temps de me laisser ; laisse-moi, je t’en prie. — » Ricciardo, qui voyait que son esprit était encore trop courroucé, avait résolu de ne pas la laisser aller à moins d’obtenir la paix d’elle ; pour quoi, se mettant à l’adoucir avec de bonnes paroles, il dit tant, il pria tant, il conjura tant, qu’il fit la paix avec elle, et, du consentement de tous les deux, ils restèrent ensemble un assez longtemps, à leur grandissime satisfaction. Et la dame, reconnaissant alors combien plus savoureux étaient les baisers de l’amant que ceux du mari, ayant changé sa dureté en doux amour pour Ricciardo, l’aima à partir de ce jour très tendrement ; et agissant avec beaucoup de prudence, ils jouirent nombre de fois de leur amour. Dieu nous fasse jouir du nôtre. — »



NOUVELLE VII.


Tedaldo, irrité contre une sienne maîtresse, part de Florence. Il y revient quelque temps après sous un déguisement de pèlerin ; il parle à sa maîtresse, lui fait reconnaître son erreur, sauve la vie de son mari qui était accusé de l’avoir tué, le réconcilie avec ses frères, et jouit en paix des faveurs de la dame.


Philomène, louée de tous, venait de se taire, quand la reine pour ne point perdre de temps commit promptement le soin de raconter à Emilia, laquelle commença : « — Il me plaît de revenir à notre cité dont il a plu aux deux précédents de sortir, et de vous montrer comment un de nos citadins reconquit sa dame après l’avoir perdue.

« Il y eut donc à Florence, un noble jeune homme dont le nom fut Tedaldo degli Elisei, lequel, amoureux outre mesure d’une dame appelée Monna Ermelina et femme d’un Aldobrandino Palermini, méritait par ses mœurs louables de jouir de son désir. À ce plaisir pourtant la fortune, ennemie des gens heureux, s’opposa, pour ce que, qu’elle qu’en fût la raison, la dame, après avoir été quelque temps complaisante à Tedaldo, se mit à ne plus vouloir lui complaire du tout, et non seulement à refuser de recevoir ses messages, mais de le voir en aucune manière, de quoi il entra en une sombre et déplaisante mélancolie ; mais son amour était tellement caché, que nul ne s’imaginait que c’était là la cause de sa mélancolie. Après qu’il se fut ingénié en diverses manières à reconquérir l’amour qu’il lui semblait avoir perdu sans aucune faute de sa part, et voyant que toute sa peine était vaine, il résolut de se retirer du monde, afin de ne pas rendre joyeuse, par la vue de sa mort, celle qui était cause de son mal. Et ayant pris l’argent qu’il put réunir secrètement, sans en rien dire à aucun ami ou parent, hormis à un sien compagnon qui savait toute la chose, il partit et se rendit à Ancône, se faisant appeler Filippo di Sanlodeccio ; et là, s’étant abouché avec un riche marchand, il se mit avec lui comme serviteur, et le suivit sur son navire en Chypre. Ses manières et sa conduite plurent tellement au marchand, que non seulement il lui assigna un bon salaire, mais qu’il le fit en partie son compagnon, lui mettant en outre entre les mains une grande partie de ses affaires, lesquelles il géra si bien et avec tant de soin, qu’il devint lui aussi en peu d’années un bon et riche marchand fort renommé.

« Au milieu de ces occupations, encore qu’il se souvînt souvent de sa cruelle dame et fût grandement blessé d’amour, et désirât beaucoup la revoir, il montra une telle persévérance que pendant sept années, il vainquit cette bataille. Mais il advint qu’entendant un jour, à Chypre, chanter une chanson faite autrefois par lui, dans laquelle était racontée l’amour qu’il portait à sa dame, celui que sa dame lui portait, et le plaisir qu’il avait d’elle, pensant qu’il ne pouvait pas se faire qu’elle l’eût oublié, il brûla d’un tel désir de la revoir, que, ne pouvant y tenir plus longtemps, il se disposa à retourner à Florence. Ayant mis toutes ses affaires en ordre, il s’en vint à Ancône, accompagné seulement d’un sien domestique, et là tout ce qu’il possédait étant arrivé, il l’envoya à Florence à un ami de son compagnon d’Ancône ; quant à lui, il s’en vint ensuite avec son serviteur, secrètement, et sous l’apparence d’un pèlerin revenant du Saint-Sépulcre. Arrivés à Florence, il descendit à une petite auberge tenue par deux frères, et qui était voisine de la maison de sa dame. Il n’alla tout d’abord nulle part ailleurs que devant la maison de celle-ci, pour la voir, s’il pouvait ; mais il vit les fenêtres, les portes et tout le reste fermés ; d’où il craignit fort qu’elle ne fût morte, ou qu’elle eût changé de demeure. Pourquoi, très soucieux, il s’en alla à la maison de ses frères devant laquelle il vit quatre d’entre eux entièrement vêtus de noir, ce dont il s’étonna beaucoup, et se voyant tellement changé et d’habits et de personne de ce qu’il était quand il partit qu’il ne pourrait être facilement reconnu, il accosta résolûment un cordonnier et lui demanda pourquoi ces gens étaient vêtus de noir. À quoi le cordonnier répondit : « — Ceux-ci sont vêtus de noir parce qu’il n’y a pas encore quinze jours qu’un de leurs frères, qui avait été pendant longtemps absent, et qui avait nom Tedaldo, a été tué ; et il me semble comprendre qu’ils ont prouvé à la cour que c’est un nommé Aldobrandino Palermini, lequel est pris, qui l’a tué parce que Tedaldo voulait du bien à sa femme et qu’il était revenu incognito pour la rejoindre. — »

« Tedaldo s’émerveilla fort que quelqu’un lui ressemblât tellement qu’il eût été pris pour lui, et il fut peiné de la mésaventure d’Aldobrandino. Et ayant appris que la dame était vivante et en santé, comme il était déjà nuit, il s’en retourna à l’auberge plein de pensées diverses. Puis quand il eût soupe avec son serviteur, on le mit coucher au plus haut étage de la maison, et là, autant par les nombreuses pensées qui le stimulaient, que par la dureté du lit, et peut-être aussi à cause du souper qui avait été maigre, la moitié de la nuit était déjà passée, qu’il n’avait pas encore pu s’endormir ; pourquoi, étant éveillé, il lui sembla, vers minuit, entendre quelqu’un descendre du toit dans la maison, et peu après, par les fentes de la porte de sa chambre, il vit venir une lumière. Alors s’étant accoté sans bruit à la fente, il se mit à regarder ce que cela voulait dire, et il vit une jeune fille très belle qui tenait cette lumière, et venir à elle trois hommes qui étaient descendus par le toit. Après que ces gens se furent fait mutuellement bon accueil, l’un d’eux dit à la jeune fille : « — Nous pouvons désormais, grâce à Dieu, être tranquilles, pour ce que nous savons pertinemment que la mort de Tedaldo Elisei a été prouvée par ses frères comme venant d’Aldobrandino Palermini, que celui-ci l’a avoué, et que déjà la condamnation est écrite ; mais néanmoins, il faut se taire, pour ce que si jamais on savait que c’est nous, nous serions en même danger qu’Aldobrandino. — » Et cela dit, ils descendirent avec la femme qui en parut fort joyeuse, et s’en allèrent dormir.

« Tedaldo, oyant cela, se mit à réfléchir combien grandes et qu’elles étaient les erreurs qui pouvaient tomber sur l’esprit des hommes, en pensant tout d’abord à ses frères qui avaient pris et avaient enseveli un étranger pour lui, puis à l’innocent faussement accusé et que de faux témoignages avaient fait condamner à mourir, et aussi à l’aveugle sévérité des lois et des rhéteurs, lesquels trop souvent, sous prétexte de chercher le vrai, font par leur cruauté prouver le faux, et se disent ministres de la justice et de Dieu, alors qu’ils sont les exécuteurs de l’iniquité et du diable. Ensuite, il songea à sauver Aldobrandino et combina en lui-même ce qu’il avait à faire. Et dès qu’il fut levé, le matin, laissant son serviteur, il s’en alla tout seul, quand le moment lui parut venu, vers la maison de sa dame ; et ayant d’aventure trouvé la porte ouverte, il entra et vit sa dame qui était assise par terre, dans une petite salle qui se trouvait au rez-de-chaussée, toute remplie de larmes et de chagrin, dont, par compassion, il pleura ; et s’étant approché d’elle, il dit : « — Madame, ne vous tourmentez pas, votre paix est proche. — » La dame, entendant cet homme, releva les yeux et dit en pleurant : « — Bon homme, tu me sembles un pèlerin étranger, que sais-tu de ma paix ou de mon affliction ? — « Le pèlerin répondit alors : « — Madame, je suis de Constantinople, et je suis arrivé ici il y a peu de temps envoyé par Dieu pour convertir vos larmes en rire et pour sauver votre mari de la mort. — » « — Comment — dit la dame — si tu es de Constantinople, et si tu es venu ici depuis peu, sais-tu qui nous sommes, mon mari et moi ? — Le pèlerin, commençant par le bout, raconta toute l’histoire de la mésaventure d’Aldobrandino, et lui dit qui elle était, depuis combien de temps elle était mariée, et bon nombre d’autres choses de ses affaires qu’il savait bien ; de quoi la dame s’étonna fort, et le tenant pour un prophète, s’agenouilla à ses pieds, le priant de par Dieu, s’il était venu pour sauver Aldobrandino, qu’il fît promptement, pour ce que le temps était court.

« Le pèlerin, feignant d’être un très saint homme, dit : « — Madame, relevez-vous et ne pleurez pas, et écoutez bien ce que je vous dirai, et gardez-vous de le dire jamais à personne. Par ce que Dieu me révèle, la tribulation que vous avez vous est envoyée pour un péché que vous commîtes jadis et que Dieu a voulu en partie purger par cet ennui ; et il veut que vous le rachetiez tout entier, sinon vous retomberiez dans un plus grand souci. — » La dame dit alors : « — Messire, j’ai commis beaucoup de péchés et je ne sais celui que Dieu veut que je rachète plus qu’un autre ; et pour ce, si vous le savez, dites-le moi, et je ferai ce que je pourrai pour le racheter. — » « — Madame — dit alors le pèlerin — je sais bien quel est ce péché, et je ne vous interrogerai pas là-dessus pour mieux le savoir, mais pour que, en le disant vous-même, vous en ayiez plus de remords. Mais venons au fait ; dites-moi : Vous souvient-il que vous ayez jamais eu quelque amant ? — « La dame, oyant cela, jeta un grand soupir et s’étonna fort, ne croyant pas que personne l’eût jamais su, si ce n’est celui qui avait été tué, et qui avait été enseveli comme s’il était Tedaldo, à moins qu’on en eût entendu quelque chose par certaines paroles imprudentes du compagnon de Tedaldo qui le savait ; et elle répondit : « — Je vois que Dieu vous montre tous les secrets des hommes, et pour ce je suis disposée à ne pas vous céler les miens. Il est vrai que dans ma jeunesse j’aimai extrêmement le malheureux jeune homme dont la mort est attribuée à mon mari, laquelle mort j’ai pleuré autant qu’elle m’a causé de chagrin, pour ce que, bien que je me sois montrée dure et sauvage envers lui avant son départ, ni son départ, ni sa longue absence, ni sa mort malheureuse ne me l’ont pu arracher du cœur. — » À quoi le pèlerin dit : « — Ce n’est pas le malheureux jeune homme qui est mort que vous avez aimé autrefois, mais bien Tedaldo Elisei. Mais dites-moi, qu’elle fut la raison pour laquelle vous vous êtes fâchée contre lui ? Vous offensa-t-il jamais ? — » À quoi la dame répondit : « — Certes, il ne m’offensa jamais, mais la cause de mon courroux, ce fut les paroles d’un maudit moine auquel je me confessai une fois ; pour ce que, quand je lui dis l’amour que je portais à Tedaldo et les relations que j’avais avec lui, il me fit une telle sortie au nez que j’en suis encore épouvantée, me disant que, si je ne cessais, j’irais dans la bouche du diable au plus profond de l’enfer, et que je serais jetée dans le feu pour subir ma peine. De quoi il me vint une telle peur, que je résolus de ne plus vouloir de relations avec lui ; et pour n’en plus avoir l’occasion, je ne voulus plus recevoir ses lettres ni ses messages. Comme je crois, s’il avait persévéré davantage, — mais, à ce que je présume, il partit désespéré — en le voyant se consumer comme fait la neige au soleil, ma dure résolution se serait ployée, pour ce que je n’avais pas de plus grand désir au monde. »

« Le pèlerin dit alors : « — Madame, c’est ce péché-là qui seul vous tourmente aujourd’hui. Je sais pertinemment que Tedaldo ne vous contraignit aucunement ; quand vous vous énamourâtes de lui, vous le fîtes de votre propre volonté, car il vous plaisait ; et, comme vous le voulûtes vous-mêmes, il vint à vous, et usa de votre amitié dans laquelle, et par paroles et par des faits, vous montrâtes éprouver tant de plaisir que, s’il vous avait aimé tout d’abord, vous fîtes bien redoubler mille fois son amour. S’il en fut ainsi — et je sais que cela fut — quel motif vous pouvait pousser à vous montrer si sévère ? Il fallait penser à cela tout d’abord, et si vous pensiez devoir vous en repentir, comme ayant mal fait, ne pas le faire. De même qu’il était devenu vôtre, ainsi vous étiez devenue sienne. Vous pouviez faire, selon votre bon plaisir, qu’il ne fût pas vôtre, comme étant à vous ; mais vouloir vous ôter à lui, vous qui étiez sienne, cela était un vol et une chose inconvenante, alors que sa volonté n’y était pas. Or, vous devez savoir que je suis moine, et pour ce que je connais toutes les habitudes des moines ; et si j’en parle quelque peu librement pour votre utilité, cela ne m’est pas défendu, comme cela le serait à un autre ; et il me plaît de vous en parler, afin que dorénavant vous les connaissiez mieux, ce que vous ne semblez pas jusqu’ici avoir fait. Il y eut autrefois de très dignes moines qui furent des hommes de valeur, mais ceux qui aujourd’hui s’appellent moines et veulent être tenus tels, n’ont pas autre chose des moines que la chape, laquelle n’est même pas d’un moine, pour ce que, tandis que les fondateurs des moines ordonnèrent de les faire étroites, misérables et de grosse bure, afin de témoigner que leur esprit tenait les choses temporelles en un tel mépris qu’ils enveloppaient le corps d’un habit vil, ceux d’aujourd’hui les font larges, et doubles, et brillantes et de drap très fin, et en ont changé la forme sur un modèle gracieux et pontifical ; afin qu’en se prélassant avec elles dans les églises et sur les places publiques, ainsi que les séculiers font avec leurs habits, ils ne puissent en avoir honte ; et de même que le pécheur avec son filet attrape dans les rivières beaucoup de poisson d’un coup, ainsi ceux-ci s’entourant dans les plis très amples de leur chape, s’efforcent d’attraper dessous nombre de dévots, de veuves, et d’autres sots, hommes et femmes, et ils ont plus de souci de cela que de tout autre exercice. Et pour vous parler plus vrai, ceux-ci n’ont pas les chapes des moines, mais seulement les couleurs des chapes. Et là où les anciens désiraient le salut des hommes, ceux d’aujourd’hui désirent les femmes et les richesses ; et ils ont placé tout leur désir, et ils le placent à épouvanter par leurs rumeurs et leurs images les esprits des sots, et à leur persuader que les péchés se rachètent par les aumônes et par les messes, afin qu’on leur apporte — à eux qui, par fainéantise, et non par dévotion, se sont faits moines — sans qu’ils se donnent de peine, qui le pain, qui le vin, qui la pitance, pour l’âme de leurs trépassés. Et certes, il est vrai que les aumônes et les prières rachètent les péchés ; mais si ceux qui font les aumônes voyaient à qui ils les font, ou s’ils les connaissaient, ils les garderaient bien plutôt ou ils les jetteraient devant autant de pourceaux. Et pour ce qu’ils savent que moins les autres sont possesseurs de grandes richesses, plus ils sont, eux, à leur aise, ils s’ingénient par leurs clameurs et leurs épouvantails à détacher les autres de ces richesses auxquelles seules leurs désirs restent attachés. Ils crient contre la luxure des hommes, afin que ceux qui sont ainsi décriés renonçant aux femmes, les femmes restent à ceux qui décrient ; ils condamnent l’usure et les mauvais gains, afin que, choisis pour restituteurs, ils puissent faire leurs chapes plus larges pour chasser les évêchés et les autres prélatures avec ces mêmes gains qu’ils ont déclaré mener à perdition ceux qui les possédaient. Et quand ils sont repris de ces choses et de beaucoup d’autres blâmables qu’ils font, ils estiment qu’avoir répondu : faites ce que nous disons et non ce que nous faisons, est une excuse suffisante pour les plus gros péchés, comme s’il était plus possible aux brebis d’être résistantes et de fer, qu’aux pasteurs. Et combien il y en a de ceux à qui ils font une telle réponse qui ne l’entendent pas de la façon qu’ils la disent, une grande partie d’entre eux le savent. Les moines d’aujourd’hui veulent que vous fassiez ce qu’ils disent, c’est-à-dire que vous emplissiez leurs bourses de deniers, que vous leurs confiiez vos secrets, que vous observiez la chasteté ; que vous soyiez patient, que vous pardonniez les injures, que vous vous gardiez de médire, choses toutes très bonnes, toutes très honnêtes, toutes très saintes ; mais pourquoi vous disent-ils cela ? Pour que, eux, ils puissent faire ce qu’ils ne pourraient pas faire si les séculiers le faisaient. Qui ne sait que sans argent leur fainéantise ne pourrait durer ? Si tu dépenses ton argent pour tes plaisirs, le moine ne pourra fainéantiser dans l’ordre. Si tu vas avec les femmes d’alentour, les moines n’y pourront aller ; si tu n’es point patient ou si tu ne pardonnes pas les injures, le moine n’osera pas venir dans ta maison pour contaminer ta famille. Mais pourquoi vais-je m’arrêter sur chaque chose ? Ils s’accusent toutes les fois qu’ils font cette excuse à ceux qui les entendent. Pourquoi ne restent-ils pas chez eux, s’ils ne croient pas pouvoir être saints et sobres ? Ou si pourtant ils veulent pratiquer ces vertus, pourquoi ne suivent-ils pas cette autre sainte parole de l’Évangile : Le Christ commença par faire, puis il enseigna ? Qu’ils fassent d’abord, eux aussi, puis qu’ils enseignent les autres. J’en ai vu des miens, des milliers, désireux, amateurs, visiteurs, non seulement des femmes séculières, mais des religieuses ; et précisément de ceux qui jettent les plus hauts cris du haut de leurs chaires. Ceux donc qui sont ainsi faits, courrons-nous après ? Qui le fait, fait ce qu’il veut, mais Dieu sait s’il le fait sagement. Mais étant admis qu’il faille en cela concéder ce que vous dit le moine qui vous blâma, à savoir que c’est une faute très grave que de rompre la foi matrimoniale, n’est-ce pas une faute plus grande que de voler un homme ? n’est-ce pas une faute plus grande de le tuer ou de l’envoyer en exil traîner par le monde une vie misérable ? Cela, chacun l’accordera. Les relations d’un homme avec une femme sont péché naturel ; le voler ou le tuer, ou le chasser, provient d’une méchanceté d’âme. Que vous ayez volé Tedaldo en vous enlevant à lui vous qui étiez devenue sienne de votre volonté spontanée, je vous l’ai démontre plus haut. Je dis aussi qu’en tant qu’il a été de vous, vous l’avez tué, parce que il ne tint pas, à cause de vous qui vous montrâtes toujours plus cruelle, qu’il ne se tuât de ses propres mains ; et la loi veut que celui qui est cause du mal qui se fait, soit aussi coupable que celui qui fait le mal. Et que vous ne soyiez aussi cause de son exil et de sa vie misérable par le monde pendant sept ans, cela ne se peut nier. De sorte que vous avez commis un plus grand péché par l’une des trois choses susdites, que vous n’en commîtes dans vos relations avec lui. Mais voyons : Tedaldo a-t-il peut-être mérité ces choses ? Certes non ; vous l’avez déjà vous-même confessé ; sans compter que je sais qu’il vous aime plus que lui-même. Nulle chose ne fut autant honorée, autant exaltée, autant applaudie que vous l’étiez par lui au-dessus de toutes les autres femmes, s’il se trouvait dans un endroit où il pût honnêtement et sans exciter le soupçon parler de vous. Tout son bien, tout son honneur, toute sa liberté, tout avait été remis par lui en vos mains, N’était-il pas noble et jeune ? N’était-il pas beau parmi tous ses autres concitoyens ? N’était-il point vaillant en toutes ces choses qui regardent les jeunes gens ? N’était-il pas aimé, tenu pour cher, volontiers vu par tous ? À cela vous ne direz pas non plus que non. Donc, comment, sur un mot d’un moine bête et envieux, avez-vous pu prendre contre lui une décision cruelle quelconque ? Je ne sais quelle erreur est celle des femmes qui fuient les hommes et les prisent peu, alors que voyant ce qu’elles sont elles-mêmes, et combien la noblesse que Dieu a donnée à l’homme est au-dessus de tout autre animal, elles devraient être glorieuses quand elles sont aimées de l’un d’eux, et devraient l’avoir pour souverainement cher, et s’ingénier avec toute sorte de soins à lui complaire, afin qu’il ne cessât jamais de les aimer ! Ce que vous avez fait mue par la parole d’un moine, lequel pour certain devait être quelque goulu, mangeur de tourtes, vous le savez. Et peut-être désirait-il se mettre lui-même à la place d’où il s’efforçait de chasser un autre. C’est donc là le péché que la divine justice, qui conduit à effet toutes ses opérations avec une juste balance, n’a pas voulu laisser impuni ; et comme vous vous êtes efforcée sans motif de vous ravir à Tedaldo, ainsi votre mari, sans juste motif, a été et est encore en péril à cause de Tedaldo, et vous en tribulation. Si vous voulez en être délivrée, voici ce qu’il vous faut promettre et surtout ce qu’il vous faut faire. S’il advient jamais que Tedaldo revienne ici de son long exil, vous lui rendrez votre faveur, votre amour, votre bienveillante familiarité, et vous le remettrez dans la même situation où il était avant que vous ayez cru sottement au moine extravagant. — »

« Le pèlerin avait achevé de parler, quand la dame qui recueillait attentivement ses paroles, pour ce que ses raisons lui paraissaient très vraies et qui, en l’écoutant, s’estimait en effet molestée pour ce péché, dit : « — Ami de Dieu, je reconnais bien vraies les choses dont vous parlez, et par vos démonstrations je vois en grande partie ce que sont les moines, tenus par moi jusqu’à présent pour des saints ; et sans aucun doute je reconnais que ma faute a été grande en agissant ainsi envers Tedaldo, et si cela se pouvait par moi, volontiers, je le rachèterais de la façon que vous avez dite ; mais comment cela se pourrait-il faire ? Tedaldo ne pourra jamais revenir ici : il est mort ; donc, ce qui ne se peut faire, je ne sais pourquoi il est besoin que je vous le promette. — » À quoi le pèlerin dit : « — Madame, Tedaldo n’est pas mort le moins du monde, à ce que Dieu me montre, mais il est vivant et sain, et en bon état pourvu qu’il ait votre faveur. — » La dame dit alors : « — Prenez garde à ce que vous dites ; je l’ai vu mort devant ma porte, frappé de plusieurs coups de couteau, et je l’ai tenu dans mes bras, et j’ai arrosé son visage mort de mes nombreuses larmes lesquelles furent cause qu’on en parla autant qu’on en avait parlé malhonnêtement jadis. — » Le pèlerin dit alors : « — Madame, quoi que vous disiez, je vous assure que Tedaldo est vivant, et si vous voulez promettre que vous l’accueillerez selon que je vous ai dit, j’espère que vous le verrez bientôt. — » La dame dit alors : « — Je le fais et je le ferai volontiers, et rien ne saurait advenir qui me fût joie pareille à celle que j’éprouverais à voir mon mari libre et hors de danger, et Tedaldo vivant. — »

« Il parut alors à Tedaldo qu’il était temps de se faire connaître et de réconforter la dame par une plus certaine espérance au sujet de son mari, et il dit : « — Madame, afin que je vous rassure sur votre mari, il me faut vous découvrir un secret que vous garderez sans que, de votre vie, vous en manifestiez jamais rien. — » Ils étaient seuls en un endroit assez reculé, la dame ayant la plus grande confiance en la sainteté que le pèlerin paraissait avoir, pour quoi Tedaldo, ayant tiré un anneau qu’il avait soigneusement conservé et que la dame lui avait donné la dernière nuit qu’il avait passée avec elle, le lui montra et dit : « — Madame, connaissez-vous ceci ? — » Comme la dame le vit, elle le reconnut, et dit : « — Oui messire, je le donnai autrefois à Tedaldo. — » Alors le pèlerin se levant, rejetant rapidement la robe qu’il avait sur le dos, et le chapeau qui lui recouvrait la tête, et parlant florentin dit : « — Et moi, me connaissez-vous ? — »

« Quand la dame le vit, reconnaissant que c’était Tedaldo, toute abasourdie et ayant peur de lui comme on a peur des morts qu’on voit marcher comme s’ils étaient vivants, elle fut saisie de frayeur ; aussi ne lui fit-elle pas accueil comme à Tedaldo qui serait revenu de Chypre, mais comme à Tedaldo revenant du sépulcre, et elle voulut le fuir toute tremblante. Sur quoi Tedaldo dit : « — Madame, ne craignez rien, je suis votre Tedaldo vivant et bien portant, et je n’ai jamais été mort, quoique vous et mes frères puissiez croire. — » La dame un peu rassurée et reconnaissant sa voix, le regarda un peu plus attentivement, et s’assurant elle-même que pour sûr c’était Tedaldo, se jeta à son cou en pleurant, le baisa et dit : « — Mon doux Tedaldo, sois le bien revenu. — » Tedaldo, l’ayant accolée et baisée, dit : « — Or, madame, il n’est pas temps de se faire plus chaleureux accueil ; je veux aller faire en sorte qu’Aldobrandino vous soit rendu sain et sauf, de quoi j’espère qu’avant demain soir vous entendrez des nouvelles qui vous plairont ; si véritablement j’ai, comme je le crois, de bonnes nouvelles pour sa délivrance, je veux pouvoir cette nuit venir jusqu’à vous et vous les conter plus à l’aise que je le puis présentement. — » Et ayant remis sa robe et son chapeau, il embrassa une autre fois la dame, et l’ayant réconfortée d’un bon espoir, il se sépara d’elle, et s’en alla à l’endroit où Aldobrandino était prisonnier, plus préoccupé de la peur de la mort qui l’attendait, que d’une espérance quelconque de salut. Comme s’il fût venu pour le réconforter, il entra dans sa prison avec le consentement des geôliers, et s’étant assis près de lui, il lui dit : « — Adolbrandino, je suis un de tes amis envoyé à toi par Dieu pour te sauver, car à cause de ton innocence il lui est venu pitié de toi. Et pour ce, si par déférence pour lui, tu veux me concéder une petite faveur que je te demanderai, sans faute avant qu’il soit demain soir, au lieu de la sentence de mort que tu attends, tu entendras ton acquittement. — » À quoi Aldobrandino répondit : « — Brave homme, puisque tu t’es occupé de mon salut, bien que je ne te connaisse pas et que je ne me souvienne pas de t’avoir jamais vu, tu dois être ami, comme tu le dis. Et, de vrai, le crime pour lequel on dit que je dois être condamné à mort, je ne l’ai pas commis ; j’ai fait autrefois beaucoup d’autres péchés, lesquels peut-être m’ont amené à cette fin. Mais je te dis ceci par révérence pour Dieu, s’il a présentement miséricorde de moi, je ferai volontiers une grande chose plutôt qu’une petite, bien plus que de la promettre ; et pour ce, demande ce qu’il te plaît, car sans faute, s’il arrive que j’en réchappe, je l’observerai fidèlement. — »

Le pèlerin dit alors : « — Je ne veux pas autre chose sinon que tu pardonnes aux quatre frères de Tedaldo de t’avoir conduit à ce point, te croyant coupable de la mort de leur frère, et que tu les aies pour frères et amis s’ils te demandent de cela pardon. — » À quoi Aldobrandino répondit : « — Nul ne sait combien c’est douce chose que la vengeance, ni avec quelle ardeur on la désire, sinon celui qui a reçu l’offense, mais toutefois afin que Dieu pourvoie à mon salut, je leur pardonnerai volontiers et je leur pardonne dores et déjà ; et si j’échappe vivant d’ici, je m’efforcerai de faire en cela comme il te sera agréable. — » Cela plut au pèlerin, et sans en vouloir dire plus, il le pria d’avoir bon courage, car pour sûr avant que le jour suivant s’achevât, il apprendrait des nouvelles très certaines de son salut. Et l’ayant quitté, il s’en alla à la Seigneurie et parla ainsi secrètement à un chevalier qui l’occupait : « — Mon Seigneur, chacun doit volontiers s’efforcer de faire que la vérité soit reconnue, et surtout ceux qui tiennent la place que vous occupez, pour que ceux-là qui n’ont point commis la faute ne portent pas les peines, et que les coupables soient punis. Afin qu’il en arrive ainsi, pour votre honneur et pour le châtiment de qui l’a mérité, je suis venu ici vers vous. Comme vous savez, vous avez procédé avec rigueur contre Aldobrandino Palermini, et il vous semble avoir découvert que c’est lui qui a tué Tedaldo Elisei, et vous êtes sur le point de le condamner ; ce qui est très certainement faux, si comme je crois, je réussis à vous le montrer avant qu’il soit minuit, en vous mettant entre les mains les meurtriers de ce jeune homme. — »

« Le brave homme, que le sort d’Aldobrandino fâchait, prêta volontiers l’oreille aux paroles du pèlerin ; et après avoir causé de plusieurs autres choses avec lui, il fit, sur ses indications, prendre sur leur premier sommeil les deux frères aubergistes et leur servante, sans que ceux-ci fissent la moindre résistance ; et comme il s’apprêtait, pour savoir comment la chose s’était passée, à les faire mettre à la torture, ils ne le voulurent attendre, mais chacun de son côté d’abord, puis tous ensemble, ils avouèrent complètement que c’était par eux que Tedaldo, qu’ils ne connaissaient pas, avait été tué. Comme on leur en demanda le motif, ils dirent que c’était parce qu’il avait tourmenté la femme de l’un d’eux et voulu la forcer à satisfaire ses désirs pendant qu’ils n’étaient pas dans l’auberge. Le pèlerin, ayant su cela, prit congé du gentilhomme avec sa permission et s’en alla en cachette à la maison de madame Ermellina ; il la trouva seule qui l’attendait, également désireuse d’ouïr de bonnes nouvelles au sujet de son mari, et de se réconcilier pleinement avec son Tedaldo. Étant arrivé près d’elle, Tedaldo dit, d’un air joyeux : « — Ma très chère dame, réjouis-toi, car pour sûr tu auras ici demain ton Aldobrandino sain et sauf — » et pour lui donner de cela une plus entière croyance, il lui raconta tout ce qu’il avait fait. La dame, que ces deux événements si subit, c’est-à-dire revoir vivant Tedaldo qu’elle croyait vraiment avoir pleuré mort, et voir Aldobrandino délivré de tout péril, avaient rendue plus joyeuse qu’une autre le fut jamais, accola affectueusement et baisa son Tedaldo ; s’en étant allés ensemble au lit, ils firent d’un commun bon vouloir une gracieuse et joyeuse paix, prenant l’un de l’autre une délicieuse joie. Et comme le jour devint proche, Tedaldo se leva après avoir expliqué à la dame ce qu’il entendait faire, et l’avoir priée de nouveau de tenir cela très secret, et sortit de chez elle sous son habit de pèlerin, pour s’occuper, quand l’heure serait venue, des affaires d’Aldobrandino. Le jour venu, la Seigneurie estimant avoir pleine information de l’affaire, délivra promptement Aldobrandino, et quelques jours après, fit trancher la tête aux malfaiteurs à l’endroit même où le meurtre avait été commis.

« Aldobrandino étant donc libre, à la grande joie de lui, de sa femme et de tous ses amis et parents, et reconnaissant manifestement que cela était arrivé par l’intervention du pèlerin qui était venu le trouver, il le mena chez, lui pour tout le temps qu’il lui plairait de rester en la cité ; et là, tous ne pouvaient se rassasier de lui faire honneur et fête, et en particulier la dame, qui savait bien à qui elle le faisait. Mais au bout de quelque temps, Tedaldo croyait devoir remettre Aldobrandino en paix avec ses frères qu’il savait non seulement avoir été blessés de son acquittement, mais s’être armés par crainte, réclama d’Aldobrandino l’exécution de sa promesse. Aldobrandino répondit généreusement qu’il était prêt. Sur quoi le pèlerin fit apprêter pour le jour suivant un beau festin, dans lequel il lui dit qu’il voulait qu’il reçût en même temps que ses parents et leurs femmes, les quatre frères et leurs dames, ajoutant qu’il irait lui-même incontinent les inviter de sa part au banquet donné en signe de paix. Aldobrandino ayant consenti à tout ce qui plaisait au pèlerin, celui-ci s’en alla sur-le-champ vers les quatre frères, et après avoir employé auprès d’eux les arguments requis en pareille matière, il les amena à la fin assez facilement, à force de raisons inexpugnables, à reconquérir l’amitié d’Aldobrandino en lui demandant pardon ; cela fait, il les invita eux et leurs femmes à dîner le lendemain matin avec Adolbrandino ; ceux-ci, s’étant assurés de sa bonne foi, acceptèrent franchement l’invitation. Le lendemain matin donc, à l’heure du repas, les quatre frères de Tedaldo d’abord, vêtus de noir comme ils étaient, et quelques-uns de leurs amis, vinrent à la maison d’Aldobrandino qui les attendait ; et là, devant tous ceux qui avaient été invités par Aldobrandino à leur faire compagnie, ayant jeté leurs armes à terre, ils se remirent aux mains d’Aldobrandino, demandant pardon de ce qu’ils avaient fait contre lui. Aldobrandino les reçut affectueusement et tout en larmes, et les baisant tous sur la bouche, il expédia l’affaire en peu de paroles et leur remit toute injure reçue. Après ceux-ci, vinrent leurs sœurs et leurs femmes, toutes de noir vêtues, et elles furent gracieusement accueillies par madame Ermellina et les autres dames. Puis les hommes et les dames furent magnifiquement servis au festin, où il n’y eut rien que de louable, si ce n’est une sorte de taciturnité occasionnée par les vêtements noirs que portaient les parents de Tedaldo à cause de leur récente douleur, ce qui avait fait blâmer par quelques-uns l’idée et le banquet du pèlerin, ce dont celui-ci s’était bien aperçu. Mais jugeant venu le moment qu’il avait marqué en lui-même pour chasser cette taciturnité, il se leva, les autres convives mangeant encore les fruits, et dit : « — Rien n’a manqué à ce festin pour le rendre joyeux, si ce n’est Tedaldo, lequel, puisque vous ne l’avez pas reconnu bien que vous l’ayiez eu continuellement avec vous, je veux vous montrer. — » Et ayant rejeté sa robe et tous ses habits de pèlerin, il resta avec une jupe de soie verte. Chacun l’ayant regardé, non sans grandissime étonnement, on mit longtemps à le reconnaître avant de se risquer à croire que ce fût lui. Ce que voyant Tedaldo, il se mit à raconter beaucoup de choses concernant leur parenté et qui étaient advenues entre eux, ainsi que sur ses propres aventures. Pour quoi ses frères et les autres hommes, remplis de larmes d’allégresse, coururent l’embrasser, et les dames en firent ensuite autant, de même que les parents et les non parents, excepté madame Ermellina. Ce que voyant Aldobrandino, il dit : « — Qu’est-ce que cela, Ermellina ? Pourquoi ne fais-tu pas fête à Tedaldo comme les autres dames ? — » À quoi, tous l’entendant, la dame répondit : « — Il n’y en a aucun ici qui lui aie fait et lui fasse plus volontiers fête, si je considère que c’est par lui que je t’ai retrouvé ; mais les paroles déshonnêtes qui ont été dites pendant les jours que nous pleurions celui que nous croyions être Tedaldo, m’en font abstenir. — » À quoi Aldobrandino dit : « — Va toujours, crois-tu que je croie aux mauvaises langues ? En poursuivant mon salut, il a trop bien montré que cela était faux, pour que je le croie jamais ; lève-toi vite, et va l’embrasser. — » La dame qui ne désirait rien autre, ne fut pas lente à obéir en cela à son mari ; pour quoi, s’étant levée, elle l’embrassa comme les autres avaient fait, et lui fit fête. Cette générosité d’Aldobrandino plut beaucoup aux frères de Tedaldo, ainsi qu’à tous les hommes et à toutes les femmes qui étaient là, et tout ressentiment, qui aurait pu naître dans les esprits de quelques-uns par les paroles qui avaient été précédemment dites, fut effacé. Chacun ayant donc fêté Tedaldo, il arracha lui-même les vêtements noirs que portaient ses frères, et les habits couleur sombre de ses sœurs et belles-sœurs, et ordonna qu’on leur apportât sur-le-champ d’autres vêtements. Quand ils en furent revêtus, on fit force ballets, chansons et autres amusements ; pour quoi le festin, qui avait eu un commencement silencieux, eut une fin bruyante. Et avec une très grande allégresse ils s’en allèrent tous tant qu’ils étaient à la maison de Tedaldo, où ils soupèrent le soir ; et ils continuèrent la fête de cette façon pendant plusieurs jours encore.

« Les Florentins regardèrent longtemps Tedaldo comme un homme ressuscité et comme une chose merveilleuse ; et à beaucoup de gens, même à ses frères, il était resté en l’esprit certain doute si c’était lui ou non ; ils ne le croyaient pas encore pleinement, et ils ne l’auraient peut-être jamais cru, si un cas ne fût advenu qui leur démontra clairement quel était celui qui avait été tué, et ce cas fut le suivant. Un jour que des fantassins de la Lunigiane passaient devant chez eux, ils aperçurent Tedaldo et se portèrent à sa rencontre en disant : « — Bonjour, Faziuolo ! — » À quoi Tedaldo, ses frères étant présents, répondit : « — Vous m’avez pris pour un autre. — » Ceux-ci, l’entendant parler, rougirent et lui demandèrent pardon en disant : « — En vérité, vous ressemblez plus qu’homme que nous vîmes jamais à un de nos compagnons appelé Faziuolo de Pontremoli, qui vint ici il y a quinze jours à peine et dont nous n’avons jamais pu savoir ce qu’il était devenu. Il est bien vrai que nous étions étonnés de l’habit que vous portez, pour ce qu’il était soldat comme nous. — » L’aîné des frères de Tedaldo, entendant cela, s’approcha et demanda comment était vêtu ce Faziuolo. Ceux-ci le dirent, et il se trouva justement avoir été comme ils le disaient. D’où il fut reconnu, tant par ces preuves que par d’autres, que celui qui avait été tué était Faziuolo et non Tedaldo ; sur quoi, le doute que ses frères et les autres avaient à son sujet fut dissipé. Tedaldo donc, devenu richissime, persévéra dans son amour, et la dame agissant discrètement et sans plus se fâcher, ils jouirent longuement de leur amour. Dieu nous fasse jouir du nôtre. »



NOUVELLE VIII


Ferondo avale une certaine poudre et est enterré comme mort. Tiré du sépulcre par l’abbé qui jouit de sa femme, il est tenu par celui-ci en prison, et on lui fait croire qu’il est dans le purgatoire. Une fois ressuscité, il élève comme sien un fils que l’abbé avait eu avec sa femme.


La fin de la longue nouvelle d’Émilia étant venue, et cette nouvelle n’ayant point pour cela déplu par sa longueur, mais tous ayant reconnu qu’elle avait été rapidement contée eu égard à la quantité et à la variété des aventures qu’elle contenait, la reine, ayant d’un signe montré son désir à la Lauretta, lui donna occasion de commencer ainsi : « — Très chères dames, je crois que j’ai à vous raconter une histoire qui a beaucoup plus l’air d’un mensonge que d’une vérité, et elle m’est revenue en l’esprit quand j’ai entendu parler de celui qui avait été enseveli et pleuré pour un autre. Je dirai donc comment un vivant fut enseveli pour mort, et comment ensuite, bon nombre de gens et lui-même crurent qu’il était sorti du tombeau, non en personne vivante, mais en ressuscité, celui qui était cause de l’aventure étant adoré comme saint, alors qu’il aurait plutôt dû être condamné comme coupable.

« Il y eut donc en Toscane, et il y a encore une abbaye comme nous en voyons beaucoup, et située dans un lieu peu fréquenté. De cette abbaye, fut fait abbé un moine qui en toute chose était très saint homme, hormis en ce qui concernait le commerce des femmes ; et il savait faire si prudemment, que quasi personne ne le soupçonnait, loin de le savoir, pour ce qu’il était tenu pour très saint et juste en toutes choses. Or, il advint que l’abbé étant lié avec un fort riche paysan du nom de Ferondo, homme matériel et grossier, sans éducation, et dont la fréquentation ne plaisait à l’abbé que parce qu’il prenait parfois amusement de sa simplicité, l’abbé s’aperçut que Ferondo avait pour épouse une très belle femme dont il s’amouracha si ardemment qu’il ne pensait jour et nuit à autre chose. Mais ayant entendu dire que Ferondo, bien qu’il fût en tout le reste simple et sot, était très avisé pour aimer sa femme et la surveiller, il s’en désespérait quasi. Cependant, comme il était très adroit, il fit si bien auprès de Ferondo, qu’il l’amena à venir parfois avec sa femme se promener dans le jardin de l’abbaye ; et là ils raisonnaient ensemble modestement de la béatitude de la vie éternelle, et des saintes œuvres d’un grand nombre d’hommes et de femmes des temps passés, tellement que le désir vint à la dame de se confesser à lui, et après en avoir demandé la permission à Ferondo, elle l’obtint.

« La dame étant donc venue se confesser à l’abbé, au grandissime plaisir de celui-ci, et s’étant mise à ses pieds, elle commença ainsi, avant de dire autre chose : « — Messire, si Dieu m’eût donné un vrai mari, ou s’il ne m’en eût pas donné, peut-être me serais-je rendue à vos exhortations d’entrer dans le chemin dont vous m’avez parlé et qui mène à la vie éternelle ; mais quand je considère ce qu’est Ferondo et sa sottise, je puis me dire veuve, et pourtant je suis mariée en cela que, lui vivant, je ne puis avoir un autre mari ; et lui, sot comme il est, sans que je lui en donne aucun motif, est tellement jaloux de moi, qu’à cause de cela je ne puis vivre avec lui, sinon dans les tribulations et les chagrins. Pour quoi, avant que j’en vienne à me confesser d’autre chose, je vous prie le plus humblement que je peux, qu’il vous plaise me donner à ce sujet quelque conseil, pour ce que, si de là ne surgit pas l’occasion pour moi de bien faire, il me servira peu de m’être confessée ou d’avoir accompli toute autre œuvre louable. — » Ce raisonnement toucha d’un grand plaisir l’esprit de l’abbé, car il lui parut que la fortune avait ouvert le chemin à son plus grand désir, et il dit : « — Ma fille, je crois que c’est un grand ennui pour une femme belle et délicate comme vous êtes, d’avoir pour mari un sot ; mais je crois que c’en est un bien plus grand encore d’en avoir un jaloux ; pour quoi, comme vous avez l’un et l’autre, je crois aisément à votre tribulation dont vous m’entretenez. Mais à cela, parlant brièvement, je ne vois ni conseil, ni remède, hors un, lequel est que Ferondo se guérisse de cette jalousie. Le remède pour le guérir, je le saurais trop bien faire, pourvu que vous ayiez la force de tenir secret ce que je vous dirai. — » La dame dit : « — Mon père, n’en doutez point, pour ce que je me laisserais plutôt mourir que de redire à autrui ce que vous m’aurez dit ; mais comment se pourra ce faire ? — » L’abbé répondit : « — Si nous voulons qu’il guérisse, il faut de toute nécessité qu’il aille en purgatoire. — » « — Et comment — dit la dame — pourra-t-il y aller vivant ? — » L’abbé dit : — « Il faut qu’il meure, et ainsi il ira ; et quand il aura souffert une assez grande peine pour qu’il soit guéri de sa jalousie, nous prierons Dieu avec certaines oraisons qu’il revienne en cette vie, ce qu’il fera. — » « — Donc — dit la dame — dois-je rester veuve ? — » « — Oui — répondit l’abbé — pour un certain temps, pendant lequel il faudra bien vous garder de vous laisser remarier à un autre, pour ce que Dieu l’aurait pour mauvais, et Ferondo étant revenu il vous faudrait retourner avec lui, et il serait plus jaloux que jamais. — « La dame dit : » — Pourvu qu’il guérisse de cette maladie, comme il ne me convient pas de rester toujours enfermée, je serai satisfaite ; faites comme il vous plaira. — » L’abbé dit alors : — « Et je le ferai ; mais quelle récompense devrai-je avoir, moi, pour vous avoir rendu un tel service ? — » « — Mon père — dit la dame — ce qu’il vous plaira, pourvu que je le puisse ; mais que peut une femme comme moi pour un homme comme vous ? — » À quoi l’abbé dit : « — Madame, vous pouvez faire non moins pour moi que je pourrai faire pour vous ; pour ce que, de même je suis disposé à faire tout ce qui pourra amener votre bien et votre consolation, ainsi vous pouvez faire ce qui sera mon salut et le bonheur de ma vie. — » La dame dit alors : « — S’il est ainsi, je suis prête. — » « — Donc — dit l’abbé — vous me donnerez votre amour et contentement de vous pour laquelle je brûle et me consume tout entier. — » La dame, entendant cela, répondit tout effrayée : « — Hé ! mon père, qu’est-ce que vous me demandez ! Je croyais que vous étiez un saint ; or, convient-il aux saints de requérir pour telles choses les femmes qui vont leur demander conseil ? — » À quoi l’abbé dit : « — Ma belle âme, ne vous étonnez pas, car pour cela la sainteté n’en diminue point, pour ce qu’elle réside dans l’âme, et que ce que je vous demande est péché du corps. Mais quoi qu’il en soit, votre beauté désirée a eu tant de force, que l’amour me contraint à faire ainsi. Et je vous dis que vous pouvez, vous, être plus glorieuse de votre beauté que beaucoup d’autres femmes, en songeant qu’elle a plu aux saints qui sont habitués à voir les beautés du ciel ; et puis, bien que je sois abbé, je je suis homme comme les autres, et, comme vous voyez, je ne suis pas encore vieux. Et cela ne doit pas vous être pénible à faire, au contraire vous devez le désirer, pour ce que, pendant que Ferondo sera en purgatoire, je vous donnerai, vous faisant la nuit compagnie, cette consolation qu’il devrait, lui, vous donner ; et jamais de cela personne ne s’apercevra, chacun croyant, et plus peut-être, que je suis ce que vous croyiez vous-même que j’étais il y a un moment. Ne refusez pas la grâce que Dieu vous envoie, car elles sont nombreuses celles qui désiraient ce que vous pouvez avoir et ce que vous aurez, si vous croyez sagement mon conseil. En outre, j’ai de beaux joyaux et de belles pierreries, et je n’entends pas qu’ils soient à d’autres qu’à vous. Faites donc pour moi, ma douce espérance, ce que je fais pour vous volontiers. — »

« La dame tenait le visage baissé ; elle ne savait comment le refuser, et consentir ne lui paraissait pas bien ; pourquoi, l’abbé voyant qu’elle l’avait écouté et qu’elle retardait sa réponse, pensant l’avoir déjà à moitié convertie, ajouta beaucoup d’autres paroles semblables aux premières et ne s’arrêta pas qu’il ne lui eût mis en tête que ce serait bien agir ; pour quoi, toute honteuse, elle dit qu’elle était à ses ordres, mais qu’elle ne le pouvait faire avant que Ferondo fût en purgatoire. À quoi l’abbé, très content, dit : « — Et nous ferons qu’il y aille promptement ; vous ferez donc demain ou après-demain en sorte qu’il vienne ici me trouver. — » Et cela dit, il lui mit en cachette un bel anneau au doigt et la congédia. La dame, joyeuse du présent, et s’attendant à en avoir d’autres, rejoignit ses compagnes auxquelles elle se mit à raconter de merveilleuses choses sur la sainteté de l’abbé, et s’en revint avec elles à sa maison.

« Peu de jours après, Ferondo s’en alla à l’abbaye, où, dès que l’abbé le vit, il songea à l’envoyer en purgatoire. Et ayant retrouvé une poudre d’une vertu merveilleuse qu’il tenait d’un grand prince des pays du levant — lequel affirmait qu’elle était employée d’habitude par le Vieux de la montagne quand il voulait envoyer, en l’endormant, quelqu’un dans son paradis ou l’en retirer, et que donnée à plus forte ou plus petite dose, elle faisait, sans produire aucune lésion, plus ou moins dormir celui qui l’avait prise, de telle façon que pendant que son action durait, on n’aurait jamais dit que le dormeur était vivant, — il en prit autant qu’il en fallait pour faire dormir trois jours, et l’ayant versée dans un verre de vin un peu trouble, il le donna à boire dans sa cellule à Ferondo, sans que celui-ci s’en fût aperçu ; puis il le mena dans le cloître où il se mit avec plusieurs de ses moines à se divertir de ses sottises.

« Il ne se passa guère de temps sans que, la poudre agissant, Ferondo fût pris d’un tel sommeil dans la tête qu’il dormait tout debout et qu’il tomba tout endormi. L’abbé feignant de se troubler de cet accident, le fit déshabiller, envoya chercher de l’eau froide, la lui jeta au visage, et fit faire beaucoup d’autres tentatives, comme s’il voulait lui ramener la vie et le sentiment que quelques vapeurs de l’estomac ou d’ailleurs lui avaient enlevés. L’abbé et les moines voyant qu’il ne donnait, malgré tout cela, aucun signe de vie, lui tâtant le pouls et ne lui en trouvant pas, eurent tous pour certain qu’il était mort ; pour quoi, l’ayant envoyé dire à sa femme et à ses parents, ceux-ci accoururent tous sur-le-champ, et après qu’ils l’eurent pleuré quelque peu, l’abbé le fit mettre, vêtu comme il était, dans un cercueil. La dame s’en retourna chez elle et dit qu’elle n’entendait jamais se séparer d’un petit enfant qu’elle avait eu de lui ; et pour ce, restée en la maison, elle se mit à diriger le fils et la fortune qu’avait laissés Ferondo. Pendant la nuit l’abbé, accompagné d’un moine bolonais auquel il se confiait beaucoup et qui était arrivé le jour même de Bologne, se leva en cachette, tira Ferondo de son cercueil, et ils le portèrent tous deux dans un caveau où l’on ne voyait aucune lumière et qui servait de prison pour les moines qui avaient commis quelque faute ; puis, après lui avoir ôté ses vêtements et l’avoir vêtu comme un moine, ils le mirent sur un tas de paille et l’y laissèrent jusqu’à ce qu’il fût revenu à lui. Cela fait, le moine bolonais informé par l’abbé de ce qu’il aurait à faire, et personne autre n’en sachant rien, se mit à attendre que Ferondo reprît ses sens. Le jour suivant, l’abbé, accompagné d’un de ses moines, s’en alla sous prétexte de visite à la maison de la dame, qu’il trouva vêtue de noir et plongée dans la douleur, et après l’avoir un peu réconfortée, il lui rappela sa promesse. La dame se voyant libre et n’ayant plus l’empêchement de Ferondo ni de personne, ayant en outre vu au doigt de l’abbé un autre bel anneau, dit qu’elle était prête, et s’entendit avec lui pour qu’il vînt la nuit suivante. Pour quoi, la nuit venue, l’abbé, revêtu des habits de Ferondo, et accompagné de son moine, y alla, et coucha avec elle jusqu’au matin avec grandissime plaisir et contentement ; puis il s’en retourna à l’abbaye, faisant depuis très souvent le chemin pour le même service. Ayant dans ses allées et venues été rencontré par quelques personnes, on crut que c’était Ferondo qui allait ainsi par le pays pour faire pénitence ; ce qui fut l’objet de grosses nouvelles parmi les gens du village, et on le redit plusieurs fois à sa femme, laquelle savait bien, elle, ce que c’était.

« Ferondo ayant repris ses sens et se voyant dans le caveau sans savoir où il était, le moine bolonais y entra en prenant une voix horrible, tenant des verges à la main ; et l’ayant saisi, il le battit grandement, Ferondo pleurant et criant, ne faisait que demander : « Où suis-je ? — » À quoi le moine répondit : « — Tu es en purgatoire. — » « — Comment ! — dit Ferondo — suis-je donc mort ? — » Le moine dit : « — Mais oui. — » Sur quoi Ferondo se mit à pleurer sur lui-même, sur sa femme et sur son enfant, disant les plus étranges choses du monde. Alors le moine lui porta un peu à manger et à boire ; ce que voyant Ferondo, il dit : « — Oh ! est-ce que les morts mangent ? — » Le moine dit : « — Oui, et voilà ce que je te porte ; la femme qui fut tienne, l’envoie chaque matin à l’église pour faire dire des messes pour ton âme, et Dieu veut qu’on te le donne ici. — » Ferondo dit alors : « — Seigneur, donne-lui le bon an, je lui voulais grand bien avant que je mourusse, tellement que je la tenais toute la nuit en mes bras et ne faisais que l’embrasser, et autre chose aussi quand l’envie m’en venait. — » Puis, ayant grand besoin, il se mit à manger et à boire ; et le vin ne lui paraissant pas trop bon, il dit : « — Seigneur, punis-la de ce qu’elle n’a pas donné au curé du vin du tonneau qui est contre le mur. — » Mais quand il eut mangé, le moine le reprit de nouveau, et avec les mêmes verges lui redonna une grande batterie. Sur quoi, Ferondo ayant beaucoup crié, dit « — Eh ? pourquoi me fais-tu cela ? — » Le moine dit : « — Parce que Dieu a ordonné qu’on te le fasse deux fois par jour. — » « — Et pour quel motif, dit Ferondo ? » Le moine dit : « — Parce que tu fus jaloux, ayant pour femme la meilleure dame qui fût dans ta contrée. — » « — Hélas ! dit Ferondo — tu dis vrai, et la plus douce ; elle était plus mielleuse que confiture, mais je ne savais pas que Dieu eût pour mauvais que l’homme fût jaloux, car je ne l’aurais point été. — » Le moine dit : « — Tu aurais dû t’apercevoir de cela pendant que tu étais là-haut, et t’en corriger. Et s’il arrive jamais que tu y retournes, fais en sorte d’avoir à l’esprit ce que je te fais aujourd’hui, et ne sois plus jamais jaloux. » Ferondo dit : « — Oh ! ceux qui meurent y retournent-ils jamais ? — » Le moine dit : « — Oui, ceux que Dieu veut. — » « — Oh ! — dit Ferondo — si j’y retourne jamais, je serai le meilleur mari du monde ; je ne la battrai jamais, je ne lui dirai jamais d’injures, excepté à propos du vin qu’elle m’a envoyé ici ce matin, et aussi parce qu’elle ne m’a point envoyé de chandelle, et qu’il m’a fallu manger dans l’obscurité. — » Le moine dit : « — Elle en avait bien apporté, mais on les a brûlées pour les messes. — » « — Oh ! — dit Ferondo — tu dis vrai ; et pour sûr, si j’y retourne, je la laisserai faire ce qu’elle voudra. Mais dis-moi, qui es-tu, toi qui me fais cela ? — » Le moine dit : « — Je suis mort, moi aussi, et je fus de Sardaigne, et parce que j’ai jadis loué beaucoup un mien seigneur d’avoir été jaloux, j’ai été condamné par Dieu à cette peine de te donner à manger et à boire et de te battre ainsi, jusqu’à ce que Dieu en décidera autrement de toi et de moi. — » Ferondo dit : « — N’y a-t-il personne autre que nous deux ? — » Le moine dit : « — Si ; il y en a des milliers, mais tu ne peux ni les voir ni les entendre, de même qu’eux ne le peuvent pas pour toi. — » Ferondo dit alors : « — Et sommes-nous bien loin de notre pays ? — » « — Oh ! — dit le moine — un nombre infini de milliers de lieues. — » « — Diable, c’est beaucoup — dit Ferondo — et pour ce qu’il me semble, nous devrions être hors du monde, tant il y en a. — »

« Or, au milieu de semblables discours, Ferondo fut tenu dix mois, mangeant et battu, pendant lesquels l’abbé rendit très souvent visite à la belle dame, et se donna avec elle le meilleur temps du monde. Mais comme arrivent les mésaventures, la dame devint grosse, et s’en étant vite aperçue elle le dit à l’abbé ; pour quoi il leur parut à tous deux temps de rappeler sans retard Ferondo du purgatoire à la vie, afin qu’il revînt à sa femme et qu’elle pût se dire grosse de lui. La nuit suivante donc, l’abbé fit avec une voix contrefaite appeler Ferondo dans sa prison, et lui fit dire : « Ferondo console-toi, car il plaît à Dieu que tu retournes au monde ; et y étant retourné, tu auras de ta femme un fils que tu nommeras Benedetto, pour ce qu’il t’a fait cette grâce par les prières de ton saint abbé et de ta femme, et pour l’amour de saint Benoît. — » Ferondo, entendant cela, fut très joyeux et dit : « — Cela me plaît, Dieu lui donne le bon an à messire le bon Dieu, à l’abbé, à saint Benoît et à ma femme aimable, douce, suave. — » L’abbé lui ayant fait donner, dans le vin qu’il lui envoyait, de la poudre en quantité suffisante pour le faire dormir pendant quatre heures, on lui remit ses habits, et aidé du moine, il le porta secrètement de son caveau dans le cercueil où il avait été enseveli. Le matin, sur le point du jour, Ferondo reprit ses sens, et vit un peu de jour par une fente du cercueil, ce qu’il n’avait pas vu depuis dix bons mois ; pour quoi lui paraissant être en vie, il commença à crier : « — Ouvrez-moi, ouvrez-moi ! — « Et lui-même il se mit à heurter si fort de la tête contre le couvercle du cercueil, qu’il commençait à le briser, pour ce qu’il était mal joint, quand les moines, qui venaient de dire matines, accoururent et reconnurent la voix de Ferondo et le virent déjà sorti du cercueil ; de quoi, épouvantés par la nouveauté du fait, ils se mirent tous à s’enfuir et s’en allèrent trouver l’abbé !

« Celui-ci feignant de se lever de prière, dit : « — Mes fils, n’ayez point peur ; prenez la croix et l’eau sainte, et venez derrière moi, et voyons ce que la puissance de Dieu veut nous montrer. — » Et cela fut fait. Ferondo était tout pâle, comme un homme qui était resté si longtemps sans voir le ciel, et il était sorti de son cercueil. Dès qu’il vit l’abbé, il courut se jeter à ses pieds et dit : « — Mon père, vos prières, selon qu’il m’a été révélé, celles de saint Benoît et de ma femme, m’ont tiré des peines du purgatoire et rappelé à la vie ; de quoi je prie Dieu qu’il vous donne le bon an et les bonnes calendes, aujourd’hui et toujours. — » L’abbé dit : « — Louée soit la puissance de Dieu. Va donc, mon fils, puisque Dieu t’a renvoyé ici, et console ta femme qui, depuis que tu avais passé de cette vie dans l’autre, a été en pleurs, et sois, à partir d’aujourd’hui, ami et serviteur de Dieu. — » Ferondo dit : « — Messire, il m’a bien été dit ainsi ; laissez-moi donc faire, car dès que je la verrai, je l’embrasserai, tant je lui veux du bien. — » L’abbé, resté avec ses moines, feignit d’avoir une grande admiration de cette aventure, et fit dévotement chanter le miserere. Ferondo retourna à son village, où tous ceux qui le voyaient s’enfuyaient, comme on a coutume de faire pour les choses effrayantes ; mais lui, les rappelant, affirmait qu’il était ressuscité. Sa femme avait également peur de lui. Mais quand les gens se furent un peu rassurés à son sujet, et virent qu’il était vivant, ils lui firent beaucoup de questions comme à un sage revenu de loin ; et il répondait à tous, et leur donnait des nouvelles des âmes de leurs parents, et faisait, de sa propre invention, les plus belles fables du monde sur ce qui se passe en purgatoire, et devant toute la population il raconta la révélation qui lui avait été faite par la bouche de Ragnolo Braghiello, avant qu’il ressuscitât. Pour quoi étant retourné chez lui avec sa femme, et rentré en possession de ses biens, il l’engrossa à son plaisir, et d’aventure il advint qu’après un temps convenable — suivant l’opinion des sots qui croient que la femme doit porter les enfants neuf mois — la dame accoucha d’un enfant mâle, qui fut appelé Benedetto Ferondi. Le retour de Ferondo et ses récits, chacun le croyant ressuscité, accrurent la renommée de sainteté de l’abbé. Quant à Ferondo, qui avait reçu de nombreux coups pour sa jalousie, comme s’il en eût été guéri, selon la promesse faite par l’abbé à la dame, il ne fut plus du tout jaloux par la suite. De quoi la dame satisfaite, vécut honnêtement avec lui ; comme d’habitude ; excepté que vraiment quand cela se pouvait facilement, elle se retrouvait volontiers avec le saint abbé qui l’avait bien et diligentement servie dans ses plus grands besoins. — »


NOUVELLE IX


Giletta de Narbonne guérit le roi de France d’une fistule. Elle demande pour mari Beltram de Roussillon, lequel l’ayant épousée contre sa volonté, s’en va de dépit à Florence. Là, il fait la cour à une jeune fille et couche avec Giletta, croyant coucher avec elle. Il en a deux fils ; pour quoi, par la suite, la tenant pour chère, il l’honore comme sa femme.


La reine ne voulant point rompre le privilège de Dioneo, il ne restait plus qu’à elle à parler, la nouvelle de Lauretta étant finie. Pour quoi, sans attendre d’être sollicitée par les siens, et toute disposée à parler, elle commença ainsi : « — Qui dira désormais une nouvelle qui puisse paraître belle après avoir entendu celle de Lauretta ? Certes, il a été heureux pour nous qu’elle n’ait pas été dite la première, car ensuite bien peu des autres auraient plu ; et je crains bien qu’il en advienne ainsi de celles qui sont à raconter dans cette journée. Mais cependant quelque belle qu’elle ait été, je vous conterai celle qui me revient sur le sujet proposé.

« Au royaume de France, fut un gentilhomme qu’on appelait comte de Roussillon, lequel, pour ce qu’il n’était pas bien sain de corps, avait toujours auprès de lui un médecin appelé maître Gérard de Narbonne. Ledit comte avait un fils unique tout jeune appelé Beltram, lequel était très beau et plaisant, et qu’on élevait avec d’autres enfants de son âge, parmi lesquels était une petite fille dudit médecin, nommé Giletta. Cette enfant éprouva pour ce Beltram un amour infini et beaucoup plus ardent qu’il n’appartenait à son âge si tendre. Le comte étant mort, Beltram fut remis entre les mains du roi, et il lui fallut aller à Paris ; de quoi la jeune fille resta cruellement inconsolable ; et son père étant également mort peu de temps après, elle serait volontiers allée à Paris pour voir Beltram, si elle avait pu en trouver favorable occasion ; mais étant sévèrement gardée, pour ce qu’elle était restée seule et riche, elle ne voyait pas un moyen honnête. Et comme elle était déjà en âge d’être mariée, n’ayant jamais pu oublier Beltram, elle avait refusé beaucoup de gens auxquels ses parents avaient voulu la marier, sans faire connaître la raison de son refus.

« Or, il advint que, comme elle brûlait plus que jamais d’amour pour Beltram, pour ce qu’elle avait entendu dire qu’il était devenu un très beau jeune homme, la nouvelle lui arriva qu’il était resté au roi de France, par suite d’une tumeur qu’il avait eue dans la poitrine et qui avait été mal soignée, une fistule dont il avait très grand ennui et très grande douleur, et pour laquelle il n’avait encore pu trouver de médecin, bien qu’un grand nombre s’y fussent essayés, qui l’en eût pu guérir ; tous, au contraire, avaient empiré le mal : pour quoi le roi désespérant d’en guérir, ne voulait plus recevoir conseil ni aide de personne. De quoi la jeune fille fut contente outre mesure et pensa que, grâce à cette circonstance, non-seulement elle aurait une occasion légitime d’aller à Paris, mais que si la maladie du roi était ce qu’elle croyait, elle pourrait facilement arriver à avoir Beltram pour mari. C’est pourquoi comme elle avait jadis appris beaucoup de choses de son père, elle fit une poudre avec certaines herbes convenables à la maladie qu’elle pensait qu’avait le roi, monta à cheval, et s’en alla à Paris.

« Elle ne s’occupa point d’abord d’autre chose que de chercher à voir Beltram ; puis, parvenue devant le roi, elle le pria de lui montrer son mal. Le roi la trouvant belle et avenante jeune fille, ne sut pas le lui refuser, et le lui montra. Dès qu’elle l’eût vu, elle fut aussitôt certaine de pouvoir le guérir et dit : « — Monseigneur, quand il vous plaira, sans aucun ennui ou fatigue pour vous, j’ai espérance en Dieu de vous avoir en huit jours guérie de cette maladie. — » Le roi se moqua en lui-même des paroles de celle-ci, disant : « — Ce que les plus grands médecins du monde n’ont pu ni su faire, comment une jeune femme le pourrait-elle savoir ? — » L’ayant donc remerciée de sa bonne volonté, il répondit qu’il avait résolu de ne plus suivre conseil de médecin. À quoi la jeune fille dit : « — Monseigneur, vous dédaignez mon art parce que suis jeune et femme ; mais je vous rappelle que je ne médicamente pas avec ma science, mais avec l’aide de Dieu et avec la science de maître Gérard de Narbonne, lequel fut mon père et fameux médecin pendant sa vie. — » Le roi se dit alors en lui-même : « — Peut-être celle-ci m’est-elle envoyée par Dieu ; pourquoi ne pas mettre à l’épreuve ce qu’elle sait faire, puisqu’elle dit devoir me guérir en peu de temps sans ennui pour moi ? — » Et s’étant décidé à l’éprouver, il dit : « — Damoiselle, et si vous ne me guérissez pas, après m’avoir fait rompre ma résolution, que voulez-vous qu’il vous arrive ? — » « — Monseigneur — répondit la jeune fille — faites-moi garder, et si en huit jours je ne vous guéris pas, faites-moi brûler ; mais si je vous guéris, quelle récompense m’en reviendra-t-il ? — » À quoi le roi répondit : « — Vous paraissez être encore sans mari ; si vous faites cela nous vous marierons bien et en haut lieu. — » À quoi la jeune fille dit : « — Monseigneur, il me plaît vraiment que vous me mariiez, mais je veux un mari tel que je vous le demanderai, pourvu que je ne vous demande aucun de vos fils ou autre personne de la maison royale. — » Le roi lui promit sur le champ de le faire.

« La jeune fille commença sa cure, et avant le terme fixé elle ramena le roi à la santé. Sur quoi le roi se sentant guéri, dit : « — Damoiselle, vous avez bien gagné le mari. — » À quoi elle répondit : « — Donc, monseigneur, j’ai gagné Beltram de Roussillon que je me suis mis à aimer dès mon enfance, et que, depuis, j’ai souverainement aimé. — » Cela parut au roi chose grave de le lui donner ; mais comme il l’avait promis, ne voulant pas manquer à sa parole, il le fit appeler et lui dit : « — Beltram, vous êtes désormais grand et homme fait ; nous voulons que vous retourniez gouverner votre comté, et que vous emmeniez avez vous une damoiselle que nous vous avons donnée pour femme. — » Beltram dit : « — Et quelle est la damoiselle, monseigneur ? — » À quoi le roi répondit : « — C’est celle qui nous a, avec ses remèdes, rendu la santé. — » Beltram, qui la connaissait et l’avait vue, bien qu’elle lui parût très belle, voyant qu’elle n’était pas d’un lignage répondant à sa noblesse, dit tout dédaigneux : « — Monseigneur, vous voulez donc me donner une femme médecin pour épouse ? À Dieu ne plaise que je prenne jamais une femme ainsi faite. — » À quoi le roi dit : « — Donc, vous voulez que nous manquions à notre parole, « laquelle afin de ravoir la santé nous donnâmes à la damoiselle qui, en récompense de ce, vous a demandé pour mari ? — » « — Monseigneur — dit Beltram — vous pouvez m’ôter tout ce que je possède et me donner moi-même, comme étant votre homme, à qui vous plaît ; mais je vous assure que jamais je ne serai satisfait d’un tel mariage. — » « — Si — dit le roi — vous le serez, pour ce que la damoiselle est belle et sage et vous aime beaucoup ; pour quoi nous espérons que vous aurez avec elle une existence beaucoup plus heureuse que vous n’auriez avec une dame de plus haute lignée. — » Beltram se tut et le roi fit faire de grands préparatifs pour la fête des noces. Et le jour fixé pour cela étant venu, bien que Beltram le fît peu volontiers, il épousa, en présence du roi, la damoiselle qui l’aimait plus que soi-même. Cela fait, comme quelqu’un qui a déjà pensé à ce qu’il devait faire, prétextant qu’il voulait retourner dans sa comté et y consommer le mariage, il demanda congé du roi ; et, monté à cheval, il s’en alla, non pas dans sa comté, mais en Toscane. Ayant su que les Florentins guerroyaient avec les Siennois, il prit parti pour les premiers, qui le reçurent avec joie et honneur, et le firent capitaine d’un certain nombre de gens d’armes ; ayant donc reçu d’eux de bonnes provisions, il resta un bon temps à leur service.

« La nouvelle épousée, peu satisfaite d’une telle aventure, espérant, par ses bons soins, le faire revenir dans sa comté, s’en vint en Roussillon, où elle fut reçue par tous comme leur Dame. Là, trouvant par suite de la longue absence du comte, toutes les affaire gâtées et en désordre, elle remit, en femme sage, tout en ordre avec une grande diligence et un grand soin ; de quoi ses sujets furent très contents, la tinrent pour très chère et lui portèrent grand amour, blâmant fort le comte de ce qu’il n’était pas satisfait d’elle. La dame ayant remis tout le pays en ordre, elle le fît signifier au comte par deux chevaliers, le priant si c’était à cause d’elle qu’il ne venait pas dans sa comté, de le lui faire savoir, et qu’alors pour lui complaire elle partirait. Le comte leur répondit très durement : « — Qu’elle fasse en cela à son plaisir ; pour moi, je reviendrai habiter avec elle quand elle aura cet anneau au doigt, et au bras un fils né de moi. — » C’était un anneau auquel il tenait fort et dont il ne se séparait jamais à cause de certaine vertu qu’on lui avait donné à entendre qu’il avait. Les deux chevaliers comprirent la dureté de ces deux conditions quasi impossibles à réaliser, et voyant que leurs paroles ne pouvaient le faire changer de résolution, ils s’en retournèrent vers la dame et lui rapportèrent la réponse.

« La dame, fort affligée, après avoir longuement réfléchi, résolut de voir si ces deux choses pouvaient se faire, où et comment, afin que, par conséquent, son mari revînt. Et ayant arrêté ce qu’elle devait faire, elle réunit une partie des plus grands et des principaux vassaux de sa comté, leur raconta avec ordre et avec de douces paroles ce qu’elle avait déjà fait pour l’amour du comte, et montra ce qui s’en était suivi ; elle finit en leur disant que son intention n’était point, par son séjour en ces lieux, de forcer le comte à rester en un perpétuel exil, qu’au contraire elle entendait passer le reste de sa vie en pèlerinages et en œuvres pieuses pour le salut de son âme ; puis elle les pria de prendre la garde et le gouvernement de la comté, et de faire savoir au comte qu’elle l’avait quittée et qu’après lui en avoir laissé la possession, elle s’était éloignée avec l’intention de ne plus jamais revenir en Roussillon. Pendant qu’elle parlait, les bonnes gens répandirent de nombreuses larmes, et lui adressèrent de nombreuses prières pour qu’il lui plût de changer de résolution et de rester ; mais ils n’obtinrent rien. Les ayant recommandés à Dieu, elle se mit en route avec un sien cousin et une suivante, tous trois en habits de pèlerins, bien munis d’argent et de bijoux, sans que personne sût où elle allait ; et elle ne s’arrêta point qu’elle ne fût à Florence. Y étant d’aventure arrivé, elle se retira dans une petite auberge que tenait une bonne dame veuve, tout comme si elle eût été une pauvre pèlerine, et fort désireuse d’apprendre des nouvelles de son seigneur.

« Or, il advint que le jour suivant, elle vit passer devant son auberge Beltram à cheval avec sa compagnie, et, bien qu’elle le connût beaucoup, elle demanda néanmoins à la bonne dame de l’auberge qui il était. À quoi l’hôtesse répondit : « — Celui-ci est un gentilhomme étranger qui s’appelle le comte Beltram, plaisant et courtois et très aimé en cette cité, et il est l’homme du monde le plus énamouré d’une de nos voisines qui est une femme noble, mais pauvre. Vrai est que c’est une très honnête jeune femme, et à cause de sa pauvreté, elle n’est pas encore mariée, mais elle vit avec sa mère, très sage et bonne dame ; et peut-être, n’était sa mère, aurait-elle fait ce qui aurait plu au comte. — » La comtesse entendant ces paroles, les retint bien, et venant à examiner plus minutieusement chaque particularité, ayant tout bien compris, elle arrêta son projet. S’étant fait enseigner la maison et le nom de la dame, ainsi que celui de sa fille qui était aimée du comte, elle y alla un jour secrètement en habit de pèlerine ; et ayant trouvé la dame et sa fille très pauvrement logées, elle les salua, et dit à la dame que, quand cela lui plairait, elle désirait lui parler. La gente dame s’étant levée, dit qu’elle était prête à l’entendre ; et étant entrées seules dans une chambre, et s’étant assises, la comtesse commença : « — Madame, il me semble que vous êtes ennemie de la fortune, comme je suis moi-même ; mais si vous le voulez, vous pourriez d’aventure nous satisfaire vous et moi. — » La dame répondit qu’elle ne demandait rien autre chose autant que de se soulager honnêtement. La comtesse poursuivit : « — Il me faut votre parole ; mais si je m’y confie et que vous me trompiez, vous gâterez vos affaires et les miennes. — » « — Dites-moi sans crainte tout ce qu’il vous plaira — dit la gente dame — car jamais vous ne vous trouverez trompée par moi. »

« Alors la comtesse, commençant par son premier amour, lui raconta qui elle était et ce qui lui était advenu jusqu’à ce jour, de telle sorte que la gente dame, ajoutant foi à ces dires qu’elle avait entendus en grande partie d’autrui, se mit à avoir compassion d’elle. Et la comtesse, ayant raconté ses malheurs, poursuivit : « — Vous avez donc entendu parmi mes autres ennuis quelles sont les deux choses qu’il me faut conquérir si je veux avoir mon mari ; et je ne connais aucune autre personne qui me les puisse faire avoir si ce n’est vous, si ce que j’ai entendu est vrai, à savoir que le comte mon mari aime passionnément votre fille. — » À quoi la gente dame dit : « — Madame, si le comte aime ma fille, je ne le sais, mais il en fait grand montre ; mais que puis-je faire en cela que vous désiriez ? — » — Madame — répondit la comtesse — je vous le dirai ; mais premièrement je veux vous montrer ce que j’entends qu’il s’ensuive pour vous si vous me servez. Je vois votre fille belle et grande à marier, et par ce qu’il me semble avoir entendu et compris, c’est le manque de bien pour la marier qui vous la fait garder à la maison. J’entends, pour prix du service que vous me rendrez, lui donner sur-le-champ de mes deniers telle dot que vous estimerez vous-même convenable pour la marier honorablement. — »

« L’offre plut à la dame qui était dans le besoin, mais cependant, ayant l’âme noble, elle dit : « — Madame, dites-moi ce que je puis faire pour vous, et si c’est chose honnête à moi, je le ferai volontiers, et vous ferez ensuite ce qu’il vous plaira. — » La comtesse dit alors : « — J’ai besoin que vous fassiez dire au comte, mon mari, par une personne en qui vous ayez confiance, que votre fille est prête à satisfaire tous ses désirs, pourvu qu’elle puisse être assurée qu’il l’aime autant qu’il en fait montre, ce qu’elle ne croira jamais s’il ne lui envoie l’anneau qu’il porte à la main, et qu’elle a entendu dire qu’il aimait tant. S’il le lui envoie, vous me le donnerez ; puis vous lui manderez dire que votre fille est prête à faire selon son plaisir ; vous le ferez venir secrètement ici, et vous me mettrez en place de votre fille à ses côtés. Peut-être Dieu me fera la grâce de devenir grosse ; et ainsi, ayant son anneau au doigt et au bras un enfant engendré de lui, je le reconquerrai et je demeurerai avec lui, comme une femme doit demeurer avec son mari, et vous en serez cause. — » Cette chose parut grave à la gente dame, qui craignait que peut-être il ne s’ensuivît du blâme pour sa fille ; mais pourtant, songeant que c’était chose honnête de donner la main à ce que la bonne dame pût ravoir son mari et qu’elle se prêtait à faire cela pour une bonne fin, se fiant à sa bonne et honnête affection, non-seulement elle promit à la comtesse de le faire, mais au bout de quelques jours, avec beaucoup de prudence et de mystère, suivant l’ordre qui lui avait été donné, elle eut l’anneau — bien que cela parût dur au comte — et elle la fit habilement coucher avec le comte à la place de sa fille.

« Dans ces premiers embrassements très affectueusement cherchés par le comte, la dame, comme cela plut à Dieu, devint grosse de deux enfants mâles, ainsi que ses couches venues en temps voulu le firent voir. La gente dame ne se contenta pas seulement une fois des embrassements de son mari, mais elle en jouit à plusieurs reprises, opérant si secrètement, qu’on n’en sut jamais rien. Quant au comte, il croyait toujours avoir été, non avec sa femme, mais avec celle qu’il aimait, et quand il était pour s’en aller le matin, il lui donnait plusieurs beaux et précieux joyaux que la comtesse gardait tous avec soin.

« La comtesse, se sentant grosse, ne voulut pas grever plus longtemps la gente dame d’un tel service, mais elle lui dit : « — Madame, grâce à Dieu et à vous, j’ai ce que je désirais, et pour ce il est temps que je fasse ce qui vous agréera, afin qu’après je m’en aille. — » La gente dame lui dit que si elle avait ce qu’elle voulait, cela lui plaisait, qu’elle n’avait agi par l’espoir d’aucune récompense, mais parce qu’il lui paraissait qu’elle devait le faire, et que c’était bien. À quoi la comtesse dit : « — Madame, cela me plaît fort, et d’un autre côté je n’entends pas vous donner comme une récompense ce que vous me demanderez, mais pour faire bien moi aussi, car il me paraît qu’il se doive faire ainsi. — » Alors la gente dame, contrainte par la nécessité, lui demanda avec une grande vergogne cent livres pour marier sa fille. La comtesse, voyant son embarras, et entendant sa demande discrète, lui en donna cinq cents et tant de beaux et précieux joyaux qu’ils en valaient bien autant ; de quoi la gente dame, plus que contente, rendit le plus de grâces qu’elle put à la comtesse qui, s’étant séparée d’elle, s’en retourna à son auberge. La gente dame, pour ôter à Beltram tout motif de revenir jamais chez elle, s’en alla avec sa fille dans son pays, rejoindre ses parents. Quant à Beltram, réclamé peu de temps après par ses vassaux, et apprenant que la comtesse s’était éloignée, il s’en retourna chez lui.

« La comtesse, sachant qu’il avait quitté Florence et qu’il était retourné dans sa comté, fut très satisfaite, et demeura à Florence jusqu’à ce que vînt le moment de ses couches, et elle accoucha de deux enfants mâles très ressemblants à leur père, et qu’elle fit nourrir avec soin. Puis quand le temps lui parut venu, s’étant mise en route, elle s’en vint à Montpellier sans être connue de personne, et s’y étant reposée plusieurs jours, elle s’informa du comte et de l’endroit où il était, et apprenant qu’il devait faire à Roussillon, le jour de la Toussaint, une grande fête de dames et de chevaliers, elle s’y rendit sous un habit de pèlerine, comme elle avait accoutumé. Et voyant les dames et les chevaliers réunis dans le palais du comte pour se mettre à table, elle monta, sans changer d’habits, dans la salle du festin avec ses deux fils sur les bras, et s’en alla, passant çà et là à travers les convives, jusqu’à la place où elle vit le comte ; et là, s’étant jetée à ses pieds, elle dit en pleurant : « — Monseigneur, je suis ta malheureuse épouse qui, pour te laisser revenir en ta demeure m’en suis allée longtemps errante. Je te requiers, par Dieu, que tu observes les conditions que tu m’as imposées par les deux chevaliers que je t’envoyai, et voici dans mes bras, non pas un fils de toi, mais deux, et voici également ton anneau. Il est donc temps que je sois reçue par toi comme ta femme, selon ta promesse. — ».

« Le comte, entendant cela, s’étonna grandement et reconnut l’anneau ainsi que les enfants qui étaient si ressemblants à lui, mais cependant il dit : » — Comment tout ceci peut-il être arrivé ? — » La comtesse, au grand étonnement du comte et de tous les autres assistants, lui conta avec ordre ce qui s’était passé et comment cela s’était fait. Pour quoi, le comte, sentant qu’elle disait la vérité, et voyant et son grand sens et sa persévérance, et enfin deux petits enfants si beaux, tant pour tenir ce qu’il avait promis que pour complaire à tous ses hommes et aux dames, qui tous le priaient de la recevoir désormais et de l’honorer comme sa légitime épouse, mit fin à son obstination cruelle, et fit lever la comtesse ; et l’ayant embrassée et baisée, il la reconnut pour sa légitime femme et ceux-ci pour ses fils. Et l’ayant fait vêtir de vêtements convenables à son rang, il fit, au grandissime plaisir de tous ceux qui étaient là et de tous ses autres vassaux, une très grande fête, non seulement tout ce jour, mais pendant plusieurs autres encore ; et à partir de ce moment, l’honorant toujours comme son épouse légitime, il l’aima et l’eut pour souverainement chère. — »


NOUVELLE X


Alibech s’étant faite ermite, le moine Rustico, lui apprend à remettre le diable en enfer. Elle devient ensuite la femme de Néerbale.


Dioneo, qui avait écouté attentivement la nouvelle de la reine, voyant qu’elle était finie et qu’à lui seul restait à raconter, se mit à dire en souriant, et sans en attendre l’ordre : « — Gracieuses dames, vous m’avez peut-être jamais entendu dire comment on remet le diable en enfer ; pour quoi, sans me départir beaucoup du sujet sur lequel vous avez parlé pendant toute cette journée, je vais vous le dire. Peut-être, l’ayant appris, pourrez-vous en acquérir quelque esprit. Vous pourrez aussi reconnaître que, bien qu’il habite plus volontiers les palais joyeux et les moelleux appartements que les pauvres cabanes, Amour n’en fait pas moins parfois sentir ses forces jusqu’au milieu des bois épais, des montagnes sauvages et des cavernes désertes ; d’où l’on peut comprendre que tout est soumis à sa puissance.

« Donc, venant au fait, je dis que, dans la cité de Capsa, en Barbarie, fut jadis un homme très riche, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille belle et gracieuse, nommée Alibech. N’étant pas chrétienne, et ayant entendu vanter la religion du Christ et le service de Dieu par plusieurs chrétiens qui étaient dans la ville, Alibech demanda un jour à l’un d’entre eux de quelle façon et comment on pouvait le plus facilement servir Dieu. Il lui fut répondu que ceux qui le servaient le mieux étaient ceux qui fuyaient le plus possible les choses du monde, comme le faisaient les gens qui s’en étaient allés dans les solitudes des déserts de la Thébaïde. La jeune fille, on ne peut plus simple et qui était âgée de quatorze ans à peine, poussée moins par une volonté raisonnée que par un désir d’enfant, sans en rien dire à personne, partit le lendemain toute seule et en cachette pour le désert de la Thébaïde. Après de grandes fatigues, son désir persistant, elle atteignit au bout de quelques jours ces solitudes. Ayant vu de loin une cabane, elle y alla, et trouva sur le seuil un saint homme qui, étonné de la voir en ce lieu, lui demanda ce qu’elle cherchait. Elle répondit qu’inspirée par Dieu, elle désirait se mettre à son service, et qu’elle cherchait quelqu’un qui lui apprît comment il fallait le servir. Le brave homme, la voyant si jeune et si belle, et craignant, s’il la retenait, d’être séduit par le démon, loua ses bonnes dispositions, et après lui avoir donné à manger quelques racines, des pommes sauvages et des dattes, et à boire un peu d’eau, il lui dit : « — Ma fille, non loin d’ici est un saint homme qui est meilleur maître que moi pour ce que tu cherches ; va vers lui, — » et il la mit sur le chemin. La jeune fille, parvenue vers l’autre solitaire, obtint de lui la même réponse, et poursuivant sa route, elle arriva à la cellule d’un jeune ermite, très digne et très dévot personnage, nommé Rustico, à qui elle fit la même demande qu’elle avait faite aux autres.

« Celui-ci, voulant mettre sa fermeté à une grande épreuve, ne la renvoya pas comme ses confrères, mais il la retint près de lui dans sa cellule. La nuit venue, il lui fit un lit de branches de palmier et l’engagea à s’y reposer. Ceci fait, les tentations ne tardèrent pas à lui livrer bataille. Trahi bientôt par ses propres forces, il céda sans trop faire de résistance, et se déclara vaincu. Laissant de côté les saintes pensées, les oraisons et les disciplines, il se mit à repasser en sa mémoire la jeunesse et la beauté de la jeune fille, et à réfléchir à la façon dont il devait s’y prendre avec elle, afin d’en obtenir ce qu’il désirait sans qu’elle le prît pour un homme dissolu. Ayant tout d’abord hasardé quelques questions, il s’aperçut bien vite qu’elle n’avait jamais connu d’homme, et qu’elle était aussi simple qu’elle le paraissait. Pour quoi, il imagina de la faire servir à ses plaisirs sous le prétexte de servir Dieu.

« Il commença, en de longs discours, à lui montrer combien le diable est l’ennemi de Dieu ; puis il lui donna à entendre que le service qui pouvait être le plus agréable à Dieu était de remettre le diable dans l’enfer, auquel le Tout-Puissant l’avait condamné. La jeune fille lui demanda comment cela se faisait. À quoi Rustico répondit : « — Tu le sauras tout à l’heure ; pour cela, fais ce que tu me verras faire. — » Et il se mit à se dépouiller du peu de vêtements qu’il avait, de sorte qu’il se trouva complètement nu. La jeune fille en ayant fait autant, il la fit placer à genoux, droit en face de lui, comme si elle voulait prier. Tous deux étant dans cette posture, et Rustico se sentant plus allumé que jamais de désir en la voyant si belle, survint la résurrection de la chair. Ce que voyant Alibech, elle dit, tout étonnée : « Rustico, quelle est cette chose que je te vois poindre si fortement en dehors, et que moi je n’ai pas ? — » — Ô ma fille — dit Rustico — c’est là le diable dont je t’ai parlé. Et vois-tu ? il me tourmente tellement, à cette heure, que je puis à peine le supporter. — » La jeune fille dit alors : « — Loué soit Dieu ! je vois que je suis mieux partagée que toi, car moi je n’ai pas ce vilain diable. — » Rustico reprit : « — Tu dis vrai, mais tu as autre chose que je n’ai pas, moi, et tu l’as en place du diable. — » « — Et quoi donc — dit Alibech ? — » À quoi Rustico répondit : « — Tu as l’enfer, et je t’assure que je crois que Dieu t’a envoyée ici pour le salut de mon âme, afin que, tandis que ce diable me cause tant de tourments, tu aies pitié de moi et consentes à ce que je le remette dans l’enfer. Tu me donneras un grand soulagement, et tu feras un grandissime plaisir à Dieu, tout en le servant, si tu es venue en ce lieu pour faire ce que je te dis. — » La jeune fille, dans sa naïve bonne foi, répondit : « — Ô mon père, puisque j’ai l’enfer, ce sera quand il vous plaira. — » Rustico dit alors : « — Ma fille, sois bénie. Allons donc, et remettons-l’y de façon qu’il me laisse ensuite tranquille. — » Ainsi dit, il mena la jeune fille sur un des deux lits et lui montra comment elle devait se tenir pour laisser emprisonner ce maudit de Dieu.

« La jeune fille, qui n’avait encore jamais mis aucun diable en enfer, ressentit la première fois un peu de douleur. Pour quoi elle dit à Rustico : « — Certes, mon père, ce diable doit être bien méchant et véritablement ennemi de Dieu, car, même dans l’enfer, il fait souffrir quand on l’y fait entrer. — » « — Ma fille — dit Rustico — il n’en sera pas toujours ainsi. — » Et pour faire que cela n’arrivât plus, six fois de suite, avant de descendre du lit, ils remirent le diable en enfer, tant qu’enfin ils lui eurent fait baisser la tête, et qu’il se tînt tranquille. Mais le lendemain, ils recommencèrent à plusieurs reprises, et l’obéissante jeune fille se prêtant toujours à la chose, il advint que le jeu commença à lui plaire, et elle se mit à dire à Rustico : « — Je vois bien qu’ils disaient vrai, ces braves gens de Capsa, en prétendant que servir Dieu était si douce chose. Et certes, je ne me souviens pas avoir jamais rien fait qui m’ait procuré un plaisir si grand que celui de remettre le diable en enfer. Aussi j’estime que quiconque s’occupe de toute autre chose que de servir Dieu, est une bête. — » C’est pourquoi elle allait souvent trouver Rustico, et elle lui disait : « — Mon père, je suis venue ici pour servir Dieu et non pour rester oisive ; allons remettre le diable en enfer. — » Ce que faisant, elle disait parfois : « — Rustico — je ne sais pourquoi le diable s’enfuit de l’enfer, car s’il y restait aussi volontiers que l’enfer le reçoit et le retient, il n’en sortirait jamais. — »

« En provoquant ainsi souvent Rustico, et en l’excitant au service de Dieu, la jeune fille avait fini par lui tirer tellement le coton de la chemise, qu’il se sentait froid comme glace là où tout autre aurait sué. Aussi se mit-il à dire à la jeune fille que le diable ne devait être châtié et remis en enfer que lorsqu’il levait la tête par orgueil ; « — Et nous l’avons — ajoutait-il — grâce à Dieu, tellement châtié, qu’il prie le Ciel de se tenir en paix. — » C’est ainsi qu’il imposa silence pendant quelque temps à la jeune fille. Celle-ci, voyant que Rustico ne lui demandait plus de remettre le diable en enfer, lui dit un jour : « — Rustico, si ton diable est châtié, et ne te cause plus d’ennui, moi, mon enfer ne me laisse pas de repos ; pour quoi, tu feras bien de m’aider à amortir la rage de mon enfer, de même que moi, avec mon enfer, je t’ai aidé à abattre l’orgueil de ton diable. — » Rustico, qui vivait de racines, d’herbe et d’eau, ne pouvait que répondre mal à ces sollicitations. Il lui dit qu’il faudrait trop de diables pour pouvoir apaiser l’enfer, mais que, quant à lui, il ferait ce qu’il pourrait. Et il la satisfaisait quelquefois, mais si rarement, que cela ne produisait pas plus d’effet que s’il eût jeté une fève dans la gueule d’un lion. De quoi la jeune fille, jugeant qu’elle ne servait pas Dieu comme il voulait être servi, murmurait très fort.

« Pendant qu’entre le diable de Rustico et l’enfer d’Alibech s’agitait cette question causée d’un côté par trop d’ardeur et de l’autre par manque de forces, il advint qu’un incendie éclata dans Capsa et brûla dans sa propre maison le père d’Alibech, tous ses enfants et tous ses serviteurs ; par suite de quoi Alibech resta seule héritière de tous ses biens. Aussitôt, un jeune homme, nommé Néerbale, et qui avait dissipé toute sa fortune en prodigalités, apprenant qu’Alibech était encore en vie, se mit à sa recherche et la retrouva avant que le fisc n’eût mis la main sur les biens de son père, comme sur ceux d’un homme mort sans héritiers. Au grand plaisir de Rustico et contre la volonté de la jeune fille, il la ramena à Capsa et la prit pour femme, héritant, grâce à elle, d’un patrimoine considérable. Interrogée par les dames, avant qu’elle eût couché avec Néerbale, sur la façon dont elle servait Dieu dans le désert, Alibech répondit qu’elle le servait en remettant le diable en enfer, et que Néerbale avait commis un grand péché en la détournant d’un tel service. Les dames lui demandèrent alors : « — Comment remet-on le diable en enfer ? — » La jeune fille, par paroles et par gestes, le leur montra. De quoi elles se prirent si fort à rire, qu’elles en rient encore ; et elles dirent : « — Ne t’afflige pas, ma fille, car on en fait bien autant ici ; Néerbale servira très bien Dieu avec toi. — » Puis les unes et les autres, s’en allant conter l’aventure parla ville, donnèrent lieu à ce dicton que le plus agréable plaisir qu’on pût faire à Dieu, était de remettre le diable en enfer. Pour quoi, jeunes dames qui avez besoin d’être en grâce près de Dieu, apprenez à remettre le diable en enfer, pour ce que la chose est fort agréable à Dieu et à ceux qui la font, et qu’un grand bien peut en naître et en résulter. — »

Plus d’une fois, la nouvelle de Dioneo avait excité le rire des honnêtes dames. La nouvelle finie, la reine voyant que le terme de son commandement était arrivé, ôta la couronne de sa tête, la posa gracieusement sur celle de Philostrate, et dit : « — Nous allons voir si le loup conduira mieux les brebis, que les brebis n’ont conduit les loups. — » Ce qu’entendant Philostrate, il se mit à rire et dit : « — Si l’on avait voulu me croire, les loups auraient enseigné aux brebis à remettre le diable en enfer, tout aussi bien que Rustico le fit pour Alibech ; c’est pourquoi ne nous appelez pas loups, puisque vous n’avez pas été traitées en brebis. En tous cas, selon qu’il me sera donné de faire, je régirai le royaume qui m’est confié. — » À quoi Néiphile répondit : « — Écoute, Philostrate, en voulant nous instruire, vous auriez pu vous instruire vous-mêmes, comme il arriva à Mazetto da Lamporecchio avec les nonnes, et vous auriez dû reprendre si souvent la parole, que vos os auraient appris sans maîtres à siffler. — » Philostrate, voyant que chaque trait lancé avait prompte riposte, laissa là la plaisanterie et se mit à s’occuper du gouvernement du royaume commis à sa garde. Ayant fait appeler le sénéchal, il voulut savoir à quel point en étaient toutes les affaires. Puis il donna discrètement des ordres pour que la compagnie fût bien servie et satisfaite pendant tout le temps que sa royauté devait durer. Cela fait, il se retourna vers les dames et dit : « — Amoureuses dames, puisque, grâce à ma malechance, j’ai été assez malheureux pour que la beauté de quelqu’une de vous m’ait toujours assujetti à l’amour, et puisque mon humilité, mon obéissance, mon empressement à servir tous ses caprices, aussitôt que je les ai connus, m’ont valu d’abord d’être délaissé pour un autre, puis d’être traité de mal en pis, de sorte que je vois bien que cela me mènera à la mort, il me plaît que, demain, on ne parle pas d’autre chose que ce qui est le plus en rapport avec mes propres infortunes, c’est-à-dire de ceux dont les amours eurent une fin malheureuse. Quant à moi, je m’attends à la longue, pour mes amours, à une fin très misérable causée par celle qui sait bien qu’un tel langage m’est imposé, ne fût-ce que par le nom dont on m’appelle. — » Ayant ainsi parlé, il se leva et donna liberté à chacun jusqu’à l’heure du souper.

Le jardin était si beau et si agréable, qu’il n’y eut personne qui songeât à en sortir pour aller chercher ailleurs un plaisir plus grand. Au contraire, le soleil étant déjà assez radouci pour qu’on n’éprouvât aucune fatigue à pourchasser les chevreuils, les lapins et les autres moineaux qui s’y trouvaient et qui, pendant qu’on était assis, étaient venus plus de cent fois déranger les assistants en sautant au beau milieu d’eux, plusieurs se mirent à leur poursuite. Dioneo et la Fiammetta entamèrent une chanson sur messer Guillaume et la dame Vel Vergiù ; Philomène et Pamphile s’attablèrent devant des échecs, et qui faisant une chose, qui une autre, le temps s’enfuit et l’heure du souper survint sans qu’on y eût presque songé. C’est pourquoi, les tables ayant été dressées tout autour de la belle fontaine, ils soupèrent en cet endroit on ne peut plus agréablement. Philostrate, pour ne pas s’écarter du chemin tenu par les reines qui l’avaient précédé, dès que les tables furent levées, ordonna à la Lauretta d’organiser une danse et de dire une chanson. — Mon seigneur — dit-elle — je ne sais pas de chansons faites par les autres, et pour ce qui est des miennes, je n’en ai pas de présente à la mémoire qui convienne à si joyeuse compagnie. Si vous en voulez une de celles-là, je vous la dirai volontiers. — À quoi le roi dit : « — Toute chose venant de toi ne peut être que belle et plaisante ; pour ce, dis-la telle que tu la sais. — » Alors, la Lauretta, d’une voix fort suave, mais sur un ton un peu plaintif, les autres dames lui répondant,

commença ainsi :


Il n’est pas d’infortunée
   Qui ait à se plaindre autant que moi,
   Car, férue d’amour, je soupire, hélas ! en vain.

   Celui qui meut le ciel et chaque étoile,
   Me fit, de par sa volonté,
   Amoureuse, charmante, gracieuse et belle,
   Pour donner ici-bas à toute haute intelligence
   Quelques marques de cette
   Beauté qui se tient toujours devant lui.
   Et l’imperfection humaine,
   Me méconnaissant,
   Non seulement ne m’accueille pas, mais me dédaigne.

Autrefois, il y avait quelqu’un qui m’eut pour chère, et volontiers
   Me prit toute jeune
   En ses bras, me donna toutes ses pensées
   Et s’alluma tout entier à mes yeux,
   Passant entièrement à m’adorer
   Le temps qui léger s’envole ;
   Et moi, qui suis courtoise,
   Je l’élevai jusqu’à moi.
   Mais, maintenant, à mon grand regret, je l’ai perdu.

Puis vint à moi un présomptueux
   Et fier jeune homme,
   Se disant noble et valeureux.
   Il m’a prise et me garde, et mu par un faux soupçon,
   Il est devenu jaloux.
   Et j’en suis hélas ! quasi désespérée,
   Voyant en vérité
   Que, venue au monde pour le bonheur d’un grand nombre,
   Je suis possédée par un seul.

Je maudis l’instant funeste
   Où, pour changer d’habits,
   Je prononçai le oui ; si belle et si joyeuse
   Je me vis jadis, tandis que maintenant
   Je mène une dure existence,
   Et je suis réputée moins honnête qu’avant.
   Ô douloureuse fête,
   Que ne suis-je morte avant
   De t’avoir éprouvée en pareil cas !

Ô cher amant, dont je fus d’abord
   Plus satisfaite que toute autre,
   Et qui es maintenant au ciel devant Celui

   Qui nous créa, aies pitié
   De moi qui, pour un autre,
   Ne puis t’oublier ; fais que je sente
   Que cette flamme n’est pas éteinte
   Dont tu brûlas pour moi,
   Et obtiens que là-haut j’aille te rejoindre.

Ici Lauretta termina sa canzone qui, louée par tous, fut diversement comprise. Quelques-uns, voulant l’entendre à la milanaise, soutinrent qu’un bon porc vaut mieux qu’une belle fille. D’autres furent d’une opinion plus relevée, meilleure et plus vraie ; mais je n’ai point à en parler pour le moment. Après cette chanson, le roi, ayant fait placer de nombreux flambeaux sur l’herbe et parmi les fleurs, en fit chanter plusieurs autres, jusqu’à ce que toutes les étoiles qui étaient sur l’horizon eurent disparu. Sur quoi, estimant qu’il était l’heure de dormir, il souhaita la bonne nuit et ordonna à chacun de regagner sa chambre.









QUATRIÈME JOURNÉE


La troisième Journée du Décaméron finie, commence la quatrième, dans laquelle sous le commandement de Philostrate, on devise de ceux dont les amours eurent une fin malheureuse.


Très chères dames, tant par les paroles que j’ai entendues des hommes sages, que par les choses plusieurs fois par moi vues et lues, j’estimais que le vent impétueux et ardent de l’envie ne devait frapper que les hautes tours ou les cimes les plus élevées des arbres, mais je me trouve trompé dans mon jugement ; pour quoi, fuyant, comme je me suis toujours efforcé de le faire, le souffle impétueux de ce vent plein de rage, je me suis ingénié d’aller non pas seulement par les plaines, mais aussi par les plus profondes vallées. C’est ce qui peut très manifestement apparaître à qui regarde les présentes nouvelles, lesquelles non seulement sont écrites par moi en florentin vulgaire et en prose, sans titre aucun, mais encore dans le style le plus humble et le plus sobre que je puis. Cependant, malgré tout cela, je n’ai pu éviter d’être cruellement secoué par un tel vent qui m’a quasi déraciné, ni d’être tout déchiré par les morsures de l’envie. Par quoi, je puis très manifestement comprendre combien est vrai ce qu’ont coutume de dire les sages que seule la misère est sans envie dans les choses présentes.

Il y a donc eu des gens, discrètes dames, qui lisant ces petites nouvelles, ont dit que vous me plaisiez trop, et que ce n’est pas chose honnête que je prenne tant de soin de vous plaire et de vous consoler ; et d’aucuns ont dit pis encore et m’ont reproché de vous louer, comme je fais. D’autres, semblant vouloir parler plus mûrement, ont dit qu’à mon âge il n’est pas bien séant de m’amuser désormais à ces choses, c’est-à-dire de parler des dames ou de chercher à leur complaire. Et beaucoup, se montrant fort soucieux de ma renommée, disent que je ferais plus sagement de me tenir avec les Muses sur le Parnasse, que de me mêler à vous avec ces sottises. Il y en a aussi qui, parlant avec plus de dépit que de sagesse, ont dit que je ferais plus discrètement de songer comment je pourrais avoir du pain, que de m’en aller poursuivant ces frasques et me repaissant de vent. Et certains autres, pour dénigrer mon travail, s’efforcent de démontrer que les choses sont tout autrement que je vous les raconte. Donc, valeureuses dames, pendant que je combats à votre service, c’est par de telles bourrasques, par d’aussi atroces coups de dents, par de telles blessures, que je suis battu, molesté et percé jusqu’au vif. Ces choses, Dieu le sait, je les écoute et je les prends d’un esprit impassible, et quoique en cela ma défense vous incombe tout entière, néanmoins je n’entends pas y épargner mes propres forces. Au contraire, sans répondre autant qu’il conviendrait, je veux m’en débarrasser les oreilles avec une légère réponse, et cela sans retard ; pour ce que, si déjà, bien que je ne sois pas encore arrivé au tiers de mon travail, mes contempteurs sont nombreux et affichent une grande présomption, m’est avis qu’avant que je parvienne à la fin, ils pourront se multiplier, de façon — n’ayant pas été repoussés tout d’abord — qu’ils auront peu de peine à me mettre à bas, ce que, quelque grandes qu’elles soient, vos forces ne suffiraient pas à empêcher.

Mais avant que j’en vienne à faire la réponse à d’aucuns, il me plaît de raconter, en ma faveur, non une nouvelle entière — afin qu’il ne semble pas que je veuille mêler mes propres nouvelles avec celles d’une aussi louable compagnie que le fut celle dont je vous ai parlé — mais une partie de nouvelle, dont la défectuosité même prouvera qu’elle ne vient pas de cette compagnie ; et, parlant à mes adversaires, je dis que dans notre cité, il y a déjà bon temps, fut un citadin nommé Filippo Balducci, homme de condition très humble, mais riche et bien parvenu, et expert dans les choses que sa profession comportait. Il avait une femme qu’il aimait tendrement et dont il était tendrement aimé, et tous deux menaient une vie tranquille, ne s’étudiant à autre chose davantage qu’à se plaire entièrement l’un à l’autre. Or, il advint, comme il arrive de tous, que cette bonne dame passa de cette vie, et ne laissa d’elle à Filippo qu’un seul fils, lequel était âgé d’environ deux ans. Filippo fut aussi inconsolable de la mort de sa femme que tout homme qui perdrait une chose aimée. Et se voyant resté seul, sans la compagnie qu’il aimait le plus, il résolut de ne plus vivre dans le monde, mais de se donner au service de Dieu, et de faire de même de son petit enfant. Pour quoi, ayant donné tout son bien pour Dieu, il s’en alla sans retard sur le mont Asinajo, et là, il se retira avec son fils dans une petite cabane où, vivant tous les deux d’aumônes, dans les jeûnes et les oraisons, il se gardait soigneusement de parler en présence de son fils d’aucune chose temporelle, ni de lui en laisser voir aucune, afin qu’il ne fût pas détourné par elles du service de Dieu ; mais il l’entretenait sans cesse de la gloire de la vie éternelle, et de Dieu et des saints, ne lui enseignant rien autre chose que de saintes prières. Il le tint en ce genre de vie pendant plusieurs années, ne le laissant pas sortir de la cabane et ne lui montrant pas d’autre visage que le sien.

Le brave homme avait coutume de venir de temps en temps à Florence d’où, après avoir été secouru selon ses besoins par les amis de Dieu, il retournait à sa cabane. Or, il advint que le jeune garçon ayant déjà dix-huit ans et Filippo étant vieux, son fils lui demanda un jour où il allait. Filippo le lui dit. À quoi le garçon dit : « — Mon père, vous êtes maintenant vieux et vous pouvez mal supporter la fatigue ; pourquoi ne me menez-vous pas une fois à Florence, afin que me faisant connaître les amis dévoués à Dieu et à vous, moi qui suis jeune et qui peux mieux supporter la fatigue que vous, je puisse ensuite, pour nos besoins, aller à Florence quand il vous plaira, tandis que vous resterez ici ? — » Le brave homme, songeant que son fils était déjà grand et si habitué au service de Dieu que les choses du monde pourraient désormais difficilement l’en détourner, se dit en lui-même : Il dit bien. Pour quoi, ayant besoin d’aller à Florence, il l’emmena avec lui.

Là, le jeune homme voyant les palais, les maisons, les églises et toutes les autres choses dont la ville se voit toute pleine, il commença à fortement s’émerveiller comme quelqu’un qui ne se souvenait pas d’avoir jamais rien vu de pareil, et il ne cessait de demander à son père ce qu’étaient toutes ces choses et comment elles s’appelaient. Le père le lui disait, et lui, ayant ouï la réponse, demeurait satisfait, puis s’enquérait d’autre chose. Le fils questionnant ainsi et le père répondant, ils rencontrèrent par aventure une troupe de belles jeunes femmes marchant à la file et qui s’en revenaient d’une noce. Dès que le jeune homme les vit, il demanda à son père quelle chose c’était. À quoi le père dit : « — Mon fils, baisse les yeux à terre ; ne les regarde pas, car c’est une mauvaise chose. » Le fils dit alors : « — Et comment s’appellent-elles ? — » Le père, pour ne pas éveiller dans l’esprit du jeune garçon un désir de concupiscence, rien moins qu’utile, ne voulut pas les appeler de leur véritable nom, c’est-à-dire : femmes, mais il dit : « — Elles se nomment oies. — »

Chose merveilleuse à entendre ! celui-ci qui jamais n’avait vu de femmes, sans plus se soucier des palais, ni du bœuf, ni du cheval, ni de l’âne, ni de l’argent, ni des autres choses qu’il avait vues, dit soudain : « — Mon père, je vous prie de faire en sorte que j’aie une de ces oies. — » « — Hé ! mon fils — dit le père — tais-toi ; elles sont mauvaise chose. — » À quoi le jeune garçon, toujours questionnant, dit : « — Oh ! sont-elles ainsi faites, les mauvaise choses ? — » « — Oui, — » dit le père. Et lui, alors, dit : « — Je ne sais ce que vous dites, ni pourquoi ces choses sont mauvaises ; quant à moi, il ne me semble pas encore avoir vu chose si belle ni si plaisante que le sont pelles-ci. Elles sont plus belles que les anges peints que vous m’avez plusieurs fois montrés. Ah ! si vous vous souciez de moi, faites que nous emmenions là-haut une de ces oies, et je lui donnerai la becquée. — » Le père dit : « — Je ne veux pas ; tu ne sais pas par où elles prennent leur becquée. — » Et il comprit incontinent que la nature avait plus de force que tout son esprit, et il se repentit d’avoir mené son fils à Florence.

Mais il me suffit d’en avoir dit jusqu’ici de la présente nouvelle, et je veux me retourner vers ceux à qui je l’ai racontée. Donc, aucun de mes censeurs disent que je fais mal en m’ingéniant trop à vous plaire et que vous me plaisez trop. Lesquelles choses je confesse très ouvertement, à savoir que vous me plaisez et que je m’efforce de vous plaire. Et je leur demande s’ils s’étonnent de cela, considérant, non pas même que j’ai pu connaître les amoureux baisers, les plaisants embrassements, et les accointements délectables que de vous, très douces dames, on prend souvent, mais seulement que j’ai vu et que je vois continuellement vos manières élégantes, votre désirable beauté, le bon goût de vos parures, et, par-dessus tout cela, votre honnêteté aristocratique, alors que celui qui nourri, élevé, grandi sur un mont sauvage et solitaire, entre les murs d’une étroite cabane, sans autre compagnie que celle de son père, dès qu’il vous voit, vous désire seules, vous demande seules, vous suive seules de son affection ! Ceux-ci me reprendront-ils, me mordront-ils, me déchireront-ils, si, moi, dont le ciel a formé le corps tout exprès pour vous aimer et qui, dès mon enfance, vous ai donné mon âme, sentant la vertu de la lumière de vos yeux, la suavité des paroles méliflues et la flamme allumée par vos soupirs compatissants, vous me plaisez, ou si je m’efforce de vous plaire, considérant surtout que vous avez plu tout d’abord par-dessus toute autre chose à un petit ermite, à un jeune garçon sans sentiment, quasi un animal sauvage ? Certes, que celui qui ne vous aime pas et ne désire pas être aimé de vous, ignorant des plaisirs et de la force de l’affection naturelle, me reprenne ainsi ; pour moi, j’en ai peu cure.

Pour ceux qui vont parlant contre mon âge, ils montrent qu’ils connaissent mal que si le poireau a la tête blanche il a la queue verte. À ceux-là, laissant de côté la plaisanterie, je réponds que jusqu’à l’extrême limite de ma vie, je n’aurai vergogne de me complaire à ces choses en lesquelles Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, déjà vieux, et messer Cino da Pistoja, plus vieux encore, tinrent à honneur et eurent pour cher de mettre leur plaisir. Et n’était que ce serait sortir du mode ordinaire de raisonner, je produirais les histoires à l’appui, et je les montrerais toutes pleines d’hommes antiques et de valeur qui, précisément dans leurs années les plus mûres, se sont étudiés à complaire aux dames ; ce que, si mes dénigreurs ne le savent pas, ils aillent l’apprendre.

Quant à devoir me tenir avec les Muses sur le Parnasse, je reconnais que le conseil est bon, mais nous ne pouvons toujours demeurer avec les Muses ni elles avec nous ; et quand il advient que l’homme se sépare d’elles et qu’il se délecte à voir chose qui leur ressemble, cela n’est pas à blâmer. Les Muses sont femmes, et bien que les femmes ne vaillent pas ce que valent les Muses, cependant au premier abord elles ont une ressemblance avec elles ; de sorte que, quand elles ne me plairaient pas pour autre chose, en cela elles devraient me plaire. Sans compter que jadis les dames m’ont été occasion de composer des milliers de vers, là où les Muses ne m’en fournirent jamais l’occasion. Il est vrai que celles-ci m’aidèrent bien et me montrèrent à composer ces milliers de vers ; peut-être même pendant que j’écrivais ces contes, bien qu’ils soient très humbles, sont-elles venues plusieurs fois s’asseoir près de moi pour me servir et en l’honneur de la ressemblance que les dames ont avec elles ; pour quoi, en les composant, je ne m’éloigne pas tant du mont Parnasse ni des Muses que, par aventure, beaucoup s’en avisent.

« Mais que dirons-nous à ceux qui ont tant souci de ma faim, qu’ils me conseillent de me procurer du pain ? Certes, je ne sais ; sinon que, pensant en moi-même quelle serait leur réponse, si, par besoin, je m’adressais à eux, je m’avise qu’ils diraient : Va, cherches-en parmi les fables. Et jadis, les poètes en ont plus trouvé avec leurs fables que bien des riches parmi leurs trésors ; beaucoup même, en inventant leurs fables, firent fleurir leur âge là où, au contraire, nombre de gens, en cherchant à avoir beaucoup plus de pain qu’il ne leur était besoin, ont péri malheureux. Quoi de plus ? Qu’ils me chassent ceux-là, quand j’irai leur demander ; non, Dieu merci, que j’aie besoin, mais si par hasard le besoin survenait, je sais, suivant l’apôtre, supporter l’abondance et la nécessité ; et pour ce, que personne ne se soucie de moi plus que je ne m’en soucie moi-même.

Pour ceux qui disent que les choses n’ont pas été telles que je les raconte, j’aimerais qu’ils rapportassent les originaux, et si ceux-ci se trouvaient en désaccord avec ce que j’écris, je reconnaîtrais le reproche pour juste et je m’efforcerais de m’amender moi-même. Mais jusqu’à ce qu’on me montre autre chose que des paroles, je les laisserai avec leur opinion, suivant la mienne, disant d’eux ce qu’eux-mêmes disent de moi.

Et estimant pour cette fois avoir assez répondu, je dis qu’avec l’aide de Dieu et le vôtre, très gentes dames, dans lequel j’espère, et armé de bonne patience, je marcherai en avant, tournant les épaules à ce vent et le laisserai souffler : pour ce que je ne vois pas qu’il puisse en arriver autrement de moi que ce qu’il advient de la poussière ténue, laquelle, quand une trombe souffle, ou bien n’est pas soulevée de terre par cette trombe, ou si elle est soulevée, est portée en haut, et souvent sur la tête des hommes, sur les couronnes des rois et des empereurs, et parfois sur les hauts palais et les tours élevées, du haut desquelles, si elle tombe, elle ne peut descendre plus bas que d’où elle a été soulevée. Et si jamais je me vouai à vous complaire en toute chose de toute ma force, maintenant plus que jamais je m’y vouerai ; pour ce que je connais qu’on ne pourra avec quelque raison rien dire autre chose, sinon que les autres et moi qui vous aimons, nous faisons chose naturelle. Pour vouloir s’opposer à ces lois, c’est-à-dire aux lois de la nature, il faut disposer de trop grandes forces, et il arrive parfois que non seulement ces forces sont déployées en vain, mais tournent au très grand dommage de qui les déploie. Ces forces, je confesse que je ne les ai pas, et que je ne désire pas les avoir du moins dans ce but ; et si je les avais, je les prêterais plutôt à autrui que je ne les emploierais pour moi-même. Pour quoi, que mes contempteurs se taisent, et s’ils ne peuvent s’enflammer, tellement ils vivent engourdis et enfoncés dans leurs plaisirs grossiers ou plutôt dans leurs appétits corrompus, qu’ils me laissent dans le mien durant cette briève vie qui m’est concédée. Mais, pour ce que nous avons assez divagué, il est temps de revenir, ô belles dames, à l’endroit d’où nous sommes partis et de poursuivre l’ordre commencé.

Le soleil avait déjà chassé toutes les étoiles du ciel et l’ombre humide de la nuit de dessus la terre, quand Philostrate s’étant levé, fit lever toute sa compagnie. Et étant allés dans le beau jardin, ils commencèrent à s’y promener ; et l’heure du manger venue, ils dînèrent à l’endroit où ils avaient soupé le soir précédent. Puis, le soleil étant au sommet de sa course, ils se levèrent après avoir dormi, et allèrent s’asseoir à la manière accoutumée près de la belle fontaine. Là, Philostrate ordonna à la Fiammetta de donner commencement aux nouvelles, et celle-ci, sans plus attendre qu’on le lui dît, commença gracieusement ainsi :



NOUVELLE I

Tancrède, prince de Salerne, tue l’amant de sa fille, et envoie à celle-ci le cœur de son amant dans une coupe d’or. La jeune fille boit du poison et meurt.


« — Notre roi nous a donné aujourd’hui un sujet pénible à traiter, si nous réfléchissons qu’étant venus pour nous réjouir, il nous faut raconter les larmes d’autrui, dont on ne peut parler sans que ceux qui les disent ou ceux qui les entendent n’en aient compassion. Peut-être l’a-t-il fait pour tempérer un peu le plaisir éprouvé les jours précédents ; mais quelque motif qui l’ait poussé, puisqu’il ne m’appartient pas de changer son bon plaisir, je raconterai un accident pitoyable, ou plutôt malheureux et digne de vos larmes.

« Tancrède, prince de Salerne, qui aurait été un seigneur très humain et de nature bénigne si, dans sa vieillesse, il n’avait pas trempé ses mains dans le sang de deux amants, n’eut dans toute sa vie qu’une fille, et il aurait été plus heureux qu’il ne l’eût pas eue. Celle-ci fut aussi tendrement aimée de lui qu’aucune autre fille le fut jamais de son père, et précisément à cause de cette tendre affection, bien que depuis plusieurs années elle eût dépassé l’âge où elle aurait dû avoir un mari, il ne la mariait pas. Cependant, à la fin, il la donna à un fils du duc de Capoue, avec lequel elle demeura peu de temps, étant restée veuve ; pour quoi elle retourna près de son père. Elle était très belle de corps et de visage, autant qu’une autre femme le fut jamais, et jeune et gaillarde, et savante plus que par aventure il n’était nécessaire à une femme. Elle vivait avec son tendre père comme une grande dame, entourée de mille délicatesses ; mais voyant que son père, pour l’amour qu’il lui portait, se souciait peu de la remarier, il ne lui parut pas honnête de l’en requérir ; aussi elle songea à se procurer secrètement, si c’était possible, un amant digne d’elle. Voyant beaucoup d’hommes nobles ou autres fréquenter la cour de son père, comme cela se voit d’ordinaire dans les cours, et ayant étudié les manières et les habitudes de bon nombre d’entre eux, il advint qu’un jeune valet de son père, dont le nom était Guiscardo, homme de naissance très humble, mais de cœur et de manières plus nobles que qui que ce fût, lui plut entre tous. Comme elle le voyait souvent elle s’enflamma cruellement en secret pour lui, appréciant de jour en jour davantage ses manières d’agir. De son côté le jeune homme qui n’était pas peu avisé, l’ayant remarquée, l’avait reçue en son cœur d’une telle force qu’il en avait oublié toute chose, si ce n’est de l’aimer.

« S’aimant donc ainsi secrètement l’un l’autre, la jeune femme ne désirait rien tant de se trouver avec lui ; mais ne voulant faire à personne la confidence de cet amour, elle s’efforça de trouver un moyen nouveau et ingénieux de le lui apprendre. Elle lui écrivit une lettre, dans laquelle elle lui indiqua ce qu’il avait à faire le jour suivant, pour se trouver avec elle ; puis ayant mis cette lettre dans l’intérieur d’une canne creuse, elle donna la canne à Guiscardo, en disant : « — Tu en feras ce soir pour ta servante un soufflet avec lequel elle rallumera le feu. — » Guiscardo prit la canne, et pensant que ce n’était pas sans motif qu’elle la lui avait donnée et qu’elle lui avait parlé de la sorte, il prit congé d’elle et retourna chez lui avec la canne ; là, l’ayant examinée et voyant qu’elle était fendue, il l’ouvrit et y trouva la lettre ; l’ayant lue, et ayant bien compris ce qu’il avait à faire, il s’estima l’homme le plus heureux qui fut jamais, et s’apprêta à aller vers la jeune femme par le moyen qu’elle lui avait indiqué.

« Il y avait, attenant au palais du prince, une grotte percée dans la montagne et existant depuis de très longues années. Cette grotte recevait un peu de lumière par un soupirail creusé de force dans la montagne, lequel soupirail, pour ce que la grotte était abandonnée, était quasi tout obstrué parles buissons et les herbes qui y avaient poussé. On pouvait descendre dans la grotte par un escalier secret donnant dans une des chambres du rez-de-chaussée du palais, et occupée par la dame, bien qu’elle fût fermée par une porte très forte. Cet escalier était tellement oublié de tous, n’ayant pas servi depuis des temps très éloignés, que personne qu’elle pour ainsi dire ne se souvenait qu’il existât. Mais Amour, aux yeux duquel rien n’est si caché qu’il ne le voie, l’avait remis à la mémoire de la dame énamourée, laquelle, afin que nul ne pût s’en apercevoir, avait travaillé pendant plusieurs jours de ses propres mains avant de venir à bout d’ouvrir cette porte. L’ayant enfin ouverte, et étant descendue seule dans la grotte et ayant vu le soupirail, elle avait mandé à Guiscardo de tâcher de venir par ce soupirail dont elle lui avait indiqué la hauteur depuis son ouverture jusqu’au sol. Pour ce faire, Guiscardo ayant promptement préparé une corde avec des nœuds et des coulants pour pouvoir descendre et remonter, et s’étant revêtu d’un manteau de cuir qui le défendît des buissons, sans rien faire savoir à personne, alla la nuit suivante au soupirail, et ayant solidement attaché l’un des bouts de la corde à un fort tronc qui avait poussé dans la bouche même du soupirail, il se glissa dans la grotte et attendit la dame. Celle-ci, le jour suivant, faisant semblant de dormir, renvoya ses damoiselles, et s’étant enfermée toute seule dans sa chambre, ouvrit la porte et descendit dans la grotte, où ayant trouvé Guiscardo, ils se firent l’un à l’autre une merveilleuse fête. Puis étant venus ensemble dans la chambre, ils y demeurèrent une grande partie de la journée à leur grandissime plaisir ; et ayant tout arrêté prudemment pour que leurs amours restassent secrets, Guiscardo étant retourné dans la grotte et la dame ayant fermé la porte, elle alla retrouver dehors ses damoiselles. Quant à Guiscardo, la nuit venue, remontant par sa corde, il sortit par le soupirail comme il était entré et retourna à son logis.

« Ayant donc appris ce chemin, il y retourna plusieurs fois pendant un certain espace de temps. Mais la fortune, jalouse d’un si grand et si long plaisir, avec un douloureux incident changea la joie des deux amants en tristes pleurs. Tancrède avait coutume de s’en venir parfois tout seul dans la chambre de sa fille, et là de rester quelque temps à causer avec elle, puis il s’en allait. Un jour, après dîner, y étant descendu pendant que la dame, qui avait nom Ghismonda, était dans son jardin avec toutes ses damoiselles, il y entra sans avoir été vu ni entendu de personne. Ne voulant pas la déranger de son plaisir, et trouvant les fenêtres de la chambre closes et les courtines du lit abattues, il alla s’asseoir au pied du lit dans un coin sur un carreau, et après avoir appuyé la tête sur le lit et tiré sur lui la courtine, comme s’il eût pris soin de se cacher, il s’endormit.

« Pendant qu’il dormait ainsi, Ghismonda qui, ce jour là, avait par aventure fait venir Guiscardo, ayant laissé ses damoiselles dans le jardin, entra doucement dans la chambre, et l’ayant fermée sans s’apercevoir qu’il y avait quelqu’un, elle ouvrit la porte à Guiscardo qui l’attendait. Étant allés sur le lit ainsi qu’ils en avaient l’habitude, et comme ils se satisfaisaient et folâtraient ensemble, il advint que Tancrède se réveilla et entendit et vit ce que Guiscardo et sa fille faisaient. De quoi dolent outre mesure, il voulut tout d’abord crier ; puis il prit le parti de se taire et de se tenir caché, s’il pouvait, afin de pouvoir plus secrètement exécuter avec une moindre honte pour lui ce qu’il lui était déjà venu dans l’esprit de faire. Les deux amants restèrent longtemps ensemble, suivant leur habitude, sans s’apercevoir de Tancrède, et quand il leur parut temps, ils descendirent du lit ; Guiscardo s’en retourna dans la grotte et la jeune femme sortit de la chambre. Tancrède, bien qu’il fût vieux, en sortit à son tour par une fenêtre donnant sur le jardin, et sans être vu de personne, dolent à la mort, s’en retourna dans sa chambre. Et sur son ordre, à la tombée de la nuit, comme il sortait du soupirail, Guiscardo, embarrassé qu’il était dans son manteau de cuir, fut fait prisonnier par deux de ses estafiers, et conduit secrètement à Tancrède.

« Celui-ci, dès qu’il le vit, dit, quasi tout en pleurs : « — Guiscardo, ma bonté envers toi n’avait pas mérité l’outrage et la honte que tu m’as fait éprouver dans mes choses intimes, comme aujourd’hui je l’ai vu de mes propres yeux. — » À quoi Guiscardo ne dit rien autre que ceci. — Amour est plus puissant que vous ni moi ne le sommes. — » Alors Tancrède ordonna qu’il fût gardé secrètement dans une chambre du château ; et ainsi fut fait. Le jour suivant venu, Ghismonda ne sachant rien de tout cela, Tancrède ayant médité de nombreux et variés projets, alla selon habitude après son repas dans la chambre de sa fille, où, l’ayant fait appeler, et s’étant enfermé avec elle, il se mit à dire en pleurant : « — Ghismonda, comme je croyais connaître ta vertu et ton honnêteté, il n’aurait jamais pu me venir à l’esprit, quelque chose qu’on m’eût dite, si je ne l’avais vu de mes yeux, que tu aies pu non pas te livrer à un homme mais même y penser, excepté à ton mari ; de quoi, pour ce peu de temps de vie que la vieillesse me réserve, je serai toujours dolent, me rappelant cela. Et maintenant, plût à Dieu, puisque tu devais descendre à tant de dépravation, que tu eusses pris un homme digne de ta noblesse ; mais entre tant qui fréquentent ma cour, tu as choisi Guiscardo, jeune homme de très vile condition, élevé dans notre cour, quasi pour l’amour de Dieu, depuis son enfance jusqu’à présent ; par quoi, tu m’as mis en grandissime embarras d’esprit, ne sachant quel parti je dois prendre à ton sujet. Quant à Guiscardo, que j’ai fait prendre cette nuit quand il sortait du soupirail, et que je tiens en prison, j’ai déjà résolu ce que je dois faire ; mais de toi, Dieu le sait, je ne sais que faire. D’une part, je suis sollicité par l’amour que je t’ai toujours porté plus qu’aucun père ne porte à sa fille, et d’autre part je suis excité par une très juste indignation pour ta grande folie. L’un veut que je te pardonne, et l’autre veut que, contre ma nature, je sévisse envers toi ; mais avant que je prenne un parti, je désire entendre ce que tu as à dire sur cela. — » Et cela dit, il baissa le visage, pleurant aussi fortement que ferait un enfant bien battu.

« Ghismonda, entendant son père et voyant que non seulement son amour secret était découvert, mais que Guiscardo était prisonnier, éprouva une douleur inexprimable, et fut tout près de la montrer par ses cris et ses larmes, comme font la plupart des femmes ; mais pourtant son âme altière surmontant cette lâcheté, elle affermit son visage avec une force merveilleuse, et elle résolut en elle-même, avant que de faire la moindre prière pour elle, de ne plus rester vivante, croyant déjà que son Guiscardo était mort. Pour quoi, non en femme éplorée ou contrite de sa faute, mais comme une vaillante et sans témoigner de crainte, d’un visage sec et ouvert, et nullement troublée, elle parla ainsi à son père : « — Tancrède, je ne suis disposée ni à nier, ni à prier, pour ce que l’un ne me servirait à rien, et que je ne veux pas que l’autre me serve. En outre, par aucun acte de soumission je n’entends me rendre bénévoles ta mansuétude et ton affection ; mais confessant la vérité, je veux d’abord, par de vraies raisons, défendre mon honneur, puis, par des faits, montrer la grandeur de mon âme. Il est vrai que j’ai aimé et que j’aime Guiscardo, et tant que je vivrai, ce qui sera peu, je l’aimerai ; et si après la mort on s’aime, je ne cesserai pas de l’aimer. Mais à cela ce n’est pas tant ma fragilité de femme qui m’a conduite, que ton peu de sollicitude à me remarier, et sa propre vertu. Tu aurais dû comprendre, Tancrède, étant toi-même de chair, que tu avais engendré une fille de chair et non de pierre ou de fer ; et tu devais, tu dois te rappeler, bien que tu sois vieux maintenant, quelles sont, et combien nombreuses et avec quelle force viennent les lois de la jeunesse ; et bien que toi, homme, tu te sois exercé dans les armes une partie de tes meilleures années, tu ne devais pas moins savoir ce que peuvent les oisivetés et les douceurs de la vie chez les vieux non moins que chez les jeunes. Je suis donc, comme étant née de toi, de chair, et j’ai si peu vécu que je suis encore jeune, et, pour l’une et l’autre cause, je suis remplie de concupiscence et de désir ; à quoi est venue ajouter de merveilleuses forces cette circonstance que déjà, pour avoir été mariée, j’ai connu quel plaisir c’est que de satisfaire ce désir. Auxquelles forces ne pouvant résister, je me suis laissée aller à ce vers quoi elle me tiraient comme jeune et comme femme, et je suis devenue amoureuse. Et certes, en cela j’opposai toute ma vertu, ne voulant pas, autant qu’il était par moi possible, que le penchant qui m’entraînait vers ce péché naturel, nous fît honte ni à toi, ni à moi. À cette fin, l’amour pitoyable et la fortune amie m’avaient montré une voie très cachée par laquelle, sans que personne s’en aperçût je parvenais à satisfaire mes désirs ; et cela, quel que soit celui qui te l’ait montré, ou le moyen par lequel tu l’as su, je ne le nie point. J’ai pris Guiscardo, non par hasard, comme beaucoup font, mais après mûre réflexion je l’ai choisi par-dessus tout autre, et je l’ai introduit près de moi de propos délibéré, et avec une sage persévérance de lui et de moi j’ai satisfait longuement mon désir. Dont il semble que, outre la faute d’avoir péché par amour, suivant plus volontiers la vulgaire opinion que la vérité, tu me reprennes plus amèrement en me disant — comme si tu n’aurais pas dû être ému si j’avais choisi un homme noble — que je me suis commise avec un homme de basse condition. En quoi tu ne vois pas que ce n’est point ma faute que tu reprends, mais celle de la fortune qui très souvent élève haut les indignes et laisse les plus dignes en bas. Mais laissons maintenant cela, et regarde quelque peu au principe des choses ; tu verras que notre chair à tous est faite d’une masse de chair, et que toutes les âmes ont été créées par un même créateur avec des forces et des puissances égales, et une égale vertu. C’est la vertu qui tout d’abord nous distingue, car nous naquîmes et nous naissons tous égaux ; et ceux qui en eurent et en acquirent la plus grande part furent appelés nobles, et le reste resta non noble. Et bien qu’un usage contraire ait par la suite obscurci cette loi, elle n’est pas encore abolie ni détruite par la nature et les bonnes coutumes ; et pour ce, celui qui se conduit avec vertu, se montre vraiment gentilhomme et si on l’appelle autrement, c’est celui qui appelle et non celui qui est appelé qui commet une faute. Regarde parmi tous tes gentilhommes et examine leur vertu, leurs mœurs et leurs façons de vivre, et d’autre part, regarde celle de Guiscardo : si tu veux juger sans animosité, tu diras qu’il est très noble et que tous tes nobles sont des vilains. Sur la vertu et la valeur de Guiscardo, je n’ai pas cru au jugement d’aucune autre personne, qu’à celui de tes paroles et de mes yeux. Qui le recommanda jamais autant que toi, alors que tu le louais dans toutes les choses où un vaillant homme doit être loué ? Et certes ce n’était pas à tort ; car si mes yeux ne m’ont point trompée, il n’est pas un éloge que tu lui aies donné, que je ne lui aie vu mériter et bien plus que tes paroles ne pouvaient l’exprimer. Et si toutefois j’avais été trompée en cela, c’est par toi que j’aurais été trompée. Diras-tu donc que je me suis commise avec un homme de basse condition ? tu ne dirais pas la vérité ; mais si par aventure tu disais que c’est avec un homme pauvre, on pourrait te l’accorder à ta honte, puisque tu n’as pas su mettre en meilleur état un vaillant homme ton serviteur ; mais la pauvreté n’enlève la noblesse à personne, ce que fait parfois la richesse. Beaucoup de rois, beaucoup de grands princes ont été pauvres ; et beaucoup de ceux qui bêchent la terre et qui gardent les troupeaux, furent autrefois très riches, comme il en est encore aujourd’hui. Quant au dernier doute que tu agitais, à savoir ce que tu devais faire de moi, chasse-le tout à fait, si dans ton extrême vieillesse tu es disposé à faire ce que tu n’as pas fait étant jeune, c’est-à-dire à devenir cruel. Use sur moi ta cruauté que je ne suis disposée à détourner par aucune prière, puisque tu en trouves la première occasion dans cette faute, si c’est une faute, parce que je t’assure que ce que tu auras fait ou feras de Guiscardo, si tu n’en fait autant de moi, mes propres mains le feront. Or donc, va pleurer avec les femmes, et persistant dans ta cruauté, tue-nous d’un même coup, lui et moi, s’il te paraît que nous avions ainsi mérité. — »

« Le prince connut la grandeur d’âme de sa fille, mais il ne crut pas pour cela qu’elle fût si fortement résolue à faire ce que ces paroles disaient. Pour quoi, sorti d’auprès d’elle, et ayant écarté la pensée de la faire en rien souffrir, il pensa à refroidir son ardent amour dans le sang d’autrui, et il ordonna aux deux gardiens de Guiscardo de l’étrangler sans bruit la nuit suivante, et, après lui avoir arraché le cœur, de le lui apporter, ce que ceux-ci firent comme il leur avait été commandé. Le jour suivant venu, le prince ayant fait venir une grande et belle coupe d’or, et y ayant mis le cœur de Guiscardo, l’envoya à sa fille par un de ses familiers secrets, auquel il donna ordre de lui dire en lui donnant : « — Ton père t’envoie ceci, pour te consoler de la chose que tu aimes le plus, de même que tu l’as consolé, lui, de ce qu’il aimait le plus. — »

« Ghismonda, non revenue de son cruel projet, se fit, dès que son père l’eut quittée, apporter des herbes et des racines vénéneuses, qu’elle distilla et réduisit dans l’eau, afin de l’avoir toute prête si ce qu’elle craignait arrivait. Le familier étant venu la trouver avec le présent et le message du prince, elle prit la coupe avec un visage fort et l’ayant découverte, comme elle vit le cœur et entendit les paroles, elle eut pour certain que c’était le cœur de Guiscardo. Pour quoi, ayant levé les yeux sur le familier, elle dit ceci : « — Il ne fallait pas une sépulture moins digne que l’or à si grand cœur, et en cela mon père a discrètement fait. — » Et ayant ainsi dit, elle l’approcha de sa bouche, l’embrassa, et puis dit : « — En toutes choses, toujours et jusqu’à cette fin suprême de ma vie, j’ai trouvé l’amour de mon père très tendre pour moi, mais aujourd’hui plus que jamais, et pour ce tu lui rendras de ma part, pour un si grand présent, les dernières grâces que je doive jamais lui rendre. — » Cela dit, s’étant retournée sur la coupe qu’elle tenait serrée, et regardant le cœur elle dit : — « Ah ! doux tombeau de tous mes plaisirs, maudite soit la cruauté de celui qui maintenant me force à te voir avec les yeux du corps ! Ce m’était assez de te regarder à toute heure avec ceux de la pensée. Tu as fourni ta course et ainsi que le sort l’avait marqué, tu t’es hâté et te voici à la fin à laquelle chacun court ; tu as laissé les misères du monde et ses fatigues, et de ton ennemi lui-même tu as obtenu la sépulture que ta valeur t’a méritée. Rien ne te manquait pour avoir des funérailles complètes sinon les larmes de celle que de ton vivant tu as tant aimée ; afin que tu eusses ces larmes, Dieu a mis dans la pensée de mon impitoyable père de t’envoyer à moi, et je te les donnerai, bien que j’eusse résolu de mourir les yeux secs et le visage dépouillé de toute peur. Et quand je te les aurai données, je ferai en sorte que mon âme rejoigne sans retard aucun celle que tu as si longtemps précieusement gardée. Et en quelle autre compagnie qu’avec elle pourrais-je partir plus contente ou plus rassurée, pour les lieux inconnus ? Je suis sûre qu’elle est encore en toi, et qu’elle regarde les lieux témoins de ses plaisirs et des miens, et que, comme — j’en suis persuadée — elle m’aime encore, elle attend la mienne dont elle est souverainement aimée. — » Ayant ainsi dit, non autrement que si elle avait eu une fontaine dans la tête, sans faire aucune de ces clameurs habituelles aux femmes, elle s’inclina sur la coupe, et, gémissant, elle se mit à verser tant de larmes que ce fut chose merveilleuse à regarder, et à baiser une infinité de fois le cœur mort.

« Ses damoiselles qui se tenaient autour d’elle, ne comprenaient pas ce que c’était que ce cœur ou ce que voulaient dire ces paroles, mais vaincues de pitié, elles pleuraient toutes et lui demandaient en vain avec un air de compassion la cause de ses pleurs, et, du mieux qu’elles savaient et pouvaient, s’ingéniaient à la consoler. Quand il lui parut avoir assez pleuré, elle releva la tête, essuya ses yeux et dit : « — Ô cœur tant aimé, j’ai rempli mon devoir tout entier envers toi ; il ne me reste plus autre chose à faire que d’aller avec mon âme faire compagnie à la tienne. — » Et cela dit, elle se fit donner la fiole dans laquelle était l’eau qu’elle avait préparée d’avance, et ayant versé cette eau dans la coupe où le cœur avait été lavé par ses abondantes larmes, elle la porta sans peur aucune à sa bouche, la but toute, et l’ayant bue, elle monta sur son lit la coupe à la main, s’enveloppant le plus honnêtement qu’elle put dans ses vêtements ; puis après avoir placé sur son cœur le cœur de son amant sans rien dire, elle attendit la mort.

« Ses damoiselles ayant vu et entendu ces choses, bien qu’elles ne sussent point ce qu’était l’eau qu’elle avait bue, avaient envoyé tout dire à Tancrède, lequel, craignant ce qui venait de se passer, descendit sur-le-champ dans la chambre de sa fille et y arriva au moment où elle montait sur le lit. Alors il se mit, mais trop tard, à la réconforter par de douces paroles, et voyant en quel état extrême elle était, il se mit à pleurer douloureusement. À quoi la dame dit : « — Tancrède, réserve ces larmes pour un sort moins désiré que celui-ci, et ne les donne pas à moi, car je ne les souhaite point. Qui vit jamais quelqu’un, sinon toi, pleurer sur ce qu’il a voulu ? Mais pourtant, si un reste de cet amour que tu m’as autrefois porté vit encore en toi, accorde-moi comme dernière faveur, puisqu’il ne t’a pas plu que je vécusse secrètement et en cachette avec Guiscardo, que mon corps soit enterré publiquement avec le sien, quelque part que tu l’aies fait jeter après sa mort. — » L’angoisse de ses pleurs ne permit pas au prince de répondre. Alors la jeune femme sentant sa fin venue, serrant le cœur mort sur sa poitrine, dit : « — Restez avec Dieu, car moi je m’en vais. — » Et ayant fermé ses yeux et perdu tout sentiment, elle quitta cette vie de douleur. Ainsi eut douloureuse fin l’amour de Guiscardo et de Ghismonda, comme vous l’avez entendu. Après avoir beaucoup pleuré sur eux, Tancrède se repentant trop tard de sa cruauté, les fit, au milieu de la douleur générale des Salernitains, honorablement ensevelir tous deux dans un même tombeau. — »



NOUVELLE II


Frère Alberto fait croire à une dame que l’ange Gabriel est amoureux d’elle, et se faisant passer pour l’ange Gabriel, il couche plusieurs fois avec la dame. Surpris par les parents de cette dernière, il se sauve de chez elle et se réfugie chez un pauvre homme qui, le lendemain, le conduit sur la place sous le déguisement d’un homme sauvage. Là, il est reconnu, pris et mis en prison.


La nouvelle contée par la Fiammetta avait plus d’une fois tiré les larmes des yeux de ses compagnes, mais quand elle fut finie, le roi dit d’un air sombre : « — Je croirais faire un bon marché, s’il me fallait donner ma vie pour la moitié du plaisir que Guiscardo eut avec Ghismonda, et pas une de vous ne s’en doit étonner, puisqu’à chaque heure de mon existence je ressens mille morts, sans que pour toutes ces heures douloureuses il me soit concédé la moindre parcelle de plaisir. Mais laissant pour le moment ce qui me concerne, je veux qu’avec de tristes récits, en partie semblables à mes propres malheurs, Pampinea, continue. Si elle poursuit comme la Fiammetta a commencé, je me mettrai sans aucun doute à sentir quelque rafraîchissement tomber sur le feu qui me consume. — » Pampinea voyant que l’ordre lui était venu, comprit plutôt par son affection pour elles le désir de ses compagnes, que par ses paroles celui du roi, et pour ce, plus disposée pour les récréer un peu que pour contenter le roi uniquement sur son ordre, à dire une nouvelle pour rire sans sortir du sujet proposé, elle commença :

« — Le vulgaire use d’un proverbe ainsi fait : Qui est mauvais et tenu pour bon, peut faire le mal sans qu’on y croie. Ce proverbe me fournit ample matière à parler sur le sujet qui m’a été imposé, comme aussi à montrer combien grande est l’hypocrisie des religieux. Ceux-ci avec leurs longs et larges habits, leur visage artificiellement pâli, leur voix humble et douce quand ils sollicitent, mais hautaine et forte pour blâmer chez autrui leurs propres vices et pour persuader qu’eux prenant et les autres donnant, tous arrivent à salvation, et, qui plus est, avec leur art de concéder à chaque mourant, selon la quantité d’argent que celui-ci leur donne, une place plus ou moins bonne en paradis, non comme des hommes qui ont le paradis à acquérir aussi bien que nous, mais comme s’ils en étaient possesseurs et maîtres, s’efforcent de tromper d’abord eux-mêmes s’ils croient à tout cela, puis ceux qui ajoutent foi à leurs paroles. Et à ce sujet, s’il m’était permis de le démontrer autant qu’il conviendrait, je ferais voir bientôt ce qu’ils tiennent caché sous leurs larges capes. Mais plût à Dieu, qu’à propos de leurs jongleries, il leur en advînt à tous, comme à un frère mineur, non pas jeune, mais de ceux qui à Venise étaient tenus pour les meilleurs casuistes, et duquel il me plaît souverainement de parler, pour relever un peu, en vous forçant peut-être à rire, vos âmes remplies de compassion par la mort de Ghismonda.

« Donc, valeureuses dames, il y eut dans Imola un homme de vie scélérate et corrompue, lequel s’appelait Berto della Massa, dont les œuvres blâmables très connues des habitants de la ville, le signalèrent tellement, que personne dans Imola ne croyait plus non seulement à ses mensonges, mais aux vérités qu’il disait ; pour quoi, voyant que ses tromperies ne pouvaient plus prendre en ce pays, il s’en alla en désespoir de cause à Venise, réceptacle de toute ignominie, et là il imagina de prendre un nouveau moyen pour exercer ses méfaits, ce qu’il n’avait pu faire ailleurs. Et comme s’il avait été mordu par sa conscience pour les malversations commises auparavant par lui, se montrant pris d’une extrême humilité, et devenu en outre plus dévot que quiconque, il alla se faire frère mineur, et se fit appeler frère Alberto da Imola ; et sous cet habit, il se mit à simuler une vie de privations et à prêcher beaucoup la pénitence et l’abstinence, ne mangeant jamais de viandes, ne buvant pas de vin, quand il n’en avait pas qui lui plût. À peine l’eut-on remarqué, que de voleur, de ruffian, de faussaire, d’homicide, il devint subitement grand prédicateur, sans avoir pour cela abandonné les vices susdits, se proposant de les pratiquer en cachette quand il pourrait. En outre s’étant fait prêtre, il était toujours à l’autel, et quand il célébrait, s’il était vu de beaucoup de gens, il pleurait sur la passion du Sauveur, comme quelqu’un à qui les larmes coûtaient peu quand il le voulait. Et en peu de temps, par ses prédications et ses larmes, il sut capter tellement les Vénitiens, qu’il était nommé fidéi-commis et dépositaire de tout testament qui se faisait, gardien des deniers de beaucoup de gens, confesseur et conseiller quasi de la meilleure partie des hommes et des femmes ; et ainsi faisant, de loup il était changé en pasteur, et sa réputation de sainteté était devenue à Venise bien plus grande que ne le fut jamais celle de saint François à Assises.

« Or, il advint qu’une jeune dame, simple et sotte, qui était appelée madame Lisetta da Caquirino, femme d’un gros marchand qui était parti avec des galères pour la Flandre, alla, avec d’autres dames, se confesser à ce saint moine. Laquelle dame étant à ses pieds, et ayant, comme une Vénitienne qu’elle était — et elles sont toutes sans cervelle, — dit une partie de ses péchés, frère Alberto l’interrogea et lui demanda si elle n’avait pas quelque amant. À quoi elle, d’un air indigné, répondit : « — Eh ! messire le moine, n’avez-vous pas des yeux en tête ? Mes beautés vous paraissent-elles faites comme celles des autres ? j’aurais trop d’amants si j’en voulais, mais mes beautés ne sont pas faites pour être aimées de celui-ci ou de celui-là. Combien en voyez-vous dont les beautés soient faites comme les miennes, moi qui serais belle dans le paradis même ? — » Et par-dessus cela, elle dit tant de choses de sa beauté, que c’était fastidieux à entendre. Frère Alberto connut incontinent que celle-ci était atteinte de sottise, et comme elle lui parut terrain propice à ses desseins, il s’amouracha d’elle soudain et outre mesure. Mais réservant les cajoleries pour un temps plus favorable, et afin de se donner pour un saint, il se mit pour cette fois à la reprendre et à lui dire que c’était là une vaine gloire, et autres choses de ce genre. Pour quoi, la dame lui dit qu’il était une bête et qu’il ne savait pas distinguer une beauté d’une autre. Alors frère Alberto, ne voulant pas trop la courroucer, la confession étant finie, la laissa aller avec les autres pénitentes.

« Quelques jours après, ayant pris avec lui un de ses fidèles compagnons, il alla à la maison de madame Lisetta, et s’étant retiré à part avec elle dans une salle où il ne pouvait être vu de personne, il se jeta à ses genoux et dit : « — Madame, je vous prie, de par Dieu, de me pardonner ce que dimanche, alors que vous parliez de votre beauté, je vous ai dit, pour ce que j’en ai été si cruellement châtié la nuit suivante, que, depuis, je n’ai pu me lever si ce n’est aujourd’hui. — » La dame niaise dit alors : « — Et qui vous a châtié ainsi ? — » Frère Alberto dit : « — Je vous le dirai. Étant la nuit en prière, comme j’ai l’habitude d’être toujours, je vis subitement dans ma cellule une grande splendeur, et avant que j’eusse pu me retourner pour voir ce que c’était, je vis au-dessus de moi un jeune homme d’éclatante beauté, un gros bâton à la main, qui me prit par la tête, me jeta à ses pieds, et me bâtonna tellement qu’il me brisa tout entier. Je lui demandai après pourquoi il avait agi ainsi, et il répondit : « — Parce que tu as osé aujourd’hui reprendre les célestes beautés de madame Lisetta, que j’aime, fors Dieu, au-dessus de toute chose. — » « Et moi, je lui demandai alors : « — Qui êtes-vous ? » — « À quoi il répondit qu’il était l’ange Gabriel. « — Ô mon seigneur — dis-je — je vous prie de me pardonner. — » Et lui dit alors : « — Eh bien, je te pardonne, à cette condition que tu iras la trouver le plus tôt que tu pourras, et que tu t’en feras pardonner ; et si elle ne te pardonne pas, je reviendrai ici, et je te donnerai tant de coups, que je te rendrai impotent pour tout le temps que tu vivras ici-bas. — » Ce qu’il me dit ensuite, je n’ose vous le dire, si vous ne me pardonnez tout d’abord. — »

« La dame à la cervelle éventée, et qui était aussi un peu douce de sel, se réjouissait tout en entendant ces paroles, et les croyait toutes très vraies ; au bout d’un moment, elle dit : « — Je vous disais bien, frère Alberto, que mes beautés étaient célestes ; mais Dieu me soit en aide, j’ai pitié de vous, et pour qu’il ne vous soit plus fait de mal, je vous pardonne présentement, si vous me dites exactement ce que l’ange vous a dit ensuite. — » Frère Alberto dit : « — Madame, puisque vous m’avez pardonné, je vous le dirai volontiers ; mais je vous prie de vous souvenir d’une chose, c’est que, quoi que je vous dise, vous vous gardiez d’en parler à qui que ce soit au monde, si vous ne voulez gâter vos affaires, car vous êtes la plus heureuse femme qui aujourd’hui soit sur terre. L’ange Gabriel m’a dit de vous dire que vous lui plaisiez tant, que plusieurs fois il serait venu coucher la nuit avec vous, s’il n’avait craint de vous épouvanter. Maintenant il vous mande par ma bouche qu’il veut venir vous trouver une nuit et rester quelque temps avec vous ; et pour ce qu’il est ange, et qu’en venant sous la forme d’ange vous ne pourriez pas le toucher, il dit que, par amour pour vous, il veut venir sous une forme d’homme, et pour ce il dit que vous lui mandiez dire quand vous voulez qu’il vienne, et sous la forme de qui ; alors il viendra ; de quoi vous pouvez, plus que toute autre femme vivante, vous tenir heureuse. — » Madame la niaise dit alors qu’il lui plaisait beaucoup que l’ange Gabriel l’aimât, pour ce qu’elle l’aimait bien, lui aussi, et qu’elle ne manquait jamais d’allumer, devant les endroits où elle voyait son image, une chandelle d’au moins un matapan ; et que quelle que fût l’heure où il voudrait venir la voir, il serait le bienvenu ; qu’il la trouverait toute seule dans sa chambre, mais à la condition toutefois qu’il ne la délaisserait pas pour la Vierge Marie, qu’on lui avait dit lui vouloir beaucoup de bien, ainsi que cela paraissait du reste, puisque chaque fois qu’elle le voyait elle se mettait à genoux devant lui. Elle ajouta qu’il pouvait venir sous la forme qu’il voudrait, car elle n’aurait pas peur.

« Frère Alberto dit alors : « — Madame, vous parlez sagement, et j’ordonnerai tout pour le mieux avec lui selon que vous me dîtes. Mais vous pouvez me faire une grande grâce qui, à vous, ne vous coûtera rien, et cette grâce, la voici : consentez à ce qu’il vienne avec mon corps. Et écoutez en quoi vous me ferez ainsi une grâce : il me tirera l’âme du corps et la mettra en paradis, et il entrera en moi, et tout autant qu’il sera avec vous, autant mon âme restera en paradis. — » La dame peu fine, dit alors : « — Cela me plaît très bien ; je veux qu’en dédommagement des coups qu’il vous a donnés à mon occasion, vous ayez cette consolation. — » Frère Alberto dit alors : « — Donc faites que cette nuit il trouve la porte de votre demeure disposée de façon qu’il puisse entrer, pour ce que, venant sous un corps d’homme, il ne pourra entrer autrement que par la porte. — » La dame répondit que ce serait fait. Frère Alberto partit, et elle resta si transportée de joie que le cul ne lui touchait pas la chemise, et qu’il lui semblait qu’il se passerait mille ans avant que l’ange Gabriel vînt la trouver.

« Frère Alberto, pensant que cette nuit il lui faudrait faire office de cavalier et non d’ange, commença par se réconforter avec des confetti et d’autres bonnes choses, afin de ne pas être trop facilement jeté bas de son cheval. Ayant donc obtenu permission, dès qu’il fut nuit, il alla avec un de ses compagnons dans la maison d’une de ses amies, d’où il avait plus d’une fois pris sa course quand il allait courir les juments, et de là, quand le moment lui parut venu, il se rendit à la demeure de la dame, où ayant pénétré, il se transforma en ange avec les habits qu’il avait apportés, puis monta en haut et entra dans la chambre de la dame. Celle-ci, dès qu’elle vit cette chose toute blanche, s’agenouilla devant elle, et l’ange l’ayant bénie, la releva et lui fit signe d’aller au lit. Elle, empressée d’obéir, le fit prestement, et l’ange se coucha auprès de sa dévote. Frère Alberto était bel homme et robuste de corps, et sa personne se tenait bien sur ses jambes ; pour quoi se trouvant avec madame Lisetta qui était fraîche et tendre, il lui fit une autre contenance que son mari et vola pendant la nuit bon nombre de fois sans ailes ; de quoi elle se tint pour fortement contente ; et de plus, il lui dit beaucoup de choses sur la gloire céleste. Puis, le jour approchant, ayant préparé son retour, il sortit sous ses habits ordinaires et rejoignit son compagnon, auquel, afin qu’il n’eut pas peur en dormant seul, la bonne femme de la maison avait fait amicale compagnie.

« La dame, dès qu’elle eût déjeuné, ayant pris sa suivante, alla trouver frère Alberto et lui dit des nouvelles de l’ange Gabriel, et ce qu’elle avait entendu de lui sur la gloire de la vie éternelle, et comme il était fait, ajoutant à cela de merveilleuses fables. À quoi frère Alberto dit : « — Je ne sais comment vous avez été avec lui ; je sais bien que cette nuit, quand il est venu à moi et que je lui ai eu fait votre ambassade, il transporta subitement mon âme parmi tant de fleurs et tant de roses, que jamais on en vit autant ici-bas, et je restai jusqu’à ce matin en un des plus agréables lieux qui fut jamais ; ce que mon corps est devenu pendant ce temps, je ne sais. — » « — Ne vous le dis-je pas — dit la dame — votre corps a été toute la nuit dans mes bras avec l’ange Gabriel ; et si vous ne me croyez pas, regardez-vous sous le sein gauche, à l’endroit où j’ai donné un grandissime baiser à l’ange, tellement que la trace en restera plusieurs jours. — » Frère Alberto dit alors : « — Bien ferai-je aujourd’hui une chose que je n’ai pas faite depuis longtemps, je me dévêtirai pour voir si vous dites vrai. — » Et après bon nombre de sottises, la dame s’en retourna chez elle, où, sous forme d’ange, frère Alberto alla souvent depuis, sans trouver aucun empêchement.

« Cependant il advint qu’un jour, madame Lisetta étant avec une de ses commères, et devisant avec elle sur la beauté, elle dit, pour mettre la sienne au-dessus de toute autre, en femme qui avait peu de sel en la cervelle : « — Si vous saviez à qui ma beauté plaît, en vérité, vous vous tairiez sur celle des autres. — » La commère, désireuse d’apprendre, et qui la connaissait bien, dit : « — Madame, vous pouvez dire vrai, mais cependant, ne sachant pas quel est celui-là, d’aucuns ne le croiraient pas aussi légèrement. — » Alors la dame, qui avait peu d’esprit, dit : « — Commère, cela ne se doit pas dire, mais mon amant est l’ange Gabriel qui m’aime plus que lui-même, comme étant la plus belle dame, à ce qu’il me dit, qui soit au monde ou dans la Maremme. — » La commère eut alors envie de rire, mais elle se retint pour la faire parler davantage, et dit : « — Sur ma foi en Dieu, Madame, si l’ange Gabriel est votre amant et vous a dit cela, il doit bien en être ainsi ; mais je ne croyais pas que les anges faisaient ces choses. — » La dame dit : « — Commère, vous êtes dans l’erreur ; par les plaies de Dieu, il le fait mieux que mon mari. Il me dit aussi que cela se fait ainsi là-haut ; mais pour ce que je lui parais plus belle qu’aucune autre qui soit au Ciel, il s’est énamouré de moi et vient coucher avec moi bien souvent : comprenez-vous maintenant ? — »

« La commère ayant quitté madame Lisetta, il lui sembla vivre mille ans avant d’être en un endroit où elle pût redire ces choses ; et s’étant trouvée à une fête en compagnie d’une nombreuse société de dames, elle leur raconta de tous points la nouvelle. Ces dames le dirent à leurs maris et à d’autres dames, et celles-ci à d’autres encore, et ainsi en moins de deux jours, Venise en fut toute remplie. Mais parmi ceux aux oreilles de qui vint la chose, se trouvèrent les beaux-frères de la dame, lesquels, sans rien lui dire, eurent à cœur de connaître cet ange Gabriel et de savoir s’il savait voler, et s’embusquèrent pendant plusieurs nuits à cet effet.

« Il advint que de tout ceci rien ne parvint aux oreilles de frère Alberto, qui s’en fut une nuit retrouver la dame. Mais à peine se fût-il déshabillé, que les beaux-frères de celle-ci qui l’avaient vu venir, furent à la porte de sa chambre pour l’ouvrir. Ce que frère Alberto entendant, et s’apercevant de ce que c’était, il se leva, et n’ayant pas d’autre moyen de se sauver, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le grand canal et se jeta à l’eau. Il y avait beaucoup de fond et il savait bien nager, de sorte qu’il ne se fit aucun mal ; et ayant nagé de l’autre côté du canal, il entra prestement dans une maison qui était ouverte, où il pria un bon homme qui s’y trouvait, de lui sauver la vie pour l’amour de Dieu, lui racontant une fable pour lui expliquer comment il se trouvait là à cette heure et tout nu. Le bon homme, mu de pitié, et ayant à aller à ses affaires, le mit dans son lit et lui dit d’y rester jusqu’à son retour, puis, l’ayant enfermé, il alla à ses affaires. Quant aux beaux-frères de la dame, étant entrés dans la chambre, ils trouvèrent qu’après y avoir laissé ses ailes, l’ange Gabriel s’était envolé ; de quoi tout déconfits, ils firent de grands reproches à la dame, et la laissant désolés, s’en retournèrent chez eux, avec la défroque de l’ange Gabriel.

« Sur ces entrefaites, le jour étant venu, le bon homme se trouvant sur le Rialto, entendit dire comment, la nuit précédente, l’ange Gabriel avait été coucher avec madame Lisetta, et que, trouvé par ses beaux-frères, il s’était, de peur, jeté dans le canal, et qu’on ne savait ce qu’il était devenu ; pour quoi il s’avisa soudain que c’était lui qu’il avait en sa demeure. Y étant retourné et l’ayant reconnu, après lui avoir parlé de beaucoup de choses, il lui dit que s’il ne voulait pas qu’il le livrât aux beaux-frères, il lui fît apporter cinquante ducats ; ce qui fut fait. Puis, frère Alberto désirant sortir de là, le bon homme lui dit : « — Il n’y a pas d’autre moyen que celui-ci : nous faisons aujourd’hui une fête dans laquelle chacun mène un homme vêtu soit en ours, soit en sauvage, ou en tout autre déguisement ; et nous faisons une chasse sur la place Saint-Marc, après laquelle chasse, la fête est terminée, et chacun s’en va où il lui plaît avec celui qu’il a mené. Si vous voulez, afin qu’on ne puisse deviner qui vous êtes, je vous mènerai là dans un de ces déguisements, et je pourrai ensuite vous conduire où vous voudrez. Autrement je ne vois pas comment vous pourriez sortir d’ici sans être reconnu, car les beaux-frères de la dame, avisant que vous êtes caché en quelque endroit des environs, ont mis partout des sentinelles pour vous avoir. — »

« Bien qu’il parût dur à frère Alberto d’aller sous un tel déguisement, la peur qu’il avait des parents de la dame l’amena à accepter, et il dit à son hôte où il voulait être conduit, et qu’il serait content pourvu qu’il l’y conduisît. Celui-ci après l’avoir tout enduit de miel, le couvrit par dessus de plumes légères, puis lui ayant mis une chaîne dans la bouche, et lui ayant donné à tenir d’une main un grand bâton et de l’autre deux grands chiens qu’il avait menés de la boucherie, il envoya quelqu’un au Rialto publier à son de trompe que quiconque voudrait voir l’ange Gabriel allât sur la place de saint Marc ; et voilà la loyauté vénitienne ! Cela fait, il le fit sortir, le faisant marcher devant lui, et le tenant derrière par la chaîne, non sans une grande rumeur de la foule qui répétait à l’envie : Qu’est-cela, qu’est-cela ? Il le conduisit sur la place, où il y avait des gens à l’infini qui tous étaient venus sur l’avis entendu au Rialto. Parvenu là, dans un endroit élevé, faisant semblant d’attendre la chasse, il lia à une colonne son homme sauvage auquel les mouches et les taons, pour ce qu’il était enduit de miel, causaient un grand ennui. Mais quand il eut vu la place bien pleine, feignant de vouloir détacher son homme sauvage, il ôta le masque à frère Alberto, disant ; « — Seigneurs, puisque le sanglier ne vient pas à la chasse, et qu’ainsi on n’en fait pas, je veux, pour que vous ne soyez pas venus en vain, que vous voyiez l’ange Gabriel, lequel descend du ciel la nuit pour consoler mesdames les Vénitiennes. — »

« Dès que le masque fut ôté, frère Alberto fut aussitôt reconnu de tous, et chacun lui adressait les mots les plus outrageants et les plus grandes injures que l’on eût dites jamais à un fourbe. En outre, chacun lui jetait au visage, qui une ordure, qui une autre. Et on le tint ainsi un grand espace de temps, jusqu’à ce que la nouvelle fût venue par aventure à ses frères. Enfin six d’entre eux arrivèrent le chercher, et lui ayant jeté une cape sur le dos après l’avoir enchaîné, ils le menèrent non sans une grande rumeur derrière lui, à leur couvent, où il fut mis en prison, et où l’on croit qu’il mourut après avoir mené une vie misérable. C’est ainsi que tenu pour saint et faisant le mal sans qu’on le crût, il osa se faire passer pour l’ange Gabriel, et déguisé en homme sauvage, il finit par être vitupéré, comme il l’avait mérité, et pendant longtemps pleura en vain ses péchés. Plaise à Dieu qu’à tous les autres il puisse en arriver ainsi. — »



NOUVELLE III


Trois jouvenceaux aiment trois sœurs et s’enfuient avec elles en Crète. L’aînée tue son amant par jalousie ; la seconde lui sauve la vie en couchant avec le duc de Crète. Son amant l’ayant su, la tue et s’enfuit avec la sœur aînée. Le troisième amant et la troisième sœur sont accusés du meurtre ; ils sont mis en prison, corrompent le gardien et se sauvent à Rhodes, ils meurent dans la misère.


Philostrate, ayant entendu la fin de la nouvelle de Pampinea, resta quelque temps silencieux, puis dit en se tournant vers elle : « — Il y a eu un peu de bon, et cela m’a plu, à la fin de votre nouvelle ; mais auparavant, il y a eu trop à rire, ce que j’aurais voulu n’y point voir. — » Puis s’étant tourné vers la Lauretta, il dit : « — Madame, continuez avec une meilleure, si cela se peut. — » La Lauretta dit en riant : « Vous êtes trop cruel envers les amants si vous désirez uniquement qu’ils aient une fin malheureuse. Moi, pour vous obéir, je conterai une nouvelle au sujet de trois amants qui finirent également mal après avoir peu joui de leur amour. — » Et ayant ainsi dit, elle commença : « — Jeunes dames, comme vous pouvez clairement le reconnaître, tout vice peut tourner au plus grand dommage de celui qui en use, et souvent au dommage d’autrui ; et parmi tous les autres vices, il me semble que celui qui nous jette dans les périls à rênes abandonnées, c’est la colère, laquelle n’est pas autre chose qu’un mouvement soudain et inconsidéré, mu par sentiment de tristesse qui chasse toute raison, et ayant aveuglé de ténèbres les yeux de l’esprit, allume notre âme d’une immense fureur. Et bien que cela arrive souvent chez les hommes, et plus souvent chez les uns que chez les autres, néanmoins ce vice s’est vu aussi avec de plus grands dommages chez les femmes, pour ce que les soupçons s’allument plus facilement chez elles, y brûlent d’une plus vive flamme et les émeuvent avec moins de retenue. Et il n’y a rien d’étonnant à cela, car, si nous voulons regarder, nous voyons que de sa nature le feu prend plus vite aux choses légères et faibles, qu’aux choses dures et plus résistantes. Pour nous, — et les hommes ne le prennent pas pour un mal — nous sommes plus délicates qu’eux et beaucoup plus mobiles. C’est pourquoi, considérant que nous sommes portées naturellement à cela, et que d’un autre côté notre mansuétude et notre bonté procurent grande tranquillité et grand plaisir aux hommes avec lesquels nous avons à vivre, et aussi que la colère et la fureur sont une source de grand ennui et péril, et afin que nous nous en gardions d’un cœur plus fort, j’entends par ma nouvelle vous montrer comment l’amour de trois jeunes hommes et d’autant de dames, comme j’ai dit ci-dessus, de très heureux devint très malheureux, par suite de la colère de l’une d’elles.

« Marseille, comme vous savez, est située en Provence sur le bord de la mer. C’est une antique et très noble cité, et qui fut jadis plus remplie d’hommes riches et de gros marchands qu’on n’y en voit aujourd’hui. Parmi ces derniers, il en fut un appelé Narnald Cluada, homme de naissance infime, mais de grande bonne foi et loyal marchand, riche sans mesure de domaines et de deniers, lequel avait eu de sa femme plusieurs enfants, dont trois étaient des filles et beaucoup plus âgées que les autres qui étaient des garçons. Deux d’entre elles, nées le même jours, étaient âgées de quinze ans ; la troisième en avait quatorze. Leurs parents n’attendaient pour les marier que le retour de Narnald qui était allé avec ses marchandises en Espagne. Les noms des deux premières étaient pour l’une Ninetta, et pour l’autre Maddalena ; la troisième s’appelait Bertella. De la Ninetta, un jeune homme nommé Restagnone, gentilhomme quoique pauvre, s’était amouraché autant qu’il pouvait, et la jeune fille s’était à son tour éprise de lui, et tous deux avaient su si bien s’y prendre, que, sans que personne au monde le sût, ils jouissaient de leur amour. Et ils en jouissaient déjà depuis un certain temps, quand il advint que deux jeunes compagnons, dont l’un s’appelait Folco et l’autre Ughetto, et dont les pères étaient morts en les laissant très riches, s’énamourèrent l’un de la Maddalena, l’autre de la Bertella. De quoi s’étant aperçu Restagnone — la Ninetta le lui ayant montré — il songea à avancer ses propres affaires, grâce à leur amour. S’étant lié avec eux, il les accompagnait tantôt l’un, tantôt l’autre, tantôt tous deux à la fois, pour voir leurs dames en même temps qu’il venait voir la sienne ; et quand il lui parût être assez leur ami, il les fit venir un jour dans sa demeure et leur dit : « — Très chers jeunes gens, notre fréquentation peut vous avoir assurés combien est grande l’amitié que je vous porte, et que je ferais pour vous ce que je ferais pour moi-même ; et comme je vous aime beaucoup, j’entends vous dire ce qui m’est venu en l’esprit ; puis, vous et moi, nous prendrons ensemble là-dessus le parti qui vous semblera le meilleur. Si vos paroles ne mentent pas, et par ce que j’ai aussi compris de vos allures de jour et de nuit, vous brûlez d’un grandissime amour pour les deux jeunes filles que vous aimez, et dont moi j’aime la troisième sœur. À cette ardeur, si vous voulez vous y prêter, mon cœur me donne de trouver très doux et plaisant remède qui est celui-ci : vous êtes de richissimes jeunes gens, ce que moi je ne suis pas ; si vous voulez réunir vos richesses en une et m’en faire avec vous troisième possesseur, puis choisir en quelle partie du monde vous désirez que nous allions mener joyeuse vie avec nos maîtresses, sans aucun doute, je ferai que les trois sœurs, avec une grande partie des biens de leur père, s’en viendront avec nous où nous voudrons aller. À vous maintenant de prendre un parti et de vous satisfaire par ce moyen ou de le laisser. — »

Les deux jeunes gens qui brûlaient outre mesure, entendant qu’ils obtiendraient leurs jeunes maîtresses, ne se fatiguèrent pas trop à délibérer, mais dirent que si ce résultat devait s’ensuivre, ils étaient prêts à faire ainsi. Restagnone ayant obtenu cette réponse des jeunes gens se rencontra avec la Ninetta, auprès de laquelle il ne pouvait s’introduire sans grandes difficultés, et après être demeuré quelque temps avec elle, il lui exposa ce qu’il avait dit aux jeunes gens, et s’efforça par de nombreux raisonnements de la rendre favorable à cette entreprise. Mais cela lui fut peu malaisé, pour ce qu’elle désirait encore plus que lui de le voir sans entraves ; pour quoi elle lui répondit sans hésiter que cela lui plaisait et que ses sœurs, surtout en cette occasion, feraient ce qu’elle voudrait, et elle l’engagea à préparer le plus tôt possible tout ce qui était nécessaire à l’accomplissement de ce projet. Restagnone étant retourné vers les deux jeunes gens qui le poussaient vivement à faire ce dont il leur avait parlé, leur dit que, pour ce qui concernait leurs dames, la besogne était en bonne voie. Alors, ayant résolu entre eux d’aller en Crète, ils vendirent quelques domaines qu’ils possédaient, sous prétexte d’avoir des deniers comptants pour faire le commerce, et ayant fait argent de tous les autres biens, ils achetèrent un navire léger, l’armèrent en secret d’une façon complète et attendirent l’heure du départ. De son côté, la Ninetta qui connaissait très bien le désir de ses sœurs, les disposa si bien à l’aventure par de douces paroles, qu’elles ne croyaient jamais pouvoir vivre jusque-là. Pour quoi, la nuit étant venue où l’on devait monter sur le navire, les trois sœurs ayant ouvert un grand coffre appartenant à leur père, y prirent une très grande quantité d’argent et de bijoux, et toutes trois étant sorties sans bruit de la maison, suivant l’ordre convenu, elles allèrent retrouver leurs trois amants qui les attendaient. Elles montèrent sans retard avec eux sur le navire, on donna des rames dans l’eau et l’on partit ; sans s’arrêter nulle part, ils arrivèrent le lendemain soir à Gênes, où les nouveaux amants prirent tout d’abord joie et plaisir de leur amour. Après s’être ravitaillés de tout ce dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur route, et d’un port à l’autre, avant le huitième jour, ils arrivèrent sans encombre en Crète où ils achetèrent de grands et beaux domaines tout près de la ville de Candie, sur lesquels ils firent bâtir de très belles et plaisantes habitations. Là, avec un nombreux domestique, des chiens, des oiseaux et des chevaux, ils se mirent à vivre joyeusement en noces et festins, avec leurs dames, en hommes les plus heureux du monde et comme de grands seigneurs.

« Sur ces entrefaites, de même que nous voyons chaque jour arriver que les choses les plus agréables ennuient quand on les a en trop grande abondance, il advint que Restagnone, qui avait beaucoup aimé la Ninetta et qui pouvait l’avoir à son plaisir et sans aucune crainte, se mit à s’en lasser et par conséquent à manquer d’amour pour elle. S’étant trouvé à une fête, il vit une jeune fille du pays ; celle-ci lui ayant souverainement plu, car elle était belle et gente dame, il la poursuivit de ses assiduités et se mit à donner pour elle de merveilleuses fêtes et galanteries ; de quoi la Ninetta s’apercevant, elle conçut à son sujet une telle jalousie, qu’il ne pouvait faire un pas sans qu’elle le sût et ne le harcelât ensuite par ses reproches et ses invectives. Mais de même que l’abondance des choses devient fastidieuse, la privation de ce qu’on désire augmente l’appétit ; ainsi les invectives de la Ninetta accroissaient les flammes du nouvel amour de Restagnone ; et comme par la suite du temps il advint — soit que Restagnone eût obtenu ou n’eût pas obtenu les faveurs de la dame aimée — que la Ninetta, qui que ce fût qui le lui rapportât, le tint pour vrai et qu’elle tomba dans une telle tristesse et de là dans une telle colère, puis dans une telle fureur, que l’amour qu’elle portait à Restagnone s’étant changé en haine acerbe, elle résolut, consumée par sa colère, de venger par la mort de Restagnone l’injure qu’elle s’imaginait avoir reçue. Et étant allée trouver une vieille Grecque, grande maîtresse en la composition des poisons, elle l’amena par promesses et par dons à faire une eau mortifère que, sans plus hésiter, elle donna à boire un soir à Restagnone qui avait chaud et qui ne se méfiait point de cela. La puissance de cette eau fut telle qu’avant que le matin fut venu, elle l’eut tué.

« Folco et Ughetto, ainsi que leurs dames, apprenant cette mort, sans savoir que leur ami était mort par le poison, pleurèrent amèrement avec la Ninetta, et le firent honorablement ensevelir. Mais, peu de jours après, il advint que, pour un autre méfait, la vieille qui avait composé l’eau empoisonnée pour la Ninetta fut prise, et parmi ses autres crimes, ayant été mise à la question, confessa celui-là, démontrant pleinement ce qui était advenu pour Restagnone. Sur quoi, le duc de Crète, sans rien dire, s’en fut secrètement une nuit au palais de Folco et, sans causer la moindre rumeur, sans rencontrer le plus petit obstacle, emmena la Ninetta prisonnière. De celle-ci, sans avoir nullement besoin de la soumettre à la question, il sut très vite ce qu’il voulait savoir sur la mort de Restagnone. Folco et Ughetto avaient été informés en secret par le duc et avaient redit à leurs dames pourquoi la Ninetta avait été emprisonnée, ce qui leur déplut fort ; aussi ils mirent tous leurs soins à faire que la Ninetta échappât au bûcher auquel ils prévoyaient qu’elle serait condamnée, comme une malheureuse qui l’avait très bien gagné. Mais tous leurs efforts n’aboutirent à rien, pour ce que le duc persistait à vouloir faire justice.

« La Maddalena, qui était une belle jeune femme et qui avait été longuement courtisée par le duc sans avoir jamais voulu faire ce qu’il désirait, s’imaginant qu’en se montrant complaisante pour lui elle pourrait soustraire sa sœur au bûcher, lui fit dire par un messager discret qu’elle se tenait à son commandement si deux choses devaient s’ensuivre : la première que sa sœur lui serait rendue sauve et libre, l’autre que cette affaire resterait secrète. Le duc, ayant ouï l’ambassade et celle-ci lui ayant plu, réfléchit longuement sur ce qu’il devait faire ; puis à la fin il consentit et dit qu’il était prêt. Ayant donc, du consentement de la dame et comme s’il voulait s’informer auprès d’eux, fait arrêter une nuit Folco et Ughetto, il alla coucher secrètement avec la Maddalena. Et après avoir tout d’abord fait semblant de faire mettre la Ninetta dans un sac, et de la faire cette nuit-même noyer dans la mer, il la ramena avec lui à sa sœur, et, pour prix de cette nuit, la lui remit, en la priant le matin avant de la quitter, de faire en sorte que cette nuit, qui avait été la première de leur amour, ne fût pas la dernière ; en outre, il lui imposa de renvoyer la coupable, afin qu’on ne le blâmât point ou qu’il ne fût pas forcé de sévir contre elle.

« Le matin suivant, Folco et Ughetto ayant entendu dire que pendant la nuit la Ninetta avait été noyée et croyant que c’était vrai, furent mis en liberté ; sur quoi, ils retournèrent chez eux pour consoler leurs dames de la mort de leur sœur. Mais bien que la Maddalena s’efforçât de tenir celle-ci cachée, Folco s’aperçut qu’elle était dans la maison, de quoi il s’étonna beaucoup et soudain devint soupçonneux ; ayant déjà appris que le duc avait aimé la Maddalena, il lui demanda comment il pouvait se faire que la Ninetta fût là. La Maddalena ourdit une longue fable pour le lui expliquer, mais elle fut peu crue par lui, car il était rusé, et il la contraignit à dire la vérité ; enfin, après beaucoup de paroles, elle la lui dit. Folco, vaincu par la douleur et enflammé de colère, tira son épée et, pendant qu’elle lui demandait en vain pardon, il la tua ; puis, craignant la colère et la justice du duc, il alla à l’endroit où était la Ninetta, et feignant un air joyeux, lui dit : « — Vite, allons-nous en là où il a été convenu avec ta sœur que je te mènerais, afin que tu ne tombes plus entre les mains du duc. — » Ce que croyant, la Ninetta qui, dans sa terreur, désirait vivement partir, se mit en route avec Folco sans prendre autrement congé de sa sœur, la nuit étant déjà venue. Et avec l’argent sur lequel Folco put mettre les mains, ce qui fut peu de chose, ils coururent vers la mer, montèrent sur une barque et jamais on ne sut où ils étaient arrivés.

« Le jour suivant venu, et la Maddalena ayant été trouvée morte, d’aucuns par envie et haine pour Ughetto allèrent sur-le-champ le dire au duc ; pour quoi, le duc qui aimait beaucoup la Maddalena, accourut tout enflammé de colère, et s’emparant d’Ughetto et de sa dame qui ne savaient encore rien de toutes ces choses, c’est-à-dire du départ de Folco et de la Ninetta, il les contraignit de confesser qu’ils étaient les complices de Folco dans la mort de la Maddalena. Craignant à cause de cet aveu d’être mis à mort, Ughetto et sa dame corrompirent à grand’peine ceux qui les gardaient en leur donnant une certaine quantité d’argent qu’ils avaient caché dans leur demeure pour les cas opportuns, et en compagnie de leurs gardiens, sans avoir le temps de rien prendre de ce qui leur appartenait, étant montés sur une barque, ils s’enfuirent de nuit à Rhodes, où ils vécurent, non longtemps, dans la pauvreté et dans la misère. Ainsi donc le fol amour de Restagnone et la colère de la Ninetta les conduisirent à une telle fin, eux et leurs compagnons. — »



NOUVELLE IV


Gerbino, malgré la parole donnée par son aïeul le roi Guiglielmo, attaque un navire du roi de Tunis pour enlever la fille de ce dernier. Celle-ci est tuée par ceux qui étaient sur le navire. Gerbino les tue tous, et a, à son tour, la tête tranchée par ordre de son aïeul.


Sa nouvelle finie, la Lauretta se tut, et dans la compagnie chacun causant avec l’un ou avec l’autre, se lamentait du malheur des amants ; qui blâmait la colère de la Ninetta, et qui disait une chose, et qui une autre, quand le roi, comme s’il se fût débarrassé d’un penser profond, leva les yeux et fit signe à Élisa de continuer, laquelle commença modestement : « — Plaisantes dames, il y en a beaucoup qui croient qu’Amour ne lance ses flèches qu’après avoir été allumé par les yeux, et qu’on ne peut devenir amoureux par ouï dire. Combien ceux-là se trompent, c’est ce qui apparaîtra très manifestement dans une nouvelle que je veux dire. Vous y verrez que non seulement la renommée agit seule sans que les amants se fussent jamais vus, mais qu’elle les conduisit tous deux à une mort misérable.

« Guillaume, deuxième roi de Sicile, eut, ainsi que le veulent les Siciliens, deux enfants, l’un mâle, nommé Ruggieri, et l’autre du sexe féminin, appelé Costanza. Ce Ruggieri étant mort avant son père, laissa un fils nommé Gerbino qui, élevé avec soin par son aïeul, devint un très beau jeune homme, fameux en prouesse et en courtoisie. Non seulement sa renommée ne resta pas enfermée dans les limites de la Sicile, mais éclatant en diverses parties du monde, elle était très répandue en Barbarie, laquelle, en ces temps, était tributaire du roi de Sicile. Parmi les autres personnes aux oreilles de qui était venue la magnifique renommée de courage et de courtoisie de Gerbino, fut une fille du roi de Tunisie, laquelle, selon l’avis de quiconque l’avait vue, était une des plus belles créatures qui eût jamais été formée par la nature la plus affable et de noble et grand esprit. Comme elle écoutait volontiers parler des hommes vaillants, elle accueillit avec tant de plaisir les récits faits par l’un et par l’autre sur les exploits de Gerbino que, s’imaginant en elle-même comment il devait être fait, elle s’énamoura fortement de lui et en parlait de préférence à tout autre, de même qu’elle écoutait plus volontiers qui en parlait. D’autre part, la grande renommée de sa beauté et de sa valeur était parvenue également en Sicile et avait frappé, non sans grand plaisir et non en vain, les oreilles de Gerbino ; si bien qu’il ne s’enflamma pas moins pour elle que la jeune fille ne s’était enflammée pour lui. Pour quoi, jusqu’à ce qu’une honnête occasion se présentât de demander à son aïeul la permission d’aller à Tunis, il imposait à tous ceux de ses amis qui y allaient d’exprimer à la jeune princesse, autant qu’il serait possible, et par le moyen qui leur paraîtrait le meilleur, son secret et grand amour, et de lui rapporter de ses nouvelles. L’un d’eux le fit d’une façon très sagace ; sous prétexte de porter des joyaux pour les dames, comme les marchands font, il apprit à la jeune princesse l’amour de Gerbino et s’offrit pour exécuter ses ordres. Celle-ci reçut d’un visage joyeux l’ambassadeur et l’ambassade, et lui répondit qu’elle brûlait d’un pareil amour, lui envoyant en témoignage un de ses plus précieux joyaux. Gerbino le reçut avec autant d’allégresse que n’importe quelle chose précieuse du monde ; il lui écrivit plusieurs fois par le même messager et lui envoya des présents très riches, échangeant avec elle des promesses certaines de se voir et de s’aboucher si la fortune le lui permettait.

« Pendant que les choses allaient de cette façon, tirant un peu plus au long qu’il n’était besoin, et la jeune fille et Gerbino brûlant d’amour chacun de leur côté, il advint que le roi de Tunisie la maria au roi de Grenade ; de quoi elle fut courroucée outre mesure, pensant que non seulement une grande distance allait la séparer de son amant, mais qu’elle lui était entièrement ravie ; et si elle en avait vu le moyen, afin d’éviter que cela arrivât, elle se serait volontiers enfuie de chez son père et serait allée trouver Gerbino. Gerbino de son côté apprenant ce mariage, en fut dolent outre mesure, et songeait souvent en lui-même s’il ne trouverait pas un moyen de l’enlever de force, s’il advenait qu’on l’envoyât par mer à son mari. Le roi de Tunisie avait appris quelque chose de cet amour et du projet de Gerbino ; doutant de sa propre valeur et de sa puissance, et le temps où il devait faire partir sa fille approchant, il envoya un messager au roi Guillaume pour lui signifier ce qu’il entendait faire, et qu’il ne le ferait qu’autant qu’il serait assuré par lui de n’en être empêché ni par Gerbino, ni par un autre. Le roi Guillaume, qui était vieux et qui n’avait rien su de l’amour de Gerbino, ne soupçonnant pas que c’était pour cela qu’on lui demandait une telle sûreté, l’accorda libéralement, et en signe de consentement envoya son gant au roi de Tunis. Celui-ci, dès qu’il eut reçu le gage, fit apprêter dans les port de Carthagène un grand et beau navire, y fit mettre tout ce qui était nécessaire à celle qui devait y monter, et le fit armer et préparer pour envoyer sa fille à Grenade ; puis il n’attendit plus qu’un temps favorable. La jeune femme qui voyait et savait tout cela, envoya secrètement un de ses serviteurs à Palerme, et lui donna l’ordre d’aller saluer de sa part le beau Gerbino et de lui dire qu’avant peu de jours elle devait partir pour Grenade ; pour quoi on verrait maintenant s’il était aussi vaillant homme qu’on disait et s’il l’aimait autant qu’il l’avait déclaré plusieurs fois.

« Celui à qui avait été confié l’ambassade la fit très bien et revint à Tunis. Gerbino, apprenant cela, et sachant que le roi Guillaume son aïeul avait donné un gage de sûreté au roi de Tunis, ne savait que faire ; mais pourtant, aiguillonné par son amour, ayant entendu les paroles de la dame et craignant de paraître lâche, il s’en alla à Messine où il fit rapidement armer deux galères, y plaça de vaillants hommes d’armes et se dirigea avec elles vers la Sardaigne, pensant que le navire de la dame devait passer par là. Le fait ne tarda pas à lui donner raison ; il n’était pas là de quelques jours, que le navire, poussé par un petit vent, arriva à l’endroit même où il s’était arrêté pour l’attendre. Gerbino, le voyant, dit à ses compagnons : « — Seigneurs, si vous êtes aussi vaillants que je vous tiens, je crois qu’aucun de vous n’est sans avoir senti ou sans sentir l’amour, sans lequel, comme je l’estime moi-même, nul mortel ne peut avoir ni vertu ni bien ; et si vous avez été ou si vous êtes amoureux, il vous sera facile de comprendre ce que je désire. J’aime, et Amour me pousse à vous donner la présente fatigue ; l’objet que j’aime est dans le navire que vous voyez devant vous. Ce navire, avec ce que je désire le plus, est plein de grandissimes richesses, dont, si vous êtes de vaillants hommes, avec peu de peine et en combattant virilement, nous pouvons nous rendre maîtres. De cette victoire, je ne cherche qu’une part pour moi, c’est-à-dire une dame pour l’amour de qui j’ai pris les armes ; tout le reste vous appartiendra libéralement. Allons donc, et attaquons vaillamment le navire. Dieu, favorable à notre entreprise, le tient arrêté ici sans lui prêter le secours du vent. — »

« Il n’était pas besoin au beau Gerbino de tant de paroles, pour ce que les Messiniens qui étaient avec lui, ardents de rapine, étaient déjà disposés dans leur idée à faire ce à quoi Gerbino les engageait par ses paroles. Pour quoi, à la fin de son discours, un grand cri de : Qu’il en soit ainsi ! s’éleva, et les trompettes sonnèrent. On prit les armes, et battant l’eau des rames, on parvint au navire. Ceux qui étaient sur le navire, voyant de loin venir les galères, et ne pouvant fuir, s’apprêtèrent à se défendre. Le beau Gerbino leur fit dire qu’on envoyât les patrons du navire sur les galères, s’ils ne voulaient pas accepter le combat. Les Sarrazins, ayant reconnu qui ils étaient et ce qu’ils demandaient, dirent qu’on les attaquait contre la foi donnée à leur roi, et pour le prouver, ils montrèrent le gant du roi Guillaume, et refusèrent, à moins d’y être contraints par force, de se rendre ou de donner quoi que ce soit de ce qui était sur le navire. Gerbino qui avait vu sur la poupe du navire la dame, bien plus belle encore qu’il ne pensait, et plus enflammé qu’avant, répondit quand on lui montra le gant, qu’il n’y avait point là de faucons, partant qu’il n’était pas besoin de gants, et que, puisqu’ils ne voulaient pas donner la dame, ils s’apprêtassent à recevoir la bataille, laquelle sans plus attendre ils commencèrent en se lançant mutuellement des traits et des pierres. Ils combattirent longuement de la sorte, au grand dommage des deux partis ; enfin Gerbino voyant qu’on faisait peu de besogne, prit un petit navire qu’il avait amené de Sardaigne, et ayant mis le feu, il s’approcha avec les deux galères tout contre le navire. Ce que voyant les Sarrazins, et comprenant qu’il leur fallait se rendre ou mourir, ils firent venir sur le pont la fille du roi qui pleurait dans sa cabine, et l’ayant menée à la proue du navire ils appelèrent Gerbino et la tuèrent à ses yeux pendant qu’elle criait aide et merci ; puis ils la jetèrent à la mer, disant : « — Prends-la ; nous te la donnons telle que nous pouvons et que ta trahison l’a méritée. — » Gerbino en voyant la cruauté de ceux-ci, désireux de mourir et n’ayant souci ni des flèches ni des pierres, fit accoster le navire, et y étant monté malgré ceux qui y étaient, non autrement qu’un lion famélique, tuant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, assouvissant sa colère des dents et des ongles, l’épée d’une main, taillant tantôt l’un tantôt l’autre des Sarrazins, en occit cruellement un grand nombre ; et le feu mis au navire augmentant, après avoir fait enlever par ses matelots tout ce qui pouvait leur servir de paiement, il en redescendit ayant obtenu une victoire, mais peu joyeuse, sur ses adversaires. Ayant fait retirer de la mer le corps de la belle dame, il la pleura avec d’abondantes larmes, et s’en retournant en Sicile, il la fit honorablement ensevelir à Ustica, petite île quasi en face de Trapani ; puis il s’en revint chez lui plus dolent que quiconque.

« Le roi de Tunis ayant su la nouvelle, envoya au roi Guillaume ses ambassadeurs vêtus de noir, qui se plaignirent de ce que la parole qu’il lui avait donnée avait été mal observée, et lui racontèrent comment cela était arrivé. De quoi le roi Guillaume fortement ému, et ne voyant pas comment il pourrait refuser la justice qui lui était demandée, fit saisir Gerbino et, sans que les prières d’aucun de ses barons pussent le fléchir, il le condamna lui-même à perdre la tête, qu’il lui fit trancher en sa présence, préférant rester sans petit-fils qu’être tenu pour un roi sans foi. Ainsi donc misérablement et en peu de jours, les deux amants, sans avoir goûté aucun fruit de leur amour, moururent de male mort, comme je vous ai dit. — »



NOUVELLE V


Les frères de Lisabetta tuent l’amant de celle-ci. Il lui apparaît en songe et lui montre l’endroit où il est enterré. Elle le retrouve, lui coupe la tête et l’enterre dans un pot de basilic sur lequel elle ne cesse de pleurer. Ses frères lui enlèvent le pot de basilic, et elle meurt peu après de chagrin.


La nouvelle d’Elisa finie, et le roi l’ayant fort louée, ordre fut donné à Philomène de conter à son tour. Celle-ci, encore toute remplie de compassions pour le malheureux Gerbino et pour sa dame, poussa un soupir d’attendrissement et commença ainsi : « — Ma nouvelle, gracieuses dames, ne parlera pas de gens d’aussi haute condition que ceux dont Elisa vous a raconté les malheurs, mais elle n’en sera pas moins touchante. C’est en entendant prononcer, il y a peu d’instants, le nom de Messine, que je me suis rappelé l’endroit où se passa le triste événement dont je vais vous entretenir.

« Il y avait donc à Messine trois jeunes frères, tous trois marchands, et restés très riches après la mort de leur père, lequel était de San Gimignano. Ils avaient une sœur appelée Lisabetta, jeune fille fort belle et de bonnes manières, qu’ils n’avaient pas encore mariée, bien qu’ils en eussent trouvé l’occasion. Les trois frères avaient aussi dans leur maison de commerce, un jeune Pisan nommé Lorenzo, qui conduisait toutes leurs affaires. Ce jeune homme était très beau et très agréable de sa personne, et Lisabetta l’ayant vu plusieurs fois, il arriva qu’il lui plut extraordinairement ; de quoi Lorenzo ayant fini par s’apercevoir, il se mit aussi, ses autres amours étant laissées de côté, à lui consacrer toutes ses pensées. Comme ils se plaisaient également l’un à l’autre, la besogne alla si vite, qu’il ne passa pas longtemps sans qu’ils se fussent assurés de leurs sentiments et sans qu’ils eussent fait ce que chacun d’eux désirait le plus. Ils continuèrent à se voir, prenant tous deux beaucoup de bon temps et de plaisir ; mais ils ne surent pas faire si secrètement, qu’une nuit que Lisabetta était allée dans la chambre où couchait Lorenzo, l’aîné de ses frères l’aperçut sans qu’elle le vît. Le frère, en homme prudent, bien que ce qu’il avait découvert lui causât grand ennui, et mu par un sentiment d’honneur, attendit jusqu’au matin sans rien témoigner ni rien dire, et roulant dans son esprit toutes sortes de pensées. Le jour venu, il raconta à ses frères ce qu’il avait vu pendant la nuit entre Lisabetta et Lorenzo. Après en avoir longuement délibéré ensemble, ils résolurent, pour qu’il n’en rejaillit aucun déshonneur sur eux et sur leur sœur, de tenir la chose secrète et de feindre jusqu’à ce que le moment propice se présentât où ils pourraient, sans dommage et sans danger pour eux, écarter de devant leurs yeux cette honte avant qu’elle allât plus loin. Dans cette disposition d’esprit, ils continuèrent à rire et à plaisanter comme d’habitude avec Lorenzo, et, un jour, ayant fait semblant d’aller tous les trois hors de la ville pour une partie de plaisir, ils l’emmenèrent avec eux. Parvenus en un lieu reculé et tout à fait désert, et voyant le moment propice, ils tuèrent Lorenzo qui ne se défiait de rien, l’enterrèrent de façon que personne ne pût s’en apercevoir, et revenus à Messine, répandirent le bruit qu’ils l’avaient envoyé quelque part pour une affaire, ce qui fut cru facilement, attendu qu’ils avaient l’habitude de l’envoyer souvent dans les environs.

« Lorenzo ne revenant pas, et Lisabetta en ayant demandé plusieurs fois et instamment des nouvelles à ses frères, comme quelqu’un à qui cette absence était fort pénible, il arriva qu’un jour où elle renouvelait sa demande, un de ses frères lui dit : « — Que veut dire ceci ? Qu’as-tu à faire de Lorenzo, que tu nous demandes si souvent de ses nouvelles ? Si tu nous en demandes encore, nous te ferons la réponse qu’il convient. — » Sur quoi la jeune fille, dolente et triste, craignant et ne sachant quoi, n’osait plus interroger. Elle appelait souvent son amant pendant la nuit et le suppliait de revenir, et parfois se plaignait avec force larmes de sa longue absence, et, sans se consoler un instant, attendait toujours. Il advint qu’une nuit qu’elle avait longtemps gémi sur Lorenzo qui ne revenait pas, et qu’elle s’était endormie en pleurant, Lorenzo lui apparut en songe, pâle et tout défait, les vêtements déchirés et ensanglantés ; et il lui sembla qu’il lui disait : « — Ô Lisabetta, tu ne fais que m’appeler ; tu t’attristes de ma longue absence, et tu m’accuses de cruauté par tes larmes, sache donc que je ne peux plus revenir ici, car le dernier jour que tu me vis, tes frères m’ont tué. — » Et lui ayant désigné le lieu où ils l’avaient enterré, il lui dit de ne plus l’appeler et de ne plus l’attendre, et il disparut.

« La jeune fille s’étant réveillée, et ajoutant foi à sa vision, pleura amèrement. Le matin venu, ne voulant rien dire à ses frères, elle résolut d’aller à l’endroit indiqué et de voir si ce qui lui était apparu en songe était vrai. Ayant obtenu la permission d’aller se promener un peu hors de la ville en compagnie d’une servante, qui avait été autrefois au service de sa famille et qui savait tous ses secrets, elle se rendit le plus vite qu’elle put à l’endroit susdit, et là, après avoir enlevé les feuilles sèches qui y étaient, elle creusa à la place où la terre lui paraissait le moins dure. Elle ne creusa pas longtemps sans trouver le corps de son malheureux amant qui n’était encore en rien défiguré ni corrompu, par quoi elle reconnut manifestement que sa vision avait dit vrai. Bien qu’elle fût la plus désespérée des femmes, elle comprit que ce n’était pas le moment de se lamenter. Si elle avait pu, elle aurait emporté le corps tout entier pour lui donner une sépulture plus convenable ; mais voyant que cela ne se pouvait pas, elle coupa du mieux qu’elle put la tête avec un couteau, l’enveloppa dans un linge, et après avoir rejeté la terre sur le reste du corps, elle la mit dans le tablier de sa servante. Alors, sans avoir été vue par personne, elle quitta ces lieux et revint chez elle. Là, s’étant enfermée dans sa chambre avec cette tête, elle pleura si longuement et si amèrement sur elle, lui donnant partout mille baisers, qu’elle finit par la laver avec ses pleurs. Elle prit alors un grand et beau vase, de ceux dans lesquels on plante la marjolaine et le basilic, et y plaça la tête de son amant enveloppée dans un drap fin ; puis elle la recouvrit de terre dans laquelle elle planta quelques pieds d’un très beau basilic de Salerne qu’elle arrosait uniquement d’eau de rose ou de fleur d’oranger, ou bien de ses larmes.

« Elle avait pris l’habitude de se tenir constamment assise à côté du pot de fleurs et de le contempler avec tendresse, comme si son Lorenzo y eût été enfermé. Quand elle l’avait bien regardé ainsi, elle se penchait sur lui et se mettait à pleurer longuement jusqu’à ce que le basilic se trouvât baigné de pleurs. Le basilic, tant par le soin continuel qu’elle en prenait, que par la fertilité de la terre engraissée par la décomposition de la tête qu’elle recouvrait, devint très beau et très odoriférant. La jeune fille continuant d’agir de la sorte, fut aperçue plusieurs fois par ses voisins qui en prévinrent ses frères, lesquels étaient tout étonnés de voir la beauté de leur sœur se flétrir à tel point que les yeux paraissaient lui sortir de la tête. « — Nous nous sommes aperçus — leur dirent les voisins — que chaque jour elle fait la même chose. — » Ce qu’entendant et voyant, les trois frères, après l’avoir plusieurs fois gourmandée en vain, firent enlever en cachette le pot de fleurs. La jeune fille ne le retrouvant plus, le réclama à plusieurs reprises avec de très vives instances, et comme on ne le lui rendait pas et qu’elle ne cessait de gémir et de répandre des larmes, elle tomba malade, et dans sa maladie, elle ne demandait pas autre chose que son pot de fleurs. Les jeunes gens s’étonnaient fort de cette demande et voulurent enfin voir ce que contenait ce pot. Ayant enlevé la terre, ils virent le drap et la tête qui était dedans, non encore assez rongée pour qu’à sa chevelure bouclée ils ne pussent reconnaître que c’était celle de Lorenzo. De quoi ils s’étonnèrent beaucoup et craignirent que cette aventure ne vînt à se savoir. Ils enterrèrent la tête sans rien dire, et après avoir tout ordonné pour leur départ, ils quittèrent Messine et s’en allèrent à Naples. La jeune fille ne cessant de se plaindre et demandant toujours son pot de fleurs, mourut en se lamentant ; et ainsi se termina sa mésaventure d’amour. Au bout d’un certain temps, cette histoire ayant été connue de beaucoup de gens, quelqu’un composa cette chanson que l’on chante encore aujourd’hui, c’est-à-dire :

   Quel est le mauvais chrétien
     Qui m’a dérobé le pot de fleurs
     Où était mon basilic de Salerne ! etc[4].




NOUVELLE VI


L’Andreuola aime Gabriotto. Ils se racontent chacun un songe qu’ils ont eu ; après quoi Gabriotto meurt dans les bras de sa maîtresse. Pendant que celle-ci, aidée de sa servante, le porte chez lui, elles sont prises par les gens de la Seigneurie. Le podestat veut lui faire violence ; mais elle ne le souffre pas. Son père l’ayant appris, et son innocence ayant été reconnue, elle est mise en liberté. Ne voulant plus vivre dans le monde, elle se fait religieuse.


La nouvelle que Philomène avait dite fut très chère aux dames, pour ce qu’elles avaient souvent entendu chanter cette chanson et n’avaient jamais pu, même en questionnant, savoir quelle était la cause pour laquelle elle avait été faite. Mais le roi ayant entendu la fin de la nouvelle, ordonna à Pamphile de poursuivre dans l’ordre convenu, Pamphile dit alors : « — Le songe raconté dans la précédente nouvelle me fournit matière à en raconter une dans laquelle sont mentionnés deux songes qui s’appliquèrent aux choses à venir, comme celui-ci avait eu trait aux choses déjà arrivées, et à peine ces songes eurent-ils été racontés par ceux qui les avaient vus, que l’effet de tous les deux se produisit. Et pourtant, amoureuses dames, vous devez savoir que c’est une tendance générale à tout ce qui vit, de voir des choses diverses dans un songe, lesquelles choses, quoiqu’elles paraissent dans le sommeil on ne peut plus vraies à celui qui dort, dès que celui-ci est réveillé, lui paraissent quelques-unes vraies, quelques autres vraisemblables, et une partie contraire à toute vérité, et néanmoins il se trouve que beaucoup sont arrivées. Pour quoi, beaucoup prêtent à tous les songes la même foi qu’ils accorderaient aux choses qu’ils verraient dans la veille ; et ils s’attristent ou se réjouissent à cause de leurs songes mêmes, selon qu’à cause d’eux ils craignent ou espèrent. Et, au contraire, il y en a qui ne croient à aucun, si ce n’est après être tombés dans le péril qui leur avait été montré en songe. De quoi je n’approuve ni les uns ni les autres, pour ce qu’il y a parfois des songes qui sont vrais et parfois d’autres qui sont faux. Qu’ils ne soient pas tous vrais, très souvent chacun de nous a pu le connaître ; et que tous ne soient pas faux, cela a été déjà démontré par la nouvelle que vient de dire Philomène, et, comme je l’ai dit, j’entends aussi le démontrer par ma nouvelle. Pour quoi, je juge qu’en vivant et en agissant vertueusement, on ne doit redouter aucun songe contraire, ni pour cela négliger les bons avertissements ; dans les choses perverses ou mauvaises, quoique les songes leur paraissent favorables, et par des démonstrations propices réconfortent ceux qui les voient, il ne faut en croire aucun ; et de même pour les choses contraires, on ne doit pas accorder pleine croyance à tous les songes. Mais venons à la nouvelle.

« Dans la cité de Brescia fut jadis un gentilhomme nommé messer Negro da Ponte Carraro, lequel, parmi ses autres enfants, avait une fille nommée Andreuola, jeune et fort belle, et sans mari, laquelle par aventure s’énamoura d’un de ses voisins qui avait nom Gabriotto, homme de basse condition mais rempli de bonnes manières, beau et plaisant de sa personne. Avec l’aide et l’appui de la servante de la maison, la jeune fille fit si bien que non seulement Gabriotto sut qu’il était aimé de l’Andreuola, mais qu’il fut introduit plusieurs fois, au grand plaisir de la jeune fille, dans un beau jardin que possédait le père de celle-ci. Et afin que rien, sinon la mort, ne pût leur empêcher de goûter les douceurs de l’amour, ils devinrent secrètement mari et femme. Leurs rendez-vous continuant ainsi furtivement, il advint qu’une nuit la jeune fille eut en dormant un songe dans lequel il lui sembla qu’elle était dans son jardin avec Gabriotto et que, au grand plaisir de tous les deux, elle le tenait dans ses bras. Et pendant qu’ils étaient ainsi, il lui semblait voir sortir du corps de son amant une chose obscure et terrible dont elle ne pouvait reconnaître la forme, et il lui paraissait que cette chose prenait Gabriotto et le lui arrachait malgré elle des bras avec une force étonnante et disparaissait sous terre avec lui, sans qu’elle pût jamais revoir ni l’un ni l’autre ; de quoi elle ressentit une très grande et inestimable douleur qui la réveilla. Étant réveillée, bien qu’elle fût joyeuse de voir qu’il n’en était pas comme elle avait rêvé, néanmoins elle eut peur du songe vu par elle. Et pour ce, Gabriotto voulant venir la trouver la nuit suivante, elle s’efforça tant qu’elle put d’empêcher qu’il vînt. Mais pourtant, voyant son désir et afin qu’il ne soupçonnât pas autre chose, elle le reçut la nuit dans son jardin, où après avoir cueilli beaucoup de roses blanches et vermeilles, car c’était la saison, elle alla s’asseoir avec lui au pied d’une très belle fontaine qui y était. Et là, après qu’ils eurent fait ensemble une grande et longue fête, Gabriotto lui demanda la raison pour laquelle elle voulait l’empêcher de venir. La jeune fille lui racontant le songe qu’elle avait eu la nuit précédente et la crainte qu’elle en avait ressentie, le lui dit.

« Ce qu’entendant Gabriotto, il en rit et dit que c’était grande sottise que d’ajouter la moindre foi aux songes, pour ce qu’ils arrivent par surabondance ou par défaut de nourriture, et qu’on voyait tous les jours qu’ils étaient tous vains. Puis il dit : « — Si j’avais écouté aussi les songes, je ne serais pas venu, non à cause du tien, mais à cause d’un que j’ai fait l’autre nuit et que voici : il me semblait être dans une belle et plaisante forêt où je m’en allais chassant, et avoir pris une chevrette si belle et si agréable qu’aucune autre pareille ne se vit jamais ; et il me semblait qu’elle était plus blanche que la neige, et qu’en peu de temps elle devenait si familière avec moi qu’elle ne me quittait plus d’un pas. De mon côté elle m’était si chère, à ce qu’il me paraissait, qu’afin qu’elle ne me quittât point, je lui avais mis autour du col un collier d’or, et que je la tenais en main avec une chaîne d’or. Et puis, cette chèvre se reposant une fois sur moi et tenant sa tête sur ma poitrine, il me semblait voir sortir je ne sais d’où une panthère noire comme charbon, affamée et d’un aspect épouvantable, qui s’en venait vers moi. Aucune résistance ne me paraissait possible ; pour quoi, il me semblait qu’elle posait son museau sur mon sein gauche, et qu’elle le rongeait tellement qu’elle parvenait jusqu’au cœur qu’elle cherchait à m’arracher pour l’emporter avec elle. De quoi je sentais une telle douleur, que mon sommeil se rompit et une fois réveillé, je m’empressai de tâter avec la main mon côté pour voir s’il n’y avait rien ; mais n’y voyant aucun mal, je me moquai de moi-même pour avoir cherché. Mais que veut dire cela ? Des songes pareils et de plus épouvantables, j’en ai déjà bien vus, et il ne m’en est pour cela advenu ni plus ni moins ; pour ce laissons-le aller et pensons à nous donner du bon temps. — »

« La jeune fille, très épouvantée déjà par son rêve, entendant cela, le fut encore plus, mais pour ne pas effrayer Gabriotto, elle cacha sa peur le plus qu’elle put. Et pendant qu’avec lui, l’embrassant et le baisant à plusieurs reprises et par lui embrassée et baisée, elle se satisfaisait, craignant et ne sachant quoi, elle tenait ses yeux fixés sur son visage plus que d’habitude, et parfois regardait par le jardin si elle ne voyait pas quelque chose de noir venir de quelque endroit. Et tandis qu’ils étaient ainsi, Gabriotto, jetant un grand soupir, l’embrassa et dit : « — Hélas ! mon âme, aide-moi, car je meurs ; — » et ayant ainsi dit, il retomba à terre sur l’herbe du pré. Ce que voyant la jeune fille, elle le releva, l’attira sur son sein et dit quasi tout en pleurs : « — Ô mon doux seigneur, que te sens-tu ? — » Gabriotto ne répondit pas, mais tremblant et couvert de sueur, au bout d’un court espace de temps il passa de la présente vie.

« Combien cela fut cruel et fâcheux pour la jeune femme qui l’aimait plus qu’elle-même, chacun peut le penser. Elle pleura beaucoup et l’appela en vain plusieurs fois ; mais quand elle eut reconnu qu’il était bien mort, l’ayant palpé par tout le corps et l’ayant trouvé froid, ne sachant que faire et que dire, toute en pleurs et pleine d’angoisses, elle alla appeler sa servante qui connaissait son amour, et lui expliqua sa misère et sa douleur. Et après qu’ensemble elles eurent pleuré quelque temps sur le visage de Gabriotto mort, la jeune femme dit à la servante : « — Puisque Dieu m’a enlevé celui-ci, j’entends ne plus rester en cette vie ; mais avant que j’en vienne à me tuer, je voudrais que nous prissions un moyen convenable pour garder mon honneur et conserver secret l’amour qui a existé entre nous deux, et que le corps dont la gracieuse âme est partie, fût enseveli. — » À quoi la servante répondit : « — Ma fille, ne dis pas que tu veux te tuer, pour ce que si tu l’as ici-bas perdu, en te tuant tu le perdrais encore dans l’autre monde, car tu irais en enfer, là où je suis certaine que son âme n’est point allée, pour ce qu’il fut un bon jeune homme. Mais il vaut bien mieux te réconforter et songer à aider son âme par des prières et d’autres offrandes, si par hasard il en a besoin pour quelque péché commis. Il y a moyen de l’ensevelir promptement dans ce jardin, ce que personne ne saura jamais, parce que personne ne sait qu’il y soit jamais venu ; et si tu ne le veux pas ainsi, mettons-le hors du jardin et laissons-le ; il sera trouvé demain matin et porté à sa demeure, et ses parents le feront ensevelir. — »

« La jeune femme, bien qu’elle fût pleine d’amertume et qu’elle pleurât constamment, écoutait cependant les conseils de sa servante ; n’en approuvant pas la première partie, elle répondit à la seconde en disant : « — À Dieu ne plaise que je souffre qu’un aussi cher jeune homme tant aimé de moi et qui fut mon mari, soit enseveli comme un chien ou abandonné sur un chemin. Il a eu mes pleurs, et autant que je pourrai, il aura ceux de ses parents ; et déjà j’ai dans la pensée ce que nous devons faire en cette circonstance. — » Et elle l’envoya bien vite chercher une pièce de drap de soie qu’elle avait dans un coffre. La servante étant de retour, elles étendirent le drap sur la terre, et y placèrent le corps de Gabriotto après lui avoir posé la tête sur un oreiller ; puis elles lui fermèrent les yeux et la bouche avec force larmes, lui firent une couronne de roses et le couvrirent de toutes les roses qu’elles avaient pu cueillir, et la jeune fille dit à la servante : « — D’ici à la porte de sa maison il y a peu de chemin, et pour ce, toi et moi, ainsi que nous l’avons imaginé, nous l’y porterons et nous le placerons devant la porte. Il ne se passera guère de temps que le jour ne vienne et il sera recueilli ; et ainsi, bien que ce ne doive être d’aucune consolation pour les siens, ce me sera à moi, dans les bras de qui il est mort, un plaisir. — » Et ayant ainsi dit, elle se jeta sur son visage avec d’abondantes larmes, et pleura un long espace de temps. Enfin, pressée par sa servante pour ce que le jour venait, elle se leva, retira de son doigt le même anneau avec lequel Gabriotto l’avait épousée, et le mit au doigt de celui-ci, disant au milieu de ses pleurs : « — Mon cher seigneur, si ton âme voit maintenant mes larmes, ou si quelque connaissance ou quelque sentiment reste au corps après le départ de celle-ci, reçois avec bienveillance le dernier don de celle que, de ton vivant, tu as tant aimée. — » Et ceci dit, elle retomba évanouie sur le cadavre. Revenue à elle quelques instants après et s’étant levée, elle prit avec la servante le drap dans lequel le corps gisait, et elles sortirent du jardin avec ce fardeau et se dirigèrent vers la maison de Gabriotto.

« Comme elles allaient ainsi, il advint par hasard qu’elles furent rencontrées et prises avec le corps du mort par les familiers du Podestat, lesquels à cette heure faisaient une ronde à cause de quelque accident survenu. L’Andreuola, plus désireuse de mourir que de vivre, ayant reconnu les familiers de la Seigneurie, dit franchement : « — Je connais qui vous êtes, et je sais qu’il ne me servirait à rien de chercher à vous fuir ; je suis prête à aller avec vous devant la Seigneurie et à lui raconter l’affaire ; mais que nul de vous ne soit assez hardi pour me toucher, si je vous obéis, ni pour rien déranger à ce corps, s’il ne veut pas être accusé par moi. — » Pour quoi, sans avoir été touchée par aucun d’eux, elle alla vers le palais avec le corps de Gabriotto. Le Podestat, apprenant cet événement, se leva, et l’ayant fait amener dans sa chambre, s’informa de ce qui était arrivé. Ayant fait examiner par plusieurs médecins si le brave homme n’avait pas été tué par le poison ou autrement, tous affirmèrent que non ; mais ils dirent qu’un abcès près du cœur s’était crevé et que c’était ce qui l’avait tué. Le Podestat, entendant ceci, et comprenant que cette femme n’était coupable que de peu de chose, s’efforça de lui persuader qu’il lui donnerait ce qu’il ne pouvait lui rendre, et dit que si elle voulait consentir à ses désirs, il la mettrait en liberté ; mais ses paroles n’ayant servi à rien, il voulut, contre toute convenance, user de la force ; mais l’Andreuola, enflammée d’indignation et rendue forte, se défendit virilement, le repoussant avec des paroles de mépris et de hauteur.

« Le plein jour étant venu, et ces choses ayant été contées à messer Negro, dolent à la mort, il s’en alla au palais avec beaucoup de ses amis, et là informé par le Podestat de tout ce qui s’était passé, il demanda que sa fille lui fût rendue. Le Podestat voulant tout d’abord s’excuser de la violence qu’il avait voulu faire à la jeune femme, avant d’être accusé par elle, commença par louer sa constance et dit que ce qu’il avait fait était pour l’éprouver. Pour quoi, la voyant d’une telle fermeté, il lui avait porté un grand amour et si cela plaisait à lui qui était son père, ainsi qu’à elle, bien qu’elle eût eu un mari de basse condition, il la prendrait volontiers pour sa femme. Pendant que celui-ci parlait de la sorte, l’Andreuola fut amenée devant son père et se jeta en pleurant à ses pieds, et dit : « — Mon père, je ne crois pas qu’il soit besoin que je vous raconte l’histoire de mon amour et de mon malheur, car je suis certaine que vous l’avez entendue et que vous la savez ; et pour ce, autant que je peux je vous demande humblement pardon de ma faute, c’est-à-dire d’avoir sans que vous le sachiez pris le mari qui me plaisait le plus. Et je ne demande pas ce don pour que ma vie soit pardonnée, mais pour mourir votre fille et non votre ennemie. — » Et ainsi pleurant, elle tomba à ses pieds.

« Messer Negro qui était vieux déjà et homme de nature bénigne et aimante, entendant ces paroles se mit à pleurer et releva tendrement sa fille en disant : « — Ma fille, il m’aurait été plus agréable que tu eusses un mari selon qu’il m’eût semblé t’être convenable, et si tu en avais pris un tel qu’il te plaisait, cela encore m’aurait plu, mais que tu me l’aies caché par ton peu de confiance, cela me fait peine, et plus encore de voir que tu l’as perdu avant que je l’aie su. Mais pourtant, puisqu’il en est ainsi, ce que je lui aurais fait volontiers, lui vivant, pour te contenter, c’est-à-dire honneur comme à mon gendre, que cela lui soit fait après sa mort. — » Et s’étant retourné vers ses enfants et ses parents, il leur ordonna d’apprêter pour Gabriotto des obsèques grandes et honorables. Sur ces entrefaites, les parents et les parentes du jeune homme, qui avaient su la nouvelle, et presque tous les hommes et toutes les femmes de la ville étaient accourus. Pour quoi, le corps ayant été placé au milieu de la cour sur le drap de l’Andreuola, avec toutes ses roses, il fut pleuré non seulement par elle et par ses parents, mais publiquement quasi par toutes les femmes de la ville et par un grand nombre d’hommes ; et comme si c’eût été non un plébéien mais un seigneur, il fut porté, de la cour publique jusqu’au lieu de sa sépulture, sur les épaules des plus nobles citadins, avec les plus grands honneurs.

« Quelques jours après, le Podestat, persévérant dans ce qu’il avait demandé, et messer Negro en ayant parlé à sa fille, celle-ci ne voulut rien entendre ; mais son père voulant en cela lui complaire, elle et sa servante se rendirent en un monastère très renommé pour sa sainteté, où elles se firent religieuses et où elles vécurent ensuite honnêtement un long espace de temps. — »



NOUVELLE VII


La Simone aime Pasquino ; ils se donnent rendez-vous dans un jardin. Pasquino s’étant frotté les dents avec une feuille de sauge, meurt. La Simone est prise, et voulant montrer au juge comment est mort Pasquino, elle se frotte les dents avec une feuille de sauge et meurt à son tour.


Pamphile libéré de sa nouvelle, le roi, sans montrer la moindre compassion pour l’Andreuola, regarda Émilia et lui fit signe qu’il lui serait agréable qu’elle succédât à ceux qui avaient déjà parlé. Celle-ci, sans mettre aucun retard, commença : « — Chères compagnes, la nouvelle de Pamphile m’amène à en dire une tout à fait semblable à la sienne sauf un point : de même qu’Andreuola perdit son amant dans un jardin, ainsi arriva-t-il à celle dont je dois vous conter l’histoire ; mais ayant été emprisonnée comme Andreuola, elle se délivra de ses juges non par sa force et son courage, mais par une mort soudaine. Et comme cela a été dit déjà entre nous, bien qu’Amour habite volontiers les demeures des nobles, il ne refuse pas de séjourner dans celles des pauvres ; au contraire, il y manifeste parfois sa force, tout comme il se fait craindre dans les plus riches en maître souverain. C’est ce qui se verra, sinon entièrement du moins en grande partie, dans ma nouvelle, grâce à laquelle il me plaît de revenir à notre cité dont nous nous sommes tant éloignés aujourd’hui, pour traiter des sujets variés et parcourir diverses contrées du monde.

« Il n’y a donc pas grand temps que vivait à Florence une jeune fille très belle et très gracieuse eu égard à sa condition, née d’un père pauvre, et qui avait nom Simone. Bien qu’il lui fallût gagner de ses propres mains le pain qu’elle mangeait, et vivre en filant de la laine, elle n’était cependant point d’un esprit si bas, qu’elle ne brûlât de recevoir en son cœur Amour qui, sous les traits et par les paroles aimables d’un jeune garçon d’aussi petite condition qu’elle et chargé de porter de la laine à filer pour le compte de son maître, montrait depuis longtemps bonne envie d’y entrer. L’ayant donc reçu sous l’aspect charmant du jeune garçon qui l’aimait, et dont le nom était Pasquino, désirant et n’osant pas aller plus loin, elle filait, et à chaque brassée de laine filée qu’elle enroulait autour de son fuseau, elle poussait mille soupirs plus cuisants que du feu, au souvenir de celui qui la lui avait donnée à filer. Le jeune garçon, de son côté, désireux que la laine appartenant à son maître fût bien filée, surveillait plus spécialement, et même uniquement celle que filait la Simone, comme si elle devait seule servir au tissage. Pour quoi, l’un surveillant et l’autre contente d’être surveillée, il advint que, le premier prenant plus d’audace qu’il n’en avait d’habitude, la seconde chassant la crainte et la vergogne qui lui étaient naturelles, ils s’unirent en des plaisirs communs. Ces plaisirs leur furent si chers que non seulement ils n’attendaient pas que l’un y fût invité par l’autre, mais que tous deux se rencontraient dans une mutuelle provocation.

« Leur bonheur se continuant ainsi et ne faisant que s’augmenter de jour en jour, il advint que Pasquino dit à la Simone qu’il voulait absolument qu’elle trouvât moyen de venir dans un jardin où il désirait la conduire, pour qu’ils pussent s’y voir plus à l’aise et plus sûrement. La Simone dit que cela lui plaisait, et, un dimanche, après le repas, ayant donné à entendre à son père qu’elle avait l’intention d’aller au pardon de San Gallo, elle se rendit, avec une de ses compagnes nommée la Lagina, au jardin que lui avait indiqué Pasquino. Elle l’y trouva accompagné d’un de ses camarades qui avait nom Puccino, mais qu’on appelait le Stramba. Là, une nouvelle liaison amoureuse s’étant formée entre le Stramba et la Lagina, ils s’enfoncèrent dans une partie du jardin pour s’y livrer à leurs plaisirs, et laissèrent le Stramba et la Lagina dans l’autre.

« Il y avait dans la partie du jardin où Pasquino et la Simone s’étaient retirés, un grand et beau buisson de sauge, au pied duquel ils s’assirent. Après s’être longuement satisfaits tous les deux et avoir beaucoup causé d’un goûter qu’ils avaient l’intention de faire à sens reposés dans ce même jardin, Pasquino se tourna vers le buisson de sauge, y cueillit une feuille et se mit à s’en frotter les dents et les gencives, en disant que la sauge les lui nettoyait parfaitement de tout ce qui était resté après qu’il avait mangé. Quand il les eut frottées quelque temps, il revint à parler du goûter dont il avait été d’abord question. Mais à peine avait-il prononcé quelques mots, qu’il commença à changer de visage, et presque aussitôt, perdant la vue et la parole, il tomba mort. Ce que voyant la Simone, elle se mit à se lamenter et à crier, et à appeler le Stramba et la Lagina. Ceux-ci vinrent en toute hâte, et voyant Pasquino non seulement mort, mais tout enflé et la figure ainsi que le corps couvert de taches noires, le Stramba de crier aussitôt : « — Ah ! méchante femme, tu l’as empoisonné ! — » Le bruit qu’il faisait était si grand, qu’il fut entendu d’un grand nombre de personnes qui habitaient dans le voisinage. Ces gens accoururent à la rumeur, et trouvant Pasquino mort et enflé, entendant le Stramba se lamenter et accuser la Simone de l’avoir traîtreusement empoisonné, voyant que celle-ci, quasi-folle de douleur par suite de l’accident qui lui avait enlevé son amant d’une façon si subite, ne pouvait se disculper, ils furent tous persuadés que les choses s’étaient passées comme le disait Stramba. C’est pourquoi s’étant saisis d’elle qui continuait à pleurer fortement, ils la menèrent au palais du Podestat. Là, sur l’insistance du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, camarades de Pasquino, qui étaient survenus, un juge, sans porter plus de retard à l’affaire, se mit à interroger la jeune fille sur l’événement.

« Comme il ne pouvait croire qu’en cette circonstance elle eût agi méchamment et qu’elle fût coupable, il voulut voir en sa présence le cadavre du mort et le lieu où elle disait que la chose s’était passée, car il ne comprenait pas bien ce qu’elle racontait. L’ayant donc fait conduire sans bruit à l’endroit où le corps de Pasquino gisait encore gonflé comme un tonneau, il s’y rendit lui-même aussitôt, et après s’être étonné de cette mort subite, il lui demanda comment cela s’était fait. Simone s’étant approchée du buisson de sauge, et ayant raconté toute l’histoire, afin de faire comprendre plus complètement ce qui était arrivé, fit comme avait fait Pasquino, et se frotta les dents avec une feuille de sauge. Alors, tandis que le Stramba, l’Atticciato et les autres amis et compagnons de Pasquino traitaient ses explications de frivoles et de vaines, prétendaient qu’elle se moquait de la présence du juge, et ne réclamaient rien moins que le supplice du feu pour punir une telle perversité, la malheureuse, déjà toute tremblante de douleur d’avoir perdu son amant et de peur du supplice réclamé par le Stramba, tomba soudain morte de la même façon que Pasquino, non sans grand étonnement des personnes présentes.

« Ô âmes fortunées, à qui, dans un même jour, il fut donné de goûter l’amour le plus fervent et de quitter la vie ! Plus heureuses encore si vous êtes allées ensemble en un même lieu, et si — s’aime-t-on dans l’autre vie ? — vous vous y aimez comme vous vous aimiez ici-bas ! Mais heureuse par dessus tout — du moins à notre avis, nous qui vivons après elle — l’âme de la Simone, dont l’innocence ne succomba point sous le témoignage du Stramba, de l’Atticciato et du Malagevole, cardeurs de laine ou de plus vile profession encore. En étant frappé de la même mort que son amant et en suivant dans l’autre monde l’âme de Pasquino tant aimée par elle, Simone eut une fin plus honnête et fut délivrée de leur infâme accusation.

« Le juge, stupéfait, comme tous ceux qui étaient là, de ce nouvel incident, et ne sachant que dire, resta longtemps immobile : puis, ayant recouvré ses esprits, il dit : « — Ceci montre que cette sauge est vénéneuse, ce qui n’arrive pas d’habitude à la sauge. Mais pour qu’elle ne puisse plus nuire de la même façon à personne, qu’on la coupe jusqu’aux racines et qu’on la jette au feu. — » Ce à quoi le gardien du jardin procédant en présence du juge, on n’eut pas plutôt abattu le buisson, que la cause de la mort des deux malheureux amants apparut à tous. Il y avait sous ce buisson de sauge un crapaud prodigieusement gros, dont on vit bien que le venin avait empoisonné la plante. Personne n’ayant envie de s’approcher du crapaud, on fit autour de lui un grand amas de bois sec et on le brûla avec le buisson de sauge ; et c’est ainsi que prit fin l’enquête de messer le juge sur la mort du malheureux Pasquino. Le corps de ce dernier, ainsi que celui de la Simone, encore tout enflés, furent ensevelis ensemble dans l’église de San Paolo par le Stramba, l’Atticciato, Guccio Imbratta et le Malagevole, qui, par aventure, en étaient paroissiens. — »



NOUVELLE VIII


Girolamo aime la Salvestra. Cédant aux prières de sa mère, il va à Paris ; quand il revient, il trouve la Salvestra mariée. Il pénètre en cachette chez elle et meurt à ses côtés. On le porte à l’église où la Salvestra meurt à son tour à côté de lui.


La nouvelle d’Émilia avait pris fin, quand, par le commandement du roi, Néiphile commença ainsi : « — À mon avis, valeureuses dames, il y a des gens qui croient en savoir plus que les autres et qui en savent moins ; et pour ce, non seulement ils sont assez présomptueux pour opposer leur avis aux conseils des hommes, mais encore à la nature même des choses, de quelle présomption il est déjà résulté de très grands malheurs, tandis qu’on n’en a jamais vu résulter aucun bien. Et pour ce qu’entre les autres choses naturelles, celle qui reçoit le moins les conseils ou les contradictions, c’est l’amour dont la nature est telle qu’il se consume plutôt de soi-même que de s’arrêter en chemin sur un avertissement reçu, il m’est venu à l’esprit de vous raconter une nouvelle d’une dame, laquelle, en cherchant à être plus savante qu’il ne lui appartenait et qu’elle n’était, et aussi que ne le comportait la chose dans laquelle elle s’étudiait à montrer son avis, et en croyant chasser l’amour d’un cœur énamouré où il avait peut-être été mis par les étoiles, parvint à chasser en même temps et l’amour et l’âme du corps de son fils.

« Il fut donc en notre cité, selon ce que racontent les anciens, un très gros marchand fort riche, dont le nom était Leonardo Sighieri. Il eut de sa femme un fils appelé Girolamo, après la naissance duquel, ses affaires ayant été soigneusement mises en ordre, il passa de cette vie. Les tuteurs, ainsi que la mère, gérèrent bien et loyalement les affaires de l’enfant qui, grandissant avec ceux de ses voisins, se lia plus particulièrement avec une jeune enfant de son âge, fille d’un tailleur. L’âge venant, leur liaison se changea en un amour si fort et si tenace que Girolamo ne se sentait pas bien, sinon quand il voyait son amie ; et certainement elle ne l’aimait pas moins qu’elle n’en était aimée. La mère du jeune garçon s’étant aperçue de cela, à plusieurs reprises l’en réprimanda et l’en châtia. Mais, par la suite, Girolamo ne pouvant s’en empêcher, elle s’en plaignit à ses tuteurs, et comme si elle croyait, grâce à la grande richesse de son fils, tirer une orange d’un prunier, elle leur dit : « — Notre enfant, qui a à peine quatorze ans, est si énamouré de la fille d’un tailleur notre voisin, nommée la Salvestra, que si nous ne la lui ôtons pas de devant les yeux, il la prendra d’aventure un jour pour femme sans que personne le sache, ce dont je ne me consolerai jamais ; ou bien il se consumera pour elle s’il la voit marier à un autre. Et pour ce, il me semble que, pour fuir ce danger, vous devez l’envoyer loin d’ici, quelque part, servir dans une boutique ; parce que, en l’éloignant de façon qu’il ne puisse plus la voir, elle lui sortira de l’esprit, et nous pourrons ensuite lui donner pour femme quelque jeune fille bien née. — »

« Les tuteurs dirent que la dame parlait bien et qu’ils feraient dans ce sens selon qu’ils pourraient ; et ayant fait appeler le jeune garçon dans la boutique, l’un d’eux se mit à lui dire très affectueusement : « Mon fils, tu es maintenant grandet ; il est bon que tu commences à voir par toi-même dans tes affaires ; pour quoi, nous serions fort contents que tu allasses un peu à Paris où tu verras comment se trafique une grande partie de ta richesse, sans compter que là-bas tu deviendras meilleur, mieux élevé et plus homme de bien que tu ne ferais ici, en voyant ces seigneurs, ces barons et ces gentilshommes qui y vivent en grand nombre, et en apprenant leurs belles manières ; puis tu pourras revenir ici. — » Le jeune garçon écouta attentivement, et répondit d’un ton bref qu’il n’en voulait rien faire, pour ce qu’il croyait pouvoir aussi bien qu’un autre rester à Florence. Les braves gens, entendant cela, le réprouvèrent encore avec plus de paroles ; mais ne pouvant en tirer une autre réponse, ils le dirent à la mère. Celle-ci, très irritée de cela, non de ce qu’il ne voulait pas aller à Paris, mais de son amoureux entêtement, lui fit de grands reproches ; puis, l’amadouant par de douces paroles, elle se mit à le flatter et à le prier doucement qu’il consentît à faire ce que voulaient ses tuteurs ; et elle sut tant lui dire, qu’il consentit à s’en aller pendant un an, mais non plus ; et ainsi fut fait.

« Girolamo étant donc allé à Paris, fièrement énamouré, y fut retenu deux ans, toujours renvoyé d’aujourd’hui à demain. Quand il en revint, plus amoureux que jamais, il trouva la Salvestra mariée à un bon jeune homme qui construisait des tentes, de quoi il fut dolent outre mesure. Mais enfin, voyant qu’il ne pouvait en être autrement, il s’efforça de s’en consoler. Ayant découvert l’endroit où était sa maison, il commença, selon l’habitude des jeunes amoureux, à passer devant chez elle, croyant qu’elle ne l’avait pas plus oublié qu’il ne l’avait oubliée lui-même. Mais les choses allaient de toute autre façon ; elle ne se souvenait pas plus de lui que si elle ne l’avait jamais vu ; et si pourtant elle se le rappelait quelque peu, elle témoignait bien du contraire, de quoi en peu de temps le jeune homme s’aperçut, et non sans grandissime douleur. Néanmoins il faisait tout ce qu’il pouvait pour cacher ce chagrin dans son âme ; mais ne pouvant y parvenir, il résolut, dût-il en mourir, de lui en parler à elle-même. S’étant informé auprès de quelque voisin comment la maison de son amie était faite, un soir qu’elle et son mari étaient allés veiller avec leurs voisins, il y entra sans être vu, se cacha dans sa chambre derrière des toiles à tentes qu’on y avait étendues, et attendit jusqu’à ce qu’ils fussent de retour et qu’ils se fussent mis au lit.

« Quand il vit le mari endormi, il s’en alla à l’endroit où il avait vu que la Salvestra s’était couchée, et lui ayant posé la main sur la poitrine, il lui dit doucement : « — Ô mon âme, dors-tu déjà ? — » La jeune femme, qui ne dormait pas, voulut crier ; mais le jeune homme se hâta de dire : » — Pour Dieu, ne crie pas, car je suis ton Girolamo. — » Ce qu’entendant celle-ci, elle dit, toute tremblante : « — Eh ! pour Dieu, Girolamo, va-t’en. Il est passé ce temps de notre enfance où il ne nous était pas défendu de nous aimer. Je suis, comme tu vois, mariée ; par conséquent ce n’est plus bien à moi de penser à un autre homme qu’à mon mari. Pour quoi, je te prie, au nom de Dieu, de t’en aller ; car si mon mari t’entendait, encore qu’un autre mal n’en advînt, il s’ensuivrait que je ne pourrais plus jamais vivre en paix avec lui, alors qu’aimée de lui, je demeure avec lui en tout bien et tranquillité. — » Le jeune homme, entendant ces paroles, ressentit une violente douleur. Il eut beau lui rappeler le temps passé et son amour nullement oublié malgré la distance, et y mêler de nombreuses prières et de grandes promesses, il n’obtint rien. Pour quoi, désireux de mourir, il la pria finalement qu’en faveur de tant d’amour, elle souffrît qu’il se couchât à côté d’elle, jusqu’à ce qu’il pût se réchauffer un peu, car il s’était tout gelé en l’attendant, lui promettant qu’il ne lui dirait rien, qu’il ne la toucherait pas, et qu’il s’en irait dès qu’il serait un peu réchauffé. La Salvestra, ayant quelque compassion de lui, le lui permit aux conditions fixées par lui-même. Le jeune homme donc se coucha à côté d’elle sans la toucher ; là, songeant au long amour qu’il lui avait porté et à sa dureté présente, à son espérance perdue, il résolut de ne plus vivre ; et retenant en lui ses esprits, sans dire mot, il ferma les poings et mourut à côté d’elle.

« Au bout de quelques instants, la jeune femme s’étonnant de sa contenance, craignant que son mari ne se réveillât, se mit à dire : « — Eh ! Girolamo, pourquoi ne t’en vas-tu pas ? — » Mais ne l’entendant pas répondre, elle pensa qu’il s’était endormi. Pour quoi, ayant étendu la main pour le réveiller, elle se mit à le tâter et, le touchant, elle le trouva froid comme glace, de quoi elle s’étonna vivement. Alors le touchant plus fortement, et sentant qu’il ne remuait pas, elle connut qu’il était mort ; de quoi dolente outre mesure, elle fut en grand embarras de savoir que faire. Enfin elle résolut de voir ce que son mari dirait de faire comme s’il s’agissait d’une autre personne ; et l’ayant réveillé, elle lui raconta, comme étant arrivé à une autre, ce qui venait de lui arriver ; puis, elle lui demanda quel conseil il lui donnerait si cela lui était arrivé à elle. Le bon homme répondit qu’il pensait que le mort devrait être porté sans bruit à sa demeure et qu’on devrait le laisser là, sans porter aucun tort à la dame qui ne lui semblait pas avoir failli. Alors la jeune femme dit : « — Eh bien ! c’est ainsi qu’il faut que nous fassions. — » Et lui ayant pris la main, elle lui fit toucher le jeune homme mort. De quoi, tout ému, il se leva, alluma une lumière, et sans entrer dans de nouvelles explications avec sa femme, il revêtit le corps de ses habits, puis sans retard, persuadé de l’innocence de sa femme, il le mit sur ses épaules, le porta devant la porte de sa maison, où il le déposa sur le seuil et le laissa.

« Le jour venu, quand on vit cet homme mort devant sa porte, cela fit une grande rumeur et spécialement de la part de la mère ; et ayant partout cherché et regardé, et ne lui trouvant ni plaie ni coup aucun, les médecins déclarèrent unanimement qu’il était mort de douleur, comme cela était. Le corps fut donc porté dans une église, et là vint la douloureuse mère avec beaucoup d’autres dames, parents et voisins, et sur lui on commença, selon nos usages, à pleurer et à se lamenter fortement. Et pendant qu’on faisait ces grandes lamentations, le bon homme dans la maison duquel il était mort, dit à la Salvestra ; « — Mets un manteau sur ta tête, et va dans cette église où on a transporté Girolamo ; mêle-toi aux femmes et tu écouteras ce qu’on dit de cette aventure ; moi j’en ferai autant parmi les hommes, afin que nous voyons si l’on dit quelque chose contre nous. — » Cela plut à la jeune femme prise d’une pitié tardive, car elle désirait voir mort celui auquel elle n’avait pas voulu de son vivant faire plaisir d’un seul baiser, et elle y alla.

« Chose merveilleuse à penser combien sont difficiles à expliquer les forces de l’amour ! Ce cœur que la fortune prospère de Girolamo n’avait pu ouvrir, sa fortune malheureuse l’ouvrit et, les anciennes flammes s’y étant toutes réveillées, changea la Salvestra en tant de pitié quand elle vit le visage du mort, que, cachée sous son manteau et mêlée aux femmes, elle ne s’arrêta pas avant d’être parvenue jusqu’auprès du corps. Et là poussant un grand cri, elle se jeta le visage sur le jeune homme mort qu’elle n’eut pas le temps de baigner de beaucoup de larme, car à peine l’eut-elle touché que, comme cela était arrivé à Girolamo, la douleur lui avait enlevé la vie. Puis — comme les femmes la réconfortaient et lui disaient de se lever, ne l’ayant pas encore reconnue — quand on voulut la relever et qu’on la trouva immobile, ce fut seulement alors qu’on reconnut la Salvestra et qu’elle était morte. De quoi toutes les femmes qui étaient là, vaincues d’une double pitié, se remirent à pleurer encore davantage. La nouvelle s’étant répandue hors de l’église parmi les hommes, elle parvint aux oreilles du mari qui était au milieu d’eux, et qui, sans vouloir écouter de consolations ou prendre aucun confort, pleura longtemps. Et ayant raconté à un grand nombre de ceux qui l’entouraient, l’histoire arrivée la nuit précédente à ce jeune homme, la cause de sa mort fut manifestement connue de tout le monde, ce dont tous furent affligés. La jeune femme morte ayant donc été prise et ayant été parée comme on a coutume de le faire pour les morts, on la plaça sur le même lit à côté du jeune homme, et là, après qu’elle eût été longuement pleurée, tous deux furent ensevelis dans un même tombeau ; et ceux que, vivants, l’amour n’avait pu unir, la mort les unit d’un inséparable lien. — »



NOUVELLE IX


Messer Guiglielmo Rossiglione donne à manger à sa femme le cœur de messer Guiglielmo Guardastagno qu’il a tué et qu’elle aime. La dame l’ayant su, se jette par la fenêtre et se tue. Elle est ensevelie avec son amant.


« La nouvelle de Néiphile étant terminée, non sans avoir grandement ému de compassion toutes ses compagnes, le roi qui ne voulait pas abolir le privilège accordé à Dioneo, voyant qu’il n’y avait plus personne à parler, commença : « — Compatissantes dames, puisque les infortunes d’amour ont le don de vous émouvoir, j’ai toute prête une nouvelle qui ne vous touchera pas moins que la dernière ; attendu que ce que je vais vous raconter arriva à des gens de plus haute qualité que ceux dont il a été parlé déjà, et par un accident plus cruel encore.

« Vous saurez donc que, suivant ce que racontent les Provençaux, il y eut autrefois en Provence deux nobles chevaliers qui possédaient tous deux castels et vassaux. L’un avait nom messire Guiglielmo Rossiglione, et l’autre messire Guiglielmo Guardastagno ; et pour ce que l’un et l’autre étaient très habiles dans les armes, ils s’aimaient beaucoup et avaient coutume d’aller toujours ensemble à tous les tournois, joutes ou autres passes d’armes, et portant les mêmes couleurs. Comme ils habitaient chacun dans son château, et qu’ils étaient éloignés l’un de l’autre de dix bons milles, il advint que messire Guiglielmo Rossiglione ayant pour femme une très belle et très appétissante dame, messire Guiglielmo Guardastagno, nonobstant l’amitié et la camaraderie qui existaient entre eux, s’en amouracha hors de toute mesure et fit si bien par un moyen ou par un autre, que la dame s’en aperçut, et le tenant pour un très valeureux chevalier, se mit à l’aimer de telle façon qu’il était son seul désir, son seul amour, et qu’elle n’attendait que le moment d’être mise à réquisition par lui, ce qui ne tarda guère. Ils eurent plusieurs rendez-vous, où ils se donnèrent de fortes preuves d’amour. En ayant, par la suite, usé moins discrètement, il advint que le mari s’en aperçut et en fut tellement indigné, que la grande amitié qu’il portait à Guardastagno se changea en haine mortelle. Mais il sut la tenir cachée mieux que les deux amants n’avaient su tenir caché leur amour, et il résolut de le tuer.

« Rossiglione étant en cette disposition d’esprit, il advint qu’un grand tournoi fut publié en France, ce que Rossiglione fit sur-le-champ connaître à Guardastagno, en lui faisant dire que si cela lui plaisait, il vînt le voir pour délibérer s’ils iraient à ce tournoi et comment. Le Guardastagno, tout joyeux, répondit qu’il irait sans faute souper avec lui le jour suivant. Le Rossiglione, à cette nouvelle, pensa que le moment était venu de le tuer. Le lendemain, s’étant armé, il monta à cheval suivi d’un de ses familiers, et s’embusqua dans un bois situé à environ un mille de son castel et par où le Guardastagno devait passer. Après l’avoir attendu assez longtemps, il le vit qui s’avançait sans armes et accompagné de deux familiers désarmés aussi, comme quelqu’un qui ne se défiait de rien. Quand il le vit arrivé à l’endroit où il voulait, le félon, plein de rage, sortit de sa cachette et courut à lui la lance à la main, criant : « — Tu es mort ! — » Prononcer ces paroles et lui plonger la lance dans le sein, ne furent qu’un. Le Guardastagno, sans pouvoir se défendre ni dire un mot, tomba transpercé et mourut. Quant à ses familiers, ayant fait faire volte-face à leurs chevaux, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent vers le castel de leur maître, sans avoir reconnu qui avait commis le meurtre. Alors le Rossiglione descendit de cheval, ouvrit avec son couteau la poitrine du Guardastagno, et, de ses propres mains, lui arracha le cœur qu’il enveloppa dans le pennon d’une lance et qu’il donna à porter à un de ses familiers, auxquels il défendit d’avoir la hardiesse de dire un seul mot de cela. Puis il remonta à cheval et comme il était déjà nuit, il revint à son castel.

« La dame, qui avait entendu dire que le Guardastagno devait venir dîner le soir, et qui l’attendait avec une grande impatience, ne le voyant pas arriver, s’en étonna beaucoup, et dit à son mari : « — Comment se fait-il, messire, que le Guardastagno n’est pas venu ? » — À quoi le mari dit : « — Femme, il m’a fait dire qu’il ne pourra être ici que demain. » — De quoi la dame fut toute troublée. Le Rossiglione, descendu dans son appartement, fit appeler le cuisinier et lui dit : « — Prends ce cœur de sanglier, et fais en sorte d’en faire un ragoût le meilleur et le plus appétissant que tu sauras ; et quand je serai à table, envoie-le moi sur un plat d’argent. — » Le cuisinier ayant pris le cœur, le hacha menu, l’assaisonna de force poivre, et y appliquant tout son art et tous ses soins, en fit un ragoût excellent.

« L’heure du souper venue, messire Guiglielmo se mit à table avec sa femme ; mais poursuivi par le souvenir du crime qu’il avait commis, il mangea peu. Le cuisinier lui ayant envoyé le ragoût, il le fit placer devant la dame, prétendant que ce soir il n’avait pas faim, et le lui recommanda vivement. La dame, qui avait bon appétit, se mit à en goûter, et comme il lui parut bon, elle le mangea tout entier. Quand le chevalier eut vu que la dame l’avait mangé tout entier il dit : « — Femme comment avez-vous trouvé ce plat ? — » La dame répondit : « — Monseigneur, il m’a plu beaucoup, sur ma foi. — » « — Par Dieu, je vous crois, — dit le chevalier — et je ne m’étonne point si vous avez trouvé bon mort ce qui, vivant, vous a plu par-dessus tout. — » À ces mots, la dame resta un moment immobile, puis elle dit : « — Comment ? Qu’est-ce que vous m’avez fait manger ? — Le chevalier répondit : — Ce que vous avez mangé, c’est le cœur de messire Guiglielmo Guardastagno, que vous, femme déloyale, avez tant aimé. Soyez assurée que c’est bien lui, car de ces propres mains je le lui ai arraché de la poitrine, avant de revenir ici. — »

« Si la dame, apprenant cela au sujet de celui qu’elle aimait par-dessus tout, fut saisie d’une horrible douleur, il ne faut pas le demander. Après quelques instants elle dit : « — Vous avez agi comme un déloyal et mauvais chevalier ; c’est moi qui, sans qu’il m’y ait en rien forcée, lui avais donné mon amour, et, de cet outrage envers vous, ce n’était pas lui, mais moi qui devais supporter le châtiment. « Mais à Dieu ne plaise que sur une aussi noble nourriture que le cœur d’un chevalier vaillant et courtois, comme le fut messire Guiglielmo, une autre nourriture vienne jamais se poser. — » Et s’étant levée, elle se précipita par une fenêtre qui se trouvait derrière elle. La fenêtre était très élevée au-dessus du sol ; pour quoi, la dame en tombant, non seulement se tua, mais se brisa tous les membres. Ce voyant, messire Guiglielmo fut comme abasourdi et comprit qu’il avait mal fait. Craignant le courroux des voisins et surtout du comte de Provence, il fit seller des chevaux et s’enfuit. Le lendemain matin, on sut par toute la contrée ce qui était arrivé ; c’est pourquoi les gens du castel de messire Guiglielmo, et ceux du castel de la dame, recueillirent les corps des deux victimes, qui furent ensevelis, au milieu des pleurs et de la douleur générale, dans l’église du château de la dame et dans un même tombeau. On y inscrivit des vers relatant le nom de ceux qui y étaient renfermés, ainsi que la cause et la nature de leur mort. — »


NOUVELLE X


La femme d’un médecin met dans un coffre son amant endormi et qu’elle croit mort. Deux usuriers emportent le coffre chez eux. L’amant est découvert et pris pour un voleur. La servante de la dame raconte à la Seigneurie que c’est elle qui l’a mis dans le coffre volé par les usuriers, de sorte qu’il échappe à la potence ; les usuriers sont condamnés à l’amende pour avoir volé le coffre.


Le roi ayant fini son récit, il ne restait plus qu’à Dioneo à remplir sa tâche ; ce que voyant, et le roi lui ayant commandé, il commença : « — Les malheurs que l’on vient de raconter au sujet des amants infortunés, ne vous ont pas contristé le cœur et les yeux à vous seules, mesdames, mais bien à moi aussi ; pour quoi, j’ai vivement désiré qu’on en vînt au bout. Maintenant, Dieu soit loué, car ils sont finis, à moins que je ne voulusse encore ajouter à cette mauvaise marchandise, ce dont Dieu me garde. Sans insister donc sur un sujet si douloureux, je commencerai par quelque chose de plus joyeux et de meilleur, donnant l’exemple peut-être à ce qui devra être raconté dans la journée de demain.

« Vous saurez donc, très belles jeunes dames, qu’il n’y a pas encore longtemps, il y avait à Salerne un très grand médecin en chirurgie, dont le nom fut maître Mazzeo della Montagna, lequel, parvenu déjà à l’extrême vieillesse, avait pris pour épouse une belle et gente jeune femme de sa ville et la tenait fournie de riches vêtements, de joyaux et de tout ce qui peut plaire à une dame, plus que toute autre de la ville. Vrai est que, la plupart du temps, elle restait indifférente à tout cela, en femme qui dans le lit était mal couverte par le maître. Celui-ci, comme messer Ricciardo di Chinzica, dont nous avons parlé et qui enseignait à sa femme à observer les fêtes, disait à la sienne que pour avoir couché avec une femme, on mettait je ne sais combien de jours à réparer ses forces, et semblables sottises. De quoi elle vivait très mécontente ; et comme elle était avisée et de très grand esprit elle résolut, pour épargner le bien de la maison, de saisir la première occasion et de goûter d’un autre. Ayant observé plusieurs jeunes hommes, elle en trouva à la fin un en qui elle plaça toute son espérance, tout son cœur et tout son bien. De quoi le jeune homme s’étant aperçu, et cela lui plaisant fort, il mit semblablement tout son amour sur elle. On l’appelait Ruggieri da Jeroli ; il était de naissance noble, mais de mauvaise vie et de conduite blâmable, tellement qu’il n’avait parent ni ami qui lui voulût du bien, ni qui consentît à le voir ; et dans tout Salerne, il était accusé de vols et d’autres méfaits aussi vils, de quoi la dame eut peu cure, car il lui plaisait pour autre chose. Aidée de sa servante, elle fit si bien qu’ils purent se trouver ensemble. Au bout de quelque temps qu’ils eurent pris tous deux leurs ébats, la dame se mit à le blâmer de sa vie passée et à le prier, pour l’amour d’elle, de se défaire de pareilles habitudes, et pour lui faciliter à le faire, elle commença à lui subvenir, tantôt d’une somme d’argent, tantôt d’une autre.

« Pendant qu’ils continuaient ainsi tous deux fort discrètement, il advint qu’il tomba entre les mains du médecin un malade qui avait mal à une jambe. Le maître ayant vu son cas, dit à ses parents que, si on ne lui enlevait pas un os pourri qu’il avait dans la jambe, il faudrait la lui couper ou sinon qu’il mourrait, et qu’en lui extrayant l’os, il pourrait guérir, mais qu’il ne l’entreprendrait qu’en le considérant déjà comme un homme mort. À quoi ceux à qui le malade appartenait ayant consenti, ils le lui laissèrent pour être opéré dans ces conditions. Le médecin, avisant que le malade ne pourrait endurer la peine sans être endormi, ou ne se laisserait pas panser, et devant attendre après vêpres pour procéder à cette opération, fit dès le matin distiller une certaine eau de sa composition, qui, bue par le malade devait le faire dormir autant qu’il pensait mettre de temps à l’opérer. Puis ayant fait porter cette eau chez lui, il la plaça dans sa chambre, sans dire à personne ce que c’était. L’heure de vêpres venue, et le maître se disposant à aller vers son malade, il lui arriva un messager envoyé par quelques-uns de ses grands amis de Malfi, avec prière de ne pas manquer, pour quelque cause que ce fût, de s’y rendre sur le champ, parce qu’il y avait eu une grande rixe où beaucoup de gens avaient été blessés. Le médecin, renvoyant au lendemain matin le pansement de la jambe, monta sur une petite barque et alla à Malfi. Pour quoi, la dame, sachant qu’il ne devait pas revenir la nuit à la maison, y fit venir Ruggieri selon qu’elle en avait l’habitude, et le mit dans sa chambre où elle le garda jusqu’à ce que les autres personnes de la maison fussent allées se coucher.

« Ruggieri étant donc dans la chambre attendant la dame, et ayant, soit par fatigue endurée dans le jour, soit pour avoir mangé trop salé, soit peut-être simplement par habitude, ressenti une grande soif, il vit par hasard sur la fenêtre cette fiole d’eau que le médecin avait préparée pour son malade, et croyant que c’était de l’eau bonne à boire, il la porta à sa bouche et la but tout entière. Il ne tarda guère à être pris d’un grand sommeil, et à s’endormir. La dame, aussitôt qu’elle put, s’en vint dans la chambre, et trouvant Ruggieri endormi, elle se mit à le secouer et à lui dire à voix basse de se lever, mais en vain ; il ne lui répondait pas ni ne bougeait. Pour quoi la dame, quelque peu courroucée, le secoua avec plus de force, disant : « — Lève-toi, affreux dormeur ; si tu voulais dormir, tu devais t’en retourner chez toi et non venir ici. — » Ruggieri, ainsi secoué, tomba à terre, d’une chaise sur laquelle il était, et ne donna pas plus signe de vie que n’aurait fait un corps mort. De quoi quelque peu épouvantée, la dame essaya de le relever et se mit à le secouer plus fort, à le prendre par le nez et à le tirer par la barbe ; mais tout, était vain ; il avait attaché son âne à une bonne cheville.

« Alors la dame commença à craindre qu’il fût mort ; cependant elle se remit encore à lui pincer aigrement la peau et à le brûler avec une chandelle allumée, mais toujours en vain. Pour quoi elle, qui n’était pas médecin, bien qu’elle eût un médecin pour mari, crut sans plus de doute qu’il était mort. Aussi, l’aimant par-dessus tout comme elle faisait, il ne faut pas demander si elle fut affligée ; n’osant faire de bruit, elle se mit à pleurer en silence sur lui, et à se lamenter d’une telle mésaventure. Mais après quelques instants, craignant d’ajouter la honte à son malheur, elle pensa qu’il fallait sans retard trouver un moyen de porter ce mort hors de la maison ; et ne sachant qu’imaginer pour ce faire, elle appela sans bruit sa servante, et lui faisant part de sa mésaventure, elle lui demanda conseil.

« La servante, fort étonnée, se mit elle aussi à le tirer et à le pincer, mais le voyant sans sentiment, elle dit ce qu’avait dit la dame, c’est-à-dire qu’il était vraiment mort, et lui conseilla de le faire sortir de la maison. À quoi la dame dit : « — Et où pourrons-nous le porter, pour que personne ne soupçonne demain matin, quand on le verra, que c’est d’ici qu’on l’a porté ? — » À quoi la servante répondit : « — Madame, j’ai vu ce soir, fort tard, devant la boutique de ce menuisier, notre voisin, un coffre qui n’est pas trop grand et qui, si son maître ne l’a pas rentré chez lui, viendra trop à point pour notre cas, car nous pourrons y mettre le corps, après lui avoir donné deux ou trois coups de couteau, et nous l’y laisserons. Celui qui l’y trouvera, ne saura pas si c’est ici ou ailleurs qu’il y aura été mis ; au contraire, on croira, pour ce qu’il fut un mauvais garnement, qu’en commettant quelque méfait il aura été occis par un de ses ennemis et mis dans le coffre. — » Le conseil de la servante plut à la dame, excepté de lui donner des coups de couteau ; elle dit que pour rien au monde elle n’aurait le courage de faire cela, et ayant envoyé la servante voir si le coffre était toujours là où elle l’avait vu, celle-ci revint et dit que oui. La servante donc qui était jeune et vigoureuse, aidée de la dame, mit Ruggieri sur ses épaules, et sa maîtresse marchant devant pour regarder si personne ne venait, elles arrivèrent au coffre, mirent le corps dedans et l’ayant refermé, elles le laissèrent.

« Le même jour, un peu auparavant, étaient rentrés chez eux deux jeunes gens qui prêtaient à usure et qui, désireux de gagner beaucoup et de dépenser peu, se trouvaient avoir besoin de meubles. Ils avaient vu la veille le coffre et avaient projeté ensemble, si on l’y laissait pendant la nuit, de l’emporter chez eux. Minuit venu, ils sortirent de leur logis et trouvant le coffre à la même place, sans l’examiner davantage, ils le portèrent promptement chez eux, encore qu’il leur parût lourd, et le placèrent à côté d’une chambre où leurs femmes dormaient, sans songer pour le moment à le ranger convenablement ; et l’ayant laissé là, ils s’en allèrent dormir.

« Le matin venu, Ruggieri, qui avait fait un grand somme et avait déjà digéré le breuvage et éprouvé jusqu’au bout sa vertu, se réveilla, et bien que le sommeil fût rompu et que ses sens eussent recouvré leur pouvoir, il lui restait cependant dans la cervelle une stupéfaction qui, non seulement cette nuit, mais pendant quelques jours, le tint tout étourdi. Ayant ouvert les yeux et ne voyant rien, il étendit les mains de çà de là, et se trouvant dans ce coffre, il se mit à rappeler ses souvenirs et à se dire : « — Qu’est cela ? Où suis-je ? Dors-je ou suis-je éveillé ? Je me souviens pourtant que ce soir je suis entré dans la chambre de madame, et maintenant il me semble que je suis dans un coffre. Que veut dire ceci ? Le médecin serait-il revenu, ou un autre accident serait-il arrivé pour lequel la dame, pendant que je dormais, m’aurait caché là-dedans ; je le crois, et très certainement il en aura été ainsi. — » Et pour ce, il se mit à rester tranquille et à écouter s’il n’entendait rien. Étant demeuré ainsi assez longtemps et se trouvant fort mal dans le coffre, qui était petit, se sentant tout meurtri du côté sur lequel il était couché, il voulut se tourner sur l’autre ; mais il le fit si adroitement qu’il heurta des reins une des parois du coffre qui n’avait pas été posé sur un plancher bien égal, et qu’il le fit basculer et tomber. En tombant, le coffre fit grand bruit, pour quoi les femmes qui dormaient à côté se réveillèrent et eurent peur, et de peur se turent.

« Ruggieri ne savait que penser de la chute du coffre ; mais le voyant ouvert par sa chute même, il pensa qu’il valait mieux, si autre chose survenait, en être hors que dedans. Et comme il ne savait où il était, imaginant tantôt une chose, tantôt une autre, il se mit à aller à tâtons par la maison, pour voir s’il trouverait une porte ou un escalier par où il pût s’en aller. Les femmes, qui étaient réveillées, entendant le bruit qu’il faisait, se mirent à dire : « — Qui est là ? — » Ruggieri, ne reconnaissant pas la voix, ne répondit pas ; pour quoi, les femmes se mirent à appeler les deux jeunes gens. Mais ceux-ci, pour ce qu’ils avaient trop veillé, dormaient fortement et n’entendaient rien de tout ce qui se passait. Alors les femmes, devenues plus peureuses, s’étant levées, coururent à une fenêtre et se mirent à crier : « — Au voleur ! au voleur ! — » Pour quoi, bon nombre de voisins accoururent de tous côtés et entrèrent dans la maison, qui par le toit, qui d’un côté, qui d’un autre, et semblablement les jeunes gens, réveillés à ce bruit, se levèrent, et voyant là Ruggieri quasi hors de lui d’étonnement, et qui ne voyait pas par où il devrait ou pourrait fuir, ils le mirent aux mains des familiers du gouverneur de la ville, qui étaient déjà accourus au bruit. Et ayant été mené devant le gouverneur, celui-ci, comme il était tenu pour un très mauvais homme, le fit mettre sur-le-champ à la torture et confesser qu’il était entré dans la maison des usuriers pour voler ; pour quoi, le gouverneur pensa qu’il convenait de le faire pendre par la gorge sans le moindre retard.

« La nouvelle se répandit dans la matinée par tout Salerne que Ruggieri avait été pris à voler dans la maison des usuriers ; ce que la dame et sa servante apprenant, elles furent remplies d’un tel étonnement qu’elles étaient bien près de se persuader à elles-mêmes que ce qu’elles avaient fait la nuit précédente elles ne l’avaient pas fait, mais qu’elles l’avaient rêvé ; en outre, la dame éprouvait un tel chagrin du péril où se trouvait Ruggieri, qu’elle était sur le point d’en devenir folle.

« Un peu après la troisième heure, le médecin, de retour de Malfi, demanda qu’on lui apportât son eau pour ce qu’il voulait panser son malade ; voyant la fiole vide, il fit un grand vacarme, disant qu’on ne pouvait rien conserver dans cette maison. La dame, qui était stimulée d’une autre douleur, lui répondit en colère : « — Que diriez-vous, maître, pour une chose importante, puisque vous faites si grand bruit pour une fiole d’eau renversée ? — » À quoi le maître dit : « — Femme, tu crois que cette eau était de l’eau claire ; mais il n’en est pas ainsi ; bien au contraire, c’était une eau travaillée pour faire dormir. — » Dès que la dame eut entendu cela, elle s’avisa que Ruggieri l’avait bue et que c’était pour cela qu’il lui avait paru mort, et elle dit : « — Maître, nous ne le savions pas ; pour ce faites-en d’autre. — » Le maître, voyant qu’il ne pouvait en être autrement, en fit faire une nouvelle.

« Peu après la servante qui, par ordre de la dame, était allée savoir ce que l’on disait de Ruggieri, revint et lui dit : « — Madame, tout le monde dit du mal de Ruggieri, et d’après ce que j’ai pu entendre, il ne se trouve aucun parent, aucun ami qui se soit dérangé ou qui veuille se déranger pour lui venir en aide, et l’on croit bien que demain le Stadico le fera pendre. Et, en outre, je veux vous dire une chose, car il me semble avoir compris comment il est arrivé dans la maison des usuriers, et écoutez comment : Vous connaissez bien le menuisier devant lequel était le coffre où nous le mîmes ; il était tout à l’heure avec un individu qui prétendait que le coffre lui appartenait, car il lui en réclamait le prix, et le menuisier disait qu’il n’avait pas vendu le coffre, mais qu’il lui avait été volé pendant la nuit. À quoi celui-ci disait : « — Il n’en est pas ainsi, mais tu l’as vendu aux deux jeunes usuriers, ainsi qu’ils me l’ont dit cette nuit, quand je l’ai vu chez eux au moment où Ruggieri a été pris. — » À quoi le menuisier disait : « — Ils mentent, pour ce que je ne le leur ai jamais vendu ; mais ce sont eux qui, la nuit dernière, me l’ont volé. Allons les trouver. — » Et ils sont allés d’un commun accord à la maison des usuriers, et moi je suis venue ici. Et, comme vous pouvez voir, je comprends bien de quelle façon Ruggieri a été transporté là où il a été trouvé ; mais comment il est ressuscité, je ne puis le voir. — » La dame, comprenant alors parfaitement comment la chose était arrivée, dit à la servante ce qu’elle avait appris du maître et la pria de l’aider à faire échapper Ruggieri en femme qui, si elle voulait, pouvait d’un seul coup délivrer Ruggieri et lui conserver l’honneur à elle. La servante dit : « — Madame, enseignez-moi comment, et je ferai volontiers tout ce qu’il faudra faire. — »

« La dame, aiguillonnée par sa passion, ayant avisé rapidement ce qu’il y avait à faire, en informa de tous points la servante. Celle-ci s’en alla tout d’abord trouver le médecin, et, pleurant, elle se mit à lui dire : « — Messire, je dois vous demander pardon d’une grande faute que j’ai commise envers vous. — » Le maître dit : « — Et qu’est-ce ? — » Et la servante, ne s’arrêtant pas de pleurer, dit : « — Messire, vous savez quel homme c’est que Ruggieri da Jeroli ; lui ayant plu, autant par peur que par amour, j’ai consenti il y a quelque temps à devenir sa maîtresse. Sachant qu’hier vous n’étiez pas ici, il me pressa tellement que, l’introduisant chez vous, je le menai coucher avec moi dans ma chambre ; et comme il avait soif, et que je n’avais pas le temps de chercher de l’eau ou du vin, ne voulant pas d’ailleurs que votre femme qui était au salon me vît, et me rappelant avoir vu dans votre chambre une fiole d’eau, j’allai la chercher et je la lui donnai à boire, puis je la remis où je l’avais prise ; et je vois que vous avez fait à ce sujet un grand bruit dans la maison. Et certes, je confesse que je fis mal ; mais quel est celui qui n’a pas mal agi quelquefois ? Je suis très marrie d’avoir fait cela ; non pas tant pour la chose elle-même, que pour ce qui s’en est suivi, car Ruggieri est sur le point d’en perdre la vie. Pour quoi, autant que je peux, je vous prie de me pardonner et de me permettre d’aller lui venir en aide en ce que par moi se pourra. — » Le médecin, entendant cela, quelque colère qu’il eût, répondit en souriant : « — Tu t’en es donné toi-même le châtiment, puisque, là où tu croyais avoir cette nuit un jeune homme qui t’aurait bien secoué la pelisse, tu as eu un méchant dormeur ; et pour ce va, et vois à sauver ton amant, et dorénavant garde-toi de plus le mener dans la maison, car je te paierais de cette fois et de l’autre. — »

« La servante estimant que, pour la première tentative, elle avait bien opéré, aussitôt qu’elle put, s’en alla à la prison où était Ruggieri, séduisit tellement le geôlier, que celui-ci la laissa parler au prisonnier. Dès qu’elle l’eût informé de ce qu’il devait répondre au Stadico s’il voulait échapper au péril, elle fit si bien qu’elle parvint jusqu’au juge criminel, lequel avant de consentir à l’écouter, pour ce qu’elle était fraîche et gaillarde, voulut attacher son croc à la pauvre fille du bon Dieu. Elle, pour en être plus favorablement écoutée, ne fut nullement revêche, et la besogne faite, elle dit : « — Messire, vous avez ici Ruggieri da Jeroli, pris pour un voleur, et ce n’est pas vrai. — » Et commençant par le commencement, elle lui conta l’histoire jusqu’au bout ; comment elle, étant sa maîtresse, l’avait mené dans la maison du médecin, et comment elle lui avait donné à boire l’eau préparée, ne sachant ce qu’elle était, et comment le croyant mort, elle l’avait mis dans le coffre. Puis, elle lui dit ce qu’elle avait entendu entre le menuisier et le propriétaire du coffre, lui montrant par cela de quelle façon Ruggieri avait été introduit dans la maison des usuriers. Le juge voyant qu’il était facile de vérifier si c’était la vérité, s’informa d’abord près du médecin si ce qu’elle avait dit de l’eau était vrai, et vit qu’il en était ainsi ; puis il manda le menuisier et celui à qui avait appartenu le coffre, ainsi que les usuriers, et après plusieurs investigations, il fut établi que la nuit précédente les usuriers avaient volé le coffre et l’avaient porté chez eux. Enfin, il fit venir Ruggieri, et lui ayant demandé où il avait été hébergé le soir précédent, celui-ci répondit qu’il ne savait pas où il avait été hébergé, mais qu’il se souvenait bien qu’il était allé coucher avec la servante de maître Mazzeo, dans la chambre de laquelle il avait bu de l’eau, à cause de la grande soif qu’il avait ; mais pour ce qui était advenu de lui après, sinon quand en s’éveillant chez les usuriers il s’était trouvé dans un coffre, il ne le savait pas. Le juge, entendant ces choses, en éprouva une grande satisfaction, et les fit redire plusieurs fois à la servante, à Ruggieri, au menuisier et aux usuriers. À la fin, reconnaissant que Ruggieri était innocent, il condamna à dix onces d’amende les usuriers qui avaient volé le coffre, et rendit la liberté à Ruggieri. Si cela fut agréable à ce dernier, que personne ne le demande ; mais cela fut agréable outre mesure à sa dame, laquelle par la suite avec son amant et sa chère servante qui avait d’abord voulu lui donner des coups de couteau, en rit souvent ; et ils festoyèrent joyeusement, continuant leur amour et leurs ébats de mieux en mieux ; et je voudrais qu’il m’advînt ainsi, mais non toutefois d’être mis dans le coffre. — »

Si les premières nouvelles avaient contristé le cœur des dames amoureuses, la dernière dite par Dioneo les fit tellement rire, et spécialement quand il raconta que le juge avait attaché son croc, qu’elles purent se refaire de la compassion que les autres nouvelles leur avaient inspirée. Mais le roi voyant que le soleil commençait à pâlir et que le terme de son commandement était venu, s’excusa par d’agréables paroles auprès des dames de ce qu’il avait fait, c’est-à-dire de les avoir obligées de raconter sur un sujet aussi dur que l’infortune des amants. L’excuse faite, il se leva, ôta la couronne de sa tête, et comme les dames attendaient de savoir à qui il la donnerait, il la posa délicatement sur la tête blonde de la Fiammetta en disant : « — Je te donne cette couronne, comme à celle qui, dans la journée de demain, saura le mieux consoler nos compagnes de l’âpre journée d’aujourd’hui. — »

La Fiammetta, dont les cheveux crépus, longs et dorés retombaient sur ses blanches et délicates épaules, et dont le visage rondelet était tout resplendissant d’une blancheur de lis mêlée aux roses vermeilles, avec deux yeux à fleur de tête semblables à ceux d’un faucon voyageur, et une toute petite bouche dont les lèvres semblaient être deux rubis, répondit en souriant : « — Et moi, Philostrate, je la prends volontiers, et afin que tu t’aperçoives mieux de ce que tu as fait, dès maintenant je veux et j’ordonne que chacun se prépare à parler demain de ce qui est advenu d’heureux aux amants, après quelques cruels et malencontreux accidents. — » Cette proposition plut à tous. Et après qu’elle eût fait venir le sénéchal, et disposé avec lui des choses opportunes, toute la société s’étant levée se dispersa joyeusement jusqu’à l’heure du souper.

Tous donc, partie par le jardin dont la beauté ne devait pas les fatiguer de longtemps, partie vers les moulins qui moulaient en dehors, se mirent à prendre qui de çà, qui de là, suivant leurs fantaisies, des amusements divers jusqu’à l’heure du souper, laquelle étant venue, tous se réunirent, comme d’habitude, près de la belle fontaine, où ils soupèrent et furent bien servis et à leur grandissime plaisir. Levés de là, selon leur habitude aussi, ils se mirent à danser et à chanter, et Philomène menant la danse, la reine dit :« — Philostrate, je n’entends pas dévier de ce qu’ont fait mes prédécesseurs, mais, de même qu’ils ont fait, j’entends que par mon ordre on chante une chanson ; et pour ce que je suis persuadée que tes chansons ressemblent à tes nouvelles, afin qu’il n’y ait pas d’autres jours que celui-ci troublé par le récit de tes infortunés amants, nous voulons que tu en dises une qui te plaira le plus. — » Philostrate répondit qu’il le ferait volontiers ; et sans retard il se mit à chanter en cette guise :


  En pleurant, je montre
    Combien se plaint avec raison un cœur
    De ce qu’Amour soit trahi dans sa foi.

  Amour, alors que premièrement
    Tu as placé en mon cœur celle pour qui je soupire,
    Sans en espérer de salut,
    Tu me l’as montrée si remplie de vertu,
    Que j’estimai léger tout martyre
    Qui, dans mon esprit resté dolent,
    Par toi me serait advenu.
    Mais mon erreur,
    Je la connais maintenant, et non sans douleur.

  Ce qui m’a fait connaître mon erreur,
    C’est de me voir abandonné de celle
    En qui seule j’espérais ;
    Car alors que je pensais être le plus
    Dans sa faveur et son favori,
    Je m’aperçus que, sans se soucier de la peine
    Que me causerait ma future disgrâce,

    Elle avait recueilli en son cœur
    La beauté d’un autre, et qu’elle m’en avait chassé.

  Comme je connus que j’en étais chassé,
    Naquit en mon cœur une plainte douloureuse
    Qui y reste encore ;
    Et je ne cesse de maudire le jour et l’heure
    Où m’apparut pour la première fois son visage amoureux,
    Orné d’altière beauté ;
    Et plus que jamais je me sens enflammé.
    Ma croyance en elle, mon espoir, mon ardeur,
    Mon âme qui se meurt s’en va blasphémant tout cela.

  Combien ma douleur est sans confort,
    Seigneur, tu peux le sentir, tant je t’appelle
    Avec une douloureuse voix ;
    Et je dis que je me sens tellement brûler,
    Que, pour diminuer ma souffrance j’appelle la mort.
    Qu’elle vienne donc, et d’un seul coup,
    Termine ma vie cruelle et malheureuse
    Ainsi que ma fureur ;
    Car, où que j’aille, je souffrirai moins.

  Nulle autre vie, nul autre confort
    Ne me reste plus que la mort pour guérir ma douleur.
    Qu’on me la donne donc désormais.
    Mets fin, Amour, par elle à mes peines,
    Et dépouille mon cœur d’une vie si misérable.
    Ah ! fais-le, puisqu’à tort
    Toute joie m’est enlevée et ravie.
    Fais-la heureuse, elle, en me faisant mourir, seigneur,
    Comme tu l’as faite heureuse d’un nouvel amant.

  Ô ma chanson, si personne ne t’apprend,
    Je n’en ai cure, pour ce que personne
    Comme moi ne peut te chanter.
    Une seule peine je veux te donner :
    Que tu retrouves Amour, et qu’à lui seul,
    Combien m’est déplaisante
    La triste vie amère
    Tu montres pleinement, le priant qu’en meilleur
    Port il me mette par sa valeur.

  Et pleurant, je montre, etc.


Les paroles de cette canzone montrèrent très clairement l’état de l’âme de Philostrate et quelle en était la raison. Et peut-être l’aurait mieux montré encore le visage de telle dame qui était dans la danse, si les ténèbres de la nuit survenue n’avaient pas caché la rougeur qui était montée à son visage. Mais quand il eut fini sa chanson, beaucoup d’autres furent chantées, jusqu’à ce qu’enfin l’heure d’aller dormir fût venue ; pour quoi, la reine l’ayant ordonné, chacun se rendit dans sa chambre.


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CINQUIÈME JOURNÉE




La quatrième Journée du Décaméron finie, commence la cinquième, dans laquelle, sous le gouvernement de Fiammetta, ou devise de ce qui est arrivé d’heureux à certains amants après plusieurs aventures cruelles ou fâcheuses.


Déjà l’orient était tout blanc de lumière, et les rayons du soleil surgissant avaient fait la clarté sur notre hémisphère, quand Fiammetta, invitée par le doux chant des oiseaux qui, dès la première heure du jour, chantaient joyeusement, éparpillés sur les cimes des jeunes arbres, se leva et après avoir fait appeler les autres dames ainsi que les trois jeunes gens, descendit à pas lents dans les champs, où elle alla se promener avec ses compagnons par la vaste plaine et sur l’herbe couverte de rosée, devisant avec eux d’une chose et d’une autre, jusqu’à ce que le soleil se fût élevé quelque peu. Mais sentant que ses rayons devenaient plus chauds, elle dirigea leurs pas vers leur habitation où étant arrivés, et après s’être refaits de leur légère fatigue par des vins exquis et des confetti, ils se répandirent par l’agréable jardin jusqu’à l’heure du repas. Ce moment venu, et chaque chose ayant été préparée par le très discret sénéchal, ils se mirent joyeusement à manger, après avoir chanté une ou deux petites ballades, et suivant qu’il plut à la reine. Le repas achevé avec ordre et plaisir, et pour ne point perdre l’habitude prise de danser, ils firent quelques danses légères entremêlées de chanson, après lesquelles la reine donna congé à chacun jusqu’à ce que l’heure de dormir fût passée. Les uns s’en allèrent dormir, et les autres restèrent à se divertir dans le beau jardin. Mais tous, un peu après l’heure de none, se réunirent près de la fontaine, selon le bon plaisir de la reine et suivant leur habitude. Là, la reine s’étant assise comme si elle présidait un tribunal, regarda Pamphile et lui ordonna en souriant de commencer les nouvelles à dénouement heureux. Celui-ci se disposa volontiers à le faire et parla ainsi :


NOUVELLE I


Cimon devient sensé en devenant amoureux, et enlève en mer sa dame Éphigénie. Il est mis en prison à Rhodes. Lisimaque l’en tire, et tous les deux enlèvent Éphigénie et Cassandre au milieu de leurs noces. Ils s’enfuient avec elles en Crète où ils les épousent, et, devenus riches, ils sont rappelés chez eux.


« Au commencement, plaisantes dames, d’une journée aussi heureuse que le sera celle-ci, il se présente à moi pour que je les raconte plusieurs nouvelles parmi lesquelles une me plaît entre toutes les autres, pour ce que vous pourrez comprendre par elle non seulement le but joyeux en vue duquel nous nous mettons à deviser, mais combien sont sacrées, combien sont puissantes et pleines de bien les forces de l’Amour, bien que bon nombre de gens, sans savoir ce qu’ils disent, les condamnent et les vitupèrent à grand tort ; ce qui, si je ne me trompe, pour ce que je crois que vous êtes toutes amoureuses, devra vous être très agréable.

« Donc, comme nous l’avons lu jadis dans les anciennes histoires des Chypriens, il fut en l’île de Chypre un gentilhomme de grande noblesse, appelé de son nom Aristippe, et richissime au-dessus de tous ses compatriotes en toutes les choses de ce monde ; et il se serait tenu pour l’homme le plus satisfait qui fût, si la fortune ne l’avait affligé en un seul point. C’était que, parmi ses autres fils, il en avait un qui surpassait tous les autres jeunes gens en grandeur et en beauté corporelles, mais qui était presque idiot et sans qu’on pût espérer le guérir. Son vrai nom était Galeso ; mais comme jamais les leçons d’un maître, les caresses ou les châtiments paternels, pas plus que les efforts de toute autre personne n’avaient pu lui mettre en tête une lettre de l’alphabet, ou lui donner la moindre tenue ; qu’au contraire il avait la voix forte et rude, et que ses manières étaient plutôt d’une brute que d’un homme, tous l’appelaient par ironie Cimon, ce qui, dans leur langue, veut dire la même chose que chez nous les mots : grosse bête. Son père, qui voyait avec un très grand ennui son existence perdue, et qui n’avait plus aucun espoir à son sujet, lui ordonna, pour ne pas avoir plus longtemps sous les yeux la cause de son chagrin, de s’en aller au village, et d’y rester avec ses laboureurs ; ce qui fut très agréable à Cimon, pour ce que les manières et la fréquentation des hommes grossiers lui plaisaient plus que celles des gens de la ville.

« Cimon s’en étant donc allé au village et s’y adonnant aux choses rustiques, il advint qu’un jour, un peu après l’heure de midi, passant d’un champ à un autre et son bâton sur le col, il entra dans un très beau petit bois qui était en ce pays et qui, pour ce qu’on était au mois de mai, était entièrement feuillu. En parcourant ce bois, il arriva, comme si sa fortune l’eût guidé, en un petit pré entouré d’arbres très élevés, et dans un des coins duquel se trouvait une belle et fraîche fontaine. Près de la fontaine, il vit, endormie sur le pré vert, une très belle jeune fille, vêtue d’un tissu si transparent qu’il ne cachait presque en rien la blancheur de sa carnation, et recouverte depuis la ceinture seulement jusqu’en bas d’une couverture blanche et légère. À ses pieds, dormaient également deux femmes et un homme, serviteurs de la jeune fille.

« Dès que Cimon l’aperçut, comme s’il n’eût plus jamais vu forme de femme, il s’arrêta, appuyé sur son bâton, sans prononcer une parole, et se mit à la regarder attentivement avec une grandissime admiration. Et dans sa rugueuse intelligence, où plus de mille leçons n’avaient pu faire pénétrer la moindre impression d’un plaisir délicat, il sentit s’éveiller une pensée qui lui disait en son esprit matériel et grossier, que cette jeune fille était la plus belle chose qui eût été jamais vue par homme vivant. Aussitôt, il se mit à examiner en détail toutes les parties de sa personne, admirant les cheveux qu’il croyait être d’or, le front, le nez et la bouche, le col et les bras, et surtout le sein encore peu prononcé ; et de paysan, devenu soudain fin juge de beauté, il désirait ardemment voir ses yeux qu’elle tenait fermés dans son profond sommeil, et, pour les voir, il eut plusieurs fois l’envie de la réveiller. Mais comme elle lui paraissait bien autrement belle que les femmes qu’il avait vues jusque-là, il doutait si ce n’était pas quelque déesse, et il avait encore assez de sens pour comprendre que les choses divines sont plus dignes d’être vénérées que les choses mondaines ; pour quoi, il se retenait, attendant que la jeune fille s’éveillât d’elle-même, et bien que cela lui parût tarder trop longtemps, il ne savait cependant s’arracher au plaisir inaccoutumé qu’il prenait.

« Après un temps assez long, la jeune fille, qui avait nom Éphigénie, se réveilla avant tous les siens, et ayant levé la tête et ouvert les yeux, elle vit Cimon qui se tenait devant elle appuyé sur son bâton, ce dont elle s’étonna fort, et elle dit : « — Cimon, que cherches-tu à cette heure par ce bois ? — » Cimon, tant par ses allures et sa grossièreté que par la noblesse et la fortune de son père, était connu quasi de chacun dans le pays. Il ne répondit rien à la question d’Éphigénie, mais dès qu’il vit qu’elle avait les yeux ouverts, il se mit à les regarder fixement, trouvant qu’il en sortait une suavité qui le remplissait d’un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé. Ce que voyant la jeune fille, elle commença à craindre qu’à la regarder ainsi fixement, sa rusticité ne le portât à quelque action dont elle pourrait avoir vergogne ; pour quoi, ayant appelé ses femmes, elle se leva en disant : « — Adieu, Cimon. — » À quoi Cimon répondit alors : « — J’irai avec toi. — » Et bien que la jeune fille, qui avait toujours peur de lui, refusât sa compagnie, elle ne put s’en débarrasser qu’il ne l’eût accompagnée jusqu’à sa demeure. De là, Cimon revint chez son père, affirmant qu’il ne voulait plus d’aucune façon retourner au village, à quoi son père et les siens consentirent, bien que cela leur parût fâcheux, et attendirent de voir le motif qui lui avait fait changer d’avis.

« La flèche d’Amour étant donc, grâce à la beauté d’Éphigénie, entrée dans le cœur de Cimon, où n’avait encore pu entrer aucune doctrine, il émerveilla son père et tous les siens, ainsi que chacun de ceux qui le connaissaient, en s’élevant d’une idée à une autre, en un temps très court. Il réclama tout d’abord de son père qu’il lui fît donner les vêtements et les parures avec lesquels allaient ses frères, ce que son père, très content, s’empressa de faire. Alors, fréquentant les jeunes gens de mérite, observant les manières et les habitudes qui conviennent aux gentilshommes, et surtout aux amoureux, non seulement, en un très petit espace de temps et à la grandissime admiration de chacun, il apprit les premières notions des lettres, mais il devint très marquant parmi les hommes de science. En outre — l’amour qu’il portait à Éphigénie étant la cause de tout ce changement — non seulement il rendit souple et convenable sa voix qui était rude et rustique, mais il devint maître chanteur et parfait musicien, de même qu’il se montrait vaillant à chevaucher et très expert dans les choses de la guerre, tant sur mer que sur terre. Bref, pour ne pas m’appesantir sur chaque particularité de son mérite, la quatrième année depuis la naissance de son premier amour ne s’était pas accomplie, qu’il était devenu le plus gracieux, le plus policé et le plus courageux de tous les jeunes gens qui fussent en l’île de Chypre.

« Que dirons-nous donc de Cimon, ô plaisantes dames ? Certes, rien autre chose, sinon que les hautes qualités que le ciel avait déposées dans son âme vaillante, la fortune jalouse les avait cachées et enchaînées en un petit coin ignoré de son cœur par de formidables liens qu’Amour, plus puissant que la fortune, rompit et brisa. Amour, excitateur des esprits endormis, tira, par sa seule force, les vertus de Cimon des cruelles ténèbres qui les comprimaient, et les amena en pleine lumière, montrant apertement d’où il peut tirer les esprits qui lui sont soumis et où il peut les conduire avec ses rayons vainqueurs.

« Bien que Cimon, aimant Ephigénie, commît parfois des extravagances, comme font souvent les jeunes gens amoureux, Aristippe, considérant qu’Amour l’avait fait homme d’idiot qu’il était, non seulement les supportait patiemment, mais l’encourageait à suivre en cela son bon plaisir. Mais Cimon, qui refusait d’être appelé Galeso, se rappelant avoir été ainsi nommé par Éphigénie, voulait donner à ses désirs une fin honnête. Il fit donc faire plusieurs fois des démarches près de Cipseo, père d’Éphigénie, pour qu’il la lui donnât pour femme ; mais Cipseo répondait toujours qu’il l’avait promise à Pasimonde, jeune noble de Rhodes, auquel il n’entendait pas manquer de parole. Sur quoi, le temps fixé pour les noces d’Éphigénie étant venu, et son mari l’ayant envoyé chercher, Cimon se dit en lui-même : « — Il est désormais temps de montrer, ô Éphigénie, combien tu es aimée de moi. Par toi je suis devenu homme, et si je puis te posséder, je ne doute pas que je ne devienne plus glorieux que n’importe quel dieu ; et certainement je t’aurai, ou je mourrai. — » Ayant ainsi dit, il requit le concours de quelques jeunes gentilshommes, ses amis, et après avoir fait armer en secret un navire de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, il se mit en mer, attendant au passage le navire sur lequel Éphigénie devait être conduite à Rhodes vers son mari. Éphigénie, après que son père eut fait tous les honneurs possibles aux amis de son mari, prit la mer, et l’on se mit en route, dirigeant la proue vers Rhodes. Cimon, qui ne dormait pas, survint le lendemain même avec son navire, et, debout sur la proue, il cria d’une voix forte à ceux qui étaient sur le navire d’Éphigénie : « — Arrêtez-vous ; baissez les voiles, ou attendez-vous à être vaincus et jetés à la mer. — » Les adversaires de Cimon avaient tiré leurs armes sur le pont, et s’apprêtaient à se défendre ; pour quoi Cimon, après les paroles susdites, prit un harpon de fer et le jeta sur la poupe des Rhodiens qui fuyaient vivement, et les ayant arrêtés de force, il sauta, fier comme un lion, et sans être suivi de personne, sur leur navire comme s’il les tenait tous pour rien. Là, éperonné par l’amour, il se lança avec une merveilleuse force au milieu des ennemis, un coutelas en main, et frappant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, il les abattait comme des moutons. Ce que voyant les Rhodiens, ils jetèrent leurs armes et s’avouèrent prisonniers quasi d’une seule voix. Cimon leur dit : « — Jeunes gens, ce n’est ni par désir de butin, ni par haine contre vous que je suis parti de Chypre pour vous assaillir à main armée en pleine mer. Ce qui m’a poussé, c’est une chose qu’il m’est très agréable d’avoir conquise, et que vous pouvez très facilement me donner sans combat ; c’est Éphigénie, que j’aime par-dessus tout, et que, ne pouvant avoir de son père en ami et paisiblement, j’ai voulu, contraint par l’amour, avoir de vous en ennemi par les armes. Et pour ce, j’entends être pour elle ce que devait lui être votre Pasimonde ; donnez-la moi, et allez à la garde de Dieu. — » Les jeunes gens, cédant plus à la force qu’à la générosité, remirent en pleurant Éphigénie à Cimon. Celui-ci, la voyant se lamenter, dit : « — Noble dame, ne te désole point, je suis ton Cimon, qui, par un long amour, ai plus mérité de t’avoir que Pasimonde à qui tu as été seulement promise. — » Cimon l’ayant donc fait monter sur son navire, sans avoir touché à rien autre chose appartenant aux Rhodiens, les laissa aller, et retourna vers ses compagnons.

« Cimon, plus content que personne de la conquête d’une si chère proie, après avoir donné quelque temps à consoler Éphigénie qui se lamentait, résolut avec ses compagnons de ne point revenir présentement à Chypre ; pour quoi, d’un avis commun, ils dirigèrent la proue de leur navire vers l’île de Crète, où quasi chacun d’eux, et surtout Cimon, croyait pouvoir être en sûreté avec Éphigénie, grâce aux anciennes et nouvelles alliances et aux nombreux amis qu’ils y avaient. Mais la fortune, qui avait très joyeusement favorisé Cimon dans la conquête de la dame, changea soudain, en inconstante qu’elle est, la joie inexprimable du jeune amoureux en tristesse et en larmes amères. Quatre heures s’étaient à peine écoulées depuis que Cimon avait laissé partir les Rhodiens, quand la nuit survenant — nuit que Cimon attendait comme devant être la plus heureuse qu’il eût connue jamais — survint avec elle un temps orageux et très mauvais, qui emplit le ciel de nuages et la mer de vents furieux, pour quoi nul ne savait ce qu’il y avait à faire et où aller, et personne ne pouvait se tenir sur le pont du navire pour la manœuvre. Combien Cimon se désolait de ce contretemps, pas n’est besoin de le demander. Il lui semblait que les dieux ne lui eussent concédé l’accomplissement de ses désirs, que pour lui faire paraître plus pénible la mort dont, sans cela, il se serait peu soucié. Ses compagnons se lamentaient également, mais par-dessus tous Éphigénie, qui pleurait beaucoup et avait peur du moindre heurt des vagues ; et au milieu de ses larmes, elle maudissait amèrement l’amour de Cimon et lui reprochait sa témérité, assurant que cette tempête n’avait été soulevée que parce que les dieux, contre la volonté desquels il voulait l’avoir pour femme, ne voulaient pas à leur tour qu’il pût jouir de son présomptueux désir, mais l’en voulaient empêcher en la faisant mourir d’abord, elle, puis en le faisant ensuite périr misérablement.

« Au milieu de ces lamentations, qui ne faisaient qu’aller en augmentant, les marins, ne sachant que faire, et le vent devenant de plus en plus furieux, furent poussés, sans savoir où ils allaient, et sans qu’ils pussent le reconnaître, tout près de l’île de Rhodes ; mais ne la reconnaissant pas, ils firent tous leurs efforts pour y prendre terre, s’il était possible, afin de sauver leur vie. La fortune en cela leur fut favorable et leur permit d’aborder en un petit golfe dans lequel, un peu avant eux, étaient arrivés avec leur navire les Rhodiens que Cimon avait quittés. Ils ne s’aperçurent qu’ils avaient abordé dans l’île de Rhodes que lorsque, l’aurore surgissant et le ciel devenu plus clair, ils se virent à peine à une portée de trait du navire laissé par eux la veille. De quoi Cimon très marri, et craignant qu’il en advînt ce qu’il en advint en effet, ordonna qu’on fît les plus grands efforts pour sortir de là et aller où il plairait à la fortune de les pousser. Les matelots firent de grands efforts pour sortir de ce golfe, mais ce fut en vain ; le vent plus puissant les poussait en sens contraire, de sorte que, loin de pouvoir sortir, ils furent, qu’ils le voulussent ou non, poussés à terre.

« Ils ne l’eurent pas plus tôt atteinte, qu’ils furent reconnus par les matelots rhodiens qui étaient descendus de leur navire. L’un de ces derniers courut en toute hâte à un village voisin où les jeunes nobles rhodiens étaient allés, et leur raconta que Cimon et Éphigénie avaient été par aventure poussés avec leur navire au même endroit qu’eux. En entendant cela, les jeunes gentilshommes, très contents, prirent un grand nombre de gens de la ville et se rendirent sur-le-champ au rivage, où Cimon qui, déjà descendu avec les siens, avait décidé de s’enfuir dans quelque forêt prochaine, fut pris avec Éphigénie et ses autres compagnons, et mené avec eux au village. Là, venant de la ville où cette année résidait le grand-maître de Rhodes, arriva bientôt Lisimaque avec une nombreuse compagnie d’hommes d’armes, lequel conduisit en prison Cimon et tous ses compagnons, ainsi qu’en avait ordonné le sénat de Rhodes auquel Pasimonde, ayant appris la nouvelle, s’était plaint. C’est ainsi que Cimon, amant malheureux, perdit son Éphigénie peu d’instants après l’avoir conquise, et sans avoir pris d’elle que quelques baisers. Quant à Éphigénie, elle fut accueillie par plusieurs nobles dames de Rhodes qui la consolèrent tant de la douleur que lui avait causé sa capture, que de la fatigue que le mauvais état de la mer lui avait fait éprouver ; et elle demeura auprès d’elles jusqu’au jour fixé pour ses noces. On fit grâce de la vie à Cimon et à ses compagnons, en raison de la liberté qu’ils avaient laissée la veille aux jeunes Rhodiens, malgré les sollicitations de Pasimonde qui voulait qu’on la leur ravît, et on les condamna à une prison perpétuelle. Ils y étaient, comme on peut croire, fort tristes et sans aucun espoir de jamais revenir à la joie.

« Mais, pendant que Pasimonde pressait le plus qu’il pouvait les apprêts de ses futures noces, la fortune, quasi repentante de la subite injure faite à Cimon, suscita pour son salut un nouvel incident. Pasimonde avait un frère plus jeune que lui, mais de non moindre mérite et qui avait nom Ormisda. Il avait été longtemps en pourparlers pour épouser une noble et belle jeune fille de la ville, nommée Cassandre, et dont Lisimaque était passionnément amoureux ; mais le mariage, par suite de divers incidents, avait été plusieurs fois entravé. Or, Pasimonde se voyant amené à célébrer ses noces avec une grandissime fête, il pensa que ce serait très bien fait si, en cette même fête, il pouvait faire qu’Ormisda épousât aussi sa femme, ce qui leur épargnerait de nouvelles fêtes dispendieuses. Pour quoi, ayant repris les pourparlers avec les parents de Cassandre, il réussit à ce qu’il voulait, et d’un commun accord avec eux et son frère, ils décidèrent que le même jour où Pasimonde épouserait Éphigénie, Ormisda épouserait Cassandre. Ce qu’apprenant Lisimaque, cela lui déplut outre mesure, pour ce qu’il se voyait déçu du ferme espoir qu’il conservait d’obtenir Cassandre pour femme, si Ormisda ne l’épousait pas. Mais en homme sage, il cacha son mécontentement, et il se mit à penser par quel moyen il pourrait empêcher que cela eût lieu. Il n’en vit aucun autre que d’enlever Cassandre, ce qui lui parut facile, grâce à la charge qu’il occupait, mais plus déshonnête aussi que s’il n’avait point occupé cette charge. Cependant, après une longue hésitation, l’honnêteté s’effaça devant l’amour, et il prit le parti, quoi qu’il en dût advenir, d’enlever Cassandre. Et songeant à l’aide qu’il devait s’adjoindre en cette affaire, et au plan qu’il devait tenir, il se souvint de Cimon et de ses compagnons qu’il gardait en prison, et il pensa qu’il ne pouvait avoir de plus fidèle et de meilleur compagnon pour cette entreprise. Pour quoi, l’ayant fait secrètement venir la nuit suivante dans sa chambre, il se mit à lui parler de la sorte :

« — Cimon, de même que les dieux se montrent très généreux dispensateurs des choses envers les hommes, de même ils savent très judicieusement mettre leur courage à l’épreuve, et ceux qu’ils trouvent fermes et constants en toutes circonstances, ils les rendent dignes, comme étant les plus vaillants, des plus hautes récompenses. Ils ont voulu faire de ton courage une épreuve plus certaine que celle que tu aurais pu montrer dans les étroites limites de la maison de ton père, que je sais être possesseur d’abondantes richesses ; d’abord, parles poignantes sollicitations de l’amour, ils t’ont fait redevenir homme d’animal insensé que tu étais, comme je l’ai appris ; puis, par une cruelle infortune, et présentement par une cruelle captivité, ils ont voulu voir si ton courage n’est point changé de ce qu’il était naguère quand, pour si peu de temps, tu eus conquis la proie désirée. S’il est toujours le même qu’auparavant, les dieux ne te donnèrent jamais une joie pareille à celle qu’ils s’apprêtent à te donner présentement, ce que j’entends te démontrer afin que tu retrouves tes forces habituelles et que tu reprennes courage. Pasimonde, joyeux de ta mésaventure, et qui a demandé ta mort avec sollicitude, presse tant qu’il peut la célébration des noces de ton Éphigénie, afin d’y jouir de cette même proie que la fortune, d’abord favorable, t’avait concédée et qu’elle t’a ensuite soudain ravie. Je connais par moi-même ce que tout cela doit te faire souffrir, si, comme je crois, tu aimes véritablement ; car le même jour Ormisda, frère de Pasimonde, s’apprête à me faire à moi une injure, pareille au sujet de Cassandre que j’aime par-dessus tout. Pour échapper à un tel outrage, à un tel coup de la fortune, je ne vois pas d’autre porte ouverte, sinon notre courage et la force de nos bras ; sur quoi il nous faut mettre l’épée en main et nous frayer un chemin pour enlever nos dames, toi une seconde fois et moi une première. Donc, si tu as désir de reprendre, je ne dis pas ta liberté dont je pense que tu fais peu de cas sans ta dame, mais ta dame elle-même, en me secondant dans mon entreprise, les dieux t’en donnent l’occasion. — »

« Ces paroles rendirent à Cimon toute son énergie perdue, et sans trop réfléchir à la réponse qu’il allait faire, il dit : — Lisimaque, tu ne peux avoir compagnon plus décidé ni plus fidèle que moi en une pareille tentative, s’il en doit résulter pour moi ce que tu dis ; et pour ce, apprends-moi ce que tu crois que j’aie à faire, et tu verras que cela sera exécuté avec une merveilleuse puissance. — » À quoi Lisimaque dit : « — Dans trois jours, les nouvelles épousées entreront pour la première fois dans la demeure de leur mari ; nous y entrerons nous-mêmes en armes à la tombée du jour, toi à la tête de tes compagnons et moi avec tous ceux des miens en qui je puis me fier, et, ayant enlevé nos dames au milieu des convives, nous les mènerons sur un navire que j’ai fait préparer secrètement, et nous tuerons quiconque voudrait s’y opposer. — » Ce projet plut à Cimon, et il se tint coi dans sa prison jusqu’au moment fixé.

Le jour des noces venu, la pompe fut grande et magnifique, et la maison des deux frères était partout remplie par la fête joyeuse. Lisimaque ayant tout préparé, réunit Cimon et ses compagnons à ses propres amis, et tous portant des armes sous leurs vêtements, quand le moment lui parut venu, après les avoir excités par ses paroles en faveur de son entreprise, il les divisa en trois corps. L’un fut envoyé sans bruit vers le port, pour que personne ne les empêchât de monter sur le navire quand il en serait besoin ; avec les deux autres, il alla vers la maison de Pasimonde, où étant arrivé, il en laissa un à la porte, afin que personne ne pût l’y enfermer ou lui en interdire la sortie, et avec le troisième il monta l’escalier, suivi de Cimon. Parvenus dans la salle où les nouvelles épousées étaient déjà assises à table, avec bon nombre d’autres dames, pour manger, ils se précipitèrent en avant, renversèrent les tables, et chacun d’eux ayant pris sa dame, et l’ayant remise aux mains de ses compagnons, ils donnèrent l’ordre de les conduire sur-le-champ au navire préparé pour les recevoir. Les nouvelles épousées se mirent à pleurer et à crier, comme aussi les autres dames et les serviteurs, et soudain la maison fut remplie de tumulte et de plaintes. Mais Cimon et Lisimaque, ainsi que leurs compagnons, ayant tiré les épées hors du fourreau, et chassant de leur chemin tout le monde, se dirigèrent vers les escaliers ; ils les descendaient, quand ils rencontrèrent Pasimonde qui, un grand bâton à la main, accourait au bruit, et sur la tête duquel Cimon asséna un tel coup, qu’il la lui fendit à moitié et l’étendit mort à ses pieds. Le malheureux Ormisda courant au secours de son frère, fut également tué d’un seul coup par Cimon, et tous ceux qui voulurent ensuite s’approcher, furent blessés et rejetés en arrière par les compagnons de Cimon et de Lisimaque.

« Ces derniers, laissant la maison pleine de sang, de tumulte, de larmes et de tristesse, arrivèrent en groupe serré au navire avec leur proie et sans autre empêchement ; y étant montés eux-mêmes avec tous leurs compagnons, ils battirent l’eau de leurs rames et s’en allèrent joyeux de leurs faits d’armes, au moment même où le rivage se couvrait de gens armés accourus au secours des dames. Arrivés en Crète, ils furent reçus joyeusement par de nombreux amis et parents, et ayant épousé leurs dames et fait grande chère, ils jouirent en joie de leur rapine.

« Par suite de ces événements, il y eut pendant longtemps de grands troubles et des bruits à Chypre et à Rhodes. À la fin, cependant, les amis et les parents s’étant interposés tant d’un côté que de l’autre, ils arrangèrent les choses de façon que, après quelque temps d’exil, Cimon retourna heureux à Chypre avec Éphigénie, et que Lisimaque rentra à Rhodes avec Cassandre ; et tous deux vécurent dans leur pays avec leur dame, longtemps et en liesse. — »


NOUVELLE II

Costanza aime Martuccio Gomito. Entendant dire qu’il était mort, elle monte de désespoir dans une barque qui est poussée par le vent à Suse. De là, elle s’en va à Tunis où elle le retrouve vivant. Elle se fait connaître à lui et l’épouse. Martuccio, devenu riche, s’en revient avec elle à Lipari.


La reine, voyant la nouvelle de Pamphile terminée, après l’avoir beaucoup louée, ordonna à Émilia de poursuivre en en disant une. Celle-ci commença de la sorte : « — Chacun doit avec raison prendre plaisir aux choses où l’on voit les récompenses couronner les affections, et ce parce que l’action d’aimer mérite à la longue plutôt joie qu’affliction. En traitant une telle matière, j’obéirai donc à la reine avec plus de plaisir que je ne l’ai fait au roi pour la précédente.

« Vous devez savoir, délicates dames, que dans le voisinage de la Sicile est une île nommée Lipari, en laquelle, il n’y a pas encore grand temps, fut une très belle jeune fille appelée Costanza, et née dans l’île de très honorables gens. Un jeune homme, qui était aussi de l’île, et qu’on appelait Martuccio Gomito, très beau et très bien élevé, et fort entendu dans son état, en devint amoureux. La jeune fille de son côté s’alluma tellement pour lui, qu’elle n’éprouvait jamais de plaisir que quand elle le voyait. Martuccio désirant l’avoir pour femme, la fit demander à son père qui répondit qu’il était pauvre et que pour cette raison il ne voulait pas la lui donner. Martuccio, indigné de se voir refuser à cause de sa pauvreté, jura à ses amis et à ses parents qu’il ne reviendrait plus à Lipari, sinon riche. Et étant parti en corsaire, il se mit à suivre les côtes de la Barbarie, pillant tous ceux qui étaient moins forts que lui ; en quoi la fortune lui eût été très favorable, s’il avait su user avec modération de son bonheur. Mais non contents, lui et ses compagnons, de s’être enrichis en très peu de temps, il arriva que, tandis qu’ils cherchaient à devenir plus riches, ils furent tous pris et dépouillés, après une longue résistance, par certains navires de Sarrazins qui noyèrent la plupart d’entre eux ; bref, son navire ayant été défoncé, Martuccio fut conduit à Tunis où il fut mis en prison et tenu en longue misère.

« La nouvelle courut à Lipari, non par une ni par deux, mais par plusieurs personnes, que tous ceux qui étaient avec Martuccio sur son navire avaient été noyés. La jeune fille, qui, depuis le départ de Martuccio, était restée affligée au delà de toute mesure, entendant dire qu’il était mort avec les autres, pleura longuement, et résolut en elle-même de ne plus vivre ; mais n’ayant pas le courage de se tuer elle-même violemment, elle pensa à donner une nouvelle nécessité à sa mort. Étant sortie secrètement, une nuit, de la maison de son père, et s’étant rendue sur le port, elle trouva d’aventure une petite barque de pêcheurs quelque peu écartée des autres navires et qui, ses patrons en étant pour le moment descendus, était munie de son mat, de voiles et de rames. Y étant promptement montée, et ayant gagné le large, experte qu’elle était dans l’art de la navigation, comme le sont généralement toutes les femmes de l’île, elle hissa la voile, jeta les rames, quitta le timon, et s’abandonna au vent, pensant qu’il arriverait nécessairement ou que le vent ferait chavirer la barque qui n’avait ni lest ni pilote, ou que quelque écueil la briserait, par suite de quoi, quand bien même elle le voudrait, elle ne pourrait s’échapper et devrait se noyer infailliblement. Puis s’étant enveloppé la tête dans un manteau, elle se coucha dans le fond de la barque et se mit à pleurer.

« Mais il en arriva tout autrement qu’elle avait pensé, pour ce que le vent qui soufflait venant de tramontane et étant très léger, et la mer étant fort peu houleuse, la barque sur laquelle la jeune fille était montée fut poussée par le vent, le lendemain, à l’heure de vesprée, à cent milles au-dessus de Tunis, sur une plage voisine d’une ville appelée Suse. La jeune fille ne s’apercevait pas si elle était encore en mer ou sur terre, car elle avait résolu, quelque accident qu’il arrivât, de ne pas lever la tête, et de fait elle ne l’avait pas levée. Il y avait, d’aventure, sur le rivage, quand la barque alla y heurter, une pauvre bonne femme de marin, occupée à retirer du soleil les filets de ses pêcheurs, et qui, voyant la barque, s’étonna qu’on l’eût laissée aller heurter le rivage toute voile déployée. Pensant que les pêcheurs qui la montaient s’y étaient endormis, elle se dirigea vers elle et n’y vit que cette jeune fille qui dormait profondément, et l’ayant appelée à plusieurs reprises, elle finit par la réveiller ; l’ayant reconnue à ses vêtements pour une chrétienne, elle lui demanda en latin comment il se faisait qu’elle fût arrivée en cet endroit seule dans cette barque. La jeune fille, entendant parler latin, pensa qu’un vent nouvellement survenu l’avait peut-être ramenée à Lipari, et s’étant levée soudain, elle regarda autour d’elle ; mais ne reconnaissant pas le pays et se voyant à terre, elle demanda à la bonne femme où elle était. À quoi la bonne femme répondit ; « — Ma fille, tu es près de Suse, en Barbarie. — » En entendant cela, la jeune fille désolée que Dieu n’eût pas voulu l’envoyer à la mort, craignant qu’il ne lui arrivât quelque honte, et ne sachant que faire, elle s’assit au pied de la barque et se mit à pleurer. Ce que voyant la bonne femme, elle en eut pitié et, à force de la prier, elle réussit à l’emmener dans sa cahutte, et là, elle fit si bien par ses caresses, que la jeune fille lui dit comment elle était arrivée en ce lieu. Sur quoi, la bonne femme, comprenant qu’elle était encore à jeun, lui apporta son pain dur, de l’eau et quelques poissons, et la pria tellement qu’elle en mangea un peu. Après avoir mangé, la Costanza demanda qui était la bonne femme qui parlait ainsi latin ; à quoi celle-ci dit qu’elle était de Trapani et qu’elle avait nom Carapresa, et qu’elle était la servante de quelques pêcheurs chrétiens.

« La jeune fille, en entendant parler Carapresa, bien qu’elle fût très désolée, et ne sachant ce qui la poussait en cela, augura bien en entendant ce nom et se mit à espérer sans savoir quoi, et à se relâcher un peu de son désir de mourir ; et sans faire connaître qui elle était ni d’où, elle pria la bonne femme d’avoir pitié de sa jeunesse pour l’amour de Dieu, et de lui donner quelque conseil afin d’éviter qu’on lui fît injure. Carapresa, en l’entendant, comme une bonne femme qu’elle était, la laissa dans sa cabane, et, après avoir promptement relevé ses filets, revint la prendre et, l’ayant enveloppée des pieds à la tête dans son manteau, elle la mena avec elle à Suse, et là, elle lui dit : « — Costanza, je te mènerai chez une très bonne dame sarrazine, à laquelle je rends quelques services pour ses besoins ; c’est une dame âgée et compatissante ; je te recommanderai à elle du mieux que je pourrai, et je suis certaine qu’elle t’accueillera volontiers et te traitera comme sa fille ; quant à toi, tu feras tout ton possible, restant avec elle, pour la servir et pour gagner sa faveur, jusqu’à ce que Dieu t’envoie une meilleure fortune. — » Et elle fit comme elle avait dit.

« La dame, vers qui la vieille était allée, après l’avoir écoutée, regarda la jeune fille, et se mit à pleurer ; puis, l’ayant attirée à elle, elle la baisa au front et l’emmena par la main dans sa maison, où elle habitait sans homme avec quelques autres femmes, qui toutes s’occupaient à travailler de leurs mains à divers ouvrages de soie, de palmier ou de cuir. En peu de jours, la jeune fille en eut appris quelques-uns et se mit à travailler avec elles, et elle gagna tellement les bonnes grâces de la dame et des autres que ce fut chose merveilleuse ; en peu de temps aussi, grâce à leurs leçons, elle apprit leur langue.

« La jeune fille demeurant donc à Suse, et étant déjà pleurée comme perdue et comme morte chez elle, il advint que, le roi de Tunis étant un prince nommé Mariabdela, un jeune homme de haute naissance et de grand pouvoir, qui habitait Grenade et qui prétendait que le royaume de Tunis lui appartenait, rassembla une grande quantité de gens d’armes et marcha contre le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces choses vinrent aux oreilles de Martuccio Gomito dans sa prison ; celui-ci, qui savait très bien la langue barbaresque, apprenant que le roi de Tunis faisait de grands préparatifs pour sa défense, dit à un de ceux qui le gardaient : « — Si je pouvais parler au roi, je me ferais fort de lui donner un conseil grâce auquel il serait vainqueur en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son seigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. Martuccio lui répondit ainsi : « — Mon seigneur, si j’ai bien observé, en un autre temps où je fréquentais vos pays, la manière dont vous combattez, il me semble que vous le faites plutôt avec des archers qu’avec d’autres combattants ; et pour ce si l’on pouvait trouver un moyen pour que les archers de votre adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la bataille. — » À quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se pouvait faire, je serais sûr d’être vainqueur. — » À quoi Martuccio dit : « — Mon seigneur, si vous le voulez, cela peut très bien se faire, et voici comment : il faut que vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes beaucoup plus minces que celles dont on use communément partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les coches ne puissent aller qu’avec ces cordes ; et il faut que tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne le sache pas, car autrement il trouverait moyen d’y remédier. Et voici pourquoi je parle ainsi : quand les archers de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres auront lancé les leurs, vous savez qu’il faudra, durant la bataille, que vos ennemis ramassent les traits que les vôtres auront lancés, de même qu’il faudra que vos archers ramassent ceux de l’ennemi ; mais les adversaires ne pourront se servir des traits de vos archers, pour ce que les petites coches ne pourront s’adapter à leurs grosses cordes, tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de l’ennemi, car les cordes minces, recevront très bien les traits qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres seront amplement pourvus de traits, tandis que vos adversaires en manqueront. — »

« Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de point en point, ce qui fit qu’il se trouva avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint aux oreilles de la Costanza qui apprit ainsi que Martuccio Gomito, qu’elle avait longtemps cru mort, était vivant. Pour quoi, l’amour qu’elle avait eu pour lui, et qui déjà était fort attiédi en son cœur, se ralluma d’une flamme soudaine et revint plus grand que jadis, faisant ressusciter l’espérance morte. Alors, elle s’ouvrit entièrement sur ses aventures à la bonne dame avec laquelle elle demeurait, et elle lui dit qu’elle désirait aller à Tunis, afin de rassasier ses yeux de ce que ses oreilles les avaient rendus désireux de voir, d’après les nouvelles reçues. La dame la loua beaucoup de ce désir, et comme si elle eût été sa mère, elle monta avec elle dans une barque et la conduisit à Tunis où la Costanza fut honorablement accueillie dans la maison d’une de ses parentes. Carapresa étant allée avec elle, elle l’envoya s’enquérir de ce qu’elle pourrait apprendre au sujet de Martuccio, et celle-ci, ayant appris que Martuccio était vivant et dans une grande situation, le lui rapporta ; sur quoi il plut à la gente dame d’aller elle-même apprendre à Martuccio que sa Costanza était venue à Tunis, et étant allée un jour le trouver, elle lui dit : « — Martuccio, il est arrivé en ma maison un tien serviteur qui vient de Lipari, et qui voudrait te parler en secret ; et pour ce, ne voulant pas me fier à d’autres, je suis venue moi-même, selon qu’il m’a priée, pour te l’apprendre. — » Martuccio la remercia et la suivit chez elle.

« Quand la jeune fille le vit, elle fut bien près de mourir de joie, et ne pouvant se contenir, elle courut soudain à lui les bras ouverts, les lui jeta autour du col et l’embrassa ; puis, soit au souvenir des infortunes passées, soit à cause de la joie présente, sans pouvoir dire une parole, elle se mit doucement à pleurer. Martuccio, en voyant la jeune fille, resta un instant étonné, puis il dit en soupirant : « — Ô ma Costanza, es-tu donc vivante ? Il y a bon temps que j’ai appris que tu étais perdue, et qu’en notre pays on ne savait rien sur toi. — » Et cela dit, il la serra tendrement dans ses bras en pleurant, et l’embrassa. Alors la Costanza lui raconta toutes ses aventures, et la façon honorable dont elle avait été reçue par la gente dame avec laquelle elle était demeurée.

« Après s’être entretenu quelque temps avec elle, Martuccio l’ayant quittée, s’en alla trouver le roi son seigneur, et lui conta tout, à savoir ses propres aventures et celles de la jeune fille, ajoutant que, avec sa permission, il entendait l’épouser suivant nos lois. Le roi fut émerveillé de ces choses ; il fit venir la jeune fille, et après avoir entendu d’elle que tout était bien comme Martuccio avait dit, il lui dit : « — Donc, tu l’as on ne peut mieux gagné pour mari. — » Et ayant fait venir de riches et nobles présents, il les donna partie à la jeune fille, partie à Martuccio, leur laissant la faculté de faire ce qui plairait le plus à chacun d’eux. Martuccio, après avoir honoré de son mieux la gente dame avec laquelle la Costanza était demeurée, l’avoir remerciée de ce qu’elle avait fait pour lui venir en aide, et lui avoir fait des présents conformes à sa qualité, la recommanda à Dieu, et prit congé d’elle, non sans que la Costanza répandît force larmes. Puis, avec la permission du roi, étant montés sur un navire, ils s’en retournèrent, emmenant Carapresa avec eux à Lipari où les poussa un vent favorable, et où ils furent accueillis avec une telle fête qu’on ne pourrait jamais le dire. Là, Martuccio épousa la Costanza, et fit de grandes et belles noces, et tous deux jouirent pendant longtemps en paix de leur amour. — »



NOUVELLE III


Pietro Boccamazza s’enfuit avec l’Agnolella. Il rencontre des voleurs ; la jeune fille fuit à travers une forêt et arrive vers un château. Pietro est pris par les voleurs et se sauve de leurs mains. Après divers accidents, il arrive au château où était l’Agnolella, et l’ayant épousée il s’en revient avec elle à Rome.


Il n’y eut personne parmi les assistants qui ne louât la nouvelle d’Emilia, et la reine, s’apercevant qu’elle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer. Celle-ci, désireuse d’obéir, commença : « — Il me souvient, gracieuses dames, d’une mauvaise nuit que passèrent deux jeunes imprudents ; mais pour ce qu’elle fut suivie de nombreux jours fortunés et qu’elle est en cela conforme à notre programme, il me plaît de vous la raconter.

« À Rome, qui fut jadis la tête du monde comme elle en est aujourd’hui la queue, était, il n’y a pas encore longtemps un jeune homme nommé Pietro Boccamazza, d’une famille très honorable parmi les familles romaines, et qui s’énamoura d’une très belle et très accorte jeune fille, nommée Agnolella, fille d’un certain Giglinozzo Saullo, plébéien, mais très aimé des Romains. Étant donc devenu amoureux d’elle, il fit si bien que la jeune fille se mit à l’aimer d’une affection non moindre que celle qu’il avait pour elle. Pietro poussé par un amour fervent et ne voulant pas souffrir plus longtemps la peine cruelle que lui causait le désir qu’il avait de la posséder, la demanda pour femme. Dès que ses parents apprirent cela, ils accoururent tous à lui et le blâmèrent fort de ce qu’il voulait faire ; d’un autre côté, ils firent dire à Giglinozzo Saullo, qu’il ne prêtât en aucune manière attention à ce que dirait Pietro, pour ce que, s’il le faisait, ils ne l’auraient jamais pour ami ni pour parent. Pietro, se voyant ainsi fermer la seule voie par laquelle il croyait pouvoir satisfaire son désir, fut sur le point de mourir de douleur, et si Giglinozzo y avait consenti, à l’encontre de tous ses parents, il aurait pris sa fille pour femme. Toutefois, il se mit en tête d’en venir à ses fins, si cela plaisait à la jeune fille ; et s’étant assuré par l’entremise d’une personne de ses amis qu’elle y consentait, il convint avec elle de s’enfuir tous les deux de Rome.

« Ayant tout préparé pour cette fuite, il se leva un matin de très bonne heure, et étant monté avec elle à cheval, ils se dirigèrent vers Alagna où Pierre avait certains amis en qui il avait grande confiance. Chevauchant de la sorte et n’ayant pas le temps de procéder à leurs noces, pour ce qu’ils craignaient d’être poursuivis, ils allaient devisant ensemble de leur amour et se baisant parfois l’un l’autre. Or, Pietro, ne connaissant pas trop le chemin, il advint qu’arrivés à environ huit milles de Rome, au lieu de prendre à droite comme ils devaient, ils prirent à gauche. À peine eurent-ils cheminé pendant deux milles qu’ils se trouvèrent près d’un petit castel duquel, dès qu’on les eut vus, sortit soudain une douzaine de gens à pied. Ces gens étaient déjà près d’eux, quand la jeune fille les vit, pour quoi elle dit en criant : « — Pietro, décampons, car nous sommes assaillis ; — » et, comme elle sut, elle dirigea son cheval vers une très grande forêt, lui tenant les éperons serrés au flanc et cramponné à l’arçon. Le cheval, se sentant piqué, se mit à galoper et l’emporta à travers la forêt. Pietro, qui était beaucoup plus attentif à la regarder qu’à regarder le chemin, n’avait pas aperçu aussi vite qu’elle les gens armés ; pour quoi ceux-ci lui arrivèrent sus pendant qu’il regardait d’où ils pouvaient venir, le prirent et le firent descendre de sa monture. Puis ils lui demandèrent qui il était, et, quand il le leur eut dit, ils se mirent à délibérer entre eux et à dire : « — Celui-ci est ami de nos ennemis ; qu’avons-nous à en faire, sinon de lui enlever ses vêtements et ce cheval, et de le pendre à un de ces chênes en dépit des Orsini ? — » Et tous étant tombés d’accord là-dessus, ils ordonnèrent à Pietro de se déshabiller. Comme il se déshabillait, prévoyant déjà son triste sort, une embuscade d’au moins vingt-cinq fantassins assaillit à son tour subitement les malandrins en criant : « À « mort ! à mort ! » Ceux-ci, surpris de cette brusque agression, lâchèrent Pietro pour se défendre ; mais voyant qu’ils étaient bien moins nombreux que les assaillants, ils commencèrent à fuir, poursuivis par ces derniers. Ce que voyant Pietro, il reprit en toute hâte ses vêtements, sauta sur son cheval et se mit à fuir tant qu’il put dans la direction qu’il avait vu prendre à la jeune fille. Mais il ne trouva par la forêt ni chemin, ni sentier ; il ne vit aucune trace de cheval ; aussi, quoiqu’il lui parût être en sûreté et hors des mains de ceux qui l’avaient pris ainsi que de ceux par qui ses agresseurs avaient été assaillis eux-mêmes, ne retrouvant pas la jeune fille, il fut le plus malheureux des hommes, et se mit à se lamenter et à courir çà et là par la forêt en l’appelant. Mais personne ne lui répondait et il n’osait point retourner sur ses pas. Quant à aller plus avant, il ne savait où cela le mènerait. D’autre part, les bêtes féroces qui habitent d’ordinaire les forêts lui causaient une grande peur, tant pour lui-même que pour sa jeune amie qu’il lui semblait voir à chaque instant étranglée par quelque ours ou par quelque loup.

« Ce malheureux Pietro s’en alla donc tout le jour par la forêt, criant et appelant, revenant parfois sur ses pas alors qu’il croyait marcher en avant ; et ses cris, ses lamentations, la peur, un long jeûne, tout cela l’avait tellement harassé, qu’il n’en pouvait plus. Voyant la nuit venir et ne sachant quel parti prendre, il descendit de cheval et après avoir avisé un très gros chêne, il y attacha son cheval et y grimpa, afin de n’être pas dévoré la nuit par les bêtes féroces. Peu après la lune se leva et le temps devint très clair ; mais quand bien même il aurait eu le loisir de dormir, le chagrin, la pensée de la jeune fille ne le lui auraient pas permis ; pour quoi, soupirant et se lamentant, et maudissant sa mésaventure, il resta éveillé.

« La jeune fille, comme nous l’avons dit plus haut, ne sachant où se diriger dans sa fuite et s’abandonnant au caprice du cheval qui l’emportait, pénétra si avant dans la forêt qu’elle ne pouvait plus voir l’endroit où elle y était entrée, pour quoi, de même qu’avait fait Pietro, elle rôda tout le jour en ce lieu sauvage, tantôt s’arrêtant, tantôt marchant, pleurant et appelant sans cesse, et se lamentant sur son triste sort. À la fin, voyant que Pietro ne venait pas, et l’heure de vesprée étant déjà arrivée, elle se rabattit sur un petit sentier où elle s’engagea et que son cheval suivit. Quand elle eut chevauché un peu plus de deux milles, elle vit de loin une cabane vers laquelle elle se dirigea le plus vite qu’elle put, et là elle trouva un bonhomme fort âgé avec sa femme qui était aussi fort vieille. Quand ces gens virent qu’elle était seule, ils lui dirent : « — Ma fille, que fais-tu ainsi toute seule, à cette heure, par ce pays ? — » La jeune fille répondit en pleurant qu’elle avait perdu sa compagnie dans la forêt et demanda à quelle distance elle était d’Alagna. À quoi le bonhomme répondit : « — Ma fille, ce n’est pas là le chemin pour aller à Alagna, qui est à plus de douze milles d’ici. — » La jeune fille dit alors : « — Et y a-t-il près d’ici quelque habitation où je puisse loger ? — » À quoi le bonhomme répondit : « — Il n’y en a point d’assez proche pour que tu puisses y arriver de jour. — » Alors la jeune fille dit : « — Vous plairait-il, puisque je ne puis aller ailleurs, de me recevoir ici cette nuit pour l’amour de Dieu. — » Le bonhomme répondit : « — Jeune fille, il nous plaît que tu restes ce soir avec nous ; toutefois nous te rappellerons que par ces contrées, de nuit et de jour, de mauvaises troupes d’amis et d’ennemis vont et viennent, lesquelles très souvent nous causent grand déplaisir et grand dommage ; et si, par malheur, pendant que tu y seras, il venait une de ces bandes et qu’elle te vît, belle et jeune comme tu es, elle te ferait déplaisir et vergogne, et nous ne pourrions te secourir. Nous avons voulu te le dire, afin que, si cela arrive, tu ne puisses nous le reprocher. — » La jeune fille, voyant l’heure avancée, bien que les paroles du vieillard l’eussent fort effrayée, dit : « — S’il plaît à Dieu, il nous gardera vous et moi de cet ennui ; mais s’il m’en arrive comme vous dites, c’est un moindre mal d’être malmenée par les hommes que d’être dévorée dans les bois par les bêtes féroces. — » Ayant dit ainsi, elle descendit de cheval et entra dans la cabane du pauvre homme, et là elle soupa avec eux du peu qu’ils avaient ; puis, tout habillée, elle se jeta avec eux sur un petit lit pour dormir, mais elle ne le put, car elle ne cessa toute la nuit de soupirer, de se lamenter sur sa mésaventure et sur celle de Pietro, au sujet duquel elle ne savait si elle devait espérer autre chose que mal.

» Le matin étant déjà proche, elle entendit un grand tumulte de gens qui venaient ; pour quoi, s’étant levée, elle s’en alla dans une grande cour qui était derrière la petite cabane, et voyant dans un des coins un gros tas de foin, elle s’y cacha, afin que, si ces gens s’arrêtaient là, ils ne la trouvassent pas tout d’abord. À peine avait-elle achevé de se cacher que ceux-ci, qui formaient une nombreuse bande de malandrins, arrivèrent à la porte de la petite cabane et se la firent ouvrir. Y étant entrés et voyant le cheval de la jeune fille qui avait encore sa selle, ils demandèrent qui était là. Le bonhomme, n’apercevant pas la jeune fille, répondit : « — Il n’y a personne autre que nous ; mais ce cheval, quel que soit celui des mains de qui il s’est échappé, est venu ici hier soir et nous l’avons fait entrer pour que les loups ne le mangent pas. — » « — Or donc, — dit le chef de bande, — il sera bon pour nous, puisqu’il n’a pas d’autre maître. — » Ayant donc envahi la cabane, une partie d’entre eux s’en alla dans la cour, et comme ils déposaient leurs lances et leurs écus de bois, il arriva que l’un deux, ne sachant que faire, enfonça sa lance dans le foin et peu s’en fallut qu’il ne tuât la jeune fille, qui était cachée, ou ne la forçat à se découvrir pour ce que la lance passa si près de son sein gauche, que le fer lui déchira ses vêtements, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d’être blessée ; mais se rappelant l’endroit où elle était, elle reprit tout son sang-froid et se tint coite.

« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire leurs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s’en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux le cheval de la jeune fille. Dès qu’ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu’est-il advenu de notre jeune fille qui est arrivée ici hier soir ; je ne l’ai pas vue depuis que nous nous sommes levés. — » La bonne femme répondit qu’elle ne le savait pas et s’en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous le tas de foin ; alors le bonhomme, fort content de voir qu’elle n’était point tombée en leurs mains et voyant qu’il faisait déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous t’accompagnerons, si cela te plaît, jusqu’à un château qui est à cinq milles d’ici et où tu seras en sûreté ; mais il faudra que tu y ailles à pied, pour ce que cette male engeance qui vient de partir d’ici a emmené ton cheval. — » La jeune fille l’ayant rassuré sur ce point, les pria pour l’amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s’étant mis en chemin ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille des Orsini, qui s’appelait Liello di Campo di Fiore, et, d’aventure, il y avait en ce moment sa femme, qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connaissait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagriné de cette aventure et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu’il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — « Puisque tu ne sais pas ce qu’est devenu Pietro, tu demeureras ici avec moi jusqu’à ce que je puisse te renvoyer sans danger à Rome. — »

« Pietro, étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l’heure du premier somme, une bande d’au moins vingt loups, qui tous, dès qu’ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cheval, les sentant venir, leva la tête, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir ; mais entouré de toutes parts, et ne pouvant s’échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses adversaires, il fut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s’en furent repus et l’eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s’en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval semblait être une compagnie et un soutien pour ses fatigues, fut fort marri et pensa qu’il ne pourrait jamais sortir de cette forêt. À l’approche du jour, comme il mourait de froid sur le chêne et qu’il regardait tout autour de lui, il vit devant lui, à environ un mille, un très grand feu ; pour quoi, dès qu’il fit tout à fait jour, il descendit de dessus le chêne, non sans avoir grand’peur, et se dirigeant vers ce feu, il marcha jusqu’à ce qu’il y fut arrivé. Il trouva, assis tout autour, des bergers qui mangeaient et se donnaient du bon temps, et qui l’accueillirent par charité. Quand il eut mangé et qu’il se fut réchauffé, il leur conta sa mésaventure «t comment il était venu là ; puis il leur demanda s’il y avait de ce côté un village ou un château où il pût aller. Les bergers dirent qu’à environ trois milles était un château appartenant à Liello di Gampo di Fiore, où était présentement sa femme ; de quoi, Pietro, très content, les pria de lui donner quelqu’un pour l’accompagner jusqu’au château, ce que deux d’entre eux firent volontiers.

« Pietro étant arrivé au château, et y ayant trouvé quelqu’un de sa connaissance, s’occupait d’envoyer chercher la jeune fille dans la forêt, quand la dame le fit appeler. Il se rendit incontinent auprès d’elle, et voyant à ses côtés l’Agnolella, jamais joie ne fut pareille à la sienne. Il mourait d’envie d’aller l’embrasser, mais il était retenu par le respect qu’il avait pour la dame. Et s’il fut très joyeux, la joie de la jeune fille ne fut pas moindre. La gente dame, l’ayant bien accueilli et lui ayant fait fête, et ayant entendu de sa bouche ce qui lui était arrivé, le reprit vivement de ce qu’il avait voulu faire contre la volonté de ses parents. Mais, pourtant, voyant qu’il était toujours dans les mêmes dispositions et qu’il plaisait à la jeune fille, elle dit : « — À quoi vais-je perdre ma peine ? Ils s’aiment, ils se connaissent ; chacun d’eux est ami de mon mari, et leur désir est honnête ; je crois de plus qu’il plaît à Dieu, puisque l’un a échappé à la potence et l’autre à la lance, et tous deux aux bêtes féroces de la forêt ; donc qu’il en soit ainsi. — » Et s’étant tournée vers eux, elle dit : « — Puisque c’est ce votre volonté d’être mari et femme, cela me plaît aussi, et les noces se feront ici aux frais de Liello ; je vous ferai bien faire ensuite la paix avec vos parents. — »

« Pietro très joyeux et l’Agnolella encore plus, s’épousèrent donc en ce lieu, et comme cela fut possible à la montagne, la gente dame leur fit de fort honorables noces, et ils purent jouir très doucement des premiers fruits de leur amour. Quelques jours après, étant montés à cheval avec la dame, et étant bien accompagnés, ils s’en retournèrent à Rome, où Pietro ayant trouvé ses parents fort courroucés de ce qu’il avait fait, il se remit en paix avec eux, et vécut heureux et fort tranquillement avec son Agnolella jusqu’en vieux jours. — ».



NOUVELLE IV


Ricciardo Manardi est trouvé par messer Lizio da Valbona avec la fille de celui-ci. Il l’épouse et fait sa paix avec le père.


Lorsque Élisa se tut, écoutant les éloges données à sa nouvelle par ses compagnes, la reine ordonna à Philostrate d’en dire une, et celui-ci commença en riant : « — J’ai été tant de fois blâmé par vous pour vous avoir forcés de deviser sur un sujet pénible et de nature à vous faire pleurer, que je crois être tenu, afin de racheter l’ennui que je vous ai causé, de vous dire quelque chose qui vous fasse rire un peu ; et pour ce, j’entends vous conter, en une nouvelle fort brève, une aventure amoureuse ayant abouti à un heureux dénoûment, après avoir été seulement troublée par quelques soupirs et par une courte peur mêlée de vergogne.

« Il n’y a donc pas longtemps, valeureuses dames, que vivait en Romagne un chevalier riche et de bonnes manières, qu’on appelait messer Lizio da Valbona. Étant proche de la vieillesse, il lui naquit, par aventure, d’une sienne dame appelée madame Giacomina, une fille qui, en grandissant, devint plus belle et plus plaisante qu’aucune autre de tous les environs ; et pour ce qu’elle leur était restée seule, son père et sa mère l’aimaient et la chérissaient profondément, et la gardaient avec un soin merveilleux, attendant le moment de lui faire faire quelque grand mariage. Or, dans la maison de messer Lizio venait fréquemment un jeune homme qui ne la quittait presque jamais, beau et frais de sa personne, et appartenant aux Manardi da Brettinoro. Il s’appelait Ricciardo et messer Lizio et sa femme ne s’en méfiaient pas plus que si c’eût été leur fils. Ricciardo ayant vu plusieurs fois la jeune fille, qui était très belle, très gracieuse de manières, bien élevée et déjà en âge d’être mariée, s’énamoura désespérément d’elle ; mais il tenait son amour soigneusement caché. La jeune fille s’en étant aperçue, se mit, sans chercher à esquiver le coup, à l’aimer également ; de quoi Ricciardo fut très content. Et, bien qu’il eût eu souvent envie de lui en parler, il s’était tu cependant par crainte ; mais un jour, ayant pris son moment, il se hasarda à lui dire : « — Caterina, je te prie de ne pas me laisser mourir d’amour pour toi. — » La jeune fille répondit aussitôt : « — Plût à Dieu que tu ne me fisses pas mourir aussi toi-même. — » Cette réponse fit beaucoup de plaisir à Ricciardo et augmenta sa hardiesse, et il lui dit : « — Je ne manquerai pas de faire tout ce qui te sera agréable, mais c’est à toi de trouver un moyen de sauver ta vie et la mienne. — » La jeune fille dit alors : « — Ricciardo, tu vois combien je suis gardée, et pour ce je ne vois pas comment il te sera possible de me venir trouver ; mais si tu sais trouver un moyen qui se puisse employer sans qu’il m’en résulte vergogne, dis-le-moi, et je l’emploierai. — » Ricciardo ayant longtemps réfléchi, dit soudain : « — Ma douce Caterina, je ne vois pas d’autre moyen, sinon que tu couches ou que tu puisses venir sur la galerie qui est près du jardin de ton père ; car si je savais que tu y fusses la nuit, je m’efforcerais certainement d’aller t’y trouver, quelque haute que soit cette galerie. — » À quoi la Caterina répondit : « — Si tu te fais fort d’y venir, je crois que je réussirai, moi, à y aller coucher. — » Ricciardo dit que oui ; et cela dit, ils s’embrassèrent une fois à la dérobée, et se quittèrent.

« Le lendemain, comme on était déjà à la fin de mai, la jeune fille commença à se plaindre devant sa mère que la nuit précédente, à cause de la trop grande chaleur, elle n’avait pas pu dormir. La mère dit : « — Eh ! ma fille, quelle chaleur si grande a-t-il fait ? Au contraire, il n’a pas fait chaud du tout. — » À quoi la Caterina dit : « — Ma mère, vous devriez dire : à ce qu’il me semble, et peut-être vous diriez vrai. Mais vous devez réfléchir combien les jeunes filles ont plus chaud que les femmes âgées. — » La dame dit alors : « — C’est vrai, ma fille ; mais je ne puis pas faire chaud ou froid à ma fantaisie, comme tu le voudrais peut-être ; il faut supporter le temps comme les saisons le donnent. Peut-être cette nuit fera-t-il plus frais, et tu dormiras mieux. — » « — Or Dieu le veuille, — dit la Caterina, — mais ce n’est pas l’ordinaire que les nuits aillent en se refroidissant plus on avance vers l’été. — » « — Que veux-tu donc que je fasse, dit la dame. — » La Caterina répondit : « — Si cela plaît — à mon père et à vous, je ferais volontiers faire un lit dans la galerie qui est sur le jardin, à côté de la chambre de mon père, et j’y coucherais ; là, écoutant chanter le rossignol, et étant en un endroit plus frais, je serais beaucoup mieux qu’en votre chambre. — » La mère dit alors : « — Ma fille, sois tranquille ; je le dirai à ton père, et comme il voudra, nous ferons. — »

« Ayant appris la chose par sa femme, messer Lizio qui était vieux et qui, pour cette raison, était peut-être un peu revêche, dit : « — Qu’est-ce que ce rossignol dont elle a besoin pour s’endormir ? Je la ferai dormir au chant de la cigale. — » Ce qu’ayant su la Caterina, non seulement elle ne dormit pas la nuit suivante, plus par dépit qu’à cause de la chaleur, mais elle ne laissa point dormir sa mère, se plaignant à chaque instant de la chaleur grande. Sa mère, voyant cela, alla trouver le lendemain matin messer Lizio et lui dit : « — Messire, vous ne tenez guère à cette jeune fille ; qu’est-ce que cela vous fait qu’elle couche sur cette galerie ? Elle n’a pas eu un moment de repos pendant toute la nuit ; en outre, faut-il vous étonner que ce lui soit un plaisir d’entendre changer le rossignol, elle qui n’est qu’une enfant ? Les jeunes gens désirent ce qui leur ressemble. — » Messer Lizio, entendant cela, dit : « — Allons, qu’on lui fasse un lit comme vous l’entendrez, qu’on y mette tout autour des rideaux de serge, et qu’elle y couche et entende chanter le rossignol tout son saoul. — »

« La jeune fille, à cette nouvelle, fit promptement faire un lit dans la galerie, et comme elle devait y coucher la nuit suivante, elle guetta jusqu’à ce qu’elle eût vu Ricciardo, auquel elle fit un signe convenu entre eux, et par où il comprit ce qu’il devait faire. Quand messer Lizio eut entendu sa fille gagner son lit, il ferma une porte par laquelle on allait de sa chambre à la galerie, et alla se coucher à son tour. Ricciardo, dès qu’il vit que tout était tranquille, monta à l’aide d’une échelle sur un mur, et une fois sur le mur, s’accrochant à certaines pierres d’attente d’un autre mur, à grand’peine, et en courant risque de faire une chute dangereuse, il parvint sur la galerie où il fut reçu sans bruit avec une grandissime fête par la jeune fille. Et après de nombreux baisers, ils se couchèrent ensemble, et prirent, presque toute la nuit, joie et plaisir l’un de l’autre, faisant chanter plusieurs fois le rossignol.

« Les nuits étant courtes, et le plaisir ayant été grand, le jour vint sans qu’ils y songeassent ; et ils étaient encore si échauffés tant de la température que du long amusement, qu’ils s’endormirent sans avoir rien sur eux, la Caterina enlaçant de son bras droit le col de Ricciardo, et le tenant de sa main gauche par cette chose que vous avez la plus honte de nommer quand vous êtes avec des hommes. Ils dormaient de cette façon sans se réveiller quand, le jour venu, messer Lizio se leva ; et, se rappelant que sa fille était couchée sur la galerie, il ouvrit doucement la porte et dit : « — Voyons un peu comment le rossignol a fait dormir la Caterina, cette nuit. — » Et ayant fait quelques pas, il leva les rideaux de serge dont le lit était entouré, et il vit Ricciardo et sa fille, tout nus et découverts, qui dormaient en se tenant embrassés comme il a été dit plus haut. Ayant parfaitement reconnu Ricciardo, il sortit de la galerie, et étant allé dans la chambre de sa femme, il l’appela en lui disant « : — Sus, sus, femme ; lève-toi et viens voir ; ta fille avait tellement envie du rossignol, qu’elle l’a pris et qu’elle le tient dans sa main. — » La dame dit : « — Comment cela peut-il être ? — » Messer Lizio dit : « — Tu le verras, si tu te dépêches de venir. — » La dame, s’étant empressée de s’habiller, suivit sans bruit messer Lizio, et tous deux étant arrivés vers le lit, et les rideaux ayant été écartés, madame Giacomina put voir manifestement comment sa fille avait pris et tenait le rossignol qu’elle désirait tant entendre chanter. De quoi la dame, se tenant pour fortement jouée par Ricciardo, voulut crier et lui dire des injures ; mais messer Lizio lui dit : « — Femme, garde-toi de dire un mot, si tu as mon affection pour chère, car en vérité, puisqu’elle l’a pris, il sera sien. Ricciardo est gentilhomme, riche et jeune, nous ne pouvons avoir avec lui qu’une bonne alliance. S’il veut s’en aller d’ici tranquillement, il faudra d’abord qu’il l’épouse ; de sorte qu’il se trouvera avoir mis le rossignol dans sa propre cage et non dans celle d’autrui. — » Sur quoi, un peu consolée, et voyant que son mari n’était point courroucé du fait, et que sa fille après avoir eu une bonne nuit s’était bien reposée et avait pris le rossignol, la dame se tut.

« Il ne se passa guère de temps sans que Ricciardo se réveillât, et voyant qu’il était grand jour, il se tint pour mort et appela la Caterina, disant : « — Hélas ! ma chère âme, comment ferons-nous ? Le jour est venu et m’a surpris ici. — » À ces mots, messer Lizio s’étant avancé et ayant levé les rideaux, répondit : « — Nous ferons bien. — » Quand Ricciardo le vit, il lui sembla que le cœur lui était arraché de la poitrine, et s’étant assis sur le lit, il dit : « — Mon Seigneur, je vous requiers merci, de par Dieu. Je reconnais que j’ai mérité la mort, en homme déloyal et méchant, et pour ce, faites de moi ce qu’il vous plaira ; pour moi, je vous supplie, si cela se peut de me faire grâce de la vie et de ne point me faire mourir. — » À quoi messer Lizio dit : « — Ricciardo, l’amour que je te portais et la confiance que j’avais en toi ne méritaient point cette récompense ; mais pourtant puisqu’il en est ainsi, et que la jeunesse t’a poussé à une si grande faute, il faut, pour t’éviter à toi la mort, et m’éviter à moi la honte, que tu prennes pour ta femme légitime la Caterina, afin que, comme elle a été tienne cette nuit, elle le soit tant qu’elle vivra ; et de cette façon tu peux conquérir mon pardon et ton salut ; mais si tu ne veux pas faire ainsi, recommande ton âme à Dieu. — »

« Pendant que s’échangeaient ces paroles, la Caterina avait lâché le rossignol, et s’étant renfoncée sous la couverture, s’était mis à pleurer fort et à prier son père de pardonner à Ricciardo ; d’un autre côté, elle suppliait Ricciardo de faire ce que voulait messer Lizio, afin qu’ils pussent avoir, tous deux longtemps et sans crainte de pareilles nuits. Mais il ne fut pas besoin en cela de trop de prières, pour ce que d’une part la honte de la faute commise et le désir de la racheter, et d’autre part la peur de mourir et l’envie d’échapper sain et sauf, enfin l’ardent amour et le désir de posséder l’objet aimé, firent dire à Ricciardo librement et sans hésitation qu’il était prêt à faire ce qu’il plairait à messer Lizio. Pour quoi, messer Lizio s’étant fait prêter par madame Giacomina un de ses anneaux, Ricciardo épousa en leur présence la Caterina, sans bouger de l’endroit même. La chose faite, messer Lizio et la dame s’en allèrent en disant : « — Maintenant reposez-vous, car vous en avez probablement plus besoin que de vous lever. — »

« Eux partis, les jeunes gens s’embrassèrent de nouveau, et n’ayant pas cheminé plus de six milles pendant la nuit, ils fournirent encore deux milles avant de se lever, et mirent ainsi fin à la première journée. Puis, s’étant levés, et Ricciardo s’étant entretenu plus longuement avec messer Lizio, quelques jours après, comme il convenait, en présence des amis et des parents, il épousa de nouveau la jeune fille et la conduisit à sa maison en grande fête. Et par la suite, il oisela longuement avec elle aux rossignols, en paix et à son grand contentement, de nuit et de jour, comme il lui plut. — »



NOUVELLE V


Guidotto da Cremona laisse à Giacomino da Pavia une petite fille et meurt. Celle-ci devenue grande et demeurant à Faenza, est aimée par Giannole di Severino, et Minghino di Mingolo qui se la disputent. La jeune fille est reconnue pour être la sœur de Giannole, et épouse Minghino.


Les dames, en écoutant la nouvelle du rossignol, avaient tant ri, qu’elles ne pouvaient se retenir de rire encore, bien que Philostrate se fût arrêté de conter. Mais pourtant, quand elles eurent assez ri, la reine dit : « — En vérité, si tu nous as attristées hier, tu nous as aujourd’hui tellement fait rire, qu’il serait injuste de te rien reprocher. — » Puis adressant la parole à Néiphile, elle lui ordonna de raconter. Celle-ci commença joyeusement ainsi : « — Puisque Philostrate est entré en devisant dans la Romagne, il me plaît pareillement à moi aussi de m’y promener un peu en vous contant ma nouvelle. — »

« Je dis donc que jadis en la cité de Fano habitaient deux lombards, dont l’un s’appelait Guidotto de Crémone et l’autre Giacomino de Pavie. Tous deux étaient hommes d’âge et avaient été, dans leur jeunesse, presque constamment soldats et sous les armes. Sur quoi, Guidotto étant près de mourir, et n’ayant ni fils, ni un autre ami ou parent à qui il se fiât plus qu’à Giacomino, il laissa à ce dernier une jeune enfant qu’il avait chez lui et à peine âgée de dix ans, ainsi que tout ce qu’il possédait au monde ; et après l’avoir longtemps entretenu de ses affaires, il mourut. Il advint en ces temps que la cité de Faenza, après avoir été longtemps en guerre et à la male aventure, revint en un meilleur état, et qu’il fut librement permis à quiconque le désirait, d’y retourner. Pour quoi, Giacomino, qui y avait autrefois habité, et auquel ce séjour plaisait, y revint avec toute sa fortune, et emmena avec lui la jeune fille que Guidotto lui avait laissée et qu’il aimait et traitait comme sa propre fille. Celle-ci, en grandissant, devint la plus belle qui fût alors dans la cité ; et elle était aussi honnête et aussi bien élevée qu’elle était belle. Pour cette raison plusieurs commencèrent à la courtiser, mais par dessus tous les autres deux jeunes gens également beaux et riches lui vouèrent un si grand amour, qu’ils se mirent à avoir l’un pour l’autre une jalousie et une haine extraordinaires ; ils s’appelaient, l’un Giannole di Severino, et l’autre Minghino di Mingole. Tous les deux auraient volontiers pris pour femme la jeune fille qui avait déjà quinze ans, si les parents de cette dernière y eussent consenti ; pour quoi, voyant qu’ils ne pouvaient l’obtenir d’une façon honnête, chacun d’eux chercha le meilleur moyen pour l’avoir.

« Giacomino avait chez lui une servante âgée et un valet nommé Crivello, personnage très complaisant et très facile, avec lequel Giannole se lia beaucoup et à qui, lorsque le moment lui sembla venu, il découvrit tout son amour, le priant de lui être favorable pour obtenir ce qu’il désirait, et lui promettant de grandes récompenses s’il le faisait. À quoi Crivello dit : « — Vois-tu, en cela je ne pourrai t’être utile sinon de la façon suivante : Quand Giacomino ira souper quelque part, je t’introduirai là où sera la jeune fille, car si je voulais lui dire une seule parole en ta faveur, elle ne m’écouterait pas une minute. Si cela te plaît, je te promets de le faire ; tu feras ensuite, si tu sais, ce que tu croiras bon. — » Giannole dit qu’il ne demandait pas davantage, et ils en restèrent sur cet accord. De son côté Minghino avait gagné l’amitié de la servante, et s’était si bien entendu avec elle, qu’elle avait plus d’une fois porté des messages à la jeune fille et l’avait presque embrasée d’amour pour Minghino. Elle avait en outre promis au jeune homme de l’aboucher avec sa belle, s’il arrivait que, pour un motif quelconque, Giacomino sortît le soir de chez lui.

« Il advint donc, quelques jours après tous ces pourparlers, que, par suite des menées de Crivello, Giacomino s’en alla souper avec un de ses amis. Crivello en ayant averti Giannole, convint avec lui qu’à un certain signal il viendrait et trouverait la porte ouverte. D’un autre côté, la servante, ne sachant rien de cela, fit prévenir Minghino que Giacomino ne soupait pas chez lui, et lui fit dire de se tenir près de la maison, de façon à accourir et à s’y introduire à un signal qu’elle lui ferait. Le soir venu, les deux amants qui ignoraient leurs projets respectifs, mais qui se méfiaient chacun l’un de l’autre, s’en vinrent, suivis d’un certain nombre de compagnons armés, pour pouvoir entrer sans être empêchés. Minghino, en attendant le signal, se posta avec les siens chez un de ses amis, voisin de la jeune fille ; Giannole, avec ses gens, se tint à quelque distance de la maison. Crivello et la servante, Giacomino étant parti, s’ingéniaient à se renvoyer l’un l’autre. Crivello disait à la servante : « — Pourquoi ne vas-tu pas dormir maintenant ; pourquoi rôdes-tu ainsi par la maison. — » Et la servante lui disait : « — Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ton maître, puisque tu as bien soupé ? — » C’est ainsi qu’ils ne pouvaient se renvoyer l’un l’autre ; mais Crivello, voyant que l’heure arrêtée avec Giannole était venue, se dit en lui-même : « — Pourquoi me mettre en peine de celle-ci ? Si elle ne se tient pas tranquille, elle pourra s’en trouver mal. — » Et ayant fait le signal convenu, il alla ouvrir la porte. Sur quoi, Giannole étant entré promptement avec deux de ses compagnons, et ayant trouvé la jeune fille dans la salle, ils s’emparèrent d’elle pour l’entraîner au dehors. La jeune fille se mit à résister et à crier fortement, ainsi que la servante. Ce qu’entendant Minghino, il accourut sur-le-champ avec ses amis, et voyant la jeune fille déjà entraînée hors de la maison, ils tirèrent les épées, et se mirent tous à crier : « — Ah ! traîtres, vous êtes morts ; la chose ne se passera pas ainsi ; quelle est cette violence ? — À ces mots, ils commencèrent à frapper, tandis que tous les voisins, que le bruit avait fait sortir de chez eux avec des flambeaux et en armes, vinrent en aide à Minghino, blâmant vivement cette algarade. Pour quoi, Minghino, après une longue résistance, enleva la jeune fille à Giannole et la remit en la maison de Giacomino. Mais la bagarre n’était pas encore terminée, que survinrent les sergents du commandant de la cité, qui firent prisonniers bon nombre des combattants, parmi lesquels se trouvèrent Minghino, Giannole, et Crivello, et qui les menèrent en prison.

« L’affaire apaisée, et Giacomino étant de retour, il fut d’abord très marri de cet incident ; mais s’étant informé comment la chose s’était passée, et voyant que la jeune fille n’avait failli en aucune façon, il se consola un peu se proposant, pour que pareille aventure ne se reproduisît plus, de la marier le plus tôt qu’il pourrait. Le lendemain matin, les parents d’un côté et de l’autre ayant appris la vérité, et sachant le dommage qu’il en pourrait résulter pour les jeunes prisonniers, si Giacomino voulait faire comme en toute raison il le pouvait, allèrent le trouver, et le prièrent doucement de faire moins attention à l’injure que lui avait causée le peu de sens de ces jeunes gens, qu’à l’affection et à l’amitié qu’il leur portait, comme ils croyaient, à eux qui venaient le supplier, offrant en outre pour eux-mêmes et pour les jeunes gens de lui payer telle amende qu’il lui plairait d’exiger pour le mal qu’ils lui avaient fait. Giacomino, qui dans sa longue vie avait vu bien des choses et était de bon sentiment, répondit brièvement : « — Seigneurs, si j’étais dans mon pays, comme vous êtes dans le vôtre, je me tiens si fort pour votre ami qu’en cela comme en toute autre chose, je ferais absolument comme il vous plairait ; et en outre, je dois d’autant plus me rendre à vos désirs, que vous vous êtes fait offense à vous-mêmes, pour ce que cette jeune fille, comme beaucoup le pensent peut-être, n’est ni de Crémone ni de Pavie, mais bien de Faenza, bien que ni moi ni celui de qui je la tiens n’ayons jamais su de qui elle était fille ; pour quoi, je ferai au sujet de l’affaire pour laquelle vous me priez, tout ce que vous voudrez. — »

« Les braves gens, entendant que cette jeune fille était de Faenza, s’étonnèrent ; et ayant remercié Giacomino de sa généreuse réponse, ils le prièrent de leur dire comment elle était venue en ses mains, et comment il savait qu’elle était de Faenza. À quoi Giacomino dit : « — Guidotto de Crémone fut mon compagnon et mon ami, et étant près de mourir, il me dit que lorsque cette ville fut prise d’assaut par l’empereur Frédéric, tout ayant été mis au pillage, il entra avec ses compagnons en une maison, et la trouva pleine de richesses et abandonnée par ceux qui l’habitaient, excepté par cette jeune fille, qui était âgée de deux ans ou à peu près, et qui, le voyant monter par l’escalier, l’appela son père ; pour quoi, ayant eu compassion d’elle, il il la prit et l’emmena à Faenza avec tout ce qui se trouvait dans la maison. C’est là, qu’en mourant, il me la laissa avec tout ce qu’il avait, me chargeant, quand le moment serait venu, de la marier et de lui donner en dot ce qui lui avait appartenu. Elle est en âge d’être mariée, mais je n’ai pas eu l’occasion de pouvoir lui donner quelqu’un qui me plût ; je le ferais volontiers, de crainte qu’une aventure comme celle d’hier n’arrive de nouveau. — »

« Il y avait là, parmi les autres, un certain Guiglielmo da Medicina, qui avait été avec Guidotto à cette prise, et qui connaissait bien la personne à qui avait appartenu la maison qui avait été pillée par Guidotto. Voyant cette personne parmi les assistants, il s’approcha d’elle et lui dit : « — Bernabuccio, entends-tu ce que dit Giacomino ? — » Bernabuccio dit : « — Oui ; et tout à l’heure j’y pensais fort, pour ce que je me souviens qu’en ces tumultes je perdis une petite fille de l’âge que vient de dire Giacomino. — » À quoi Giuglielmo dit : « — Pour sûr, c’est elle, pour ce que je me trouvai jadis en une réunion où j’entendis Guidotto raconter où il avait fait son butin, et je vis bien que c’était en ta maison ; et pour ce, rappelle-toi si tu croirais pouvoir la reconnaître à quelque signe, et envoie-la chercher ; tu verras certainement qu’elle est ta fille. — » Pour quoi, Bernabuccio, en y songeant, se rappela qu’elle devait avoir une cicatrice en forme de croix au-dessus de l’oreille gauche par suite d’une tumeur naissante qu’il lui avait fait couper quelque temps avant cet événement. Aussi, sans plus attendre, il s’approcha de Giacomino qui était encore là, et le pria de le mener chez lui et de lui faire voir cette jeune fille. Giacomino l’y mena volontiers et fit venir la jeune fille devant lui.

« Dès que Bernabuccio la vit, il lui sembla voir le visage de sa mère, qui était encore belle femme ; mais pourtant ne s’en tenant point à cette ressemblance, il dit à Giacomino qu’il voulait lui demander la permission de lui lever un peu les cheveux au-dessus de l’oreille gauche, à quoi Giacomino fut consentant. Bernabuccio s’étant approché d’elle qui se tenait toute rougissante, lui souleva les cheveux avec la main droite et vit la croix ; sur quoi, reconnaissant qu’elle était bien sa fille, il se mit à pleurer de tendresse et à l’embrasser, bien qu’elle s’en défendît ; et s’étant tourné vers Giacomino, il dit : « — Mon frère, c’est ma fille ; ma maison était celle que Guidotto pilla, et cette enfant au milieu de la soudaine épouvante, y fut oubliée par ma femme qui était sa mère, et jusqu’à ce jour nous avons cru qu’elle avait été brûlée dans cette maison qui fut réduite en cendres ce jour-là. — » La jeune fille, en entendant ces paroles, et voyant qu’il était un homme âgé, y ajouta foi ; et mue par une force occulte, mêlant ses embrassements aux siens, elle se mit à pleurer de tendresse.

« Bernabuccio envoya sur le champ chercher sa mère, ses autres parents, ses sœurs et ses frères, et la montrant à tous, il leur raconta le fait. Après mille embrassements, chacun lui fit une grande fête, et Giacomino y consentant, Bernabuccio la mena chez lui. Le gouverneur de la cité, qui était un galant homme, ayant appris cela, et sachant que Giannole qu’il tenait prisonnier était le fils de Bernabuccio et le propre frère de la jeune fille, se détermina à passer légèrement sur le délit commis par lui, et s’étant entendu à ce sujet avec Bernabuccio et Giacomino, il fit faire la paix à Minghino et à Giannole ; puis à Minghino, au grand plaisir de tous ses parents, il donna pour femme la jeune fille dont le nom était Agnès, et il lui rendit la liberté ainsi qu’à Crivello et aux autres qui avaient été impliqués dans cette affaire. Minghino, fort joyeux, fit les noces belles et grandes, et ayant mené Agnès dans sa maison, il vécut de longues années avec elle en paix et en joie. — »



NOUVELLE VI


Gianni di Procida est trouvé avec une jeune fille qu’il aime et qui avait été donnée au roi Federigo. Tous deux sont liés à un pal pour être brûlés. Mais Gianni est reconnu par Ruggieri dell’ Oria ; il échappe au supplice et épouse sa dame.


La nouvelle de Néiphile finie et ayant beaucoup plu aux dames, la reine ordonna à Pampinea de se disposer à en dire une. Celle-ci, montrant un riant visage, commença : « — Ce sont de très grandes forces, plaisantes dames, que celles de l’amour ; elles imposent aux amants de grandes peines et les jettent dans des périls démesurés et imprévus, comme on a pu fort bien le comprendre par les récits faits aujourd’hui et les jours précédents ; néanmoins, il me plaît de le démontrer encore en vous parlant d’un jeune amoureux.

« Ischia est une île très voisine de Naples. Il y avait jadis, entre autres, une toute jeune fille très belle et très gracieuse qui avait nom Restituta, et était fille d’un gentilhomme de l’île appelée Marin Bolgaro. Un jeune homme d’une île voisine d’Ischia, appelée Procida, et qui avait nom Gianni, l’aimait plus que sa propre vie, et était aimé d’elle. Il ne se contentait pas de venir de jour à Ischia pour la voir, mais il y venait plus d’une fois la nuit, et souvent, n’ayant point trouvé de barque, il était allé en nageant de Procida jusqu’à Ischia, afin de voir, s’il ne pouvait mieux faire, les murs de la maison de sa belle. Durant cet amour si fervent, il advint que la jeune fille étant, un jour d’été, allée seule sur le bord de la mer, et courant de roche en roche un couteau à la main pour détacher les coquillages des pierres, elle arriva en un endroit entouré de rochers où, soit pour chercher l’ombre, soit à cause du voisinage d’une fontaine aux eaux très fraîches qui s’y trouvait, quelques jeunes Siciliens venus de Naples s’étaient arrêtés. Ceux-ci, à la vue de cette belle jeune fille qui ne les avait pas encore aperçus, et qui s’en venait seule, résolurent de s’en emparer et de l’emmener avec eux ; et l’effet suivit de près la résolution. Bien qu’elle criât beaucoup, ils la prirent, la mirent sur leur navire et poursuivirent leur route. Arrivés en Calabre, ils délibérèrent à qui devrait appartenir la jeune fille, et chacun la voulait pour soi ; pour quoi, ne pouvant s’accorder entre eux et craignant d’en venir à de pires extrémités et de gâter pour elle leurs affaires, ils décidèrent de la donner à Federigo, roi de Sicile, qui était alors jeune, et se plaisait à de telles choses ; ce qu’ils firent, dès qu’ils furent arrivés à Palerme. Le roi, la voyant si belle, l’eut pour agréable ; mais comme il était un peu souffrant de sa personne, il ordonna, en attendant qu’il fût mieux portant, de la conduire en un très beau palais situé au milieu d’un jardin qui lui appartenait et qui s’appelait la Cuba, et de l’y bien traiter ; ce qui fut fait.

« L’enlèvement de la jeune fille fit grande rumeur à Ischia, et ce qui augmentait l’indignation générale, c’était qu’on ne pouvait savoir quels étaient ceux qui l’avaient enlevée. Mais Gianni, qui s’en affligeait plus que tout autre, n’attendant pas qu’il lui arrivât de ses nouvelles à Ischia, et ayant su de quel côté la frégate s’était dirigée, en fit armer une, y monta, et le plus rapidement qu’il put, parcourut toute la côte, depuis la Minerva jusqu’à la Scalea en Calabre, s’informant partout de la jeune fille. Ce fut seulement à la Scalea qu’on lui dit qu’elle avait été emmenée à Palerme par des mariniers siciliens. Gianni y alla le plus tôt qu’il put, et, après avoir bien cherché, il apprit que la jeune fille avait été donnée au roi, et qu’elle était gardée par lui dans la Cuba, ce dont il fut très courroucé, car il perdit quasi tout espoir, non pas seulement de la ravoir, mais même de la voir. Cependant, retenu par l’amour, il renvoya sa frégate, et voyant que personne ne l’y connaissait, il resta à Palerme.

« Comme il passait souvent devant la Cuba, il advint qu’un jour il la vit par hasard à une fenêtre et qu’elle le vit, ce dont tous deux furent très contents. Gianni voyant que le lieu était solitaire, s’approcha d’elle le plus possible, lui parla, et s’étant enquis d’elle comment il devait s’y prendre pour lui parler de nouveau, il la quitta, après avoir bien examiné la disposition des lieux. Il attendit la nuit, et quand une bonne partie en fut écoulée, il retourna à la Cuba, et s’étant accroché à des endroits où n’auraient pas grimpé des pics, il entra dans le jardin, et y ayant trouvé une petite antenne de navire il l’appliqua contre la fenêtre que la jeune fille lui avait indiquée, et y monta fort légèrement. La jeune fille, considérant comme perdu son honneur, pour la conservation duquel elle avait autrefois résisté à son amant, et pensant que non seulement elle ne pouvait le sacrifier à un plus digne que lui, mais qu’elle pouvait l’amener à la délivrer, avait pris la résolution de satisfaire entièrement ses désirs ; et pour ce, elle avait laissé la fenêtre ouverte, afin qu’il pût s’introduire promptement. Gianni ayant donc trouvé la fenêtre ouverte, entra sans bruit, et se coucha à côté de la jeune fille qui ne dormait pas. Celle-ci, avant qu’ils en vinssent à autre chose, lui déclara ses intentions, le suppliant de l’arracher de ces lieux et de l’emmener. À quoi Gianni dit que rien ne lui plaisait davantage, et que, sans faute, dès qu’il l’aurait quittée, il s’arrangerait de façon à pouvoir l’emmener la première fois qu’il reviendrait. Cela dit, s’étant embrassés avec un grandissime plaisir, ils goûtèrent cette volupté au-dessus de laquelle Amour ne saurait plus rien offrir ; et quand ils l’eurent éprouvée à plusieurs reprises, ils s’endormirent sans s’en apercevoir dans les bras l’un de l’autre.

« Le roi, auquel au premier abord la jeune fille avait plu beaucoup, s’étant souvenu d’elle et se sentant mieux de sa personne, résolut, bien qu’il fût presque jour, d’aller passer quelques instants près d’elle, et il s’en alla secrètement à la Cuba, avec un de ses serviteurs. Étant entré dans le château, il fit ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il savait que dormait la jeune fille, et y entra en se faisant précéder d’une grande torche allumée ; et ayant regardé sur le lit, il la vit avec Gianni, tous deux nus et endormis dans les bras l’un de l’autre. De quoi il entra soudain dans une si violente colère que, sans rien dire, peu s’en fallut qu’il ne les tuât tous les deux avec un poignard qu’il portait au côté. Mais, estimant que c’est chose très vile pour tout homme, et surtout pour un roi, de tuer des gens nus et endormis, il se contint, et résolut de les faire périr publiquement par le feu. Se retournant vers le seul compagnon qu’il avait amené, il dit : « — Que te semble de cette misérable femme en qui j’avais mis tout mon espoir ? — » Puis, il lui demanda s’il connaissait le jeune homme qui avait eu une si grande audace que de venir, en sa propre maison, lui faire un tel outrage et un tel déplaisir. Celui qu’il interrogeait ainsi lui répondit qu’il ne se rappelait pas l’avoir jamais vu. Le roi étant donc sorti tout courroucé de la chambre, ordonna que les deux amants, nus comme ils étaient, fussent pris et enchaînés, et que, dès que le jour aurait paru, on les menât à Palerme où ils seraient liés sur la place publique à un pal, dos à dos, et qu’ils resteraient en cet état jusqu’à l’heure de tierce, afin qu’ils pussent être vus de tous, puis qu’il seraient livrés aux flammes, comme ils l’avaient mérité. Cet ordre donné, il courut s’enfermer dans sa chambre à Palerme, fort courroucé.

« Le roi parti, plusieurs sbires se jetèrent sur les deux amants qu’ils ne se contentèrent pas de réveiller, mais qu’ils saisirent promptement et qu’ils enchaînèrent sans la moindre pitié. Ce que voyant les deux jeunes gens, s’ils furent désolés, s’ils craignirent pour leur vie, s’ils pleurèrent et se plaignirent, il est aisé de se l’imaginer. Suivant l’ordre du roi, ils furent menés à Palerme et liés sur une place publique à un pal, et devant eux on prépara le bûcher et le feu qui devaient les brûler à l’heure marquée par le roi. Tous les Palermitains, hommes et femmes, accoururent en hâte pour voir les deux amants ; les hommes concentraient tous leurs regards sur la jeune fille, et de même qu’ils admiraient combien elle était belle et bien faite dans tout son corps, de même les femmes qui ne regardaient que le jeune homme, s’accordaient à reconnaître qu’il était admirablement beau et bien lait. Mais les deux malheureux amants, pleins de honte, tenaient la tête basse, et pleuraient leur infortune, attendant d’heure en heure la cruelle mort par le feu.

« Pendant qu’ils restaient ainsi jusqu’à l’heure marquée, et qu’il n’était bruit partout que de la faute qu’ils avaient commise, la nouvelle en parvint aux oreilles de Ruggieri dell’ Oria, homme d’une inestimable valeur et qui était alors amiral du roi. Il s’en alla pour les voir à l’endroit où ils étaient liés ; et, y étant arrivé, il regarda tout d’abord la jeune fille dont il admira beaucoup la beauté ; puis ayant jeté les yeux sur le jeune homme, il le reconnut sans trop de peine, et s’étant approché de lui, il lui demanda s’il était Gianni de Procida. Gianni, ayant levé la tête, et reconnaissant l’amiral, répondit : « — Mon seigneur, j’ai bien été celui dont vous parlez, mais je suis bien près de ne l’être plus. — » L’amiral lui demanda alors quelle cause l’avait conduit là. À quoi Gianni répondit : « — L’amour d’abord, et la colère du roi. — » L’amiral lui demanda de lui conter la chose plus en détail, et ayant entendu de lui comment tout s’était passé il allait s’en aller, quand Gianni le rappela et lui dit : « — Hélas ! mon seigneur, si cela se peut, demandez pour moi une grâce à celui qui m’a fait mettre ici de la sorte. — » Ruggieri demanda quelle était cette grâce. — À quoi Gianni dit : « — Je vois qu’il me faut bientôt mourir ; je demande comme faveur, qu’au lieu d’être dos à dos avec cette jeune fille que j’ai aimée plus que ma vie et qui m’a aimé de même, on nous mette le visage tourné l’un vers l’autre, afin qu’en mourant, je voie sa figure et puisse m’en aller consolé. — » Ruggieri dit en riant : « — Volontiers ; je ferai de telle sorte que tu la verras encore tant que tu pourras en être ennuyé. — » Et l’ayant quitté, il ordonna à ceux qui avaient été préposés à l’exécution du supplice, qu’à moins d’un nouvel ordre du roi, ils ne fissent rien au delà de ce qui avait été déjà fait, et sans retard il alla trouver le roi.

« Bien qu’il le vît fort courroucé, il ne résolut pas moins de lui dire son avis, et il lui dit : « — Sire, en quoi t’ont offensé les deux jeunes gens que tu as ordonné de faire brûler là-bas sur la place ? — » Le roi le lui ayant dit, Ruggieri poursuivit : « — La faute qu’ils ont commise mérite bien ce supplice, mais il ne peut venir de toi. Et comme les fautes méritent un châtiment, ainsi les services doivent être récompensés, sans parler de la grâce et de la miséricorde. Connais-tu ceux que tu veux faire brûler ? — » Le roi répondit que non. Ruggieri dit alors : « — Eh ! bien, je veux que tu les connaisses, afin que tu voies combien peu raisonnablement tu te laisses emporter par les élans de ta colère. Le jeune homme est fils de Landolfo de Procida, frère de messer Gian de Procida, auquel tu dois d’être roi et seigneur de cette île. La jeune fille est la fille de Marino Bolgaro, dont l’influence est seule cause que ta seigneurie n’ait pas été chassée d’Ischia. Ce sont en outre deux jeunes gens qui s’aiment depuis longtemps, et c’est poussés par l’amour, et non point pour te faire une injure, qu’ils ont commis cette faute, si l’on doit appeler faute ce que l’amour fait faire aux jeunes gens. Pourquoi donc les veux-tu faire mourir, alors que tu devrais les honorer en les comblant de plaisirs et de bienfaits ? — » Le roi entendant cela, et persuadé que Ruggieri lui disait vrai, non seulement ne persista point dans sa résolution première, mais se repentit de ce qu’il avait fait. Pour quoi, il envoya sur-le-champ l’ordre de détacher les jeunes gens du pal et de les amener devant lui ; ce qui fut fait. Et s’étant pleinement assuré de leur condition, il pensa qu’il devait réparer par des dons et des honneurs l’injure qu’il leur avait faite. Les ayant donc fait richement vêtir, et voyant qu’ils y consentaient tous deux, il fit épouser la jeune fille par Gianni, et leur ayant fait de magnifiques présents, il les renvoya satisfaits chez eux où ils furent reçus avec une grandissime fête, et où ils vécurent depuis tous les deux longuement, dans les plaisirs et dans la joie. — »



NOUVELLE VII



Théodore, amoureux de Violante, fille de messer Amerigo, son seigneur, la rend grosse et est condamné à être pendu. Pendant qu’on le conduit au supplice en le fouettant de verges, il est reconnu par son père et mis en liberté ; après quoi il épouse Violante.


Les dames, qui, toutes tremblantes, étaient suspendues aux lèvres de Pampinea pour savoir si les deux amants avaient été brûlés, en entendant qu’ils avaient été sauvés louèrent Dieu et se réjouissaient fort. Quant à la reine voyant que la nouvelle était finie, elle chargea la Lauretta de dire la suivante ; celle-ci se mit à dire d’un air joyeux :

« — Très belles dames, au temps que le bon roi Guillaume gouvernait la Sicile, il y avait dans l’île un gentilhomme nommé messer Amerigo, abbé de Trapani, et qui, entre autres bien temporels, possédait beaucoup d’enfants. Pour quoi, ayant besoin de serviteurs, et certaines galères de corsaires génois étant venues du Levant où elles avaient pris beaucoup de jeunes esclaves en côtoyant l’Arménie, il en acheta quelques-uns, les croyant Turcs. Parmi ces esclaves dont la plupart paraissaient être des bergers, il y en avait un de meilleure mine que les autres et qui était appelé Théodore. En grandissant, bien que toujours considéré comme esclave, il avait été élevé dans la maison avec les enfants de messer Amerigo ; et se conformant plus à la nature qu’à la vile condition où un accident l’avait jeté, il devint si bien élevé et de si bonnes manières, et sut si bien plaire à messer Amerigo que celui-ci l’affranchit et, croyant qu’il était musulman, le fit baptiser et nommer Pietro ; puis il en fit son majordome, ayant en lui une très grande confiance.

« En même temps que ses autres enfants, avait grandi une fille de messer Amerigo, appelée Violante, belle et délicate jeune fille, laquelle, son père tardant trop à la marier, s’énamoura par aventure de Pietro. Cependant, bien qu’elle l’aimât et qu’elle le tînt en grande estime pour sa bonne mine et pour ses talents, elle n’osait lui découvrir son affection. Mais Amour lui évita cette peine, pour ce que Pietro, l’ayant plusieurs fois guettée en secret, s’était énamouré d’elle à tel point qu’il n’éprouvait de plaisir qu’en la voyant ; toutefois il craignait de laisser voir à qui que ce fût ce qu’il éprouvait, cela lui paraissant moins que bien. La jeune fille qui le voyait volontiers, s’en aperçut, et pour lui donner plus de hardiesse, s’en montra fort contente, comme elle l’était en effet. Et ils en restèrent là pendant longtemps, n’osant se rien dire l’un à l’autre, bien que chacun d’eux le désirât beaucoup. Mais pendant que tous deux brûlaient également ainsi d’une même flamme, la fortune, comme si elle avait résolu d’amener ce qui arriva, leur fournit un moyen de chasser la craintive timidité qui les paralysait.

« Messer Amerigo avait, à un mille environ hors des murs de Trapani, une belle maison de campagne, où sa femme avec sa fille et d’autres dames avaient coutume de se rendre souvent en partie de plaisir. Y étant allées un jour que la chaleur était grande, et ayant emmené Pietro avec elles, il advint, comme nous le voyons parfois en été, que le ciel se couvrit soudain d’obscurs nuages ; pourquoi la dame et ses compagnes, afin de n’être pas surprises en cet endroit par le mauvais temps, se mirent en route pour revenir à Trapani, marchant le plus vite qu’elles pouvaient. Mais Pietro et la jeune fille qui étaient jeunes tous les deux, allaient beaucoup plus vite que la mère et les autres dames, non moins poussés par l’amour peut-être que par la peur du mauvais temps ; et comme ils avaient déjà pris une telle avance sur la dame et sur les autres, qu’on les voyait à peine, il arriva qu’après plusieurs coups de tonnerre, une averse de grêle grosse et serrée vint subitement à tomber, averse que la dame et sa compagnie évitèrent en se réfugiant dans la cabane d’un laboureur.

« Pietro et la jeune fille, n’ayant pas d’abri plus proche, entrèrent dans une vieille cabane quasi tout effondrée où ne demeurait plus personne, et s’y réfugièrent tous deux sous un pan de toit qui subsistait encore, et où le peu d’espace où ils pouvaient s’abriter les forçait à se serrer l’un contre l’autre. Ce rapprochement leur fut occasion d’enhardir un peu leurs cœurs à s’ouvrir leurs désirs amoureux, et Pietro se mit le premier à dire : « — Plût à Dieu que jamais, si je devais rester comme je suis, cette pluie ne s’arrêtât. — » Et la jeune fille dit : « — Cela me serait cher. — » Et de ces paroles, ils en vinrent à se prendre la main et à se serrer mutuellement, puis à s’accoler et à se baiser, la grêle tombant toujours. Et pour ne pas m’arrêter à chaque détail, le temps ne se remit point qu’ils n’eussent connu les suprêmes joies de l’amour, et qu’ils n’eussent pris leurs mesures pour prendre secrètement plaisir l’un de l’autre. Le mauvais temps cessa, et à la porte de la cité, qui n’était pas loin de là, ils attendirent la dame et rentrèrent avec elle à la maison.

« Ils se retrouvèrent plus d’une fois au même endroit en prenant de grandes précautions, et au grand plaisir de chacun d’eux ; et la besogne alla si bien que la jeune fille devint grosse, ce qui les contraria vivement l’un et l’autre ; aussi la jeune fille usa-t-elle de tous les moyens pour se désengrosser, contre l’ordre de la nature ; mais elle ne put y réussir. Pour quoi, Pietro craignant pour sa vie, résolut de fuir et le lui dit. En apprenant cette résolution, elle dit : « — Si tu pars, je me tuerai sans la moindre hésitation. — » À quoi Pietro qui l’aimait beaucoup dit : « — Comment veux-tu, ma chère femme, que je reste ici ? Ta grossesse découvrira notre faute ; toi, on te pardonnera facilement ; mais moi, misérable, je serai celui qui supportera la peine de ma faute et de la tienne. — « À quoi la jeune fille dit : « — Pietro, ma faute se saura bien ; mais sois certain que la tienne, à moins que tu le dises toi-même, ne se saura jamais. — » Pietro dit alors : « — Puisque tu me promets qu’il en sera ainsi, je resterai ; mais songe à me bien garder ta promesse.

« La jeune fille qui avait caché sa grossesse le plus qu’elle avait pu, voyant que les proportions que prenait son corps ne lui permettaient pas de la cacher plus longtemps, l’avoua un jour à sa mère avec force larmes, la suppliant de la sauver. La dame affligée outre mesure, lui dit force injures, et voulut savoir d’elle comment la chose était arrivée. La jeune fille, afin qu’il ne fût fait aucun mal à Pietro, composa une fable, et conta la chose à sa guise. La dame la crut, et pour cacher la faute de sa fille, elle l’envoya à une de leurs maisons de campagne. Là, le temps des couches étant venu, la jeune fille criant comme le font les femmes en pareille circonstance, et sa mère ne prévoyant pas que messer Amerigo qui ne venait presque jamais en cet endroit, y dût justement venir, il arriva que celui-ci, revenant d’oiseler et passant le long de la chambre où criait sa fille, s’étonna, entra soudain et demanda ce qu’il y avait. La dame voyant son mari venir ainsi à l’improviste, se leva fort émue, et lui raconta ce qui était arrivé à leur fille. Mais lui, moins prompt que la dame à croire ce qu’on lui disait, dit qu’il ne devait pas être vrai qu’elle ignorât de qui elle était grosse, et déclara qu’il voulait tout savoir ; qu’en le disant sa fille pourrait recouvrer son affection ; sinon, qu’elle se préparât sans espoir de pardon à mourir. La dame s’efforça le plus qu’elle put de faire que son mari se contentât de ce que sa fille avait dit ; mais son insistance ne servit à rien. Il entra en une telle fureur, qu’il courut, l’épée nue à la main, vers sa fille qui pendant tous ces discours avait mis au monde un enfant mâle, et dit : « — Ou tu vas dire de qui tu as engendré cet enfant, ou tu vas mourir sur le champ. — » La jeune fille, craignant la mort, trahit la promesse faite à Pietro, et avoua ce qui s’était passé entre elle et lui.

« En entendant cela, le chevalier entra dans une telle fureur, qu’à peine il put se retenir de la tuer ; mais après avoir exhalé sa colère en paroles, il remonta à cheval, s’en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain messire Conrad, capitaine pour le roi, l’injure qui lui avait été faite par Pietro, il le fit prendre, sans que celui-ci se méfiât de rien. Mis à la question, Pietro avoua tout ; et, quelques jours après, il fut condamné par le capitaine à être fouetté par la ville puis à être pendu par la gorge. Afin qu’une même heure fît disparaître de la terre les deux amants et leur enfant, messer Amerigo, dont la colère n’était point apaisée pour avoir fait condamner Pietro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces deux choses, et dis-lui de ma part, qu’elle choisisse promptement des deux morts celle qu’elle voudra, du fer ou du poison ; sinon, je la ferai brûler vive en présence d’autant de citoyens qu’il y en a dans la ville, comme elle l’a mérité ; et cela fait, tu prendras l’enfant mis par elle au monde, et après lui avoir broyé la tête contre un mur, tu le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, ayant reçu de ce père féroce un ordre si cruel contre sa fille et son petit-fils, s’en alla plus disposé à mal qu’à bien.

« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté par les familiers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où étaient trois gentilshommes d’Arménie, que le roi d’Aménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour traiter avec le pape d’importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se faire, lesquels gentilshommes étaient descendus en cette auberge pour se reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d’honneurs par les gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerigo. Entendant passer les gens qui menaient Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu’à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. L’un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l’ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeâtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames appellent d’habitude des roses. À cette vue, il lui revient soudain en mémoire un sien fils qui lui avait été enlevé, il y avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont il n’avait jamais pu avoir des nouvelles ; considérant l’âge du malheureux que l’on fouettait, il jugea que son fils, s’il vivait encore, devait avoir le même âge que celui-ci lui paraissait avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être son fils. Pensant, si c’était lui, qu’il devait encore se souvenir de son nom, de son père et de la langue d’Arménie, il attendit qu’il fût arrivé tout près et appela : « — Théodore ! — » Pietro entendant ce nom, releva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — D’où es-tu ? De qui es-tu fils ? — » Les sergents qui le menaient, par déférence pour ce galant homme, s’arrêtèrent, de sorte que Pietro put répondre : « — Je suis d’Arménie, et fils d’un nommé Fineo ; j’ai été transporté ici par je ne sais quels gens. — » Ce qu’entendant Fineo, il reconnut à n’en plus douter que c’était bien le fils qu’il avait perdu ; pour quoi, il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l’embrasser au milieu des sergents ; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau qu’il portait, il pria celui qui le menait au supplice de vouloir bien attendre qu’on lui donnât l’ordre de le ramener. Ce dernier répondit qu’il attendrait volontiers.

« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l’ayant porté partout ; pour quoi, il s’en alla promptement trouver messer Conrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez à la mort comme esclave est homme libre, et c’est mon fils. Il est prêt à prendre pour femme celle à qui l’on dit qu’il a pris sa virginité ; qu’il vous plaise donc de surseoir à son exécution jusqu’à ce qu’on puisse savoir si elle le veut pour mari, afin que, si elle le veut, vous n’ayiez point été contre la loi. — » Messire Conrad, entendant que c’était le fils de Fineo, s’étonna ; et un peu confus de la fatalité, ayant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire à sa demeure, et envoya chercher messer Amerigo et lui dit tout ce qui s’était passé. Messer Amerigo, qui croyait déjà sa fille et son petit-fils morts, fut l’homme le plus désolé du monde de ce qu’il avait fait, voyant bien que s’il elle n’était pas morte, il pouvait facilement tout arranger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute hâte à l’endroit où était sa fille, afin que si on n’avait pas encore exécuté son ordre, on ne l’exécutât point. Celui qui y alla, trouva le familier qui avait été envoyé par messer Amerigo près de Violante, devant laquelle il avait posé le poignard et le poison, l’accablant d’injures parce qu’elle ne se pressait pas de choisir, et voulant la contraindre à prendre l’un ou l’autre. Mais ayant entendu l’ordre de son seigneur, il la laissa tranquille et s’en revint le trouver pour lui dire où en étaient les choses.

« Messer Amerigo, très content, s’en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu’il sut, s’excusa de ce qui était arrivé, lui en demandant pardon et affirmant que si Théodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit : « — J’entends que mon fils prenne votre fille pour femme ; et, s’il ne le veut pas, que la sentence prononcée contre lui ait son cours. — » Fineo et messer Amerigo étant donc d’accord, allèrent à l’endroit où Théodore était encore sous le coup de la peur de la mort et joyeux d’avoir retrouvé son père, et lui demandèrent ce qu’il voulait faire en cette circonstance. Théodore apprenant que, s’il voulait, la Violante serait sa femme, éprouva une telle joie qu’il lui sembla sauter de l’enfer au paradis, et il dit que cela lui serait une grandissime faveur, du moment que cela leur plairait à tous deux. On envoya donc savoir la volonté de la jeune fille, qui, apprenant ce qui était arrivé à Théodore, et ce qui lui avait été proposé, au moment même où, plus malheureuse que nulle autre femme au monde, elle attendait la mort, n’osait pas d’abord y croire ; mais enfin, y prêtant quelque croyance, elle répondit que si elle suivait en cela son désir, nulle chose ne lui pourrait advenir de plus heureux que d’être la femme de Théodore, mais que cependant elle ferait ce qu’ordonnerait son père.

« Chacun étant donc d’accord, on maria la jeune fille, et la fête fut très grande, à l’extrême satisfaction de tous les citoyens. La jeune fille, s’étant rétablie et faisant élever son petit enfant, redevint en peu de temps plus belle que jamais ; et s’étant relevée de ses couches, elle se présenta devant Fineo, à son retour de Rome, et le salua comme son père ; quant à lui, fort satisfait d’une si belle bru, il fit célébrer les noces en grandissime fête et allégresse, et accueillit Violante comme sa fille et la tint pour telle. Quelques jours après, étant monté avec elle, son fils et son petit-fils sur sa galère, il les emmena avec lui à Lajazzo, où les deux amants demeurèrent en paix et dans une profonde tranquillité tant qu’ils vécurent. — »



NOUVELLE VIII


Nastagio degli Onesti aimant une dame de la famille des Traversari, dépense toute sa fortune sans parvenir à se faire aimer. Sur les instances des siens, il s’en va à Chiassi. Là, il voit un chevalier donner la chasse à une jeune femme, la tuer et la donner à dévorer à deux chiens. Il invite à déjeuner ses parents et la dame qu’il aime, et celle-ci voit la même jeune femme subir le susdit supplice. Craignant qu’il ne lui en arrive autant, elle consent à prendre Nastagio pour mari.


Dès que Lauretta se tut, Philomène, sur l’ordre de la reine commença : « — Aimables dames, si la compassion est une vertu qu’on loue beaucoup en nous, la cruauté dont vous vous rendez coupables est également très sévèrement châtiée par la divine justice. Pour vous en donner une preuve, et pour vous engager à chasser toute cruauté de vos cœurs, il me plaît de vous dire une nouvelle non moins touchante qu’agréable.

« Il y avait autrefois à Ravenne, très antique cité de la Romagne, un grand nombre de nobles gentilshommes, parmi lesquels un jeune homme appelé Nastagio degli Onesti, que la mort de son père et d’un sien oncle avait laissé richissime au-dessus de toute estimation. Étant sans femme, il lui arriva, comme à la plupart des jeunes gens, de s’énamourer d’une fille de messer Paolo Traversaro, homme beaucoup plus noble que lui, espérant par ses efforts l’amener à l’aimer. Mais, ces efforts, quelque grands, quelque beaux, quelque louables qu’ils fussent, non-seulement ne lui servaient à rien, mais semblaient au contraire lui nuire, tellement la jeune fille qu’il aimait se montrait cruelle et dure et sauvage pour lui. Soit qu’elle fût enivrée de sa singulière beauté, soit que sa noblesse la rendît altière et dédaigneuse, elle tenait en mépris et lui et tout ce qui pouvait lui plaire. Cela causait un tel chagrin à Nastagio, que, dans son désespoir, et las de se plaindre, il lui vint la pensée de se tuer. Cependant, surmontant cette pensée, il prit à plusieurs reprises la résolution de la laisser tranquille, ou, s’il pouvait, de lui porter la même haine qu’elle avait pour lui. Mais c’est en vain qu’il formait une telle résolution, pour ce qu’il semblait que son amour redoublât alors que l’espoir lui manquait le plus.

« Le jeune homme persévérant dans cet amour, et continuant à dépenser démesurément, ses amis et ses parents comprirent qu’il finirait par détruire sa fortune et sa santé, pour quoi, ils le prièrent et lui conseillèrent de quitter Ravenne, et d’aller demeurer pendant quelque temps ailleurs, afin de mettre fin d’un même coup à sa passion et à ses prodigalités. Nastagio se moqua longtemps de cet avis, mais enfin, pressé par les sollicitations, et ne pouvant plus dire non, il déclara qu’il ferait ainsi ; et ayant fait faire de grands préparatifs, comme s’il voulait aller en France, en Espagne ou en d’autres lieux éloignés, il monta à cheval et, étant sorti de Ravenne accompagné de ses nombreux amis, il s’en alla en un lieu distant d’environ trois milles de Ravenne et appelé Chiassi. Là, ayant fait dresser les tentes et les pavillons, il dit à ceux qui l’avaient accompagné qu’il voulait y rester, et qu’ils eussent à s’en retourner à Ravenne. Nastagio s’étant donc installé en cet endroit, se mit à y mener la plus somptueuse vie qu’on eût jamais faite, invitant à dîner et à souper tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, selon son habitude.

« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et le temps étant très beau, les cruautés de sa dame lui revinrent à l’esprit ; et, ordonnant à ses serviteurs de le laisser seul afin de pouvoir rêver plus à son aise, il alla, posant machinalement un pied devant l’autre et tout pensif, jusqu’à une forêt de pins. La cinquième heure du jour était déjà passée, et il était entré un bon mille dans la forêt, sans se souvenir de manger ni d’autre chose, quand soudain il lui sembla entendre une voix de femme pousser de grandes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce rêverie étant rompue, il leva la tête pour voir ce que c’était, et s’étonna de se trouver dans la forêt de pins. Puis, regardant devant lui, il vit sortir d’un fourré très épais d’arbrisseaux et de buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et les épines, pleurant fort et criant merci. À ses côtés, courant d’un air acharné après elle, il vit deux énormes et féroces mâtins, qui, chaque fois qu’ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit venir, monté sur un coursier noir, un chevalier brun, au visage fort courroucé, une épée à la main, et qui la menaçait de la tuer en l’accablant d’outrages. Ce spectacle frappa tout d’abord son esprit d’étonnement et d’épouvante, puis de compassion pour l’infortunée, d’où naquit en lui le désir de la délivrer d’une telle angoisse et de la mort, s’il le pouvait. Se trouvant sans armes, il courut prendre une branche d’arme en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu’il le vit, lui cria de loin : « — Nastagio, ne t’oppose point à cela ; laisse faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a mérité. — »

« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s’arrêter, et le chevalier les ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s’étant approché de lui, dit : « — Je ne sais qui tu es, toi qui me connais ainsi ; mais néanmoins je te dis que c’est grande lâcheté à un chevalier armé de vouloir tuer une femme nue, et de lâcher les chiens contre elle, comme si c’était une bête sauvage. Pour moi, je la défendrai certainement autant que je pourrai. — » Le chevalier dit alors : « — Nastagio, je suis de la même cité que toi, et tu étais encore tout petit enfant, quand moi, qu’on appelait Messer Guido Degli Anastagi, je m’énamourai de cette femme que tu vois, bien plus encore que tu ne l’as fait de la fille des Traversari, et sa dureté, sa cruauté me rendirent si malheureux, qu’un jour, avec cette même épée que tu me vois à la main, je me tuai de désespoir ; et je suis condamné aux peines éternelles. Peu de temps après, celle-ci, qui avait été joyeuse outre mesure de ma mort, vint à mourir, et tant à cause de sa cruauté que de la joie qu’elle avait montrée de mes tourments et dont elle ne s’était point repentie, croyant en cela non seulement n’avoir point péché mais avoir bien mérité, elle fut également condamnée aux peines de l’enfer. Dès qu’elle y eût été précipitée, il nous fut imposé pour peine à tous deux, à elle de fuir ainsi devant moi, et à moi, qui l’avait tant aimée jadis, de la poursuivre comme une ennemie mortelle et non comme une dame aimée. Et toutes les fois que je l’atteins, je la tue avec cette même épée dont je me tuai moi-même ; je lui ouvre les reins, et je lui arrache ce cœur dur et froid où n’entrèrent jamais ni amour ni pitié, et je le donne, comme tu vas le voir tout à l’heure à manger à ces chiens avec le reste des entrailles. Après cela, elle ne reste guère de temps — ainsi le veut la justice et la puissance de Dieu — sans ressusciter comme si elle n’avait jamais été morte ; et de nouveau commence la douloureuse poursuite, et les chiens et moi nous nous remettons à la traquer ainsi ; et tous les vendredis, il arrive que je l’atteins ici à la même heure, et que j’en fais le carnage que tu vas voir. Et ne crois pas que les autres jours nous nous reposions ; mais je la rejoins en d’autres lieux, dans lesquels elle a pensé ou agi cruellement contre moi. Comme tu vois, d’amant je lui suis devenu ennemi, et je dois la poursuivre de cette façon autant d’années qu’elle a été cruelle de mois à mon égard. Donc, laisse la divine justice suivre son cours, et ne cherche pas à t’opposer à ce que tu ne pourrais empêcher. — »

« En entendant ces paroles, Nastagio, devenu tout tremblant, et n’ayant quasi pas un poil sur le corps qui ne fût hérissé, se retira en arrière, et, regardant la misérable jeune fille, il attendit en frémissant ce qu’allait faire le chevalier. Celui-ci, son discours terminé, courut comme un chien enragé, l’épée à la main, sur la jeune fille qui, agenouillée et fortement maintenue, par les deux matins, lui criait merci, et lui porta de toutes ses forces un coup de son épée dans la poitrine qu’il traversa de part en part. À peine la jeune fille eût-elle reçu le coup, qu’elle tomba la face contre terre, toujours pleurant et criant ; et le chevalier, ayant pris un couteau, lui ouvrit les reins, et, en ayant arraché le cœur et tout ce qui était autour, il le jeta aux deux mâtins, qui, comme des affamés, le mangèrent incontinent. Au bout de quelques instants la jeune femme, comme si rien ne s’était passé, se leva soudain sur pieds, et se remit à fuir vers la mer, les chiens toujours acharnés après elle et la déchirant toujours de leurs crocs. Quant au chevalier, il remonta à cheval, reprit son épée, et suivit la jeune femme ; et au bout d’un instant, ils furent tous si loin, que Nastagio ne put plus les voir.

« Nastagio, ayant vu toutes ces choses, resta un grand moment, partagé entre la pitié et la peur ; mais bientôt il lui vint à l’idée que cette aventure pourrait grandement lui servir, puisqu’elle se renouvelait chaque vendredi. Pour quoi, ayant bien remarqué l’endroit, il rejoignit ses familiers ; puis, quand le moment lui parut venu, il fit mander le plus de parents et d’amis qu’il put, et leur dit : « — Vous m’avez longtemps pressé de ne plus aimer celle qui m’est tant ennemie, et de cesser mes prodigalités ; et je suis prêt à le faire, si vous m’accordez une grâce, qui est celle-ci : de faire en sorte que, vendredi prochain, Messer Paolo Traversari, sa femme, sa fille, toutes leurs parentes, et toutes les autres dames qu’il vous plaira, s’en viennent dîner ici avec moi. Vous verrez alors pourquoi je vous demande cela. — » Ceux à qui il parlait ainsi jugèrent la chose très facile à faire, et étant revenus à Ravenne, ils invitèrent dès qu’il en fut temps tous ceux que Nastagio voulait, et bien qu’on eût de la peine à faire venir la jeune fille qu’il aimait, elle se décida à y aller avec les autres. Nastagio fit magnifiquement préparer le repas, et fit placer les tables sous les pins, tout près de l’endroit où il avait vu mettre en pièces la cruelle dame. Et ayant fait mettre à table les hommes et les dames, il arrangea tout de façon que la jeune fille qu’il aimait fût assise juste vis à vis l’endroit où le fait devait se passer.

« Les dernières victuailles avaient déjà été entamées, quand la rumeur désespérée de la jeune femme pourchassée fut entendue de tous. De quoi chacun s’étonnant fort, et demandant ce que c’était, sans que personne pût le dire, tous se levèrent regardant ce que cela pouvait être, et ils virent la dolente jeune femme, et le chevalier et les chiens qui ne tardèrent pas à arriver au milieu d’eux. Une grande rumeur accueillit les chiens et le chevalier, et un grand nombre de convives se précipitèrent au secours de la jeune femme. Mais le chevalier leur parlant comme il avait parlé à Nastagio, non seulement les fit reculer, mais les remplit tous d’épouvante et d’étonnement. Et faisant ce qu’il avait fait la première fois, toutes les dames qui étaient là — et il y en avait beaucoup qui étaient parentes de la malheureuse jeune femme et du chevalier, et qui se souvenaient et de son amour et de sa mort — se mirent à pleurer amèrement, comme si elles s’étaient vu traiter elles-mêmes.

« Le supplice terminé, et la dame et le chevalier ayant poursuivi leur route, ceux qui avaient été témoins de l’aventure, se mirent à en deviser longuement et de diverses façons, mais celle qui fut le plus épouvantée de tous, ce fut la cruelle jeune fille qu’aimait Nastagio. Elle avait tout vu et entendu distinctement, et reconnu que ces choses la regardaient plus que toute autre, car elle se rappelait la cruauté dont elle avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il lui semblait qu’elle fuyait déjà devant lui qui la poursuivait plein de colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu’un pareil sort ne lui arrivât point, elle n’eût pas de tranquillité avant d’avoir — et cela se fit le soir même — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidèle camériste à Nastagio, pour le prier de sa part de venir la voir, pour ce qu’elle était prête à faire tout ce qu’il lui plairait. À quoi Nastagio fit répondre que cela lui était très agréable, mais que, si elle y consentait, il ne voulait avoir plaisir d’elle qu’avec honneur, et qu’il voulait la prendre pour femme. La jeune fille qui savait qu’il ne dépendait que d’elle d’être la femme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait. Pour quoi, se faisant elle-même la messagère de tout cela, elle dit à son père et à sa mère qu’elle était contente de devenir la